LES BELLES PHRASES

  • POLKAS DE STRAUSS & MASTURBATION

    johann_strauss_gerd_heidger_tourbillons_de_vienne_valses_et_polkas.jpg   Cet homme bien sous tous rapports connut une sorte de révélation artistique, et pas que, le matin du Nouvel An. La veille au soir jusque très tard, il l’avait passée en compagnie de vieux amis hirsutes retrouvés à la faveur d’un groupe jimmypagien sur un réseau social à réécouter des albums de Led Zeppelin et ils avaient terminé sur (No) satisfaction des Stones qu’ils avaient au demeurant toujours boudé. Il avait, à l’occasion, revu une fille dont il avait été éperdument amoureux quarante-cinq ans plus tôt. Le problème, c’est qu’il ne l’avait d’abord pas reconnue et l’avait prise pour la mère d’un de ses anciens condisciples de l’époque. Bien que, de son côté à elle, elle semblait vouloir passer désormais à l’acte pour gommer tant d’années d’indifférence de sa part, qu’elle ne s’expliquait pas a posteriori et se faire pardonner sa négligence, sa morgue de jeune fille sûre alors de ses charmes…

        Mais ne parvenant pas, mais pas du tout, à faire la jonction avec la fille idyllique qu’il avait connue, et pour lequel il se serait damné, et cette femme… de son âge, notre sexagénaire, que nous appellerons Léon-Jacques pour préserver son anonymat, d’autant que son esprit avait été rendu confus par une surdose de ledzeppelinades, de baccardi-coca et d’une pétarade de joints. De sorte que lorsqu’il se réveilla avec une bienvenue trique d’enfer dans sa couche, tel un Silène bedonnant, et sans savoir par quel miracle il avait franchi les trente kilomètres du lieu de rassemblement des amateurs de Robert Plant au volant de sa Peugeot Partner d'occasion, il alluma avec sa zappette la télé sur le Concert du Nouvel An retransmis depuis la salle dorée du Musikverein de Vienne où l’Orchestre Symphonique jouait la Polka de Lucifer, opus 266 de Johann Strauss Jr. Sans savoir pourquoi, il se branla en revoyant son amie d’antan telle qu’elle avait alimenté ses fantasmes de jeune homme, avec une précision étonnante, et connut un plaisir rare. Il avait si bien joui qu’il se palucha deux fois supplémentaires avant la fin du concert sur d’autres polkas survoltées au programme du concert dirigée par un chef (Muti, Mehta, Maazel, Jansons ou Barenboim) sur lequel il ne put, dans son trouble mélomaniaque, mettre un nom.

        Ainsi, les premiers jours de l’année, plutôt que de verser dans sa coutumière déprime de janvier jusqu'au fameux Blue Monday (où il allait jusqu'à accrocher une corde symbolique à son plafonnier), il partit en quête, avec un entrain inédit, de toutes les polkas de Johann Strauss fils et les essaya toutes, sous différentes conduites, pour varier les plaisirs.

        De Joie du cœur à Violeta, de la polka de Pepita à Trains du plaisirD’Elise (polka française) à Polka d’Ella (un hommage anticipatif à la chanson de France Gall sur La Fitzgerald?) en passant, en vrac, par les Polka d’Olga, Polka Aurora, Une bagatelle, Présents pour dames, Petit flirt, Louange des femmes, Postillon d’amour, Sang léger, Petite Louise, De la bourse, À la chasse, La petite amie du soldat, Par téléphone, Saisis ta chance, Prompt à l’action, Polka des Hussards, Danse avec le manche à balai... ou Viens vite, il versa des 10 cc de contentement.

        Le deux-temps musical se révélant, comme il en fit le constat, le meilleur stimulus de la libido masculine menacée de consomption.

       Entre les deux-temps, il se délectait des biographies de la famille Strauss et d’une époque et où la vie sous l’impératrice Sissi était sissi belle et sissi ordonnée... Il renia tous ses idéaux de jeunesse, ses nombreux amis communistes passé du col mao rouge au blanc du mont Ventoux à vélo, il brûla dans un méchant autodafé le hargneux Thomas Bernhard qui ne faisait qu’agonir un pays rythmé par une musique tonique et rehaussé de sommets immaculés et, pour faire profiter un maximum de gens de cette période bénie (où il se sentait merveilleusement bien), il donna tous ses vinyls de Led Zeppelin à une association de Sans abri pour décorer (si si) l’intérieur, fort morne, il faut en convenir, de leurs cartons d’emballage.

        Toutefois, quand sur le groupe Facebook des sympathisants du nouveau chancelier autrichien, on lui demande en guise de quizz, de toutes les polkas de la famille Strauss laquelle a sa préférence, il cite sans hésiter la subtile Pizzicato polka opus 449 (que Johann a composée avec son frère Jozef) qui lui tire les plus subtils pincements cérébro-spinaux en autorisant des associations d’idées stimulantes et sylvestres (course de doigts sur la tige, d’oiseaux sur la branche…).

        Enfin, après chaque poussée d’adrénaline, chaque décharge de bonheur solitaire - hyperconnecté à ses souvenirs -, avec Le Beau Danube bleu opus 314, grandiose somnifère musical, il s’endort et rêve longtemps d’un fleuve se perdant dans les plaines d’une légendaire nature forestière où nulle pensée érotique, aucune tentation surgie du passé non moins que d’un présent amer n’encombre ses longues et bénéfiques siestes hivernales…

     

    BONUS musical

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : EN COMMENÇANT PAR DES JEUX DE MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour commencer cette nouvelle année littéraire, j’ai choisi de vous faire jouer avec les mots en faisant appel à deux spécialistes du genre même si ce n’est que le premier recueil édité par Styvie Bourgeois, elle est tombée dans la marmite du Cactus inébranlable alors qu’elle était une jeune fille encore. Le second recueil est l’œuvre d’un auteur devenu chevronné, Éric Allard le célèbre blogueur des Belles phrases. J’ai bien apprécié ces deux recueils car, tous les deux, ont un fil rouge, un thème, pour l’ensemble de leur contenu : l’érotisme pour Styvie Bourgeois, les écrivains et leurs éditeurs pour Éric Allard. Je n’oublierai pas de citer aussi Emelyne Duval l’illustratrice du recueil de Styvie.

     

    cover-conversations-avec-un-penis.jpg?fx=r_550_550CONVERSATIONS AVEC UN PÉNIS

    Styvie BOURGEOIS

    Emelyne DUVAL

    Cactus inébranlable

    C’est réconfortant et réjouissant de constater qu’un éditeur pas spécialisé dans le genre érotique, produise un livre portant un tel titre et de plus que cet opus soit signé par deux femmes. Ça fait plaisir de voir qu’on peut encore mettre un grand coup de pied aux fesses de l’hypocrisie toujours si bien chevillée au corps de notre société. Styvie Bourgeois l’auteure et Emelyne Duval l’illustratrice ont décidé de nous faire rire en parlant de cet organe qu’on évoque plutôt dans des histoires souvent bien grasses. Elles, elles utilisent leur talent artistique respectif sans jamais sombrer dans le mauvais goût ou la vulgarité. Elles ne quittent jamais le registre de l’art même s’il est suffisamment grivois pour amuser les lecteurs sauf les pisse-froid.

    L’auteure l’avoue dans son propos liminaire : « Il m’aura fallu quelques années encore pour assumer toute la franchise et la spontanéité que l’on retrouve dans ces pages ». Affranchie de tout complexe et inhibition mal venue, elle écrit en toute franchise sur ce sujet qui préoccupe tellement le monde bien que bien peu ose en parler librement. Elle ne lésine pas sur son féminisme avoué mais un peu différent peut-être, « Il y a des filles qui n’ont pas compris qu’être chiantes ne nous sert plus depuis longtemps ». Je lui laisse la responsabilité de ce propos, je ne voudrais pas encourir les foudres féminines.belle-belle-.jpg?fx=r_550_550

    A travers ses traits d’esprit, Styvie Bourgeois [ci-contre] s’affirme femme, femme libre, femme non résignée, femme sexuellement assumée, « Tout est dans l’art de revêtir son habit de vierge effarouchée ou de salope à propos ». Ça a le mérite d’être clair et franc. Elle ose aller sur des sentiers que peu empruntent, pour formuler des raccourcis foudroyants du meilleur effet. « Masturbation : Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Et, elle écrit si justement : « Il faut prendre des libertés mais pas celles des autres » et « Quand nos avis divergent, c’est toujours la tienne que je préfère ». Celle-là, je l’apprécie particulièrement. Voilà la preuve qu’on peut-être grivois et talentueux à la fois sans forcément livrer un message dans chaque sentence, juste un petit aveu ou une petite confidence, par exemple, « Mon mari est le seul capable de mettre le doigt sur ce qui me fait plaisir », « Si l’Amour est ma nourriture, le sexe est ma gourmandise ».

    mons-09-2016.jpg?fx=r_550_550Styvie n’oublie pas son illustratrice qui propose un dessin pour chacune des ses inspirations, « Elle faisait des portraits noir et blanc de personnages hauts en couleur », sauf qu’Emelyne Duval [ci-contre] n’oublie jamais la petite pointe de rouge qui rend son dessin plus érotique. Elle mérite bien de partager la maternité de livre car sa production est, en espace au moins, égale à celle de l’auteure. Deux femmes fortes, deux femmes qui osent parce qu’elles connaissent bien la réponse à cette question « Une bite contre trois orifices. C’est qui le sexe fort ? » Alors quand elles nous disent, « Il y a des fidélités qui se méritent », il serait bien avisé que nous réfléchissions un peu avant d’approuver ou … de nier.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Emelyne Duval

     

     

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE

    Éric ALLARD

    Cactus inébranlable

    Il est arrivé, juste après le beaujolais nouveau mais avant Saint Nicolas et le Père Noël pour pouvoir être déposé chez tous ceux qui l’ont mérité. Je parle bien sûr du P’tit cactus d’Eric Allard qui est encore là, tout chaud, sur mon bureau. Eh oui ! Eric Allard a été « cactussé » (je ne sais si l’académie des aphoristes belges reconnaît ce qualificatif mais je l’assume), il est entré dans la célèbre collection des P’tits Cactus comme d’autres entrent dans la Pléiade sauf que dans la collection des  cactées littéraires on entre droit debout, bien vivant, alors que dans celle des belles filles, on rentre à l’horizontale les pieds devant, sauf exception, certain jouant l’anticipation. Il a franchi le contrôle du comité de lecture sans aucun souci, il avait préparé son affaire, « J’aligne toujours bien mes phrases avant de les présenter au peloton d’exécution du comité de lecture ».

    Pour Eric, ce recueil est l’occasion de dire avec habilité, intelligence et même une certaine élégance, sans jamais penser à mal, quoique…, tout ce qu’il a toujours tu sur le monde littéraire. Je trouve que parfois, il s’avance un peu mais c’est le problème de ce fichu narrateur qui prend parfois des libertés avec l’auteur. Il se permet même de prétendre que « Les plus belles rencontres entre écrivains et éditeur se terminent souvent sous la couverture » et pourquoi pas la jaquette ? 

    Eric chérit particulièrement les poétesses, « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers », surtout celles qui ne font aucune concession à la facilité, « Les vraies poétesses ne prennent jamais la prose. Même pas pour un éditeur parisien ». Il ne méprise pas pour autant les autres auteurs, « Le philosophe s’attaque aux mots par le versant des idées, le poète descend la montagne de la pensée en rappel ».eric.jpg?fx=r_550_550

    Ce qu’il dédaigne, c’est la marchandisation et l’industrialisation de l’art, l’intérêt pécuniaire, bref tout ce qui éloigne le lecteur de la création artistique pure. « Cet entrepreneur littéraire vient d’ouvrir une chaîne d’ateliers d’écriture en complément d’un centre d’élevage de poète de concours ». Les passe-droits en tout genre lui fournissent aussi de belles cibles pour ses flèches acérées.  « Pour complaire à leurs parents, le fils de cet auteur et la fille de cet éditeur ont pour le déshonneur de la Littérature été contraints à un mariage d’intérêt ».

    Le monde des lettres est un univers complexe qu’Eric essaie de décrypter pour le lecteur et même s’il n’a plus d’encre dans le sang d’autres en ont encore. « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre ». L’éditeur et l’auteur forment souvent un couple infernal que le lecteur comprend mal surtout quand leurs femmes se mêlent de leurs affaires. « Quand la maîtresse de l’éditeur est la femme de l’écrivain qui porte la maison, il y a péril en la demeure ». Alors, nous suivrons les bons conseils qu’il distille au fil des pages : « Tenez-vous à distance des mots quand ils sont dans la bouche d’imbéciles ! », « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains » qui se bousculent convaincus de leur supposé talent.

    Eric c’est aussi un humour très fin qu’il faut savoir décrypter, je me demande si je ne suis un peu la victime pas tout à fait innocente de l’une de ses flèches : « Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles ». D’accord, je relirai mieux mes chroniques.

    Avec tout ça, j’ai pris un grand plaisir à lire ce recueil plein de finesse, de sous-entendus, de piques acérée, … bien cachés dans le subtil jeu des mots. Je ne sais qui m’a dit  « Tu t’es vu quand t’as lu ! » Allard, t’es hilare !

    Le livre sur le site du Cactus 

     

  • UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D'HITLER !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

     

     

    9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

    Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

    Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

     

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    Arnaud de la Croix 

     

    Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

    Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

    Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

    Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

    In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

    La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

    Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

    L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

     « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

    Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

     

    PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

    https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

     

    * Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

    ** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

    *** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

    **** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

     

    9782390250142.jpgArnaud de la Croix

    Ils admiraient Hitler

    Editions Racine, étude historique, 2017

    160 pages

     

    Le livre sur le site des Éditions Racine

    Les ouvrages d'ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine

     

  • PETITE SUITE DÉSERTIQUE de HARRY SZPILMANN

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    petite-suite-d-sertique-scan-de-couverture_1_orig.jpgLecture intéressante de "Petite suite désertique" de Harry Szpilmann, jeune poète belge, dont c'est le sixième recueil publié, ici au Coudrier.

    L'ont précédé trois recueils au Taillis Pré, deux au Cormier.

    Sept photographies atomisées, éléments minéraux agrandis jusqu'à devenir des constructions esthétiques abstraites, accompagnent ces textes brefs : d'une part, des poèmes versifiés, d'autre part, des aphorismes en petites proses accolées.

    Le poète épuise les ressources d'un univers fait de silence, d'une lumière "qui ne tombe sur nos paupières/ que pour mieux nous léguer/ sa part d'obscurité" (p.34), d'une bonne dose de "terre annulée" "au creuset de l'absence" (ibid.), de "mirage/ de la vraie vie" (p.47), de signes que le lecteur prendra plaisir à éclairer, selon ses grilles de lecture : en termes d'attente, d'errance féconde "transhumant entre les éclats/ mutiques d'un silence" (p.31).

    Une bonne centaine d'aphorismes forent un peu plus cette matière inépuisable, à l'aune des "grains" et poussières :

    "Ne plus écrire que dans l'espoir de faire du silence sa demeure" (p.94)

    ou

    "Notre traversée du désert n'aura été que vaine si notre parole échoue à y moissonner un regain d'ombre et de lumière" p.78)

    "Lorsque la blessure s'ouvre et se découvre saturée de poussière, il ne nous reste plus qu'à faire alliance avec la rêche hostilité de nos déserts" (p.70)

     

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    Harry Szpilmann

     

    Sans doute pourra-t-on reprocher à l'auteur de répéter certains motifs ou d'abuser un peu des formulations restrictives (ne... que), mais ce sont là broutilles à côté de l'intense réflexion, quasi théodore-monodienne de ces "espaces" livrés à l'imaginaire d'un auteur qui n'a guère choisi la facilité mais s'est donné pour mission d'objectiver au plus près ces matières, toutes de particules de vie, de mort, de silence, qui nous poussent sans cesse à une exploration intérieure - ce dont on lui saura gré.

    L'écriture, côté poèmes, est sans doute plus intense, dans la densité que le poète offre aux vocables dans des rythmes qu'aèrent des distiques :

    "Il nous aurait fallu être

    d'une autre humanité

     

    pour que nous eussions pu

    nous sustenter

     

    de torrents faméliques,

    de cailloux pyrogènes,

     

    de trop rares signes

    spoliés à nos astres occis" (p;25)

     

    Le poète attise toute réflexion sur notre place dans la complexe agitation du monde, astres et terre saisis dans le même mouvement de la pensée.

    Un bon livre.

     

    Harry SZPILMANN, Petite suite désertique, Le Coudrier, 2017, 108p., 16€.

    Le livre sur le site du COUDRIER

    En savoir plus sur Harry SZPILMANN

     

  • LA VIDÉO QUI CHOQUE LES FANS d'AYMERIC CARON où on le voit se régaler d'un pilon de poulet (bio)

    Aymeric-Caron-et-Natacha-Polony-des-relations-cordiales.jpg?fit=600%2C300&ssl=1

    Désolé, la vidéo a été supprimée pour des raisons d'éthique antispéciste bien compréhensibles. 


    Demain, la vidéo-scandale où Catherine Deneuve raconte qu'elle a aimé un homme... 

     

  • LE LIVRE DE SA VIE d'ÉRIC ALLARD sur le site d'AUXERRE TV

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    "Raide dingue d'un livre, non mais ? Ça existe, ça ? On le dirait bien..."

     

    Cet homme était tombé amoureux fou d’un livre.

    À la première phrase, il avait compris que c’était le livre de sa vie. Il l’avait lu et relu des dizaines de fois et il n’en restait pas moins épris, raide dingue, bleu de bleu de ce livre. Il restait des heures à contempler sa tranche, à relire la préface, la postface, les pages liminaires, tout le paratexte. Feuilleter ses pages lui procurait des sensations inouïes...

    Lire la suite ici 

  • DIX QUESTIONS À... LORENZO CECCHI

    LORENZO CECCHI, natif de Charleroi, a publié six livres depuis 2012. Blues Social Club, un recueil de sept nouvelles, est paru fin 2017 aux Cactus Inébranlable Éditions.

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    • Tu as sorti fin 2017 ton second recueil de nouvelles au Cactus Inébranlable, intitulé Blues Social Club. Peux-tu nous dire comment tu as composé ce recueil, sur quel(s) thème(s), avec quel(s) fil(s) rouge(s) ?

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    Depuis six ans, depuis que je me suis mis à l’écriture, en même temps que des romans, j’ai écrit des nouvelles, assez bien de nouvelles. Je ne les ai pas écrites avec une idée de logique, avec un fil rouge. Elles me sont venues comme ça, je les ai entassées et, quand il a été question de les publier, j’ai pioché dans la production et les ai réunies en recueils en les adaptant pour leur donner un semblant de cohérence. Ainsi pour les « Contes espagnols », ai-je ajouté un verre de cava par-ci, un « adios » par-là pour « ibériser » le texte. Je trouve cette habitude de thème un peu idiote : chaque texte se suffit et raconte une histoire finie ; pourquoi doit-il être relié au précédent ou au suivant ? Mystère !

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    • Tu n’as pas toujours écrit de la fiction. C’est assez récent. Quel a été l’élément déclencheur, comme on dit ? Y a-il eu des signes avant-coureurs ?

    Je crois avoir été saisi d’une sorte de pudeur et, après « Faux témoignages », je me suis mis à travestir mon vécu pour le rendre de moins en moins conforme à la réalité. La fin de « Petite Fleur de Java » a été décisive. Après avoir mêlé le vrai au faux durant tout le roman (le faux ayant la plus grande part comme pour « Nature morte au papillons ») la fin délirante s’est imposée à moi comme pour me propulser dans la fiction pure du suivant : « Un verger sous les étoiles ».

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    • Tes écrits sont, pour une partie d’entre eux, ancrés dans ton passé et tes diverses vies (agrégé de sociologie, tu as exercé des emplois ou fonctions dans les milieux culturels et commerciaux). Après quoi, tu prends des libertés avec ton vécu pour verser dans la pure fiction… Penses-tu qu’il faille avoir beaucoup vécu pour bien écrire ? Quel est ton idée de la littérature ?

    Je ne sais pas s’il faut avoir beaucoup vécu pour bien écrire, l’exemple de Rimbaud, de Radiguet, de Keats montre l’inverse. Qu’il faille vivre les choses intensément pour rendre le réel intéressant, voilà qui me semble plus important. Mais aurais-je écrit de façon intéressante (écris-je d’ailleurs bien et ma prose est-elle captivante ?) si je n’avais pas une histoire de soixante ans derrière moi ? Je n’en sais rien et n’en saurai jamais rien. Ce dont je suis certain, c’est que la narration, quand elle est de qualité, qu’elle raconte du vécu ou du fantasmé, suffit. Tout est dans la façon de raconter.

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    • Au cours de tes différentes existences, tu as enseigné durant une dizaine d’années la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts de Mons. Qu’as-tu tiré de cette expérience dans l’enseignement ? Tu écrivais les textes de tes cours de tes conférences ? Quels sont les artistes que tu as mis en valeur, ceux qui ont toujours tes faveurs ?

    J’enseignais deux heures par semaine à Mons. Le reste du temps, j’étais représentant de commerce. Ces deux heures me permettaient une rupture avec le monde des affaires. Les étudiants en peinture auxquels je m’adressais, m’apportaient la fraîcheur, l’insouciance, l’arrogance aussi de leur âge. J’avais été comme eux peu de temps auparavant, mais connaissais maintenant la dure loi de la société de consommation ; je leur ai enlevé quelques illusions, ils m’ont rendu quelque naïveté…

    Aucune préparation de cours ni de texte. On partait sur un thème que l’on poursuivait toute l’année. Le cours se construisait de lui-même de façon dialectique, logique qui, à mon sens préside à la création et donc adaptée à mon public de futurs peintres. Je m’efforçais de pointer les faux syllogismes et les opinions qui se présentaient comme vraies et indiscutables. Je jouais les animateurs, les encourageais à faire table rase des mythes et préjugés, surtout ceux qui touchaient au statut de l’artiste : l’homme qui vient d’ailleurs et qui voit ou sent ce que les autres, la piétaille, ne voient pas.

    Je ne mettais pas d’artistes particuliers en valeur, mais ne pouvais m’empêcher de montrer ma préférence pour les figuratifs (en argumentant cela va de soi !) dans les échanges avec les étudiants dont j’étais plus le pair que le magister.

     

    • Tu es par ailleurs  harmoniciste et chanteur. C’est arrivé comment ? Que t’apporte la musique ? Quels sont tes musiciens préférés ? La musique, le rythme déteignent-ils dans ton écriture ?

    Je n’ai pas véritablement une activité d’harmoniciste ou de chanteur, il m’arrive de chanter ou de jouer avec des musiciens quand cela se présente (rarement). Je ne chante ou joue que du blues. Comment cela est-il arrivé ? J’étais animateur à la maison des jeunes « La brique » à Charleroi. Un groupe du coin devait s’y produire (l’un des membres, tout jeune à l’époque, et qui a fait une carrière internationale depuis, était Michel Hatzigeorgiou). Voilà t’y pas que le chanteur perd sa voix juste avant de monter sur scène. Pour palier sa défection, les musiciens me demandèrent de le remplacer. Ma carrière de chanteur commença ce soir-là, planqué derrière d’immenses haut-parleurs, baragouinant un semblant d’anglais. Trois semaines plus tard, avec d’autres potes, nous formions « Too Late Blues Band » qui se produisit pendant deux ans dans toute la Wallonie et aussi (une seule fois) en France.

    Je ne saurais dire si la musique déteint sur mon écriture, mais il est vrai que je me relis tout haut et que je suis très sensible au rythme des phrases. C’est souvent la musique de la phrase qui m’impose les corrections, et elles sont nombreuses, crois-moi !

    Mes musiciens préférés sont pléthore et dans tous les genres, du classique à la variété, mais j’ai un faible pour les vieux bluesmen comme Robert Johnson ou Muddy Waters. J’adore aussi la chanson napolitaine.

     

    • Peux-tu nous donner un exemple ou l’autre de genèse d’une nouvelle ou d’un roman ? De quoi tu es parti, comment l’idée de départ a-t-elle évolué… ? Quels sont par ailleurs tes rapports avec la poésie ? Et l’écriture sous contrainte (à partir de photo, dans un cadre fixé, comme tu as été conduit à la faire pour textes aux Editions Jacques Flament ou pour le projet Shoot, avec le photographe Michel Clair) ?

    La genèse de « Petite Fleur de Java » : L’idée de départ vient d’un reportage télévisé ou l’on voit une femme défigurée par une projection d’acide sulfurique. Comment accepter une situation de traumatisme aussi grave, quels problèmes énormes d’identité rencontrait cette pauvre dame ?  J’avais moi-même été confronté à un gros traumatisme après un accident de la route et, bien que les séquelles fussent bien moins conséquentes, il m’avait été difficile d’accepter mon nouvel état. Ainsi est né le roman  Petite Fleur… », une réflexion sur l’identité et la schizophrénie comme échappatoire possible.

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    En ce qui concerne la poésie, je suis admiratif des poètes qui, en quelques mots, arrivent à la quintessence, à des moments d’illumination et à les faire partager. Je pense que la poésie est le genre littéraire le plus difficile : c’est l’art de la synthèse, on dit tout avec presque rien. Peut-être m’y essayerai-je un jour… C’est le top de l’écriture sous contrainte, la poésie.

    J’ai aimé écrire dernièrement des textes régis par des règles strictes de longueur et de thèmes. J’ai toujours défendu l’idée que la discipline, les contraintes ouvraient plus les champs de l’imaginaire qu’elles ne les restreignaient et j’en été conforté en l’expérimentant moi-même ; il semble que la création exige sa part de sueur pour atteindre la beauté. La facilité apparente, l’épure ne s’obtient que par des années de travail. 

     

    • On a l’impression que tu n’es pas du genre à t’asseoir en position de lotus pour trouver l’inspiration mais, que lorsqu’une idée te vient, il te faut la mettre à écrire sans tarder ni te soucier de considérations matérielles. Comment mûris-tu tes idées, entretiens-tu la muse ? As-tu toutefois des manies, des tics d’écriture, des moments et des lieux privilégiés pour écrire ?

    Contrairement à l’impression que je semble donner, je suis plutôt du genre contemplatif et paresseux. Je peux rester longtemps sans rien écrire. Puis, tout à coup, je ressens un manque. C’est le signal. Je m’installe devant l’ordi, sans avoir la moindre idée de ce qui va arriver. Après les premiers mots qui résolvent la première contradiction (celle de la page blanche insatisfaisante), les autres apparaissent qui m’imposent de les surmonter pour avancer dans le récit. Je ne sais pas où celui-ci m’emporte, il se construit au fur et à mesure. Puis je le travaille et retravaille. J’ai beaucoup de textes commencés que je revisite presque quotidiennement, ajoutant un mot, retranchant une phrase ou envoyés à la poubelle carrément quand ils ne veulent pas faire le chemin avec moi.

    J’écris dans mon bureau et seulement là. En vacances, en dehors de mon bureau, je suis incapable de former la moindre phrase intéressante. 

     

    • Tes auteurs, personnages préférés, tes romans cultes, ceux que tu aurais aimé avoir écrits ? Comment et quand t’est venu le goût de la lecture ? Le premier livre que tu as lu ?

    Impossible de répondre de façon exhaustive à ta question. J’aime trop d’auteurs que pour les citer tous. Quelques uns : Sciascia, Pavese, Bevilacqua, Faulkner, Harrison, Stevenson, Conrad, Modiano, Bloy, Gary, Bernanos (Georges), etc. J’aurais aimé écrire « La vie devant soi ».

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    Je pense que le goût de la lecture m’est venu par mon oncle Raffael. J’avais cinq ou six ans quand il arriva d’Italie, exclu du séminaire, avec une valise pleine de livres. Parmi ceux-ci, des livres d’histoire illustrés où l’on voyait des images d’Annibal traversant les Alpes escortés d’éléphants et d’hommes en armes. Après ça, j’ai voulu comprendre et me suis acharné à vouloir apprendre à lire. Robinson Crusoé a été le premier livre que j’ai lu en dehors des manuels scolaires, il m’avait été offert par un voisin.

     

    • Quel est pour l’instant ton meilleur (ou pire) souvenir d’auteur? Une anecdote savoureuse, insolite sur le milieu littéraire ?

    Pire souvenir : Quand une dame de la RTBF m’a téléphoné pour m’annoncer que « Nature morte aux papillons » était sélectionné pour le prix Première et qu’elle a ajouté qu’il était impératif que Laurent Dehaussay m’interviewe sous peine d’être exclu de la sélection. La perspective de me retrouver face au journaliste m’a rendu malade longtemps. Je n’ai dû mon salut qu’à un ami médecin, hypnotiseur éricksonien. J’ai répondu aux questions du journaliste (extrêmement gentil) comme dans un rêve. Mon inconscient avait pris le relais, heureusement paraît-il.

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    • Les projets littéraires, artistiques qui te tiennent particulièrement à cœur en ce début 2018 ?

    Deux livres: Un recueil de nouvelles illustré par le peintre Michel Jamsin au « Cactus Inébranlable Éditions » et « Paul, je m’appelle Paul ! », un roman qui paraîtra chez LiLys éditions.

     

     Propos recueillis par Éric Allard

     

    BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI sur le site du Cactus Inébranlable

    Une lecture de BLUES SOCIAL CLUB sur Les Belles Phrases

     

  • DIX POÈMES INÉDITS de ÉRIC ALLARD sur MAGIE POÉTIQUE

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    Dix poèmes sur MAGIE POÉTIQUE,

    le blog-revue de Dierf DUMÈNE, poète haïtien.

     

    J'existe où je suis né

    Mes dessins

    Les couloirs du passé 

    Mon boucher mon boulanger mon libraire

    Le plasticien du temps

    À la manière de

    La mort l'après-midi

    Paupière défunte

    Un sourire de façade

    Sur ton souvenir

     

  • DES NOUVELLES de ROBERTO BOLANO

    Voici deux recueils de nouvelles toniques de Roberto Bolano, l'écrivain chilien décédé trop tôt (en 2003 à l'âge de 50 ans) et devenu culte. Les ouvrages sont disponibles dans la collection de poche Titres de chez Christian Bourgois.  

     

    513TPOTRitL._SX298_BO1,204,203,200_.jpgLE GAUCHO INSUPPORTABLE

    Jim et autres ballades

    Incontestablement une patte d’écrivain court de bout en bout de ce recueil composé d’essais et de nouvelles.

    Le recueil commence par un premier texte court et percutant intitulé Jim . Le gaucho insupportable, La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble narre l’exil dans la pampa d’un ancien avocat qui voit son pays, l’Argentine, n’être plus, après le scandale boursier, que l’ombre de lui-même, jusque dans la pampa où les lapins - féroces – ont remplacé le traditionnel bétail. 

    Le policier des souris raconte l’enquête d’une souris flic à propos de la mort d’un bébé souris tué par un être de son espèce dans les égouts de la ville. 

    Le voyage d’Albert Rousselot nous entraîne dans le périple en France d’un écrivain argentin plagié par un cinéaste français, qui souhaite le rencontrer. 

    Le but du voyage sera manqué (comme souvent dans ce genre de récit) mais ce déplacement conduira l’écrivain à découvrir autre chose que prévu et qui était peut-être ce à quoi ce voyage le destinait: une sorte de bonheur par l’entremise d’une relation avec une prostituée, comme des vacances de l’âme. 

    Deux contes catholiques fait s’entrecroiser habilement deux histoires sur fond de croyance religieuse ; y sont évoquées les figures de Santa Barbara et de saint Vincent.c34b54cedb07b50f7ae5fb3d18c19db3da3f4ab3.jpeg 

    Enfin, deux essais. 

    L’un sur la maladie et la littérature avec, dans l’article « Maladie et poésie française», une étude comparée de deux poèmes marquants du XIXème siècle : « Brise marine » de Mallarmé et « Le voyage » de Baudelaire. 

    Un autre essai traite avec un entrain communicatif de la littérature en langue espagnole et se présente comme un inventaire détaillé de ce qu’elle compte d’auteurs marquants. La plupart y sont d’ailleurs attaqués comme Garcia Marquez et Vargas Llosa, mais aussi Munoz Molina, Perez Reverte et « les enfants tarés d’Octavio Paz », tous garants d’une littérature qui se vend bien parce que facile à lire et se voulant « planétaire ». Les seuls qui obtiennent grâce aux yeux de Bolano sont, parmi les plus célèbres, Cortazar et Borges mais aussi Sergio Pitol, Fernando Vallejo, Ricardo Piglia ou Mario Santiago.

    « La littérature, surtout en Amérique latine, et je crains qu’en Espagne ce soit la même chose, est réussite sociale, bien sûr, c’est-à-dire grands tirages, traductions, en plus de trente langues (moi je peux citer vingt langues, mais à partir de la vingt-cinquième je commence à avoir des problèmes, non parce que je croirais que la vingt-sixième langue n’existe pas, mais parce qu’il m’est difficile d’imaginer une industrie éditoriale et des lecteurs birmans tremblant d’émotion aux avatars magico-réalistes de Eva Luna).... »

    Hélas, Roberto Bolano nous a quittés en 2003 des suites de cette maladie qu’il évoque : il n’avait que 50 ans et était considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain de sa génération.

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

     

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    9782267017304FS.gifAPPELS TELEPHONIQUES

    Des femmes et des livres

    Ce qui frappe à la lecture de ces nouvelles, c’est leur vitesse de narration, l’aspect serré du texte. Les événements se succèdent sans pause, on est sûr d’avoir le principal de l’histoire, et cette assurance de lire le principal de l’histoire nous tient éloigné de l’ennui, donc en haleine. Les sujets de ces nouvelles sont les femmes et les livres, le principal je vous disais, ce qui fait le sel de la vie des hommes et des femmes qui aiment lire et aimer.

    Le recueil commence par l’histoire d’un écrivain argentin, Sensini, qui participe à des concours de nouvelles. Où on apprend qu’on peut concourir avec des textes semblables en en changeant seulement le titre. Il y a une femme dans cette nouvelle, la fille de l’écrivain, que le narrateur rencontrera. 

    Le recueil se termine par la Vie d’Anna Moore, une vie menée tambour battant, dans la quête de l’amour, par delà les frontières et les déconvenues. Il y a des cahiers d’écriture dans cette nouvelle, ceux qu’a écrits Anna Moore aux tournants de son existence et dont le narrateur s'est à coup sûr inspirer.roberto-bola-o-958812-250-400.jpg

    Entre ces nouvelles représentatives, on en trouve douze autres qui explorent le spectre thématique entre l’amour des femmes et l’amour des livres et qui, toutes intenses, toutes traversés par une écriture vive, nous entraînent dans leur course dangereuse.

    "Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu'un homme peut tout supporter. mais ce n'est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la ruine, à la folie, à la mort." (début de Enrique Martin)

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

    Les ouvrages de ROBERTO BOLANO sur le site de Christian Bourgois

     

    Quelques images d'une interview de Roberto Bolano traduite en français

     

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  • LE REPOS DE L'ENSEIGNANT

    5423e763-3e4e-4ca9-ab02-965ca91fa5c6-jpg.jpg?$p=hi-w795Après sa journée de boulot, ce prof aspire, comme tout bon travailleur, à un repos bien mérité.

    Au volant de son véhicule, sur le chemin du retour, il se rappelle les nombreuses périodes de cours de la journée écoulée, la superbe avec laquelle il a délivré son savoir, l’amène manière dont il a répondu au questionnement des étudiants sur tous les points du programme de la discipline dans laquelle il excelle, comment il a fait acquérir les compétences inscrites dans le référentiel et reprises dans son journal de classe (le même modèle qu’il possédait quand il était collégien, il y a trente-cinq ans), comment il a enregistré les présences avec un mot aimable, un encouragement à chaque étudiant, dont il connaît les nom, prénom et âge (ainsi que des détails très privés divulgués sans vergogne lors des conseils de classe par ses collègues et la psychologue du centre scolaire), comment il a fait une cour discrète sans lourdeur à la nouvelle prof de géographie (qui donne accessoirement cours de pilates pour compléter son horaire), comment, dans une classe à hauts potentiels, il a fait passer un test dans les règles de l’art et corrigé, selon un grille de correction infaillible, plusieurs fois revue par l’inspection, et de quelle façon, enfin, il a salué avec les égards dus à leur rang ses supérieurs mais aussi chacun de ses semblables, y compris les membres du secrétariat et du personnel d’entretien.

    Il s’est aussi empressé de donner à un père visiblement mécontent du sort réservé à une de ses ouailles et muni d’un couteau de cuisine peu avenant (et assez déplacé en ce lieu, il faut dire) la localisation exacte du bureau du préfet de discipline et de sa secrétaire particulière…

    Enfin, parvenu chez lui, il débranche sa puce électronique clipsée au lobe temporal, ce minuscule logiciel qui se place derrière l’oreille et que l’Education Nationale fournit à chaque entrée en fonction des nombreux candidats aux postes désertés en masse par les enseignants professionnels. Il se sert un long mojito glacé et, après un baiser distrait à son épouse et ses enfants, il s’installe devant son écran de télé pour suivre sur la chaîne du sport un match de play-off. Il se prend trois fois en selfie avec son chat sur les genoux et un paquet de Doritos, pour poster sur ses réseaux sociaux préférés. Et il ne s’endort jamais avant d’avoir lu trois pages de Gala ou quinze lignes du dernier Mussot. Les soirs où il se sent l’âme culturelle, il ne ferme pas les paupières sans avoir visionné la bande-annonce d'un nouveau film, feuilleté un ouvrage sur la peinture impressionniste ou chantonné le texte d'une chanson de Céline Dion (composée par Goldman). Enfin il peut s'endormir du sommeil du juste pour traverser une nuit sans sans rêve, le temps que se recharge doucement mais sûrement son progiciel d’enseignant modèle. 

     

    Tous les MAUX D'ÉCOLE, VICES D'APPRENTISSAGE & AUTRES CALAMITÉS SCOLAIRES sont à lire ICI

  • WAKOLDA de LUCÍA PUENZO

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    81w7o9uyzvl.jpgLe loup dans la bergerie

    Il est des livres achetés qui trônent sur la bibliothèque pendant des mois, sans que l'on sache réellement pourquoi. C'est le cas de celui-ci. Sans même lire la quatrième de couverture, la photo de la poupée au regard angoissant m'avait stoppée dans mon élan.

    Ce livre nous plonge en Argentine, à la fin des années cinquante. De nombreux dirigeants nazis ont fui en Amérique du Sud, et ce pays en abrite, en accueille, en couvre sans plus de précautions. De nombreux sympathisants, voire nostalgiques, offrent leur concours à ces monstres. D'autres ferment les yeux, ou ignorent vraiment qui ils sont.

    C'est le cas de la famille de Lilith, jeune fille de douze ans qui souffre de nanisme. Fraîche, pétillante et heureuse de vivre, elle ne tarde pas à attirer l'attention d'un homme, un prédateur, un scientifique, le meilleur scientifique allemand, comme disent certains, Josef Mengele. Manipulateur, il ne tarde pas à s'immiscer dans la vie de cette famille, touchant les cordes sensibles, flattant le père, Enzo, qui fabrique des poupées pour sa fille.21006394_20130516095314308.jpg

    Plusieurs thèmes sont abordés dans ce livre.

    D'abord le rôle de l'Argentine, pays protecteur des nazis en fuite, mais aussi pays ayant persécuté, parqué dans des camps de concentration et exterminé des populations entières d'Amérindiens, à la fin du 19ème siècle, un parallèle qui glace le sang.

    Ensuite, le personnage de Mengele, ses actes, son esprit pervers, son don de manipulation, sa cruauté. L'auteure essaie de retranscrire ce qu'était cet homme, au travers de pensées plus sombres les unes que les autres, et relate l'emprise qu'il avait sur les gens qu'il cotoyait.

    Et Lilith, personnage central de cette histoire, prête à tout pour grandir, gagner quelques centimètres, afin que les autres ne se moquent plus d'elle à l'école. Enfant touchante et obnubilée par le médecin (qui se prétend vétérinaire), elle se rend complice innocemment, totalement abandonnée à son prédateur.

    Reste l'histoire des poupées, Herlitzka, jolie blonde presque parfaite, échangée contre Wakolda, poupée Mapuche qui détiendrait certains pouvoirs... 
    L'Aryenne contre le Sang mêlé, de quoi offrir encore au lecteur matière à réfléchir.

    Ce livre est dérangeant par les thèmes évoqués, troublant par une atmosphère pesante, et horrifiant par les faits relatés. Certes faits inspirés, puisque c'est un roman, mais la volonté de Lucia Puenzo de transmettre et raconter l'horreur n'est pas à démontrer.

    Ce livre a été adapté au cinéma par l'auteure elle-même, "Le médecin de famille".

     

    Le roman sur le site des Éditions Stock

    Les romans de Lucía Puenzo

    Bande-annonce du film tiré du roman

  • ÊTRE OU NE PAS ÊTRE CHARLIE par PHILIPPE REMY-WILKIN

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgEtre ou ne pas être… Charlie.

     

    Un texte écrit dans le contexte des débats sur les caricatures/blasphèmes/intégrismes et dédié aux esprits libres,

    avec une pensée toute particulière pour François Cavenaile et Frédéric Renard, Michel Gross et André Versaille.

     

     

     

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts "Je suis Charlie".

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts « Je ne suis pas Charlie » ou « Je suis Kouachi ».

    Des foules.

    A priori différentes. Les unes enracinées dans la compassion, les autres dans le rejet.

    Mais. Est-ce vraiment si simple ? L’amour contre la haine, le droit contre le non-droit ?

    Une foule peut-elle signifier le Mal et une autre le Bien ?

    Qu'est-ce qu'une foule ?

    Question subsidiaire : combien de vrais Charlie dans la foule des Charlie ? Marchent-ils pour attirer la sympathie du voisin ou pour s’intégrer, pour un idéal philosophique, pour l’autre et sa survie, sa sécurité ? Savent-ils clairement ce qu’ils proclament ? Ce qu’ils proclament est-il identique ou le message premier escamote-t-il des réalités, des revendications fort diverses voire opposées ? S’agit-il de rassembler la société occidentale, dans ses différentes composantes, athées et croyants, catholiques, juifs et musulmans, etc., au nom de la tolérance ? Ou de fragmenter, opposer un front large à un monde du Dehors vu comme menaçant, l’intégrisme islamiste voire l’islam, au nom d’une intolérance laïque ?

     

    La marche des Charlie. Qui a remué l’Occident. Etait-ce positif et beau ? Ou confus et maladroit ?

    La marche des Charlie. Avec des Netanyahou et des Erdogan, d'autres du même acabit. Curieux.

    La marche des Charlie. Avec des gens de toutes les couleurs et de tous les horizons, qui luttent pour la liberté d'expression, les droits des femmes, etc.

    La marche des Charlie et celle des anti-Charlie. Les uns, au premier abord, défilent pour la liberté d’expression, les autres contre le blasphème. Des positions inconciliables ? Ou existe-t-il un point de rencontre, loin des amalgames et des clichés, des réductions ?

     

    Liberté d’expression et blasphème.

    Mais de quoi parle-t-on ?

     

    La liberté d’expression.

    Certains la déposent sur la table des débats… comme une nouvelle Table des Lois, un socle définitif, absolu. Un palier de moralité ou de civilisation en dessous duquel il ne faudrait pas descendre. La tentation, il est vrai, est grande, car il a fallu des millénaires pour faire reculer l’arbitraire, nous doter de droits inaliénables, d’un Vivre ensemble infiniment plus confortable. Un formidable acquis de la laïcité, des philosophes ? Certainement. Mais c’est oublier que nos religions furent sans doute aussi, à un moment donné de l’Histoire, des occasions de progrès, d’ouverture. C’est oublier que tout mouvement croît, stagne, agonise. Que ce qui fut constructif et libérateur devient ensuite castrateur ou fossilisant. Le syndrome du père Mozart, le complexe Léopold ? Qui vaut pour des systèmes, des organisations, des partis, qui furent des décennies durant à l’avant-garde du progrès avant de devenir des maillons faibles, ankylosés, corrompus, égocentriques du développement sociétal.

     

    La liberté d’expression.

    Des Etats appartenant à la même civilisation occidentalo-libéralo-romano-gréco-judéo-chrétienne peuvent diverger sur la notion, ses limites, son viol. Ainsi un pasteur, aux States, pourra en toute impunité brûler un Coran en public, tout en sachant que le battage médiatique fera des morts aux quatre coins du monde. Mais un humoriste (Dieudonné), en France, sera poursuivi pénalement pour incitation à la haine, certains de ses spectacles interdits. Nos pays diffuseront largement les couvertures de Charlie Hebdo, les caricatures incriminées, quand le monde anglo-saxon s’y refusera. Une journaliste française (Caroline Fourest), d’ailleurs, dénonçant cette pusillanimité sur un plateau télévisé britannique, se verra rappeler à l’ordre par la présentatrice, et cette dernière présentera ses excuses au public, la caméra filera hors champ pour escamoter la couverture brandie. Une pudeur, des tabous à géométrie variable ? Oui. Selon qu’on soit en Australie, en Amérique, en France, il n’y aura pas le même rapport à l’argent, à la réussite, à l’intime, au sacré.

    Or, si l’on admet des divergences de perspectives entre la France et l’Angleterre, pourquoi ne ferait-on pas l’effort d’en admettre de plus conséquentes entre la Turquie et la Belgique, la Russie et l’Allemagne, les Alpes et l’Amazonie, etc. ? Comment concilier des invariants civilisationnels chers à nos Lumières, nos Voltaire, tout en échappant à l’étroitesse de vues, au nombrilisme de l’eurocentrisme, de l’ethnocentrisme, du communautarocentrisme ? Tout est là. Oser poser des balises et interdire, refuser à droite (par exemple l’excision, le mariage forcé, le crime d’honneur…) tout en acceptant à gauche (le port de la kippa ou du voile, de la croix, la pratique du Ramadan…).

     

    La liberté d’expression.

    Toute liberté est, par essence, limitée, parce que ma liberté, dit l’adage, se termine où commence celle de l’autre. Peut-on fumer sous le nez d’un bébé, pousser sa chaîne hifi au maximum quand un voisin dort ou étudie, raser un biotope admirable pour y placer son habitat, poursuivre une jeune beauté de gestes débridés, pour ne pas dire violer, frapper, assassiner à son gré ? Non. Les libertés individuelles absolues ne peuvent cohabiter. Toute vie en société, fondée sur un échange de services et le respect de règles, d’interdits, nous confronte à la limite. Comme toute règle, en grammaire, s’assortit d’exceptions. Pour le meilleur, souvent, car l’existence de l’exception entrave l’abandon au dogmatisme et au Non pensé. S’il n’y avait cette nécessité de l’empathie, ce double mouvement obligé du Vouloir et du Respecter, la liberté s’embétonnerait, une loi aveugle et inflexible défaisant l’esprit de la loi, balayant la capacité de notre esprit à discriminer le cas par cas, qui fait pourtant notre dignité voire notre humanité. La règle, en art, n’a-t-elle pas souvent, loin de brider, décuplé le génie créatif ? Il n’est qu’à songer aux pièces de l’ère classique confrontées aux trois unités, aux cinéastes de l’âge d’or hollywoodien contournant le Code Hays, etc.

     

    La liberté d’expression.

    Si l’on ne peut tout faire, on ne peut tout dire non plus. On ne peut pas tout dire n’importe où, n’importe comment et avec n’importe qui. Une blague sur les Juifs qu’on partage avec un ami juif, ce n’est pas la même chose qu’un rire partagé avec un membre du Front national. Un Juif qui blague à propos de la Shoah, ce n’est pas la même chose qu’un jeune étudiant d’origine maghrébine. Et réciproquement avec Allah, Muhammad.

    La caricature ou la liberté d’expression, somme toute, ne sont pas des valeurs absolues. Elles peuvent refléter un confort, un défouloir, flotter alors dans un horizon moyen. Elles peuvent aussi sombrer dans l’abject, s’il s’agit de stigmatiser une autre communauté ou des individus marginalisés, de hurler avec les loups, la majorité contre une minorité. L’horreur de Salem, du pogrom ! Elles peuvent enfin tendre vers l’Idéal, vers le plus beau des combats, si elles s’apparentent à un courageux contre-courant, s’il s’agit de nourrir la dialectique, relancer le débat citoyen, dénoncer ou balayer des lieux communs, des mensonges, protéger l’innocence martyrisée. La grandeur de Voltaire, de Zola !

     

    La liberté d’expression.

    Et le blasphème. Dans l’angle opposé.

     

    Le blasphème.

    Qu’est-ce que le blasphème ? Un sacrilège, un écart énorme par rapport au sacré. Or le sacré est lié à la religion, à la foi.

    La foi. Il n’y a aucune preuve objective, scientifique de l’existence d’une ou plusieurs divinités. La foi, pour être de bon aloi, repose donc non sur une certitude, un Savoir mais sur un Croire, une sensation qui peut être certainement très forte, très profonde mais qui n’en demeure pas moins une terre enchâssée dans l’océan du Doute. Elle relève donc de l’individuel, du privé, de l’intime dans une société évoluée, progressiste, où le citoyen a des perceptions affinées du monde et du rapport à l’autre, à l’éthique. Mais elle est de l’ordre du communautaire dans une société du passé ou réactionnaire, où elle offre un ciment à une nation, un Etat dont le membre n’est pas encore un adulte plein et délié, un citoyen responsable, mais demeure, au contraire, un enfant immature, à l’identité précaire, qui abandonne la liberté de ses choix pour la satisfaction de besoins immédiats, le plus souvent préjudiciables.

    Cependant. L’absence de preuve n’implique pas une supériorité de la négation du divin face à son affirmation. Y a-t-il des éléments matériels pour accréditer la supériorité de Shakespeare sur Marc Lévy, celle de Mozart ou des Beatles sur Plastic Bertrand, celle de Bergman ou Fellini sur Luc Besson, d’Arte sur TF1 ? Il existe une autre dimension, l’intuition, qui n’est pas mol abandon à de fugaces impressions mais fulgurance percutante issue de l’ordinateur de notre être, qui active mille logiciels d’analyse du monde et nous présente une synthèse qui peut être mille fois plus pertinente qu’un lent décryptage rationnel.

     

    Le blasphème.

    On peut considérer, et c’est mon cas, que la notion n’existe pas au sens strict, absolu, tout en étant pénétré de la conviction profonde et sincère, et c’est encore mon cas, qu’il y a derrière ce terme, dans certains cas, un écart éthique conséquent, voire délictueux ou criminel.

    De fait, sans sacré, il n’y a pas d’insulte au sacré. Mais. Si l’on considère avec respect celui/celle qui croit, il y a une acception à définir et qui serait le verso, pour l’athée ou l’agnostique, du recto blasphème du croyant. Quand on touche à l’intime d’une communauté. Surtout quand on y touche gratuitement. C’est-à-dire sans valeur ajoutée au débat, dévoilement d’une vérité difficile à dire, etc. Quand on y touche par intérêt. C’est-à-dire pour s’attirer les faveurs d’une frange de population animée de troubles intentions.

     

    Le blasphème.

    Le dérapage à connotation blasphématoire, disons.

    Se moquer d’une institution humaine (l’Eglise catholique, par exemple), des excès et dérives de fanatiques (DAESH), de naïfs, tout cela est sain, vital, nécessaire. De l’ordre de la critique citoyenne, de la remise en question, qui nous acheminent vers l’autonomie, la responsabilité, la solidarité.

    Mais. S’attaquer à un Dieu qui ne nous a rien fait ni dit. A des fondateurs de religion (Jésus, Muhammad) dont les figures sont mal connues, dont les messages nous sont parvenus manipulés, interprétés, déformés… à quoi cela rime-t-il ? Ne serait-ce pas comme s’attaquer à la végétation ou au vent, aux volcans ou aux mers ? Soit se tromper de combat. Ou ne pas se tromper, bien sûr, par perversion, malveillance. Car le combat ne peut fonctionner que contre des acteurs conscients. Un pape, un mollah, un président, un chef de parti, une majorité dans une assemblée, un gouvernement, une escouade de fous, d’assassins, etc.

    A quoi bon, ainsi, incriminer Allah ou Muhammad, l’islam quand l’islamisme, le terrorisme islamique ont comme premières victimes des musulmans et une culture musulmane ? Et comme forces motrices, très souvent, des délinquants sans foi ni loi, qui se jettent dans n’importe quelle dérive sectaire au hasard de leurs errances ou des failles du système.

    A quoi bon ?

    Mais à quoi bon aussi s’offusquer trop radicalement si on est sûr de sa foi et assuré dans son identité ? Il suffit de sourire et de se détourner. De ridiculiser à son tour ou de mener vers un tribunal. De proposer un échange qui véhiculera au-delà des clichés et lacunes du Savoir.

     

    Le dérapage à connotation blasphématoire.

    On peut mépriser ou haïr M’Bala M’Bala, l’odieux donné (au système… d’en face) sans souhaiter qu’il soit brûlé par des disciples du rabbin Kahane. Mais simplement, légalement, interdit, sanctionné. Plus judicieux encore : démonté par une analyse démontrant un opportunisme très conventionnel, très… système.

     

    Alors ?

    Entre liberté d’expression et dérapage à connotation blasphématoire.

    Etre ou ne pas être… Charlie ?

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Il m’est arrivé de me sentir en communion avec des (DES !) Charlie, et beaucoup assurément, tout en étant incapable de me dire Charlie, pour avoir épousé, aussi, des réflexions d’anti-Charlie ou de Non Charlie.

    Situation inconfortable dans un monde d’étiquettes et de chapelles, où celui qui est à égale distance de deux ennemis est appréhendé comme un ennemi par ces deux-là.

    Si être Charlie, c’est refuser qu’on soit assassiné pour un dessin, un écrit, je suis Charlie. Contre la barbarie et le non-droit. Condamnant sans réserve des sauvages, ne leur laissant aucune circonstance atténuante.

    Mais. En même temps. Quand on est coulé depuis l’enfance dans la volonté de tendre des passerelles entre les communautés, dans un combat quotidien contre l’amalgame et le cliché, comment épouser le nom d’une revue qui glissait si souvent dans la provocation gratuite, soit le bête et méchant, le nihilisme ou la discrimination variable aux antipodes de l’éthique intellectuelle. Comment cautionner ce qui blesse non un puissant, ce qui confinerait à l’audace et à l’héroïsme, mais une population fragilisée, juxtaposant mille inégalités et discriminations ? Il me souvient qu’enfant j’intervenais pour protéger un condisciple attaqué par quatre garnements mais ne me suis jamais rallié à une bande, un encerclement clanique.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    On ne tiendra pas compte, évidemment, de l’opinion des fanatiques, et la vérité, toujours, mérite de progresser toutes voiles dehors (sans jeu de mots).

     

    Je suis Charlie s’il s’agit de pouvoir avancer des thèses sans tabou. Muhammad n’a pas existé, il était juif, il n’a pas inventé l’islam mais poursuivi la religion du Livre. Les Juifs n’ont pas connu l’Exode et sont descendus des collines cananéennes, David fut un roitelet et un chef de bande, le monothéisme biblique est une création tardive d’un Josias aux aspirations génocidaires, Yahwé avait une épouse, Ashera, le Jardin d’Eden ou le Déluge sont des plagiats de L’Epopée de Gilgamesh, une merveille mésopotamienne. Jésus était un homme, sa mère l’a conçu hors mariage, son père, Pantera, était un légionnaire romain d’origine syrienne dont on a retrouvé la tombe en Allemagne. Le christianisme a été réinventé, confisqué, détourné par Byzance et Rome. Etc. On doit pouvoir ouvrir tous ces débats, comme il convient de remettre en question les soubassements de l’Amérique, l’impérialisme financier, l’influence sur le sort du monde de la City ou des compagnies pétrolières, le colonialisme, les dérives du communisme, de l’ultra-libéralisme, de l’islamisme… Démonter Napoléon, Staline, Léopold II. Tout doit pouvoir être interrogé, critiqué, remis en question. Baudouin a-t-il trempé dans l’assassinat de Lumumba ? Qui a assassiné Lahaut ? Peut-on parler d’un génocide congolais ?

    Tout. Tant qu’il s’agit de faire progresser la dialectique, le savoir, la compréhension du monde. Détruire (des mythes, des légendes, des contre-vérités) pour permettre une reconstruction plus nuancée, sincère, vraie.

    Mais. Si la destruction est pathologique ? Gratuite donc.

     

    Je ne suis pas Charlie s’il est question de dessiner un Muhammad hideux et barbare, voire le derrière à l’air. Car. Loin de susciter un débat fertile, ne tente-t-on pas alors de flatter/rallier le raciste qui sommeille en beaucoup ? Le musulmanophobe, rimant avec arabophobe, qui nous éloigne d’une islamophobie a priori légitime. A contrario, un dessin où Muhammad regretterait d’être aimé par des abrutis… Le message serait subversif, interpellant, productif. Sauf s’il est dit ou sous-entendu qu’il n’est aimé QUE par des abrutis. La caricature, là, au lieu d’ouvrir, amenuiserait la réflexion et la plaquerait violemment entre des œillères.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Ou être à la confluence des deux courants. Des deux aspirations.

    Exprimer et respecter.

    Sortir de la théorie et du laboratoire. Appliquer dans le champ du réel. Essayer.

    Elire. Tout acte, toute parole attachés à une réflexion.

    Faire et dire à droite, ne pas faire ou dire à gauche. Ou peaufiner la manière, poser des balises claires.

    Ainsi, dans un roman, narrer une page d’Histoire, un génocide (en Terre de Feu), en s’abstenant de révéler les origines du commanditaire. Dans un autre, donner une famille d’accueil juive au héros, ou des amis allemands, polonais au creux des sombres années 1920. Ou oser raconter Muhammad et la genèse de l’islam.

    Dans tous les cas, en balayant clichés et amalgames, en offrant de la matière solide, de la diversité, de la nuance. Sans complaisance. Avec empathie. Pour s’enrichir de la richesse inépuisable et somptueuse de l’altérité, reculer ses limites, atténuer ses lacunes, ses a priori. Avant de proposer le même voyage à d’autres.

    Philippe REMY-WILKIN

     

    Le roman de Philippe Remy-Wilkin, Lumière dans les ténèbres, vient de paraître aux Éditions Samsa

    L'Épopée de Gilgamesh de Philippe Remy-Wilkin (Éd. Maelström)

  • EPIPHANIA 1937 ("J'ai maintenu ma vie...") de GEORGES SÉFÉRIS

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    " Cher Georges Séféris, si proche du plus malaisé – du plus vrai – de chacun de nous, que signifie cet impossible dont vous parlez dans votre poésie vigilante, à quelle contradiction ultime emprunte-t-il son malheur? À votre histoire sans doute, pour une part, et il serait facile de reconnaître dans les hasards qui ont déterminé votre vie les éléments comme rassemblés à dessein d'un théâtre de la dissociation du réel. Il n'est pas indifférent qu'un enfant ait vécu à Clazomène l'été, entre des pêcheurs et la vigne, et à Smyrne, grand port "retentissant" où l'Europe et l'Asie, l'intemporel et le siècle, les rituels et les marchandises se mariaient richement pour la conscience charmée ; puis, que l'exode de tout un peuple, dans le sang et les larmes du désespoir, l'ait séparé à jamais de l'heureuse terre natale : 

    Tout ce que j'ai aimé a disparu avec les maisons 
    Neuves l'autre été 
    Qui ont croulé sous le vent d'automne


    a écrit Séféris, et ce n'est pas là qu'une image. Mais tout aussi décisif fut que la nouvelle patrie, à la fois la même et si différente, l'Attique au passé trop présent, au présent trop grevé d'absurdités et de drames, n'ait guère eu à offrir au jeune homme qui lui venait que sa tristesse d'alors : que la "souffrance", dirent tant de voix, d'être grec. Et encore la guerre, et toutes sortes d'exils. Georges Séféris a passé une grande part de sa vie à être grec – à servir la Grèce – dans les pays étrangers, et il a bien été ce voyageur empêché de rentrer au port qu'il évoque dans ses poèmes. " 


    Yves Bonnefoy (1963).

     

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    EPIPHANIA 1937

    La mer en fleurs et les montagnes au décroît de la lune ;

    La grande pierre près des figuiers de Barbarie et des asphodèles ;

    La cruche qui ne voulait pas tarir à la fin du jour ;

    Et le lit clos près des cyprès et tes cheveux

    D'or : les étoiles du Cygne et cette étoile, Aldebaran.

    J'ai maintenu ma vie, j'ai maintenu ma vie en voyageant

    Parmi les arbres jaunes, selon les pentes de la pluie

    Sur des versants silencieux, surchargés de feuilles de hêtre.

    Pas un seul feu sur les sommets. Le soir tombe.

    J'ai maintenu ma vie. Dans ta main gauche, une ligne ;

    Une rayure sur ton genou ; peut-être subsistent-elles encore

    Sur le sable de l'été passé, peut-être subsistent-elles encore

    Là où souffle le vent du Nord tandis qu'autour du lac gelé

    J'écoute la voix étrangère.

    Les visages que j'aperçois ne me questionnent pas ni la femme

    Qui marche, penchée, allaitant son enfant.

    Je gravis les montagnes. Vallées enténébrées. La plaine

    Enneigée, jusqu'à l'horizon la plaine enneigée. Ils ne questionnent pas

    Le temps prisonnier dans les chapelles silencieuses

    Ni les mains qui se tendent pour réclamer, ni les chemins.

    J'ai maintenu ma vie, en chuchotant dans l'infini silence.

    Je ne sais plus parler ni penser. Murmures

    Comme le souffle du cyprès, cette nuit-là

    Comme la voix humaine de la mer, la nuit, sur les galets,

    Comme le souvenir de ta voix disant : « Bonheur ».

    Je ferme les yeux, cherchant le lieu secret où les eaux

    Se croisent sous la glace, le sourire de la mer et les puits condamnés

    À tâtons dans mes propres veines, ces veines qui m'échappent

    Là où s'achèvent les nénuphars et cet homme

    Qui marche en aveugle sur la neige du silence.

    J'ai maintenu ma vie, avec lui, cherchant l'eau qui te frôle,

    Lourdes gouttes sur les feuilles vertes, sur ton visage

    Dans le jardin désert, gouttes dans le bassin

    Stagnant, frappant un cygne mort à l'aile immaculée

    Arbres vivants et ton regard arrêté.

    Cette route ne finit pas, elle n'a pas de relais, alors que tu cherches

    Le souvenir de tes années d'enfance, de ceux qui sont partis,

    De ceux qui ont sombré dans le sommeil, dans les tombeaux marins,

    Alors que tu veux voir les corps de ceux que tu aimas

    S'incliner sous les branches sèches des platanes, là même

    Où s'arrêta un rayon de soleil, à vif,

    Où un chien sursauta et où ton cœur frémit,

    Cette route n'a pas de relais. J'ai maintenu ma vie. La neige

    Et l'eau gelée dans les empreintes des chevaux.

    CVT_Poemes-1933-1955-suivi-de-Trois-poemes-secrets_363.jpeg

    Poème de Georges Séféris écrit en 1937 et publié dans le recueil collectif de son œuvre sous le titre ÉPIPHANIE 1937, dans Cahier d'études.

    Traduction de Jacques Lacarrière (Poésie-Gallimard, page 84)

     

    Ce poème de Séféris dit par Yves MONTAND (sur Youtube)

     

    La cantate de Mikis Theodorakis d'après le poème de Séféris chantée par Dimitri Kavrakos avec le National Symphonic Orchestra de l'E.R.T. sous la direction de Loukas Karytinos


     

    Merci à Jean-Paul Leclerc pour m'avoir fait connaître ce texte ainsi que la cantate de Mikis Theodorakis.

     

    ENTRE LA VAGUE ET LE VENT de Georges SÉFÉRIS, lu par Philippe LEUCKX

     

    Georges Séféris, le Prix Nobel de Littérature de 1963, (sur la photo ci-dessous le long de la plage de Salamis) s'est éteint en 1971 à Athènes à l'âge de 71 ans. 

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  • SOUVENIRS DORMANTS de PATRICK MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    9782072746321FS.gifLes livres de Modiano deviennent de plus en plus brefs mais gardent la magie de l'arpenteur insatiable des terres d'adolescence à Paris. Le spécialiste des nomenclatures de patronymes comme puisés aux bottins d'antan sait comme pas un entortiller les fils de sa narration pour créditer son récit du maximum de vraisemblance. Pour mieux faire, il puise à grandes louches dans son propre passé (des dates qui correspondent, le narrateur est né à Boulogne-B. comme lui en 45; la mère est comédienne de seconde zone etc.)

    "Souvenirs dormants" ou comment puiser (et épuiser) à la nasse de ces menus événements entre déambulations et activités insolites pour recréer un temps que les moins de cinquante n'ont pas pu connaître. On est en 58, en 64, en 67. Comme des fantômes ressurgis du passé, les personnages portent toutes et tous un passé qui les poisse : ici autour d'une secte (parisienne, puis savoyarde), des femmes croisées dans les cafés ou tout au fond d'une rue de banlieue, Geneviève Dalame, Madame Hubersen... Le narrateur a la manie de lister ses contacts, conservant des noms, des numéros d'immeubles, des numéros de téléphone...

    Dormants, souvenirs toujours près de se réveiller à la conscience d'un narrateur hors pair dans la lecture de ce passé fécond, qu'il ne peut rattraper que par bribes.lead_large.jpg?1430152227

    Magie d'une écriture d'une simplicité souveraine, jouant du kaléidoscope des événements recoupés pour tisser une toile proustienne autour de noctambules, puisque chez Modiano, on est oiseaux de nuits, dans des rues floues, de brouillard pour mieux relayer sans doute la brume des nostalgies enfuies.

    L'incipit : "À cette époque, j'avais souvent peur du vide" annonce, de très loin, ces vertiges d'une narration somnambulesque qui conduit les personnages et les lecteurs au bord de vertiges insoupçonnés, que chacun(e) d'entre nous peut ressentir, face à son passé et à ces multiples rencontres d'un jour, d'une nuit, d'une époque, enfouies.

     

    Patrick MODIANO, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, 112p.

    Le roman sur le site de Gallimard

    Le Réseau Modiano: Un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano

    patrickmodianoa.ashx?la=en

  • ENTRE LA VAGUE ET LE VENT de GEORGES SÉFÉRIS

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    63824.jpgLe poète, né à Smyrne en 1900, lauréat du Nobel de littérature en 1963, a vécu l’histoire et ses aléas comme une seconde peau. Ses poèmes en portent trace et, mêlant mythe, terre natale, réflexion politique, amour de la beauté grecque, entre terre, île et tradition, Séféris donne une poésie qui tranche, par ses convictions, ses combats, sa posture de résistance. Il a dû souvent se résoudre à une lutte obstinée.

    Entre mer, vague et remous de la géographie et de l’histoire, et le vent, tout à la fois porteur de sens, de révolte, voilà vingt poèmes qui associent ferveur et acuité, sens de la "polis" grecque, cité et démocratie, attachement résolu à ses terres et aux siens.

    Poèmes qui s’illuminent de statues, d’un détour par l’enfance, d’anges « au plus près » alors que le statut d’étrangers bousculés cède à l’effroi, à la fatigue de vivre.220px-Giorgos_Seferis_1963.jpg

    « Mes mains disparaissent et me reviennent

    amputées »

    L’exil, la cendre, le regret épuisent un destin :

    « Tout ce que j’ai aimé s’en est allé avec les maisons »

    La mort, compagne obsédante, la fragilité de l’être, la quête de la « mémoire/ de ceux qui vivront ici où s’achève notre course » : le poète consigne la nudité, protège des voix, « regarde les îles », en dépit de tout, en dépit des pauvres possibilités qui lui sont offertes :

    « Ecris si tu peux sur ton dernier tesson

    le jour le nom le lieu ;

    jette-le à la mer et laisse-le couler »

    C’est une poésie marquée au sceau du temps « infidèle », d’une gravité de « pierres » à soulever :

    « Il sombre celui qui lève les grosses pierres.

    (…)

    Blessé par ma propre terre

    supplicié par ma propre chemise

    condamné par mes propres dieux,

    ces pierres »

     

    Il partage, par métaphore, le sort même de la Grèce, de toujours, celle des îles, des sculpteurs de temps, des penseurs d’espaces.

    Comme le destin du roi d’Asiné modèle celui des enfants, des adultes, poursuivis par la guerre, celui du poète est de dessiner un avenir qui ne soit pas seulement teinté de souffrance mémorielle mais de l’appoint d’une sagesse renouvelée à l’aune des générations passées.

    Mais la plus grande blessure, ineffaçable, n’est-elle pas d’avoir déserté la maison natale ?

    « Tu sais les maisons sont promptes à nous en vouloir, quand on les déserte »

    Le beau poème des « maisons » s’honore de parfums, de gestes, qui attisent chez le lecteur tout le paradis perdu.

    Les vignettes de Xenos entre ocre, rouge et brun, recèlent, à côté des beaux poèmes, une esthétique liée à la Grèce profonde, éternelle, où le rouge brique saigne sur le gris, où l’ocre dit assez la terre d’où elle provient.

    Un très beau livre, à l’édition bilingue, à la composition très élégante.

     

    Georges Séféris, Entre la vague et le vent, La tête à l’envers, 2017, 92p., 21€. Traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin et Catherine Perrel ; Peintures de Harris Xenos. Préface du poète Thanassis Hatzopoulos.

    Le livre sur le site de L'autre livre

     

  • 101 POÈMES ET QUELQUES CONTRE LE RACISME (Le Temps des Cerises)

    Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpgUne excellente anthologie composée (et préfacée) par Francis Combes et Jean-Luc Despax, de poèmes d'auteurs pour la plupart toujours bien vivants et qui s'inscrit dans le cadre d'une action internationale initiée par le WPM (le Mouvement mondial des poètes). 

    " A travers la diversité des paroles présentées, elle constitue un acte en commun contre la barbarie ordinaire. "

    Voici une sélection d'une dizaine de poèmes !

    Les brève notices biobibliographiques des poètes sont tirées de l'ouvrage. 

     

     

     

    MICHEL BESNIER

     

    Ce n’est qu’au jeu de cartes

    Que les couleurs m’importent

     

    Ou au jardin

    Pour commenter les parfums

     

    Ou avec mes chats

    Pour commenter leurs noms

     

    Avec les humains

    Je suis daltonien.

     

    Michel Besnier est né en 1945 à Cherbourg. Il est l’auteur de romans (au Seuil et chez Stock), de livres de poésie et de livres pour enfants.

     

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    FRANCIS COMBES

     

    ÉVOLUTION

     

    Du temps où nous vivions au fond des océans

    Les petits se faisaient dévorer par les grands

    Aujourd’hui que nous vivons sur  terre

    (parfois même un peu plus haut)

    Avec difficulté nous apprenons

    À nous débarrasser des habitudes anciennes

     

    Francis Combes est né en 1953 En 1993, il a fondé un collectif d’écrivains Le temps des cerises. Il a publié une trentaine de livres, surtout de poésie, mais aussi des traductions, des essais et deux romans.

     

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    BRUNO DOUCEY

     

    LA GÉOMÉTRIE DE DONALD

     

    Aucune tête au carré

    Ne peut occuper tout l’espace

    Dans un bureau ovale.

     

    Pour y régner en maître

    L’usufruitier temporaire des lieux

    Ne peut miser sur l’élargissement naturel de sa pensée.

     

    Il lui faut donc écraser des courbes

    Tuer l’œuf dans la poule

    Et la poule dans l’œuf

    Torturer des ellipses

    Réinventer des angles droits

    Et nier que la tête est ronde.

     

    Mettre au carré un bureau ovale

    Est aussi difficile

    Que saisir un ballon de football

    Par temps de pluie.

     

    Le plus simple est de construire

    Un quadrilatère de quatre murs

    A l’intérieur du bureau ovale

    Et de les aligner

    Sur les quatre points cardinaux de la planète.

     

    Une fois construit

    Les murs n’auront besoin

    Ni de fenêtres ni de portes.

     

    Imagine-t-on

    La maison blanche de Donald

    Ouverte sur des visages noirs ?

     

    Dimanche 27 janvier 2017

     

    Bruno Doucey est né en 1961. Il est écrivain et éditeur. Après avoir dirigé les Editions Seghers, il a fondé une maison d’édition vouée à la défense des poésies du monde et aux valeurs militantes qui l’animent.

     

    Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpg

     

    LAURENT FOURCAULT 

     

    MON HÔTE L’AUTRE

     

    Naguère j’ai dû faire un psychanalyse

    fallait-il que je n’aille pas bien car ça m’a

    coûté un max d’argent – suffit pas que tu lises

    Freud donc j’étais perclus entre autres d’un amas

     

    de haines ça t’avilit et te paralyse

    or j’ai fini par remonter jusqu’au trauma

    et j’ai compris ce qui depuis me mobilise :

    on hait chez l’autre (et ça te pourrit le rama

     

    ge) ce qu’on ne peut aimer en soi par exemple

    que toi tu sois tout serré quand lui est ample

    son rire sans vergogne devant toi contrit

     

    qu’il vienne et se mélange chez toi tout s’emmêle

    qu’il soit noir et te montre ce que de ton mel

    ting pot intime tu refoules triste tri

     

    Laurent Fourcault est né en 1950. Professeur émérite à Paris-Sorbonne, il est aussi rédacteur en chef de la revue de poésie internationale Paris-Sorbonne.

     

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    ABDELLATIF LAÂBI

     

    LES TUEURS SONT A L’AFFÛT

     

    Mère

    ma superbe

    mon imprudente

    Toi qui t'apprêtes à me mettre au monde

    De grâce

    ne me donne pas de nom

    car les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    fais que ma peau

    soit d'une couleur neutre

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    ne parle pas devant moi

    Je risque d'apprendre ta langue

    et les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    cache-toi quand tu pries

    laisse-moi à l'écart de ta foi

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    libre à toi d'être pauvre

    mais ne me jette pas dans la rue

    Les tueurs sont à l'affût

    Ah mère

    si tu pouvais t'abstenir

    attendre des jours meilleurs

    pour me mettre au monde

    Qui sait

    Mon premier cri

    ferait ma joie et la tienne

    je bondirais alors dans la lumière

    comme une offrande de la vie à la vie

     

    * In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

    Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d'une manifestation du Front national.

    Les tueurs sont à l’affût, lu par Gaël Kamilindi


     

    Abdellâtif Laabi est né en 1945 à Fès, au Maroc. Emprisonné pendant huit ans pour son opposition intellectuelle au régime, il est libéré en 80 et s’exile en France en 1985. Il a obtenu le Goncourt de la poésie en 2009. Son œuvre, essentiellement poétique, est publiée à La Différence et chez Gallimard.

     

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    JEAN L'ANSELME

     

    L’ÉMIGRANT

     

    Pas de TRAVAIL

    Pas de FAMILLE

    Pas de PATRIE

     

    Vive PÉTRIN !

     

    Jean L’Anselme est né en 1919 et décédé en 2011.
    Picard ayant appris à lire et à écrire derrière le cul des vaches le laid pour lui n’est pas ce qu’il y a de pis. Auteur entre autres de Le Ris de veau, Pensées et proverbes de Maxime Dicton, La Chasse d’eau, les Poèmes con, manifeste suivi d’exemples, La mort de la machine à laver et autres textes…

     

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    ALAIN  (GEORGES) LEDUC

     

    AÉROPORT DE PÉKIN

     

    La vendeuse manie aussi bien le boulier

    que la calculette

    Elle a le type des femmes du Nord,

    des femmes de Mandchourie

    et ses seins soulèvent parfois  légèrement

    sa tunique de soie noire.

    Comme elle me tend un bol en belle laque rouge,

    nous recevons une brève décharge d’électricité statique.

    Nous nous sourions au même instant

    et toute la fraternité humaine passe dans ce sourire.

    J’aime la couleur de ce bol, la couleur de sa tunique.

     

    Alain Leduc est né en 1951. Originaire du nord de la France, professeur et critique d’art. Romancier et poète.

     

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    JEAN-CLAUDE MARTIN

     

       le bulletin d’information  dit qu’une épidémie  tue

    par milliers des gens dans un pays lointain. Devant ce

    bleu, ce ciel, peut-on y croire ?  Ça nous gâche l’insou-

    ciance, comme un festin devant des mendiants. Mais

    qu’y changer ? le monde est injuste. Dieu, est mal

    fait… Envoyer un chèque. La radio passe à d’autres

    sujet. Il faut surmonter la douleur des autres.  D’ail-

    leurs, il n’y a pas de cadavres  sur la plage. Juste un

    petit crabe éventré. Qui procure  à un bataillon  de

    fourmis une très agréable après-midi.

     

    Jean-Claude Martin est né en 1947. Préside la Maison de la Poésie de Poitiers depuis 2006. A publié de la poésie chez Rougerie, au Cheyne, au Tarabuste, au Dé bleu, chez Gros textes et aux Carnets du Dessert de Lune.

     

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    JACQUES ROUMAIN

     

    SALES NÈGRES

     

     

    Jacques Roumain est un écrivain et poète haïtien né en 1907 à Port-au-Prince et mort en 1944.

    Fondateur du parti communiste d’Haïti en 1934. Il est l’auteur de Gouverneurs de la rosée, chef d’œuvre de la littérature mondiale.

     

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    JOËL SADELER

     

    AMBRE SOMMAIRE

     

    Sur la plage alignés

    En épidermes serrés

    Les gentils vacanciers

    Aux petits pores

    Et aux grands pieds

    Se bronzent au soleil

    De l’été

    Tout bien-pensant

    Tout bien-dorant

    Tout bien-bronzant

    Tous

    Bruns-bicots

    Et noirs-négros

    Mais à la rentrée

    Racistes jusque dans le métro

    Racistes jusque dans le boulot

    Racistes jusqu’à l’os

    Et tout ça

          pour la peau

     

    Joël Sadeler est né en 1938 et mort en 2000. Il a donné son nom au prix Joël Sadeler qui récompense chaque année depuis 2001 un recueil de poésie destiné à la jeunesse.

     

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    SALAH STÉTIÉ

     

    SENGHOR

     

    Il y a dans le nom de Senghor le battement du sang
    Il y a le souvenir de Gorée
    Il y a – sans impertinence mais c’est référence parler – « Luitpold le vieux prince régent »
    Il y a pour moi dans Sedar, abusivement, mémoire d’un cèdre du Liban

    Il y a bien des Français qui parlent petit-nègre
    Lui parle et écrit le français naturellement
    Comme l’agrégé de grammaire qu’il est et comme le
    Normalien qu’il fut et plutôt mieux que l’un et que l’autre
    Parce qu’il a su désagréger la langue au bénéfice d’une langue plus forte, éternellement à venir, ô poésie, superbement, anormalement,
    Un français châtié que le sien, mais non point puni pour autant,
    Car il y a dans le nom de Senghor, à fleur de peau, le grand cri simplificateur, le cri du sang !

    À fleur de peau, il est fils d’Afrique, de Sainte Afrique, sa mère est noire
    Sa femme est blanche et sa mère est noire et c’est pourquoi cet homme est un pont
    Un pont, à travers Gibraltar, entre Casamance et Normandie,
    Entre Normandie et Casamance,
    Un pont entre hier et demain et, entre Grèce et Bénin, à peine un détroit, un Hellespont.

    Négritude est un mot de sa trouvaille, et de son invention aussi métissage
    Nous serons tous demain nègres ou nous ne serons pas
    Nous serons tous demain blancs ou nous ne serons pas
    Nous serons jaunes, nous serons rouges, nous serons
    Ces beaux métis par l’esprit et le cœur, délicieusement comblés par l’arc-en-ciel

    Nous habiterons tous, Senghor, ta négritude
    A seule fin d’habiter ta vastitude et la nôtre
    Car les chambres étroites sont comme les fronts étroits :
    L’homme et l’idée y respirent mal et s’y déplaisent

    L’homme et l’idée avec toi vont leur libre chemin de langue
    Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées
    Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées.

    Car la langue après tout n’est que la langue et l’homme est plus :
    Il est le citoyen de Babel
    Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa liberté !

     

    Salah Stétié est né à Beyrouth en 1923. Considéré comme un des principaux poètes de la francophonie.

    Le site de Salah Stétié

     

    Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpg

    L'ouvrage sur le site du Temps des Cerises

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : SOLDE D'AUTOMNE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ce titre qui évoque la braderie commerciale ne s’applique absolument pas à ma marchandise littéraire. Par ce titre, je veux seulement dire que je vous propose une chronique constituée de mes trois lectures d’automne que je n’ai pas encore présentées ici. Si ce sont les dernières, ce ne sont pas pour autant les moins bonnes, elles sont toutes les trois excellentes même si elles représentent des genres très différents. Mickaël Glück propose des aphorismes croustillants, Gwenola Breton des textes courts, de la poésie en prose, succulentes, quant à Mir Amman, il est mort depuis bien longtemps mais ses contes sont toujours réédités.

     

    CVT_nuova-prova-dorchestra_2544.jpgNUOVA PROVA D'ORCHESTRA

    Mickaël GLÜCK

    Les Carnets du dessert de lune

     

    Je ne sais si le célèbre Chevalier von Gluck, auteur de nombreux opéras comme Orphée et Eurydice, figure dans l’arbre généalogique de Michaël Glück (la question a dû lui être posée de nombreuses fois mais j’avais besoin de cette interrogation pour introduire ma chronique), le cas échéant cela pourrait peut-être expliquer le penchant de l’auteur de ce recueil pour la musique.

    Il compose des aphorismes comme le Chevalier composait des partitions musicales pour les divers morceaux qu’il a créés. Alors, même si ces deux personnages n’ont aucuns liens familiaux en commun, ils ont un point commun : la musique. Et même si

    « Sept notes de musique ne font pas un arc-en-ciel »

    Elles peuvent inspirer un compositeur comme un auteur d’aphorismes. Et, notre Glück à nous celui qui nous fait rire

    « Scarlatti n’avait pas été vacciné, mais il fut pourtant la coqueluche de ces dames. »P1910590.JPG

    sourire

    « Elle astiquait les cuivres pour de l’argent ».

    ou parfois même rire un peu jaune

    « Une chanson douce… murmurent les enfants dans les villes bombardées. La musique adoucit-elle les morts ? »

    Même s’il prend plaisir à nous dérider, Michaël Glück prend la musique très au sérieux et constate que comme de nombreuses composantes de notre monde, elle souffre un peu de la sottise des hommes qui ne la respecte pas toujours comme elle le mérite

    « Histoire de la musique : on est passé du concert public à l’enregistrement live, sans public ».

    Ce recueil publié dans la jolie collection Pousse-Café de Les carnets du dessert de lune est donc pour l’auteur l’occasion de rendre un hommage à la fois drolatique et très sérieux à cet art qu’il semble si bien connaître au point de demander en ultime requête

    « S’il vous plait, laissez-moi donner mon dernier soupir ».

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune 

     

    manuel-pour-dire-aurevoir-150x263.jpgMANUEL POUR DIRE AU REVOIR

    Gwenola BRETON

    Bleu d’encre

     

    J’aime ce livre, je crois que je vais le classer parmi mes coups de cœur de mon année de lecture pourtant déjà bien remplie. J’aime sa présentation sobre et élégante et, c’est plutôt rare pour le signaler, j’aime son toucher délicat comme celui des blousons de daim que je rêvais de porter, sans jamais avoir les moyens de me les payer, quand j’étais jeune.

    J’aime aussi la riche illustration réalisée à l’encre diluée par Thibault Pétrissans, elle entoure le texte d’un gris qui évoque le celui des ciels de Brel qui ont égaré les canaux dans son plat pays. Ce gris nimbe les mots scintillants et chatoyants dont Gwenola a habillé son texte, on dirait qu’elle les a revêtus de leurs habits du dimanche.

    Les textes qu’elle glisse dans le gris de dessins de Thibault Pétrissans sont de la véritable poésie en prose mais pas seulement, ils sont aussi des petits bijoux de quelques lignes à une page complète, taillés, ciselés pour rendre tout l’éclat des mots qu’elle a soigneusement choisis pour vivifier la langue qu’elle utilise.

    Une langue vive et alerte mais en même temps douce et sensuelle, une langue pour dire la vie, la mort comme une partie de la vie même si c’est la dernière, l’amour, l’amour sous toutes ses formes : passion, pulsion, amitié, passager, pour toujours…, la recherche d’une identité perdue dans le doute, la confirmation d’une existence, tout ce qui interroge, dérange, interpelle, tout ce qui s’explique mieux avec des mots même des mots qui expriment le doute.

    « Je doute. Si j’hésitais. Pour qui j’hésiterais ? J’écoute. Si j’existais. Pour qui j’écrirais ? Un mélange de phrases imprononçables. Un terre-plein, des galets. De quoi faire mes espaces vides. Si j’existais. »

    Gwenola jongle avec les mots pour leur faire dire ce qu’elle ne sait pas dire car les « Les mots disent la vérité. Pas moi ». Pour elle les mots sont jeu et dans le jeu il y a la vérité qui se cache et qu’on ne sait pas voir.

    « Boîte à chapeau. Voir. Plus voir. Apparaître. Disparaître. Hop ! Revenir. Hop ! Disparaître à nouveau. Hop ! Hoquet. Réintégrer. Hop !... »

    Des mots qui claquent à la place des phrases pour laisser filtrer cette vérité que le lecteur doit aller chercher au fond de ces mots-phrases ou de phrases très courtes. Avec ses phrases qui claquent comme des coups de fouets, Gwenola va plus loin, elle ne se contente pas de suggérer à travers le doute, de proposer par le jeu avec des mots espiègles, elle dénonce les idées toute faites, les truismes, les facilités langagières, les formules convenues, les insuffisances culturelles qui nourrissent le langage courant de ceux qui ne font pas l’effort de réfléchir.

    « Je sens glisser le long de ma barbe molle un silence. Dans lequel se fonde une Certitude. Les gens qui chantent en anglais sont des cons. Les gens qui font des livres pour les enfants ne savent pas écrire. Les gens ne lisent plus. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent… C’était mieux avant. Souvent même… »

    La somme du langage moyen, les expressions qui constituent ce qui reste du vocabulaire : quelques formules toute faites répétées à l’infini pour nourrir des conversations absconses, vides de sens.

    Un texte dont je retiendrai surtout la grande aisance langagière de l’auteure, sa facilité à mettre des mots bout à bout sans réellement faire des phrases, les mots étant eux-mêmes la phrase, pour évoquer des problèmes qui agitent notre vie depuis l’origine du monde. Elle n’hésite pas à bousculer l’orthographe en utilisant les majuscules comme des éléments de ponctuation supplémentaires pour apporter une accentuation particulière à certains mots. La difficulté reste pour le lecteur qui voudrait se livrer à une tentative de résumer, de condenser, d’expliquer ces textes qui sont déjà distillés sous la forme d’une essence de vocabulaire très concentrée.

    Le livre sur Espace livre et créations

    Le site de Bleu d'Encre Editions

     

    9782369143871-3043b.jpgLES AVENTURES DE QUATRE DERVICHES

    Mir AMMAN

    Libretto

     

    « Donne-moi actuellement à boire, ô échanson ! un vin généreux, afin que mon esprit ne soit jamais émoussé. Il me faut un vin très capiteux, car je vais mettre le pied dans l’étrier du voyage ».

    Chaque chapitre du récit des aventures des quatre derviches commence par une requête de ce type, c’est une idée généreuse et judicieuse car ce voyage est particulièrement mouvementé.

    Mais avant de narrer les aventures de ces derviches, il faut évoquer l’histoire de ce texte. Selon les propos liminaires de l’éditeur, il a été composé au XIV° siècle en langue persane et attribué par la tradition littéraire au poète indo-musulman Amir Khorso. Il a ensuite été écrit en persan et en ourdou par plusieurs rédacteurs, la version publiée est celle établie par Mir Amman, dactylographiée en 1803 à Lucknow et traduite de l’ourdou au français par Joseph-Héliodore Garcin de Tassy qui vécut au XIX° siècle.

    Ce texte raconte l’histoire d’un roi très riche et très puissant pourtant fort malheureux car il n’avait pas d’héritier. Un soir qu’il errait dans les ténèbres, il rencontra quatre derviches qui venaient de décider de se raconter leurs aventures respectives pour rester éveillés. Ils acceptèrent que le roi partage leurs récits et quand les deux premiers derviches eurent narré leur périple rocambolesque (ils auraient pu inventer l’équivalent de ce qualificatif avant que Ponson du Terrail ne s’essaie à l’écriture), le roi leur demanda de les écouter car il voulait lui aussi raconter les folles aventures advenues à la fille de son vizir, elle voulait sauver son père de la peine capitale encourue pour cause de mensonge. Elle voulait prouver au roi que son père n’avait pas menti. Les aventures des deux derniers derviches sont un peu « expédiées » par l’auteur.

    Il faut préciser qu’il avait déjà fait preuve de beaucoup d’imagination pour raconter les précédentes aventures et qu’il commençait à répéter des histoires un peu identiques. Ce texte est construit selon le principe de l’enchâssement ou de la mise en abyme, ce qui facilite la redite car l’histoire s’inscrivant dans une autre histoire en reprend souvent les mêmes éléments et les mêmes événements.

    Ces aventures très surréalistes, relevant plus du conte que de la réalité sont fondées sur un schéma qui semble toujours identique : un marchand riche, même très riche, ou un prince tout aussi riche, part pour un long périple avec un objectif très noble, chemin faisant il rencontre une belle, une femme sublime, inaccessible qu’il parvient cependant à séduire et à emmener avec lui, mais, en cours de route, il est attaqué par des bandits ou autres adversaires tout aussi vilains et mal intentionnés qui le battent à mort ou presque. A ce moment surgit toujours un vieillard, une sorcière, un chaman, … qui lui rend vie, santé et fortune mais, hélas, la belle est souvent la victime des ces violentes échauffourées. Le héros lui revient toujours à son point de départ en ayant acquis ou développé sa fortune et sa réputation.

    Ce texte s’il peut paraître absolument fantastique, tout droit surgi de la folle imagination d’un poète de l’Orient médiéval cache tout de même quelques réalités historiques qu’il serait intéressant d’étudier de façon un peu plus précise. Il laisse une place importante aux marchands qui ont sillonné les mers et les terres entre Ceylan et la Méditerranée occidentale pour approvisionner les fameuses échelles d’Orient où les Occidentaux venaient, depuis les croisades, acheter les produits venus de la lointaine Chine et du Sud-est asiatique. Ce ont eux qui ont permis aux marchandises de voyager plus loin que les hommes malgré tous les aléas du voyage si bien mis en scène dans ces récits. Il faudrait aussi analyser plus finement cette présence systématique de la belle qui, comme dans les poésies de l’amour courtois, n’est peut-être que la métaphore de la connaissance, de la liberté, de la justice, … que les « Quatre derviches et un roi cherchent à poursuivre (comme) leur but » ultime.

    Le livre sur le site de Libretto

     

  • LES CHANTS DE JANE / CLAUDE MISEUR

    23659568_1037716776377690_5225234570459587413_n.jpg?oh=2442334eba82af830e1f7acb647caab1&oe=5AD3DEEC« Petits tableaux pour se risquer plus loin que la couleur »

    Longtemps Claude Miseur a été avare de ses poèmes. Depuis peu, il nous en livre davantage. Ici, vingt, une aubaine pour le lecteur de ses vers.

    Sa poésie parle d’absence, de silence et de mer, d’effacement, de non-dit, d'espace et de chemin… Elle nous parle du secret et de l’essence des choses. C’est une poésie vigilante, attentive qui guette l’être dans l’incertain, dans ce qui affleure des choses et du vivant, sur le brisant des mots, dans cette clarté qui se dérobe / à la lumière. Car il sait que l’être est pensée, cheminement incessant, façon de dire et d’écrire en rapport avec la beauté.

     

    Nouer sur soi

    La phrase dévêtue

    Des mots imprononcés

     

    Le prononcé n’est jamais qu’une expression malheureuse du non-dit, un malentendu de l’inaudible à l’œuvre dans notre rapport à soi et à autrui. S’entend-on bien, se voit-on clairement, comment s’appréhende-t-on par rapport au monde ? C’est ce sur quoi s’interroge Claude, par le biais des mots qui résonnent en nous, alpaguant notre émoi, engageant notre cœur.ob_836214_clm-4325.jpg

     

    Je tiens

    à ce qu’aucun mot

    ne sorte d’ici

    sans s’habiller de silence

     

    Mais nommer ce silence et la tragédie n’est plus.

    Miseur dit ce caractère éphémère voire impossible d’une telle entreprise de dévoilement qui ne doit pas décourager le poète dans sa quête inlassable.

     

    Dans l’encre de l’estampe

    s’effondre l’illisible

    d’un battement d’ailes

     

    La vérité des choses repose sur des bases inaccessibles aux sens. L'énigme qui régit le monde n’est atteignable que par la poésie (des mots, des images). Ce qu’on voit, ce qu’on perçoit, comprend est susceptible de se dérober à la vision, à la compréhension au profit des forces de l’invisible. Rien n’est sûr, assuré, aucune assise n’est raisonnable mais pourtant il ne faut guère s’arrêter de penser et de guetter la sève sous le sang, de relever les appâts sur le blanc des mouettes...

     

    Toujours ce rivage

    Me hante d’une île

    Et qui semble se rompre

    aux lèvres de la mer

     

    Exil où le cœur

    S’accroît des mots murmurés

    Dans le lit de la page.

     

    Parfois, de cette attention aux sources des choses, au voilé, à l'inaperçu, surgit un éclat, une clarté, un poème, cette épiphanie de mots et de lumière qui fait voir comme dans un éclair ce que nous sommes dans le monde et dans le temps.

     

    Éric Allard

     

    ob_836214_clm-4325.jpgClaude Miseur sur le site du Grenier Jane Tony

    Claude Miseur sur le site de la Maison de la Poésie

  • BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI

    cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550COUPS DE COEUR, COUPS DE BLUES 

    Blues Social Club est le sixième ouvrage de Lorenzo Cecchi et son troisième recueil de nouvelles. 

       Délit de fuite, la première nouvelle se termine par le feu. Avec une chute finale mémorable, au propre comme au figuré... 

       C’est fini ce boucan ? s’achève aussi dans les flammes. De ce feu qui efface toute trace réelle, en tout cas, mais pas le souvenir de ce qui a été... La troisième, La dispute, est le récit d’une passation douce-amère, par l’écriture... La quatrième narre une apparition miraculeuse, un de ces moments qui marque une vie, fige un destin, entre douleur et enchantement, et duquel on ne se remet jamais vraiment. Comme la dernière aussi, Le sac à dos, qui assujettit le narrateur à une vision des choses et lui fait voir la vie, le monde, sous cet aspect. Un beau cas de paranoïa.

       Le sac à dos, c’est un peu la part secrète de chacun, ce qu’on imagine d’autrui sans jamais vraiment savoir, ce qui fait qu’on devine l’autre autant qu’on se trompe sur lui, ce qui nous le fait appréhender comme terroriste de nos habitudes de penser. 

       L’avant-dernière nouvelle nous conte l’histoire des chats-à-gratter et plus jamais ils ne taquineront votre gorge sans que vous vous référiez à ce récit... Maman est morte, nouvelle lapidaire, rapporte aussi un de ces événements dont on ne sort pas, la disparition brutale d’un proche auquel on ne veut et pourra jamais croire.

       Ces récits, souvent écrits à la première personne, réduisent la frontière entre fiction et réalité sans verser dans l'autofiction, ils nous disent que ce qu’on croit, rêve, pense des faits est plus important que les faits nus ou bien que ceux-ci ne prennent tout leur sens qu’une fois interprétés, reliés à un « je » et inscrits dans une histoire personnelle, une vision embrassant passé et futur.  

       Cette collusion entre fiction et réalité est une des marques et constantes de l’écriture cecchienne. Cet art de la narration, qu’il a chevillé au corps et à la plume, qui rend son écriture concise et intense, prend sa source dans son existence même, entre coups de blues et goût immodéré de la vie, entre essoufflement et grandes respirations.

       Il y a du John Fante dans la façon d'écrire de Lorenzo Cecchi, ce goût accru de vivre qui met du vif-argent dans l’instant, cette capacité à rendre le quotidien au plus près, au plus fort.

       Un de ses personnages récurrents est Vincent, un autre lui-même, ce double fictif qui l'autorise à toutes les audaces fictionnelles. Lorenzo plante ses récits dans diverses époques de sa vie, après quoi bien sûr il appuie sur la touche start de son logiciel imaginatif et ça démarre, ça pétarade, ça l’éloigne loin de tout vécu. Ce qui peut expliquer qu’il emploie parfois le feu pour arrêter ce flux, ce flow qui, sinon, le brûlerait de l’intérieur.

       Ce qui donne à la plupart de ses nouvelles ce cachet d’intimité, cette dose accrue de réel, ce shoot de sensations fortes ; ce qui fait qu’une fois la lecture d'un de ses recueils terminée, on en redemande...

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

  • UN RÊVE DE BEYOGLU de DEMIR ÖZLÜ (Ed. Petra)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    beyoglu_0.jpgCe natif d’Istanbul, alors en résidence à Berlin, relate dans ce récit entre rêve et réalité, un amour, un quartier, une enfance, une ville.

    L’imbrication de ces divers éléments nourrit la fiction. Un écrivain, installé en Allemagne, se remémore certains épisodes de sa vie au pays natal. Il laisse aller sa mémoire et son imaginative création de rêves, les uns plus inventifs et réalistes que les autres, pour brosser l’histoire d’une passion dont l’objet est la voisine stambouliote de l’auteur.

    Beyoglu, la Place de Tünel, la Corne d’Or, les rues pauvres et passantes, le tramway qui oblitère la vie du quartier, la rue des cinémas, Istiklâl, les brasseries, les passages Krepen et autres : tout restitue une Istanbul plus vraie que nature, et il est parfois difficile de limiter la zone réelle des toponymes du rêve.artist_97802.jpg

    De sa fenêtre, l’auteur suit les allées et venues des passants, des riverains, des commerçants : le Bosphore n’est pas loin, et il suit de l’autre côté, sur l’autre rive, les manœuvres de militaires.

    Le jour, il flâne, rencontre un confrère d’écriture dans un café qui lui prodigue quelques conseils et l’encourage.

    La vie suit son cours et le lecteur, d’amble, fonctionne au quart de tour pour épouser les formes sinueuses de la fiction dans un lacis de ruelles, de rues en pente, de passages salis, de tramways qui percutent le silence.

    Un grand auteur, certes, que ce Özlü, né en 1935, auteur entre autres de « «Hallucination à Berlin » (1987, Publisud en 1993), de « Canaux » (1991).

    C’est une découverte : style racé, sens aigu du réalisme, clins d’œil à certaines œuvres (la fenêtre de l’antihéros n’est pas sans faire penser à celle de « L’Etranger » de Camus qui observait les allées et venues un dimanche.)

    Un écrivain à suivre.

     

    Demir Özlü, Un rêve de Beyoglu, Ed. PETRA, coll. Voix d’ailleurs, 2009, 88p., 9€.

    Traduit du turc par Célin VURALER.

    Le livre sur le site des Editions Petra

     

  • LES HAÏKUS MINIMALISTES de MARCEL PELTIER

    marcel_peltier.jpgMarcel Peltier expérimente depuis 20 ans le minimalisme dans ses "Haïkus du Silence".
     
    Aujourd'hui il tente une synthèse définitive afin d'approcher "l'Art du Trait Zen".
    Voici quelques exemples extraits de son blog http://haicouminimaliste.blogspot.be
    Il associe deux contraintes oulipiennes : le haïku de 7 syllabes structuré selon le rythme 2-3-2 et l'emploi d'un maximum de 6 mots.
    Ce haïku devient un flash déclamé dans un souffle.
     
     
     
     
    Minuit,
    une boîte
    Chahute.

     
    *
     
     
    Le doigt
    dans son dos,
    Frissons.

     
    *
     
     
    Cancans,
    le passage
    Des oies.

     
    *
     
    Neptune
    protégé
    Du gel.

     
    *
     
    Dressée,
    elle aussi
    Pourrit.
     
    *
     
    Deux mots
    échangés,
    Complices.
     
     
     
     
     
    24131468_797534590457370_2965058215966807423_n.jpg?oh=369583c09aecb715db228c9c3cecc478&oe=5AD44E37
    Liens utiles
     
     
     

  • UN GAI SAVOIR

    cropped-logo-tableaux-noirs.jpg

     

    Ce collectif d’enseignants (à la retraite, au chômage ou aux études) et de quidams donnait des conférences sur les sujets les plus divers. Où il n’était réclamé à l’assistance ni exercices ni examens. Ces conférences étaient de plus en plus suivies. De telle sorte que les étudiants de toutes les écoles subventionnées du pays brossaient les cours pour y assister. Et que, bientôt, tous les établissements scolaires furent vidés. À l’exception des directions et des secrétariats chargés de régler les affaires courantes.

    Enfin la connaissance sous la forme d’un gai savoir avait trouvé le moyen de se diffuser dans la joie.

    Le Ministère de l’Enseignement ne put supporter longtemps cet état de fait et la Fédération des Entreprises, en accord avec le monde politique et toutes les associations des parents d’élèves, fit voter une loi pour criminaliser les activités des membres du collectif. L’armée fut convoquée et les terroristes furent passés par les armes.

    Aujourd’hui les cours ont repris dans la mauvaise humeur habituelle.

     

  • DE L'INFLUENCE DU COURS DU YEN SUR LE CYCLE MENSTRUEL DES GEISHAS

    tattoo-fleur-33.jpgIl régnait autour de cet enseignant un flou considérable.

    Possédait-il ou non une qualification ? Et son certificat d’aptitudes pédagogiques ? S’y connaissait-il en quoi que ce fût ? Était-il le meilleur ami du chef d’établissement ou son pire ennemi ? Était-il protégé en plus haut lieu ? Avait-il fait l’Afrique ou l’école buissonnière ? Était-il maçon ou poète? Était-il un haut potentiel ou un psychotique profond ? Possédait-il toute sa raison ? Se trouvait-il d’ailleurs bien là où il donnait cours ?

    Ses étudiants ne savaient à quoi s’en tenir. Quand il donnait une leçon structurée, sous le signe de la rigueur, sanctionnée par une évaluation critériée labellisée, il apparaissait qu’aucune notion n’était correcte, aucun point acceptable et quand il lançait des idées à la cantonade, exprimait des opinions sur le ton de la dérision, sans le moindre souci pédagogique, il apparaissait qu’il révélait des vérités pérennes (d’une durée de trois semaines au moins).

    Les réclamations pleuvaient mais l’administration usait de tous les moyens pour les contrer, les inspecteurs ne franchissaient jamais la porte de sa classe, comme pris d’effroi à l’idée de se frotter au bonhomme, de détruire le mythe entourant sa personne.

    On disait qu’il dormait avec un python, qu’il avait empoisonné sa nourrice espagnole à l’âge de cinq ans, qu’il était de descendance rohingya, qu’il avait été chercheur à l’Université de Ouagadougou, qu’il était un vegan de la pire espèce, qu’il était encore puceau, qu’il possédait une connaissance encyclopédique, qu’il élevait des cochons d’Inde, qu’il avait tenu une maison close à Bali, qu’il écrivait un livre de sorcellerie qui révolutionnerait la pédagogie moderne, qu’il lisait (autre chose que des manuels scolaires), qu’il maîtrisait parfaitement l’écriture inclusive et l’usage du tableau numérique.

    Maintenant qu’il est retraité, incapable de se passer d’un public, il donne régulièrement des conférences sur les sujets les plus divers et dans les endroits les plus insolites (une pissotière, un dépôt d’ordures clandestin, un congrès de parti, un refuge pour migrants, le siège d’une multinationale...) sans que ceux qui y assistent, de plus en plus nombreux, ne sachent s’il dit vrai ou faux, parvenant à semer le trouble sur les sujets les plus divers, du repiquage des salades grecques en terre orthodoxe à l’influence du cours du yen sur le cycle menstruel des geishas.  

    À la fin de sa causerie, il distribue un questionnaire pour vérifier l’écoute de son auditoire puis ramasse les copies. Que jamais il ne rend ni ne corrige. Il les jette à la décharge, à moins qu’il ne les brûle dans  le grand feu ouvert de son chalet suisse pour, à ce qu’on rapporte, alimenter les flammes de l’invérifiable savoir.

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : POÈTE ! POÈTE !

           arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À chaque rentrée littéraire, il faut sa dose de poésie et pour cette rentrée 2017, j’ai puisé à la claire source des Carnets du dessert de lune où souvent je viens m’abreuver. J’y ai rencontré un poète de talent, Serge Prioul. J’ai aussi bu à une source que je fréquente moins, Bleu d’encre, où j’ai trouvé un autre poète de grand talent : Claude Raucy. Alors buvons leurs vers sans modération aucune.

     

    s189964094775898902_p837_i1_w1654.jpegFAUTE DE PREUVES

    Serge PRIOUL

    Les Carnets du Dessert de Lune

     

    « Un jour arrive

    Où tu écris

    Par curiosité

    Juste pour savoir

    Où va te porter l’écriture… »

    D’après l’éditeur, il en aura fallu du temps avant que Serge Prioul « arrive » à l’écriture. « Il fallait rompre avec ce mal du dedans qui se propageait tout autour » raconte le préfacier, Jacques Josse, lui qui a écrit le naufrage d’un vieux marin « Cloué au port ». Il les connait Jacques, ces vieux qui viennent chercher un peu de compagnie au fond des rades de la rade, des cafés des petites villes de campagne ou, comme Serge Prioul, des bars de Rennes.

    « On entre au Café de Paris

    Comme on ouvre un livre ancien… »

    C’est peut-être ce Café de Paris que Marie-Christine Thomas-Herbiet a représenté sur la couverture de ce recueil. Ce café de Rennes où les filles sont belles, la pharmacienne d’en face aussi, et surtout elles ont de belles jambes qui retiennent tant l’attention de l’auteur.

    « Sont belles

    Les jambes en nombre pair

    Comme des anges les ailes… »

    Fils et petit-fils de tailleurs de pierre, Serge a lui choisi de tailler des belles phrases, des vers souvent très courts pour dire des choses de la vie, de sa vie, de sa vie d’avant quand l’angoisse montait déjà le dimanche soir en pensant au lundi matin. La pierre aura été son livre et le burin son crayon.serge_prioul-middle.png

    « Tu lis peu

    Trop de fatigue

    Quelques poèmes auront été toutes tes études

    Et puis des pierres

    Des pierres… »

    Ainsi Serge aura été à l’école de la matière, celle qu’on façonne à la sueur de son front et à l’huile de ses coudes. Le concret aura été son univers, la campagne son refuge.

    « Tu sais voir

    Ce campagnard en toi

    Ce coureur des bois

    De l’animal suivre la trace… »

    C’est à cette école de la simplicité, de l’humilité, du travail soigné, qu’il apprendra à façonner des textes carrés, construits avec des mots choisis comme les pierres de la muraille d’une citadelle inexpugnable. Sans fanfaronnade aucune, sans plus de prétention, en toute simplicité, Serge Prioul offre ce recueil :

    « Le livre est timide

    La couverture simple

    Et lisse… »

    Et le texte contient déjà ce que l’auteur lui-même annonce dans deux vers qu’on espère prémonitoires :

    « Quelqu’un t’a dit dans les petits trucs qu’on écrit

    Souvent ils sont là les beaux textes à venir. »

    J’en suis convaincu !

    Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

     

    SANS000052172.jpgSANS ÉQUIPAGE

    Claude RAUCY

    Dessins de Jean Morette

    Bleu d’encre

     

    « frère ô frère

    à quoi bon ces tempêtes

    ces nuages comme des taupinières

    dans un ciel sans étoiles »

    Que d’amour faut-il avoir dans le cœur pour s’adresser ainsi à un frère certainement disparu beaucoup trop vite

    « on dit en latin

    que tu vogues avec les anges »

    On sent que ce frère n’était pas qu’un frère qu’il était beaucoup plus, quelque chose comme un modèle, une idole dirait certains mais plus certainement un complément, un autre soi.

    « frère tu étais mon capitaine

    le savais –tu »

    Ce frère n’est plus, la tristesse a envahi le cœur de l’enfant, le vieil homme se souvient bien, aujourd’hui est comme hier, la plaie saigne toujours, l’absence reste toujours aussi douloureuse.Claude%20Raucy%20light%20copie.jpg

    « ta voix a pris la couleur du sable

    elle ne hisse plus les voiles

    je vais à la dérive »

    Mais le temps fait son office, le petit frère continue sa vie… seul

    « frère mon ami

    je poursuis sans toi l’aventure

    étonné d’être seul »

    L’auteur n’a plus que les mots pour faire vivre encore ce frère adulé, les mots qu’il manie avec un talent infime, des mots qui font battre le cœur, des mots qui mouillent les yeux. Des yeux qui pourraient diluer les dessins en noir et gris de Jean Morette qui alternent avec les poèmes de Claude Raucy et donnent de la chair à ces mots, de la vie à cette douleur pour qu’elle fasse exister toujours ce frère tant aimé maintenant qu’il a déserté notre monde et le paysage à jamais vide.

    « je ferme les yeux pour voir les vagues

    il n’y aura plus de beau temps

    sans toi ce sera toujours les gouttes

    l’horrible crachin »

    Un recueil magnifiquement illustré beau comme seule une grande souffrance inextinguible peut être belle.

    Le site de BLEU D'ENCRE

    La lecture de Philippe Leuckx sur le site de l'AREAW

  • VINGT-ET-UN PASTICHES DE POÈTES EN SEPT VERS par PHILIPPE LEUCKX

    1.

    vandenschrick%20jacques.jpgJacques Vandenschrick

    Aiguise ta vision du côté des moraines
    Bientôt ce sera le soir et les grêles d'oiseaux
    Sur les sentes
    Bientôt, tu rameuteras les sanglots et le deuil
    Alors que Suzanne aux bains t'assigne
    Soudain la ferveur des montagnes
    Où se creusent les huisseries du vent.

     

    2.

    7196100268_11ba93f69d.jpgLucien Noullez

    Je ne ménage pas mon violon
    et s'il s'amuse à nouer à ma main
    trop raide les ressauts de quelques notes
    rebelles
    je l'assure de ma bienveillance
    je l'invite même à me rosser
    de sa belle musique

     

    3.

    IMG_0664.jpgAndré Hardellet

    Faubourg : Les trottoirs et les rues s'épousent dans le soir.
    Corsage: A foison le désir à la paume du sein.
    Vent : J'invite le vent souvent à venir me voir.
    Belles : Elle se sauvent trop belles dans le venin des couloirs.
    Minutes : Merveilles que consigne heureuse Françoise L.
    Rêve : L'enfant à la lucarne a soulevé le ciel.
    Chasseur : Il fut à Vincennes amasseur de mots, tout à l'affût du beau, du vrai.

     

    4.

    kinet.gifMimy Kinet

    Elle a cru longtemps petite
    qu'elle manquerait de ferveur
    pour le peu pour le manque
    elle s'enhardit à trouver
    la beauté dans les îles
    chez les autres
    sans croire trop en elle

     

    5.

    Henri Falaise

    L'été chemin brabançon
    des frelons amenuisent
    l'espace du chagrin
    quand village de loin
    les semences et la mère
    avivent
    la saison d'un dé de mélancolie

     

    6.

    ossipmandelstam.jpg?ssl=1Ossip Mandelstam 

    Revenu d'Arménie et d'un chagrin
    Plus pur qu'huile de lampe
    sur le boulevard aigre de ma ville
    la pierre soudain écaille
    mon souvenir et ma main poudreuse
    cueille l'air dans son vide
    coupe le mot et le feu de ma poésie

     

    7.

    AVT_Giuseppe-Ungaretti_8609.jpegGiuseppe Ungaretti

    L'étoile m'incise de son jaune
    Et je tremble
    Ce soir ma peine mêle
    à l'ombre la dense parure
    des mains
    la nuit déjà s'en vient
    toucher le cœur et saigne

     

    8.

    Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna 

    Feux feux au coeur
    il te semble voir
    en l'image vive
    l'allure du piéton
    qui à part lui
    a levé vers toi
    d'un regard l'ombre

     

    9.

    JulesSupervielle.jpgJules Supervielle

    Dans notre maison simple
    Tu as désappris le cœur 
    Encombré l'escalier
    D'un brin de souvenir
    Comme s'il fallait enfin
    S'alléger de son corps
    Toucher du doigt l'abîme

     

    10.

    6a00d8345167db69e201bb094301dc970d-600wiMichel Bourçon 

    Mesure le peu au pas. Tu as suivi les murs et le murmure du vent t'a pris la main. Tu ne sais rien d'autre alors que cette pluie, cette pause, ce lent balancement des choses à peine soulevées. Fantôme du soir venant, à peine ces mots qui scintillent à leurs paumes, à peine le poudroiement de nos astres, de nos communes survivances. 
    J'ai tu mon parcours.
    J'ai suivi le mot. A la lettre.

     

    11.

    March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPGArnaud Delcorte

    Flaques d'ombre
    dans la rue d'Essouira
    Quelque barbier d'azur
    Te coiffe
    Quand un passant furtif
    Mesure contre lui
    Le ciel

     

    12.

    jacquesizoard.jpgJacques Izoard

    Des guêpes aux guêtres
    les lueurs biaisent
    sur ta propre couche
    sinon la demeure
    et son sang mensonger
    à l'insu
    des sèves

     

    13.

    Bonhomme%20Anne.jpgAnne Bonhomme

    Serre ta ville serre le chemin du soir
    et cette impatience et le regard qui pointe
    la prostituée au bas de l'escalier
    mesure ce que tu lui dois
    dans l'énergie des soirs 
    tu la reconnais bien va cette route
    qui te mène au quotidien banal à la fatigue vaine

     

    14

    Aubevert-192x300.jpgJean-Michel Aubevert

    Les mèches languissantes des derniers bois conquis, comme j'aspirerais à les tresser dans l'ombre, quoiqu'il faille écourter les coursives et brûler de nos vœux la charpie des chagrins. Vents, disparaissez. Laissez moi à mes soupentes, à mes bois d'Eugies, à mes sourdes trappes. trempez vos mensonges et laissez nous laines et feux.
    Que batte la coulpe des rêveurs! Que viennent les sourciers aux hallebardes des carpes!

     

     

    15.

    AVT_Jean-Miniac_4095.jpegJean Miniac 

    Voilà - dans le train qui défile
    les premiers noms des tout premiers villages
    aux noms que j'ai aimés
    Breban-sur-Vauge, Assourdines, Sourgues,
    tant d'histoire de nous
    à dépenser en mots
    et quoi - même plus le sourd zinc pour y boire l'amer

     

    16.

    dominique-grandmont.jpgDominique Grandmont 

    Les linges qui des faubourgs
    dépassent à peine les plis
    les ombres les caches
    jusqu'à quelle peine encore
    lèveront-ils 
    bribes et baisers 
    au cortège des nuits

     

    17.

    v_auteur_136.jpgDavid Besschops 

    Fulgurances et souillures, et tapis les mots de mère, de suie, de foutre. Il se calfeutre l'enfance. Il a surtout l'appétit du verbe cinglant. Que ne va-t-il s'écorner la souffrance au sang neuf des îles? 
    Vaillamment la souche. Qui le surveille s'étouffe. L'étoffe a de quoi noircir la sève de ses vœux les plus sûrs. Il se sert de l'objet, ne s'en défend pas , l'use jusqu'au venin de la blessure. A vif. Jusqu'au plaisir sourd qui gicle.
    Foudre.

     

    18.

    dancotpierre.jpgPierre Dancot

    La femme déblaie l'amour et me jette au crâne ses faveurs.
    Ma tête explose. Mon crâne déplumé sait ce qu'il peut nicher 
    De mots, de déveines
    Son lot d'enfance frigorifiée.
    Il tait le mot amour de peur d'écharder un peu plus la flamme.
    Il cache son grand corps
    Dans un crâne éventé.

     

    19.

    Fran%C3%A7oise-Lison-Leroy.jpgFrançoise Lison 

    De son enfance céréalière
    Elle garde fruitées
    Des collines
    Elle chevauche les ponts
    S'amuse à devenir éclusière
    Exclusive des écueils
    Elle mêle ses chants aux gradins de l'été

     

    20.

    AVT_Marie-Nol_8013.jpegMarie Noël 

    Mon Dieu, je vous chante comme une lingère
    Une bergère qui affûte son pipeau l'hiver
    Et tient contre elle brebis pains et agneaux
    Pour leur éviter la hargne de saison ses maux
    Mon Dieu, faites que comme elle je vous serve
    Les mains offertes pour prier telle une serve
    Qui s'applique toujours à louer son seigneur...

     

    21.

    1008379-Henri_Michaux.jpgHenri Michaux 

    À présent fulgure le blanc bleuté. Assailli par de fines tiges qui m'étrillent l'œil, je suis obligé de battre en retraite.
    Lamelles violacées barrent le front.
    La dose augmentée, je m'exalte de concert. Les bleus agressent et quand je penche la tête, je m'évanouis dans des nappes de joie intense, fleuries comme des buissons d'aubépines orange.
    À présent, plus rien, qu'une indécidable torpeur qui étouffe le vers

     

  • PASTICHE D'ADOLPHE de BENJAMIN CONSTANT par JULIEN-PAUL REMY

    41WKQD9FREL.jpgExtrait imaginaire à insérer à la page 111 d’Adolphe (Garnier-Flammarion, 1965, Paris).

    Incipit : « Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ; et, pour la première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation. »

    Excipit : « Á peine fus-je éloigné d’Ellénore qu’une douleur profonde remplaça ma colère. »

     

    Aigri par ce nouvel échec, d’autant plus sévère que j’avais déployé tout mon zèle pour la combler d’attentions et dissiper le moindre nuage d’une humeur orageuse, je m’en allai errer au dehors. Encore une fois, il fallait me résigner au triste constat de la douleur sans fin d’Ellénore, qui me poursuivrait où que j’allasse. N’ayant pas assez de courage pour revenir sur mes pas, voler à son chevet et rallumer une flamme que seul l’amour eût pu attiser, ni assez de force de caractère pour faire fi d’une situation aussi déchirante, je laissai le vent guider mollement mon corps que toute vigueur avait délaissé.

    La simple vue de la souffrance de l’être que l’on veut protéger des vicissitudes du monde suffit à éteindre toute prétention à la joie dans l’âme, comme si une force irrésistible nous privait de ce droit. Il n’était dès lors pas surprenant que je choisisse généralement sa douleur à la mienne, quitte à endosser sur mes épaules fragiles les affres de deux existences réunies. Voir ses traits se déformer sous les assauts simultanés de la tristesse, du remords et de la honte me procurait un vertige sans nom, car j’étais impuissant à ramener sur son visage d’ordinaire si noble et éclatant la rosée d’un beau matin d’automne. Que l’on me privât de tous mes biens, même les plus chers, que l’on me fît endurer toutes les souffrances de l’existence, des blessures de guerre aux aspirations brisées par une société impitoyable, peu m’importait, si du moins Ellénore fût saine et sauve, hors des éclaboussures de mon sang par trop épargné. Il y a dans les douleurs qui nous pénètrent sans heurter ceux qui nous sont chers une certaine vertu selon laquelle l’ennemi est identifiable, tangible et surmontable, alors que l’on se trouve rapidement démuni face à la douleur d’un autre, comme si nous devions redoubler d’efforts pour l’aider à affronter un péril que notre âme seule aurait défait sans peine.

    Ce même mélange d’abnégation et de présomption me conduisait également à penser que ma vie ne pouvait commencer que si Ellénore se trouvait dans la bonne disposition pour vivre. Ainsi, son malheur une fois déclaré, il s’immisçait immédiatement dans mon esprit, parfois avant même de naître en elle, mes prémonitions angoissées  anticipant alors la funeste réalité. Ma joie ne pouvait s’exprimer que si la gaieté peignait déjà le visage d’Ellénore, la tranquillité ne pouvait trouver son chemin dans mon être que si elle était déjà passée par son cœur, et le bonheur ne pouvait frapper à ma porte sans qu’il eût déjà ouvert celle de son âme. Malgré ce jeu de miroir évoquant une certaine égalité dans nos humeurs réciproques, les émotions pleines et dénuées de tout calcul ne se manifestaient en moi que rarement, en empruntant des sentiers tortueux, comme les rayons du soleil traversent avec difficulté un amas de buissons broussailleux.

    Ma duplicité était pour beaucoup dans cet enchevêtrement de pensées ne tolérant presque jamais l’idée de bonheur. J’étais sans cesse tiraillé entre l’envie d’une joie partagée et la crainte de nouveaux liens de dépendance qu’une telle joie laissait présager ; tantôt ma raison empêchait mon cœur de se laisser emporter par le fleuve naturel des transports d’Ellénore, tantôt mon cœur entravait le bonheur que ma raison avait validé, ayant perdu l’habitude d’une félicité spontanée et insouciante. Je ne me sentais plus digne d’être aimé, ni d’être heureux, car que vaut un bonheur qui, pour s’épancher, fermerait les yeux sur le visage de la souffrance et ferait la sourde oreille aux cris désespérés d’un cœur pur ? 

  • LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT À LA LITTÉRATURE d'ÉRIC ALLARD (Cactus Inébranlable)

    Mon recueil d'aphorismes et de textes courts vient de paraître au Cactus Inébranlable dans la collection des P'tits Cactus. 

    Il est disponible dans les bonnes librairies ou auprès de l'éditeur.

    Je serai présent, pour le dédicacer, sur le stand du Cactus à MON'S LIVRE le dimanche 26 novembre 2017 après-midi.

     

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    Les Écrivains nuisent gravement à la littérature, Éric Allard, collection P'tits Cactus #37, format 10/18,5, 94 pages, ISBN 978-2-930659-68-8, 9 €

    Pour paraphraser Chardonne, on peut dire que l’amour de la littérature, c’est beaucoup plus que l’amour des écrivains. Ceux-ci, pauvres mortels, peu aidés des Muses, n’accèdent qu'exceptionnellement à la postérité. Face à la foi qui anime le lecteur, l’écrivain est rarement à la hauteur.

     Sur un ton tantôt badin, tantôt vachard, ces aphorismes et nanofictions écornent celles et ceux qui, le temps d’un livre ou d’une œuvre, font impression sur la scène littéraire tout en rendant hommage à leur bravoure. Car, à n’en pas douter, à chaque phrase, l’écrivain (et a fortiori l’auteur d’aphorismes) vise à rien moins qu’à réinventer la littérature. (É. Allard)

     

    Éric ALLARD est né en 1959, un jour de carnaval, à Charleroi où il réside et travaille en tant que professeur de mathématiques et de physique.
    Co-animateur d’une revue littéraire pendant de nombreuses années, il gère depuis 2009 un blog-notes littéraire, Les Belles Phrases, qui fait la part belle aux chroniques de livres, aidé en cela par des chroniqueurs (Philippe Leuckx, Denis Billamboz, Nathalie Delhaye, Lucia Santoro, Philippe Remy-Wilkin et Julien-Paul Remy), ainsi qu’à ses textes courts (contes brefs, aphorismes et poésie).

    Publications : Deux livrets de critique littéraire au Service du Livre luxembourgeois (consacrés à Nicole Malinconi et Alexandre Millon), Penchants retors (Microbe, 2004, puis version augmentée chez Gros textes, 2009), Les corbeaux brûlés (Ed. du Cygne, 2009), Les lièvres de jade (avec Denys-Louis Colaux, Ed. Jacques Flament, 2015). Des publications en revue et des participations à quelques ouvrages collectifs dont deux recueils de textes parus chez J. Flament en 2017 et Assortiment de crudités au Cactus Inébranlable (2011).

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

  • HOPE de SYLVIE GODEFROID

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

     

     

     

     

     

     

    CVT_Hope_6715.jpgUn court roman (150 pages) déconcertant car il se donne des allures de thriller quand l’essentiel du récit est ailleurs, qualitativement mais quantitativement aussi.

    Le pitch ? Une femme dont le visage est rongé par une tumeur, atrocement repoussante pour le commun des mortels donc, mais immensément riche (par héritage) décide d’en finir… en beauté, en invitant dix personnes à une somptueuse réception parisienne qui se transformera en bouquet final… pour tous.

    Cette trame-là, qui a des allures de variation lointaine sur le thème du Dix petits Nègres d’Agatha Christie, m’a laissé sur ma faim. Comme j’ai regretté l’oscillation entre divers traitements du récit : la narratrice présente l’une des dix futures victimes mais, dans un autre chapitre, la relation se fait plus neutre, objective, extérieure ; un chapitre met en lien son personnage et celui du suivant mais pas un autre, etc. Une suite de bonnes idées structurelles qui n’ont pas été systématisées, ce qui pourrait participer de l’exercice de style, de la volonté d’étonner et de se renouveler, au risque d’une impression d’inachèvement.

    MAIS. Passons aux choses sérieuses ! Il faut gratter derrière ce décor en trompe-l’œil, le thriller n’est qu’un récit-cadre (malgré un embryon de suspense final) pour sa matière véritable : une suite de dix portraits (disons même onze avec la narratrice), dix tranches de vie, dix micro-romans donc, qui sont autant d’exercices de style (et donc un beau sujet de réflexion, d’étude pour de jeunes plumes) qui vont nous immerger dans la condition humaine et ses variantes, nous interroger sur la bienveillance et ses limites, la frustration et la difficulté à assumer le bonheur ou les malheurs, la réussite sur la durée, l’interaction avec les autres, le monde :Sylvie%20Godefroid%20-%20photo.jpg

    « Des gens comme vous, des bienveillants de surface, qui vous souciez du réchauffement climatique, des énergies vertes, des phoques en Alaska, de la disparition des ours de Sibérie ou de la naissance d’un petit panda dans votre zoo préféré. Des gens comme vous qui m’avez laissé crever, moi qui étais votre voisine, moi qui habitais votre ville, votre pays. Elle est où, votre compassion quand il s’agit des vôtres ? »

    On songe à cet immense auteur (Baudelaire ?) qui s’adressait à « Toi, hypocrite lecteur ! ». Et me revient cette impression d’une spécificité de Sylvie Godefroid, qui transcende plusieurs de ses livres. Il y a un premier niveau de narration qui semble soft et simple, attractif pour beaucoup de par sa plongée dans l’intime et ses tourments. Mais il y a autre chose, tout autre chose à décrypter, un cri très sombre, quasi philosophique sinon métaphysique, sur la difficulté existentielle de l’Être et ses pulsions destructrices, auto mais altro aussi, si je puis dire. Qui ne sera pas ébranlé, mal à l’aise, plongé dans la remise en question et le doute sera passé à côté de la substantifique moelle de l’opus !

    Et puis il y a le style, très éloigné des critères anglo-saxons de mes prédilections, mais très original, qui semble extrêmement travaillé quand il est naturel chez Sylvie qui parle comme elle écrit, vivant en apnée dans les mots et leurs assemblages, leurs réinventions, du matin jusqu’à la nuit tombante :

    « La vie s’exprime avec éloquence à travers les griffures qui émaillent les vieilles casseroles en fonte. Un éplucheur à la main comme d’autres arborent le glaive, Salomé a traversé son existence en accommodant les restes du frigo aux émotions du moment."

     

    Hope, Sylvie Godefroid, roman, Genèse Editions, Bruxelles.

    Le livre sur le site de Genèse Éditions

     

    Le blog de Philippe Remy-Wilkin

  • POSTICHES ET MÉLANGES par PHILIPPE LEUCKX

    leuckx.jpgUne petite trentaine de pastiches d’auteurs aimés, qui m’ont nourri et me nourrissent.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    21013980_2013061920494141.jpg

    Françoise Sagan

    L'ennui, ici, à la côte, tenait, croyait-elle, à l'absence de fêtes, comme elle pouvait en connaître là-bas, à Paris. De Denis, elle n'avait plus de nouvelles. Sans doute se rappelait-elle la dernière soirée, bien arrosée, trop, où il s'était enhardi à lui serrer la taille. Elle avait été doublement surprise. Par sa témérité, elle en doutait un peu. Par sa constance : ses amies avaient brossé de Denis un portrait très flatteur. Elle passait la main soudain sur sa taille, comme pour retrouver celle de l'homme.

     

     

    0000283256-002.jpg

    Suzanne Prou

    Louise se tenait très droite; dans le vestibule, où la lumière se hasardait, il n'y avait aucune trace de vie, pas même celle du chat qui, d'habitude, trônait sur l'une des marches. La musique de sa vie, alors, dégringolait du silence, comme s'il suffisait qu'elle pensât à toutes ces semaines durant lesquelles la villa prenait vie et densité, et le vestibule résonnait de toutes les rumeurs. Louise alors refusait la détresse du temps, sachant se gorger de l'étreinte dorée d'un vestibule, le soir.

     

     

    260px-Camille_Bourniquel%2C_1997.jpgCamille Bourniquel

    Le large tapis du salon côté jardin, lorsque le soleil l'éclairait à suffisance, avait des éclats d'Orient. Il se souvenait de ce juin qui l'avait apporté ici même, la journée était belle, vraiment, et Ugo n'arrivait plus à l'oublier, tant ce jour-là, cette après-midi éclairante, Suzanne lui avait paru correspondre à sa vie de solitude. Elle marchait presque fière, lorsque tapis déroulé, elle ôta ses talons pour sentir l'ouate nouvelle. Le salon rayonnait d'été, et Suzanne, qu'un bain d'enfance étoilait, s'élevait légère.

     

     

    frenadez1%20copy.jpgDominique Fernandez 

    Je n'ai rien dit encore de la somptueuse floraison des marchés de Noto, à la lumière qui tombe des façades bariolées et baroques, qu'une fin couche d'air d'été festonne à l'envi, et les nombreuses victuailles éclataient sous tous les soleils. Il suffisait de jeter un œil vers les montées, là se niche un bien beau musée qui, à l'étage, vous permet d'emprunter un tout petit balcon de fer forgé qui vous montre tous les toits de Noto. Loin, au-delà des murs éclairés, la fine moulure des montagnes.

     

     

    auteur_1394.jpgFrançoise Lefèvre

    Le cri, en moi, de son absence. Un jet de douleur sous l'épaule. Reviendra-t-il? Je mûris ma confiance dans l'éclat de la souffrance. Je pressens, en appelant à moi à la rescousse le soir où il vint en moi, son retour. Je mettrai ma plus belle robe. Les cheveux défaits. La blondeur que je lui offre, s'il veut de mon cadeau. Il sera de retour. Ta peine, garde-la serrée pour qu'il revienne. Ta souffrance, sauve-la d'un éclair. Tu reviendras. La beauté de ton retour s'aggrave déjà d'un silence. D'attente.

     

     

    Dani%C3%A8le-Sallenave.jpgDanièle Sallenave

    Les rues, ombreuses, partent dans la neige. Je serre mon manteau et je repense à ce que m'a dit, hier, dans la lente venue du soir, H., que j'aime assez voir se détendre, à ces paroles de doute, puisque l'hiver avive ici maintes incertitudes quant à la réalisation de ce projet auquel il tient tant. La ville n'est jamais plus belle qu'en ces séquences nocturnes, balisées des feux qui bordent la Vltava, vers Vyton, vers ce tunnel que j'aime tant et où passent, comme dans un poème d'Hejda, les tramways tardifs.

     

     

    fernando-pessoa.jpgFernando Pessoa

    Décidément, je ne comprendrai jamais Ophelia ni cette attente peureuse qu'elle découvre, le matin ou le soir, quand le bureau se vide de toute lumière. J'ai marché vers elle, empruntant mon trajet favori qui me fait passer, du moins si je ne vais pas jusqu'à Rua Rosa, au moins par notre chère place du Chiado, que les pigeons recueillent dans la matité du jour. J'ai fermé tout à l'heure la fenêtre sur une ombre, était-ce elle? Vers Estrela, le ciel était d'une noirceur de novembre, et les toits quasi mélancoliques, comme ma peine.

     

     

    233619.jpgMarcel Proust

    Des marches, que j'ai comptées, nombreuses jusqu'au porche, plus de trente, tant la structure de l'édifice, entre château et pavillon, offre d'ampleur vers les jardins, vers les beaux sentiers qu'organise la lumière, compacte, grainée de belles particules d'été, je pouvais voir la ville, comme je ne l'avais jamais perçue, quoique la saison fût déjà d'ombre, mais il y avait, tout autour, dans l'aire aiguë de ma vision, l'étendue même d'un souvenir que les seuls grains préservent de l'oubli.

     

     

    AVT_Pier-Paolo-Pasolini_8137.jpegPier Paolo Pasolini

    Le Tibre, de cet après-midi-là, semblait une surface jaunie de reflets. Le gamin, dans l'herbe, s'amusait à dégommer un pan de terre aride. Pour rien, il jetait les poussières vers les berges, tuant le temps. Federico calmait ainsi son impatience et sa fièvre. Franco lui avait battu froid, la veille, à Portese. et il n'arrivait pas à oublier cette blessure. De rage, il enlevait des touffes de terre. il plongeait ses poings comme un enfant qui s'encolère pour un peu. Le Tibre, calme, posait sur la ville un faux miroir jauni.

     

     

    AVT_Pavese-Cesare_946.jpegCesare Pavese

    La rue devenait pour C. l'antre même de sa mémoire heureuse. elle retrouvait tout, ses jeunes années, les façades écaillées, même la rue des Orphelins lui semblait telle que son souvenir la figurait, avec ses étroits trottoirs de pavés, avec ses franges de papiers défraîchis le long des caniveaux. Mais devait-elle sentir alors que tout compte fait il valait mieux négliger ces pensées-là, puisqu'elle n'y était plus, puisque les années étaient venues s'ajouter soudain et elle ne s'y voyait plus, tout simplement.

     

     

    Claude_Louis_Combet.jpgClaude Louis-Combet

    Dans la moiteur fauve de son corsage, ombre du désir, flanelle écornée des doigts qui s'empressent à toucher la peau, le garçon hésitait à insérer la paume, seulement la paume. Le souffle chaud altérait peut-être son impatience, quoiqu'il faiblît subitement, doigts posés sur le liséré du décolleté que son regard convoitait, interdit certes, mais tellement tentant dans la chaleur de la chambre. Le membre grossi explosait sous la toile et il se répandit en petits jets chauds.

     

     

    Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna

    La vitre et la douceur de ce Tibre

    Jaune retiens donc cette chance

    Quelle joie de le voir surgir

    Soudain de la plage

    T'éblouit son regard

    Qui ne te regarde point

    Mais s'évente vers la mer.

     

    Dietro la vetrina e la dolcezza del Tevere

    Giallo prendi dunque quella fortuna

    Quale gioia vederlo passare

    Dalla spiaggia improvvisamente

    Ti abbaglia il suo sguardo

    Che non ti guarda

    Ma se ne va verso il mare

    (trad. R. de Ceccatty ce 22/11/17)

     

     

    38752.HR.jpgRené de Ceccatty

    L'ami qui m'avait si bien accueilli, vint donc me chercher à la gare de M., lorsque ce voyage me ramena à Sète, la saison durant laquelle ma mère, très affaiblie, convint, avec mon frère resté à Paris, d'une petite fête, sans doute la dernière à laquelle elle assista en toute conscience. Les yeux brouillés, je revoyais défiler toutes mes années d'enfance, mes retours aux Figuiers, pour la voir, lui apporter quelque bonne nouvelle de mon 14e. "Quitte donc un peu ton refuge d'écriture, vieux solitaire" semblaient dire ses beaux yeux bleus.

     

     

    CURVERS_Alexis.GIFAlexis Curvers

    Rome splendide déroulait ses fastes, et notre belle marquise, en robe à falbalas bleu tendre, glissait comme un cygne sur le paysage de ce jour-là. La Via Veneto, qui n'était pas encore le fruit de ces paparazzi funestes, semblait grouiller de toutes les fêtes, comme une vasque de fruits qui gorgés de lumière et de saveur éclatent en tous sens. J'aurais voulu rester un peu plus longtemps mais G. s'impatientait. J'avais déjà trop couru les rues de Rome, les derniers jours, et je craignais qu'elle ne me fît mauvais accueil.

     

     

    738_350120418-photo.jpgBertrand Visage

    Les jours de Catane éblouissent jusqu'aux places trop vite parcourues. La fièvre portait Angélique vers les barques, et, Massimo revenait avec un lourd panier de sardines bleutées. Ce jour-là, l'enfant grandi à la lumière des vieilles portes palermitaines découvrait la splendeur de la lumière de mer, comme jamais. "Lica! Lica'", c'était l'appel de l'eau, lorsqu'enfant, la nonna lui contait, assise face aux Quattro Santi, en jetant un œil vers le libraire, les beautés de l'océan, pour elle un total mystère. Lica avait quatre, cinq ans.

     

     

    AVT_Elsa-Morante_2577.jpegElsa Morante

    Via Bodoni, les Allemands trouvèrent au 102, derrière la cour intérieure, dans une petite remise, des armes que les résistants avaient planquées, et qu'un gars de San Lorenzo avait convoyées de nuit. J'avais froid et le petit avait du mal à trouver un peu de chaleur en ce décembre 43. On manquait de tout, de lait, de pain, de fruits crus, de charbon, de bois. Des volets verts, au premier étage, où j'avais trouvé refuge grâce à un ami de Campo Verano, je regardais l'hiver romain, la débandade...

     

     

    525aef0d8111a75c5a4b9dd18b70fcc7.jpgHector Bianciotti

    La petite du café me regarde longuement. Elle sait que je n'habite pas très loin, cour Meslay, que je viens souvent ici, chez sa mère, siroter un café, que son père me voit d'un air sombre, malveillant. C'est une gamine aux yeux intenses, plus âgée que son âge, plus mature, qui scrute invariablement tout passage, et qui, de plonger ainsi dans l'intériorité des êtres, décèle une sorte de sagesse populaire, mutine et salutaire. Elle porte en ses yeux une lente tristesse que chaque coup d'œil exacerbe.

     

     

    260px-Jean-No%C3%ABl_Schifano_-_Com%C3%A9die_du_Livre_2010_-_P1390835.jpgJean-Noël Schifano

    Le prince au visage couperosé, vêtu de chausses brodées vert émeraude, attendait dans l'air vespéral des sbires encapuchonnés. Sa belle, aux longs cheveux poudrés, languissait sur le lit laissé ouvert, la main caressant sa belle poitrine nue, dans l'effort du désir suspendu; elle guettait la braguette du prince, gonflée comme un sac de pierres précieuses, une baudruche de velours soyeux pour ses yeux, pour ses mains, tendres linges tendus comme un arc bandé à mort.

     

     

    Jean-No%C3%ABl-Pancrazi.jpgJean-Noël Pancrazi

    Ce soir-là, dans les jardins de la villa Cassia, embaumés de seringa et de vieilles roses, j'attendais, le cœur battant, derrière un banc, la venue de mon ami Henri. Nous avions convenu, la veille, haletant sur le rivage, de nous voir, ici, en secret, tant de vilaines rumeurs, tout autour, dans le quartier des Roussettes, nous épinglaient tous deux dans des termes d'oiseaux moqueurs, pas piqués des vers, où les "sales pédés" et autres "tapettes roses" nous blessaient à vif, nous avec nos quinze ans de fraîcheur anéantie, usée par le mal.

     

     

    beck_beatrix.jpgBeatrix Beck 

    Marthe Calempion n'avait jamais été belle. Elle portait le postérieur haut et ça faisait irrésistiblement rire la troupe d'élèves. Mais elle avait ce quelque chose fleuri, ce sourire en bec de merle, et sa langue, pointue qui titillait le verbe. je l'aimais comme une sœur. Une sœur délurée; mais bien une soeurette pas mal fagotée quand elle voulait. Une manière de petite femme qui accroche le regard des mâles qui scrutent le moindre derrière. Salauds, va!

     

     

    AVT_Nicole-Avril_9007.jpegNicole Avril 

    Ma mère, à Bordeaux, après Lyon, après Paris, c'était pour mon père, pour moi, une histoire nouvelle. Elle avait vieilli, et les voyages, en avril ou pas, lui pesaient. Je me souvenais, avec acuité, de l'époque des "jardins de mon père", quand elle chicanait mes coiffures, m'habillait comme une poupée, ne supportant guère que je ne fusse à son image, au miroir de sa beauté, de son maquillage, tirée à quatre épingles, impeccable. Maman avait changé, vieilli, et c'est avec émotion que je lui retrouvais une inflexion de voix, d'il y a longtemps.

     

    AVT_Patrick-Modiano_1704.jpgPatrick Modiano 

    De ces vagabondages dans ces rues provinciales, que je savais pour y avoir traîné avec quelque copain du "Matelot bleu", vers la fin des années 50, après une fugue qui m'avait éloigné de la maison des parents à Jouy-en-Josas, il me restait une impression bizarre et insolite de découverte, à côté d'une sensation de "déjà vu", comme si les deux coexistaient et me mettaient à l'épreuve du temps. Le "Matelot bleu" nous accueillait : ah! l'odeur du zinc où Josiane et Marc me servaient, sachant toutefois que c'était interdit, un alcool fort.

     

    220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgFrancis Carco 

    Gilberte tapinait depuis un long moment, à la Chapelle. Elle avait mis sur elle sa petite veste rouge, et de loin, c'était comme une tache, une belle tache de couleur au faubourg. Elle commençait d'avoir froid, forcé, elle ne portait que des bas et les petites boucles des jarretelles l'agaçaient. Il était long à revenir, César. Elle ne s'empêchait pas de le répéter à part elle, comme pour se réchauffer. Son cœur battait. Elle se frottait les doigts avec force pour se donner un peu de chaleur.

     

     

    AVT_Jean-Giono_8794.jpgJean Giono 

    Eusèbe dépasse les trois maisons. Le vent lui fait signe, puis repart .Il a donné du foin à la mule. Le soir descend vite vers les feuillages. La Baïse n'est pas bien vaillante, elle est près de vêler. Qui sera là pour l'aider? Tout en marchant, il remâche deux ou trois pensées fort agricoles. Le chien et le loup sont à présents descendus et c'est l'heure d'épaules creuses. Il se fatigue. Le soir est venu sans poser sa main sur le ventre d'Eusèbe, comme pour dire "Tu as faim, grand veau?"

     

     

    Pascal-Quignard-4.jpgPascal Quignard 

    Beaume arriva à Rome, le soir de la Sainte Marthe. Il s'était enquis, par lettre, du voyage prochain, vers le sud. Le portrait que Baglione lui avait promis, sur fond de paysage romain, ne venait pas, et son dépit devenait plus aigu, plus âcre. Beaume n'enviait plus ses années. Le meilleur, derrière lui, lui faisait le présent insupportable, comme une convulsion. Beaume regrettait ses vingt ans, comme on se désole d'avoir perdu une femme qui vous fait jouir. Le soir tombait quand il se réveilla d'une songerie un brin classieuse. Il était vieux.

     

     

    AVT_Pascal-Laine_1579.jpegPascal Lainé

    Cet animal-là avait du coq le jabot, le côté ronflant qui gargouille, le buste à l'avant - comme Proust -, ce Béligné-là, ce de quelque chose savait à quoi appartenir et le faisait sentir. il était du gratin.

    Rainette, elle, ne venait de rien, n'était rien. Sa mère, mercière ou crémière selon l'âge, serveuse "à votre service", s'agenouillait devant tout le monde : elle avait passé l'âge de faire des manières, elle faisait cela naturellement.

    De Béligné pompeux fréquentait Richelieu et son Ecole des Chartes, à deux pas des restaurants japoniais qui fleurissaient tout autour. Les gens ne mangeaient plus français mais des espèces de petites sauterelles ou de poissons.

     

     

    823358-isa0088485jpg.jpg?modified_at=1446574666&width=975Mathias Enard 

    J'en arrive à l'hypothèse la plus plausible, la moins spécieuse : le docteur, en prenant le train pour Milan, sachant que le trajet prendrait jusqu'au lendemain matin, n'avait pas imaginé que, pendant ce temps, les zonards qui le poursuivaient auraient le temps d'atterrir à Turin ou en voiture de rejoindre Pavie, mais se préparait à l'inéluctable, puisque, dans sa valise, il avait placé entre deux chemises étonnamment repassées, au carré s'il s'était agi de draps de lits, le message chiffré que Dom lui avait glissé à la gare d'Hambourg, petit papier informe, avec 7 codes, pas plus, entre deux trains, juste le temps de l'empocher vite fait bien fait au fond de sa gabardine.

     

     

    Philippe L., ce 22 novembre 2017.

    pour René de C., Éric A., Dominique S., David B. , Françoise L. et Bertrand V.

     

     

  • LE SOURIRE DE RODIN de GAËTAN FAUCER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    image.html?app=NE&idImage=278627&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4La pièce nouvelle de Faucer joue de la machination et du code dual pour semer le doute dans la lecture.

    Les deux personnages féminins Pauline et Gina arpentent une maison médicale et taillent chaque jour quelque bavette apparemment bienfaitrice. Mais tout se corse très vite dans cet univers mâtiné de sous-entendus, d'incertains sentiments...

    L'oeuvre de Rodin, l'univers d'un film à tourner, la profondeur psychologique et une atmosphère glauque fournissent les atouts de cette dramatique en quatre scènes. 

    Le lecteur est assuré d'être mené par le bout du nez et il va de surprise en surprise.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

    Le dramaturge, né en 1975, auteur d'une bonne quinzaine de pièces publiées, devrait dès l'instant se mettre en quête d'un nouveau trio pour porter à la scène ce texte maléfique : deux comédiennes, un metteur en scène. Il ne devrait pas beaucoup attendre.

     

    Gaëtan Faucer, Le Sourire de Rodin, Ed. Spinelle, 2017, 62p., 12€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Gaëtan Faucer sur Babelio