LES BELLES PHRASES

  • LES HAÏKUS MINIMALISTES de MARCEL PELTIER

    marcel_peltier.jpgMarcel Peltier expérimente depuis 20 ans le minimalisme dans ses "Haïkus du Silence".
     
    Aujourd'hui il tente une synthèse définitive afin d'approcher "l'Art du Trait Zen".
    Voici quelques exemples extraits de son blog http://haicouminimaliste.blogspot.be
    Il associe deux contraintes oulipiennes : le haïku de 7 syllabes structuré selon le rythme 2-3-2 et l'emploi d'un maximum de 6 mots.
    Ce haïku devient un flash déclamé dans un souffle.
     
     
     
     
    Minuit,
    une boîte
    Chahute.

     
    *
     
     
    Le doigt
    dans son dos,
    Frissons.

     
    *
     
     
    Cancans,
    le passage
    Des oies.

     
    *
     
    Neptune
    protégé
    Du gel.

     
    *
     
    Dressée,
    elle aussi
    Pourrit.
     
    *
     
    Deux mots
    échangés,
    Complices.
     
     
     
     
     
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  • UN GAI SAVOIR

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    Ce collectif d’enseignants (à la retraite, au chômage ou aux études) et de quidams donnait des conférences sur les sujets les plus divers. Où il n’était réclamé à l’assistance ni exercices ni examens. Ces conférences étaient de plus en plus suivies. De telle sorte que les étudiants de toutes les écoles subventionnées du pays brossaient les cours pour y assister. Et que, bientôt, tous les établissements scolaires furent vidés. À l’exception des directions et des secrétariats chargés de régler les affaires courantes.

    Enfin la connaissance sous la forme d’un gai savoir avait trouvé le moyen de se diffuser dans la joie.

    Le Ministère de l’Enseignement ne put supporter longtemps cet état de fait et la Fédération des Entreprises, en accord avec le monde politique et toutes les associations des parents d’élèves, fit voter une loi pour criminaliser les activités des membres du collectif. L’armée fut convoquée et les terroristes furent passés par les armes.

    Aujourd’hui les cours ont repris dans la mauvaise humeur habituelle.

     

  • DE L'INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

    tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

    Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

    Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

    Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

    On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

    Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale...) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

    À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POÈTE ! POÈTE !

           arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À chaque rentrée littéraire, il faut sa dose de poésie et pour cette rentrée 2017, j’ai puisé à la claire source des Carnets du dessert de lune où souvent je viens m’abreuver. J’y ai rencontré un poète de talent, Serge Prioul. J’ai aussi bu à une source que je fréquente moins, Bleu d’encre, où j’ai trouvé un autre poète de grand talent : Claude Raucy. Alors buvons leurs vers sans modération aucune.

     

    s189964094775898902_p837_i1_w1654.jpegFAUTE DE PREUVES

    Serge PRIOUL

    Les Carnets du Dessert de Lune

     

    « Un jour arrive

    Où tu écris

    Par curiosité

    Juste pour savoir

    Où va te porter l’écriture… »

    D’après l’éditeur, il en aura fallu du temps avant que Serge Prioul « arrive » à l’écriture. « Il fallait rompre avec ce mal du dedans qui se propageait tout autour » raconte le préfacier, Jacques Josse, lui qui a écrit le naufrage d’un vieux marin « Cloué au port ». Il les connait Jacques, ces vieux qui viennent chercher un peu de compagnie au fond des rades de la rade, des cafés des petites villes de campagne ou, comme Serge Prioul, des bars de Rennes.

    « On entre au Café de Paris

    Comme on ouvre un livre ancien… »

    C’est peut-être ce Café de Paris que Marie-Christine Thomas-Herbiet a représenté sur la couverture de ce recueil. Ce café de Rennes où les filles sont belles, la pharmacienne d’en face aussi, et surtout elles ont de belles jambes qui retiennent tant l’attention de l’auteur.

    « Sont belles

    Les jambes en nombre pair

    Comme des anges les ailes… »

    Fils et petit-fils de tailleurs de pierre, Serge a lui choisi de tailler des belles phrases, des vers souvent très courts pour dire des choses de la vie, de sa vie, de sa vie d’avant quand l’angoisse montait déjà le dimanche soir en pensant au lundi matin. La pierre aura été son livre et le burin son crayon.serge_prioul-middle.png

    « Tu lis peu

    Trop de fatigue

    Quelques poèmes auront été toutes tes études

    Et puis des pierres

    Des pierres… »

    Ainsi Serge aura été à l’école de la matière, celle qu’on façonne à la sueur de son front et à l’huile de ses coudes. Le concret aura été son univers, la campagne son refuge.

    « Tu sais voir

    Ce campagnard en toi

    Ce coureur des bois

    De l’animal suivre la trace… »

    C’est à cette école de la simplicité, de l’humilité, du travail soigné, qu’il apprendra à façonner des textes carrés, construits avec des mots choisis comme les pierres de la muraille d’une citadelle inexpugnable. Sans fanfaronnade aucune, sans plus de prétention, en toute simplicité, Serge Prioul offre ce recueil :

    « Le livre est timide

    La couverture simple

    Et lisse… »

    Et le texte contient déjà ce que l’auteur lui-même annonce dans deux vers qu’on espère prémonitoires :

    « Quelqu’un t’a dit dans les petits trucs qu’on écrit

    Souvent ils sont là les beaux textes à venir. »

    J’en suis convaincu !

    Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

     

    SANS000052172.jpgSANS ÉQUIPAGE

    Claude RAUCY

    Dessins de Jean Morette

    Bleu d’encre

     

    « frère ô frère

    à quoi bon ces tempêtes

    ces nuages comme des taupinières

    dans un ciel sans étoiles »

    Que d’amour faut-il avoir dans le cœur pour s’adresser ainsi à un frère certainement disparu beaucoup trop vite

    « on dit en latin

    que tu vogues avec les anges »

    On sent que ce frère n’était pas qu’un frère qu’il était beaucoup plus, quelque chose comme un modèle, une idole dirait certains mais plus certainement un complément, un autre soi.

    « frère tu étais mon capitaine

    le savais –tu »

    Ce frère n’est plus, la tristesse a envahi le cœur de l’enfant, le vieil homme se souvient bien, aujourd’hui est comme hier, la plaie saigne toujours, l’absence reste toujours aussi douloureuse.Claude%20Raucy%20light%20copie.jpg

    « ta voix a pris la couleur du sable

    elle ne hisse plus les voiles

    je vais à la dérive »

    Mais le temps fait son office, le petit frère continue sa vie… seul

    « frère mon ami

    je poursuis sans toi l’aventure

    étonné d’être seul »

    L’auteur n’a plus que les mots pour faire vivre encore ce frère adulé, les mots qu’il manie avec un talent infime, des mots qui font battre le cœur, des mots qui mouillent les yeux. Des yeux qui pourraient diluer les dessins en noir et gris de Jean Morette qui alternent avec les poèmes de Claude Raucy et donnent de la chair à ces mots, de la vie à cette douleur pour qu’elle fasse exister toujours ce frère tant aimé maintenant qu’il a déserté notre monde et le paysage à jamais vide.

    « je ferme les yeux pour voir les vagues

    il n’y aura plus de beau temps

    sans toi ce sera toujours les gouttes

    l’horrible crachin »

    Un recueil magnifiquement illustré beau comme seule une grande souffrance inextinguible peut être belle.

    Le site de BLEU D'ENCRE

    La lecture de Philippe Leuckx sur le site de l'AREAW

  • VINGT-ET-UN PASTICHES DE POÈTES EN SEPT VERS par PHILIPPE LEUCKX

    1.

    vandenschrick%20jacques.jpgJacques Vandenschrick

    Aiguise ta vision du côté des moraines
    Bientôt ce sera le soir et les grêles d'oiseaux
    Sur les sentes
    Bientôt, tu rameuteras les sanglots et le deuil
    Alors que Suzanne aux bains t'assigne
    Soudain la ferveur des montagnes
    Où se creusent les huisseries du vent.

     

    2.

    7196100268_11ba93f69d.jpgLucien Noullez

    Je ne ménage pas mon violon
    et s'il s'amuse à nouer à ma main
    trop raide les ressauts de quelques notes
    rebelles
    je l'assure de ma bienveillance
    je l'invite même à me rosser
    de sa belle musique

     

    3.

    IMG_0664.jpgAndré Hardellet

    Faubourg : Les trottoirs et les rues s'épousent dans le soir.
    Corsage: A foison le désir à la paume du sein.
    Vent : J'invite le vent souvent à venir me voir.
    Belles : Elle se sauvent trop belles dans le venin des couloirs.
    Minutes : Merveilles que consigne heureuse Françoise L.
    Rêve : L'enfant à la lucarne a soulevé le ciel.
    Chasseur : Il fut à Vincennes amasseur de mots, tout à l'affût du beau, du vrai.

     

    4.

    kinet.gifMimy Kinet

    Elle a cru longtemps petite
    qu'elle manquerait de ferveur
    pour le peu pour le manque
    elle s'enhardit à trouver
    la beauté dans les îles
    chez les autres
    sans croire trop en elle

     

    5.

    Henri Falaise

    L'été chemin brabançon
    des frelons amenuisent
    l'espace du chagrin
    quand village de loin
    les semences et la mère
    avivent
    la saison d'un dé de mélancolie

     

    6.

    ossipmandelstam.jpg?ssl=1Ossip Mandelstam 

    Revenu d'Arménie et d'un chagrin
    Plus pur qu'huile de lampe
    sur le boulevard aigre de ma ville
    la pierre soudain écaille
    mon souvenir et ma main poudreuse
    cueille l'air dans son vide
    coupe le mot et le feu de ma poésie

     

    7.

    AVT_Giuseppe-Ungaretti_8609.jpegGiuseppe Ungaretti

    L'étoile m'incise de son jaune
    Et je tremble
    Ce soir ma peine mêle
    à l'ombre la dense parure
    des mains
    la nuit déjà s'en vient
    toucher le cœur et saigne

     

    8.

    Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna 

    Feux feux au coeur
    il te semble voir
    en l'image vive
    l'allure du piéton
    qui à part lui
    a levé vers toi
    d'un regard l'ombre

     

    9.

    JulesSupervielle.jpgJules Supervielle

    Dans notre maison simple
    Tu as désappris le cœur 
    Encombré l'escalier
    D'un brin de souvenir
    Comme s'il fallait enfin
    S'alléger de son corps
    Toucher du doigt l'abîme

     

    10.

    6a00d8345167db69e201bb094301dc970d-600wiMichel Bourçon 

    Mesure le peu au pas. Tu as suivi les murs et le murmure du vent t'a pris la main. Tu ne sais rien d'autre alors que cette pluie, cette pause, ce lent balancement des choses à peine soulevées. Fantôme du soir venant, à peine ces mots qui scintillent à leurs paumes, à peine le poudroiement de nos astres, de nos communes survivances. 
    J'ai tu mon parcours.
    J'ai suivi le mot. A la lettre.

     

    11.

    March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPGArnaud Delcorte

    Flaques d'ombre
    dans la rue d'Essouira
    Quelque barbier d'azur
    Te coiffe
    Quand un passant furtif
    Mesure contre lui
    Le ciel

     

    12.

    jacquesizoard.jpgJacques Izoard

    Des guêpes aux guêtres
    les lueurs biaisent
    sur ta propre couche
    sinon la demeure
    et son sang mensonger
    à l'insu
    des sèves

     

    13.

    Bonhomme%20Anne.jpgAnne Bonhomme

    Serre ta ville serre le chemin du soir
    et cette impatience et le regard qui pointe
    la prostituée au bas de l'escalier
    mesure ce que tu lui dois
    dans l'énergie des soirs 
    tu la reconnais bien va cette route
    qui te mène au quotidien banal à la fatigue vaine

     

    14

    Aubevert-192x300.jpgJean-Michel Aubevert

    Les mèches languissantes des derniers bois conquis, comme j'aspirerais à les tresser dans l'ombre, quoiqu'il faille écourter les coursives et brûler de nos vœux la charpie des chagrins. Vents, disparaissez. Laissez moi à mes soupentes, à mes bois d'Eugies, à mes sourdes trappes. trempez vos mensonges et laissez nous laines et feux.
    Que batte la coulpe des rêveurs! Que viennent les sourciers aux hallebardes des carpes!

     

     

    15.

    AVT_Jean-Miniac_4095.jpegJean Miniac 

    Voilà - dans le train qui défile
    les premiers noms des tout premiers villages
    aux noms que j'ai aimés
    Breban-sur-Vauge, Assourdines, Sourgues,
    tant d'histoire de nous
    à dépenser en mots
    et quoi - même plus le sourd zinc pour y boire l'amer

     

    16.

    dominique-grandmont.jpgDominique Grandmont 

    Les linges qui des faubourgs
    dépassent à peine les plis
    les ombres les caches
    jusqu'à quelle peine encore
    lèveront-ils 
    bribes et baisers 
    au cortège des nuits

     

    17.

    v_auteur_136.jpgDavid Besschops 

    Fulgurances et souillures, et tapis les mots de mère, de suie, de foutre. Il se calfeutre l'enfance. Il a surtout l'appétit du verbe cinglant. Que ne va-t-il s'écorner la souffrance au sang neuf des îles? 
    Vaillamment la souche. Qui le surveille s'étouffe. L'étoffe a de quoi noircir la sève de ses vœux les plus sûrs. Il se sert de l'objet, ne s'en défend pas , l'use jusqu'au venin de la blessure. A vif. Jusqu'au plaisir sourd qui gicle.
    Foudre.

     

    18.

    dancotpierre.jpgPierre Dancot

    La femme déblaie l'amour et me jette au crâne ses faveurs.
    Ma tête explose. Mon crâne déplumé sait ce qu'il peut nicher 
    De mots, de déveines
    Son lot d'enfance frigorifiée.
    Il tait le mot amour de peur d'écharder un peu plus la flamme.
    Il cache son grand corps
    Dans un crâne éventé.

     

    19.

    Fran%C3%A7oise-Lison-Leroy.jpgFrançoise Lison 

    De son enfance céréalière
    Elle garde fruitées
    Des collines
    Elle chevauche les ponts
    S'amuse à devenir éclusière
    Exclusive des écueils
    Elle mêle ses chants aux gradins de l'été

     

    20.

    AVT_Marie-Nol_8013.jpegMarie Noël 

    Mon Dieu, je vous chante comme une lingère
    Une bergère qui affûte son pipeau l'hiver
    Et tient contre elle brebis pains et agneaux
    Pour leur éviter la hargne de saison ses maux
    Mon Dieu, faites que comme elle je vous serve
    Les mains offertes pour prier telle une serve
    Qui s'applique toujours à louer son seigneur...

     

    21.

    1008379-Henri_Michaux.jpgHenri Michaux 

    À présent fulgure le blanc bleuté. Assailli par de fines tiges qui m'étrillent l'œil, je suis obligé de battre en retraite.
    Lamelles violacées barrent le front.
    La dose augmentée, je m'exalte de concert. Les bleus agressent et quand je penche la tête, je m'évanouis dans des nappes de joie intense, fleuries comme des buissons d'aubépines orange.
    À présent, plus rien, qu'une indécidable torpeur qui étouffe le vers

     

  • PASTICHE D'ADOLPHE de BENJAMIN CONSTANT par JULIEN-PAUL REMY

    41WKQD9FREL.jpgExtrait imaginaire à insérer à la page 111 d’Adolphe (Garnier-Flammarion, 1965, Paris).

    Incipit : « Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ; et, pour la première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation. »

    Excipit : « Á peine fus-je éloigné d’Ellénore qu’une douleur profonde remplaça ma colère. »

     

    Aigri par ce nouvel échec, d’autant plus sévère que j’avais déployé tout mon zèle pour la combler d’attentions et dissiper le moindre nuage d’une humeur orageuse, je m’en allai errer au dehors. Encore une fois, il fallait me résigner au triste constat de la douleur sans fin d’Ellénore, qui me poursuivrait où que j’allasse. N’ayant pas assez de courage pour revenir sur mes pas, voler à son chevet et rallumer une flamme que seul l’amour eût pu attiser, ni assez de force de caractère pour faire fi d’une situation aussi déchirante, je laissai le vent guider mollement mon corps que toute vigueur avait délaissé.

    La simple vue de la souffrance de l’être que l’on veut protéger des vicissitudes du monde suffit à éteindre toute prétention à la joie dans l’âme, comme si une force irrésistible nous privait de ce droit. Il n’était dès lors pas surprenant que je choisisse généralement sa douleur à la mienne, quitte à endosser sur mes épaules fragiles les affres de deux existences réunies. Voir ses traits se déformer sous les assauts simultanés de la tristesse, du remords et de la honte me procurait un vertige sans nom, car j’étais impuissant à ramener sur son visage d’ordinaire si noble et éclatant la rosée d’un beau matin d’automne. Que l’on me privât de tous mes biens, même les plus chers, que l’on me fît endurer toutes les souffrances de l’existence, des blessures de guerre aux aspirations brisées par une société impitoyable, peu m’importait, si du moins Ellénore fût saine et sauve, hors des éclaboussures de mon sang par trop épargné. Il y a dans les douleurs qui nous pénètrent sans heurter ceux qui nous sont chers une certaine vertu selon laquelle l’ennemi est identifiable, tangible et surmontable, alors que l’on se trouve rapidement démuni face à la douleur d’un autre, comme si nous devions redoubler d’efforts pour l’aider à affronter un péril que notre âme seule aurait défait sans peine.

    Ce même mélange d’abnégation et de présomption me conduisait également à penser que ma vie ne pouvait commencer que si Ellénore se trouvait dans la bonne disposition pour vivre. Ainsi, son malheur une fois déclaré, il s’immisçait immédiatement dans mon esprit, parfois avant même de naître en elle, mes prémonitions angoissées  anticipant alors la funeste réalité. Ma joie ne pouvait s’exprimer que si la gaieté peignait déjà le visage d’Ellénore, la tranquillité ne pouvait trouver son chemin dans mon être que si elle était déjà passée par son cœur, et le bonheur ne pouvait frapper à ma porte sans qu’il eût déjà ouvert celle de son âme. Malgré ce jeu de miroir évoquant une certaine égalité dans nos humeurs réciproques, les émotions pleines et dénuées de tout calcul ne se manifestaient en moi que rarement, en empruntant des sentiers tortueux, comme les rayons du soleil traversent avec difficulté un amas de buissons broussailleux.

    Ma duplicité était pour beaucoup dans cet enchevêtrement de pensées ne tolérant presque jamais l’idée de bonheur. J’étais sans cesse tiraillé entre l’envie d’une joie partagée et la crainte de nouveaux liens de dépendance qu’une telle joie laissait présager ; tantôt ma raison empêchait mon cœur de se laisser emporter par le fleuve naturel des transports d’Ellénore, tantôt mon cœur entravait le bonheur que ma raison avait validé, ayant perdu l’habitude d’une félicité spontanée et insouciante. Je ne me sentais plus digne d’être aimé, ni d’être heureux, car que vaut un bonheur qui, pour s’épancher, fermerait les yeux sur le visage de la souffrance et ferait la sourde oreille aux cris désespérés d’un cœur pur ? 

  • LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT À LA LITTÉRATURE d'ÉRIC ALLARD (Cactus Inébranlable)

    Mon recueil d'aphorismes et de textes courts vient de paraître au Cactus Inébranlable dans la collection des P'tits Cactus. 

    Il est disponible dans les bonnes librairies ou auprès de l'éditeur.

    Je serai présent, pour le dédicacer, sur le stand du Cactus à MON'S LIVRE le dimanche 26 novembre 2017 après-midi.

     

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    Les Écrivains nuisent gravement à la littérature, Éric Allard, collection P'tits Cactus #37, format 10/18,5, 94 pages, ISBN 978-2-930659-68-8, 9 €

    Pour paraphraser Chardonne, on peut dire que l’amour de la littérature, c’est beaucoup plus que l’amour des écrivains. Ceux-ci, pauvres mortels, peu aidés des Muses, n’accèdent qu'exceptionnellement à la postérité. Face à la foi qui anime le lecteur, l’écrivain est rarement à la hauteur.

     Sur un ton tantôt badin, tantôt vachard, ces aphorismes et nanofictions écornent celles et ceux qui, le temps d’un livre ou d’une œuvre, font impression sur la scène littéraire tout en rendant hommage à leur bravoure. Car, à n’en pas douter, à chaque phrase, l’écrivain (et a fortiori l’auteur d’aphorismes) vise à rien moins qu’à réinventer la littérature. (É. Allard)

     

    Éric ALLARD est né en 1959, un jour de carnaval, à Charleroi où il réside et travaille en tant que professeur de mathématiques et de physique.
    Co-animateur d’une revue littéraire pendant de nombreuses années, il gère depuis 2009 un blog-notes littéraire, Les Belles Phrases, qui fait la part belle aux chroniques de livres, aidé en cela par des chroniqueurs (Philippe Leuckx, Denis Billamboz, Nathalie Delhaye, Lucia Santoro, Philippe Remy-Wilkin et Julien-Paul Remy), ainsi qu’à ses textes courts (contes brefs, aphorismes et poésie).

    Publications : Deux livrets de critique littéraire au Service du Livre luxembourgeois (consacrés à Nicole Malinconi et Alexandre Millon), Penchants retors (Microbe, 2004, puis version augmentée chez Gros textes, 2009), Les corbeaux brûlés (Ed. du Cygne, 2009), Les lièvres de jade (avec Denys-Louis Colaux, Ed. Jacques Flament, 2015). Des publications en revue et des participations à quelques ouvrages collectifs dont deux recueils de textes parus chez J. Flament en 2017 et Assortiment de crudités au Cactus Inébranlable (2011).

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

  • HOPE de SYLVIE GODEFROID

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

     

     

     

     

     

     

    CVT_Hope_6715.jpgUn court roman (150 pages) déconcertant car il se donne des allures de thriller quand l’essentiel du récit est ailleurs, qualitativement mais quantitativement aussi.

    Le pitch ? Une femme dont le visage est rongé par une tumeur, atrocement repoussante pour le commun des mortels donc, mais immensément riche (par héritage) décide d’en finir… en beauté, en invitant dix personnes à une somptueuse réception parisienne qui se transformera en bouquet final… pour tous.

    Cette trame-là, qui a des allures de variation lointaine sur le thème du Dix petits Nègres d’Agatha Christie, m’a laissé sur ma faim. Comme j’ai regretté l’oscillation entre divers traitements du récit : la narratrice présente l’une des dix futures victimes mais, dans un autre chapitre, la relation se fait plus neutre, objective, extérieure ; un chapitre met en lien son personnage et celui du suivant mais pas un autre, etc. Une suite de bonnes idées structurelles qui n’ont pas été systématisées, ce qui pourrait participer de l’exercice de style, de la volonté d’étonner et de se renouveler, au risque d’une impression d’inachèvement.

    MAIS. Passons aux choses sérieuses ! Il faut gratter derrière ce décor en trompe-l’œil, le thriller n’est qu’un récit-cadre (malgré un embryon de suspense final) pour sa matière véritable : une suite de dix portraits (disons même onze avec la narratrice), dix tranches de vie, dix micro-romans donc, qui sont autant d’exercices de style (et donc un beau sujet de réflexion, d’étude pour de jeunes plumes) qui vont nous immerger dans la condition humaine et ses variantes, nous interroger sur la bienveillance et ses limites, la frustration et la difficulté à assumer le bonheur ou les malheurs, la réussite sur la durée, l’interaction avec les autres, le monde :Sylvie%20Godefroid%20-%20photo.jpg

    « Des gens comme vous, des bienveillants de surface, qui vous souciez du réchauffement climatique, des énergies vertes, des phoques en Alaska, de la disparition des ours de Sibérie ou de la naissance d’un petit panda dans votre zoo préféré. Des gens comme vous qui m’avez laissé crever, moi qui étais votre voisine, moi qui habitais votre ville, votre pays. Elle est où, votre compassion quand il s’agit des vôtres ? »

    On songe à cet immense auteur (Baudelaire ?) qui s’adressait à « Toi, hypocrite lecteur ! ». Et me revient cette impression d’une spécificité de Sylvie Godefroid, qui transcende plusieurs de ses livres. Il y a un premier niveau de narration qui semble soft et simple, attractif pour beaucoup de par sa plongée dans l’intime et ses tourments. Mais il y a autre chose, tout autre chose à décrypter, un cri très sombre, quasi philosophique sinon métaphysique, sur la difficulté existentielle de l’Être et ses pulsions destructrices, auto mais altro aussi, si je puis dire. Qui ne sera pas ébranlé, mal à l’aise, plongé dans la remise en question et le doute sera passé à côté de la substantifique moelle de l’opus !

    Et puis il y a le style, très éloigné des critères anglo-saxons de mes prédilections, mais très original, qui semble extrêmement travaillé quand il est naturel chez Sylvie qui parle comme elle écrit, vivant en apnée dans les mots et leurs assemblages, leurs réinventions, du matin jusqu’à la nuit tombante :

    « La vie s’exprime avec éloquence à travers les griffures qui émaillent les vieilles casseroles en fonte. Un éplucheur à la main comme d’autres arborent le glaive, Salomé a traversé son existence en accommodant les restes du frigo aux émotions du moment."

     

    Hope, Sylvie Godefroid, roman, Genèse Editions, Bruxelles.

    Le livre sur le site de Genèse Éditions

     

    Le blog de Philippe Remy-Wilkin

  • POSTICHES ET MÉLANGES par PHILIPPE LEUCKX

    leuckx.jpgUne petite trentaine de pastiches d’auteurs aimés, qui m’ont nourri et me nourrissent.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    21013980_2013061920494141.jpg

    Françoise Sagan

    L'ennui, ici, à la côte, tenait, croyait-elle, à l'absence de fêtes, comme elle pouvait en connaître là-bas, à Paris. De Denis, elle n'avait plus de nouvelles. Sans doute se rappelait-elle la dernière soirée, bien arrosée, trop, où il s'était enhardi à lui serrer la taille. Elle avait été doublement surprise. Par sa témérité, elle en doutait un peu. Par sa constance : ses amies avaient brossé de Denis un portrait très flatteur. Elle passait la main soudain sur sa taille, comme pour retrouver celle de l'homme.

     

     

    0000283256-002.jpg

    Suzanne Prou

    Louise se tenait très droite; dans le vestibule, où la lumière se hasardait, il n'y avait aucune trace de vie, pas même celle du chat qui, d'habitude, trônait sur l'une des marches. La musique de sa vie, alors, dégringolait du silence, comme s'il suffisait qu'elle pensât à toutes ces semaines durant lesquelles la villa prenait vie et densité, et le vestibule résonnait de toutes les rumeurs. Louise alors refusait la détresse du temps, sachant se gorger de l'étreinte dorée d'un vestibule, le soir.

     

     

    260px-Camille_Bourniquel%2C_1997.jpgCamille Bourniquel

    Le large tapis du salon côté jardin, lorsque le soleil l'éclairait à suffisance, avait des éclats d'Orient. Il se souvenait de ce juin qui l'avait apporté ici même, la journée était belle, vraiment, et Ugo n'arrivait plus à l'oublier, tant ce jour-là, cette après-midi éclairante, Suzanne lui avait paru correspondre à sa vie de solitude. Elle marchait presque fière, lorsque tapis déroulé, elle ôta ses talons pour sentir l'ouate nouvelle. Le salon rayonnait d'été, et Suzanne, qu'un bain d'enfance étoilait, s'élevait légère.

     

     

    frenadez1%20copy.jpgDominique Fernandez 

    Je n'ai rien dit encore de la somptueuse floraison des marchés de Noto, à la lumière qui tombe des façades bariolées et baroques, qu'une fin couche d'air d'été festonne à l'envi, et les nombreuses victuailles éclataient sous tous les soleils. Il suffisait de jeter un œil vers les montées, là se niche un bien beau musée qui, à l'étage, vous permet d'emprunter un tout petit balcon de fer forgé qui vous montre tous les toits de Noto. Loin, au-delà des murs éclairés, la fine moulure des montagnes.

     

     

    auteur_1394.jpgFrançoise Lefèvre

    Le cri, en moi, de son absence. Un jet de douleur sous l'épaule. Reviendra-t-il? Je mûris ma confiance dans l'éclat de la souffrance. Je pressens, en appelant à moi à la rescousse le soir où il vint en moi, son retour. Je mettrai ma plus belle robe. Les cheveux défaits. La blondeur que je lui offre, s'il veut de mon cadeau. Il sera de retour. Ta peine, garde-la serrée pour qu'il revienne. Ta souffrance, sauve-la d'un éclair. Tu reviendras. La beauté de ton retour s'aggrave déjà d'un silence. D'attente.

     

     

    Dani%C3%A8le-Sallenave.jpgDanièle Sallenave

    Les rues, ombreuses, partent dans la neige. Je serre mon manteau et je repense à ce que m'a dit, hier, dans la lente venue du soir, H., que j'aime assez voir se détendre, à ces paroles de doute, puisque l'hiver avive ici maintes incertitudes quant à la réalisation de ce projet auquel il tient tant. La ville n'est jamais plus belle qu'en ces séquences nocturnes, balisées des feux qui bordent la Vltava, vers Vyton, vers ce tunnel que j'aime tant et où passent, comme dans un poème d'Hejda, les tramways tardifs.

     

     

    fernando-pessoa.jpgFernando Pessoa

    Décidément, je ne comprendrai jamais Ophelia ni cette attente peureuse qu'elle découvre, le matin ou le soir, quand le bureau se vide de toute lumière. J'ai marché vers elle, empruntant mon trajet favori qui me fait passer, du moins si je ne vais pas jusqu'à Rua Rosa, au moins par notre chère place du Chiado, que les pigeons recueillent dans la matité du jour. J'ai fermé tout à l'heure la fenêtre sur une ombre, était-ce elle? Vers Estrela, le ciel était d'une noirceur de novembre, et les toits quasi mélancoliques, comme ma peine.

     

     

    233619.jpgMarcel Proust

    Des marches, que j'ai comptées, nombreuses jusqu'au porche, plus de trente, tant la structure de l'édifice, entre château et pavillon, offre d'ampleur vers les jardins, vers les beaux sentiers qu'organise la lumière, compacte, grainée de belles particules d'été, je pouvais voir la ville, comme je ne l'avais jamais perçue, quoique la saison fût déjà d'ombre, mais il y avait, tout autour, dans l'aire aiguë de ma vision, l'étendue même d'un souvenir que les seuls grains préservent de l'oubli.

     

     

    AVT_Pier-Paolo-Pasolini_8137.jpegPier Paolo Pasolini

    Le Tibre, de cet après-midi-là, semblait une surface jaunie de reflets. Le gamin, dans l'herbe, s'amusait à dégommer un pan de terre aride. Pour rien, il jetait les poussières vers les berges, tuant le temps. Federico calmait ainsi son impatience et sa fièvre. Franco lui avait battu froid, la veille, à Portese. et il n'arrivait pas à oublier cette blessure. De rage, il enlevait des touffes de terre. il plongeait ses poings comme un enfant qui s'encolère pour un peu. Le Tibre, calme, posait sur la ville un faux miroir jauni.

     

     

    AVT_Pavese-Cesare_946.jpegCesare Pavese

    La rue devenait pour C. l'antre même de sa mémoire heureuse. elle retrouvait tout, ses jeunes années, les façades écaillées, même la rue des Orphelins lui semblait telle que son souvenir la figurait, avec ses étroits trottoirs de pavés, avec ses franges de papiers défraîchis le long des caniveaux. Mais devait-elle sentir alors que tout compte fait il valait mieux négliger ces pensées-là, puisqu'elle n'y était plus, puisque les années étaient venues s'ajouter soudain et elle ne s'y voyait plus, tout simplement.

     

     

    Claude_Louis_Combet.jpgClaude Louis-Combet

    Dans la moiteur fauve de son corsage, ombre du désir, flanelle écornée des doigts qui s'empressent à toucher la peau, le garçon hésitait à insérer la paume, seulement la paume. Le souffle chaud altérait peut-être son impatience, quoiqu'il faiblît subitement, doigts posés sur le liséré du décolleté que son regard convoitait, interdit certes, mais tellement tentant dans la chaleur de la chambre. Le membre grossi explosait sous la toile et il se répandit en petits jets chauds.

     

     

    Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna

    La vitre et la douceur de ce Tibre

    Jaune retiens donc cette chance

    Quelle joie de le voir surgir

    Soudain de la plage

    T'éblouit son regard

    Qui ne te regarde point

    Mais s'évente vers la mer.

     

    Dietro la vetrina e la dolcezza del Tevere

    Giallo prendi dunque quella fortuna

    Quale gioia vederlo passare

    Dalla spiaggia improvvisamente

    Ti abbaglia il suo sguardo

    Che non ti guarda

    Ma se ne va verso il mare

    (trad. R. de Ceccatty ce 22/11/17)

     

     

    38752.HR.jpgRené de Ceccatty

    L'ami qui m'avait si bien accueilli, vint donc me chercher à la gare de M., lorsque ce voyage me ramena à Sète, la saison durant laquelle ma mère, très affaiblie, convint, avec mon frère resté à Paris, d'une petite fête, sans doute la dernière à laquelle elle assista en toute conscience. Les yeux brouillés, je revoyais défiler toutes mes années d'enfance, mes retours aux Figuiers, pour la voir, lui apporter quelque bonne nouvelle de mon 14e. "Quitte donc un peu ton refuge d'écriture, vieux solitaire" semblaient dire ses beaux yeux bleus.

     

     

    CURVERS_Alexis.GIFAlexis Curvers

    Rome splendide déroulait ses fastes, et notre belle marquise, en robe à falbalas bleu tendre, glissait comme un cygne sur le paysage de ce jour-là. La Via Veneto, qui n'était pas encore le fruit de ces paparazzi funestes, semblait grouiller de toutes les fêtes, comme une vasque de fruits qui gorgés de lumière et de saveur éclatent en tous sens. J'aurais voulu rester un peu plus longtemps mais G. s'impatientait. J'avais déjà trop couru les rues de Rome, les derniers jours, et je craignais qu'elle ne me fît mauvais accueil.

     

     

    738_350120418-photo.jpgBertrand Visage

    Les jours de Catane éblouissent jusqu'aux places trop vite parcourues. La fièvre portait Angélique vers les barques, et, Massimo revenait avec un lourd panier de sardines bleutées. Ce jour-là, l'enfant grandi à la lumière des vieilles portes palermitaines découvrait la splendeur de la lumière de mer, comme jamais. "Lica! Lica'", c'était l'appel de l'eau, lorsqu'enfant, la nonna lui contait, assise face aux Quattro Santi, en jetant un œil vers le libraire, les beautés de l'océan, pour elle un total mystère. Lica avait quatre, cinq ans.

     

     

    AVT_Elsa-Morante_2577.jpegElsa Morante

    Via Bodoni, les Allemands trouvèrent au 102, derrière la cour intérieure, dans une petite remise, des armes que les résistants avaient planquées, et qu'un gars de San Lorenzo avait convoyées de nuit. J'avais froid et le petit avait du mal à trouver un peu de chaleur en ce décembre 43. On manquait de tout, de lait, de pain, de fruits crus, de charbon, de bois. Des volets verts, au premier étage, où j'avais trouvé refuge grâce à un ami de Campo Verano, je regardais l'hiver romain, la débandade...

     

     

    525aef0d8111a75c5a4b9dd18b70fcc7.jpgHector Bianciotti

    La petite du café me regarde longuement. Elle sait que je n'habite pas très loin, cour Meslay, que je viens souvent ici, chez sa mère, siroter un café, que son père me voit d'un air sombre, malveillant. C'est une gamine aux yeux intenses, plus âgée que son âge, plus mature, qui scrute invariablement tout passage, et qui, de plonger ainsi dans l'intériorité des êtres, décèle une sorte de sagesse populaire, mutine et salutaire. Elle porte en ses yeux une lente tristesse que chaque coup d'œil exacerbe.

     

     

    260px-Jean-No%C3%ABl_Schifano_-_Com%C3%A9die_du_Livre_2010_-_P1390835.jpgJean-Noël Schifano

    Le prince au visage couperosé, vêtu de chausses brodées vert émeraude, attendait dans l'air vespéral des sbires encapuchonnés. Sa belle, aux longs cheveux poudrés, languissait sur le lit laissé ouvert, la main caressant sa belle poitrine nue, dans l'effort du désir suspendu; elle guettait la braguette du prince, gonflée comme un sac de pierres précieuses, une baudruche de velours soyeux pour ses yeux, pour ses mains, tendres linges tendus comme un arc bandé à mort.

     

     

    Jean-No%C3%ABl-Pancrazi.jpgJean-Noël Pancrazi

    Ce soir-là, dans les jardins de la villa Cassia, embaumés de seringa et de vieilles roses, j'attendais, le cœur battant, derrière un banc, la venue de mon ami Henri. Nous avions convenu, la veille, haletant sur le rivage, de nous voir, ici, en secret, tant de vilaines rumeurs, tout autour, dans le quartier des Roussettes, nous épinglaient tous deux dans des termes d'oiseaux moqueurs, pas piqués des vers, où les "sales pédés" et autres "tapettes roses" nous blessaient à vif, nous avec nos quinze ans de fraîcheur anéantie, usée par le mal.

     

     

    beck_beatrix.jpgBeatrix Beck 

    Marthe Calempion n'avait jamais été belle. Elle portait le postérieur haut et ça faisait irrésistiblement rire la troupe d'élèves. Mais elle avait ce quelque chose fleuri, ce sourire en bec de merle, et sa langue, pointue qui titillait le verbe. je l'aimais comme une sœur. Une sœur délurée; mais bien une soeurette pas mal fagotée quand elle voulait. Une manière de petite femme qui accroche le regard des mâles qui scrutent le moindre derrière. Salauds, va!

     

     

    AVT_Nicole-Avril_9007.jpegNicole Avril 

    Ma mère, à Bordeaux, après Lyon, après Paris, c'était pour mon père, pour moi, une histoire nouvelle. Elle avait vieilli, et les voyages, en avril ou pas, lui pesaient. Je me souvenais, avec acuité, de l'époque des "jardins de mon père", quand elle chicanait mes coiffures, m'habillait comme une poupée, ne supportant guère que je ne fusse à son image, au miroir de sa beauté, de son maquillage, tirée à quatre épingles, impeccable. Maman avait changé, vieilli, et c'est avec émotion que je lui retrouvais une inflexion de voix, d'il y a longtemps.

     

    AVT_Patrick-Modiano_1704.jpgPatrick Modiano 

    De ces vagabondages dans ces rues provinciales, que je savais pour y avoir traîné avec quelque copain du "Matelot bleu", vers la fin des années 50, après une fugue qui m'avait éloigné de la maison des parents à Jouy-en-Josas, il me restait une impression bizarre et insolite de découverte, à côté d'une sensation de "déjà vu", comme si les deux coexistaient et me mettaient à l'épreuve du temps. Le "Matelot bleu" nous accueillait : ah! l'odeur du zinc où Josiane et Marc me servaient, sachant toutefois que c'était interdit, un alcool fort.

     

    220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgFrancis Carco 

    Gilberte tapinait depuis un long moment, à la Chapelle. Elle avait mis sur elle sa petite veste rouge, et de loin, c'était comme une tache, une belle tache de couleur au faubourg. Elle commençait d'avoir froid, forcé, elle ne portait que des bas et les petites boucles des jarretelles l'agaçaient. Il était long à revenir, César. Elle ne s'empêchait pas de le répéter à part elle, comme pour se réchauffer. Son cœur battait. Elle se frottait les doigts avec force pour se donner un peu de chaleur.

     

     

    AVT_Jean-Giono_8794.jpgJean Giono 

    Eusèbe dépasse les trois maisons. Le vent lui fait signe, puis repart .Il a donné du foin à la mule. Le soir descend vite vers les feuillages. La Baïse n'est pas bien vaillante, elle est près de vêler. Qui sera là pour l'aider? Tout en marchant, il remâche deux ou trois pensées fort agricoles. Le chien et le loup sont à présents descendus et c'est l'heure d'épaules creuses. Il se fatigue. Le soir est venu sans poser sa main sur le ventre d'Eusèbe, comme pour dire "Tu as faim, grand veau?"

     

     

    Pascal-Quignard-4.jpgPascal Quignard 

    Beaume arriva à Rome, le soir de la Sainte Marthe. Il s'était enquis, par lettre, du voyage prochain, vers le sud. Le portrait que Baglione lui avait promis, sur fond de paysage romain, ne venait pas, et son dépit devenait plus aigu, plus âcre. Beaume n'enviait plus ses années. Le meilleur, derrière lui, lui faisait le présent insupportable, comme une convulsion. Beaume regrettait ses vingt ans, comme on se désole d'avoir perdu une femme qui vous fait jouir. Le soir tombait quand il se réveilla d'une songerie un brin classieuse. Il était vieux.

     

     

    AVT_Pascal-Laine_1579.jpegPascal Lainé

    Cet animal-là avait du coq le jabot, le côté ronflant qui gargouille, le buste à l'avant - comme Proust -, ce Béligné-là, ce de quelque chose savait à quoi appartenir et le faisait sentir. il était du gratin.

    Rainette, elle, ne venait de rien, n'était rien. Sa mère, mercière ou crémière selon l'âge, serveuse "à votre service", s'agenouillait devant tout le monde : elle avait passé l'âge de faire des manières, elle faisait cela naturellement.

    De Béligné pompeux fréquentait Richelieu et son Ecole des Chartes, à deux pas des restaurants japoniais qui fleurissaient tout autour. Les gens ne mangeaient plus français mais des espèces de petites sauterelles ou de poissons.

     

     

    823358-isa0088485jpg.jpg?modified_at=1446574666&width=975Mathias Enard 

    J'en arrive à l'hypothèse la plus plausible, la moins spécieuse : le docteur, en prenant le train pour Milan, sachant que le trajet prendrait jusqu'au lendemain matin, n'avait pas imaginé que, pendant ce temps, les zonards qui le poursuivaient auraient le temps d'atterrir à Turin ou en voiture de rejoindre Pavie, mais se préparait à l'inéluctable, puisque, dans sa valise, il avait placé entre deux chemises étonnamment repassées, au carré s'il s'était agi de draps de lits, le message chiffré que Dom lui avait glissé à la gare d'Hambourg, petit papier informe, avec 7 codes, pas plus, entre deux trains, juste le temps de l'empocher vite fait bien fait au fond de sa gabardine.

     

     

    Philippe L., ce 22 novembre 2017.

    pour René de C., Éric A., Dominique S., David B. , Françoise L. et Bertrand V.

     

     

  • LE SOURIRE DE RODIN de GAËTAN FAUCER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    image.html?app=NE&idImage=278627&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4La pièce nouvelle de Faucer joue de la machination et du code dual pour semer le doute dans la lecture.

    Les deux personnages féminins Pauline et Gina arpentent une maison médicale et taillent chaque jour quelque bavette apparemment bienfaitrice. Mais tout se corse très vite dans cet univers mâtiné de sous-entendus, d'incertains sentiments...

    L'oeuvre de Rodin, l'univers d'un film à tourner, la profondeur psychologique et une atmosphère glauque fournissent les atouts de cette dramatique en quatre scènes. 

    Le lecteur est assuré d'être mené par le bout du nez et il va de surprise en surprise.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

    Le dramaturge, né en 1975, auteur d'une bonne quinzaine de pièces publiées, devrait dès l'instant se mettre en quête d'un nouveau trio pour porter à la scène ce texte maléfique : deux comédiennes, un metteur en scène. Il ne devrait pas beaucoup attendre.

     

    Gaëtan Faucer, Le Sourire de Rodin, Ed. Spinelle, 2017, 62p., 12€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Gaëtan Faucer sur Babelio

     

     

  • VERNON SUBUTEX de VIRGINIE DESPENTES

    par LUCIA SANTORO

     

    9782253087663-001-T.jpeg?itok=4-H5U69yDisquaire depuis plusieurs années, Vernon Subutex est contraint de mettre la clef sous la porte de son magasin. A plus de quarante ans, il ne sait dans quel domaine se reconvertir et s’apprête à affronter difficilement les années de disettes professionnelle et alimentaire. 

    Depuis la débâcle du commerce de Vernon, Alex Bleach, chanteur à succès, lui a toujours glissé quelques billets pour éviter à son ami des ennuis financiers. Aussi, quand le généreux jeune homme décède, les difficultés de Vernon ne tardent pas à s’accumuler. Sa situation se complique douloureusement lorsqu’il est expulsé de l’appartement qu’il loue…

    Ça s’est produit, petit à petit, il s’est mentalement paralysé – il y a de plus en plus de tâches relativement simples à accomplir et dont in ne parvient plus à s’acquitter. 

    Commencent alors les pérégrinations obligées d’un homme entre deux âges dont rien ne laissait jusque-là présager la déchéance. Vernon vivotera quelques temps, hébergé par des connaissances qui ne désirent cependant pas s’encombrer durablement d’un sans domicile fixe, bientôt sans-abri…

    Eliminer son prochain est la règle d’or de jeux dont on les a gavés au biberon.

    S’il fallait choisir un seul roman illustrant parfaitement les années qui suivent la crise de 2008 en Europe et plus précisément en France, ce serait celui-là : Vernon Subutex, décliné en trilogie.Virginie-Despentes-prefere-le-Goncourt-au-Femina.jpg

    Virginie Despentes y examine sans complaisance et avec humour une société française où « le mépris se transmet aussi facilement qu’une gale » et une époque qui « plébiscite la brutalité ». Paris, avec ses taux de précarité et de violence exponentiels, est une toile de fond idéale. La Ville Lumière perd en éclat tandis que l’insouciance des jeunes années se délite.

    Autour de la trentaine, les choses commencent à perdre en éclat, qu’on soit précaire ou mégastar, ça ne va en s’arrangeant pour personne. La différence, c’est que pour ceux qui ne montent pas dans le train du succès, il n’y a aucune compensation.

    L’auteur de 48 ans s’intéresse spécialement à la génération X, à laquelle elle appartient. Ce premier volet est construit en mosaïque, autour de nombreux personnages appartenant à des couches sociales variées et soumis aux addictions les plus diverses. Derrière cette impression d’anticonformisme voire de marginalité, le lecteur relèvera peut-être au contraire des indices d’un conformisme concentré, et notamment ceux de l’égocentrisme et de l’individualisme.

    Et cette antienne illusoire, qui donne le ton de la lente et inexorable disparition d’une certaine civilisation cacochyme : « C’est le troisième millénaire, tout est permis.»

    Avec ce premier tome de Vernon Subutex, Virginie Despentes a reçu les Prix Anaïs-Nin, Landerneau et La Coupole 2015.

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    Le livre sur le site des Éditions Grasset

    Les livres de Virginie Despentes chez Grasset

     

  • QUAI DES ORFÈVRES de Henri-Georges CLOUZOT

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Quai_des_Orfevres.jpgRevoir un classique de 1947, et le premier Clouzot tourné après l'épuration de 1944-1945, qui l'éloigna des studios pendant quelque temps. Puni pour "Le corbeau", réalisé en 1943 pour la Continental, Clouzot dirige Jouvet, Larquey (de nouveau), Simone Renant, Blier et Suzy Delair.

    Un vieux salace est assassiné dans sa villa Saint-Marceaux. Antoine, le vieil inspecteur, mène l'enquête.
    Jenny, chanteuse de "Tralala", son jaloux de mari Maurice et l'amie du couple, photographe lesbienne, sont soupçonnés.
    Un policier d'atmosphère, très réaliste, jouant des décors (de Neuilly et Saint-Maurice - Franstudio), de la grande époque corporatiste, et de quelques rares échappées en extérieurs.

    Seconds rôles impeccables, entre autres un Robert Dalban (que Lautner mécanisera dans des interprétations huilées) qui trouve là son meilleur rôle avec celui de "Des gens sans importance" - un petit chef hargneux. Ici, il joue une petite frappe.arton30778.jpg

    La photographie exalte les profils d'une Simone Renant au sommet de sa beauté comme elle souligne la précarité des intérieurs : le petit deux-pièces d'Antoine, incarné par un Jouvet extraordinaire.

    Le "pipi de chat" de l'épilogue met en évidence l'univers clouzotien : des monstres, une galerie de ratés dans tous les sens du terme : Henri-Georges adore égratigner les faibles, les marginaux, il n'est pas Carné.
    La fin est quasi un happy end tant le cinéaste joue d'habitude de la noirceur.

    Concessions à l'époque : des tours de chant, des numéros de cirque.
    Quelques poncifs : les journalistes du "Quai des orfèvres" attendant dans les couloirs et avec fébrilité les résultats de l'enquête, scène qu'on a vue cent fois!

    Mais le maître conduit avec fermeté les comédiens: une main de fer, disons d'enfer.

    "Le Corbeau" est une oeuvre certes plus importante, par ses implications et surtout par sa mise en scène, autrement inventive.

     

    Un extrait


     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : HOMMAGE AUX ILLUSTRATEURS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Certains éditeurs, je pense particulièrement à Jean-Louis Massot, réservent régulièrement une place aux illustrateurs dans les publications qu’ils éditent. Je voudrais, pour ma part, faire une petite place dans mes chroniques à ces artistes souvent très talentueux mais trop peu reconnus. Je vous propose donc un recueil de textes courts illustré par Virginie Dolle et un recueil de poésie édité en 2016 mais que j’ai lu récemment, illustré par Caroline François-Rubino.

     

    s189964094775898902_p836_i1_w1654.jpegLES SAMEDIS SONT AU MARCHÉ

    Thierry RADIÈRE & Virginie DOLLE

    Les carnets du dessert de lune

    Denis Montebello, le préfacier de ce recueil dévoile que le chaland qui fait son marché le samedi matin à Fontenay-le-Comte en notant dans sa mémoire le spectacle proposé par les marchands haranguant la foule derrière la palette chatoyante des fruits, légumes et autres marchandises entassés sur les étals, est bien celui qui a inscrit son nom sur la couverture de ce recueil : Thierry Radière, le poète, le nouvelliste, le spécialiste des textes courts, et de bien d’autres formes d’écrits. Denis Montebello informe qu’il est un presque voisin de Thierry Radière et que comme lui il sacrifie à la cérémonie du marché du samedi matin. 

    Chaque samedi Thierry se rend donc avec sa femme et sa fille au marché pour faire provision de produits cultivés dans la région, des produits bien frais, goûteux, aptes à satisfaire sa gourmandise sans prendre le risque d’altérer sa santé et celle des siens. Le marché avant de le voir on l’entend, on entend l’accordéon du musicien des rues qui se démène pour faire chanter son instrument en espérant récolter quelques pièces pour se nourrir. Cette musique et le sourire de l’accordéoniste mettent le chaland de bonne humeur et le prédispose à faire de belles emplettes. Joyeux et souriant, il l’est le brave musicien, le dessin de Virginie Dolle en atteste sans équivoque aucune. Une fois de plus l’éditeur a eu l’excellente idée d’associer un poète et un illustrateur, en l’occurrence une illustratrice, Virginie Dolle, pour présenter ce recueil.photo-radiere_orig.jpg

    Ainsi, Thierry pourra baguenauder tout au long des allées du marché, admirer les couleurs des fruits et légumes presque aussi chatoyantes que celles des dessins de sa fille, s’étonner devant les mimiques de certains commerçants apprécier la rondeur des œufs de canes. Il n’aura besoin d'aucune note pour se souvenir de ce qu’il a vu, Virginie a tout dessiné et même si c’est en noir et blanc, Thierry saura écrire des mots en couleur pour accompagner ces dessins. Il saura même dire tout ce que ce marché lui inspire : les odeurs, les saveurs, les couleurs, les impressions, les émotions, les étonnements et les souvenirs qui remontent à la mémoire : la terre qu’il a quittée, la mère qui trimait dur, un bout de sa vie passé ailleurs dans une autre campagne.

    Mais le marché, ce n’est pas que la nécessité d’acheter les provisions pour la semaine à venir, c’est aussi l’occasion de rencontrer des amis et même parfois de faire un détour pour les visiter. Le marché c’est un petit monde qui s’ouvre une fois par semaine, pour quelques heures seulement, une bouffée de fraîcheur pour rompre la monotonie des jours qui se suivent et souvent se ressemblent. Mais attention au marché on n’y achète pas tout, on n’y vend pas tout, le poème illustré qui sera adressé à la grande sœur sera offert, la poésie ça ne se vend pas au marché, ça s’offre.

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    Virginie Dolle

    Un joli petit recueil de textes courts racontant le marché dans ses moindres détails sous la plume toujours aussi alerte, précise, sensible et empreinte de tendresse de Thierry Radière. Et aussi, un petit livre illustré avec beaucoup de talent et une pointe d‘humour par Virginie Dolle.

     

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    Sans botox ni silicone, le blog de Thierry Radière

    Virginie Dolle sur le site des Carnets

     

     

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    Sabine HUYNH & Caroline François-Rubino

    AEncrages & Co

    Lors d’un récent salon littéraire, ce recueil a attiré mon regard, c’est un joli objet, grand format (170x240) orné de jolies encres de Caroline François-Rubino, mais ce qui a surtout attisé ma curiosité c’est les mentions habituelles figurant sur la couverture. Le nom de l’auteure qui porte un prénom bien français mais un patronyme qui semble beaucoup plus exotique. La première page nous en dit beaucoup plus :

    « Tu es née d’un ventre

    Près d’un fleuve rouge »

    Je ne connais qu’un seul Fleuve rouge, l’immense cours d’eau qui baigne le Vietnam, le Mékong. J’avais donc en mains un livre écrit par une fille d’origine vietnamienne élevée vraisemblablement en France. Et le titre énigmatique du recueil, « Kvar lo », excitait encore plus ma curiosité. J’ai donc acheté ce livre pour connaître son histoire et découvrir ce que cette auteure voulait nous dire sur son histoire à elle.

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    Sabine Huynh

    Ce livre n’est peut-être pas un recueil mais plutôt un long poème qui évoque l’histoire de l’auteure née au Vietnam, élevée en France avant de partir pour d’autres horizons : la Grande-Bretagne, le Canada, les Etats-Unis et enfin Israël, ce pays qui a donné son titre hébreu à ce livre : « Kvar lo » (Déjà plus) où elle réside maintenant. Tout ceci pourrait déjà constituer la trame d’un vaste roman d’aventure entraînant le lecteur dans un grand périple autour de la planète. Ce livre est bien une quête à travers le monde dans un grand voyage mais l’auteure ne semble pas avoir toujours choisi le parcours ni les étapes de cette odyssée commencée sous la forme d’une fuite pour sauver sa vie.

    Sabine Huynh raconte ce voyage comme un parcours à travers les langues qui lui a fallu apprendre ou absorber, selon les cas. La langue c’est ce qui donne l’identité, la culture, la raison d’être, le patrimoine à transmettre, ce qui permet de se construire, de s’insérer dans une société.

    « venue au monde sans

    mémoire dans l’absence

    d’une langue de cœur

    Tu es clochette fendue…. »

    Elle a voulu se construire

    « Te construire

    Sur ce kvar lo »

    Sans langue maternelle proscrite par la langue des envahisseurs

    « Ta mère nouait

    gorge et langue, te coupait

    vestes carrées, t’exécutait

    pulls serrés, te cousait

    robes raides

     

    les lèvres »

    Elle a cherché une langue où s’installer comme un oiseau cherche la branche où poser le nid qui verra naître ses petits.

    « La française, te plier

    à sa cadence pour survivre

    l’anglaise, s’échapper

    sans surveillance, chanter

    avec l’espagnole, jouer

    avec l’italienne, oser

    séduire en suédois »

    Alors, elle choisit l’hébreu, « cette langue … sans forme début ni fin flot incessant qui te lave, te réveille »

    « Recevoir l’hébreu

    C’est (l’)aimer »

    C’es la langue qu’elle pourra transmettre à sa fille, partager avec sa fille, vivre avec sa fille dans un monde qu’elle a choisi, dans une culture qu’elle a choisie, s’ « émouvant dans cette langue façonnée pour elle et toi »

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    Caroline François-Rubino

    On chanterait pendant des heures cette épopée, cette odyssée, dans le monde des langues où Sabine a cherché à oublier qu’elle ne sait pas, écrivant un merveilleux poème plein de douceur et de tendresse même s’il est né dans la pire des violences. Une magnifique page d’amour et de la littérature. 

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Le site de Caroline François-Rubino

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 - CHATTERIES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Les écrivains japonais aiment les chats, j’émets cette proposition dans ma chronique ci-dessous mais j’en suis désormais à peu près convaincu, surtout depuis que j’ai lu l’autre livre que je vous propose dans cette publication : un recueil de haïkus de Minami Shinbô faisant suite à son célèbre Haïkus du chat. Ces deux livres ont l’énorme avantage d’être magnifiquement illustrés surtout le recueil de haïkus qui combine texte et illustration de l’auteur lui-même. Deux livres à lire et admirer qui vous feront aimer les chats si ce n’est déjà fait.

     

    51poJUgaXjL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgLE CHAT QUI VENAIT DU CIEL

    Takashi HIRAIDE

    Editions Picquier

    Les écrivains nippons semblent beaucoup aimer les chats, ils en parlent souvent dans leurs textes, et certains comme Hiraide et Nosaka (Nosaka aime les chats chez Picquier également) leur ont carrément consacré un livre. Si les japonais écrivent sur les chats, les Français, eux, semblent bien apprécier les livres qui leur sont consacrés, c’est ainsi que ce livre d’Hiraide est édité pour la troisième fois par les Editions Picquier. Ce texte présenté comme un roman m’a paru ressembler à un conte même si certains prétendent qu’il est très proche de la réalité autobiographique.

    Un jeune couple, lui écrit, elle relit et corrige, qui s’installe dans la vie déniche un petit pavillon isolé au fond d’un immense jardin dépendant d’une vaste maison. Ce pavillon leur convient particulièrement bien même si la propriétaire est un peu rigide, elle refuse que ses locataires aient des enfants et des chats. Comme ce jeune couple n’a pas un désir immédiat de maternité et ne possède aucun animal domestique, il accepte cette contrainte sans rechigner. Les deux jeunes époux s’adonnent à leur tache respective sans se préoccuper de ce qui se passe dans le jardin même s’ils apprécient énormément la nature qui les entoure et pensent qu’ils sont particulièrement chanceux d’avoir déniché ce pavillon isolé.

    Mais dans la vie on ne fait pas que choisir, on peut être aussi choisi, l’écrivain remarque un jour un petit chat malicieux et espiègle qui s’évertue à franchir la clôture que la propriétaire lui interdit de dépasser. Progressivement, à force de persévérance, il parvient à pénétrer dans le jardinet du jeune couple, puis à force de mimiques et de séduction, il parvient à conquérir l’attention et l’affection du jeune couple qui l’adopte définitivement malgré l’interdit de la propriétaire. Celle-ci sans jamais l’avouer finit elle aussi par succomber au charme du charmant animal. Dès lors ce chat devient le pivot de la vie de ce jeune couple et des autres habitants de la grande maison, c’est lui qui dicte le rythme de leur vie, ils doivent tous se plier à ses caprices sous peine de les priver de sa présence.

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    Takashi Hirade

    Hiraide est avant tout un poète et il écrit ce livre comme un poète9782809712865FS.gif avec une écriture douce, sensuelle, descriptive, aucun détail n’échappe à son attention. Avec lui l’animal devient un personnage évanescent, on ne sait pas toujours où il est, s’il est parti pour toujours ou pour un jour, s’il reviendra, s’il est mortel ou non. On dirait un personnage de Saint Exupéry, un animal qui aurait la sagesse originelle de la bête et la conscience de l’humain. Ainsi cet animal que le poète rend presque mythologique, devient le centre de l’univers de ce jeune couple, l’isolant des tracasseries du monde trivial mais l’inondant des inquiétudes générées par ses absences et ses faiblesses. La morale de ce conte serait de montrer que l’insouciance, l’indépendance et l’espièglerie du chaton sont plus sages que la folie des hommes.

    J'allais oublier, les excellentes illustrations de Qu Lan qui donnent tout son éclat à cette nouvelle édition.

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

     

    Mes-chats-ecrivent-des-haikus.jpgMES CHATS ÉCRIVENT DES HAÏKUS

    Minami SHINBÔ

    Editions Picquier

    Le 6 octobre dernier, j’écrivais à propos de ma lecture du livre de Takashi Hiraide, « Le chat qui venait du ciel » : « Les écrivains nippons semblent beaucoup aimer les chats, ils en parlent souvent dans leurs textes, et certains comme Hiraide et Nosaka leur ont carrément consacré un livre… ». Juste après la publication de ce propos, j’ai découvert un magnifique recueil de haïkus illustrés de Minami Shinbô : « Mes chats écrivent des haïkus » qui fait suite à un précédent recueil : « Haïkus du chat » et j’ai aussi appris que d’autres auteurs avaient consacrés des écrits à cet animal emblématique pour eux.

    Minami Shinbô confie en introduction à ce recueil :

    « Je me suis … transformé une nouvelle fois en chat poète et artiste espérant toutefois ne pas lasser mes lecteurs. Je suis entré dans la peau de plusieurs chats de ma connaissance dont mon propre chat… »

    Inspiré par les chats qui gravitent dans son entourage, il produit un magnifique recueil où les haïkus en caractères japonais ont été conservés en regard des textes traduits en français sur fond d’illustrations aux couleurs douces et aux dessins naïfs. Ces haïkus illustrés représentent la vie quotidienne de ces chats et le flegme qu’il conserve devant ce qui pourrait éventuellement nous perturber. L’auteur n’a pas laissé toute sa part aux chats, il a glissé quelques allusions à des œuvres littéraires et picturales bien connues au Japon.

    Célèbre auteur de mangas, Minami Shinbô offre avec ce recueil un magnifique objet de librairie qui ravira même ceux qui ne lisent pas beaucoup, et qui enchantera ceux connaissant bien la culture nippone quand ils découvriront les clins d’œil adressés par l’auteur. Et comme l’éditeur est généreux et que la traductrice est très cultivée, le lecteur trouvera, à la fin du recueil, une série de notes lui permettant de comprendre le sens des textes et des illustrations. Nul n’aura donc la moindre excuse pour ne pas se procurer ce magnifique objet culturel.

    Avant de refermer ce magnifique recueil, je me suis tout de même posé une question : est-ce que Chibi, le chat de Takashi Hiraide, figure parmi les chats qui ont accueilli l’auteur dans leur peau pour rédiger ces textes et dessiner leurs illustrations ?

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

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    La page de Q Lan

  • LA BELLE LURETTE d'HENRI CALET (1904-1956)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    31b%2B8D%2BWruL._SX328_BO1,204,203,200_.jpgIl y a belle lurette. 1935. Un jeune écrivain naissait avec un roman stylé, hypernaturaliste, largement autobiographique (dans "les grandes largeurs"), hautement sarcastique à l'endroit de tous, et d'abord de soi-même.

    On ne se paie pas de mot ici, les mots sont vifs, les mots sont crus, Calet les cale bien sec, avec ses courtes phrases, incisives comme des dents près de mordre et leurs chutes mortelles : on n'en sort pas indemne tant la cruauté passe les plats.

    On suit ici les "grandes heures" d'un enfant, d'un adolescent, Henri, "dans le chemin des pauvres" à Belleville et ailleurs, jusqu'en Belgique, Hollande. De 1904 à l'après-grande guerre.

    La mère "fruit d'une union provinciale et bien pensante" (p.26), le père "qui était une belle vache" et "s'était mis en ménage avec Louise, ma demi-soeur" (p.61), le beau-père Antoine appelé "Médème", une "logeuse" Madame Slache, son fils Martial dégoûtant qui se cure le nez...on se croirait dix ans plus tôt dans le bestiaire clouzotien tant les descriptions lèvent le cœur au milieu de la "merde (qui était partout, et (l'odeur) - plus insinuante - aigrelette de l'urine", p.64) , des pets, des crachats, des "pipi dans le pot de chambre" : à côté de ça, Zola c'est rose!

    La mère, forcément, dans ce milieu qui désenchante, devient "madame Caca".

     

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    Henri Calet

     

    Sur fond de guerre de 14 ("Quand, après quatre années de raisiné, les gens de haut lieu eurent estimé que cela suffisait, ils dirent aux guerriers : "Cessez le feu!" à l'aide d'un clairon. Sans cet ordre, ils auraient tenu cent ans, tout de même que les aïeux", p.142), tous les trafics sont permis et l'adolescent assiste bien à tout cela, volontairement ou en dépit de lui, apprenant à conter fleurette (enfin, à se servir de son sexe), à devenir dans ces miasmes un homme, lui "gibier de potence" selon les dires de sa "bonne" mère.

    La langue de Calet égratigne tout, sans un mot de trop, langue dégraissée, l'armée, la pauvreté, la mère, le père, les commerçants gonflés, les maigres, les poilus, les moches... et comme disait Nourissier à propos de Lainé et de sa "Dentellière" : "Férocité, drôlerie, amertume, persiflage, sarcasme... La raillerie? C'est au-dessus, Madame" (Le Point), on n'est jamais à court de sarcasme ici non plus...

    Bref, un roman de 1935, qui a de l'allure et qui, le moins qu'on puisse dire, n'a pas vieilli, tant le style éblouit, ce qui est vite dit au milieu de tant de noirceur !

     

    Henri CALET, La belle lurette, Gallimard, L'Imaginaire n°44, 224 p.

     

    h-3000-calet_henri_la-belle-lurette_1935_edition-originale_autographe_tirage-de-tete_2_59283.jpgLe livre sur le site des Éditions Gallimard

    Les livres d'Henri CALET sur le site de Gallimard

    Portrait d'Henri Calet par Roger Grenier

     

     

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POUR NE PAS OUBLIER LEUR TALENT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Un inédit de Pierre Charras qui traînait dans un fonds de tiroir, une réédition d’un livre oublié de Robert Giraud, en cette rentrée littéraire 2017, Le Dilettante rend hommage à ces auteurs démodés qui ont si fortement contribué au renouvellement de la langue française après la dernière guerre. Qu’ils puisent leur inspiration accoudés aux zincs parisiens ou en arpentant les collines du forez, ils ont apporté un nouveau souffle dans notre langue en lui injectant des mots venus directement du langage populaire.

     

    image.html?app=NE&idImage=272508&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LE VIN DES RUES

    Robert GIRAUD

    Le Dilettante

    « La nuit a toujours le goût de vin rouge… Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n’a jamais pu en expliquer la raison. »

    Robert, Bob, Giraud a fait partie de cette corporation de malheur - « Le gars de la nuit est un enfant de malheur » - qui convergeait le soir venu vers les Halles, vers la Maub’, vers la Mouft’ et quelques autres quartiers de Paris où des estaminets ou clandés de fortune accueillaient cette population de boit sans soif qui siphonnait la chopine pour se tenir chaud au ventre. Les Halles étaient le centre de cette transhumance nocturne « à elles seules, (elles sont) la ville la plus étonnante du monde entier. Un champignon de nuit, une apparition à heure fixe, le musée Grévin animé avec ses moments de relâche ».

    Héros de la Résistance, prisonnier des Allemands, condamné à mort, sauvé par la Libération, Robert Giraud s’est perdu dans le Paris de l’après-guerre où il a fréquenté la cloche, les petits malfrats et bien des personnages pittoresques aussi fauchés que lui, véritables génies du marketing, capables d’inventer les combines les plus improbables pour remplir leur panse afin de vivre au moins un jour de plus. C’est là qu’il a rencontré son presque pays, Pierre Mérindol, avant qu’il fasse « Fausse route » en transbahutant des fruits et légumes pour remplir les Halles, le ventre de Paris. « Avec Mérindol on marchait en pool, depuis le jour où, complètement à la côte, on s’était retrouvé à Paris. Aussi panosse que moi on faisait une belle paire… »

    Dans ce texte, il raconte le Paris de la cloche et des petits boulots, trempant sa plume dans le carbure servi au comptoir dans des demis, dans des hémisphères ou dans toute sorte de récipients. Il dresse ainsi, avec le mazout des pochtrons, une fresque haute en couleur de la faune qui hante Paris la nuit à la manière d’un Restif de la Bretonne comme le souligne Robert Doisneau compagnon de bordée avant de devenir photographe renommé et, pour la circonstance, préfacier de cet ouvrage.

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    Robert Giraud (en compagnie de Robert Doisneau)

    Giraud n’a jamais postulé pour un quelconque prix littéraire mais son texte devrait être conservé à tout jamais comme un véritable document indispensable à tous ceux qui s’intéressent peu ou prou à l’histoire du Paris de la Libération. La Capitale, il la connait sur le bout de ses godasses éculées, « Savoir Paris l’a, b, c, de la profession. A pinces, à se farcir des kilomètres de trottoirs et ça répété pendant une année nocturne, tu peux me faire confiance, tu arrives à te débrouiller ». A te débrouiller pour dénicher un rade, aussi pourri soit-il, pour boire un dernier verre avant le prochain qui ne sera que le précédent de celui qui suivra précédant un autre avant le peut-être dernier Tant qu’il a du rouquin un sans toit peut résister dans la nuit la plus glaciale jusqu’à ce que l’alcool le transperce de l’intérieur.

    Et ces écriveurs de la nuit Giraud, Mérindol, Blondin, Vidalie, Nimier, Fallet, Simonin et quelques autres comme Audiard ont plus contribué à faire vivre la langue française, la sortant du carcan de l’Académie, que les technocrates actuels qui la noient sous un flot verbeux issu d’un jargon bâtard qu’ils ont inventé faute d’être capables de maîtriser la langue de Shakespeare. Rien que pour cette raison, je les remercie mais je les admire surtout pour toute la littérature qu’ils ont produite, elle m’enchante : c’est la vie qui pousse comme du chiendent entre les pavés, une leçon d’espoir, de débrouillardise, de créativité et un bonheur de lecture.

    Et, comme Giraud et ses compères de pèlerinage d’un rade à l’autre, je suis un oiseau de nuit, de la nuit qui égalise les hommes, mettant le bourgeois au même niveau que le clodo.

    « La nuit n’a pas d’horloge, pas de pendule, pas de montre. Elle débute de la même façon après le tamisage du crépuscule, première ligne de démarcation à franchir…. » avant de plonger dans l’autre monde, celui qui égalise.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

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    Pierre CHARRAS

    Le Dilettante

    Les dernières campagnes électorales en France, aux Etats-Unis et ailleurs encore ont pu surprendre certains, par la violence et la bassesse des attaques contre les candidats, et pourtant ces pratiques odieuses ne sont pas nouvelles, déjà avant de décéder en 2014, Pierre Charras les évoquait dans ce roman édité à titre posthume à l’occasion de cette rentrée littéraire.

    Pour stigmatiser de telles pratiques, montrer jusqu’où elles peuvent conduire et donner son sentiments sur de telles mœurs, l’auteur raconte l’histoire d’une élection dans une petite ville de province où le maire charismatique et, après de nombreux mandats, est mis en grande difficulté au premier tour. Le parti dont il incarne les valeurs, sans le représenter officiellement, dépêche un spécialiste des causes perdues pour redresser la barre et, au moins, éviter un naufrage déshonorant.

    Le sauveur débarque pour redresser le navire municipal mais le maire a disparu, nul ne sait où le trouver. Tous se souviennent alors que ce maire a un passé étrange, Il était ministre et promis aux plus hautes fonctions de l’Etat quand en visitant la ville, il a été frappé d’un malaise qui l’a incité à se fixer dans cette ville où il a grandi, et à y briguer les fonctions de maire qu’il a exercées pendant cinq mandats. Mais la population semble vouloir lui refuser une sixième investiture, il décide alors contre l’avis de tous ses conseillers de s’adresser directement aux électeurs, de leurs raconter sa vraie histoire, celle que son malaise a fait remonter à sa mémoire, celle qu’il tait depuis sa première élection. Il veut qu’on lui pardonne ce silence, que les citoyens sachent qui il est réellement et qu’elle est sa vraie famille.

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    Pierre Charras 

    Ce roman plonge au cœur d’événements anciens difficiles à évoquer sans déclencher un raz de marée populaire mais le maire veut se libérer de la culpabilité qui lui pèse sur les épaules même s’il n’était alors qu’un enfant, il se sent l’héritier de ceux qui ont été expéditivement jugé et exécuté, comme de ceux qui ont jugé, sans pitié aucune, sans discernement et même avec une haine sordide dans un après guerre chaotique et houleux. Ce livre évoque évidemment la culpabilité, la transmission de la responsabilité aux enfants et le pardon qui seul peut effacer l’atrocité de ce qui fut. On dirait que l’auteur a voulu, à la fin de sa vie, se libérer d’un poids qu’il aurait lui-même supporté ou plaider la cause d’un proche qui aurait subi cette avanie. Son plaidoyer pour l’innocence des enfants est particulièrement émouvant :

    « …les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux. Des enfants qui soufrent, eux aussi, comme ceux des victimes. Quand les hommes font le mal, tous les enfants sont des victimes, ceux des bourreaux comme ceux des martyrs, tous, toujours ».

    Puissent les bateleurs de la politique s’en souvenir lors des prochaines campagnes électorales et tous les autres dans toutes les situations de la vie quotidienne.

    Un roman court, émouvant, qui démontre comment du malaise peut surgir la vérité oubliée, qui demande le pardon et peut faire surgir l’amour. Un livre noir mais plein d’espoir qui montre que la vérité peur éviter bien des rancœurs porteuses de malheur et apporter la paix et le bonheur. J’ai refermé ce livre non sans émotion quelque part dans les Monts du Forez à deux pas du lieu de naissance de Pierre Charras.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • #BALANCETONPOÈTE

    thumbs_2147-topor.gifSi toi aussi, tu as été harcelé par un poète et que ta vie en a été bouleversée, si tu n’as plus ensuite vu le monde de la même façon puis que ton existence parmi les humains t’a paru insupportable, un véritable enfer d’incompréhension et de repli sur soi, BALANCE TON POÈTE !

    Si à toi aussi, on t’a murmuré de la poésie à l’oreille dans les transports en commun, si tu as dû te farcir la lecture de milliers de textes sur écran ou sur les murs d’un réseau asocial voire des rames de plaquettes papier complètes ou l’œuvre exhaustive d’un écrivain culte, BALANCE TON POÈTE !

    Si toi qui avalais des romans feel good, des polars captivemmerdants, de la conscience fiction, l’œuvre himalayesque de Matthieu Ricard, de la littérature jaunisse, des romans gore de gare, des statuts sur l’inhumanité croissante, le fascisme galopant, la dictature locale et que soudain la poésie t’a aveuglé, hébété, fracturé, déporté, transformé de l'intérieur, BALANCE TON POÈTE !

    Si tu végétais dans le veganisme, la nécrose du cancrelat, la culpabilisation de la cigale, l'antispécisme du Caron, la haine de la haine, la religion du selfie, la tyrannie du like, l’amor por el toro bravo, la culture inclusive, la poésie t’a (a)gue(r)ri pour le malheur de toutes les tendances au ressentiment et ouvert à l’univers infini des sensations, BALANCE TON POÈTE AU BOUT D’UNE CORDE ET REGARDE-LE DANSER DANS LE CIEL LA DANSE  LIBRE DE LA PLUIE ET DU VENT !

     

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    Le dessin est de Topor

  • CADRES NOIRS de PIERRE LEMAITRE

    par Lucia SANTORO

     

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    Alain Delambre est « cadre au chômage » depuis quatre ans. A cinquante-sept ans, son âge le disqualifie systématiquement mais malgré les déconvenues, il persiste à chercher de l’emploi dans son secteur : Alain Delambre est directeur aux ressources humaines.

       « Depuis quatre ans qu’on se connait, forcément, je considère mon conseiller de Pôle emploi comme l’un de mes proches. Il m’a dit récemment avec une sorte d’admiration dans la voix, que j’étais un exemple. Ce qu’il veut dire, c’est que j’ai renoncé à l’idée de trouver du travail, mais que je n’ai pas renoncé à en chercher. »

       En attendant, pour « arrondir les fins de mois » et accessoirement pour ne pas contrarier Pôle emploi, il effectue des boulots alimentaires mal payés et temporaires où exploitation rime avec humiliation.

       « En quatre ans, à mesure que mes revenus se sont liquéfiés, mon état d’esprit est passé de l’incrédulité au doute, puis à la culpabilité, et enfin au sentiment d’injustice. Aujourd’hui, je me sens en colère. Ca n’est pas un sentiment très positif ça, la colère. Quand j’arrive aux Messageries, que je vois le sourcil broussailleux de Mehmet, la longue silhouette chancelante de Charles et que je pense à tout ce que j’ai dû traverser jusqu’ici, une colère terrible se met à gronder en moi. Il ne faut surtout pas que je pense aux années qui m’attendent, aux points de retraite qui vont me manquer, aux allocations qui s’amenuisent, à l’accablement qui nous saisit parfois, Nicole et moi. Il ne faut pas que je pense à ça parce que malgré ma sciatique, je me sens des humeurs de terroriste. »

       La coupe est pleine lorsqu’il se fait proprement « botter le cul » par son supérieur immédiat. Alain réplique violemment, à la suite de quoi il est licencié pour faute grave et attaqué en justice. À sa situation déjà précaire s’ajoute un procès…

       Une opportunité professionnelle apparaît enfin lorsqu’un employeur potentiel retient sa candidature pour un poste de cadre. Alain est prêt à tout pour obtenir cet emploi, même à emprunter de l’argent ou à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages qui va très mal tourner…

     

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    Pierre Lemaitre

     

       Pierre Lemaitre a été récompensé du Prix Goncourt en 2013 avec son roman picaresque Au revoir là-hautCadres noirs précède l’ouvrage primé et constitue un excellent thriller social, inspiré d’un fait divers survenu en 2005 à France Télévision Publicité.

       L’auteur y déconstruit avec finesse un système de management coercitif et écrasant qui nous apparait d’autant plus cruel que le directeur des ressources humaines Alain Delambre n’échappe pas à la machine implacable qu’il a alimentée avec professionnalisme et enthousiasme. Son pire ennemi est l’espoir : « L’espoir est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience ».

       Pierre Lemaitre donne une vision perspicace du monde du travail, des entreprises et du management. Il n’hésite pas à s’appuyer sur ses auteurs de références, qu’ils soient écrivains ou philosophes, et ce de Proust à Bergson en passant par Kant et Céline. Aussi, il fait de son héros un être abîmé et pleinement conscient, à la fois de sa faillite personnelle, mais aussi de la supercherie générale, qu’elle soit privée ou institutionnalisée.

       Enfin, l’intérêt du roman ne réside pas dans le fait que « l’arroseur se trouve être arrosé » mais bien dans le jeu de dupes qui se joue d’un bout à l’autre du récit puisqu’Alain Delambre connaît parfaitement les stratégies du management. Manipulera bien qui manipulera le dernier…

     

    Cadres-noirs.jpgLe livre sur le site de Calmann-Levy

    Le livre sur le site du Livre de Poche

  • LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     

    rouhart-solitude-des-etoiles.gifRetour aux sources

     

    Martine Rouhart, de son phrasé poétique, nous conte l'histoire de Camille, assistante vétérinaire, qui n'a que pour amis les animaux dont elle s'occupe, et ceux du zoo que son logement côtoie...


       Sans amis Camille ? Oui, par choix. Aucune intrusion dans sa vie, jamais plus, surtout depuis le départ de son mari, prématuré, mort subitement. Elle erre comme une âme en peine, dans cette petite vie tranquille, n'en attend rien de particulier, et se terre dans un profond désarroi. Sa mère, seul véritable lien, lui semble trop vivante, trop extravagante, et ne n'entend pas sa détresse, absorbée par sa propre soif de vivre.

       Un jour, malmenée lors d'une intervention au travail, et à bout de ses incertitudes, Camille débraye et décide de s'éloigner, pour un temps, de cette sombre vie.

       C'est dans une petite maison perdue aux fins fonds des Ardennes qu'elle part se ressourcer, se retrouver face à elle-même, prendre du temps pour elle et compter les heures qui passent.

     

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    Martine Rouhart


       "La solitude des étoiles" nous emmène en voyage, un voyage intimiste et profond. Une exploration de l'âme et du coeur, une recherche existentialiste dont Camille éprouve le besoin, un regard assez dur sur ce qu'elle est, un questionnement sur ce qu'elle aimerait être et la surprise de ce qu'elle sera, sortie de cette retraite. Pour ce faire, la nature et tout ce qu'elle apporte d'apaisant, décrite en touches de couleur, vivante, majestueuse, dominatrice, changeante, qui semble envelopper cette femme toute entière et la prendre dans ses bras.

       Petit à petit Camille va changer, avoir d'autres préoccupations, connaître un gros bouleversement et se sentir renaître. 

       Les éléments la supportent, le ciel se révèle et la protège, les étoiles lui sont salutaires. Une rencontre fortuite l'aidera dans son cheminement de pensée, cet être étrange saura l'atteindre en se livrant, par petites touches, rendra petit à petit Camille vivante à nouveau. Comme une psychanalyse, en sorte, on vit en parallèle deux histoires compliquées d'êtres blessés par la vie, qui cherchent des bulles d'air pour respirer encore, qui attendent inconsciemment des lendemains qui chantent, des repères, dans cette profonde solitude qui les mine et les engloutit.

       Un livre touchant, l'écriture est belle, poétique, le thème est universel, chacun peut se retrouver dans ces phrases, dans cette quête de mieux-être.
       Un livre qui fait du bien... 

    Le livre sur le site du Murmure des Soirs

     

  • SPIROU ET FANTASIO (3/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    TROISIÈME ÉPISODE : ALBUMS 13 à 19

     

    ALBUM 13 : Le Voyageur du Mésozoïque (1960)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudCette fois, Franquin, qu'il s'agisse des mots ou des images, atteint une sorte de perfection : une stylisation absolue qu'il ne dépassera plus, sinon en tentant de s'auto-plagier. Alors, devant ce niveau-limite, le lecteur, ou le "critique", responsable, comme le dit Maurice Blanchot, d'une "lecture écrite", reste sans voix. Que dire ici, sinon que Spielberg, dans ce long-métrage somme toute moyennement réussi qui s'intitule Jurassic Park, en 1993, ne fera que démarquer cette histoire... Et, une fois atteinte la "note bleue", que reste-t-il finalement à ajouter ?

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSpielberg d’après Crichton, qui reprenait Conan Doyle et son Monde perdu… que pourrait avoir lu Franquin ? Il a surtout visionné King Kong, qui lui inspire l’attaque des avions contre le (gentil) monstre. Eh bien, je ne suis pas aussi emballé par ce récit, la représentation graphique du dinosaure louvoyant vers la lecture pour tout petits.

     

    ALBUM 14 : Le Prisonnier du Bouddha (1960)
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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario joliment ficelé, sur fond de guerre froide, par Greg. Le père d'Achille Talon nous gratifie au passage du discours peut-être le plus faramineux du maire de Champignac ("Et je suis heureux d'être aujourd'hui présent parmi vous, parmi toutes ces magnifiques bêtes à cornes à la tête desquelles Monsieur le Préfet me fait l'honneur de s'asseoir..."). Jidéhem, quant à lui, a fignolé les véhicules jusqu'au dernier boulon. Cependant, je me prends à regretter les scénarios et dialogues improvisés à mesure par Franquin, qui lui permettaient de laisser libre cours à sa fantaisie. Laquelle me semble, ici, un peu, hum, bridée.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilElargissons un instant à la série pour insister sur un aspect décapant : le nombre d’inventions ou de scènes qui touchent au fantasme, bouleversent ad vitam l’imaginaire. Arnaud évoquait il y a quelques paragraphes le fantacopère et voici venir, avant la zorglonde, le… G.A.G. ( !), appareil qui soulève… (entre autres astuces !) et projette au cœur de séquences fabuleuses dans la vallée des Sept Bouddhas (le passage du pont, le combat jubilatoire avec les soldats chinois). Peut-on lire un pastiche des Dupondt avec les paires d’espions russes et british ?

    Elargissons plus encore. Spirou, Tintin et la crème des Bob et Bobette (avant l’industrialisation de la série), Bob Morane, Blake et Mortimer, autant de grenades incendiaires pour dégoupiller les imaginaires des jeunes lecteurs. Cette manne céleste a-t-elle à voir avec le fait que notre plat pays est moins avide de grande culture (nous n’avons jamais eu les cohortes de philosophes qui ont nourri la pensée française), récoltons-nous les fruits indirects d’un excès de modestie/déficit d’ambition qui permet l’éclosion de la truculence, de la péripétie, la folie narrative la plus débridée ?

     

    ALBUMS 15 et 16 : ZZ TOP !

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudZ comme Zorglub (1961) et L'Ombre du Z (1962) composent un diptyque de 128 pages contant l'ascension et la chute de Zorglub, reflet inversé du comte de Champignac, exactement comme Zantafio (qui réapparaît ici brièvement) constituait le jumeau négatif de Fantasio. Le rythme enlevé du récit, les dialogues d'une grande drôlerie, tout ici est réussi. Une longue séquence, en particulier, force mon admiration : la découverte des habitants de Champignac statufiés sous l'effet de la zorglonde, séquence ouvrant un deuxième volume dont la chute, elle, est un peu précipitée (mais elle trouvera un long épilogue dans Panade à Champignac en 1969). Un sommet.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn diptyque aux allures d’œuvre-maîtresse, comme le furent ceux d’Hergé (Les 7 Boules de Cristal/Le Temple du Soleil, Le Secret de la Licorne/Le Trésor de Rackham le Rouge) ou de Jacobs (L’Espadon et surtout Le Mystère de la Grande Pyramide) ? Oui et non. Autrement, disons. Dans un registre plus léger. Pour le meilleur et pour le… rire. La rivalité des deux génies scientifiques m’apparaît comme une version burlesque du binôme Professeur X/Magneto des comics américains (saga mythique des X-Men). Des scènes m’ont tué enfant : Fantasio et la voiture sans pilote, la transformation en zorglhomme, la ruée vers les tubes de dentifrice, etc. Enfin, léger… On encaisse une satire métaphorique du consumérisme et de l’ultra-capitalisme prédateur et manipulateur pressurant les foules comme des citrons.

    On notera l’allusion, étrange, au veuvage (supposé) du comte de Champignac (« Du temps de ma femme… ») et la juxtaposition des deux plus grands méchants de la série, Zantafio venant faire de son nez et de son Z dans le deuxième volet, qui nous ramène en Palombie.

     

    ALBUM 17 : Spirou et les hommes-bulles (1964)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : Deux épisodes d'une trentaine de pages chacun, essentiellement concoctés par Roba (Franquin, à l'époque, est pour le moins épuisé, ayant un temps mené de front Spirou et Gaston dans le journal de Spirou, et la série Modeste & Pompon dans l'hebdomadaire concurrent, Tintin). Roba est un grand dessinateur, sous-évalué à cause du succès écrasant de sa création familialiste et passablement gentillette, Boule & Bill. Il n'en reste pas moins que, face au diptyque des albums consacrés à Zorglub, celui-ci fait figure d'ouvrage mineur. Avec cependant quelques moments extraordinaires, telle la séquence finale de la poursuite dans la foire : ne boudons pas notre plaisir.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilLe règne du fantasme encore ! Avec cette ville sous-marine aux allures d’Eden, débarrassée du bruit, de la pollution, de la foule. Ou ces sous-marins/armures qui transforment les héros en (quasi) poissons. Avec Franquin, au gré des épisodes, on vole dans les airs ou sous la mer, on réalise mille prouesses vertigineuses grâce à la queue du marsupilami ou à des engins futuristes.

    Deuxième récit : Les Petits Formats. A-t-on réduit Fantasio aux dimensions d’une poupée ?

     

    ALBUM 18 : QRN sur Bretzelburg (1966)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : J'ai eu, il y a quelques années, la chance d'assister à une remarquable conférence de François Schuiten au sujet de cet album, qu'il décrivait à juste titre comme une odyssée de la communication (et de l'incommunication), déclenchée par le fait que le Marsupilami avait avalé un transistor émetteur-récepteur. Franquin dira de l'album que c'était son préféré. Il en a pourtant interrompu la prépublication durant un an et trois mois (de la fin décembre 1961 à la mi-avril 1963), atteint par la dépression. Schuiten conseillait de lire la version intégrale, publiée par Dupuis en 1987 : elle n'est pas facile à dénicher et mériterait une réédition. Franquin, désobéissant régulièrement au scénariste Greg, y donne libre cours à sa fantaisie, si bien qu'il a dépassé le nombre de pages initialement prévu. Il s'agit sans doute de son chef-d’œuvre. "Zi fous foulez MANCHER, il faut BARLER !!"

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilCas ! J’ai détesté, enfant. Et je comprends enfin pourquoi grâce à Arnaud ! Le récit a subi mille avatars, paraissant à raison d’une planche + une bande, se réduisant à une bande, revenant à la planche standard, s’interrompant. Je le relis dans sa version complète car je possède les recueils du magazine. Et… ? Je ne retrouve pas la folle innocence, le parfum d’épopée de la grande époque (des Héritiers aux Zorglub). Je perçois qu’il s’est passé quelque chose dans l’air du temps, aux alentours du passage des années 50 aux 60. Qui me semble ne pas trop réussir à ce qui était déjà installé. Restent des gags superbes, notamment le bus à pédale qui s’apparente à la galère de Ben Hur !

     

    ALBUM 19 : Panade à Champignac (1969)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : Le trait de Franquin, dans cet album, s'est à ce point assoupli et complexifié qu'il en devient, par endroits, disons, maniéré. Panade tourne autour d'une bonne idée (Zorglub retombé en enfance) mais tourne un peu à vide. Par contre, Bravo les Brothers, qui clôt l'album, est un bijou d'humour tendre, où l'univers de Gaston croise celui de Spirou pour un superbe bouquet final. Final ? Pas tout à fait...

     

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMise en abyme ! Le cycle Spirou, pour Franquin, est achevé depuis un certain temps, il se survit, son énergie créatrice, immense, s’étant tournée vers Gaston. On a donc ici affaire à une hybridation à mi-chemin des deux séries. Qui vaut autrement. On peut aimer et même préférer. On peut même admirer. Car Franquin se réinvente quand Hergé, lassé par Tintin depuis de longues années, n’aura jamais le courage ou l’énergie d’ouvrir un nouveau sillon et se contentera d’assurer (et encore !) durant… des décennies.

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    SPIROU APRES FRANQUIN

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudPrépublié en 1959 dans Le Parisien libéré, puis en 1971 dans l'hebdomadaire Spirou, paru enfin en album en 1974, scénarisé par Greg et largement dessiné par l'excellent Roba, Tembo tabou (album 24) constitue plutôt une bonne surprise. Si je ne suis pas sensible au trait un peu mou de Fournier, si je respecte mais ne suis pas séduit par les albums de Tome & Janry, Spirou, le journal d'un ingénu, signé Emile Bravo, exploite en 2008 une idée autrefois esquissée par le grand Chaland : Spirou, sous l'Occupation, est groom au Moustic Hotel. Frissons, amourette et vilains nazis : un petit chef-d’œuvre, à lire en écoutant... Charles Trenet.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilComme Arnaud, j’ai lâché sous Fournier, qui tiendra la barre des aventures de Spirou durant une dizaine d’années. Ou, en fait, juste avant, devant l’essoufflement de Franquin (pour la série) ou… tout simplement parce que je vieillissais et passais à des BD plus réalistes comme Black et Mortimer, Alix, les comics américains… L’adolescent part-il en guerre contre l’enfant qu’il a été ?

     

     

    LIEN VERS L'ÉPISODE 1 : les albums 1 à 6

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    LIEN VERS L'ÉPISODE 2 : les albums 7 à 12

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    Les Éditions DUPUIS

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    ARNAUD DE LA CROIX sur le site des Éditions RACINE

    LETTRES BELGES, le blog de Philippe REMY-WILKIN

     

  • D'AILLEURS, LES POISSONS N'ONT PAS DE PIEDS de JÓN KALMAN STEFÁNSSON

    par Lucia SANTORO

     

    9782070145959Éditeur installé au Danemark à la suite de son divorce, Ari revient en Islande après plusieurs années d’absence. Un colis plein de souvenirs, envoyé par son père malade, le pousse à revenir dans la localité où il a passé son enfance, réputée pour être « l’endroit le plus noir du pays ». À Keflavik, il paraît que « nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »

    La nostalgie et un sentiment de culpabilité assaillent Ari qui a de plus l’impression d’avoir donné une mauvaise direction à sa vie, ou du moins d’avoir échoué jusque-là dans la quête universelle du bonheur. « Une seule chance nous est offerte d’être heureux. Comment la mettre à profit. »

    Le moment est venu pour lui d’affronter ses démons et un passé qui lui fournira peut-être des réponses à ses questions. Le narrateur convoque l’histoire de trois générations qui aidera Ari à changer sa perception des événements…

    « Nos rêves ne sont qu’illusions et fuite, ils ne sont que la preuve de notre incapacité à regarder la réalité en face. »

    D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Voilà un intitulé qui paraît bien étrange pour ce roman introspectif venu du Nord écrit par Jón Kalman Stefánsson. L’auteur est certes romancier mais aussi poète, ce qui est rappelé à chaque phrase au lecteur. Les métaphores sont choisies tandis que la langue est impétueuse et âpre, semblable à cette Islande qui abrite « les montagnes colériques »« le vent impitoyable, le froid glacial et désespérant ».

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    Jón Kalman Stefánsson 

     

    Stefánsson raconte le temps qui passe et ses métamorphoses. Le récit est ainsi traversé par les cris de nouveau-nés, par les premiers émois, la fin d’un mariage ou encore par le dernier souffle. « Le monde est un perpétuel changement, il n’en existe aucune version qui fasse autorité, nous ignorons d’ailleurs comment Dieu lui-même l’envisage, ne saurions dire quelle est, à ses yeux, la forme des montagnes ; sont-elles des plantes violettes ou des roses immémoriales, ses yeux voient sans doute le réel autrement que les nôtres, peut-être que vus du ciel, les séquoias de la côte ouest des États-Unis sont des anges de taille démesurée. Et certains événements changent tout, notre regard, notre vision, nos perceptions – la façon dont nous écoutons…»

    Et le changement de nos perceptions peut également transformer le sens donné jusque-là à un événement…. Ainsi en est-il pour le chagrin : « Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le cœur froid et n’a jamais vécu – voilà pourquoi vous devez être reconnaissant de verser ces larmes. »

    Le roman est pénétré de souffrances secrètes, indicibles mais universelles, d’une quête de sens face à une certaine absurdité du monde.

     « Souvenez-vous tout comme moi que l’homme doit avoir deux choses s’il veut parvenir à soulever ce poids, à marcher la tête haute, à préserver l’étincelle qui habite son regard, la constance de son cœur, la musique de son sang – des reins solides et des larmes. »

     

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    Le livre sur le site des Éditions Gallimard

    Les ouvrages de JÓN KALMAN STEFÁNSSON chez Gallimard

    Le livre sur le site de Folio

  • 600 000 VISITES !

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    LES BELLES PHRASES ont enregistré 600 000 visites depuis le 22 décembre 2008 ainsi que 3385 notes. 


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    arton117866-225x300.jpgGrand merci aux chroniqueurs historiques du blog, Denis BILLAMBOZ et Philippe LEUCKX, présents depuis janvier 2010...

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    ainsi qu'à Nathalie DELHAYE et Lucia SANTORO qui nous ont rejoints en mai et septembre 2016

    et, récemment, philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgPhilippe REMY-WILKIN et Julien-Paul REMY2506907114.3.jpg

    qui ont contribué à donner à ce blog sa patte littéraire et revuistique.

     

     

     

      

    Merci aussi aux contributeurs occasionnels ou auteurs invités qu'ont été Géraldine ANDRÉE, Arnaud DE LA CROIX, Daniel CHARNEUX, Gaëtan FAUCER, Joaquim HOCK, Véronique JANZYK, Lorenzo CECCHI, Thierry RADIÈRE, Salvatore GUCCIARDO, Dierf DUMÈNESandra LILLO, Cristèle GONCALVES, Thierry RIES et j'en oublie... 

    Et à tous ceux, Carine-Laure DESGUIN en tête, qui ont, au fil des années, relayé sur les réseaux sociaux les notes de ce blog.

     

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  • HOMMAGE À DANIELLE DARRIEUX par PHILIPPE LEUCKX

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    Une pensée pour une magnifique comédienne, révélée par Henry Decoin dans les années trente. DANIELLE DARRIEUX (1917-2017). La revoir dans "La vérité sur Bébé Donge" (Decoin, 1951), "Madame de" (Ophüls, 1953), "Marie-Octobre" (Duvivier, 1958), "Le dimanche de la vie" (Herman, 1966), "Huit femmes" (Ozon) etc.

     

    Je crois que si on aime le cinéma français ce nom de Darrieux sonne comme une totale référence. Combien de films n'a-t-on vus d'elle! et de toutes les qualités puisque son talent n'est pas en cause. Parfois sans doute a-t-elle trop tourné! Mais c'était l'époque qui voulait qu'une vedette talentueuse, qui avait empoché prix et victoires du cinéma français, se montrât le plus souvent à l'écran : si bien que Danielle Darrieux tourna parfois cinq ou six films l'an. Bien sûr, entre Max Ophuls et le tout venant, il y a un monde. Mais cela n'embarrassait guère cette boulimique du jeu. Son élégance, sa diction, sa gestuelle, sa présence illuminent même des navets ("Du grabuge chez les veuves" et autres "japoniaiseries "(Ciampi...) ou péplums!

    Et donc, Henry Decoin (comment oublier "La vérité sur Bébé Donge" de 1951, peut-être l'un des plus beaux films français de ces années-là : description au vitriol de la province française, avec une Dorziat éblouissante en marquise d'Ortemont qui assène les mêmes phrases avec sa maestria de comédienne du Français! Et puis Gabin, et une Darrieux incisive, vrai poison dans une douceur de façade).

     
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    Et donc, Monsieur Ophuls, avec "La ronde" , 1950, (d'après Schnitzler, et tout le toutim du cinéma français de l'époque, Gélin, Philipe, S.Simon, Signoret, Reggiani...), avec "Le plaisir" (1951), avec surtout cette "Madame de" (adapté de Louise de Vilmorin, 1953), où elle est ÉBLOUISSANTE de féminité, d'allure, de prestance. La caméra d'Ophuls (et ses travellings, et sa science des intérieurs comme des intimités complexes, et sa divine direction d'acteurs, Boyer, De Sica ont rarement été meilleurs que là) scrute les êtres jusqu'au gros plan et insert : le visage de Danielle s'essayant aux divers robes et bijoux devant son miroir ovale est d'une beauté fulgurante (un seul exemple similaire chez un autre maître imagier : le gros plan d'Annie Girardot couchée sur le lit de "Rocco et ses frères" avec Salvatori à ses côtés).

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    Et Demy, pour "Les demoiselles de Rochefort" (1967), où elle est la seule à ne pas être doublée pour le chant. Les scènes où en cabaretière élégante, en rose, ou vert, elle donne ou plutôt chante la réplique à Perrin, à Piccoli, à Deneuve etc. sont inoubliables : elle y est d'une aisance!

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    Et combien d'autres! Chez Téchiné, chez Sautet, chez Vecchiali, chez Delouche ("24 heures de la vie d'une femme")...

    En 2002, Ozon fit appel à elle pour l'une des "Huit femmes" de son huis-clos chantant et polarisant. Avec les belles Ledoyen, Deneuve, entre autres Ardant, Huppert...

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    Et puis l'heure de la retraite (tardive) sonna. On ne la voyait plus depuis 2010. Le rappel des cent ans en mai lui donna quelques illustrations et articles dans la presse. D.D. initiales célèbres : il y avait B.B., C.C. (Claudia Cardinale), M.M. (Michèle Morgan), et même une brillante pépée P.P. (Pascale Petit, qui fit de bons débuts, puis s'enlisa dans le cinoche italien de consommation courante)...


     

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  • SPIROU ET FANTASIO (2/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    DEUXIÈME ÉPISODE : ALBUMS 7 à 12

     

    ALBUM 7 : Le dictateur et le champignon (1956)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudOn ne peut pas dire que le scénario soit haletant, pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, car Franquin joue de trouvailles incessantes. Le métomol est de celles-là, invention du comte de Champignac qui ramollit tous les métaux, en particulier les armes de poing, substituts incontestables de, eh bien, vous m'avez compris. Tout ceci nous reconduit en Palombie, patrie du marsupilami à la queue préhensile, en compagnie de l'indécollable Seccotine et face à l'indécrottable Zantafio. La case finale résume à elle seule le talent inouï et purement graphique de l'auteur, capable de résumer une histoire en une image.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn ami d’Arnaud, lors d’un échange Facebook, comparait les intrusions de Spirou et Tintin dans un pays dominé par une dictature, soulignant que le héros d’Hergé quitte le pays (Bordurie) et le récit sans avoir modifié la situation politique en cours tandis que celui de Franquin a fait tomber le régime palombien. Simple hasard narratif ou distorsion des visions du monde ? Un plus grand cynisme/réalisme d’Hergé ? Un engagement plus spontané et plus clair de Franquin ?

     

    ALBUM 8

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudAvec La Mauvaise tête, réalisé en 1954 et publié en 1956, Franquin se lance résolument en solo. Sur un thème déjà exploité en littérature (Poe, Gogol) et bientôt au cinéma (Hitchcock, Lynch) : le double, thème dont Stevenson avait livré la clef dans un récit cauchemardesque, Dr Jekyll et Mr Hyde. Traité ici sur le mode du "roman policier", comme le dit Fantasio, dont un sosie s'est emparé d'un précieux masque égyptien. La "mauvaise tête" en question est également un masque. Une course-poursuite s'engage, qui nous conduit dans le Midi. Là, Fantasio participe à un Tour de France qui ne dit pas son nom ("le tour est joué", lâche Spirou), ce qui donne lieu à l'une des séquences les plus mouvementées de l'histoire de la bande dessinée, lorsque Fantasio remporte l'étape du jour... en marche arrière. Le monde carnavalesque des masques et du double est bien "le monde à l'envers". De Zantafio, qui se dissimulait derrière le masque de son cousin, Franquin dira un jour qu' "il symbolisait le côté moche de Fantasio". Spirou prend le relais, accroché derrière la voiture du bandit puis escaladant des rochers au péril de sa vie. Si Franquin n'est pas un grand maître du scénario, il possède, bien plus qu'Hergé, l'art du mouvement. Cet album est sans doute, avec QRN, l'un des sommets de la série.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilAprès la grande aventure qui remplit quasi tout l’album, une mini-histoire en deux planches, Touche pas aux rouges-gorges, en dit long sur l’homme Franquin et annonce Gaston (l’image finale ! une bonhomie/paresse humaniste !) ou… Le Nid des marsupilamis. Le marsupilami y défend LA (ou UNE, des oiseaux, un nid, des oisillons) nature contre la prédation (un chat ignoble), préfigurant l’écologie, comme de nombreux détails des aventures de Spirou. Où se posait la question de l’enfermement d’un animal dans un zoo, etc. Franquin montre décidément une empathie profonde pour les laisser-pour compte de l’existence, les autres peuples, les animaux… Et on relira l’ensemble des tomes en s’attardant sur les méprises de ses héros, les excuses qu’ils présentent à des personnages secondaires, la paix des braves conclue avec des adversaires.

     

    ALBUM 9

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudNous voici revenus, dès l'ouverture du Repaire de la murène (1957), dans l'univers de Champignac, son comte dopé aux alcaloïdes et son marsupilami à la queue de huit mètres de long. Cette fois, le mouvement affecte, enfin, le scénario, où les ellipses ne manquent pas. Au plan graphique, Franquin multiplie ces petits personnages et détails marginaux qui composent comme un récit dans le récit et constitueront bientôt sa marque de fabrique. C'est l'époque où le film de Cousteau Le Monde du silence (1956) fascine les foules, et cette histoire, explorant les grands fonds avec virtuosité, montre que la BD n'a rien à envier au cinéma. Une réussite.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil : Il faut d’ailleurs revenir sur tous les sous-gags, si je puis dire, les multiples interventions, actes ou paroles, de l’écureuil Spip au gré des aventures, dans des coins de cases. Génial ! Avec Franquin, loin, très loin de la ligne claire, il

    faut prendre le temps de s’arrêter et de jouir des détails graphiques ou humoristiques.

     

    ALBUM 10

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario enlevé par Rosy (le créateur de M. Choc), des décors modernistes soignés par Will (le dessinateur de Tif & Tondu), un trait toujours plus nerveux et quelques bolides rutilants : Les Pirates du silence (1958), c'est un album à la fois irréprochable et mineur.

     

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMineur ? J’adore l’attaque/cambriolage de la ville futuriste endormie. Ça me rappelle des aventures plus réalistes de Bob Morane et Bernard Prince. Il y a un excellent dosage entre des gags imparables et le souffle d’un beau thriller (soft). Un deuxième récit, plus court, La Quick super, a un délicieux parfum d’énigme policière, avec le vol inexplicable des voitures Quick et le retour réussi d’un vilain. La première case (avenue Vanderkindere, à Uccle, selon un lecteur de la rubrique Facebook Tu es un vrai Ucclois si…) est magnifique. Il y a un côté Breughel chez Franquin, un goût pour des tableaux animés jusqu’au moindre bout d’espace (observer le panneau publicitaire mural ! hilarant !).

     

    ALBUM 11 : Le Gorille a bonne mine (1959)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudBien entendu, cette histoire d'une "expédition photographique" en Afrique - contrairement à Tintin, Fantasio est un véritable reporter -, tout ça n'est que prétexte à une défonce menée tambour battant par le marsupilami. Ledit Fantasio se déguise en gorille, et nous sommes bluffés, tout l'album tournant autour de ce que le philosophe Deleuze appelait le « devenir animal ». En complément, un petit bijou passablement déjanté, habité par l'esprit de Gaston (qui fait d'ailleurs deux brèves apparitions), Vacances sans histoires, où Franquin laisse libre cours à son amour de l'époque pour les belles bagnoles. Un an après l'Exposition universelle de Bruxelles, voilà qui restait un thème franchement excitant (Michel Vaillant apparaît dans les pages de l'hebdomadaire Tintin dès 1957). C'est une époque, également, où deux types cohabitent sans crainte du qu'en dira-t-on. Michel et Steve, Spirou et Fantasio, Tintin et Haddock, Blake et Mortimer, Alix et Enak ou Pif et Hercule : ces précurseurs du mariage pour tous ont hanté - ou bercé, c'est selon – notre belle jeunesse.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMagnifique récit ! Des mannes de cases hantent mon imaginaire. La voiture passant sur un pont… constitué de dos d’hippopotames, le combat du marsu avec le mâle dominant des gorilles, le porteur africain qui tombe d’un pont en conservant la mainmise (et la jambe !) sur l’ensemble de sa charge imperturbablement, etc. Bizarrement, les Noirs, ici, parlent moins bien que précédemment, mais ce n’est qu’un détail car le respect est toujours là : Spirou serre la main d’un gamin déluré ou on admire le porteur au flegme british sidérant. Que dire de la désopilante seconde histoire, courte ? Gaston mais Seccotine et l’éternel féminin, le formidable cheik arabe Ibn-Mah-Zoud, alias « le plus mauvais conducteur du monde » et l’incroyable teuf-teuf à gadgets (très Gaston !) de Fantasio. Un bijou d’une drôlerie qui fleure bon une époque plus insouciante.

     

    ALBUM 12 : Le Nid des marsupilamis (1960)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : En un temps où la télévision et le tourisme de masse étaient encore balbutiants, les conférenciers baroudeurs d'Exploration du monde emmenaient, le temps d'une projection commentée, le public des villes de France et de Belgique francophone aux quatre coins de la planète. Ici, l'exploratrice s'appelle Seccotine. Elle a damé le pion à Spirou et Fantasio et va, lors de sa conférence, se faire voler la vedette par une famille de marsupilamis, qui accaparent d'ailleurs la couverture de l'album. Trois ans avant Les Bijoux de la Castafiore (1963), Franquin a réussi le tour de force d'une non-aventure en huis clos où l'on ne s'ennuie pas une seconde.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSeccotine ! Et les propos machos de Fantasio tournés en ridicule ! Mais insistons sur l’humanité et la poésie extraordinaires qui se dégagent de cette non-aventure inspirée, je crois, par la paternité de Franquin. Entre les gags (les malheurs du jaguar et des piranhas, mise en abyme de la prédation !) se faufilent des détails émouvants, comme le fait qu’un des trois bébés marsu soit… noir. Magnifique ! Un album qui peut faire aimer la BD à quelqu’un qui y est réfractaire !

    NB : Jidéhem à l’appui pour le deuxième récit, La Foire aux gangsters, une aventure sympathique où les lectrices craqueront devant le colosse Bertrand, membre d’un gang, qui pouponne le bébé ravi avec une délicatesse… de fée du logis.

     

     

    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGPS Réaction d’Arnaud à l’épisode 1 :

    J'avais fait l'impasse sur deux parmi les tout premiers albums de la série dessinée par Franquin. Mais voilà, Philippe Remy-Wilkin (et Alain van Hille), par leurs réflexions, m'ont donné l'envie d'aller y (re)voir de plus près. Quatre aventures de Spirou... et Fantasio (1950), que j'ai pu dénicher dans une superbe réédition en fac-similé (Dupuis, 2011), constitue une très bonne surprise. L'album a un charme fou : colorié à l'aquarelle, Franquin y dessine avec un dynamisme jubilatoire, visiblement inspiré de son passage par le dessin animé (aux modestes studios belges de la CBA, en 1944). L'ensemble fait irrésistiblement songer, par ses effets visuels, à La Mine d'or de Dick Digger (1949), le premier album de Lucky Luke, petit chef-d’œuvre de Morris. Détails annonciateurs de la suite : quelques affiches facétieuses dans le décor (ah, ce film Tarzan au Pôle Nord) et un singe farceur digne de Bravo les Brothers.

     

    Lien vers l'épisode 3: les ALBUMS 13 à 19

  • L'ESPRIT FRAPPEUR : QUÊTE D'UNE MYTHOLOGIE THÉÂTRALE

     17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

     

     

     

     

     

    L-esprit-frappeur.jpgAvec L’Esprit Frappeur, le metteur en scène et directeur de théâtre belge Albert-André Lheureux signe un ouvrage captivant et décalé qui retrace une double histoire : celle de sa vie et du théâtre belge au cours des années 60 et 70, lorsque « le théâtre menait la révolution ! »

    Histoire n’est pas le mot, il s’agit en vérité d’une aventure, d’un enchaînement d’événements (rencontres avec Jacques Brel, Eugène Ionesco, Marlene Dietrich) et d’actions inédits digne d’une œuvre de fiction ! Avant d’amener la vie dans le théâtre en tant que metteur en scène, Lheureux amenait déjà le théâtre dans la vie durant son enfance par le biais de canulars et de jeux de rôle en tout genre. Très tôt, sa passion pour le spectacle et la scène le rendit épris de cirque, de marionnettes et de cinéma.

    Plus tard, le théâtre, art de l’incarnation par excellence, allait trouver en la personne d’Albert-André Lheureux… incarnation. Un fer de lance. Un corps pour porter et renouveler le souffle d’un art des planches alors en pleine mutation :

    « Dès la fin des années cinquante, les formes théâtrales se transformaient. Elles cherchaient à sortir du format classique texte d’auteur/comédiens/public, dans lequel chacun tenait un rôle immuable. Sous l’influence du Living Theatre et de la Beat Generation, notamment, le public était invité sur scène, les comédiens se mêlaient aux spectateurs. Surtout, à côté du texte, de nouvelles formes visuelles et sonores transformaient la classique pièce de théâtre en performance. »

    Résultat, il fonde avec une jeune équipe de passionnés un nouveau théâtre en 1963, L’Esprit Frappeur, animé d’une mission aussi explicite qu’ambitieuse : frapper les esprits. Frapper le corps en frappant l’esprit (promotion de textes énergiques et suscitant l’émotion) et frapper l’esprit en frappant le corps (renversement des codes théâtraux en matière de son, de lumière, d’espace et d’image). En d’autres mots, il s’agit de spiritualiser par le corps. L’Esprit Frappeur se veut donc un coup de théâtre, non pas au sens d’événement imprévu survenant dans la réalité fictive d’une pièce de théâtre, mais bien au sens d’événement imprévu et surprenant dans la vie réelle des spectateurs.  

    Parmi les anecdotes foisonnant dans le livre, celle de l’origine du nom L’Esprit Frappeur s’avère particulièrement marquante. À l’Athénée de Schaerbeek, un camarade de classe d’Albert-André Lheureux ourdit un stratagème ingénieux et épatant en trouant le plancher du local de classe pour y insérer une vis rattachée à une corde, le tout associé à un système de poulie et à un boulon frappeur logé en dessous du bureau du professeur. Le principe ? Un jeu de questions-réponses avec l’Esprit Frappeur. Les élèves le questionnaient par exemple au sujet du bien-fondé des interrogations : « Esprit Frappeur, veux-tu une interrogation ? ». Deux coups signifiaient oui, trois non. Le théâtre éponyme allait donc naître sous le signe de la subversion, du canular, de l’artifice, de la magie et de l’humour !Albert-Andre%CC%81%20Lheureux%20-%20photo.jpg

    Frappeur, mais pas assommeur ! Le nouveau langage théâtral préconisé ne fait pas la part belle à l’intellectualisme cérébral et aux plaidoyers politiques moralisateurs. Non. Le théâtre ne doit pas refléter la vie ou la réalité, mais les réinventer, les recréer. L’essentiel réside dans l’expérience conférée au spectateur, à l’altération de sa conscience, de sa perception, de sa vision et de son rapport au monde. Quel que soit le chemin emprunté, comique, surréaliste, absurde, tragique ou satyrique, un effet commun doit primer au sein des pièces proposées : une magie, un dépassement. Le sentiment d’avoir quitté un univers pour en pénétrer un autre. De quitter la réalité pour mieux la retrouver. « Le théâtre est un temple dans lequel on entre en laissant derrière soi le monde profane. » Autrement dit, un théâtre de l’émotion, du sensuel et du sensoriel qui affirme le corps, sans pour autant nier l’esprit, comme l’illustre le caractère engagé et la volonté d’agiter les consciences dans certaines pièces abordant des thématiques sulfureuses pour l’époque comme le féminisme et la bisexualité. Une philosophie qui tient en ces mots :

     « Pour l’Esprit Frappeur, ne prévalait qu’une seule règle de sélection : la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La musique de la pièce, celle des mots, avait son importance bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde autrement. Chaque soir, un rituel devait avoir lieu et emporter le spectateur dans un autre univers que le sien. L’Esprit Frappeur appartenait à la veine du théâtre poétique, où l’écrivain avait ses mythes, ses manies, sa vision personnelle de la vie. »

    Surtout, le théâtre ne doit pas n’être que théâtre, mais doit au contraire s’inspirer des autres arts et les intégrer en lui pour élaborer un langage et une réalité pluridisciplinaire et transgenre, aux confins de la danse, de la peinture, du cinéma, de la musique et de la poésie. Un théâtre avant-gardiste et expérimental qui fonde les différentes langues artistiques en un langage unique et universel.

    L’Esprit Frappeur fut plus qu’un théâtre et qu’une compagnie, il incarna un véritable mouvement artistique, lui-même cause et conséquence d’un mouvement plus large en Belgique francophone à l’aube des années 50 : le Jeune Théâtre, une vague de jeunes auteurs, acteurs, techniciens et metteurs en scène attachés à renouveler la place du théâtre dans la société, les rapports entre spectateur et pièce de théâtre et entre réalité et fiction, à repenser la liberté du corps humain et le joug des normes bien-pensantes.

     

    Albert-André Lheureux, L’Esprit Frappeur : récit d’une aventure théâtrale, Genèse Édition, 192p., 19,50€.

    Le livre sur le site de Genèse Edition

    Pour en savoir plus sur l'éditeur: À la découverte de Genèse édition #1 par Philippe Remy-Wilkin sur Karoo.me

     

  • RATUREDEUXTROIS de PIERRE BRUNO (Le Bleu du Ciel)

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     image.html?app=NE&idImage=264315&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4Bousculade

     

    Lecture ardue que celle de "Raturedeuxtrois" de Pierre Bruno. Pour ce faire, il faut une grande disponibilité, une fameuse capacité d'écoute, une géante ouverture d'esprit et un lâcher prise certain.

    On se laisse prendre par cet univers particulier, tous les textes ou poèmes présentés semblent extrêmement travaillés. Pierre Bruno joue avec les mots, le graphisme, les sens, la perception du lecteur, l'emmène sur des chemins boueux, des montagnes vertigineuses, accompagné d'autres auteurs, Baudelaire, Char, Desnos, Michaux, Pessoa, pour ne citer qu'eux.

    DIAMAT

    Le corset de Mallarmé est sévère
    Le corps cède. Mallarmé hait ses vers. 


    Ensuite il s'en prend à la Fable de La Fontaine, "Le corbeau et le 6a00d8345238fe69e201b7c91ff060970b-600wiRenard", revisitée avec délices de multiples façons, toujours avec le souci de bousculer votre lecture, occasionnant parfois une mine boudeuse, ou un sourire, ou une énième relecture, tant le jeu est enivrant. Un chassé-croisé de fables s'installe, le corbeau, le renard, et La Fontaine toujours en filigrane, la lecture se poursuit avec la même avidité.

    La dernière partie du livre évoque Goethe, c'est celle qui m'a moins plu. Moins de fantaisie dans cette fin d'ouvrage, une recherche sur le poème "Harzreise im winter" de l'auteur, bien que des jeux de graphisme et de mots terminent cette étude.

    Un livre surprenant donc, qui captive et intrigue, sans nul doute, et demande beaucoup d'implication de la part du lecteur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • SPIROU ET FANTASIO (1/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    PREMIER ÉPISODE : ALBUMS 1 à 6

     

    ALBUMS 1 et 2 : Quatre aventures de Spirou et Fantasio et Il y a un sorcier à Champignac

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je me suis mis en tête de relire les Spirou & Fantasio époque Franquin. Le premier qui me semble une véritable réussite, rompant avec l'héritage du grand Jijé pour jeter les bases d'une mythologie personnelle est à mon avis Il y a un sorcier à Champignac. Où l'on découvre l'inénarrable comte, ses champignons miraculeux, son manoir déglingué (une version dézinguée du Moulinsart d'Hergé ?) et son humour à froid. Le sérieux tatillon, procédurier et amphigourique du maire constitue la caricature absolue du "responsable politique", ce personnage ridicule que nous connaissons tous. Par-dessus tout, un soupçon de magie plane sur cet album, à la fois délicieusement daté (1950) et complètement intemporel.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Où est passée la première salve, le premier tome officiel de la série, qui produisit plus tard des albums de la préhistoire de ladite série (dus au crayon de Rob-Vel, Jijé ou Franquin lui-même), Quatre Aventures de Spirou et Fantasio (1950) ?

    Dans ce recueil de 4 courts récits, Spirou et les plans du robot est anecdotique et s’apparente aux vestiges archéologiques délaissés par Arnaud. Mais le combat de boxe avec Poildur, Spirou sur le ring, est une pièce d’anthologie. Quelle vie dans les entraînements, le match, les facéties diverses ! Et quelle humanité, qui laisse filtrer une ouverture sur les difficultés (sociales, psychologiques) de l’existence ! On notera l’apparition hilarante du grand Morris (le créateur de Lucky Lucke) sous les traits du… petit Maurice qui écrase les doigts du sale gamin tricheur. Et le rat sur l’épaule de Poildur !

    Spirou fait du cheval est superbe également. Satire du snobisme du milieu équestre. Trait d’une finesse ! Quant à Spirou chez les pygmées, retour au contingent. Sauf qu’on appréciera la différence de traitement des Africains entre Franquin et Hergé. Ici, pas de langage petit nègre, comme on disait. Les Africains parlent comme Spirou et Fantasio, certains émettent des réflexions humoristiques, philosophiques : « Tu ne trouves pas que ce qui est défendu a souvent un certain charme ? ». Ajoutons que le méchant est un Blanc… mais ça, on oublie trop que c’est le cas chez Hergé aussi, pour des raisons différentes. Franquin est spontané et naturellement un chic type qui plonge dans l’empathie vis-à-vis de ses personnages. Hergé a un fond de gravité et d’analyse politique, il condamne donc les méfaits du capitalisme comme il condamnait ceux du communisme.

    Dans Il y a un sorcier à Champignac, le deuxième tome de la série et la première histoire courant sur un album complet, me frappe une nouvelle grande différence avec Hergé, l’autre géant de la BD belge. Franquin dévoile le nom du scénariste : Jean Darc (pseudo du frère de Jijé). Il le fera régulièrement, affichant ses collaborateurs au dessin, à l’écriture, à la conception, ce qu’Hergé refusera obstinément. Si Arnaud évoque la comparaison des châteaux de Moulinsart et Champignac, l’installation des Bohémiens à proximité du château ou leur rôle de bouc-émissaire, l’aide que leur apportent les héros rappellent étonnamment divers ingrédients humanistes des Bijoux de la Castafiore.

     

    ALBUMS 3 et 4 : Les Chapeaux noirs et Spirou et les Héritiers

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je fais l'impasse sur Les Chapeaux noirs (1952), exercice sympathique mais peu conséquent, vraisemblablement inspiré par le périple de la "bande des trois" (Jijé, Morris, Franquin) en Amérique (1948). Les Héritiers (1952), c'est autre chose. Brodant sur un canevas convenu - le testament de l'oncle qui lègue son héritage au vainqueur d'une série d'épreuves -, cet album permet à Franquin de faire la preuve de son inventivité : on y découvre successivement le double maléfique de Fantasio, son cousin Zantafio, un ingénieux véhicule, le fantacoptère, et surtout, au cœur de la forêt vierge de Palombie, une prodigieuse créature. Le Marsupilami n'a rien à envier au bestiaire disneyen. Franquin s'impose d'ores et déjà comme un "héritier" avec lequel il va falloir compter.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Les Chapeaux noirs sont en effet un nouvel assemblage hétéroclite de 4 courts récits, avec une singularité : Franquin et Jijé signent en duo !

    La nouvelle-titre n’a guère d’envergure mais rappelle l’univers de Lucky Lucke. On ne s’attardera guère à Comme une mouche au plafond (une histoire d’hypnotiseur) mais Mystère à la frontière est une aventure désopilante (l’inspecteur est très drôle) et quelques vignettes de Spirou et les hommes-grenouilles me paraissent garder un charme fou (les calanques de Cassis, la scène mystérieuse dans la grotte).

    Quant aux Héritiers… Oui, premier chef-d’œuvre de Franquin ! Le notaire est fabuleux, les gags, le souffle de la grande aventure…

    À noter une mise en page différente selon que l’on a affaire à un recueil de nouvelles ou à une grande aventure : les albums 2 et 4 sont organisés en deux colonnes de 4 images, soit 8 par planche. Moins de cases pour un traitement plus soigné, artistique ?

     

    ALBUM 5

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici : Les Voleurs du Marsupilami (1954) constituent l'exacte continuation de l'album précédent, sans raccroc. Les deux héros, navrés d'avoir confié le prodigieux animal à un zoo, pistent le malheureux jeune homme qui l'a enlevé pour se faire quelques sous. Course-poursuite qui les conduit finalement à s'engager dans un cirque, non sans croiser à nouveau Champignac. Brève rencontre providentielle qui témoigne que l'auteur a de la suite dans les idées. Trouvailles graphiques et scénario pour le moins léger : une transition, pleine de charme.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Grande aventure et… 8 cases ! Si le canevas est léger, il y a de longues séquences fort marquantes, atmosphériques : la nuit au zoo, la bagarre à la douane, le match de foot, l’inquiétant cirque Zabaglione. Parallèlement à Hergé (encore !), Franquin dote progressivement son héros d’une famille : le marsupilami, le comte de Champignac…

    Détails à noter. L’obsession de Franquin pour la lettre Z : avant Zorglub, on avait déjà eu Zantafio et voici Zabaglione. Franquin signale travailler « d’après une idée de Jo Almo ».

     

    ALBUM 6

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Par on ne sait quel miracle, pour on ne sait quelle raison, cette fois la sauce a pris : dès les premières pages de La Corne de rhinocéros (1955), la conduite est irréprochable. Le récit s'ouvre par la mise en scène d'un fantasme : que se passe-t-il la nuit dans un supermarché désert ? (Romero réalisera sur base du même fantasme le meilleur film de zombies à ce jour : Dawn of the Dead, en 1978). Là, Spirou et Fantasio rencontrent une créature bien plus surprenante encore que le marsupilami : "Enchantée. On m'appelle Seccotine... Nous sommes confrères depuis peu : je viens d'être engagée au Moustique."

    Rencontre inconcevable chez Hergé, que Franquin bat dès lors d'une longueur d'avance - au moins sur ce coup-là. Au Proche-Orient puis en Afrique, le trio part en quête des plans d'un mystérieux prototype : la Turbotraction est née, véhicule mythique dont les secrets se dissimulent au creux d'une corne de rhinocéros (aphrodisiaque réputé). 230 km/h chrono.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Seccotine ! Les femmes traversent allègrement les pages de Spirou, ce qui est très signifiant pour l’époque, et on se remémorera la jolie épouse de Valentin Mollet, le voleur du marsupilami. Ou, a contrario, la tante et la cousine (horribles mégères !) des Héritiers.

    La mise en page se modifie. Plus de variation, avec des 7/9/10 cases. La systématisation est abandonnée progressivement.

     

    Lien vers l'épisode 2: les ALBUMS 7 à 12

  • COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU'UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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        Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

        Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

        Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

        Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

        Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

        Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

     

  • POETWEETS, APHORISMES & AUTRES ROSSIGNOLADES

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    Je suis un fou du rangement.

    Quand j'ai trié tous mes rêves

    par catégories de songes

    je m'attaque à mon passé

    souvenir après souvenir.

     

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    Rejeté par la brume & le brouillard

    j'ai donné ma lande

    au chat de bruyère

    avant de disparaître

    dans le sillage d'une grue.

     

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    J'ai jeté à la mer

    le vieil homme

    avant de lui lancer

    un souvenir d'enfance

    en guise de bouée.

     

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    La métaphore de la porte sitôt close, l'image sort de son cadre.  

     

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    Je te veux

    autant que tu me détestes

    mais l'espace

    qui me sépare de toi

    a raison de ma paresse.

      

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    Les yeux fermés, pro-visionner.

     

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    Prends mes pieds sur ta pomme !

    Prends mes doigts sur ta poire !

    Prends mes lèvres sur ta figue !

    &

    emporte-les dans les arbres fruitiers !

     

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    L'étoile du verger est un astre fruitier. 

     

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    J'ai couvert de feuilles

    ton corps nu.

    J'ai écrit mon désir.

    J'ai écrit mon regret.

    Puis j'ai soufflé très fort

    pour me rappeler ta beauté.

     

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    Sur chacune de tes taches de son

    je pose

    un baiser sonore

      

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    J'ai marqué tes seins d'une croix.

    Chaque nuit les soldats de Dieu

    de mes mains

    viennent implorer leur pardon.

     

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     Je n'ai pas de chambre avec les écrivaines, pas plus que de place dans leurs livres.

     

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    Va sans crainte

    dans la maison des ténèbres

    décrocher au plafond de lumière

    l'invisible terreur !

    Va voir puis éteins !

     

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    Les fleurs nyctalopes voient elles les bouquets de fantômes ?

     

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    Lèvres de ta rivière

    Lèvres du ciel nuages

    Lèvres autour de ta voix

    Lèvres de ton mont secret

    Lèvres de la nuit, bordures du rêve

     

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    Lèvres doux pétales

    Lèvres près du coeur

    Lèvres des yeux paupières

    Lèvres de la rivière qui lèche

    Lèvres de la voix langue

    Pour quel baiser

     

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    L'oiseau du baiser finit toujours par s'envoler de son nid de lèvres.

     

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    Ma hache à ta hanche

    t'arrache un bouquet de viande

    que je hume tel un damné.

    Ainsi débute l'histoire de la violence,

    mon amour.

     

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    Quoi dire après avoir lu sur tes lèvres le mot silence ?

     

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    Rallumer le désir

    au feu des grandes amours.

    Brûler vif

    puis vivre de ses cendres

    sans éteindre la mèche du souvenir.

     

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  • STILLE NACHT de GÉRARD ADAM (Ed. MEO, 2017)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgD'une filiation réelle à une autre, espérée, tissée de contacts réinventés voire insoupçonnés, le roman se déroule. D'une mère à l'autre (plage belge), la fiction, nourrie d'autobiographie, offre l'un des cadres d'une histoire de familles.

    D'une Histoire, tout court, puisque la grande souffle au fil des pages, avec les remugles d'une guerre interminable (1939-1945), les conséquences désastreuses (exils, déplacements, emplois précaires), ses traces indélébiles pour ce jeune Yvan Jankovic, d'une double origine (croate par le père; italienne par la mère Istrienne), qui, devenu ce narrateur de soixante-dix balais, rameute les mille et un fils de son existence de fils d'émigrés, de fils de travailleur meurtri par les charbonnages, de ses amours, de ses blessures. La Josefa de sa jeunesse est devenue sa femme, pour le meilleur, pour le pire. Il souffre de son absence. Comme il a douleur poignante pour cette mère qui commence à partir vers d'autres brumes.

    La jeunesse d'Yvan s'est illuminée de la présence amicale d'autres fils d'immigrés, qui ont redoré un peu le gris dépouillement des lieux, usines et corons. Pino, le Rital, Dariusz le Polak font vraiment partie de son histoire sentimentale, affective.PHOTO-G%C3%89RARD-Li-376x376.jpg

    Des années cinquante à l'aujourd'hui un brin contraint, Yvan passe en revue les grandes étapes de sa vie. Mai 68, avec son folklore un peu échevelé, n'y déroge pas : c'est l'occasion d'une folle escapade à la mer (déjà), d'un dépucelage inattendu autant que précieux.

    Au fil du temps, des fêtes, de ce qui a compté et changé, la vie coule, avec ses départs : le père, 57 ans, rongé de silicose; celui des amis chers; celui des emplois perdus; la vie, quoi, pleine de rêves et de retombées dans la réalité souvent morose.

    L'écriture, descriptive, juste, fait de Mamma, Yvan, Pino, Josefa, des enfants, une peinture de personnages partageables, proches de nous, de nos usages, d'une vie quotidienne.

    Sans négliger le recours à la langue parlée et à ses effluves, ni au français très réglementé des rédactions d'avant, l'auteur réussit à nous restituer une époque digne d'être sauvée des tranchées de l'oubli, et de nous en préserver les saveurs : ce charme inouï de ce qui se perd, de ce qu'on gagne à se souvenir de celles et de ceux qui nous ont faits.

    Le titre, noué de Noëls nombreux, de chants, de partages, résonne lui aussi profond, comme la voix surgie des sapins de familles, comme la part la plus naïve des enfants que nous sommes restés.

    Un beau livre.

     

    stille-nacht-cover.pngGérard ADAM, STILLE NACHT, Ed. M.EO., 180p., 16€.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur