LES BELLES PHRASES

  • L'IMPéRATIF N°1

    limperatif-couverture-1.jpgIl est encore temps de se procurer le N°1 de L'IMPéRATIF (jusqu'au 6 mai) chez tous les bons marchands de journaux et magazines de France et de Belgique. Au prix de seulement 6 euros.

    Après un édito enlevé et engageant de Jacques Flament pour remettre la culture au centre de notre vie ("la vie ne reprend son sens qu'avec les forces de l'esprit, le savoir"), on peut lire des interviews au long cours (comme on en lit peu; j'ai pensé aux premiers numéros des Inrocks dans les années 80) qui nous plongent au sein d'une démarche artistique avec du fond et du recul.
    Au sommaire de ce numéro 1, des écrivains: Didier DAENINCKX (pas tendre avec l'univers du polar), Pierrette FLEUTIAUX et Catherine CUSSET. Un cinéaste (celui notamment de Joyeux Noël, L'affaire Farewell, En mai fais ce qu'il te plait): Christian CARION. Un auteur-compositeur interprète: DOMINIQUE A. Un directeur de théâtre: Christophe RAUCK. Un artiste performer: Olivier DE SAGAZAN. Et un dossier sur la connaissance au temps des nouvelles technologies qui pose la question: "Pourquoi apprendre à l'ère de Google?" par Sonia Bressler.
    Le tout traversé d'"effervescences impératives", des coups de coeur touchant tous les domaines de l'activité artistique du moment.
    Le prochain numéro du trimestriel (avec Guy BEDOS) est prévu pour juin.

    E.A.

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    EN SAVOIR PLUS SUR L'IMPéRATIF

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  • IZOARD, JACQUES, POÈTE BELGE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    apprenais-e-cc-81crire-e-cc-82tre-anthologie-jacques-izoard-56e6c87397790.jpgDe 1962 à 2008 (année de sa mort en juillet), le poète, né Delmotte, a publié une soixantaine de recueils de poésie.

    De cette matière abondante, tôt reconnue, tôt primée, Gérald Purnelle de l'ULG et du Journal des Poètes a extrait nombre de poèmes significatifs pour constituer "J'apprenais à écrire, à être", cette anthologie de 272 pages, qui vient de paraître dans la collection patrimoniale "espace nord".

    Une longue postface éclaire l'anthologie : marques biographiques, lecture signifiante des thèmes et des formes, impact du poète sur la génération suivante etc.

    La féconde parution sert, je crois, d'abord les prestiges esthétiques d'un poète économe, qui, la plupart du temps, s'est servi des formes très brèves (du quintil au huitain) pour dire son monde. Et quel monde!

    René de Ceccatty n'a pu s'empêcher, il y a quelques jours, présentant Sandro Penna dans "Les Lettres françaises", de citer dans les parages de l'auteur de "Une ardente solitude", cet "immense poète belge", dont il a accompagné, il y a cinq ans, l'édition de "La poudrière et autres poèmes", par une préface éclairante à un choix (déjà) de poèmes révélateurs d'un univers d'enfance et de mystère.

    Puisque, il est vrai, Izoard, à l'instar de quelques-uns, rares, Supervielle (un de ses maîtres), Fargue, Cadou, Jacob, Penna cité supra, Falaise, réussit à inviter au coeur de ses textes poétiques, l'enfance avec ses abris, ses fantasmes, ses peurs, ses miracles, ses prodiges ordinaires ou autres beaux mystères.

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    La perfection condensée de ces textes émerveille : en si peu de mots, affranchir les bleus de l'enfance, les dire, les heurter, les affronter dans une langue elliptique, énumérative, ponctuée, et harmonieuse cependant. L'érotisme, le sexe, le toucher de la langue et des corps, les blessures et les beautés intimes émergent, et s'il fallait une confrontation esthétique majeure, Izoard fait terriblement penser par le flux des images et leur originalité "élémentaire" à ce que Tarkovski crée par ses images de lait, de brume, de ciel voilé ou encore de matières vitreuses, presque irréelles à force d'éclater de réalité! Un même sentiment d'univers "sensationniste" : les premières impressions et sensations d'enfance.

    Bashô, Ozu ne sont pas loin ni de l'un ni de l'autre.

    De l'auteur, qui fut sans doute l'un des plus grands avec Chavée, Périer, Elskamp, Verhaeren, Schmitz, voici quelques vers :

    "Je ne sais rien de l'ombre

    aux ciseaux égorgés" (p.35)

    "Se caresser soi-même

    et tout est dit :

    le buis frôle un oiseau,

    le jardin détient

    l'arôme et l'écume;

    la maison, l'oeil-de-boeuf

    ont juré le mutisme" (p.161)

    "Ecoute! Je n'entends rien.

    Le coeur est silencieux;

    je l'ignore, il feint

    de ne pas me voir" (p.190)

    "L'eau charrie les paroles

    des bavards et des sourds" (p.125)

    "Et tout tremble soudain :

    d'où vient la maison nue

    et que sont ces doigts gourds?" (p.205)

    Une précieuse édition, qui ne fera que des heureux.

     

    Jacques IZOARD, J’apprenais à écrire, à être, anthologie, Espace Nord, 2016, 272p., 9€.

    Le livre sur le site d'Espace Nord

    JACQUES IZOARD par Yves Namur pour le Service du Livre Luxembourgeois 

     

  • LES GANTS DE TOILETTE et autres textes décrassants

    Les gants de toilette

    Cet homme portait des gants de toilette et lavait en permanence. Les femmes et les enfants d’abord. Les musées et les ministères ensuite. Les corps de ses contemporains comme les corps de bâtiments. La neige et la Lune. L’étoile de mer et la Terre. L’hiver et le sale et l’humide. Le désert et le sable et le sec. Il lavait tout et depuis toujours.

    Il avait si bien nettoyé le Big Bang qu’on peinait depuis à en retrouver des traces.

     

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    Les fruits détendus

    Lorsque cette femme était en état de désir, elle faisait mûrir des fruits sur sa peau: prunes, melons, mûres, ananas, fraises, tomates, cerises, et j’en passe.

    Il fallait s’empresser de les cueillir avant qu’elle ne jouisse.

     

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    Le tournis

    En tournant sur lui-même, cet homme fut pris de vertige. En se regardant le nombril, il fut pris de vanité. On eut du mal à le remettre sur les rails d’autant plus qu’il avait horreur du train où vont les choses.

     

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    Les reflets

    Après s'être mirée, elle laissait traîner tous ses reflets. Dans la machine à laver, toutes les vues se mélangeaient pour donner d'elle une bien mauvaise image.

     

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    Le vomi

    Cet homme vomissait plus de liquide qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à mourir. Ce feu vomissait plus de fumée que de flammes; il ne tarda pas à s’éteindre. Cet écrivain vomissait plus de livres qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à devenir célèbre.

     

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    Peintures  de Gustabe Caillebotte

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 30

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

    ÉPISODE 30

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    Il aurait voulu être, là-bas en Malaisie, auprès de Jeah pour tirer la charrue quand elle n’avait même plus les moyens de louer un bœuf pour assumer cette tâche surhumaine et que son mari handicapé se lamentait de voir sa femme travailler comme une bête pour récolter les quelques grains de riz qui nourriraient la famille toute entière. Il était convaincu qu’il aurait su trouver le moyen de cultiver cette rizière efficacement pour qu’elle produise de quoi assurer la subsistance de cette famille et investir dans une parcelle plus grande pour améliorer le sort de ces pauvres gens que tout accablait.

    Il aurait voulu empailler des rêves avec Cam-ngaï, en Thaïlande, et partir avec lui à la recherche de son ami l’éléphant que le propriétaire avait vendu sans se préoccuper de la relation que le jeune homme avait établie avec le pachyderme. Il aurait retrouvé la bête et fait en sorte qu’elle ne quitte plus son jeune ami cornac mais aussi, quand il en avait le temps, empailleur de rêves.

    Il aurait voulu être aux côté de Taslima Nasreen, en 1990, quand les émeutes religieuses déchiraient le Bangladesh et qu’elle proclamait haut et fort, à la barbe des Barbus, que l’intolérance religieuse était insupportable et qu’elle n’était pas acceptable dans un pays où le peuple s’était battu pour installer une véritable démocratie. Il aurait voulu la protéger contre les intégristes qui menaçaient sa vie parce qu’elle voulait un état laïc respectueux de chacun et notamment des femmes qui sont toujours les premières victimes des intolérances, notamment des intolérances religieuses.

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    Mais, il était, à Singapour, avec Catherine Lim qui lui avait proposé un beau voyage imaginaire à la rencontre de ses ancêtres chinois. Il avait accepté de l’accompagner dans ce rêve, cette aventure plutôt, au cours de laquelle elle lui raconterait la vie de la petite Han, jeune ville vendue à un riche propriétaire pour devenir servante, qui était tombée amoureuse du jeune maître et qui avait manigancé bien des intrigues pour que celui-ci lui demeure fidèle et repousse la fille du riche mandarin que son père lui destinait après une âpre négociation avec le géniteur de la belle fortunée. Et, de cette lutte, avait résulté l’exode pour celle qui n’était pas née pour être maîtresse mais seulement servante. Sa fierté l’avait alors emportée sur les flots, vers une autre terre où elle pourrait avoir une autre vie. Et c’est ainsi que Catherine était maintenant Singapourienne, mais Chinoise d’origine et de cœur. Elle n’avait jamais oublié la petite Han dressée sur les ergots de sa fierté pour défier la Chine séculaire et qui avait préféré l’exil à la capitulation. Mais il se demanda tout de même s’il ne mélangeait pas un peu l’histoire de Catherine Lim ave celle Chiew-Siah Tei, la petite cabane aux poissons sauteurs. Probablement que l’intrigue était plus belle et plus excitante en mêlant les deux aventures, c’est certainement ce que l’ordonnanceur des rêves avait dû penser.

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    Cette longue méditation l’avait accompagné pendant quelques heures à la suite de sa visite au café et il ne reprit contact avec la réalité qu’à l’heure où il était devenu nécessaire de se préoccuper de son repas du soir. Formalité qu’il expédierait bien vite même s’il aimait toujours manger un bon petit casse-croûte pour apaiser son estomac revendicatif et profiter de l’occasion pour boire un verre de vin, vidé d’une bouteille ouverte depuis deux jours déjà. Comme il buvait peu, il ne buvait jamais de vin de table, seulement des bons vins qu’il se procurait toujours auprès des producteurs à travers plusieurs réseaux qu’il avait développés, depuis de nombreuses années, suite à moult opportunités qu’on lui avait proposées tant dans son travail que dans ses amitiés et ses activités de loisirs.

    Il alluma la télévision pour regarder les informations sportives qu’il suivait encore un peu malgré les débordements que la médiatisation avait générés dans les pratiques professionnelles : dopage, inflation galopante des salaires et primes, blanchiment d’argent, etc…, toutes sortes de pratiques peu recommandables et bien peu éducatives malgré ce que disaient régulièrement les instances dirigeantes, elles aussi intéressées par ce brassage d’argent pas toujours très clair. Ca l’agaçait fortement tout ce dévoiement du sport qui restait tout de même un excellent moyen de canaliser l’énergie des jeunes dans un cadre, en général, structuré et organisé où ils pouvaient apprendre la vie en groupe, la nécessité de faire des efforts pour triompher mais aussi de savoir accepter l’échec quand l’autre est supérieur. Cela était désormais un vieux rêve qui perdait chaque jour de plus en plus de son sens et de sa réalité.

    Il éteignit bien vite le récepteur, une présentatrice – le sport avait adopté la mode qui avait si bien réussi avec la présentation de la météo dans les temps préhistoriques de la télévision – qui s’efforçait de monter en épingle une puérile rivalité entre deux sportifs renommés pour convaincre les gogos que c’était réellement l’affaire du siècle et que l’avenir du sport en dépendait. Mais comment supporter de telles manigances et sombrer dans de si lamentables combines destinées seulement à doper un audimat essoufflé pour sauver une émission en danger ? C’était le pain quotidien de bien des émissions qui gigotaient dans tous l’espace médiatique comme un noyé s’agite avec désespoir dans l’eau qui l’aspire vers le fonds. Dans les deux cas, l’échéance est souvent la même.

    Il se dirigea donc vers sa pile de livres et en extirpa ceux qu’il avait acquis lors du dernier Salon du livre de Paris – une douzaine environ - sur le stand consacré à la littérature de l’Océanie où il avait passé un bon moment avec quelques auteurs qui avaient accepté de lui dédicacer leur livre. Il les étala sur la table de son salon et contempla les reliures et les illustrations figurant sur la couverture tout en évitant de les retourner pour ne pas être tenté de lire la quatrième de couverture ; il n’aimait pas qu’on lui raconte l’histoire avant qu’il la découvre lui-même et qu’il puisse, ainsi, suivre le cheminement de l’auteur sans l’assistance d’un secrétaire de rédaction chargé d’écrire pour faire vendre le livre et non pour en faciliter la compréhension et l’accès. Il mit de côté deux livres qu’il avait envie de lire assez rapidement, celui dédicacé par Chantal T. Spitz, auteur du premier roman polynésien, selon la promotion de l’éditeur qu’il avait lue sur le stand du salon, et un autre de Nicolas Kurtovitch, Néo-Calédonien d’origine européenne. Il n’hésita pas très longtemps, il voulait lire ces deux livres rapidement car il avait eu l’occasion d’échanger quelques mots avec ces deux auteurs avec lesquels il avait évoqué les difficultés qu’ils rencontraient pour éditer leurs œuvres en métropole. La littérature du Pacifique est encore considérée, en métropole, comme une littérature étrangère et même moins que certaines qui bénéficient du travail assidu et efficace de maisons d’édition spécialisées qui les vulgarisent largement.

    Il avait déjà lu quelques livres intéressants venus de ces régions où l’oralité a souvent perduré longtemps avant que l’écrit s’impose avec l’arrivée des migrants européens. Il avait souffert et triomphé avec le peuple indigène, chassé par les Espagnols, qui avait dû effectuer une longue migration à travers les Philippines pour trouver un nouveau territoire où il avait pu s’installer, travailler durement et finalement prospérer suffisamment pour y vivre décemment et inspirer à Francisco Sionil José l’un de ses grands romans : Po-on. Qui hélas ne suffira certainement pas pour qu’on lui décerne un jour le Prix Nobel de littérature, il y a trop longtemps qu’il est cité parmi les favoris et son âge commence à être un réel handicap.

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    Il avait aussi rêvé, immergé dans les bleus qui nuaient à l’infini à la surface d’un lagon des Samoa, avec la petite fille que Sia Figiel laissait s’ébattre dans le cercle de la lune. Un grand moment de tendresse, de poésie, malgré le malheur qui finit souvent par rattraper, injustement, même les plus innocents. Quels beaux moments de lecture et quelles belles évasions il s’était octroyés dans des îles qu’il n’avait jamais vues mais qu’il était tout à fait capable de construire dans son imagination fertile et assoiffée de nouvelles images.

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    Il voulait donc lire rapidement ces deux livres pour retrouver ces paysages enchanteurs qui, il lui semblait, devait rendre la misère moins misérable et la vie plus supportable. Il irait peut-être un jour rejoindre Chantal T. Spitz sur son ilot enchanté et Nicolas Kurtovitch sur le Caillou mais il était sûr qu’il les retrouverait très rapidement, après ses lectures, dans l’une de ses expéditions oniriques, et qu’ils tailleraient prochainement une belle bavette, allongés sur le sable blanc après avoir rendu une petite visite aux requins inoffensifs qui les avaient accompagnés dans leur baignade du soir, juste avant le coucher du soleil quand la température ambiante est supportable et que l’eau est plus douce que le liquide amniotique dans le ventre de la mère.

    Ce voyage dans le monde en bleu à la découverte de toutes les nuances que la nature propose entre le ciel et l’eau des ces îles et lagons, lui avait remémoré que le printemps approchait et qu’il y aurait bientôt de belles journées pour faire de belles balades sous le doux soleil d’équinoxe. Il se sentit tout à coup revigoré, plein d’entrain et prêt à partir à la conquête de mondes qu’il n’avait encore jamais imaginés ni même rêvés. Il pourrait ainsi visiter des îles réputées peu accueillantes où la nature était encore plus virulente que la faune et où les hommes n’étaient pas non plus toujours très chaleureux mais ça il ne le pensait nullement ; il se souvenait seulement qu’Ananta Toer Pramodeya avait rencontré des gens qui sombraient trop facilement dans la corruption entraînant tout un pays dans un système préjudiciable pour chacun et que Luis Cardoso avait dû fuir devant des gens armés qui voulaient couper en deux son île natale, pourtant paradisiaque.

    Oui, décidément, il fallait qu’il lise rapidement ces deux livres qui lui promettaient des aventures magiques dans le monde ultramarin où il était capable de construire les plus beaux décors pour accueillir ses merveilleuses escapades. Il s’installa donc confortablement dans son fauteuil rituel – celui dans lequel il était le mieux installé pour célébrer les lectures qu’il dégustait à l’avance – avec un bon café à portée de main. Et il embarqua pour la Polynésie, pour une île dont même la façon dont l’auteur la qualifiait, ne le dissuadait pas d’entreprendre cette traversée au long cours, ce voyage vers l’Île aux rêves écrasés. Il était sûr que ce livre n’écraserait pas le sien et même qu’avant de l’avoir refermé, il aurait déjà échafaudé un songe digne des plus belles fééries, peuplé de sublimes vahinés parfumées des arômes secrétés par tous les pores de ces terres enchantées, et vêtues des fils arachnéens que seuls les insectes de ces lieux savaient tisser.

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    Mais son café ne suffit à le tenir en éveil, ses yeux n’eurent même pas le temps de l’emmener dans le paradis qu’il avait choisi pour terminer sa soirée, il était déjà parti pour une autre destination, le sommeil l’avait saisi et il dérivait à la surface des eaux sableuses qui, en fait n’étaient plus qu’un mirage rouge, il était au cœur de l’Australie, au cœur du désert le plus désert de la planète, dans la fournaise la plus brûlante que le soleil pouvait projeter sur terre. Il avait échu dans ces lieux inhospitaliers en voulant rechercher un de ses anciens amis que Kenneth Cook avait croisé dans les environs d’Alice Springs lors d’un périple dans le bush. C’était un ami qu’il avait connu quand ils enseignaient, tous les deux, à Sydney dans une école fréquentée surtout par des enfants de familles les moins nanties.

    Il avait entrepris ce voyage avec un vieux pick up qu’il avait acheté à un aborigène qui avait besoin d‘argent pour faire la fête en ville, il était convaincu de retrouver son ami dans le petit bourg où li enseignait désormais au cœur du bush pour gagner nettement plus d’argent qu’en ville. Mais son voyage avait vite tourné à la catastrophe, son véhicule était encore plus âgé qu’il ne l’avait cru a priori et il était tombé en panne sans espoir de trouver les pièces défectueuses, dans des délais raisonnables, au cœur de ces régions désertiques où seuls des camions grands comme des immeubles agitaient, épisodiquement, la solitude ambiante. Il avait ainsi voyagé dans ces immeubles sur roues, bu avec des chauffeurs déjantés, dormi dans des motels infâmes et joué le reste de son fric dans de misérables tripots qui n’accueillaient que des routiers en mal de compagnie, quelques indigènes de passage, des aventuriers ou des épaves fossilisées accrochées à leur bouteille comme des tiques à la peau d’un chien abandonné.

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  • LES LIÈVRES DE JADE + SYMPA

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Dans mes dernières lectures figuraient ces deux textes qui n’ont rien en commun, l’un ayant été publié au creux de l’hiver et l’autre au début du printemps je les ai lus au cours de la même semaine. Celui apporté par le père Noël a été édité par les Jacques Flament Editions, c’est un recueil de poésie en prose écrit, à quatre mains, par Eric Allard et Denys-Louis Colaux : « Les lièvres de jade », l’autre est un recueil de textes courts satiriques publié chez Le Dilettante par Alain Schifres : « Sympa ».

     

     

    image2231.jpgLES LIÈVRES DE JADE

    Denys Louis COLAUX & Éric ALLARD

    Jacques Flament Editions

    Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.

    La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite fait penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?

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    Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes qu’il dessine ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

    « C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

    Comme un marin qu’on attend plus ».

    Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme éternel idéal féminin source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de styles et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

    « Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament 

    Le livre sur le site Critlib.com

     

    9782842638733.jpgSYMPA 

    Alain SCHIFRES

    Le Dilettante

    Je ne serai peut-être pas très objectif en commentant ce livre car je partage l’agacement et la plupart des remarques que l’auteur a explicitées dans plus de trente textes courts, au sujet de l’évolution de notre langage, de notre mode de penser et de réflexion et de notre comportement. Je le suis sans aucune réserve quand il déclare que « Les mots n’ont plus de sens dans ce pays », on en use sans aucune connaissance de leur sens réel, on leur fait dire n’importe quoi, ils deviennent interchangeables au gré des locuteurs, de leur jargon et de leur culture. Plus les médias sont nombreux plus l’information est standardisée, formatée, plus la pensée est unique. Il suffit de voir comment une vidéo d’une incommensurable banalité peut-être vue des millions de fois en seul jour. Désormais, la formule fait office de discours, l’adjectif (ou l’anglicisme nébuleux) à la mode qualifie tout et n’importe quoi, tout ce qui est in devient cool, tout ce qui est chômage est à résorber, il suffit de répéter sans cesse les mêmes mots pour convaincre les foules mais, il y a un problème, ces formules et ces mots ne sont pas souvent compris de la même façon ce qui fait que chacun a compris ce qu’il veut bien comprendre. Et, ainsi, on construit des clichés, des lieux communs, des idées toute faites qui sont absolument sans aucun fondement. On n’hésitera pas à vous persuader que le vin n’est pas de l’alcool, qu’une flûte est une coupe de champagne, etc.…0922bfd7e23a6c94383038363430323933353733.jpg

    Ce langage minimum fondé sur un vocabulaire approximatif contribue fortement à construire des belles idées destinées à satisfaire nos égos, à taire nos éventuelles culpabilités, et à calmer nos angoisses. Elles peuvent aussi, a contrario, alimenter de sordides rumeurs, ou répandre de fausses vérités tout justes bonnes à jeter le doute et même parfois l’angoisse dans l’esprit des populations bien crédules. L’information en continu demande matière, matière qui se niche dans les fameux marronniers qui fleurissent en toute saison : la rentrée scolaire, la Toussaint, le 11 novembre, et toutes les fêtes, tous les événements qui chaque année jalonnent notre calendrier. L’événement peut-être aussi soudain, brutal, violent… et il faut tout savoir très vite, avant les autres, même si on ne sait absolument rien il faut dire quelque chose, le faire dire à des experts ou à des témoins qui n’ont rien vu. Les chaînes de télévision d’information en continu ont inventé l’information sans information, la question contenant la réponse, l’événement inexistant, l’art de faire du vent dans le vide.

    Et ainsi par le bouche-à-oreilles, la télé rabâcheuse, les fameux réseaux sociaux, le mythique Internet, …, se transmettent de nouvelles vérités, très virtuelles, qui constituent un socle de croyances aussi irréfutables que le dogme de n’importe quelle religion. Rien ne sera plus comme avant où seuls le journal et la radio détenaient le pouvoir de fabriquer la vérité. Nous aurons beau en appeler au bon sens, aux Français, aux Françaises, aux grand’mères, aux quadras, aux mousquetaires ou Mousquetaires, aux voisins, aux bêtes politiques, aux ténors du barreau, ce sont tous là clichés qui viennent combler aisément la déficience langagière de ceux qui ont pour mission de transmettre l’information premier vecteur du savoir populaire. Même les séries télévisées sont atteintes par les stéréotypes, les mêmes formules reviennent régulièrement sur les mêmes images habitées par les mêmes personnages.

    Sympa ce livre l’est comme tout ce qu’on ne sait pas qualifier justement ou tout ce que l’on ne veut pas évoquer avec les mots que l’on pense réellement. Voilà ! Un livre sympa ! LOL ! Et tout est dit, il suffit de lire le catalogue dressé avec malice par Alain Schifres pour s’en convaincre.

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

  • LE MUSÉE DE LA PISCINE

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    Il est une piscine en ville dévolue à l’art en immersion. On y accède en plongeant après enfilé la combinaison en néoprène, porté le masque et la bouteille à oxygène. Et emporté accessoirement l’autoguide waterproof. Les œuvres sont exposées à des profondeurs variables dans des caissons évidemment étanches. Gardées aux quatre coins du fond des salles d’eau par des scaphandriers aussi muets que des carpes.

    Il peut s’agir de peintures comme de vraies boîtes de conserve. De montres fluides ou d'horloges molles. De photographies sous-marines ou de sculputres hyperréalistes d'hommes grenouilles. Voire d'aquariums. Auquel cas il y a effet de mise en abyme et jeu sur la visibilité.

    On a beaucoup rétorqué au commissaire d’exposition, plongeur émérite, lors de son ouverture que ce nouveau musée était réservé à une élite sportive. Certes, mais l’art nécessite une connaissance solide et subtile des sujets les plus vaporeux, une maîtrise des techniques d’enfumage artistique...

    Depuis ces critiques fondées, le Musée a mis à disposition des visiteurs des batyscaphes collectifs ou individuels de pilotage assisté par ordinateur que le quidam ayant peur de l’eau peut emprunter seul ou à l’aide d’un Capitaine Nemo de circonstance.

    Bien sûr, le nageur expérimenté, qui a mille heures de longueurs au compteur, peut visiter à son rythme l’expo avec un masque et un tuba long. 

    A heure fixe, des performances sous-marines sont exécutées par des artistes en mal de liquéfaction avec du sang de bœuf pour colorer le volume de leurs interventions. Et on peut assister à interviews en langue des signes d'artistes nautiques habitués à la pression hydraulique et médiatique.

    Des soins thalasso-artistiques à base d'aquarelle sont régulièrement donnés sur les abords de la piscine. Pendant les heures creuses ont lieu des démonstrations de natation synchronisée avec des artistes bikinisés ou topless aux allures de sirènes ou d'éphèbes.

    Qu’on n’aille pas croire qu’au Musée de la Piscine, on n’expose que des œuvres en relation avec l’élément liquide. Ainsi on y a vu dernièrement des oiseaux empaillés customisés, des navettes spatiales imaginaires et même une série de photos d’astres au sommet de leur course. Cela interpelle aussi bien le profane en matière d’art apnée artistique que le féru d’expositions en tous genres du Vendredi soir.

    Dans le même ordre d’idée, et fort de ce succès, la Direction générale des Musées Nationaux envisage la création de Musées du Livre papier dans les anciennes bibliothèques désormais hors d’usage avec diverses animations à la clé (sans quoi la vie culturelle ne serait pas ce qu'elle est): saut de livres à l’élastique, bar à vers, atelier de réécriture des classiques, manège du Livre Jeunesse, soins du visage à base de papier mâché, confection de livres-chapeaux, chapelle ardente pour les livres morts-nés…

    E.A.

     


    853631--237x237-1.jpgLe musée "La piscine" à Roubaix

    Le musée sous-marin Atlantico à Lanzarote

    Le centre aquatique Y40 situé près de Venise comprenant la piscine la plus profonde du monde (42 m)

    Le musée de Kanazawa au Japon qui comprend l'étonnante piscine de Leando Erlich, plasticien argentin installé à Paris, où les visiteurs du dessus comme de l'intérieur se contemplent à travers une paroi en trompe-l'œil qui leur donne l'illusion qu'elle est remplie.

  • JAN JAMBON: "DES FLOCONS DE NEIGE ONT DANSÉ APRÈS LES ATTENTATS!"

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    Nous avons pu prendre connaissance d'une note confidentielle annonçant les prochaines déclarations du ministre de l'Intérieur, les prochains tweets du Secrétaire d'Etat à l'Asile, à la Migration et à la Simplification administrative ainsi que les mises au point nécessaires du Premier Ministre.

    Jan Jambon, dimanche 24 avril après les chutes de neige sur la Wallonie et Bruxelles: "Une part significative des flocons de neige a dansé après les attentats."

    Tweet de Theo Francken: "Des flocons ont en effet été pris dans des mouvements tourbillonnaires en provenance d'une dépression centrée sur l'Algérie."

    Charles Michel: "Les chiffres l'IRM précisent qu'il s'agit seulement de 13,2 % de la totalité des flocons tombés sur la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il s'agit d'être précis et de ne pas jeter le discrédit sur la majorité de la couche de neige blanche comme muguet."

    Jan Jambon, dimanche 1er mai: "Une part significative des clochettes a dansé après les attentats. "

    Tweet de Theo Francken: "37,5 % des clochettes de muguet ont en effet joué Salma ya Salama de Dalida "

    Charles Michel: "A Jodoigne où on fête le Premier Mai avec papa depuis que je suis petit, on n'a pas chanté Dalida-la-Socialiste mais Bleu blanc blond de Marcel Amont avec Bart et ses amis..."   

     

  • LA QUEUE DU Q

    u10747315.jpgEst-ce parce qu’il lisait une page anodine d’un auteur quelconque que son oeil fut exagérément attiré par la queue du q du mot queue ? Cette queue de q prit bientôt des longueurs phénoménales ; partant de ce b inversé, le jambage s’enfouissait dans le corps du texte et plongeait jusqu’à la plus grande profondeur de la page, celle de droite, la préférée de tout lecteur. Et, surprise, il se poursuivait sur les deux pages consécutives et ainsi de suite jusqu’à la terminaison du livre, de telle façon qu’elle constituait comme le fil d’Ariane permettant de sortir au plus vite et sans embarras de lecture de ce texte nonchalamment dédalien.

    Poursuivant cet appendice providentiel, cette bienvenue corde de rappel, le lecteur se dégagea du livre sans avoir eu à lire les mots assemblés en phrases contingentes, non nécessaires à l’interprétation du monde.

    Ce pédoncule l’avait sauvé d’une énième lecture superfétatoire, de cette pluie de lettres sans masse et sans la moindre mouillure de désir. D’ailleurs tous les livres s’assèchent pour finir en feuilles craquantes, jaunies, prêtes à se résoudre en poussière à la moindre action de les tourner. Même le fait de les regarder leur semble alors dommageable, pensa-t-il en filant la ligne caudale jusqu’à la lumière du dehors.

    Là, enfin libéré, réanimé, rendu aux vaines choses matérielles et préhensibles, il voulut rendre hommage au mot d’où la traînée d’encre était issue mais il n’y parvint pas. Il voulait savoir de quel animal elle était tirée, à moins que ce ne ce fût de l’humain mâle sur le point de coïter avec un être de son espèce pourvu d’orifices pouvant contenir le fin tuyau, et que le texte, par ce retour sur désinvestissement, eût pu lui octroyer a posteriori un semblant de plaisir, un ersatz imaginaire de l’acte signifié.

    À moins encore qu’elle ne provînt d’un ornement de ferronnerie (queue-de-cochon), d’une lime (queue-de-rat), d’un cuisinier (queux), d’un assemblage de charpente (queue-d’aronde), d’une variété d’amarante (queue-de-renard)… Non, il ne se souvenait d’aucun trait barrant la suite du mot et lui adjoignant un complément ni d'un x tendancieux le clôturant.

    Mais il n’éprouvait nulle envie de faire le chemin à l’envers, trop heureux d’avoir échappé aux affres du volume une fois y introduit, près d’étouffer par manque d’oxygène, de contact avec l’extériorité qui nous nourrit de son air et de sa terre, de ce qui germe et finit par surgir à sa surface.

    Il restait, et ça lui suffisait, avec l’image d’une queue générant physiquement ce à quoi elle faisait penser, miracle de l’écriture et de celui qui sait la lire avec toute la prescience qu’il convient.

    À la fin, oui, et malgré le risque de se perdre, il retournerait au texte, par un de ses représentants mais persuadé cette fois qu’en cas de danger, il se trouverait toujours la queue d’un q quelconque pour fissa s’en acquitter.  


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  • ELLES SAVENT / PHILIPPE DELERM

     

    les-eaux-troubles-du-mojito-philippe-delerm-rentree-litteraire-2015-18186068.jpgElles vont parfois très vite, et c’est encore meilleur. Certaines parviennent à nouer leurs cheveux en conduisant. Elles lâchent quelque secondes le volant, balancent la tête dans un geste d’autosatisfaction si voluptueusement féminin. Leurs cheveux obéissent, et volent vers l’arrière. Alors, elles écartent les coudes. En quelques secondes, le nœud est fait.

    C’est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l’impression qu’elles font ça dans l’intimité la plus complète, sans savoir qu’un regard pèse sur elles, mais au fond on n’en est pas si sûr. C’est si valorisant, si parfait, ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d’un hiératisme distant et d’une provocation très consciemment distillée. Un coup d’œil dans le rétroviseur, elles se contemplent en une fraction de seconde. On aime qu’elles s’aiment, au point de vouloir être belles pour elles.

    Mais comme par hasard, on les a vues. L’équivoque est délicieuse. Savent-elles qu’elles sont regardées, ou simplement qu’elles pourraient l’être ? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée. Si le geste preste prend l’allure d’un cérémonial, la sensualité gagne une forme d’absolu.

    Parfois, elles nouent leurs cheveux dans une salle de café, ou sur la plage. Elles ont le temps de préparer une épingle, et elles la gardent pincées dans leurs lèvres pendant qu’elles disciplinent leur coiffure. Il y a alors un joli décalage entre l’expression de leur bouche, tendue dans une moue presque grimacière, et la solennité royale de leur port de tête, de leur offrande à l’espace.

    Rien de naturel dans tout cela. Elles font ce qu’elles veulent de leurs cheveux, et plus encore de nous, prisonniers éblouis. Elles savent.

    in LES EAUX TROUBLES DU MOJITO et autres belles raisons d'habiter la terre, Philippe Delerm (Seuil, 2015)


    Philippe et Vincent Delerm, Univers croisés

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 29

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Ils satisfirent aux obligations imposées par la politesse et l’amitié avant de reprendre la conversation là où les deux premiers l’avaient laissée. Huang expliquait que le modèle ancestral chinois ne permettait pas un développement économique très rapide, il laissait trop de place aux ancêtres et à la tradition alors que le progrès foudroyant nécessaire au développement économique de l’île, et surtout à son autonomie, demandait une grande rapidité dans la capacité de décider et de changer de modèle. Ainsi, ajouta Wang, le modèle social traditionnel chinois a volé en éclat, un rapide processus familial s’est mis en place pour fonder une nouvelle société. Cette foudroyante évolution sociale a généré de nouveaux problèmes inconnus jusque là dans la Chine millénaire et est venue nourrir cette nouvelle littérature née de l’utérus de la culture chinois mais allaité au sein de cette nouvelle société. Cette évolution sera encore plus marquante avec la nouvelle génération née sur l’île, qui n’a même pas connu la Chine continentale mais qui, par contre, a déjà lutté contre les dictateurs qui ont exercé leur pouvoir à Taïpeh.

    Décidément cette conversation était fort intéressante et il pensait passer encore deux ou trois jours avec ses amis pour bien comprendre où cette culture nouvelle pouvait entraîner les lettres taïwanaises et si cette île avait une chance réelle d’échapper encore longtemps à l’emprise de l’Empire du milieu. Toutefois, il évita d’aborder ce sujet pour ne pas froisser ses amis.

    ÉPISODE 29

    Le feu avait mangé le ciel, les flammes avaient dévoré les nues, la cendre et la fumée maculaient l’atmosphère de scories incandescentes qui dessinaient un monde irréel, fantastique, apocalyptique, où tout se fondait en un magma informe qui se répandait sur le sol en un lent fleuve de lave qui rongeait la terre elle-même. La vie avait disparu de la surface de ce qui n’était plus la terre mais une boule en fusion qui aurait perdu tous ses repères géométriques pour n’être plus qu’une espèce de tas informe. La terreur atteignait alors son paroxysme, la sueur inondait ses draps, il avait du mal à respirer, et le hurlement infernal des B 52 déchirait ses tympans ou ce qu’il en restait, tant ils avaient déjà été déchiquetés par la sauvagerie des cris de la guerre et la violence des explosions qui se succédaient méthodiquement comme si elles étaient réglées par un mécanisme d’horlogerie. Il n’arrivait plus à comprendre, à saisir, à localiser tout ce qui composait cet infernal vacarme, ce hurlement dantesque, ce cri tellurique qui semblait venir des entrailles de la terre comme un énorme grondement de révolte contre l’agression qu’on lui infligeait. Ses oreilles ne lui donnaient plus aucune information, elles étaient saturées, paralysées, tétanisées, condamnées à la surdité par ce déferlement de décibels.

    Et, quand l’impression que son corps commençait à se transformer peu à peu en une vague matière ignée, l’envahissait, il entrait dans une telle terreur que son organisme ne pouvait plus supporter l’insoutenable tension qui l’agitait, que son esprit partait à la dérive et qu’il se rebellait avec violence pour ne pas sombrer définitivement dans une espèce de folie rêvée, que ses nerfs se détendaient brutalement et qu’il se réveillait en hurlant comme un B 52 qui passe à basse altitude pour larguer ses mortelles ogives. Non, il ne pouvait plus parler de ces choses là, c’était impossible, c’était beaucoup trop douloureux, c’état même vital !

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    Nguyên Quang Thiêu

    Nguyên Quang Thiêu les regardait sans les voir, le regard vide, les traits livides, le corps rigide, comme mort, absent, ailleurs. Il ne pouvait plus parler de ces choses, c’était trop abominable. Tous acceptèrent son silence et attendirent patiemment qu’il redescende dans le monde des vivants à la table où ils étaient accoudés, dans la maison à thé du petit village que Thiêu habitait toujours car il ne voulait pas aller vivre ailleurs. Un devin, un jour, lui avait prédit que s’il quittait le lieu qui l’avait vu naître, il deviendrait un riche mandarin mais qu’il perdrait son talent. Alors, il avait décidé de rester, là où la vie lui avait été donnée, là où était sa destinée, là où la petite marchande de vermicelles faisait les meilleures nouilles de tout le Vietnam. Et il avait choisi d’écrire pour que son talent puisse vivre comme lui et ne reste pas caché au fond de son âme si noire depuis que la guerre y avait déversé des tonnes de misère et de malheurs. Mais il n’écrivait que la vie, apparemment insignifiante de ses concitoyens et amis, les gens de ce village le long du grand fleuve Day, il ne parlait jamais de ce qui avait été et qui avait tellement fait souffrir tous ceux qui l’entouraient. Il ne pouvait même plus témoigner. Il resterait muet à jamais sur cette question. Il arrive parfois que le trop noie tout et qu’il soit impossible d’y surnager.

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    Lui avait voulu voir la fameuse Baie d’Along avant que les touristes la réduisent en un gigantesque parc à crabes géants se déplaçant en bandes dans des bateaux à moteur japonais pissant l’huile dans son émeraude sans vergogne aucune. Mais il était déjà bien tard, les bateaux des pêcheurs n’étaient déjà plus que des « pousse-couillons » qui véhiculaient du matin au soir des hordes de bipèdes casquettés, armés d’appareils photographiques ou cinématographiques ou il ne savait quoi encore…

    La technologie évolue trop vite de ce côté du globe pour qu’il puisse identifier tout ce qu’il voyait dans les mains, ou autour du cou, de tous les touristes qui étaient convaincus de faire la plus belle croisière de leur vie, dans ce lieu féérique qu’ils transformaient, sans scrupule aucun, en une agora liquide, surpeuplée, souillée comme un espace trop restreint piétiné par un troupeau de bovins.

    Ecœuré, il avait donc pris le parti de quitter le bord de mer et de rendre visite à son ami Thiêu qu’il savait trouver dans son petit village natal tant il connaissait les raisons qui liaient celui-ci à ce lieu privilégié pour lui. Et, effectivement, il avait trouvé son ami faisant une gentille cour à la petite marchande de vermicelles qui avait installé sa bicoque sur la place de ce qui n’était en fait qu’un gros hameau proche de Hanoï et qui deviendrait certainement, un jour prochain, une banlieue dortoir comme n’importe où ailleurs dans le monde à la périphérie des grandes villes. Et il faudrait encore que la population indigène accepte avec sagesse cette hypothèse car un bidonville quelconque pourrait tout aussi bien s’étaler, ici, le long du grand fleuve Day. Enthousiasmé par cette visite surprise, son ami décida de passer un coup de téléphone à Bao Ninh qui devait être à Hanoï à cette époque et il y était effectivement. Les deux amis s’étaient rapidement mis d’accord pour se rencontrer dans le petit village où résidait Thiêu et ils étaient désormais tous les trois attablés autour d’une table rustique dans la maison qui servait le thé aux voyageurs de passage dans la localité.

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    Bao Ninh

    Thiêu avait évoqué avec douleur les angoisses qui le terrorisaient encore régulièrement, presque chaque nuit, depuis la fin de la guerre et Bao avait abondé dans le même sens, cette guerre avait été une atrocité à l’état pur, et même une épure de l’atrocité, mais le plus terrible était ce qui restait à subir après la guerre. Le feu. Les hurlements du fer et des hommes. Les chairs déchiquetées. Les amis, les parents, morts, répandus en morceaux informes, brûlés,… toutes ces images, ces tonnerres qui remontaient sans cesse dans les yeux, les oreilles, les entrailles, le cœur, qui rongeaient l’âme jusqu’à l’os. Plus jamais, ils ne connaîtraient la paix ni la quiétude, la guerre serait leur compagne fidèle pour le reste de leur existence.

    Ils évoquèrent quelques souvenirs, des noms furent échangés, ils n’avaient pas combattu dans le même secteur aussi n’avaient-ils que peu de souvenirs en commun, par contre ils avaient bien connu tous les deux Maman Nymphéa qui avait perdu ses trois garçons dans la guerre mais qui avait une fille, Van Maï peut-être, qui s’était engagée résolument dans le combat, prenant tous les risques pour venger ses frères avec le maximum de violence. Elle séduisait les officiers ennemis pour leur extorquer des renseignements vitaux pour les armées Viêt-Cong. Elle avait quitté le pays après la guerre et ils ne savaient pas comment elle était sortie de cette tragédie, peut-être aussi bien que certains dignitaires qui avaient obtenu de belles récompenses en remerciement de services rendus à l’abri de la chair martyrisée des combattants de base. Bao mis son doigt en travers de sa bouche en jetant un regard circulaire sur les personnes présentes dans la salle et proposa de profiter du dernier rayon de soleil de la journée pour effectuer une petite balade le long du fleuve.

    Comme il avait imposé le silence, Bao relança la conversation en expliquant qu’il ne fallait pas évoquer le sort des dignitaires car les risques étaient importants de se retrouver dans les geôles du parti. Certains ne souhaitaient pas qu’on évoque leur parcours de combattant et la façon dont ils avaient réellement occupé leur temps pendant la grande guerre de libération. Il leur raconta ce que l’un de ses amis, Duong Thu Huong, lui avait rapporté au sujet d’une jeune femme qui ne voulait plus vivre avec un cadre proche du parti qui passait son temps en courbettes et compromissions avec les nouveaux gouvernants. L’ambiance était maintenant à la crainte et à la méfiance, les dirigeants avaient oublié les belles causes qu’ils défendaient quand le peuple partait la fleur au fusil se faire massacrer par le surpuissant ennemi. Ces paroles les laissèrent pensifs, tant de malheurs pour un si piètre résultat…

    Instinctivement, ils avaient fait demi-tour et rentraient vers le village en longeant toujours le fleuve qui les ramènerait inéluctablement à leur point de départ. Le jour déclinait, ils étaient un peu las, et, surtout, leurs esprits étaient un peu embrouillés de tous ces souvenirs qu’ils avaient remués et fait remonter à la surface. Ils avaient envie de rentrer chez eux, de retrouver leur petit coin douillet et leurs petites habitudes pour rassurer leur corps et retrouver leur équilibre mental un peu secoué.

    Il s’étira, chercha ses voisins du regard mais il était seul dans son fauteuil, dans son salon, son livre avait chu sur le parquet, il avait perdu sa page et il n’aimait pas ça. Sa sieste l’avait surpris plus vite que d’habitude et l’avait entrainé dans un vaste périple asiatique qui le secouait encore. Il lui fallut un certain temps pour retrouver ses repères et replonger dans sa vie quotidienne. Il lui fallait un bon café pour le remettre d’aplomb définitivement. Mais comme il se l’était promis depuis quelques temps, il irait boire ce café au bistrot du coin pour montrer à ses voisins qu’il était toujours bien vivant et en bonne santé.

    Coiffé de son éternel chapeau et vêtu d’une veste qui lui servait à peu près à tout : promenades, courses, démarches, visites familiales ou amicales, etc…, il entra au café où quelques habitués sirotaient leu énième blanc-cassis ou demi pression. Les visages se tournèrent vers lui dès que la porte fit savoir qu’on la poussait et la surprise se lut sur la totalité de ces visages marqués des stigmates laissés par la consommation régulière et consciencieuse de boissons alcoolisées. Un silence monta vers les le plafond qui, lui, conservait le souvenir d’une époque, pas si lointaine, où les piliers de cabaret avaient encore le droit d’encrasser leurs poumons en même temps qu’ils consommaient leur ration quotidienne d’alcool. Belle époque dont il avait, lui aussi, une certaine nostalgie. Pour diluer cette ambiance embarrassée, il lança un « salut, la compagnie ! » qui reçut quelques grognements d’approbation et eut au moins le mérite de lui donner une contenance devant ces regards bovins qui le dévisageaient.

    Il s’était accoudé au coin du bar, là où il avait passé de longues heures quand il était plus jeune, retrouvant instinctivement la position qui consiste à poser le coude sur le bar, le buste perpendiculaire à celui-ci de façon à surveiller la salle, la porte et le comptoir. Il avait déjà oublié le café qu’il voulait boire et commanda un demi qu’il bu presque d’un trait avant d’en commander un second qui se transforma rapidement en deuxième car il en bu un troisième sous la pression de ses voisins de comptoir qui étaient ravis de voir une nouvelle recrue potentielle se présenter pour partager, à la fois, leurs tournées, leurs histoires drôles, leurs controverses stupides et leurs délires de fin de journée. Mais il flaira bien vite le piège et s’éclipsa avant d’avoir franchi la limite de non retour qui n’était plus si éloignée maintenant qu’il ne fréquentait plus ce type d’endroit et que sa consommation était devenue tout à fait raisonnable.

    Il fut un peu déçu de cette virée, il pensait trouver plus de chaleur humaine dans ce bistrot où, en fait, il n’avait trouvé que des pochtrons pathétiques attachés au comptoir par leur addiction alcoolique. Que pouvait-il échanger avec ces pauvres gars ? Il n’allait tout de même pas leur dire qu’il venait de lire un livre d’un écrivain polonais qui avait obtenu le Prix Nobel de littérature en 1924 ! Il pouvait encore moins leur raconter qu’il avait bu le thé avec deux écrivains vietnamiens avant de venir les rejoindre au café ! Il imaginait la scène, les grandes rigolades, les claques sur le comptoir, les claques sur le dos du voisin, les moqueries à deux sous, … il en riait lui-même, rien que d’y penser. De toute façon, les rêves ne se partagent pas, ils font partie de l’intimité et il n’avait nullement envie de les vivre avec qui que ce soit. C’était son domaine privé, et même beaucoup plus, son autre monde, peut-être même son monde réel à lui car il pouvait s’y mouvoir à son gré, il suffisait qu’il choisisse bien ses lectures.

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

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     Hanoi

  • IL EST MORT L'ARTISTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ils auraient pu m’être tous les deux très proches mais l’histoire a fait que nous ne nous sommes jamais rencontrés. Evidemment Gustave Courbet est mort soixante-dix ans avant ma naissance mais il était de ma paroisse, son père est inhumé sous le porche de l’église à cent-cinquante mètres de ma maison natale, il m’est donc très proche par son histoire et l’indéniable trace qu’il a laissée dans la mémoire collective de notre village. Par contre, je vis dans la ville où est né et où a vécu pendant de longues années André Blanchard, un écrivain qui a préféré la littérature à la popularité, qui est décédé en septembre 2014. Je l’ai sans doute croisé à l’université, je n’ai que quelques années de plus que lui, dans des manifestations culturelles locales et peut-être tout bonnement dans la rue. Je n’ai, hélas, découvert ces textes qu’après sa mort. Une façon de rendre hommage à ces deux grands artistes qui ont marqué, chacun à sa façon, la culture de ma région.

     

    892794.jpgLE RESTE SANS CHANGEMENT

    André BLANCHARD (1951 – 2014)

    Editions Le Dilettante

     

    Quelle émotion ! Déjà de découvrir ce livre qui est le dernier fascicule des carnets d’André Blanchard (2012 – 2014), il décédera très peu de temps après avoir écrit les dernières lignes de ce texte, en septembre 2014. C’est toujours un moment émouvant de lire les ultimes mots d’un auteur surtout quand ce lui-ci sait que la maladie ne lui laissera que peu de temps pour écrire encore quelques mots à l’intention de ses fidèles lecteurs, des mots qui prennent de ce fait la résonance d’un testament dépassant le cadre littéraire. Emotion, ensuite, pour moi qui réside depuis des décennies dans la ville où est né André Blanchard et où il devait venir encore souvent car il n’habitait qu’à environ cinquante kilomètres de Besançon, à Vesoul, où il dirigeait une galerie d’art. Il n’avait que quelques années de moins que moi, nous nous sommes peut-être croisés sans nous connaître, nous avons peut-être fréquenté la même université en même temps. C’est désormais une frustration supplémentaire pour moi car une bonne partie de ce qu’il a écrit me touche personnellement, je crois que nous aurions partagé beaucoup d’idées et échangé beaucoup d’avis sur le monde d’aujourd’hui, sur nos concitoyens, sur les lettres et sur les dévoiements de la langue.

    Le mot « reste » figure dans le titre qu’il a choisi pour ce qu’il savait être son dernier opus, comme ce qui reste quand tout est fini, qu’il n’y aura plus rien après. Donc, une dernière fois, moins méchamment qu’à une autre époque, dit-il, il dénonce les errements des responsables politiques, de gauche comme de droite mais avec plus d’amertume envers ceux de gauche qui ont trahi leur idéologie (même s’il ne le dit pas aussi clairement, on le comprend bien). Il s’indigne de constater la sous-culture qui envahit les médias où « les bons clients », ceux qui savent mettre les rieurs et les gogos de leur côté, font l’opinion et vendent des livres qu’ils n’ont même pas toujours écrits.

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    André Blanchard

    Il a un regard particulier pour les écrivains qui, trop souvent, « ont donné leur langue au chat » perdant ainsi les fondamentaux du langage. Pour son dernier tour de piste littéraire, il rappelle ceux qui peuvent-être considérés comme les grands maîtres de la littérature, ceux qui ont honoré notre langue et dénonce tous ceux qui n’ont contribué qu’à la pollution de la langue et à l’encombrement des rayons des librairies. Il ne se défile pas, il donne des noms. Balzac, Flaubert (il donne sa hiérarchie de ses œuvres : « L’Education sentimentale ; après Madame Bovary et, presque à égalité Bouvard et Pécuchet ; ensuite vient Un cœur simple ») et Proust sont pour lui les maîtres incontestables du roman, d’autres viennent ensuite mais seulement après dans la hiérarchie. Ces dernières lignes seront pour Emma Bovary qui a compris que l’idiote ce n’était pas elle mais la vie. « Ce qu’il lui faut, c’est un monde capable de remplacer le titulaire, éreinté, et, suprême affront, qui devant elle ne bande plus. » Il s’est éteint et on ne l’a pas remplacé.

    Lire Blanchard c’est une leçon de vie, une mise en garde contre tous ce qui est désigné par ces mots qui commencent par un privatif : incompétence, inconséquence, incohérence, insuffisance, incapacité…, il y en a encore beaucoup et ils sont très utiles aujourd’hui dès qu’on veut parler de la société et de son fonctionnement. Lire Blanchard, c’est aussi une leçon de français à l’usage de tous les ânes qui parlent ou écrivent dans les médias, il les montre du doigt en dénonçant leurs écarts envers la belle langue de France. Il aimait encore la vie, il avait encore des choses à dire et à écrire, il n’était pas aigri seulement désolé devant la médiocrité qui envahi notre société. Et il a fermé ses livres sans geindre ni se lamenter avec dignité, il a rejoint « ce somptueux quatuor qui se rit des siècles : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud » au paradis des poètes.

    Et avant de refermer son dernier carnet, je garderais bien ce postulat en forme de testament : « Je trouve excessif qu’on salue chez un écrivain sa liberté de ton. C’est un minimum. Pour y prétendre, et s’y maintenir, il faut certes un postulat : se foutre des ventes et autres récompenses, ne jamais ménager quiconque a du pouvoir ou de l’entregent. Conclusion : soit être pété de thunes, soit n’avoir pas de train de vie. »

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

    André Blanchard sur le site du Salon littéraire

     

    bosc.jpgLA CLAIRE FONTAINE

    David BOSC (1973 - ….)

    Editions Verdier

     

    Un beau matin de juillet 1873, Courbet quitte sa maison et s’engage, à gauche, dans la rue de la Froidière, là où, quand j’étais jeune, j’ai beaucoup festoyé, il chemine jusqu’au vieux pont de Nahin pour franchir sa rivière, la Loue, et rejoindre la route qui le mènera vers la Suisse en passant par la côte de Mouthiers, La Vrine et Pontarlier. Il quitte la France pour éviter les poursuites judiciaires engagées contre sa personne après la détérioration, pendant la Commune, de la colonne Vendôme. Il s‘installe définitivement à la Tour-de-Peilz, sur les rives du Léman, où il terminera sa vie. C’est cet épisode, le dernier, de l’existence du célèbre peintre que David Bosc met en scène dans cet ouvrage.

    Le maître d’Ornans a quitté la France avec son élève Marcel Ordinaire qui gagnera une petite notoriété avec ce qu’il a appris à ses côtés, Cherubino Pata, l’homme de l’intendance qui assure les relations avec la famille, les amis, les clients, les Morel qui le rejoindront plus tard pour assurer l’intendance de sa maison qu’il ne sait pas gérer. « C’est un enfant, une femme faible plutôt, qu’il faut conduire par la main ; sa force est toute concentrée dans son talent, quant à l’homme, c’est la faiblesse incarnée ». Il continue de peindre, de peindre beaucoup, sa notoriété n’a pas faibli, il n’a pas perdu une once de son talent.

    Il n’a perdu que sa hargne révolutionnaire, il se détache des biens de ce monde, se comporte comme un pauvre, se satisfait de son sort et désespère son entourage par son désintéressement. « Les pauvres avaient au moins le tact d’avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privées. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise ». Il se complait dans les petits plaisirs d’une vie simple, de bains dans le lac Léman, l’eau était son élément, sa « claire fontaine », des visites de sa famille et de ses amis, des répétitions et concerts avec la chorale de Vevey… mais surtout dans l’ivresse que le petit vin blanc du pays, ingurgité en quantité de plus en plus inquiétante, lui procure. « Courbet se plaisait en la compagnie des petits-bourgeois, pour lesquels il était une sorte d’homme-cabaret, un type très fort, très rigolo et simple ! Et célèbre ! »

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    David Bosc

    David Bosc n’a pas choisi la période la plus exaltante de la vie de l’artiste pour en dresser le portrait. Pour ma part, j’ai eu une drôle d‘impression en lisant ce livre : je n’ai pas toujours vu un écrivain observant les faits et gestes, sondant les états d’âme, d’un artiste, j’ai parfois plus eu le sentiment de voir un peintre observer, derrière son « déci » de fendant, un auteur essayant de trouver les formules les plus adéquates, le style le plus adapté, pour le faire vivre dans sa désescalade progressive. L’auteur m’a semblé parfois donner la priorité à l’objet de son livre, l’exercice littéraire, au détriment de son sujet, la vie du peintre. Ceci n’est qu’une impression et nullement un reproche car l’auteur a atteint son objectif le texte est de qualité et le sujet n’en manque pas. Mais je n’oublie pas ce que le peintre avait affiché dans son atelier :

    « Ne fais pas ce que je fais.

    Ne fais pas ce que les autres font ».

    Le livre sur le site des Éditions Verdier

    David Bosc parle de son livre

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    Gustave COURBET en SUISSE

  • UN COURS DE 140 SIGNES et autres anomalies éducationnelles

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    Un cours de 140 signes

    Cet enseignant avait résumé en 40 tweets son cours de 40 périodes qu’il envoyait à raison d'1 tweet par séance à ses classes d'étudiants followers cependant qu'ils étaient occupés à consulter leurs profils sur les divers réseaux sociaux.

     

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    Mesures de rajeunissement dans le système éducatif

    Après la mesure prise par le ministère de l’Education consistant à rajeunir le faciès du personnel (afin améliorer l’attractivité de la scène pédagogique), tous les enseignants de + 40 ans subirent une cure de botox pendant les vacances de printemps. À leur retour de congé, tous les enseignants concernés durent porter un sigle attaché à un collier afin qu’on pût les identifier lors de la prise en charge de leurs classes...

     

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    Écrivain en classe    

    Ce prof de gym à la plastique impeccable qui venait d'écrire son vingt-troisième ouvrage de développement personnel sur les bienfaits du sport sur le traitement des rhumes de cerveau était régulièrement l’écrivain invité des cours de langue maternelle de son établissement. Il donnait également des ateliers d’écriture le mercredi après-midi en alternance avec des séances d'aqua gym, de pilates ou de power training. Les étudiantes et les professeures de français appréciaient beaucoup son écriture musclée et prophylactique.

     

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    Le Credo

    Avant chaque labo, l’étudiant de cette école de sciences & essais récite une prière :

    Je crois en la Science toute puissante et éternelle.
    Je crois en tous ses inventeurs nés du Savoir et ayant oeuvré au le progrès de l’humanité et l’égalité des hommes devant l'Instruction.

    Je crois en la Mathématique toute puissante créatrice de mon iPad et de mon iPhone.

    Je crois en la Physique source de jouissance du corps de celui ou celle que j’aime. 

    Je crois en la Chimie du veau et du cerveau.

    Je crois en l’existence de l’Homéopathie noyée dans l’eau bénite.

    C’est ma faute, ma très grande faute si je ne crois pas en la Connaissance universelle et la sainteté de ses officiants, ces formateurs qui officient pour mon salut...

    Je crois en toutes les formations que le ministère m’impose pour mon élévation professionnelle.

    Je crois en tous les enseignants qui ont souffert leur passion, sont morts et ressuscités à l’enseignement chaque jour de non congé que le ministre de tutelle fait et défait à sa convenance avant qu’il ne disparaisse, après des missions impossibles et démission risible, de la circulation politique…»

     

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    L'interdiction

    À l’école de street art, il est interdit de peindre sur les tableaux.

      

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    Banksy

  • JARDIN DE PRINTEMPS & BESTIOLERIE POTAGÈRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

    Dans mes dernières lectures, je retiens deux ouvrages qui pourraient être de saison puisqu’ils évoquent, tous les deux, le jardin : Jardin de printemps de Sibasaki Tomoka et Bestiolerie potagère de Louis Dubost.

     


    jardin-de-printemps.jpg?resize=300%2C474JARDIN DE PRINTEMPS

    Shibasaki TOMOKA

    Editions Picquier

    « C'est une maison bleue/Accrochée à ma mémoire /On y vient à pied /On ne frappe pas… » mais cette maison bleue n’est pas adossée à une colline de San Francisco, elle est plantée dans un quartier bourgeois de Tokyo et elle fascine Nishi qui pourrait chanter la chanson de Maxime Le forestier tant cette maison l’attire. Nishi c’est la voisine du narrateur, Tarô, ils habitent tous les deux dans un immeuble promis à la démolition qui se vide progressivement de ses locataires. La jeune femme a en sa possession un livre intitulé « Journal de printemps » qui contient de nombreuses photos de cette superbe demeure qui a été occupée par un couple qui ressemblait étrangement à Nishi et à Tarô, notamment une identité à peu près similaire. Tout un faisceau de coïncidences intriguent fort les deux voisins qui scrutent les photos de la maison pour essayer de deviner si son intérieur correspond toujours à ce qu’ils peuvent en apercevoir, jusqu’au jour où la jeune femme est invitée à entrer dans cette fameuse maison où elle fait la connaissance des nouveaux propriétaires et de leur demeure. C’est le début d’une histoire étrange qui se noue entre la maison actuelle, ses occupants actuels et les deux jeunes voisins, Nishi et Tarô, qui pourraient incarner les occupants d’un autre temps, celui où les photos ont été faites.

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    Shibasaki Tomoka

    Cette histoire à la limite du fantastique m’a fait penser à certains films japonais comme j’en ai encore vu un récemment, des films au rythme lent, parfois très lent, à la mise en scène très léchée dans des décors dépouillés mettant bien en valeur le scénario, des films avec des dialogues réduits au minimum, des films qui racontent des histoires simples et pourtant souvent étranges qui déstabilisent celui qui les regarde. Le roman de Shibasaki Tomoka est construit un peu dans ce même esprit, le texte est épuré, l’histoire est réduite à l’essentiel mais très étrange, les personnages et les lieux paraissent éphémères, irréels alors que le décor constitué par la maison bleue est très finement décrit. Il plane sur ce texte, comme sur certains films que j’évoque, une sorte de mystère que le dénouement n’éclaircit pas forcément. L’auteur créée une atmosphère plutôt qu’une histoire en usant du processus littéraire de la mise en abyme.

    Dans ce roman les personnages sont presque tous seuls : divorcé, veuf, célibataire, … ils ont besoin d’une compagnie qu’ils ne trouvent pas facilement. Le fonctionnement de la société japonaise ne facilite pas la vie familiale, les mariages sont encore souvent arrangés à la mode traditionnelle et les couples ainsi conçus ne correspondent pas aux nouvelles exigences de la société contemporaine, le travail est devenu une vertu cardinale qui empiète très fort sur la vie privée. Dans cette société vouée au travail et à la performance, la vie familiale devient de plus en plus difficile, il est même parfois compliqué d’avoir des amis. Alors, prisonniers de leur solitude, les Japonais tissent des liens forts avec leur habitation à laquelle ils s’identifient de plus en plus ou qu’ils aménagent à leur image.

    C’est aussi ce message que nous laisse Shibasaki dans ce roman délicat qui comblera tous ceux qui apprécient la culture asiatique et même beaucoup d’autres.

    Le livre sur le site des ÉDITIONS PICQUIER

     

    dubost-2.jpgBESTIOLERIE POTAGÈRE

    Louis DUBOST

    Ilustrations de Bernadette Gervais

    Les carnets du dessert de lune

    Louis Dubost, comme l’écrit Georges Catahlo, le préfacier, fut (ou est encore) « éditeur à temps plein, poète à temps partiel, professeur à temps professionnel, philosophe à temps perdu, élu local à temps difficile… », Il évoque dans ce recueil les petits animaux que le jardinier croise dans son potager, que le poète aime à chanter et que le professeur énonce en listes aussi poétiques que scientifiques. Et l’élu qu’il fut, aime à se réfugier en cette compagnie ô combien plus pacifique et plus paisible que celle des administrés. En lisant ces textes courts dédiés au petit peuple du jardin, j’ai pensé à une relecture relativement récente du bestiaire qui valut le Prix Goncourt à Louis Pergaud : « De Goupil à Margot », et je le convoque ici pour ce commentaire car l’auteur, lui, invite dans chacun des ces textes courts, ou poèmes en prose, un personnage historique ou actuel chargé de transposer les situations potagères dans la vie des jardiniers et autres humains. Einstein a désigné l’abeille comme vigile de la pérennité de l’humanité, Hortefeux est invité à s’inspirer de la paisible coccinelle, l’ironie de Voltaire s’accroche au crapaud et ainsi pour chacun de ces textes lumineux comme un rayon de soleil printanier sur un potager encore nimbé d’un reliquat de rosée matinale.

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    Louis Dubost

    De la belle, de la vraie, littérature distillée avec la patience du bouilleur de cru extrayant l’essence la plus délicate des fruits qu’il a récoltés avec amour et délicatesse. Mais, ces textes ne sont pas seulement épures de littérature, ils ont un sens profond, Louis Dubost, comme Louis Pergaud, charge ces petits êtres d’un message politique, il les invite à dénoncer les errements de notre société et à inciter les hommes à réagir : « La résistance quand est-ce que ça commence ? » Elle commencera quand les citoyens s’inspireront de l’escargot : « L’escargot n’a aucune accointance avec « le sage bourgeois des sentiers » dont s’émerveillait Federico Garcia Lorca. Bien au contraire, il colle entêté au sentier et ne recule jamais : son existence est résistance ». Alors, suivrons-nous le chemin de l’escargot ?

    Je trouve cependant que l’auteur est bien pessimiste quand il dit que « … jardiner les mots, les ouvrir et les semer en graines, ne suffit pas à fleurir d’un poème les plates-bandes du langage… ». Un seul de ses textes courts et lumineux suffit à ensoleiller la page d’autant plus que chacun d’eux est illustré d’un dessin tout en couleur de Bernadette Gervais, collaboratrice habituelle de Francesco Pittau, auteur d’une de mes prochaines lectures acquises à la dernière Foire du Livre de Bruxelles. J’ai hâte de lire « Tête-dure » !

    Le livre sur le site des CARNETS DU DESSERT DE LUNE

  • LE CIMETIÈRE MARIN de PAUL VALERY

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    Ce toit tranquille, où marchent des colombes, 
    Entre les pins palpite, entre les tombes;
    Midi le juste y compose de feux
    La mer, la mer, toujours recommencée
    O récompense après une pensée
    Qu'un long regard sur le calme des dieux!

    Quel pur travail de fins éclairs consume
    Maint diamant d'imperceptible écume, 
    Et quelle paix semble se concevoir!
    Quand sur l'abîme un soleil se repose, 
    Ouvrages purs d'une éternelle cause, 
    Le temps scintille et le songe est savoir.

    Stable trésor, temple simple à Minerve,
    Masse de calme, et visible réserve,
    Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
    Tant de sommeil sous une voile de flamme, 
    O mon silence! . . . Édifice dans l'âme,
    Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!

    Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
    À ce point pur je monte et m'accoutume,
    Tout entouré de mon regard marin;
    Et comme aux dieux mon offrande suprême,
    La scintillation sereine sème
    Sur l'altitude un dédain souverain.

    Comme le fruit se fond en jouissance, 
    Comme en délice il change son absence 
    Dans une bouche où sa forme se meurt, 
    Je hume ici ma future fumée,
    Et le ciel chante à l'âme consumée 
    Le changement des rives en rumeur.

    Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! 
    Après tant d'orgueil, après tant d'étrange 
    Oisiveté, mais pleine de pouvoir, 
    Je m'abandonne à ce brillant espace, 
    Sur les maisons des morts mon ombre passe 
    Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

    L'âme exposée aux torches du solstice, 
    Je te soutiens, admirable justice
    De la lumière aux armes sans pitié! 
    Je te tends pure à ta place première, 
    Regarde-toi! . . . Mais rendre la lumière 
    Suppose d'ombre une morne moitié.

    O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
    Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
    Entre le vide et l'événement pur,
    J'attends l'écho de ma grandeur interne, 
    Amère, sombre, et sonore citerne,
    Sonnant dans l'âme un creux toujours futur!

    Sais-tu, fausse captive des feuillages,
    Golfe mangeur de ces maigres grillages,
    Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
    Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
    Quel front l'attire à cette terre osseuse?
    Une étincelle y pense à mes absents.

    Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière, 
    Fragment terrestre offert à la lumière,
    Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
    Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
    Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres;
    La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

    Chienne splendide, écarte l'idolâtre!
    Quand solitaire au sourire de pâtre,
    Je pais longtemps, moutons mystérieux,
    Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, 
    Éloignes-en les prudentes colombes,
    Les songes vains, les anges curieux!

    Ici venu, l'avenir est paresse.
    L'insecte net gratte la sécheresse;
    Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
    A je ne sais quelle sévère essence . . .
    La vie est vaste, étant ivre d'absence,
    Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

    Les morts cachés sont bien dans cette terre 
    Qui les réchauffe et sèche leur mystère. 
    Midi là-haut, Midi sans mouvement 
    En soi se pense et convient à soi-même 
    Tête complète et parfait diadème, 
    Je suis en toi le secret changement.

    Tu n'as que moi pour contenir tes craintes! 
    Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes 
    Sont le défaut de ton grand diamant! . . . 
    Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, 
    Un peuple vague aux racines des arbres 
    A pris déjà ton parti lentement.

    Ils ont fondu dans une absence épaisse,
    L'argile rouge a bu la blanche espèce,
    Le don de vivre a passé dans les fleurs!
    Où sont des morts les phrases familières,
    L'art personnel, les âmes singulières?
    La larve file où se formaient les pleurs.

    Les cris aigus des filles chatouillées,
    Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
    Le sein charmant qui joue avec le feu,
    Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
    Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
    Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

    Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
    Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
    Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici?
    Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
    Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
    La sainte impatience meurt aussi!

    Maigre immortalité noire et dorée,
    Consolatrice affreusement laurée,
    Qui de la mort fais un sein maternel,
    Le beau mensonge et la pieuse ruse!
    Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
    Ce crâne vide et ce rire éternel!

    Pères profonds, têtes inhabitées,
    Qui sous le poids de tant de pelletées, 
    Êtes la terre et confondez nos pas,
    Le vrai rongeur, le ver irréfutable
    N'est point pour vous qui dormez sous la table, 
    Il vit de vie, il ne me quitte pas!

    Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
    Sa dent secrète est de moi si prochaine
    Que tous les noms lui peuvent convenir!
    Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
    Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
    À ce vivant je vis d'appartenir!

    Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
    M'as-tu percé de cette flèche ailée
    Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
    Le son m'enfante et la flèche me tue!
    Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
    Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!

    Non, non! . . . Debout! Dans l'ère successive!
    Brisez, mon corps, cette forme pensive!
    Buvez, mon sein, la naissance du vent!
    Une fraîcheur, de la mer exhalée,
    Me rend mon âme . . . O puissance salée!
    Courons à l'onde en rejaillir vivant.

    Oui! grande mer de délires douée,
    Peau de panthère et chlamyde trouée,
    De mille et mille idoles du soleil,
    Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
    Qui te remords l'étincelante queue
    Dans un tumulte au silence pareil

    Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
    L'air immense ouvre et referme mon livre,
    La vague en poudre ose jaillir des rocs!
    Envolez-vous, pages tout éblouies!
    Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies
    Ce toit tranquille où picoraient des focs!

     

    Le cimetière marin est paru en 1920.

    Paul Valéry est né à Sète en 1871 et mort à Paris en 1945.

    Jean Vilar est né en 1912 et mort en 1971 à Sète. Les deux artistes sont enterrés dans le cimetière marin de Sète.

    Le cimetière marin lu par Jean Vilar

    Georges Brassens est né à Sète en 1921. Il est aussi inhumé à Sète, au cimetière Le Py.

     

    front_cover_large.jpgQuelques extraits de la remarquable biographie de Paul Valéry par Benoît Peeters (rééditée cette année chez Champs/Flammarion).

    "Pourquoi écrivez-vous?

    - Par faiblesse."

     

    " Je suis de ceux pour qui le livre est saint. On en fait UN qui est le bon et le seul de son être, et l'on disparaît..."

     

    " Mais que m'importe les ouvrages! L'ère des livres s'en va. Il y en a trop et ce trop fait sentir la vanité d'imprimer."

     

    " On veut que je représente la poésie. On me prend pour un poète. Mais je m'en fous, moi, de la poésie. Elle ne m'intéresse que par raccroc. C'est par accident que j'ai écrit des vers. Je serais exactement le même si je ne les avais pas écrits. C'est à dire que j'aurais, à mes propres yeux, la même valeur."

     

    " Personne ne peut influer sur ma pensée, mais en ce qui concerne mon comportement dans la vie, je reste sans volonté, j'obéis."

     

    "Nous sommes toujours, même en prose, conduits et contraints à écrire ce que nous n'avons pas voulu et que veut ce que nous voulions..."

     

    "L'écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots. Alors, il les cherche. Et en les cherchant il trouve mieux."

     

    " Le coeur consiste à dépendre."

    Paul Valéry

     

    Aussi laborieuse soit-elle, ou plutôt parce qu'elle l'est, l'écriture pour autrui l'a obligé à se porter au-delà de ses propres évidences. "Je trouve, sans doute, si peu de raisons d'écrire qu'à tant qu'à s'y mettre, et à ne pas se contenter de sensations et d'idées qu'on échange avec soi-même, il faut tenir écrire pour un problème, se prendre d'une curiosité pour la forme, et s'exciter à quelque perfection."

    Ce point me semble capital. C'est peut-être parce que la littérature n'était pour lui ni une évidence ni un accomplissement que Valéry est devenu l'un des prosateurs les plus étincelants du XXe siècle . Pour lutter contre l'ennui, honorer des engagements pénibles et traiter de sujets dont il ignorait à peu près tout, il lui a fallu, presque malgré lui, explorer de nouveaux procédés littéraires. Voilà sans doute l'une des applications les plus claires et les plus fructueuses de sa méthode: une aptitude à réagir aux sollicitations les plus incongrues.

    Benoît Peeters

     

  • LE PROBLÈME DES MUSÉES par PAUL VALERY

    paul_valery1.jpegJe n’aime pas trop les musées. Il y en a beaucoup d’admirables, il n’en est point de délicieux. Les idées de classement, de conservation et d’utilité publique, qui sont justes et claires, ont peu de rapport avec les délices.

    Au premier pas que je fais vers les belles choses, une main m’enlève ma canne, un écrit me défend de fumer.

    Déjà glacé par le geste autoritaire et le sentiment de la contrainte, je pénètre dans quelque salle de sculpture où règne une froide confusion. Un buste éblouissant apparaît entre les jambes d’un athlète de bronze. Le calme et les violences, les niaiseries, les sourires, les contractures, les équilibres les plus critiques me composent une impression insupportable. Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l’obtenir, l’inexistence de toutes les autres. Et je ne parle pas du chaos de toutes ces grandeurs sans mesure commune, du mélange inexplicable des nains et des géants, ni même de ce raccourci de l’évolution que nous offre une telle assemblée d’êtres parfaits et d’inachevés, de mutilés et de restaurés, de monstres et de messieurs...

    L’âme prête à toutes les peines, je m’avance dans la peinture. Devant moi se développe dans le silence un étrange désordre organisé. Je suis saisi d’une horreur sacrée. Mon pas se fait pieux. Ma voix change et s’établit un peu plus haute qu’à l’église, mais un peu moins forte qu’elle ne sonne dans l’ordinaire de la vie. Bientôt, je ne sais plus ce que je suis venu faire dans ces solitudes cirées, qui tiennent du temple et du salon, du cimetière et de l’école... Suis-je venu m’instruire, ou chercher mon enchantement, ou bien remplir un devoir et satisfaire aux convenances ? Ou encore, ne serait-ce point un exercice d’espèce particulière que cette promenade bizarrement entravée par des beautés, et déviée à chaque instant par ces chefs-d’oeuvre de droite et de gauche, entre lesquels il faut se conduire comme un ivrogne entre les comptoirs ?

    La tristesse, l’ennui, l’admiration, le beau temps qu’il faisait dehors, les reproches de ma conscience, la terrible sensation du grand nombre des grands artistes marchent avec moi.

    Je me sens devenir affreusement sincère. Quelle fatigue, me dis-je, quelle barbarie ! Tout ceci est inhumain. Tout ceci n’est point pur. C’est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l’une de l’autre, quand elles se ressemblent le plus.

    Une civilisation ni voluptueuse, ni raisonnable peut seule avoir édifié cette maison de l’incohérence. Je ne sais quoi d’insensé résulte de ce voisinage de visions mortes. Elles se jalousent et se disputent le regard qui leur apporte l’existence. Elles appellent de toutes parts mon indivisible attention ; elles affolent le point vivant qui entraîne toute la machine du corps vers ce qui l’attire...

    L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’œil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents ; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles.

    Comme le sens de la vue se trouve violenté par cet abus de l’espace que constitue une collection, ainsi l’intelligence n’est pas moins offensée par une étroite réunion d’œuvres importantes. Plus elles sont belles, plus elles sont des effets exceptionnels de l’ambition humaine, plus doivent-elles être distinctes. Elles sont des objets rares dont les auteurs auraient bien voulu qu’ils fussent uniques. Ce tableau, dit-on quelquefois, TUE tous les autres autour de lui...

    Je crois bien que l’Égypte, ni la Chine, ni la Grèce, qui furent sages et raffinées, n’ont connu ce système de juxtaposer des productions qui se dévorent l’une l’autre. Elles ne rangeaient pas des unités de plaisir incompatibles sous des numéros matricules, et selon des principes abstraits.

    Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, la continuité de la production et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux variations de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable.

    Le musée exerce une attraction constante sur tout ce que font les hommes. L’homme qui crée, l’homme qui meurt, l’alimentent. Tout finit sur le mur ou dans la vitrine... Je songe invinciblement à la banque des jeux qui gagne à tous les coups.

    Mais le pouvoir de se servir de ces ressources toujours plus grandes est bien loin de croître avec elles. Nos trésors nous accablent et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exagère l’effet stupéfiant et triste. Si vaste soit le palais, si apte, si bien ordonné soit-il, nous nous trouvons toujours un peu perdus et désolés dans ces galeries, seuls contre tant d’art. La production de ce millier d’heures que tant de maîtres ont consumées à dessiner et à peindre agit en quelques moments sur nos sens et sur notre esprit, et ces heures elles-mêmes furent des heures toutes chargées d’années de recherches, d’expérience, d’attention, de génie !… Nous devons fatalement succomber. Que faire ? Nous devenons superficiels.

    Ou bien, nous nous faisons érudits. En matière d’art, l’érudition est une sorte de défaite : elle éclaire ce qui n’est point le plus délicat, elle approfondit ce qui n’est point essentiel. Elle substitue ses hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille ; et elle annexe au musée immense une bibliothèque illimitée. Vénus changée en document.

    Je sors la tête rompue, les jambes chancelantes, de ce temple des plus nobles voluptés. L’extrême fatigue, parfois, s’accompagne d’une activité presque douloureuse de l’esprit. Le magnifique chaos du musée me suit et se combine au mouvement de la vivante rue. Mon malaise cherche sa cause. Il remarque ou il invente, je ne sais quelle relation entre cette confusion qui l’obsède et l’état tourmenté des arts de notre temps.

    Nous sommes, et nous nous mouvons dans le même vertige du mélange, dont nous infligeons le supplice à l’art du passé.

    Je perçois tout à coup une vague clarté. Une réponse s’essaye en moi, se détache peu à peu de mes impressions, et demande à se prononcer. Peinture et Sculpture, me dit le démon de l’Explication, ce sont des enfants abandonnés. Leur mère est morte, leur mère Architecture. Tant qu’elle vivait, elle leur donnait leur place, leur emploi, leurs contraintes. La liberté d’errer leur était refusée. Ils avaient leur espace, leur lumière bien définie, leurs sujets, leurs alliances... Tant qu’elle vivait, ils savaient ce qu’ils voulaient...

    – Adieu, me dit cette pensée, je n’irai pas plus loin.

     

    Oeuvres, tome II, Pièces sur l’art, Nrf, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1960, 1726 pages, pp. 1290-1293. Paru dans Le Gaulois, le 4 avril 1923.

  • LE NOUVEAU CHALLENGE

    2d682fddaf023f9d74f7b2892a3b049f.pngCet homme arriva à la soixantaine après avoir réussi ses vies artistique, professionnelle et privée. De plus, il pétait la forme: on lui donnait quinze ans de moins! Même, il arrivait encore à perfectionner ses différentes vies, à les rendre plus enviable pour lui-même et ses amis. Le temps des pertes viendrait bien sûr dans les deux décennies à venir mais peu importait : le succès lui avait souri, il était un modèle pour quantité de personnes de tous les milieux qu’il avait fréquentés. 

    Par crainte à la longue d’ennuyer ses proches par tant de perfection, il se fixa un nouveau challenge : réussir son suicide.

  • ÉLIO DI RUPO REMET EN CAUSE LES CONCLUSIONS D'UNE EXPÉRIENCE SCIENTIFIQUE MÊLANT DES HOMMES POLITIQUES

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    Un article de la très sérieuse revue Nature démontre que le temps passé durant son sommeil par un être humain* sur un de ses côtés, droit ou gauche, détermine, par l'action de son inconscient, la vraie orientation politique de l’être humain, a fortiori quand il exerce un mandat politique.

    Les éminents philosophes en tout, Alain Diouba et Aurélien Rauba, qui dorment leur nuit debout, comme c’est de plus en plus tendance, ont pour leur part violemment contesté les résultats en arguant qu’il s’agissait de préciser dans le dispositif expérimental s’il fallait se placer du point de vue du dormeur ou de son conjoint qui observe la scène du pied du lit quand ledit lit est orienté Nord-Sud dans l'hémisphère nord.

    Ces controverses mises à part, le président du PS, par ailleurs éminent scientifique, a clairement fait entendre qu’il s’opposerait aux révélations des noms des hommes et femmes politiques de son parti qui se sont prêtés, de bonne grâce, à, nous citons M. Di Rupo, cette supercherie qui n’honore pas la communauté scientifique et jette le discrédit sur une partie du monde politique belge.

     

    * Des expériences sur des animaux ayant un projet politique seront bientôt conduites sous la surveillance autorisée d'Aymeric Caron.

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 28

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Le voyage vers Kyoto fut un enchantement avec le grand homme de lettres qui disserta longuement avec lui sur la richesse de la littérature locale et sur son évolution qui tendait vers un certain appauvrissement sous la pression d’une société plus orientée vers les profits, la croissance, le rendement,… que vers l’enrichissement intellectuel et culturel. Il regrettait un peu – un peu pour un Japonais c’est déjà beaucoup - l’époque des grands maîtres qui écrivaient avec une grand attention des textes d’une grande limpidité et d’un grand esthétisme comme Kafû, Sôseki, Tanizaki ou Inoué et d’autres encore. Il sourit quand il lui dit qu’il avait partagé le rite du thé avec Inoué avant de le rejoindre à la gare. Il n’émit aucun avis sur cette rencontre, la discrétion et le respect font partie de la politesse dans la société des gens bien éduqués de ce pays.

    ÉPISODE 28

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    Ils atteignirent Kyôto avant d’avoir trouvé le voyage trop long, avant même d’avoir eu le temps d’épuiser tous les sujets qu’ils voulaient évoquer en attendant d’entreprendre leur programme touristico-culturel dans la ville où les temples sont encore plus nombreux que les églises à Rome. En ce début de printemps, les cerisiers commençaient seulement à bourgeonner et il regrettait vivement de n’avoir pas attenu deux ou trois semaines de plus pour accomplir ce périple nippon. La floraison des cerisiers pare en effet la ville d’un enchantement virginal qui rehausse encore la grande spiritualité ambiante générée par la multitude des lieux de culte. Kyoto devenait, à cette saison, comme une jeune mariée pure et vierge, fraîche comme une des nombreuses sources qui alimentent les très nombreux étangs qui agrémentent les magnifiques parcs qui aèrent la cité. Mais, avec ces frais bourgeons, les cerisiers symbolisaient la renaissance de la nature et le retour vers une période plus agréable. C’est donc le cœur et le pas légers que nos deux visiteurs entreprirent cette visite incontournable pour qui voyage au Pays du soleil levant. Kawabata lui donna moult renseignements et informations sur la cité, sur son histoire, sur sa culture, sur ses cultes et sur toutes les fêtes qui garnissent le calendrier local.

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    Yasunari Kawabata

    Mais, après quelques heures de visites, le vieil homme sembla plus pensif, moins loquace, il paraissait un peu ailleurs, comme si l’ambiance spirituelle l’emmenait vers d’autres cieux. Mais, au terme d’un long silence, il reprit son discours que son collègue de visite n’avait pas osé lui-même relancer de crainte de manquer de respect au maître. Il lui dit :

    - Jeune homme, si je ne craignais pas de t’importuner avec mes affaires personnelles, je te raconterais bien l’une de mes dernières visites dans cette merveilleuse cité.

    - Mais maître, si votre pudeur n’a rien à craindre de cette confession, je serais particulièrement flatté de la confiance qu’ainsi vous m’accorderiez.

    - J’ai très envie de parler de ça car j’ai une certaine difficulté à taire cette aventure qui obsède un peu le vieil homme que je suis maintenant et qui sent approcher la fin de son chemin.

    - Maître, vous avez encore une longue route devant vous !

    - Je ne crois pas, mais passons. C’était à la fin de la dernière année, pour la fête des clochettes, je ne savais pas encore que tu me proposerais la visite de ce jour, je croyais donc que c’était probablement la dernière, ou du moins l’une des dernières, visites que j’effectuais dans cette ville si belle et si spirituelle. J’étais parti le cœur empreint de recueillement pensant déjà à ce que pourrait être ma vie dans un autre monde et essayant d’imaginer le passage de notre monde à cet autre que je tentais d’imaginer.

    - Vous deviez être bien triste, au cœur de l’hiver, pour avoir de telles pensées ?

    - Peut-être, mais l’hiver rappelle qu’on est soi-même à l’hiver de sa vie et qu’il faut déjà penser à fermer ses livres.

    - Il vous en reste encore quelques uns à lire et surtout à écrire !

    - On verra ! Mais revenons à notre affaire initiale. En fait, je me masquais la vérité à moi-même, je ne venais pas seulement à Kyoto pour me recueillir mais aussi pour, je l’espérais de tout mon cœur, renouer avec un amour ancien que j’avais particulièrement négligé. Une jeune femme que j’avais fait souffrir bien sottement à l’époque. Je savais que cette femme était alors à Kyoto et je connaissais les lieux de culte qu’elle fréquentait, il ne m’était donc pas très difficile de la croiser comme par hasard.

    - Et, vous l’avez vue ?

    - Oui ! Mais, elle n’était pas seule, elle était accompagnée d’une jeune femme qui semblait vraiment très proche d’elle. Nous n’échangeâmes qu’un clin d’œil mais je sus immédiatement qu’elle m’ait reconnu. Elle dût en informer sa jeune campagne car après cette rencontre, la personne en question s’arrangea pour me voir régulièrement et m’embarqua dans une histoire bien cruelle que je vous raconterai plus tard car cette aventure est encore bien douloureuse pour moi aujourd’hui.

    - Maître, je compatis et je n’écouterai la suite de ce sinistre complot que si vous ne souffrez pas trop pour me le rapporter.

    - Bien changeons nos idées et buvons un thé dans un de ces établissements qui ne proposent certainement pas la meilleure boisson mais qui nous vendra tout de même de quoi calmer notre soif.

    La journée avait passé très vite, beaucoup trop vite, il aurait voulu prolonger le séjour et faire perdurer la magie de cette rencontre mais il avait construit un voyage très chargé avec un emploi du temps très serré. Il devait notamment, dès le lendemain, rencontrer Akiyuki Nosaka qui voulait lui parler des malheurs de la guerre et lui transmettre un véritable message de paix sur l’un des lieux les plus symboliques de la folie humaine : le site de la ville d’Hiroshima. Ils partagèrent donc leur dîner en pendant que Kawabata terminait de raconter la triste aventure qu’il avait vécue en début d’année dans cette ville pourtant apparemment si paisible et si irénique. Tristesse et beauté, avait-il conclu. Peut-être plutôt beauté et tristesse mais peu importe l’ordre, les deux qualificatifs étaient de circonstance.

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    Akiyuki Nosaka

    Tôt le lendemain, il avait pris le Shinkansen pour rejoindre Hiroshima et son ami Nosaka qui voulait lui raconter dans ce haut lieu de la mythologie de l’horreur, l’aventure vécue par deux enfants pris sous un bombardement. Il voulait qu’il mesure bien toute l’horreur de cet épisode, hélas banal dans cette guerre abominable. Son ami l’attendait comme convenu à la gare principale et ils se rendirent le plus rapidement possible sur les hauts lieux de la légende dévastatrice qui avait, pour la première fois, démontré toute l’étendue du malheur contenu dans ces bombes maléfiques. Cette arme miraculeuse conçue pour abattre des tyrans balayait d’un seul souffle des dizaines de milliers de parfaits innocents. Il écouta Nosaka d’une oreille distraite car il connaissait bien cette histoire, peut-être la plus triste de la littérature mondiale, depuis qu’elle était parue en roman, en bande dessinée et même en film. Mais, sur les lieux mêmes d’Hiroshima, cette fiction prenait une toute autre dimension, une réalité plus concrète que n’importe quel témoignage rapporté par les survivants. Ce drame était devenu emblématique de ce qu’avait subi le peuple innocent par la faute de ceux qui se croyaient des grands parce qu’ils avaient un égo supérieur aux autres et surtout parce qu’ils avaient les moyens d’imposer cet égo aux autres. Ils évitèrent soigneusement de parler des responsabilités, les victimes méritaient le respect de leur silence et surtout pas une quelconque polémique pour savoir qui était vraiment responsable et qui ne l’était pas tellement que ça. Pendant l’instant de recueillement qu’ils observèrent sur le mémorial, ils pensèrent très fort à la tombe des lucioles qui abritaient des âmes innocentes.

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    Kenzabouro Oé

    Il était encore tout chamboulé par cette étape à Hiroshima quand il se mit en route, le lendemain, pour l’île de Sikoku où il pensait rencontrer Kenzaburo Oé, comme ils l’avaient convenu lors de la préparation de ce périple à travers le Japon. Oé souhaitait lui faire découvrir les lieux de son enfance et notamment là où il avait vécu avec son fils. Ce fils né avec une malformation importante et qui, pourtant, était un musicien génial. Il considérait que cet enfant était né différent parce qu’il n’appartenait pas à notre monde, il était comme un de ces dieux de la mythologie qui peuplaient les forêts de la Grèce antique aussi bien que celles des pays nordiques ou de la vaste Afrique, un intermédiaire entre les dieux et les hommes. Il était un être autre, au-dessus des humains et donc différent des humains. Il faisait partie de ce peuple réunit dans les forêts de Shikoku, « les merveilles de la forêt » qui constituait une force terrifiante, une société de rebelles, une population en marge qui avait accueilli cet enfant différent marqué par les dieux, héritiers des forces telluriques de cette forêt. Tout cela pouvait paraître très complexe mais permettait de mieux comprendre le discours d’Oé qui oscillait entre mythologie et rêve fantastique. Il comprit bien vite que cette rencontre avait élargi sa vison et sa perception du monde, l’humanité n’est peut-être pas si normée qu’on le croit, elle comporte peut-être aussi des êtres d’exception qui ont un rôle particulier a joué sur cette terre.

    Avant de regagner Tokyo où il avait rendez-vous avec deux dames, Fumiko Enchi et Sawako Ariyoshi, il voulait faire une halte à l’extrémité sud-est de l’île de Honshu, là où le Pacifique porte si mal son nom, là où il est en lutte perpétuelle avec la terre nippone, là où même les arbres ne peuvent pas résister aux assauts répétés du grand souffle marin. Il pensait bien y rencontrer Kenji Nakagami pour lui faire visiter ces paysages dantesques, la mer aux arbres morts comme l’appelait la population locale, et ainsi renifler, humer, l’ambiance de ces embrouilles familiales qui polluaient la vie de son ami. Il voulait surtout voir de tout près ces lieux où l’océan déverse, dans son immense fureur, ses forces abyssales qui ravagent les côtes comme un simple coup de balai peut volatiliser une petite poignée de poussière dans un vent matinal. Ce phénomène l’intriguait très fort et il était très surpris de n’avoir jamais rencontré la moindre allusion à cette lutte toujours perdue par Gè contre Poséidon chevauchant les flots impétueux, dans un seul des romans qu’il avait lus sur ce pays, comme si les Japonais avaient décidé de vivre sans se préoccuper des deux menaces permanentes qui planaient au-dessus le leur tête : les tremblements de terre et les tsunami. Il avait découvert un paysage, inquiétant, grandiose, dédié aux dieux plus qu’aux hommes, il s’était senti tout petit, minuscule, infime, … Il voulait quitter rapidement cet endroit qui le rabaissait tellement et qui, en même temps, l’effrayait.

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    Fumiko Enchi

    Après avoir partagé un moment d’amitié suffisant pour ne pas heurter son ami, il reprit sou voyage pour revenir vers Tokyo où il espérait trouver un peu plus de quiétude auprès de ses deux amies. Elles l’attendaient comme convenu à la gare où il devait arriver. Elles l’accompagnèrent dans un restaurant que les touristes ne connaissaient pas et où ils mangèrent quelques spécialités locales qui ravirent ses papilles malgré la crainte qui l’accompagnait toujours dans ses aventures gastronomiques exotiques. La conversation avait virevolté sur des sujets légers, elles l’avaient beaucoup fait parler de la France, des lettres françaises, de la vie des femmes en France, de leur rôle dans la société, de leur place dans la famille, … Et, maintenant qu’ils étaient en train de savourer un thé vert du Japon, elles voulurent parler un peu des femmes aux Japons, raconter comment le formidable élan économique n’avait pas franchement changé la place de la femme même si son travail domestique était allégé par de nombreuses innovations technologiques. Fumiko Enchi rappelait que l’héritage culturel était tellement lourd qu’il faudrait encore un certain temps pour la femme devienne l’égale de l’homme dans la mentalité de celui-ci. Sawako Ariyoshi abondait largement dans ce sens en faisant remarquer que la carrière des femmes était souvent sacrifiée même si l’argent qu’elle ramenait à la maison était le bien venu pour l’équilibre du budget familial.

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    Sawako Ariyoshi

    Elle ajouta aussi que la femme avait souvent à sa charge, outre ses propres parents, ceux de son mari dont elle devait assurer l’entretien même quand leur âge devenait fort avancé. Les deux femmes avaient parlé sans acrimonie, avec calme, sans se plaindre, simplement pour marquer une certaine différence avec ce qui se passait en France où les femmes n’avaient peut-être pas encore tous les droits qu’elles souhaitaient conquérir mais où elles avaient déjà fait notoirement progresser leur condition. Ils parlèrent encore longuement avant de visiter le Kokugikan, ce temple du sumo, qu’il voulait voir absolument car il s’était entiché de ce sport depuis quelques années et il avait envie de voir les lieux où se déroulaient les principaux tournois, les bashos. Il fut enchanté par cette visite abondamment commentée par ses deux compagnes de circonstances. Cette visite sonnait comme la fin de son épopée nippone et il termina la soirée avec ses amies littéraires dans un autre restaurant tout aussi peu connu des touristes, en formulant moult promesses de visites en France, au Japon, de courrier, d’envois de livres, etc… Tout ce que des amis fidèles et heureux peuvent se promettre.

    Comme il était au Japon, il avait décidé, pour profiter de la proximité, de faire une brève halte à Taïwan et il avait pris l’attache de son ami Wang Wenxing qui l’attendrait à l’aéroport et qui aurait peut-être pu joindre Bai Xyanyong ou Huang Fan. Mais il n’était pas sûr que ces deux derniers soient sur l’île à cette époque. Il voulait parler un peu avec eux de cette nouvelle littérature chinoise par ses origines mais désormais bien taïwanaise. Il retrouva facilement Wang à l’aéroport et ils regagnèrent rapidement la capitale où son ami voulait absolument l’inviter à déjeuner avec sa famille. Il mettait un point d’honneur à accueillir son ami français dans son propre domicile pour, ainsi, tirer tout l’honneur de cette visite.

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    Wang Wenxing

    Ils déjeunèrent donc chez Wang, un excellent repas, préparé par la maîtresse de maison, qui fit tomber les derniers préjugés qu’il pouvait encore avoir sur la cuisine asiatique qui était tout de même fort différente de celle qu’on pouvait essayer de manger dans les restaurants soit disant chinois, japonais ou vietnamiens implantés désormais partout en France. Il avait accepté plusieurs rasades d’alcool de riz et sa tête tournait légèrement dans des vapeurs aériennes et douces qui le ravissaient. Wang l’informa que Bai n’était pas sur l’île à cette époque mais que Huang passerait certainement vers la fin de l’après-midi. Ils parlèrent de la naissance de cette littérature et de l’émergence d’une culture propre à Taïwan. Ils évoquèrent notamment l’importance du développement économique qui remettait sérieusement en cause la construction sociale de la Chine ancestrale quand leur ami commun, Huang Fan, fit son entré dans le salon.

    Ils satisfirent aux obligations imposées par la politesse et l’amitié avant de reprendre la conversation là où les deux premiers l’avaient laissée. Huang expliquait que le modèle ancestral chinois ne permettait pas un développement économique très rapide, il laissait trop de place aux ancêtres et à la tradition alors que le progrès foudroyant nécessaire au développement économique de l’île, et surtout à son autonomie, demandait une grande rapidité dans la capacité de décider et de changer de modèle. Ainsi, ajouta Wang, le modèle social traditionnel chinois a volé en éclat, un rapide processus familial s’est mis en place pour fonder une nouvelle société. Cette foudroyante évolution sociale a généré de nouveaux problèmes inconnus jusque là dans la Chine millénaire et est venue nourrir cette nouvelle littérature née de l’utérus de la culture chinois mais allaité au sein de cette nouvelle société. Cette évolution sera encore plus marquante avec la nouvelle génération née sur l’île, qui n’a même pas connu la Chine continentale mais qui, par contre, a déjà lutté contre les dictateurs qui ont exercé leur pouvoir à Taïpeh.

    Décidément cette conversation était fort intéressante et il pensait passer encore deux ou trois jours avec ses amis pour bien comprendre où cette culture nouvelle pouvait entraîner les lettres taïwanaises et si cette île avait une chance réelle d’échapper encore longtemps à l’emprise de l’Empire du milieu. Toutefois, il évita d’aborder ce sujet pour ne pas froisser ses amis.

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    Au Kokugikan, temple du sumo

  • LA POÉSIE AU TRAIN DE LA VIE: DEUX BEAUX ALBUMS DE POÉSIE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    11%2Bcouv%2BHaikus%2Bdu%2BVoyage%2BForgeot.jpgChristophe Forgeot (1966), comédien, revuiste, animateur, et surtout poète, propose, aux Editions (nantaises) du Petit Véhicule, un lourd volume carré de "Haïkus du voyage". Pas moins de 240, classés thématiquement selon les moyens de locomotion (à pied, à vélo, à cheval...).

    Le livre est magnifiquement illustré par des dessins, vignettes tout en hauteur dus à Nicolas Geffroy, qui joue subtilement des couleurs, nuançant sa palette de verts, de jaunes, de rouges, les délavant.

    Amateur de voyages, dont rendent compte nombre de ses livres ("Saisir la route", "Caravane mirobolante"...), Forgeot tisse toute une matière de perceptions élémentaires au fil du voyage. Ses petits poèmes gardent du périple des impressions premières, que la forme du haïku sauve de la banalité, pointant l'inédit, l'infime, le dérisoire, le haussant à l'essence poétique (tel était le projet de Bashô, pérégrinant au travers des saisons).Christophe-Forgeot-683x1024.jpg

    "Sans autre raison

    le pays à traverser

    saison des amours" (en voiture)

    ..

    "Raffut des moteurs

    fébrilité grandissante

    mon voisin qui dort" (en avion)

    ..

    "Pas d'arrêt prévu

    le jaune vif du colza

    saute dans le train" (en train)

    ..

    "Je n'allais pas vite

    c'est cela qui m'a sauvé

    bonjour le tilleul"

    Forgot ne manque ni d'humour ni de légèreté et la modernisation des situations propres à illustrer le genre nous donne l'occasion de quelques rafraîchissements de bon aloi, quitte à mettre en abyme son propre travail ("en livre") :

    "Au détour des pages

    sur le chemin de Vierzon

    un lys m'interrompt"

     

    **C. Forgeot, Haïkus du voyage, Ed. du Petit Véhicule, 2015, 114p., illustrations de N.Geffroy, 20€.

    Les éditions du Petit véhicule

     

    Entraindecrire_web.jpg?v=1hr158ktcydwdvEN TRAIN D'ECRIRE

    Elles s'y sont mises à trois pour concocter cet hommage à l'écriture, au train et aux photos : Colette Nys, Françoise Lison, qu'on ne présente plus, et une petite nouvelle de 19 ans, Iris Van Dorpe, pour des photographies de toute beauté. L'ouvrage s'intitule "En train d’écrire" : deux voix complices (depuis longtemps, les deux poètes tournaisiennes, l'une de Froyennes, l'autre de Blandain, ont coécrit une belle série de livres au Tétras Lyre, chez Luce Wilquin, chez Rougerie...)

    "Les Déjeuners sur l'herbe" , l'éditeur de Merlin-Jollain (Hainaut occidental), connu pour ses beaux livres de poésie (Paul André, Marianne Kirsch, Martie-Clotilde Roose...), de prose (nouvelles, romans, albums de chansons...) toujours soignés, accueille, dans une nouvelle collection ces textes à deux mains, qui prennent le temps de décrire les menus faits d'un quotidien qui défile à la vitre, au-delà, à l'intérieur d'une gare, en attente de...ColetteNysMazure_web.jpg?v=1zjxjg22xp24uz

    Une quinzaine de photographies, qui jouent du flou, de la surimpression, du détail grossi qui instigue l'intérêt d'une quête, cernent les lieux, les objets, des feuilles, des arbres, des vitres, en évitant l'académisme, en floutant le réel, à force de vitesse et de point de vue (des angles parfois surprenants).

    Ces clichés ne doublent en rien les textes, plus classiques sans doute, relatant des pensées, des impressions, des sensations, des notes de voyage, des perceptions du temps qui "s'abat sur sa promenade", du temps atmosphérique ("Eclaircie après la pluie têtue de la nuit").images?q=tbn:ANd9GcR1ML9ZxP3Y23QRjNUm2JpAAKc5kPL3tK-8vqbLNhno6kKUmu1T

    J'aime dans ces textes la fluidité des notations :

    "Prends le bus 63 qui arrive à la ville basse. Descends côté grand magasin" (p.32)

    "Tu redoutes de sortir sans viatique pour affronter la nuit qui vient" (p.56)

    Les thèmes de ces proses poétiques touchent le cheminement, le corps en mouvement ("Silhouettes en ombre chinoise ou masse composite se détachant sur la toile frémissante du pavillon turc en vis-à-vis" (p.57), le voyage dont les deux auteures sont friandes, la solitude contemporaine (que de badauds, touristes, promeneurs pointés dans leur solitude foncière), toute rencontre, puisque les gares, les trains lui sont propices (ces célébrations du quotidien renouvellent ici les livres que Colette et Françoise ont consacrés, en poésie, en prose, aux petites choses à vénérer dans l'ordre du réel proche : "pays géomètre", etc.)

    Pourquoi écrire? Pour réparer la perte (que de mots "perdre" ou "perdu" dans ces textes qui ne négligent jamais l'autre et sa déperdition...) sans doute que la vie sème...

    Une belle traversée en train pour "accroître la vie" (p.60)

     

    Colette Nys-Mazure, Françoise Lison, "En train d'écrire", Les Déjeuners sur l'herbe, 2016, 68p., photographies d'Iris Van Dorpe, 20€

    Les éditions Les Déjeuners sur l'herbe

  • FISHSTICK POLYCHROME suivi de BOUSILLE LE CIEL SI T'ES UN ANGE de MICHAËL LONDOT (Le Castor Astral)

    Michaël Londot a une œuvre riche de près de cent cinquante livres publiés sous toutes ses latitudes et sous différents pseudos.

    Cet inédit, qui en annonce d’autres, car Jacques Pasterger a entrepris avec sa veuve depuis sa mort survenue il y a dix ans de rassembler tous ses écrits disséminés. Le recueil comprend des textes écrits sur trente ans qui reflète bien sa biographie (tour à tour détective, marin, mécano, vagabond, gardien de sécurité…). Proche de la Beat Generation, il a entretenu une longue correspondance avec Ginsberg. À dix-sept ans, il part pour les States où il est bientôt arrêté pour détention de stupéfiants dans une voiture volée, il migre alors en Australie où il vivra trente ans avant de finir sa vie près de Bordeaux avec une femme de quarante-deux ans sa cadette.
    Gobe-bouches et La poésie en morceaux, son manifeste de poésie grunge, publié en 91, ont marqué de jeunes écrivains. Pasterger écrit dans sa préface : « Michaël Londot est le plus méconnu des poètes de sa génération, une partie importante et hétéroclite de son oeuvre reste encore à découvrir. »

    Je travaille à

    la côte cassée

    Je gagne ma

    flotte

    &

    j’es

    père

    encore une

    mer

    calme

    &

    ravagée

    Marre

    des marins

    d’eau douche

    Je suis sale

    &

    seul

    comme la tanche

    au sec

    &

    je mens

    merde

     

    *

     

    malgré la pluie, le clodo

    dort il rêve

    d’une pièce d’or

    dormir

    debout

     

    pecheur216300-1410796320.jpg

    Michaël Londot dans les années 80 en Australie

     

    Ma vie je t’en

    fish tick

    track polka

    nageoires sachant

    nager

    pataugeoire

    & flaque de moue

    Je te regarde

    dans les cieux

    En avant

    le mousse tique

    tacle le temps qu’il fait

    je plonge

    & ronge la

    rive

    pusqu’au porc

    groin groin

    grognon

    fait le chic

    oiseau

    du large

    & en travers

     

    *

    L’ange

    descend

    du ciel

    à minuit

    avec son riot gun

    son burger

    & ses ailes en biseau

    & son androgynie

    de comptoir

    Je prie pour qu’

    il

    te

    prenne

    en traître

    ou à

    la régulière

    avant de

    te liquider

    dans le mojito

    la gnôle de prune

    ou

    le diesel

    à 100 cents

    le flacon

    Derrière l’apparent bric-à-brac de ses compositions, son cut-up orgasmisé, et l'auto dérision d’écorché vif que ses textes trimballent, se cache une blessure d’exister et un dégoût des conventions littéraires et sociales qui creusent la langue juqu’à l’os, la malmènent et la réduisent à quia. On retrouve cette volonté, commune à d’autres du même courant, de verticaliser, parfois à outrance, le poème en réduisant le vers au rang d’une particule verbale « comme si le texte faisait plonger la prose » (J. Pasterger)… Le poème fait jouer les fragments métaphorisés, il déforme le monde des apparences comme autant de prismes. Tel un éclat de ciel dans une flaque d’eau sale, d'une note mineure dans une gamme majeure, le poème, « ce leurre de son et de sens qui nous piège dans ses envies d'écrire comme d'exister », rend alors compte du monde dans ses moindres détails.

    Éric Allard 

     

    20140915-111734-g.jpgÀ paraître le 15 avril

    Pages: 160

    Prix: 15 €

    ISBN: 169-10-200-0060-1

    Collection Poésie

    Le site du Castor Astral

     

  • LA ROUE A AUBES NE S’ARRÊTE JAMAIS de MATHIAS NIZET (Cheyne éditeur)

    Mathias Nizet, qui partage sa vie entre la musique et l’écriture, a 26 ans et déjà une vive intuition du temps qui passe.

    A t’attendre

    Le ciel s’égare

    Et le temps me prend

    Pour un ordinaire voyageur

    Dans les transports auxquels il nous invite, il se munit d’une gomme et d’un crayon. 

    J’efface

    Avec la gomme sans fin

    Des souvenirs

    Les traces de l’éternel

    Présent

    Il lie le désir au temps, conscient que, tel un fruit mûr, il doit être cueilli à son heure.

    Quand ton corps se défend

    Des étreintes du temps

    Mes mains sur toi se brisent

    En éclats de passé

    Des images cruelles viennent entailler la lisseur des jours, réveiller l’imaginaire un moment endormi.

    J’use de l’amour

    Comme d’un couteau

    Sur tes lèvres

    La musique du souvenir empêche d’entendre les appels du présent ; on passe alors à côté ou bien on s’y écrase, brisant le défilé des jours.

    Mais le moi qui endure les jours finit toujours par revenir dans le désir finissant.

    Forçant le songe

    À médire des étoiles

    Ta nuit

    M’abreuve de chimères 

    Je m'évade du temps

    Cette poésie neuve, en vers en roue libre, qui découvre les richesses de la langue, pêche encore par des maladresses  certaines mais ses élans l’entraînent dans des lieux insoupçonnés de l’âme qui n’ont pas encore eu le temps de s’incarner dans un réel encore à éprouver, à épuiser...

    Au Puy

    De ton Fou

    Je débarque

    Avec mes cordes

    Et ma lyre

    Pour prendre ma place

    Sur ton ring 

    Dans La roue à aubes ne s’arrête jamais, Mathias Nizet raconte l’histoire d’une saison d’amour qui prend toutes les couleurs du temps. Il nous parle d’un présent indépassable qui bute sur des clichés pour en arriver à ne plus voir le monde. Il nous confie aussi cette crainte légitime du  jeune poète devant le réel, d’une vie vouée à l’écriture comme sacerdoce...

    Martelant ta beauté

    Sur l’enclume du désir

    L’amour peine

    À faire tourner le cosmos 

    Dans le sens de mes mots

    Il fait nuit à midi

    Il imagine enfin sa jeunesse éteinte dans un feu de joie qui rebondit vers l’azur les trente mois que la lune fait.

    C’est une poésie faite de chair et de temps, d’angoisse et de vertige, de restes d’une folie née de l’enfance perdue, de l’attente irrésolue dans l’exécrable avenir, d'une circularité impossible.  

    Dans ta boîte à lippes

    Je pique-nique

    Tout l’hiver

    Avec la fièvre

     

    Sur ton verbe rouge

    Je fais fable rase

    De ta chair

    Jusqu’au cri

    Le premier recueil de poésie de Nizet s’achève, lui, sur un silence répété à l’infini. Qui résonne comme un écho dans la chambre vide / de nos matins endormis.

    Éric Allard

     

    jackiw-credit-lisa-marie-mazzucco-288x300.jpgImage de la couverture pas encore disponible

    Date de parution: 15 avril 2016

    Pages : 60

    Prix : 15 €

    Format : 13 x 22 cm

    ISBN :978-2-84116- 223-7

    Collection D'une voix l'autre

    Le site de Cheyne Editeur

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 27

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

    - L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

    - … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

    - Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

    - Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

    - Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

    - Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

    - Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

    - Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

    - Probablement.

    - Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

    - Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

    ÉPISODE 27

    Ils se séparèrent après les politesses d’usage et comme il cherchait quelle destination il allait prendre, son estomac le rappela à la réalité. Il avait oublié l’heure du repas et même les lémuriens mangent régulièrement. Il fit quelques efforts pour sortir de la léthargie dans laquelle il était encore englué et se dirigea vers le réfrigérateur dans lequel il trouva un peu de charcuterie et un morceau de fromage qu’il mangea avec un quignon de pain qui restait de la veille et quelques fruits qu’il avait toujours en stock. Dehors, le temps était toujours aussi triste, pas vraiment une pluie franche mais plutôt une espèce de mouillasse qui colle plus qu’elle ne lave et qui suinte partout comme de l’humidité génératrice de moisissures. Un temps à ne pas mettre un chien dehors.

    Il s’affaira à quelques petites tâches ménagères auxquelles son statut le condamnait sans même pouvoir espérer les partager avec une compagne ou un compagnon. Il était habitué et ces tâches ne le rebutaient pas franchement même si certains jours il aurait été ravi d’y échapper. En la circonstance, cette petite activité allait lui permettre de se dégourdir et de sortir de son engourdissement et de sa mollesse. Il prépara une lessive, lança la machine à laver, débarrassa la table, fit une petite vaisselle et se sentit alors plus gaillard, plus dispos mais il ne décida pas pour autant à affronter les conditions météorologiques du jour. Certains voisins allaient encore dire que l’ours n’avait pas terminé son hibernation et qu’il se terrait encore au fond de sa caverne. Il s’en moquait royalement mais comme il n’avait pas très envie d’être un sujet de conversation pour les commères et les pipelets du quartier, il décida de passer boire une bière au café un de ces jours prochains.

    Il ne fréquentait plus guère les cafés, depuis qu’il était en retraite, ses anciens collègues de travail avaient déménagé, du moins ceux qu’ils connaissaient le mieux, certains étaient même malades. Mais, il ne détestait pas, de temps à autres, boire une bière tranquillement en profitant du spectacle offert par les clients habituels. Il avait toujours eu une admiration profonde pour les artistes inconnus qui animaient la plupart du temps les bistrots de quartier, ces gars qui refont le monde en deux formules fulgurantes, qui jouent du raccourci, sans le savoir, avec un talent merveilleux et qui osent les pires calembours sans aucun scrupule. Il avait même passé d’excellentes soirées à écouter ces artistes de comptoir qui ne sont répertoriés nulle part et reconnus seulement par ceux avec lesquels ils partagent la boisson. Oui, il faudrait qu’il fasse un tour jusqu’au bistrot du quartier, qu’il serre quelques mains, qu’il affiche sa bonne santé et qu’il montre un peu de bonne humeur afin que tous soient rassurés sur son compte. La retraite ne l’avait pas aigri, ni rendu malade, mais il ne pouvait expliquer devant le comptoir qu’il espérait bientôt trinquer avec un écrivain coréen ou s’embarquer pour le Japon sans sortir de sa tanière. Il ne tenait à passé pour le cinglé du coin.

    Certains diront encore « pour vivre heureux vivons cachés » et, lui, s’il se cachait trop les autres s’inquiéteraient et finalement viendraient piétiner sur ses plates-bandes. C’état tout un art de vivre heureux en ne vivant pas comme les autres, en choisissant un autre monde tout en restant dans le même que ses congénères. Il fallait que les apparences de sa vie soient paisibles et correspondent à la norme populaire pour qu’il puisse se créer une autre réalité dans d’autres mondes où il trouvait son véritable plaisir. Mais, il ne faudrait pas pour autant que les autres croient que sa vie était triste et monotone. Il prenait plaisir à vivre tranquillement en sachant qu’il pourrait s’évader facilement dans un autre monde pour échapper à la première contrariété, à la moindre contrainte désagréable ou au plus infime instant d’ennui. Et, même comme aujourd’hui, quand il n’avait envie de rien, juste se laisser vivre sans projet, sans objectif particulier, il ne s’ennuyait pas, il ne trouvait pas le temps long, il attendait simplement l’envie de prendre un nouveau livre et de chevaucher une nouvelle histoire pour partir dans un autre monde, pour créer son univers à lui comme il croyait que l’auteur l’avait écrit à son intention toute particulière.

    Sa méditation sur ses relations avec son voisinage commençait à le lasser, l’avis de son entourage n’allait tout de même pas dicter sa conduite. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent, peu m’importe, pensa-t-il en son for intérieur. Toutefois, cette idée d’aller boire un pot un soir au bistrot le titillait un peu et lui rappelait ces ambiances enfumées qu’il avait connues avant que la loi décide que la fumée n’avait plus sa place dans les troquets et autres lieux de convivialité où se nouent des relations sociales solides et durables. Tout fout le camp.

    Il était debout, appuyé contre le comptoir en face de la tireuse à bière, la meilleure place pour être servi rapidement, il sirotait tranquillement son demi de cette bière légère, amère, bien fraîche qui désaltérait sans trop enivrer mais en euphorisant tout de même un peu, juste ce qu’il faut pour se sentir bien, heureux et oublier les ennuis triviaux du boulot ou de la vie domestique en général. Il écoutait l’animateur attitré du bar qui refaisait le monde pour la millième fois au moins à la grande joie de son auditoire tout ébaubi de sa science en matière politique. Il attendait la chute, cette formule lapidaire qui résolvait tous les problèmes et qui l’amusait particulièrement. Il était très amateur de ces raccourcis dévastateurs que tous les énarques devraient apprendre à manier pour égayer leurs discours souvent trop creux.

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    La vieille femme lui demanda, ce qu’il voulait consommer, il ne savait pas très bien quoi demander, il ne connaissait pas le pays, c’était sa première escapade en dehors de Séoul où il séjournait depuis quelques jours. Il était un peu saturé par l’agitation de la capitale coréenne et il avait choisi de partir à l’aventure en prenant un petit train qui l’avait conduit vers la montagne et il était descendu avant que le convoi n’aborde les premières pentes, il voulait juste marcher un peu dans la campagne, dans le piémont de cette montagne qui partage longitudinalement la péninsule en deux parties. Après une marche de quelques heures dans une campagne verdoyante et fraîche, il avait eu envie de se restaurer. Il avait aperçu de loin cette maison isolée ornée d’une enseigne à la couleur voyante et au message bien mystérieux pour lui, il avait supposé qu’il s’agissait d’une auberge campagnarde. Sa suggestion s’était avérée exacte.

    La vieille femme attendait sa réponse, il désigna les deux compères qui étaient attablés non loin de lui, sur la terrasse, et lui fit comprendre qu’il souhaitait boire la même chose qu’eux, une espèce de bière locale qui avait pour mérite au moins de passer la soif. Il fallait tout de même qu’il trouve une solution pour commander quelque chose à manger, il n’avait pas vu de menu, pas plus de carte ou d’autres indications sur une quelconque nourriture qui pourrait être proposée aux clients. Il craignait que l’établissement n’offre que de la boisson et aucune nourriture. Quand la vieille femme revint avec un verre douteux et une bière presque fraîche, il lui fit comprendre par geste qu’il voulait manger et, à sa grande surprise, elle le planta là avec le sourire béat de celle qui pense avoir compris. Il resta un peu perplexe, dubitatif, mais il n’avait pas le choix, il devait attendre pour connaître la suite de ses aventures en terre coréenne.

    Comme il ne savait que faire, il accorda un peu plus d’attention aux deux vieux qui partageaient un verre de bière à quelques pas de lui et il fut surpris d‘entendre qu’ils s’exprimaient en anglais, peut-être pour que la vieille ne les comprenne pas. Ils racontaient leurs souvenirs, ils parlaient de leur jeunesse à l’époque de la guerre, d’avant la guerre, quand ils étaient face à leur avenir, qu’ils cherchaient leur voie. Celui qui semblait le moins fatigué, le plus vaillant, parlait de la ferme qu’il semblait posséder dans les environs et des travaux qu’il devaient accomplir chaque saison pour obtenir un rendement suffisant pour faire vivre sa famille et transmettre un patrimoine en bon état de production à son fils afin que celui-ci perpétue la tradition familiale. L’autre parlait de guerre, de défaite, de retraite, de voyage en Chine, de capture, de détention, de Japonais féroces, de la façon dont il avait échoué dans cette auberge où il avait trouvé le gîte, le couvert et la compagne qu’il n’avait pas encore malgré un âge déjà avancé. Il souriait, il avait l’impression d’assister à la rencontre entre Chthonos et Ouranos, entre le sédentaire et le nomade, mais ces deux là avaient dépassé, depuis un bout de temps déjà, le stade de l’affrontement et ne semblaient plus que vouloir faire les comptes avant de mettre un terme à la partie qu’ils jouaient depuis longtemps déjà et qu’ils ne souhaitaient pas forcément poursuivre très longtemps encore.

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    Hwang Sok-Yong

    Comme s’il semblait ne plus vouloir comparer leur vie et leur mérite, ils se mirent à parler de lecture, l’un parlait d’un Hwang qui avait quitté la Corée du Nord pour se réfugier au Sud, l’autre parlait lui aussi d’un Hwang qui avait passé de longues années dans les geôles d’un dictateur. Ils s’interrogeaient pour essayer de deviner s’il s’agissait du même personnage ou de deux personnages différents. Au bout d’un certain temps, il comprit que l’un parlait de Hwang Sun-Won, le natif de la Corée du Nord et l’autre de Hwang Sok-Yong l’ex prisonnier mais il ne se mêla pas de leur conversation, les laissant construire les hypothèses les plus farfelues. Il semblait prendre un réel plaisir à cette conversation qui leur permettait de rêver à la réunification des deux parties de la nation coréenne.

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    Hwang Sun-Won

    Il était attendri par l’attitude de ces deux vieillards qui partageaient des souvenirs opposés mais qui semblaient rêver, tous les deux, du même avenir pour leur pays. Ces deux vieux l’avaient distrait et il n’avait pas vu revenir la tenancière, du moins celle qu’il pensait remplir cette fonction, avec un plateau garni d’un bol contenant un liquide clair et quelques nouilles et ce qui paraissait être un genre de pot-au-feu dont il ne pouvait même pas imaginer la provenance de la viande. Mais, nécessité fait loi et il commençait à avoir suffisamment d’appétit pour manger ce qu’on lui proposait. Il mangea avec entrain ce repas qui ne sortait pas d’un restaurant étoilé mais qui avait suffisamment de goût pour être mangé sans désagrément, d’autant plus que la patronne lui avait apporté une tasse de thé pour accompagner la viande. Il fit honneur à ce repas campagnard et leva les yeux juste pour voir les deux vieillards qui se séparaient, Monsieur Choi, comme l’avait salué celui qui restait, prenait congé de Monsieur Lee, comme l’appelait celui qui restait. Il ne sut jamais où leur conversation sur les écrits de deux homonymes les avaient conduits mais peu cela importait, l’essentiel était que ces deux vieux pouvaient mettre des passés opposés en commun et essayer de partager des lectures qu’ils espéraient communes.

    Il s’étira comme s’il venait de trop manger et éprouva le besoin de boire une bonne bière bien fraîche ; il se leva et se dirigea vers le réfrigérateur où il cueillit une bouteille qu’il décapsula avec un couteau qui trainait à proximité avant d’en avaler une belle gorgée. Il avait rêvé qu’il avait mangé mais il avait toujours l’estomac creux. Il était vraiment temps qu’il explore ses réserves et qu’il mange un morceau car son estomac commençait à se contorsionner douloureusement. Il dénicha une saucisse de Montbéliard dans le fonds du congélateur qu’il mit dans de l’eau bouillante, ouvrit une petite boîte de haricots verts qu’il réchauffa avec une noix de beure, fit revenir une tomate et un oignon dans la poêle avec quelques épices qu’il avait sous la main et réalisa ainsi un petit casse-croûte qui ravit papilles et estomac.

    Maintenant que son estomac avait obtenu ce qu’il pensait être son dû, il ne modifia en rien ses projets et persévéra dans son intention de passer une journée de lémurien. La seule question urgente qui le préoccupait était de savoir s’il avait besoin d’un livre pour s’assoupir et s’envoler dans sa sieste ou s’il allait s’endormir sans qu’une quelconque lecture le berce, de larges bâillements lui fournir une rapide réponse et il se dirigea vers on fauteuil préféré pour prendre ses aises et s’embarquer dans un épisode somnolent favorable aux divagations dans le monde où il aimait s’évader pour meubler ses journées et construire sa nouvelle vie.

    Il sortait d’une antique maison japonaise où il avait été convié par Inoué pour boire un thé servi selon les rites ancestraux. La cérémonie avait été bien longue et il regrettait de n’avoir pas bu un thé chez lui avant de se rendre à ce rendez-vous. Celui qui officiait comme maître du thé remplissait sa fonction avec le plus grand zèle et détaillait toutes les opérations avec le plus grand soin afin de n’omettre aucun geste, aucune phase du rituel, qui aurait pu entacher la cérémonie et la rendre ainsi caduque aux yeux des convives. Il ne pensait pas resté si longtemps en compagnie de ce grand amoureux du Japon ancestral et de sa culture, il était maintenant un peu en retard et Kawabata risquait de l’attendre un moment avant de prendre, ensemble, le train pour Kyoto où ils avaient décidé d’aller visiter quelques temples. Il était franchement désolé de ce contretemps, la politesse japonaise ne tolérait pas ce genre d’écart et il avait un tel respect pour le maître qu’il n’imaginait pas de le faire attendre, même une seconde, sur le quai d’une gare. Mais, la chance était avec lui, la circulation était presque fluide en ce milieu de semaine à Tokyo et le taxi qu’il avait emprunté pu récupérer le retard initial pour le transporter à la gare dans des délais acceptables pour la politesse nipponne.

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    Yasunari Kawabata

    Le voyage vers Kyoto fut un enchantement avec le grand homme de lettres qui disserta longuement avec lui sur la richesse de la littérature locale et sur son évolution qui tendait vers un certain appauvrissement sous la pression d’une société plus orientée vers les profits, la croissance, le rendement,… que vers l’enrichissement intellectuel et culturel. Il regrettait un peu – un peu pour un Japonais c’est déjà beaucoup - l’époque des grands maîtres qui écrivaient avec une grand attention des textes d’une grande limpidité et d’un grand esthétisme comme Kafû, Sôseki, Tanizaki ou Inoué et d’autres encore. Il sourit quand il lui dit qu’il avait partagé le rite du thé avec Inoué avant de le rejoindre à la gare. Il n’émit aucun avis sur cette rencontre, la discrétion et le respect font partie de la politesse dans la société des gens bien éduqués de ce pays.

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    Pour prolonger le plaisir de lecture...

    Première neige sur le mont Fuji de Kawabata, lu par Denis Billamboz

    Kyoto de Kawabata, lu par Denis

    Le Maître de thé d'Inoué, lu par Denis

     

  • OPÉRATION APHRODITE de GÉRARD MANSET

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    Un des derniers géants de la chanson française sort à 70 ans un nouvel album, son 21ème, Opération Aphrodite, sous l'égide de Pierre Louys. Quarante-cinq ans après La mort d'Orion, le premier album concept sur le sol français.

    D'une rare discrétion, non par pose mais par goût de l'anonymat, insensible au succès qu'il n'a connu qu'épisodiquement avec Il voyage en solitaire au milieu des années 70, il a vite repris la barre de la notoriété de façon à pouvoir continuer à voyager anonymement dans le monde et à Paris à l'écart des voies médiatiques, dans une obscurité consentie semée tout au long des années suivantes d'albums sombres et lumineux, de collaborations artistiques ponctuelles diverses dont celle avec Bashung sur son dernier album.

    Il déclare dans l'interview d'RTL ne plus rien écouter depuis trente ans car il est toujours occupé à autre chose et trouver ses nourritures spirituelles dans les siècles passés plutôt que dans l'époque contemporaine, une déclaration qui définit bien sa démarche axée sur la durée et non sur le paraître. Dans le même ordre d'idée à contre-courant, il signale aussi n'avoir jamais pris de substances, n'avoir jamais été bourré, sans toutefois en tirer gloire car c'est, précise-t-il, par tempérament et dans un souci permanent de conserver son self contrôle. Il se dit aussi être réfractaire à la mise en musique de poèmes tout en appréciant, par exemple, le travail récent d'Aubert sur les textes de Houellebecq.

    E.A. 


    Une heure rare de radio avec Manset, c'était le 28 mars 2016 entre 0 h et 1 h sur l'antenne d'RTL au micro d'Eric Jean-Jean avec dans la programmation musicale, outre quelques-une de ses chansons, des titres de Bashung, Christophe, Pink Floyd, Raphaël et Aubert.

    Le site officiel de Gérard MANSET consacré à Opération Aphrodite

    L'article de Valérie Lehoux sur le site de Télérama

    Chloé Stefani lisant, comme dans l'album, un extrait du livre de Louys 

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  • JOËLLE SCORIELS À LA PRÉSENTATION DE "LIVRÉS À DOMICILE" et autres changements ertébéfens

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    À la rentrée prochaine, Joëlle Scoriels prendra les commandes de Livrés à domicile avec Adrien Devyver pour la littérature Jeunesse. Quant à Thierry Bellefroid, il présentera l'émission hebdomadaire 69 minutes sans chichis qui sera rabotée de 49 minutes (mais l'émission garde son titre attractif). Un switch sympathique qui ravira les nombreux amateurs de culture...

    Autres changements annoncés, Jérôme de Warzée à la météo et Tatiana de Silva à l'animation de L'invité en prime. Johanne Montay, quant à elle, cuisinera l'invité politique de Hep Taxi du parlement fédéral au parlement wallon mais c'est Thierry de Brigode qui sera au volant (tout en prenant des photos aux feux rouges). Pascal Vrebos, qui quitte (enfin) RTL, animera les primes de The Voice avec Baudoin Rémy lors les duels et des imitations tandis que Sébastien Maréchal présentera le journal télévisé préparé par les téléspectateurs et que Maureen Louys animera Mise au Point en riant.

    B.J. Scott sera la tête de gondole du Jardin extraordinaire et Quentin Mosimannnnn, celle d'une version remixée de Noms de dieux du défunt* Edmond Blattchen. Adrien Joveneau présentera dorénavant l'émission De A à V (comme vélo) et Un gars, un chef sera l'oeuvre des Geluck & Mercier, le réputé duo comique qui devrait faire merveille en cuisine... 

     

    * De source céleste sûre, on nous signale qu'Edmond Blattchen serait toujours sur terre, Nom(s) de Dieu(x)!

  • LES PERSONNES-RESSOURCES

    Personne-ressource-1.jpgCette école était réputée pour son nombre de personnes-ressources. Chaque enseignant était tenu de faire appel à une d’elles par heure de cours. Cette personne se tenait à disposition du chargé de cours et entre-temps il jouait profitablement sur son portable à Candy Crush ou Pet Rescue Saga.  C’étaient pour la plupart d’anciens profs détachés ayant une connaissance, voisin de comptoir ou vieille liaison, au cabinet du ministre de tutelle.

    Leurs domaines de compétences étaient infimes mais pointus voire carrément flous: mathématique indescriptible, dérivée seconde de la fonction exponentielle, conjugaison du verbe accroître, lexique de l’or, étymologie du mot mort, cent-troisième décimale de Pi, nom commun du Ondatra Zibethicusdédicataire des Fleurs du Mal, deux cent cinquième décimale de e, vue schématique d’un polymère linéaire amorphe, traduction de pythécantrope en araméen, usage de l’imparfait du subjonctif dans l’œuvre de Marc Lévy, liste des oeuvres multi média d’Eric-Emmanuel Schmitt, expressions françaises avec personne-ressource… 

    Toutes les personnes-ressources étaient confinées dans deux classes situées de part et d’autre du bureau du directeur qui lui-même faisait régulièrement appel à elles pour compléter son savoir certes vaste mais non entier dans les domaines les plus divers de l’administration scolaire.

    Tout un staff d’éducateurs étaient chargé de leur prise en charge et de leur circulation dans l’établissement afin de faciliter, comme il se doit, leurs déplacements et leur digestion. Ayant de grandes compétences, ils avaient aussi de grands besoins alimentaires et sexuels mais nous ne ferons pas cas ici de ce dernier point qui relève de la sphère privée.

    Accessoirement, le délégué syndical au savoir vaste mais non entier dans le domaine précité pouvait, s’il n’avait pas mis en cause l’action de la direction dans les six derniers mois, faire appel aux hommes et femmes de science (légitimés comme tels par le pouvoir d’un gouvernement, lui-même comme on le sait à la solde de deux ou trois présidents de parti omnipotents) pour des questions évidemment affûtées.

    Le directeur général à l’origine de cette mesure possédait pour son seul usage et celui de son secrétariat, un établissement complet de personnes-ressources constitué de cinquante classes pouvant chacune contenir aisément vingt-cinq personnes, portable compris. Pour le moins, car le printemps revenu, il n’était pas rare de voir des tables bellement nappées disposées sur l’esplanade pour leur faire prendre au soleil un rafraîchissement que le surveillant général (tenu au secret du degré d'alcoolémie du breuvage) était chargé de goûter avant ingestion de façon à prévenir d’éventuels désagréments orchestrés par des personnes sans scrupules ni ressources intellectuelles, il y en a toujours. 

     

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  • ÉCRITS POURPRES d'EDWARD D. DWARF

    ob_56cdd4_violet-2.jpgL’écrivain de l’ombre

    Edward D. Dwarf, de son vrai nom Leonard Ellis, est né en 1901 à Chicago.  De la génération des Hammett et Chandler, il est moins connu qu’eux même s’il a marqué en France des auteurs comme Vian (qui a traduit son dernier roman, Faux semblant), Perec (qui, dans Espèces d’espaces, se sert de plusieurs pages de L’affaire Othello pour un de ses exercices oulipiens), Robbe-Grillet qui reconnaît s’être inspiré de La femme de l’ombre  pour Topologie d’une cité fantôme ou encore Daeninckx qui signe la préface :
    « Edward D. Dwarf n’est pas le plus stylé des auteurs de sa génération, mais le plus tarabiscoté,  il privilégiait davantage la structure auquel il pensait longtemps avant de se mettre à écrire. C’est celui aussi qui a le mieux rendu l’époque de l’entre-deux guerre américain.  
    Martin Froth, son alter ego, est quant à lui le plus déjanté des détectives de fiction même si le personnage est attiré par la peinture du Quattrocento et la musique baroque et qu’il déteste le blues ou la musique d’Amstrong qui le font pleurer. »
    Dans ces écrits pourpres qui rassemblent des préfaces, des lettres, des critiques, commentaires et autres textes de circonstance, c’est l’attention à l’actualité qui prime, d’un écrivain qui tout en se mêlant à la vie active de son temps (il devait travailler pour faire vivre sa famille) n’aspirait qu’au repli pour écrire.

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    Edward D. Dwarf en 1955

    Il revient sur la réception de son grand livre, La femme de l’ombre. Inspiré de La vie est un songe de Calderon, une femme se sent agie de l’extérieur pour commettre un crime dont l’objet est elle-même. L’ouvrage qu’un moment Hitchcock a pensé porter à l’écran l’a finalement été par Walter Fein, en 1954, un réalisateur de séries B  qui a expurgé le texte, Ellis n’ayant pas été associé à son adaptation, de toute la dimension métaphysique en réduisant son propos à celui d’un simple polar.

    Son père meurt en France pendant le siège de St Mihiel en 1918 pendant la Première Guerre mondiale alors que Leonard songeait à suivre des études de journalisme. Il exerce alors divers métiers tels que barman, gardien de nuit ou maréchal ferrant tout en descendant vers le Sud.

    Fort de son succès littéraire, Le Washington Post le sollicite pour couvrir l’après débarquement de Normandie. Dans sa lettre de France, datée du 21 juillet 44, il écrit à son épouse : « Ce que je vois est du même ordre que mes visions transcrites dans mes romans de La Trilogie du Condor, je n’ai fait qu’anticiper le grand malheur de mon siècle. » Sur un mode plus plaisant, il raconte sa rencontre avec Hemingway où pendant toute une nuit d’ivresse, à La Closerie des Lilas, ils adaptent des cocktails cubains à des alcools français. Ellis pousse jusqu’à Berlin d’où des rumeurs évoqueront une rencontre secrète avec des autorités soviétiques. Elles ressurgiront avec force au moment du maccarthysme et l’éprouveront durablement.

    Avant son retour aux States, il tient à repasser par St Mihiel, en Lorraine, pour visiter le monument aux Morts. Ses proches demeurent plus d’un mois sans nouvelles de lui. Il écrira avoir pensé en finir là.

    Il se suicidera le 13 mai 1956 à New York, après avoir écrit ces mots : « J’ai tout connu du pire et aussi du meilleur. A quoi bon poursuivre jusqu’à l’ultime station ? » Il était atteint d’un cancer incurable. Il laisse une œuvre d’une dizaine de romans qui ont marqué le genre et d’une cinquantaine de nouvelles dont un texte transgenre contant un voyage imaginaire à Florence où il ne s’était jamais rendu.

    Ce livre inédit en français jusqu'aujourd'hui et traduit par Jérôme Siel est paru aux Editions Sonatine.

    Le site des Editions Sonatine

  • CAUCHEMAR EN LIBRAIRIE

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    Vos livres peinent à s’écrire ou bien ils sortent n’importe comment, mal fagotés, ils restent en librairie et dans les mémoires le temps d’une saison de The Voice ou de Secret Story.

    Vous publiez trop ou pas assez. Vous cumulez les prix et les prix vous gonflent. Vous manquez tous les prix et ça vous mine. Vous multipliez les genres sans passer maître dans aucun. Autrement dit, vous déprimez ou, pire, vous euphorisez sans vous rendre compte de votre état. Heureusement vos proches veillent et lancent un message d’alerte.

    Philippe EstTheBest, mine sombre, débarque dans votre bureau, il prélève des extraits de votre bouquin, il n’a pas besoin de tout goûter, c’est un expert : il relève les défauts de fabrication, les mauvais temps de cuisson des ingrédients, la langue mal épicée, le vide d'épaisseur des personnages, l’absence de saveur, pour tout dire le manque flagrant d’intérêt de la préparation.

    EstTheBest face caméra se retrousse les manches. Il y a du boulot mais on connaît son allant, sa méthode.

    Il remet de l’ordre dans votre cuisine littéraire et dans le service aux lecteurs. Il vous reprend en main comme aucun éditeur n’a encore pu le faire, il vous fait lire les meilleurs auteurs, jette toutes vos références au panier et vous inscrit à un atelier d’écriture revitalisant voire à une résidence d’écriture à l'étranger dans un Gîte de la Poésie répertorié, tous frais payés par la production, et vous voilà revigoré, comme un écrivain neuf. Prêt à reprendre le stylo (ou le clavier). La production vous a racheté dans ce but l’équipement complet du parfait écrivain : crayons Conte, McIntosh de compét', stylo Montblanc, vieille machine à écrire Olivetti, posters de temple zen ou de cancrelat, et des rames de papier en nombre car elle connaît vos manies.

    Philippe EstThebest vient faire les derniers ajustements après redémarrage, constater votre bonne volonté, et lire les épreuves de votre nouveau livre à paraître aux Éditions Cauchemar en librairie. Ce n’est pas encore le chef d’œuvre désespéré mais il ne faut pas laisser tomber la plume (ou le clavier). Proust n’a pas écrit en un jour La Recherche, pas plus que Flaubert, Madame Bovary, ou E.L. James, Cinquante nuances de Grey (elle a mis trente jours). Certes ils n’ont pas bénéficié du coaching de Philippe...

    Face caméra, EstTheBest affiche une mine satisfaite mais jamais suffisante. Philippe est un pro, pas un fantaisiste. Avant le générique de fin, il donne rendez-vous à la semaine suivante aux téléspectateurs de la chaine culturelle qui enregistre, grâce à l’émission, des pics d’audience jamais atteints.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 26

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCEDENT

    Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

    ÉPISODE 26

    Il n’était pas encore tout à fait sorti de son irénisme onirique, il lévitait encore sur son matelas de vapeur au-dessus de son lit douillet, dans cet état, entre sommeil et éveil, où tout est encore flou, vaporeux, mal dessiné, immatériel. Il voyait encore des éléphants harnachés – harnache-t-on un éléphant ? – bien gris, pas rose, mais ce n’était qu’un modeste matou qui lui caressait le nez du bout de sa queue pour l’obliger à s’éveiller totalement et lui donner le repas auquel il avait droit comme fidèle ami de compagnie. Cette douce caresse sur le bout de son nez finit par l’obliger à éternuer ce qui eut pour effet immédiat de le sortir totalement de sa léthargie matinale ; il ouvrit bien grand les yeux, réalisa qu’il était dans son lit, que son chat le suppliait de le nourrir et qu’il était encore tout imbibé de ses rêves nocturnes. Il baya, se souleva lentement de sa couche, s’assit, s’étira, se leva et réussit enfin à prendre le chemin de la cuisine en trainant ses savates éculées.

    Il but son café, sans réel enthousiasme, encore perdu dans les rêves de sa nuit ceylanaise, il n’avait pas réellement envie de plonger dans la réalité du jour gris qui éclairait à peine la fenêtre de sa cuisine, il voulait rester sous les tropiques, là-bas au Sri-lanka, ou peut-être, encore mieux, aux Indes où il n’était jamais allé et où pourtant il rêvait de partir un jour pour un long périple, des pentes l’Himalaya aux plateaux arides du Kerala. Il se laissa bercer doucement au rythme des images qui défilaient dans sa mémoire, toutes ces images qu’il avait collationnées tout au long de ses recherches dans des livres de voyage et sur les sites qu’il consultait quand l’envie de partir prenait trop d’acuité. Mais l’envie de partir ne perdurait pas très longtemps, elle s’étiolait vite à la lecture d’un bon livre, il n’était en fait qu’un voyageur virtuel qui avait les pieds bien trop enfoncés dans son sol natal pour partir facilement à l’aventure. Les voyages n’étaient pour lui qu’une simple évasion dans des rêves que son imagination peuplait de paysages et de personnages qui n’avaient pas toujours un lien très tangible avec la réalité géographique mais, peu importe, cette réalité là valait bien cette réalité ci et lui procurait peut-être autant de plaisir qu’un voyage tout ficelé par un voyagiste peu scrupuleux.

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    Il décida donc de se laisser dériver au gré de la langueur qui l’avait envahi et d’accorder une totale confiance à son imagination pour l’emmener là où il n’irait certainement jamais mais où il prendrait probablement beaucoup de plaisir, dans des décors plantés par le bouillonnement qui agitait son subconscient depuis qu’il était installé devant son café. Toutefois, pour accomplir le long trajet qui le séparait de son pays de destination, il lui fallait un moyen de transport efficace, il convia donc les « Enfants de minuit », comme Paco Ignacio Taibo II convia les révolutionnaires à son chevet. Salman Rushdie ne lui refuserait sans doute pas ce service et déléguerait ses enfants pour le prendre en charge et l’accompagner dans les visites qu’il souhaitait rendre aux grands écrivains indiens qui avaient enchanté de longues et belles heures de lectures.

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    Il irait tout d’abord rendre une visite de courtoisie à Arundhati Roy qui l’avait tellement emballé, il ne trouvait pas d’autres termes pour décrire l’état dans le lequel l’avait laissé la lecture du « Dieu des petits rien », ce livre tellement indien, tellement plein de délicatesse et pourtant si cruel. Un grand moment de lecture, un instant privilégié comme on n’en vit pas souvent même quand on aime les livres au-delà de la raison. Peut-être partagerait-il avec cette grande dame des lettres indiennes une tasse de thé dans son petit coin de Kerala avant de demander à ses convoyeurs de le transporter, sur les ailes de leur magie, vers la capitale pour rencontrer Rohinton Mistry qui lui présenterait certainement les deux intouchables qui avaient tutoyé le fond de la misère sans perdre pour autant leur joie de vivre et leur immense tendresse, encore un énorme moment de bonheur malgré toutes les misères accumulées entre les pages de « L’équilibre du monde », un équilibre bien précaire conçu par Mistry pour dénoncer la dérive de l’Inde des affairistes.

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    Il abuserait encore un peu de la bonne volonté magique des enfants de Rushdie pour partir à la rencontre d’Amitav Ghosh, dans le Golfe du Bengale, où il allumait les feux d’une littérature aussi luxuriante qu’une forêt indonésienne dans laquelle des héros picaresques, tragi-comiques, se débattaient dans un monde encore plus réel que le celui dans lequel nous vivons. Car pour vivre les aventures que Ghosh inventait il fallait bien que le monde soit au-delà du réel existant, dans un réel beaucoup plus large, beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus fantasmagorique. Il avait aussi un forte envie de rencontrer Shani Motoo mais celle-ci ne vivait pas en Inde, elle était née sur un autre continent même si elle gardait les pieds solidement ancrés dans son pays d’origine. Il aurait voulu partager avec elle un instant de cette immense tendresse qu’elle avait su transfuser à l’infirmier chargé de soigner la pauvre Mala qui dut subir une vie pleine d’embûches et de misères avant de sombrer dans une espèce de paranoïa dans l’hospice où tous la rejetaient. Il aurait voulu pouvoir récolter une once de cette tendresse pour essayer de la cultiver chez lui et la proposer, comme naguère on offrait des simples, aux acariâtres de son entourage. Et il n’en manquait pas !

    Il y avait, en Inde, bien d’autres écrivains qui méritaient une visite mais il ne voulait vexer personne et ne souhaitait pas plus rencontrer certains auteurs qui relevaient plus de la production écrite que de la littérature. Il ne souhaitait pas non plus abuser de l’amabilité des « Enfants de minuit » qui le véhiculaient à travers l’espace indien depuis un certain temps, d’un bout à l’autre de cet immense territoire sans jamais proférer la moindre remarque. Il espérait cependant qu’ils accepteraient volontiers de le transporter sur les contreforts de l’Himalaya, au Bhoutan, dans ce pays cadenassé, ignoré de tous, d’où rien ne suinte même pas la moindre odeur de sainteté et pourtant on prétend ce pays tellement religieux.

    Les enfants déployèrent une fois de plus les ailes de la magie sur lesquelles il s’installa confortablement le temps d’un vol virtuel et instantané qui le conduisit à la frontière de ce pays bien réel et pourtant si énigmatique, tellement énigmatique qu’il en était pour beaucoup virtuel. Il s’introduisit dans cette citadelle spirituelle par la porte que Kunzang Choden avait laissée à peine entrebâillée, juste pour pouvoir glisser quelques doigts et tirer cet huis afin de pénétrer dans un autre monde. Un monde où la spiritualité, la religion, un certain obscurantisme, une réelle claustration, conféraient aux populations un fatalisme qui les invitait à assumer leur karma sans chercher à comprendre, sans se rebeller, acceptant leur présent comme leur avenir, se contentant de lutter contre tout ce qui pourrait leur infliger un mauvais karma. Un monde de superstition, de crédulité plus que de croyance, de passivité plus que de réaction. Il ne pouvait pas vivre dans une telle réalité qui lui semblait frôler l’irréalité, même si Tsomo lui avait expliqué qu’une longue quête intérieure pouvait le conduire dans un monde plus réel que le sien. Il commençait à se perdre sérieusement dans ses mondes plus réels les uns que les autres et pour terminer tous virtuels, tous dépendants de la concrétude qu’on voulait bien leur accorder. Il était donc temps pour lui de reprendre la route vers une autre destination, de continuer son périple sur cette énorme montagne qui se dressait comme une fin du monde, comme un horizon qui viendrait brusquement à la rencontre des voyageurs, planant sur leur tête comme un aigle géant.

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    Il délaissa Lhassa qui n’était plus qu’une mégapole sinisée, sinistrée de l’importance cultuelle qu’elle avait eue sur le monde tibétain, pour prendre la direction de l’est, là où le Tibet avait plus souvent pactisé avec les Hans qu’avec les lamaseries. Et, un jour, au détour d’une montagne, au creux d’une vallée magnifique, il rencontra un homme pas très séduisant, l’œil torve, le sourire carnassier, qui se disait l’héritier du chef du clan des Maichi qui avait régné sur toutes les vallées de l’Est tibétain. Ils s’installèrent à l’ombre d’un arbre aussi malingre que son hôte et celui-ci l’invita à partager le maigre repas qu’il avait emporté avec lui. Il lui raconta comment ce pays avait connu des heures de gloire et de fortune quand son aïeul avait décidé de planter du pavot qu’il vendait aux Chinois en en tirant un bénéfice respectable qui lui permit d’acquérir une grande richesse. Il narra aussi comment cet aïeul avait organisé la surproduction pour provoquer la chute du prix du pavot et la montée en flèche du prix des cultures vivrières mettant ainsi tous les petits féodaux de la région à la merci de celui qui avait manigancé cette peu scrupuleuse fourberie.

    Il laissa planer un instant de silence et lui dit comme le spectacle était magnifique et grandiose quand l’océan des pavots se parait du rouge du vermillon, que le ciel ignorait les brumes de la montagne pour ne conserver que l’azur céleste et que le soleil allumait les neiges qui flambaient éternellement au sommet des pics environnants. Et le spectacle prenait toute sa signification et sa majesté quand l’aigle royal planait, seul être vivant dans cette immensité, déclenchant le seul mouvement qui animait ce tableau de son vol majestueux entre azur et vermillon. Il était seul, le maître du monde, de la montagne la plus haute de la planète à la vallée la plus profonde, il pouvait fondre sur tout ce qui bougeait, il voyait tout, il dominait tout comme le maître de ces vallées qui avait introduit les vices qui se cachaient au creux de la pourpre des pavots : la drogue, la culture spéculative et les manigances qu’elle génère, toutes les dépendances : alimentaire, climatique, financière, …, et addictions. Comme si le vice prenait plaisir à se lover aux creux de la beauté même pour mieux séduire l’humanité faible et vénale. Le serpent avait la pomme, les Hans avaient le pavot.

    Il resta longtemps, comme prostré, mais en fait seulement concentré à l’extrême pour essayer de faire revivre le spectacle que son hôte venait de lui décrire. L’aigle planait sur la vallée, le ciel était certes bleu mais tout de même souillé de quelques brumes qui auréolaient les cimes que le soleil n’éclairait donc que très partiellement à travers cette écharpe de vapeur. Le rouge des pavots avait disparu, il fallait le reconstruire à travers son regard pour comprendre l’incroyable spectacle que cette vallée avait pu constituer quand cette fleur vénéneuse empourprait le paysage à perte de vue. Il ne lui restait plus qu’à quitter cette région pour redescendre vers les basses vallées en passant par le point névralgique, incontournable, de toute expédition dans cette région, Katmandou qui n’était plus le refuge des hippies mais une mégapole surpeuplée où s’entassaient les familles qui avaient quitté les montagnes trop inhospitalières. La seule évocation de cette ville lui remémora les quelques joints qu’il avait fumés quand il était étudiant et, instinctivement, il aspira comme pour avaler une bouffée mais la sensation qu’il attendait n’arriva pas et ne réussit qu’à le tirer de sa léthargie et de lui rappeler qu’il était toujours assis à sa table de cuisine avec une tasse sale devant lui et un nuage de miettes de pain étalé tout autour. Il était tout même temps de penser à autre chose et d’organiser sa journée.

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    Cette journée, en fait, il ne la voyait que comme un espace entre deux nuits, entre deux rêves, le temps gris et maussade ne l’incitait qu’à passer ce temps comme un lémurien, à attendre qu’un jour meilleur arrive avec son lot de sollicitations. Il resta donc plus vautré qu’assis dans son sofa et laissa vagabonder son esprit au gré des lectures qu’il avait faites récemment. Des montagnes himalayennes qu’il avait escaladées avec Alai, par association d’idées, son subconscient le transporta jusqu’à « La montagne de l’âme » qui abritait Gao Xingjian et il se voyait installé à la terrasse d’une grande brasserie parisienne en train de boire le thé avec ce grand écrivain qui l’honorerait de son amitié. Gao avait quitté la Chine depuis longtemps et avait même adopté la nationalité française, il était donc facile de le rencontrer dans ces hauts lieux de la culture française qui doivent plus leur réputation aux propriétaires des fesses qui ont patiemment lustré la moleskine des banquettes qu’à la qualité des produits qu’ils proposent à leur carte.

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    Il caressait ce rêve depuis très longtemps : rencontrer Gao Xingjian et partir avec lui sur les routes de la Chine à la rencontre des écrivains qui avaient construit la culture contemporaine chinoise. Il concevait ce périple culturel comme Gao avait construit son voyage pour rencontrer les divers peuples qui composent ce vaste empire qui malgré sa grande diversité reste fort homogène et se considérera encore longtemps comme l’empire du milieu, celui qui constitue le centre du monde.

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    - Xingjian, la Chine, c’est grand….

    - Immense !

    - On ne pourrait pas partir à la rencontre de ceux qui ont assuré la transition entre les lettres anciennes et la littérature actuelle ?

    - Il faudrait, hélas, beaucoup de temps.

    - Et du temps un grand écrivain n’en pas beaucoup…

    - Hélas !

    - On pourrait alors faire semblant, voyager dans nos têtes et évoquer les écrivains que tu apprécies et ceux qui m’ont fait rêver ?

    - Pourquoi pas ! Mais, c’est toi qui commence, je ne tiens pas à me fâcher avec la moitié de la Chine, je suis déjà en terme assez frais avec l’autre moitié.laotseu.jpg

    - Je comprends. Alors, nous pourrions commencer par évoquer La o She

    - Evidemment Lao She est un des pères fondateurs de notre nouvelle littérature et nous lui devons beaucoup de respect…

    - … comme Mao Dun ?

    - Peut-être, bien que…

    - (il avait senti comme une réticence à l’évocation du nom de Mao Dun)… Il est peut-être moins important dans la littérature que Lao She ?

    - Pas forcément, il ne faut pas négliger son apport.

    Il comprit alors que la réticence n’émanait pas des qualités littéraires de Mao Dun mais plutôt de son engagement politique ou du rôle qu’il avait pu jouer dans les instances culturelles chinoises sous la botte de l’autre Mao, celui qui gouvernait sans partage.

    - Nous visiterions donc Mao Dun au moins par respect.

    - Oui (à voix très basse et sans conviction)

    - Il ne faudrait pas oublier Pa Kin, Chen Congwen et quelques autres qui ont coulé les piliers des lettres contemporaines chinoises dans un sol suffisant solide pour qu’elles puissent prospérer comme elles le font à ce jour.

    - Certes, mais il faut que tu mettes beaucoup de points de suspension car entre Lu Xun qui est né en 1881 et Yang Jiang qui est née, elle, en 1911, il ya tout de même un certain nombre d’auteurs qui on vu le jour et qui ont eu une importance non négligeable sur notre monde littéraire.

    - Bien sûr ! Ensuite, nous aurions pu visiter ceux qui sont venus au monde entre les deux guerres, ceux de ta génération, un peu élargie certes, mais tout de même ceux de ton époque.

    - Je n’ai que des amis parmi ceux-ci.

    - Je n’en doute pas ! On pourrait saluer Lu Wenfu, ce grand gourmet un peu gourmand aussi probablement, Liu Xinvu et quelques autres bien entendus pour ne froisser personne.

    - Je te l’ai dit, je n’ai que des amis alors je reste muet.

    - Nous pourrions ensuite visiter ceux qui sont nés dans les années cinquante et qui constituent un bataillon important dont il sera difficile de tirer quelques noms. Mais, comme c’est moi qui choisis, j’aimerais que nous rencontrions : Jia Pingwa, Zhang Xinxin, Qiu Xialong, Wang Anyi, Mo Yan, Xu Xin, … mais la liste est trop longue et les rencontrer tous seraient impossible.

    - Faire des listes est un exercice qu’il ne faut jamais rendre publique, les risques d’oublis sont inévitables et les absents ne pardonnent pas souvent.

    - Oui, cet exercice devient de plus en plus périlleux car les lettres chinoises sont devenues extrêmement prolifiques dans les années soixante et suivantes.

    - Il faut lire, lire attentivement et se souvenir des belles lectures…

    - J’aurais tout de même pris un grand plaisir à séjourner à Shanghai avec Weihui.

    Monsieur aime les jeunes filles chinoises, Monsieur a bon goût !

    - Je sens bien la pointe d’ironie !

    - Si peu !zhou_weihui_12620.jpg

    - J’aurais aimé me balader avec cette jolie fille dans la vieille ville à la rencontre de la Chine qui n’a pas encore totalement abandonné ses rites, ses mœurs et sa culture, goûté aux délices de la Chine millénaire, au raffinement de l’amour conté par les poètes qui ont fait l’histoire des lettres chinoises. J’aurais aimé aussi qu’elle m’accompagne dans la ville des gratte-ciel qui caressent les nuages, des plaisirs frelatés pour vivre ce choc culturel qu’elle essaie de nous transmettre par écrit.

    - Mais tu peux toujours rêver ! Le rêve est souvent moins décevant que la réalité !

    - J’aurais aimé donner mon sang avec eux qui le vendaient avec Yu Hua mais pas avec ceux qui le vendaient avec Yan Lianke.

    - J’aurais voulu consoler Ying Chen.

    - J’aurais pu, même avec la trouille au ventre, accompagner Hong Ying sur la place Tiananmen pour manifester notre colère respective.

    - J’aurais pris un grand plaisir à suivre Su Tong dans le quartier des femmes.

    - J’aurais applaudi à tout rompre « L’opéra de la lune » avec Bi Feiyu.682-8.jpg

    - J’aurais voulu, j’aurais trop voulu, je n’aurais certainement rien pu !

    - La Chine est un continent, un monde à elle seule, on ne peut pas parler de la Chine, vivre la Chine, il faudrait plusieurs vie !

    - Monsieur devient sage, il commence à comprendre. On ne met pas la Chine en quelques mots sur une liste. La Chine, il faut y aller ou alors la laisser venir à soi comme elle a envie et saisir chaque occasion, chaque instant pour essayer d’en comprendre quelques parcelles.

    - Oui ! Certainement !

    Ils restèrent l’un en face de l’autre dans cette brasserie qui servait du thé qui était dit de Chine mais qui n’avait rien à voir celui que Gao buvait quand il vivait encore là-bas dans son pays. Ils laissèrent le silence s’installer après le moment d’enthousiasme qu’il n’avait pas su maitriser devant son hôte chinois. Les touristes se pressaient autour des tables, se tassaient sur les banquettes rouges qui avaient connu meilleures fréquentations, et malgré la présence de nombreux asiatiques dans cette cohorte bruyante, la magie de la Chine ne parvenait plus jusqu’à eux. L’écrivain semblait éprouver une pointe de nostalgie qu’il avait sans doute éveillée en évoquant le nom de certains autres écrivains avec lesquels il avait certainement partagé des heures heureuses, ou moins heureuses, mais des heures qui le reliait à ses racines, à son monde, à sa culture.

    Et, lui, il était encore tout étourdi de l’excitation qui l’avait emporté sur le chemin des écrivains chinois qui avaient meublé de nombreuses heures qu’il consacrait à la lecture. Il était encore avec eux sur les quais de Shanghai, avec les fameuses « triad » ; sur la grande place de Pékin, courant devant les soldats ; sur les petites routes de campagne, pédalant avec Xu Xin, le Kerouac chinois selon certains ; sur les murailles de Nankin essayant vainement de bouter le Nippon hors les murs…. Il était déjà reparti, cette fois dans un rêve, gardant le silence, pour ne pas troubler l’écrivain qui, lui, était encore dans sa Chine, à lui, celle qu’il avait dû quitter.

    Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

    - L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

    - … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

    - Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

    - Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

    - Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

    - Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

    - Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

    - Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

    - Probablement.

    - Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

    - Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

     

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  • L'AMOUR EN SUPER HUIT de CHEFDEVILLE (Le Dilettante)

    arton117866-225x300.jpgPar Denis BILLAMBOZ

    Dans la rubrique « VIENT DE PARAÎTRE », je voudrais présenter un livre très récemment édité chez Le Dilettante : un livre de CHEFDEVILLE, L’AMOUR EN SUPER 8, un livre drôle, un livre hilarant, un livre vivant, tonique mais attention sous le bon mot il y a souvent une pique adressée à la belle société des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça.

     

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    CHEFDEVILLE

    Le Dilettante

    L’auteur, un photographe professionnel indépendant, et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur n’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au lever, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommées en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner vertement et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas mais comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

    Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais tout de même assez grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte mais lui a laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement semble se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire en lambeaux et le perturbent fortement. Son projet qui devrait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement sans pouvoir poser le livre.

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    Chefdeville alias Serge Dounovetz

    Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXI° siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la Beat Generation au point de s’imprégner très fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman c’est peu une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu'à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant, drôle et très cultivé. Attention sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

    Le livre sur le site des éditions Le Dilettante

  • LE MUR

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Au moment où les barbelés fleurissent un peu partout sur les limes de l’Europe pour limiter l’intrusion des peuples chassés de leur pays par la misère, la guerre ou les différences d’opinion ou de religion, j’ai exhumé de mon placard un livre documentaire sur le Mur de Berlin qui a été acheté à Berlin même il y a près de cinquante ans, pour qu’on se souvienne bien de ce qu’est un mur et surtout de ce qu’il implique. Pour mieux le comprendre, j’ai ajouté le commentaire d’un roman qui évoque l’après chute du Mur et toutes les vicissitudes qui en découlent.

     

    9783922484318-us.jpgCELA S'EST PASSÉ AU MUR

    Rainer HILDEBRANDT (1914 – 2004)

    Le 15 juin 1961, Walter Ulbricht, Président du Conseil d’Etat de la RDA, a affirmé lors d’une conférence de presse internationale : « Personne n’a l’intention d’ériger un mur. Les ouvriers du bâtiment de notre capitale s’occupent avant tout de la construction de logements et leur capacité de travail est entièrement consacrée à cette tâche ». Mais le 13 août suivant une ceinture de barrage est érigée autour de Berlin-Ouest à l’instigation des dirigeants de la République démocratique allemande créant ainsi un véritable ghetto.

    Rainer Hildebrandt a rassemblé dans cette plaquette de plus de cent pages cent-soixante-dix-sept photos d’époque, toutes agrémentées d’un commentaire circonstancié, témoignant de la construction du Mur de Berlin, de son développement et de la sophistication des installations interdisant le passage entre les deux parties de la ville. Elle relate aussi tout ce qui s’est déroulé sur le Mur, sous le Mur et autour Mur : la construction, le premier jour, le premier mois, la première année, les lieux devenus mythiques (Potsdamer Platz, Friedrichstrasse, Brandeburger Tor, …), les assassinats, les exécutions sommaires, les évasions, les héros, les exactions, les ripostes des Alliés, les instants de tensions extrêmes où l’équilibre du monde a failli basculer. Un ensemble de documents inestimables d’un point de vue historique et historiographique mais aussi des documents d’une très grande émotion comme cette photo montrant une sentinelle de la RDA soulevant, le premier jour de la séparation, les barbelés, tout en regardant avec inquiétude si on le surveillait, pour qu’un gamin puisse passer la frontière pour rejoindre les siens. On sait que cette sentinelle a été immédiatement relevée et l’auteur n’a pas retrouvé la moindre trace de ce soldat. Dans un avant-propos, Ernst Lemmer, délégué spécial du Chancelier fédéral pour Berlin (au moment de la publication du livre, en 1968) relève que : « C’est le mérite de ce livre de montrer ce développement et ses répercussions, de confronter avec la décision purement humaine qui, ici, s’impose à nous ».

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    L’exemplaire que je possède a été acquis à Berlin même en 1969, il n’est pas luxueux, il est fabriqué avec les moyens du bord dans une économie maximum de papier mais c’est un document chargé d’histoire et d’émotion, il nous rappelle que le monde a failli replonger dans la guerre quand les armées de l’Est et de l’Ouest étaient face à face de part et d’autre de ce funeste mur. Ce livre a été réédité de multiples fois et chaque fois enrichi de l’actualité récente générée par cette frontière artificielle et cruelle, stigmate de la douleur endurée surtout par les plus innocents. Et je suis triste de voir qu’un document d’une telle intensité émotionnelle soit bradé pour quelques centimes sur les sites de vente aux enchères.

    NB : ce document est proposé en cinq langues : allemand, anglais, français, italien et espagnol mais j’ai vu, sur les sites de vente aux enchères, des éditions unilingues.

     

    1699639.jpgWILLENBROCK

    Christoph HEIN (1944 - ….)

    A travers l’histoire d’un ingénieur berlinois ayant perdu son emploi après la faillite de son entreprise suite à la chute du « Mur », Christoph Hein décrit les mutations ayant affecté L’ex République Démocratique d’Allemagne quand elle a été fondue dans la République Fédérale d’Allemagne avec tous les effets pervers que cela a comportés. Il dépeint la désagrégation de la société structurée par le régime disparu et la naissance d’un ordre nouveau placé sous le signe d’un libéralisme débrouillard et pas toujours très régulier. Mais la règle la plus générale, celle affectant le plus le héros et ses amis semble bien résider dans la peur qui les poursuit et les imprègne : peur que les vieux démons enfouis sous le tapis de l’histoire ressurgissent au grand jour avec fracas, peur de tous ces traîne-misère qui hantent l’Europe de l’est, de Moscou à Berlin, pillant, rançonnant - écume d’un peuple déboussolé, « Avant on était fier, courageux et pauvre… aujourd’hui on est plus que pauvre » - les citoyens honnêtes qui essaient de reconstruire leur vie démolie. La chronique quotidienne d’un cadre allemand confronté à des modifications sociales et économiques qui le dépassent.

    Avant le chute du « Mur », Willenbrock (étonnant comme ce nom sonne comme Buddenbrock : deux noms de onze lettres chacun dont seules les quatre premières varient, Hein pensait-il à Thomas Mann en écrivant son texte ?) travaillait comme ingénieur électronicien dans une entreprise berlinoise, son entreprise ayant fait faillite, il reconstruit sa vie en créant un commerce de vente de voitures d’occasion principalement à des ressortissants des pays de l’Europe de l’est. Son affaire prospère rapidement et il retrouve un niveau de vie agréable jusqu’à ce que la peur le rattrape. Peur du passé lorsqu’il apprend, par un ex-collègue, le nom de celui qui a médit sur son compte auprès de la direction de son entreprise, le privant de quelques déplacements qu’il espérait effectuer à l’Ouest, peur des voleurs et voyous qui attaquent son entreprise et même sa personne. La police et la justice ne lui donnent aucune assurance, il ne peut pas accepter la protection offerte par un gros client russe, il s’interroge sur la façon de protéger sa femme et son entreprise.

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    Un sujet très intéressant, surtout au moment où ce livre a été publié, en 2001, mais dont le texte m’a laissé un peu sur ma faim : ce récit est très lent, sinueux, encombré d’anecdotes et de détails qui ne font pas avancer l’histoire de cet ingénieur recyclé et qui ne concourent pas réellement à une description éloquente de la société berlinoise après la chute du « Mur ». Lors de ma lecture, J’ai cependant noté des idées pertinentes et judicieuses dont cette citation qui, j’espère, ne sera pas prémonitoire mais que nous devrions tous méditer, surtout ceux qui ont la charge et la responsabilité de la survie des peuples dans l’Europe d’aujourd’hui : « Ne vous faites aucun souci pour la Russie. La Russie en a tellement vu, elle ne va pas mourir, parce que le tsar ne peut pas mourir. Mais vous ne devriez pas défier la Russie. Votre Europe serait mal avisée. Nous ne savons pas vivre, mais nous savons nous battre et mourir. Et comme dit la chanson : le Russe sait vaincre ». A bon entendeur salut!