27/08/2014

FRAGMENTS ÉTOILÉS D'UNE ICONOGRAPHIE, étude sur l'oeuvre picturale de Salvatore GUCCIARDO

par Éric Allard

 

En corps

 

Tu es un frère,

On peut s’entendre

Guillevic (Cercle)

 

   Dans les tableaux de Salvatore Gucciardo, on trouve de nombreux  corps, tant célestes qu’humains. Corps glorieux ou corps en géhenne, parfois mêlés en un magma de chair, tous membres confondus. Corps taillés, cuirassés, prothétisés, pour affronter les dangers de la vie (extra)terrestre...   

   Le corps humain fait souvent « corps » avec un corps céleste qui l’auréole, le protège, le guide ou l’accompagne. Corps humain et corps céleste sont frères car satellites du même soleil, enfants du même « atome primitif ». Ils vont de conserve, unissant leurs orbes, associant leurs sorts, se reflétant, s’imageant dans un même réseau de mots et de figures. La Terre, telle que nous la présente le poeintre, respire, souffle, souffre, se meut et meurt comme un corps organique.

   Ce qui est rond se répond dans la grande famille des cercles : tête, ventre, œil, sein, cul, planète, étoile ... dans une sorte d’inaccomplissement circulaire condamné à se répéter, à se recycler. La spirale, cette courbe fuyante, devient dans La spirale de la vie (huile, 40 x60) demeure du cercle, bulle abritant un site idéal, oeil captant une vision. La muse étoilée (huile, 60x50) évoque une madone aux sphères - qui l’enrobent, l’enrôlent, l’enroulent, l’enserrent dans leurs anneaux. C’est une image exemplaire, presqu’une icône de la plénitude selon Gucciardo, une « muse astrale » comme on en rencontre d’autres dans les oeuvres du peintre. Quand les courbes sont coupées ou « approchées » par des droites, c’est qu’il y a menace, obstacle à éviter. Dans de nombreux dessins de l’artiste et, particulièrement, dans sa série abstraite récente, droites et courbes, triangles et disques s’assemblent en des compositions géométriques dégagées de toute présence de vie.

   Un peu à l’instar des corps sans organes d’Artaud-Deleuze, le corps gucciardien est un corps délivré de ses fonctions organiques, ouvert à  la réflexion, à la spiritualité. C’est un corps parfois enceint, mûrissant dans le ventre ou le cerveau un enfant de chair ou de pensée. On ne marche pas plus qu’on n’use de ses mains, de ses bras dans le monde gucciardien. On vole, mais sans ailes, mû suivant le mode de déplacement des planètes. Comme notamment dans La traversée flamboyante (huile, 100 x 120) où on voit une créature propulsée par une boule de matière.Les visages ornant ces corps ne visent pas, en général, à reproduire une physionomie, ils s’assimilent à des masques exprimant une émotion. Ceux qui les portent (re)jouent l’épopée de l’existence sur un théâtre à l’échelle cosmique.  

   Un chemin figure régulièrement dans un espace du tableau. Peu importe qu’on le foule ou non, c’est un chemin mental, fait de lacets, à l’issue incertaine mais baignée de lumière derrière une paire de collines. L’important est qu’il fasse signe, qu’il fasse sens, indique une direction ; qu’il éclaire et qu’il élève.

 

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Les belles endormies

 

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses

Apollinaire (Alcools)

   

   Si on ne voit pas les corps satisfaire des besoins physiologiques, on les voit cependant dormir. Ou plutôt sommeiller. Dans des décors typiques du peintre, de songeuses endormies méditent toutes nues.

   Dans Le souffle du silence (huile, 55x73), la feuille qui s’étale au premier plan en se dorant au soleil rappelle la pose alanguie d’un corps de femme, plus exactement d’un corps de sirène avec son pédoncule caudal, dans un réseau de nervures suggérant l’ossature humaine. À ces grandes courbes répondent, au second plan, celles que forment les monts pyramidaux. Le corps rond d’un soleil dominant prodigue une lumière qui traverse la surface translucide de la feuille...

   Cette composition n’est pas sans évoquer celle de La souche divine (huile, 35x60) ou un corps féminin, vu de dos, s’expose face à un astre déclinant et sous un éclairage crépusculaire où seule l’étendue de la chair tranche par sa blancheur - comme un vestige de la lumière du jour qu’elle aurait emmagasinée et rendrait à la faveur du soir. La femme regarde au loin en direction du couchant...

    Dans La chair intacte (huile, 24x50), on trouve un dispositif semblable. Une femme à la musculature prononcée fait ici face au spectateur. Elle ferme les yeux, comme par discrétion, pour ne pas croiser notre regard, nous empêcher de l’observer sans retenue. Notons aussi qu’elle est sur le chemin, dans une pose malhabile, comme « en plan », en plante, pataude et placide, rivée à son rêve, ayant été dépouillée de tout sauf de sa chair, comme nous laisse à penser le titre du tableau. La chair intacte mais la chair seule. Seule avec sa chair...    

    On pourrait citer aussi Le rêve exquis (huile, 50x60) ou L’harmonie sereine (huile, 30x40) qui cadre à mi-corps une femme ici éveillée, casquée et légèrement parée, guerrière assurément, conquérante et pensive, examinant le terrain parcouru et le territoire encore à prendre. Et d’autres toiles encore...

   Mais la plus emblématique figure du genre est peut-être celle mise en scène dans Le sommeil ardent (huile, 60x50), toile dans laquelle une femme nue, paupières closes, la tête posée sur un genou, d’un sommeil animé, on le suppose, d’une vive activité cérébrale occupe toute la place ou presque de la composition. Nue, cependant qu’elle donne à voir ce que le spectateur veut voir (l’astre fait écho à l’aréole d’un sein tandis que le chemin, signale, par effet de symétrie, une route entre les cuisses) elle peut à loisir nourrir ses songes - qu’elle dérobe de la sorte à la vue. Le spectateur, possiblement engagé sur la voie d’autres rêveries, ne peut se figurer le caractère des visions du modèle. Jeu sur le voir et non voir ; le peintre en tant que peintre ne montre que ce qu’il veut qu’on fixe dans l’instant, renvoyant plus que tout autre artiste à l’invisible, aux projections temporelles (souvenirs et anticipations), aux intérieurs non éclairés qui renferment les secrets et mystères constituant la psyché humaine.

   Le temps est une pensée, une rêverie du soir, écrit Jankélévitch. N’est-ce pas aussi le moment du jour où, dans l’occultisme, le corps astral se manifeste ?

 

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Car né

 

Le terrestre le cède chez moi à la pensée cosmique. (...)

J’occupe un point reculé, originel de la Création, à partir duquel je présuppose des formules propres à l’homme, à l’animal, au végétal, au minéral et aux éléments, à l’ensemble des forces cycliques. 

Paul Klee (Journal)

 

   La naissance du ciel, La naissance de la mer, La naissance d’une étoile, La naissance du monde... Autant de titres de tableaux qui pointent une interrogation constante chez le peintre. Et dont on retrouve le thème, puissamment traité, dans Lyrisme cosmique, le recueil du poète Gucciardo.

   Si le soir est le « moment » du temps, l’espace intersidéral est par excellence son lieu. Le voyage dans le Cosmos vise un retour à des âges passés de l’homme et, par voie de conséquence, à l’origine de l’Univers, à cet instant zéro ou réside la vérité du temps, où tout explose et s’ordonne déjà. Je voyage dans la constellation / pour embrasser / l’éclat du monde, écrit Salvatore Gucciardo. Mais ce n’est pas dans un but morbide, rétrograde, pour rester figé là, mais bien pour se relier à la « source de vie », savoir de quelle lumière on est fait afin d’y puiser matière à éclairer les ténèbres à venir, et rejouer le sort de l’humanité.

    On pourrait en guise de conclusion définir le lieu gucciardien comme étant l’ensemble des points situés à mi-distance du rêve et du réel. C’est un espace de contemplation au sens où Émile Bernard entendait le mot contempler - requérant une opération de l’âme. Le lieu (enchanté, inconnu, vivant...) gucciardien fait de la lumière un objet de culte et des formes figurées les forces à l’œuvre dans l’être. Il est le champ du présent et du possible dans lequel le chemin constitue, on peut le penser, une échappée vers l’extérieur, une voie d’ouverture sur notre monde. 

 

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731617184.jpgCet article est paru dans le numéro spécial de Pages insulaires de Jean-Michel Bongiraud de juin 2012 consacré à Salvatore Gucciardo

Le site de Salvatore Gucciardo:

http://www.salvatoregucciardo.be/

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18:55 Écrit par Éric Allard dans Les belles peintures | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

Sylvie GODEFROID & Salvatore GUCCIARDO à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar

Sylvie GODEFROID & Salvatore GUCCIARDO à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar de Marchienne-au-Pont, c'est le VENDREDI 5 SEPTEMBRE 2014.

J'aurai le plaisir de présenter Salvatore Gucciardo avec Serge Budahazi.

Tous les détails sur l'invitation ci-dessous.

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18:48 Écrit par Éric Allard dans Rendez-vous | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

MONA! MONA! MONA!

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Mona m’apparaît en songe et en réalité. Mona me harcèle ! Pour tout dire, elle se moque de moi. Je le vois à son sourire. Mais que lui ai-je donc fait ? (Je préfère les sourires de Marilyn.) Je cherche et ne trouve pas. Je passe mon passé au peigne fin des souvenirs. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur l’événement qui suscite son sarcasme permanent. Je sais que je dois trouver la solution à ce problème, docteur. Mais il me semble que si vous ne dessiniez pas en permanence mon portrait à la sanguine pendant que je vous parle, cela me permettrait de progresser.

13:50 Écrit par Éric Allard dans Des vies minées de songes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

26/08/2014

MERCI PROFESSEUR CHORON !

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Georges Bernier (1929-2005) est, en 1960, le cofondateur, avec François Cavanna, du journal satirique Hara Kiri. Il choisit son pseudonyme d'après le nom (la rue Choron) où étaient situés les locaux du journal. En 1988, il adapte pour la télé ses fiches bricolage qu'on peut considérer comme les ancêtres des Tutos, appréciés par la jeunesse. 


30 terribles couvertures de Hara Kiri (copier/coller le lien):

http://wall-mag.com/2012/12/14/30-terribles-couvertures-dharakiri/

17:09 Écrit par Éric Allard dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

25/08/2014

TROP LOURD POUR MOI de Daniel CHARNEUX (éd. Luce Wilquin)

10403621_347001345456755_2874746128249481185_n.jpgNo satisfaction

Jean-Baptiste Taillandier, le narrateur du septième roman de Daniel Charneux, fait le récit des expériences qui ont grevé sa vie, à l’exception des épisodes familiaux qui l’ont nourri, comme s'il démêlait le lin de la laine, en transgressant ainsi un interdit parental. À mesure qu’il témoigne, qu’il se leste des souvenirs d'une vie, il allège son âme. 

Une existence commencée cinquante-huit ans plus tôt entre une mère aimante et un père un peu trop rigide qui cite constamment la Bible. Le garçon, avide de solitude, de contact avec la nature, se tient à l’écart des autres (Je n’étais pas en quête d’adhésion, écrit-il). Il découvre bientôt qu’il est affecté d’une inadaptation au plaisir physique, une anorgasmie.  Ce n’est pas par hasard si (I Cant' Get NoSatisfaction des Stones est une de ses chansons préférées. Il est tout aussi incapable de tomber amoureux et se définit comme un « handicapé du cœur ».

Cela ne l’empêche toutefois pas, bien au contraire, de faire vocation de se consacrer aux autres et, même, il n’est « pas loin de se  prendre pour un saint »...

Il effectuera son service civil en Afrique puis entamera une carrière de psychologue en milieu scolaire. Sa mère meurt quand il n’a pas 25 ans. Suivront les décès de son père et de ses autres ascendants. Pendant le temps de ces disparitions, il trouvera des mères de substitution auprès de femmes réduites à leur fonction maternante, en évitant bien d’accéder aux désirs de ses compagnes d’avoir des enfants avec lui.

L’épisode le plus savoureux confronte Jean-Baptiste Taillandier à une petite communauté bouddhiste qu’il fréquente durant plusieurs années et de laquelle il sortira, comme de ses autres engagements, désenchanté.

Daniel Charneux décrit le trajet d’un homme de la seconde moitié du XXème siècle qui n’aura pas pu donner sa vie pour un être ou pour une cause, trop lucide sans doute ou trop à l’écoute de soi, de ses sensations (un  moment, il deviendra intolérant au bruit), incapable en tout cas de s’oublier (selon son expression) pour quelqu’un d’autre que sa mère. Le narrateur ne mettra pas fin à ses jours, il n’est pas doué pour la tragédie, il choisira une autre forme d’extinction.

Comme souvent dans ses romans, Daniel Charneux évoque avec un luxe de précision sensible, sur le mode du je me souviens, une existence reflet d’une époque, dans laquelle on se projette. Par exemple, le narrateur se souvient de nombre de slogans publicitaires qui ont émaillé sa vie et... les nôtres: Seb c'est bien, Elle a mérité la Woolmark, Les bonnes chaussettes Stem montent jusqu'au genoux...

Mais qu’est-ce qui fait qu’on se sent si proche de Taillandier, le psychologue revenu de tout, sinon de son amour filial et d’une enfance à laquelle le monde n’aura pas pu offrir un terrain où s’émanciper en dehors des structures illusoires de la famille fusionnelle, du travail émancipateur ou de la fraternité humaine seulement présente sur le modèle véhiculé par les réseaux sociaux?

Un livre qui, une fois refermé, ne cesse de nous interroger sur le sens de nos existences absurdes au sens camusien du terme.

Un épisode est représentatif du livre qui se situe au début de la confession. Le narrateur raconte l’épisode  du veau d’or, en confiant qu’il a toute sa vie durant vénéré une idole en toc. Puis, quelques pages plus loin, il date sa conversion au végétarisme (de la même façon qu’il se refusera au plaisir charnel) au moment où il s’est rendu compte qu’il avait mangé du veau qu’il avait vu naître : "On avait donc, pour me nourrir, privé une vache de son petit." Toute sa vie durant, il aura privilégié cette relation fondamentale et n’aura pas pu adhérer à autre sorte de vie, sociale, affective ou religieuse. Lui, le psychologue qui aura consacré une partie de son temps à l’enfance, aura été un homme malade de sa propre enfance. 

Éric Allard 

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main.php?g2_view=core.DownloadItem&g2_itemId=455170&g2_serialNumber=2Le roman sur le site des éditions Luce Wilquin:

http://www.wilquin.com/2014/08/trop-lourd-pour-moi-daniel-charneux/

La page Facebook consacrée à Daniel Charneux écrivain:

https://www.facebook.com/DanielCharneux?fref=ts 

14:21 Écrit par Éric Allard dans Lu et approuvé | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

24/08/2014

KAREN O ~ Ô KAREN !

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Karen Lee Orzolek, née en Corée du Sud en 1988, est la chanteuse du groupe new-yorkais Yeah Yeah Yeahs. Elle a également composé des b.o. de films. Elle a participe au premier album de David Lynch et sort son premier album solo, Crush Songs, en septembre 2014.

 2014

2011 sur l'album de David Lynch (les images sont tirées de Les amours imaginaires de Xavier Dolan)

2011 (bande-son du film Millenium de David Fincher)

2014 (bande-son du film Her de Spike Jonze)

Avec Ezra Koenig (des Vampire Week-end) à la cérémonie des Oscars  

2013

2013

 2009

 

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http://www.karenomusic.com/

19:04 Écrit par Éric Allard dans Hé! les filles! | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

23/08/2014

UN BEAU ROMAN de Françoise PIRART

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

legende-des-hauts-marais-1couvweb.jpg"LA LEGENDE DES HAUTS MARAIS" de Françoise PIRART (Ed. du Jasmin) respire l'aventure, les belles valeurs et la nature au plus près de ses sources. En quatre-vingts pages bien écrites - avec ce sens du souffle, des espaces et du suspense -, l'intrigue nous mène au coeur d'une tribu perdue dans un univers de paludes et de joncs. Le lecteur a le temps d'éprouver les divers personnages qui peuplent ce récit : les amis Armon et Taharn, les vieux de la tribu, Roch et Kerin en tête, Maïra, l'amie d'Armon... On vit au rythme de la chasse, de la nourriture, des espaces traversés, des bêtes qui effraient, de la nuit qui tombe, sans secours. On suit Armon, de l'âge initiatique à celui de l'adulte mûri, dont les valeurs sont toutes celles de la tribu: le sens du devoir, de l'amitié, la bravoure. Et le danger menace, se rapproche et il faut lutter contre ces ennemis. On en capture quelques-uns et les combats avec les autres sont assez sanglants comme toute guerre. L'issue verra peut-être une manière d'éclaircie : qui sait?

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Entre roman et mythe, Françoise Pirart a réussi un bel exemple d'histoire à partager, que les grands adolescents, que les adultes savoureront. Les atouts en sont la fraîcheur d'inspiration, le style fluide et cet humanisme âpre que la romancière ressent comme une force, une dignité. La description riche d'une nature fertile et sauvage, les ingrédients de tout récit fondé sur la lutte et l'apprentissage, la quête du sens : tout convie à une lecture aussi féconde que la matière proposée. Les belles illustrations (une douzaine) sont dues à René Follet.

20:10 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Philippe LEUCKX | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

TA SEULE FONTAINE EST LA MER de Thierry-Pierre CLÉMENT

images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

 

 

Thierry-Pierre Clément, dont j’avais apprécié « Les fragments d’un cercle », nous revient avec un très beau recueil. Ta seule fontaine est la mer (à Bouche perdue, coll. Sépia) est une découverte saisissante des éléments, pour un poète qui sent, hume, scrute et ressent. Le ciel, l’air, la lumière passent dans ses textes comme des gages de vérité profonde. Le poète a épuré ses formes et il n’en garde que le suc, les pépites, ces vers corsetés, cette « épure du chemin » comme la célèbre une des sections du livre. Une étonnante douceur innerve ces vers : elle tient autant aux questionnements nombreux qu’aux constats de quelqu’un qui sait parler des bords, du cœur et des lointains.

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Il y a chez ce lyrique modéré, une soif de terres nouvelles, une géographie du frisson, une attente de l’invisible et un regard d’apôtre sur la beauté du monde. Une quête incessante de la soif de l’autre, des infinis, de la liberté.

J’aime beaucoup cette manière de rendre compte d’un réel appelé par le prénom de la grâce :

Nous nous savons mortels

et nous bénissons l’aube.

Nous ne sommes pas aveugles.

Nous voyons plus loin.

Le vent porteur, les mots de passage et de partage accompagnent ce bonheur d’écriture, où chaque mot devient signe de soi, blason de tendresse :

Cœur troué

au plus fragile,

au plus intense –

Dévoration

du feu !

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Thierry-Pierre Clément, Ta seule fontaine est la mer, 2013, 96p., 15€. 

11:53 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Philippe LEUCKX | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

22/08/2014

TRENTE-ET-UN PETITS PLAISIRS IMAGINAIRES mais non pas inimaginables

 pour Véronique Janzyk 

1.     Marcher sur des œufs. Et découvrir que celui qui ne casse pas contient un poussin ou un chaton noir.

2.    Rouler sur l’or des jaunes d’œufs pendant dix secondes baveuses à souhait.

3.    Féminiser son intérieur (de bureau) : un tapis de souris nathalié, une étagère tatianesque, un pot à stylo ayliné, un taille-crayon sandrastique, une corbeille à courrier christinée, un écran isabelle, un buvard laurencien, un sous-main azizasque , un presse-papier élodique…

4.    Coucher du doigt un paysage de son enfance.

5.    Saupoudrer les pierres tombales de son cimetière préféré de carrés de chocolat blancs.

6.    Marauder des mariages sur l’arbre généalogique du voisin.

7.    Soustraire à des littoraux sans pin des plages entières de parasols. 

8.    Laisser pourrir sa mémoire hors d’état de se souvenir.

9.    Ecluser son sas sans l’aval er.

10. Recouvrir de fleurs sauvages le dos nu d’une inconnue.

11.   Recouvrer la raison au seuil du sommeil pour ne pas dormir idiot, défaire un rêve (sans envergure), mansarder ses nuits.

12. Pisser chaque fois qu’on a prié (et réciproquement), plier en quatre son tapis de prières dans un coin de la chambre des tortures.

13. Emprunter, le temps d’une série de Fourier, les nombres de la numérothèque pour chiffrer ses gains à la tombola sensuelle.

14.Bondager une étoile naine avec des cordes de lumière.

15.Donner de l’aube au moulin des journaliers, du vent aux éoliennes des écoliers, de l’atome-fiction aux centrales des politicons.

16. Joconder Mona Lisa jusqu’au plaisir pictural de Leonardo.

17. Warholiser tant qu’il fait moire ses photos de stores sans créer de jalousie.

18. Se faire plus chatte qu’angora, plus sagouin que butor, plus casoar que caïman et plus girafon qu’éléphanteau.

19. Pendre son café à une cuiller le temps d’un sucre lent.

20. Gommer une gamme après l’autre sur la branche-portée de l’oiseau lyre.

21. Briser la glace sans toucher à un poil d’ours de la banquise.

22. D’un coup sobre de sabre, ôter la nuit au jour, la couverture de nuages au ciel, tout ce qui empêche les déesses de se faire entièrement voir.

23. Casser du sucre sur une montagne de sel, tourner de l’œil sur une montagne de cils.

24. Combattre une poule avec une plume d’oie blanche, un poulpe avec une patte de crabe fantôme.

25. Relever de la pluie tombée avec un manche de parapluie.

26. Faire exploser un cœur de pierre contre un mur de sable.

27. Enterrer une nature morte le jour d’un vernissage, arracher l’étoile du peintre.

28. Donner un os à ronger à la populace de ses nerfs, touiller ses gènes dans un bol de spores.

29.Trahir la peau de l’aimé(e) d’un baiser avant de l’envoyer à la caresse.

30.  Achever son œuf d’un son vibrant, mettre un terme bruyant à l’omelette de l’existence.

31. Regarder à travers un anneau de livres la ronde du monde. 

 

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  Photo de Daniel Charneux

10:18 Écrit par Éric Allard dans Sac à malice | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | |

20/08/2014

TROP LOURD POUR MOI de Daniel CHARNEUX

10533106_568596326595651_5865768233951626619_n.jpgSortie cette semaine du septième roman de Daniel CHARNEUX aux éditions Luce WILQUIN

Sméraldine
14 x 20,5 cm, 192 pages
ISBN 978-2-88253-492-7
EUR 19 €

"Si le titre Illusions perdues n’était déjà pris par un illustre romancier, il aurait pu servir à l’auteur de Trop lourd pour moi. Car Jean-Baptiste Taillandier, le protagoniste narrateur de ce récit, perdra une à une les illusions de son enfance. Né au milieu des années 50, il entre dans la vie avec la louable intention d’aider la veuve et l’orphelin. Tenté un temps par la coopération au développement, il devient finalement psychologue en milieu scolaire. Or, la satisfaction n’est au rendez-vous ni dans sa vie professionnelle, ni dans sa vie affective perturbée. Le seul havre de paix est l’enfance, où le plongent ses souvenirs heureux associés la plupart du temps à une mère aimante. Mais les êtres chers s’en vont, et Jean-Baptiste voit son univers rétrécir comme peau de chagrin. D’où la tentation de la fuite. Après avoir cherché dans le bouddhisme un refuge illusoire, il trouvera une retraite dans la solitude consentie, où il tentera de dire ce qui le ronge depuis toujours et qui était, décidément, trop lourd pour lui."

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http://www.wilquin.com/2014/08/trop-lourd-pour-moi-daniel-charneux/

La page Facebook consacrée à Daniel Charneux, écrivain:

https://www.facebook.com/DanielCharneux

13:48 Écrit par Éric Allard dans Avis de parution | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

19/08/2014

Pierre VASSILIU (1937-2014): fragments d'une discographie

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Auteur-compositeur interprète, se jouant de tous les styles et de tous les instruments, Pierre Vassiliu occupait le terrain de la chanson depuis plus de cinquante ans. De lui a qui écrit des chansons-mondes, des chansons-films, des chansons-poésies, s'inspirant de toutes les musiques du monde et débordant du cadre traditionnel de la chanson française, on n'a retenu dans les hommages télévisés vite emballés du week-end du 15 août qu'une pochade écrite sur une musique de Chico Buarque. Comme si, de la carrière de Pierre Perret, on ne retenait que Le zizi, de celle d'Henri Salvador, Zorro est arrivé, ou de celle de Gainsbourg, L'ami Caouette... Comme l'écrit Christophe Conte des Inrocks,  "peu carriériste, mal aiguillé, celui qui pensait au départ faire profession de jockey tombera souvent de cheval durant sa carrière de chanteur mal compris." Néanmoins des artistes tels que Albin de la Simone, Bertrand Burgalat, Jacques Duvall, Arnaud Fleurent-Didier ou Daniel Darc l'ont, ces dernières années, cité en exemple, notamment en tant qu'initiateur du talk over. Dans Le Monde, Auréliano Tonet écrit: "Las des divinités trop célébrées – sempiternels Gainsbourg-Brel-Brassens-Ferré –, les chanteurs apparus à la fin des an nées 1990 et au début des années 2000 se sont cherchés des idoles moins encombrantes. Aux côtés de Dick Annegarn, Christophe ou Gérard Manset, Pierre Vassiliu fait partie de ces aînés qui ont reçu l'onction des jeunes générations." La preuve qu'on n'a pas fini de le découvrir. 

Voici quelques titres peut-être moins connus d'une discographie bien fournie et pour le moins éclectique.  E.A.

1962

1963

1970

 

1970

1971

1972

1973

 

1973

1979

1993

1993

1998

2003

Vassiliu chante Gainsbourg

Adaptation de Film par Jacques Duvall et Isabelle Wéry


Quelques liens(copier/coller les liens)

Le blog de référence tenu par un ami et admirateur de Vassiliu

http://pierrevassiliu.skynetblogs.be/

Sa discographie

http://www.pierrevassiliu.com/discographie.htm

La rencontre entre Arnaud Fleurent-Didier et Pierre Vassiliu

http://www.tsugi.fr/magazines/2014/08/18/souvenir-rencontre-entre-pierre-vassiliu-arnaud-fleurent-didier-6273

L'article de Christophe Conte

http://www.lesinrocks.com/2014/08/18/actualite/pierre-vassiliu-cetait-celui-11519594/

L'article de l'AFP

http://www.lalibre.be/culture/musique/le-chanteur-pierre-vassiliu-est-decede-a-76-ans-53f09fa835702004f7df8fbe

12:53 Écrit par Éric Allard dans Hey, man! | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

18/08/2014

LA SUCRERIE

les-alternatives-au-sucre-blanc-o15760.jpgLa sucrerie abonde. La sucrerie à l’œil. La sucrerie dans le fond. La sucrerie en tête. La sucrerie Freud. La sucrerie sourde. La sucrerie coule. La sucrerie rire. La sucrerie file. La sucrerie en neige. La sucrerie source. La sucrerie carton-pâte à tartiner. La sucrerie plume. La sucrerie poil. La sucrerie pile. La sucrerie farce. La sucrerie batterie de cuisine. La sucrerie plate. La sucrerie plate. La sucrerie plate. La sucrerie sunlight. La sucrerie en état de mort céréale. La sucrerie cubique. La sucrerie fauve. La sucrerie riz au lait. La sucrerie Rihanna. La sucrerie sur les os. La sucrerie dans le sang. La sucrerie en filet. La sucrerie cire. La sucrerie noire. La sucrerie Warhol. La sucrerie par pudeur. La sucrerie vaginale. La sucrerie du crabe. La sucrerie nucléaire. La sucrerie de l’information. La sucrerie nappe de brouillard & dentelles de brume. La sucrerie belge. La sucrerie maladie. La sucrerie Koons. La sucrerie je-ne-vous-dis-pas. La sucrerie comment. La sucrerie molle. La sucrerie dominatrice. La sucrerie accidentelle. La sucrerie orientable. La sucrerie du dedans. La sucrerie Onfray. La sucrerie tombe à retardement. La sucrerie qui. La sucrerie quoi. La sucrerie qu’est-ce. La sucrerie criée. La sucrerie serrurerie. La sucrerie virelangue. La sucrerie en coton tige. La sucrerie dure à cuivre. La sucrerie sans sel. La sucrerie au beurre berbère. La sucrerie qui rampe dans le vin. La sucrerie ras des goûts. La sucrerie vague. L’image de la sucrerie dans le miroir déformant de la pâtisserie fine. La sucrerie renversée. La sucrerie sur le ventre du philosophe à lunettes. La sucrerie en grains de rêve dans la maison du psychanalyste à collier de barbe. La sucrerie par bonheur. La sucrerie au cul de la chienne. La sucrerie à dos de chat mot. La sucrerie de Vinci. La sucrerie à bout de force. La sucrerie qu’on tire. La sucrerie à la farine. La sucrerie morte au bout du rouleau à tapisserie. La sucrerie nègre. La sucrerie alphabétique. La sucrerie X. La sucrerie mathématique. La sucrerie voûte plantaire. La sucrerie carte postale. La sucrerie penchée. La sucrerie au maître queux. La sucrerie blanche. La sucrerie qui forme des numéros au falzar. La sucrerie textile. La sucrerie moule à huîtres. La sucrerie discrète. La sucrerie abonde. La sucrerie dans le fond à droite. La sucrerie en tête de gondole de Vénus. La sucrerie qui recommence à fondre. La sucrerie blonde.

 

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13:20 Écrit par Éric Allard dans Sac à malice | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | |

17/08/2014

LE SÉDUCTEUR + CANDEUR, 2 textes de Denis BILLAMBOZ

Le séducteur

  

C’était un grand séducteur

Mais un piètre conducteur

Il pilotait comme un manche

Il dérapa au contour d’une hanche

Et se cassa les reins

Au fond d’un étroit ravin

Depuis cet horrible jour

Il n’a plus de goût pour l’amour

Il s’est acheté une conduite

Digne d’un pieux jésuite

 

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Candeur

  

Elle était toute nue

Toute menue

Très détendue

Elle se pensait bienvenue

  

Il l’a soutenue

Tellement soutenue

Qu’il l’a détenue

Et finalement vendue

  

Il n’y a qu’un fil ténu

Du soutien attendu

Au souteneur imprévu

Un tien l’autre leurre

 

360085.jpg

Les photos sont de William Buffetrille

http://www.zphoto.fr/galerie-perso/5497

11:14 Écrit par Éric Allard dans Textes de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

15/08/2014

IMPOSTURE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Deux épisodes de l’histoire qui, selon leur auteur respectif, sont restés totalement inconnus du public et qui ont même berné les historiens les plus avisés, laissant encore aujourd’hui planer le doute. En tout cas deux faits historiques qui montrent bien que ce que nous apprenons de l’histoire et des livres n’est qu’une vérité toute relative et qu’il faut toujours laisser une place pour le doute car la vérité n’est toujours que celle de ceux qui la profère avec leur connaissance, leur façon de lire et d’interpréter les événements et surtout leur volonté de construire le passé et la postérité à leur façon. L’histoire n’est souvent qu’une vérité provisoire qui attend une confirmation ou une infirmation qui finit presque toujours par survenir.

 

C_Cortes-et-son-double_8978.jpegCORTÉS ET SON DOUBLE

Christian DUVERGER (1948 - ….)

Bernal Diaz Del Castillo, simple soldat dans la troupe d’Hernàn Cortés lors de la conquête du Mexique, décide à soixante-dix ans de rédiger « L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » pour rectifier la version de cette épopée proposée par Gomora et les chroniqueurs qui l’ont suivi sur la même voie. Après une analyse d’une grande rigueur scientifique, Christian Duverger démontre, que celui-ci ne peut pas être l’auteur de ce texte. « Le rédacteur de l’Histoire véridique en sait trop pour continuer à se faire passer pour Diaz del Castillo ». Mais comment et surtout pourquoi l’histoire, la légende, a-t-elle pu faire de ce soudard presque illettré un génie précurseur de la littérature espagnole ? C’est en grande partie le propos de ce livre qui ne se borne pas à démontrer l’imposture mais qui surtout nous explique avec force détails comment et pourquoi cette imposture a été construite. Une aventure digne d’une légende, d’une légende fondatrice d’un mythe littéraire et d’une histoire qui attribue de façon formelle et définitive les exploits qu’il a accomplis au grand conquérant espagnol.

Cette mystification plonge ses racines dans l’opposition entre deux des plus grands hommes de leur temps l’Empereur Charles Quint, roi d’Espagne à cette époque, et Hernàn Cortés le grand conquistador. Charles Quint avait besoin de l’or du Nouveau Monde pour payer les guerres qu’il menait sur le Vieux Continent afin d’asseoir son autorité sur un immense territoire, Cortés voulait que ses mérites soient reconnus et récompensés à leur juste valeur. Le conquistador rêvait d’un état créole laissant une place aux autochtones, l’Empereur ne voulait qu’asservir le Nouveau Monde pour disposer de ses richesses. Et Cortés craignait la méthode habituelle employée par Charles Quint qui consistait à récompenser ceux qui l’avaient servi par des bénéfices ou territoires et, ensuite, a les faire traduire devant le Saint Office pour malversation dans la gestion de ces biens confiés et le Saint Office c’est l’inquisition et ses jugements impitoyables et sans recours.

Cortés a donc besoin d’authentifier et de légitimer ses conquêtes pour garantir ses possessions et même son existence et, comme il est déjà interdit d’écriture et de publication, il ourdit une machination infernale qui bernera jusqu’aux historiens les plus avisés pendant plus de quatre siècles. Il fallait impérativement qu’il ne puisse pas être identifié parmi les personnes qui ont donné corps à ce texte pour que son projet réussisse, qu’il puisse passer dans la postérité comme le grand conquérant qu’il a été et transmettre ses biens à ses descendants. « Les citadelles de pierre sont faites pour être jetées bas, mais que peut le temps sur l’esprit ? »

cristian-dverger-niega-a-bernal-diaz-del-castillo_120760.jpg_27189.670x503.jpgLa démonstration de Duverger est magistrale, la méthode historique ne semble souffrir d’aucun défaut, il faudrait connaître l’avis d’éventuels détracteurs pour pouvoir émettre une critique sur la méthodologie utilisée, sa démarche parait très rigoureuse, il ne laisse aucune piste inexplorée, il envisage toutes les réfutations et objections. Mais pour autant pouvons-nous le suivre jusqu’au bout de sa démonstration, ne s’est-il pas laissé un peu emporter par la fascination qu’il semble avoir pour le conquistador auquel il a, par ailleurs, consacré une biographie. Disons simplement que certaines projections, quelques suppositions, ne sont pas garanties même si l’ « Epilogue imaginaire » clôturant l’ouvrage est magistrale. En définitive, je ne regretterai qu’une chose : que ce livre soit truffé de termes scientifiques comme si ce texte était réservé à des lecteurs avertis alors qu’il devrait intéressé un très large public comme semble l’indiqué le choix de la maquette éditoriale.

Ce livre est un excellent exemple de ce que doit être la critique scientifique d’un texte pour en exprimer toute sa véracité et tout ce qu’il peut cacher dans le non dit, dans le tu, dans le dissimulé, dans le suggéré, et même dans le transformé, le magnifié ou le « caviardé ». Mais, à mon sens, c’est surtout une formidable démonstration de la manière dont s’écrit l’histoire : comment naissent les légendes et les mythes, comment s’érigent les monuments, comment se tressent les auréoles et se constituent la gloire, la notoriété et la postérité.

On ne peut conclure sans souligner la montagne de notes, presque toutes en espagnol, et la profusion des sources bibliographiques ajoutées en fin de cet ouvrage qui semble être la destruction d’un mythe littéraire et peut-être la naissance d’un nouvel écrivain à ajouter parmi les fondateurs des lettres hispaniques qui aurait pu être aussi l’auteur du texte fondateur d’une nation créole au Mexique dès le XVI° siècle.

 

163532-0.jpgLE GÉNÉRAL DELLA ROVERE

Indro MONTANELLI (1909-2001)

Difficile de parler de ce livre sans en dévoiler le contenu, de toute façon, la préface de ce livre explicite clairement l’énigme que l’auteur propose d’éclaircir. Ceux qui voudraient découvrir cet épisode de la libération de l’Italie veilleront donc à ne pas lire cette préface et le commentaire que je propose ci-dessous.

Printemps 1944, un sous-marin anglais débarque le Général Della Rovere sur la côte méditerranéenne de l’Italie encore occupée par les Allemands. Il doit prendre, au nom de Général Badoglio, la tête de la résistance dans cette partie de la Péninsule. Mais ce débarquement a été éventé par la Gestapo qui attend le Général sur le rivage et l’exécute par maladresse se privant ainsi d’une source d’informations fondamentale. Pour pallier cette bévue, un colonel allemand remplace le général décédé par un sordide escroc qui soutire de l’argent aux parents des détenus des geôles allemandes en échange de quelques faveurs accordées par des occupants corrompus à leurs chers prisonniers.

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L’escroc est interné dans une prison où il sert d’appât pour identifier lequel des détenus est un chef important de la résistance italienne, il se glisse avec une si grande aisance dans la peau du Général qu’il apparait vite très crédible aux yeux des détenus, au point qu’il devient lui-même prisonnier de son personnage et se mue progressivement en un véritable chef résistant qui catalyse toute l’énergie des autres détenus. Le Général se façonne ainsi, pour l’éternité, la réputation d’un véritable héros de la résistance à l’occupant, dans la peau d’un vulgaire escroc et gagne l’estime de tout un peuple alors que l’escroc restera pour chacun un vulgaire malfrat qui essayait de s’enrichir sur le dos de la mort et du désarroi. Il fait sienne la devise qu’il transmet à ses codétenus : « Quand on ne sait pas qu’elle est la voie du devoir, il faut choisir la plus difficile ».

montanelli(1).jpgDans ce court texte, Montanelli essaie de réhabiliter ce pauvre malfrat qui a sublimé son rôle de pion dans le jeu de la Gestapo contre les résistants italiens, en transformant son personnage en un héros qu’il n’a jamais été et en restant, lui, parfaitement anonyme. L’auteur a lui-même croisé ce général/escroc quand ils étaient incarcérés tous les deux dans la même prison. La narration de cet épisode un peu rocambolesque de la guerre mondiale en Italie montre bien comment naissent les légendes et les héros et comment on écrit l’histoire dans des espaces géographiques et temporels où le pouvoir n’est que très provisoire et la manipulation souveraine. Une leçon que devrait méditer tous les historiens et érudits et tous ceux qui vénèrent volontiers les héros qu’on leur propose souvent un peu trop vite. Et aussi un hommage à la gloire de tous les véritables héros, ceux qui sont restés totalement anonymes, qui n’ont ni rue, ni monument, à leur mémoire. Le malfrat peut devenir le héros comme le blanc peut devenir le noir et le mal le bien, rien n’est jamais définitif, tout peu changer, l’espoir ne disparaît jamais.

Ce texte est aussi un bel exercice littéraire sur le jeu du double, l’auteur conduit ses personnages avec une grande adresse pour dissocier les personnages des personnes quand il s’agit d’évoquer les faits et de les confondre quand il s‘agit d’évoquer les êtres.

21:44 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

14/08/2014

RIEN DE MOI, de Véronique JANZYK

images?q=tbn:ANd9GcQjwAjNHjJv5D8mKhZxDWWHSomqRX7xw7Q-bMifBubPlootTSWiAprès, je sais que je ne pense qu’à ça. Et que ça est tellement fort que toutes mes pensées et mes actes simultanément se catalysent sur autre chose. C’est une coexistence parfaite. Une superposition où l’un n’efface pas l’autre. Le premier a permis au second d’advenir. Le problème survient quand le premier perd de sa force. Il entraîne à sa suite, vers l’effacement, tout ce qui découle de lui. Je dois recommencer, un cran plus fort. Ça a commencé par une chaîne de vélo. Et un chien. Il a fallu la conjonction des deux. J’ai beau expliquer au gamin d’y aller mollo avec les vitesses, il n’anticipe pas l’effort à venir. Et pour mouliner, ça oui il se retrouve à mouliner. Il est tombé quelquefois. J’étais seul dans la cour de l’immeuble accroupi aux pieds de la bécane quand il s’est approché. Curieux de ma présence, de mes gestes. Confiant. J’ai tendu la main. Il a cru à une caresse future. J’ai fermé le poing et j’ai frappé. Ça m’est venu ainsi. Je suis resté le bras ballant, à côté de la mécanique tout aussi relâchée. Tout s’est ensuite passé assez vite. J’ai encastré la chaîne dans le dérailleur, actionné les pédales de la main. Marthe a passé la tête par la fenêtre. Elle a lancé l’infinitif du soir, « mangeerrr », son sourire habituel aux lèvres. A la réponse habituelle de mon corps, j’ai ajouté un petit signe qu’elle n’a pas pu voir, happée par l’appartement. A table, j’ai réexpliqué le principe de la chaîne à Paul, patiemment. Nous avons décidé de descendre faire une simulation une fois le repas terminé. « Quoi de neuf au boulot ? » j’ai demandé à Marthe. Elle embraie aussitôt Marthe. Elle évolue dans un réservoir inépuisable d’anecdotes on dirait. On est descendu avec Paul. Sans mal, il a remis le vélo en selle. Mes explications avaient sans doute été plus claires, ou mes gestes plus assurés. La nuit est descendue sur la cour. Là-haut, des fenêtres se sont éclairées dont la nôtre. La cour m’est apparue bien vide. J’ai pensé au chien. Je me suis demandé s’il avait retrouvé sa démarche confiante. Combien de temps il a pu se souvenir de mon geste. L’avait-il déjà oublié alors que moi je le voyais encore se dirigeant vers la sortie. Encore maintenant j’y pensais au chien. Les enfants et Marthe couchés, j’ai traîné devant la télé. Dimanche soir est un moment définitivement particulier. Un sentiment de fin et la promesse d’un recommencement auquel je ne m’habitue pas. Le dimanche, les possibilités déclinent c’est un fait, mais on précipite soi-même la fin en renonçant à la promenade, au livre, au bricolage, à l’amour l’après-midi. On mise sur le week-end prochain. On est pétri de déréliction et de projets. Lundi, je me suis levé en grande forme, comme si j’avais dormi un tour d’horloge. La faim au ventre, j’ai préparé des pancakes. J’ai pris le temps. Il était cinq heures trente quand j’ai quitté l’appartement parfumé, et j’avais l’impression d’avoir déjà vécu. Une vie de farine, de sucre, de lait, d’œufs, de blancs en neige. J’ai laissé un mot « à ce soir », peut-être parce que justement ça n’allait pas de soi de rentrer le soir. Que rien ne va de soi. Qu’un jour on peut décocher un coup de poing à une bête qui va comme ça. Tout est possible. Les possibilités de nos vies nous guettent. Je ne sais si c’est menace ou libération. Cette radio, je pourrais ne pas l’allumer. Mais je mets le son. Comme chaque matin. Sauf que ce matin j’ai l’impression de n’en rien savoir de l’actualité, de n’avoir rien suivi de ce qui se trame sur la surface du globe. Ce matin m’explose ce que je pressens, ce que je combats à coup de journaux, de visites sur le net, de lectures diverses : je ne sais rien. Ni sur l’Irak, ni sur Israël ni sur rien. Rien ni personne. Rien sur moi. A la station essence, j’ai été tenté, ça ne m’était plus arrivé depuis longtemps, d’allumer des voix. J’écoute les voix comme des oracles. J’ai entendu overdose et pénurie. Ça n’augurait rien de bon. Le soir, au moment où je traversais la cour, j’ai aperçu deux hommes sur la plateforme de l’immeuble. Drôle de moment pour faire une inspection. Une urgence peut-être. Rien de suspect dans leur attitude. Ils parlaient haut. L’un d’eux a ramassé une balle de tennis. Que faisait-elle là ? Qui avait pu la lancer si haut ? L’homme a lancé la balle vers moi. Je ne l’ai pas saisie. De si haut, j’aurais pu me blesser. J’ai tourné les talons. J’ai quitté la cour. Elle était là devant moi. Ses petits talons faisaient un bruit particulier sur les pavés. Elle a essayé d’accélérer. Pas facile ainsi chaussée. Sa cheville a flanché. Je l’ai rattrapée sans mal.

 

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2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg.h380.jpgVéronique JANZYK est chargée de communication pour la Province de Hainaut. Elle est aussi journaliste indépendante. Elle a publié plusieurs livres à ce jour : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l'auteur de Les fées penchées et de On est encore aujourd'hui, paru en numérique chez ONLIT Éditions (2013).

LIENS UTILES (copier/coller les liens)

Véronique Janzyk sur ONLIT Editions :

http://www.onlit.net/collections/veronique-janzyk

Le lit, un texte de Véronique Janzyk

http://www.onlit.net/blogs/revue/13989257-veronique-janzyk-le-lit

Véronique Janzyk interviewée par Jacques Dedecker dans l'émission Mille-Feuilles:

http://video.lesoir.be/video/x13p2or

Les fées penchéesla lecture de Denis Billamboz sur Benzine.mag

http://www.benzinemag.net/2014/02/27/les-fees-penchees-veronique-janzyk/

17:24 Écrit par Éric Allard dans Auteurs invités, Les beaux textes | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

12/08/2014

DEUX HISTOIRES DE PEAU

Peau éthique

Cet homme donnait, pour les distinguer, des noms de personnages publics répudiés ou ridicules à ses ver-rues (Verrue Jean-François Copé, verrue Gilbert Collard, verrue Jean-Marc Nollet, verrue Marc Uytendaele…) et des prénoms d’actrices mythiques à ses points de beauté : Marilyn, Brigitte, Greta, Gina, Grace... Et, pour les plus foncés, des noms de chanteuses de r'n'b: Rihanna, Beyoncé, Alicia...

À des taches de séborhée qui lui venait avec l’âge, il leur donnait des noms de Grecs anciens (Thalès, Pythagore, Platon, Onassis).

À ses boutons de fièvre, des noms de maladie en er: Asperger, Alzheimer, Gilbert,  Crigler…

À ses plaques d’eczéma, des noms de lacs gelés.

À ses taches de rousseur, des noms d’étoiles.

À ses poils, des lettres en pagaille.

Quand il s’ennuyait entre deux patients de son cabinet de dermatologie, à l’aide d’un face à main, il parcourait l’étendue de sa peau pour un voyage dans l’espace tendre.

 

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La boutonnée

Cette femme possède une peau à (dé)boutonner. Quand on l’a déshabillée, on peut encore lui ouvrir la peau. Peu d’hommes s’y risquent après avoir écarté un morceau de chair et avoir constaté le fourmillement intérieur qu’ils craignent, entre nous soit dit, de désordonner avec la main lourde du désir. Ils font  semblant de rien comme ceux qui, par mégarde, ouvrent une porte qu’ils ne devaient pas. La femme se vexe, elle ne se sent pas satisfaite et rêve d’un homme qui aurait le courage de fourrager dans tous ses organes avec l’assurance d’un chirurgien émérite ou d’un serial killer délicat. 

 

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Sur le même sujet:

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15:31 Écrit par Éric Allard dans Des vies minées de songes | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | |

08/08/2014

LECTURES D'ÉTÉ

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

 

 

61Q0GHt5wML._SL160_.jpg« MITEUX ET MAGNIFIQUES » d’Evelyne WILWERTH (MEO, 2014), entre roman et nouvelles, raconte des vies ordinaires, à Bruxelles, du côté du Canal et de la déchetterie. Des Marylin de faubourg, des ouvriers, des enfants, des amoureux trouvent là, dans ce décor hyperréaliste, des histoires à dimensions humaines : des bouts d’amitié, des rencontres, des échanges. La vie n’est pas facile, le bonheur est parfois dans un pique-nique partagé, on se perd de vue le temps de quelques années et l’on aurait mieux fait de garder l’adresse de ce nouvel ami. En petites phrases très elliptiques, gorgées de sensualité et d’humanité, Evelyne Wilwerth dévide les vies quotidiennes, laisse couler leur musique profonde. On se croise et il en restera toujours quelque chose d’essentiel. Une petite musique s’éveille à lire ces saynètes ancrées dans la réalité : une musique des sentiments vrais, non spoliés, non pourris par la vie.

 

***

 

9782253161998-T.jpg« L'ENQUÊTE» de Philippe CLAUDEL (Stock, 2010) est un gros roman étrange, où le lecteur se perd, à la quête d’informations claires, à l’instar de son antihéros, l’enquêteur, arrivé une nuit dans une ville étrange et étrangère, chargé d’y mener une enquête qui ne débouchera que sur de plus âpres questions et si peu de réponses. Les personnages, glauques et anonymes à souhait, déambulent dans cet univers kafkaïen, pourvus de leur seule fonction : le Policier, la Géante… L’intrigue multiplie les pièges et les zones interdites et le malaise est profond. Où sommes-nous ? Sommes-nous assurés d’y voir un peu plus clair ? L’antihéros s’englue et nous aussi, dans une histoire qui, à la manière d’Huxley, nous dépasse, nous déborde. Le style de l’auteur n’est pas en cause ni son grand talent pour imposer des atmosphères, mais l’on ne retrouve pas l’humanité des personnages auxquels Claudel nous a habitué.

 

***

 

51HGK5T0P6L._SY300_.jpg« LE TRAIN DU MATIN » de l’excellent et regretté André DHÔTEL (Gallimard, 1975) est l’un ces romans qui s’attachent à vous comme lierre et qui ont aussi l’étrangeté habituelle de ceux de leur auteur. On ne quitte pas la région favorite de Dhôtel, les Ardennes françaises, ni les intrigues où les personnages s’en donnent à cœur joie pour dénouer les mystères de l’existence banale, dans des petites localités où presque rien ne se passe. On suit ici avec intérêt les mésaventures de personnages oisifs et/ou vagabonds, qui passent le plus clair de leur temps au café ou le long des voies ferrées, à la quête de renseignements sur une affaire de disparition de bijoux et d’héritage. Gabriel, grand amateur de filles et glandeur inconditionnel, ses amis Alfred (étrange personnage presque muet), Rinchal et Paticart ; les filles, Jeanne et Isabelle, sollicitées par nombre de regards ; d’autres encore… Le talent de Dhôtel est de faire tenir tout cela, avec peu, dans une langue qui décrit plus qu’elle ne raconte, pleine de dialogues un peu surannés, et ce lyrisme modeste des meilleurs, qui s’attache aux fleurs cueillies le long des talus, à l’âpre beauté sauvage. On chemine beaucoup dans ce roman, on recherche, on s’évade du quotidien, on y parle de Grèce, on y trouve des personnages qui ont perdu leur identité et le mystère trouve voie en l’âme du lecteur.

 

15:33 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Philippe LEUCKX | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

02/08/2014

CRISE D'ADOLESCENCE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

Deux textes qui prouvent bien que la fameuse crise qui est à l’origine de la seconde cause de décès chez les adolescents, en l’occurrence surtout chez les adolescentes, n’est pas un mythe. Même si Eric Pessan a choisi ce sujet plutôt comme prétexte à un exercice littéraire alors que Michèle Halberstadt l’a traité comme un phénomène social qui peut toucher n’importe quelle famille insuffisamment attentive à ce qu’une enfant devenant une jeune fille peut ressentir autour d’elle. En tout cas, deux textes qui, malgré leur différence, montrent bien l’étendue de la responsabilité des parents devant l’angoisse qui accompagne cette mue tellement délicate.

 

92670417_o.jpgMUETTE 

Eric PESSAN (1970 - ….)

Avec ce texte, Eric Pessan raconte l’aventure, les mésaventures, d’une jeune fille à peine adulte mais encore très adolescente à la recherche de la place que ses parents ne lui ont pas réservée dans notre monde. Dans une campagne des Pays de Loire, Muette quitte sa maison, elle part, elle ne fait pas une fugue héroïque, pathétique, dramatique, comme au cinéma ou aux actualités télévisées, non elle part tranquillement comme si elle sortait pour une longue promenade. D’ailleurs, elle ne va pas loin, elle a une cachette que personne ne connait, où elle peut vivre toute seule comme une grande, loin des « fais pas ceci, fais pas cela, fais ceci, fais cela, tu obéis c’est tout » que lui assènent sans cesse son père et surtout sa mère.

Muette a besoin d’exister en dehors du carcan familial, besoin d’une intimité pour prendre du plaisir sans rendre des comptes à quiconque, besoin d’être considérée pour autre chose qu’un encombrement, qu’une charge inutile, qu’une entrave pour sa mère. Elle culpabilise, elle est la source de tous les maux qui accablent ses parents, des paysans rustres, frustes, lourdauds, insensibles mais travailleurs ; elle n’était pas désirée, elle est arrivée beaucoup trop tôt, sa mère était encore très jeune, elle rejette sur sa fille toutes les difficultés qu’elle a rencontrées à cause de cette grossesse prématurée. Muette est hypersensible, elle est concernée, affectée même, par tous les drames rapportés par les médias, elle prend tout à cœur, trop à cœur. « Arrête un peu, ça ne sert à rien de se faire du mal pour des choses qui se déroulent de l’autre côté de la planète ».

pessan-eric.jpgDans son repaire, Muette se retrouve seule, seule confrontée à elle-même, à son histoire, à son passé, à l’absence de ceux qu’elle voudrait interpeller par sa fuite. Dans ses rêves, elle se transforme en un faune, Artémis des bords de Loire, pour se fondre dans la nature, se soustraire au genre humain porteur de tous les maux et tous les vices qui polluent le monde et le conduisent à sa perte. Elle cherche l’authenticité, la vérité, l’humanité sous sa forme originelle, la sérénité. La mue de Muette : « Elle fixe si longtemps son reflet qu’elle ne reconnaît plus rien de son visage. Sous ses yeux s’ouvre un passage, et quelqu’un d’autre émerge peu à peu de derrière sa peau ». Elle s’émancipe, se libère, tente d’échapper à sa mère à qui elle ressemble trop, « tu es bien comme ta mère », elle craint de reproduire ses comportements qu’elle a déjà infligés à ses poupées quand elle était enfant.

« Muette, c’est juste une question de silence, d’extrême retenue et de regard qu’il n’est jamais possible d’accrocher », juste une adolescente qui n’est pas totalement sortie de l’enfance et qui n’arrive pas à entrer dans le monde adulte ; juste un être pur et candide, un petit faune, qui veut croire encore en un monde qui n’existe que pour les animaux, pour ceux qui ne font jamais le mal par plaisir mais simplement par nécessité.

« Muette » c’est aussi un texte épuré, dépouillé, concis, précis, un vocabulaire choisi, toujours très juste, un rythme régulier qui tient le récit sur le fil de l’intrigue et des émotions qu’il génère, un texte parsemé des lieux-communs, réflexions populaires qu’on emploie quand on n’a rien de plus intelligent à dire, que ses parents lui infligent pour seule conversation, pour seules explications, comme pour ramener sans cesse le lecteur à ce dialogue impossible entre les parents et leur enfant.

9782226229717.jpgLA PETITE

Michèle HALBERSTADT (1955 - ….)

« J’ai douze ans, et ce soir, je serai morte ». Elle ne tourne pas autour du pot la petite mise en scène par Michèle Halberstadt dans ce court roman, on sait tout de suite dans quelle histoire elle nous entraîne. Mais ce n’est qu’un faux départ pour l’autre monde car on apprend très vite que la petite a raté son coup malgré toutes les précautions qu’elle a prises. Elle peut alors nous raconter ce qui a provoqué cette tentative, sa vie de gamine mal aimée qui ne trouve pas sa place dans la famille, « ceux d’en face » l’écrasent, la tiennent à l’écart ; sa sœur est toujours meilleure qu’elle, l’humilie, ses camarades l’ignorent et la délaissent. Elle ne se sent pas acceptée, pas à sa place dans ce monde. « Etre ou ne pas être comme tout le monde ».

C’est l’histoire traditionnelle de l’adolescente qui n’arrive pas à assurer le passage difficile de la puberté, beaucoup moins romantique et enthousiasmant que ce qu’elle avait imaginé et écrit à son amie fictive dans son journal intime. C’est aussi un rappel aux parents qui ne sont pas toujours suffisamment attentifs aux adolescents qui se sentent souvent incompris, différents, pas conformes aux standards véhiculés par la société et qui n’ont pas l’impression de pouvoir faire partie un jour du grand jeu des adultes. Les enfants sont souvent plus grands, au moins dans leur tête, qu’on ne le pense. « A quoi bon vivre quand on craint à ce point d’être soi-même ».

15171.jpgQuand son grand père adoré décède, elle perd non pas seulement le complice qui ne se prenait pas assez au sérieux pour la cantonner dans le monde des enfants mais elle est aussi reléguée en dehors du chagrin familial car elle ne doit pas voir ses parents pleurer. Alors, elle se referme sur elle-même et « à force de me retrancher en moi-même, j’avais éteins mes couleurs. Je me voulais invisible, j’étais désormais insipide ? »

Une histoire hélas trop banale, trop vue dans les médias pour en faire un roman original même si ce texte est agréable à lire, bien écrit, dans un style simple et dépouillé qui met bien en évidence les tensions qui habitent la petite.

13:12 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook | | |

01/08/2014

Ma nymphe du Net + Les taches de son, par Denis Billamboz

 Ma nymphe du Net

  

Je ne suis pas net

Qu’ils disent

J’aime une nymphe du Net

Une fille très belle

Mais tout en pixels

Une fille sans chair

Qui me coûte cher

Mais une fille sans voix

Qui jamais n’aboie

  

Parfois quelques octets

Valent bien un mauvais caquet

 

Nymphe_Gardienne.jpg

 

Les taches de son

 

Elle avait un front de porcelaine parsemé d’un pur semi d’étoiles miniatures, il avait les joues semées de semences de soleil, ils s’aimaient comme on s’aime à vingt ans quand on sème des promesses sous la voûte céleste. Il a semé la minuscule semence en son sein sans même savoir qu’il fécondait sa sœur, sa sœur de lait celle qui avait tété le même sein que lui. A la naissance, sur le front de l’enfant luisait un semi d’étoiles et ses joues étaient parsemées de son mais il ne vagissait pas, il n’avait pas le son.

La semence de soleil peut séduire les semis d’étoiles mais cette insémination reste silencieuse car les tâches de son sont insonores.

 

portrait-taches-rousseur-caudalie.jpg

19:15 Écrit par Éric Allard dans Textes de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

29/07/2014

DIX DIALOGUES sans conséquences

Partridge-India-Dialogue-pic.jpg

Les forces 

-          Si je meurs, tu m’aimeras davantage ?

-          Pourquoi dis-tu ça ?

-          Plus je perds des forces, plus on me trouve belle !

-          Tu es sûre ? On va voir. Perds des forces !

(un temps)

-           Voilà, c’est fait !

-          Incroyable !

 

 

La patate et la pitta

- Tu es pataphysicien aussi ?

 - Non, pittaphysicien, et encore.

-  Quelle drôle d’idée !

-  La patate, non, vraiment.

-  Même en frites ?

-  Moi et les sciences…

 

 

Le silence et le bruit
- Le silence, il n’y a que ça de tel.

- Le bruit, mon ami, il n’y que ça de vrai.

- Je ne veux rien entendre.

- Il faut nourrir son oreille !

- Pas même un soupir…

- Quelle absence de tumulte !

 

 

Trente ans
- Vous avez mis combien de temps pour l’écrire ?

- Au bas mot, trente ans.

- Quelle rapidité, je ne mets jamais moins de cinquante ans.

- Et je n’écrivais pas tous les jours !

- Il ne faut pas demander…

- Si j'avais travaillé journellement, vingt ans maximum, et il était emballé.

 

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M le Maudit

- Vous ne pouvez plus le supporter ?

- Depuis le temps qu’il me tape sur les nerfs.

- Combien de temps, au fait ?

- 17 nuits !

- Et il n’est toujours pas mort ?

- Ce matin, au pied de mon lit. On l’enterre à midi.

 

 

La photo

- C’est vous en quatrième de couverture ?

- C’est ma photo, oui.

- J’aimerais l’avoir !

- Il vous faudra emporter le livre avec.

- Quand j’aime une photo d’auteur, je suis prête à lire le livre qui va avec.

-  C’est rassurant.

 

 

La neige, les nuages

- Quand il neige, il y a des nuages ?

- Comme quand il pleut.

- Je n’ai jamais fait attention.

- La prochaine fois qu’il pleut, regardez !

- J’ai toujours un parapluie au-dessus de moi.

- Il ne faut pas avoir peur de se mouiller.

 

 

Une forte demande

- Vous me mettrez deux kilos d’aphorismes.

- De  blancs? Des noirs? Des rouges ?...

- Du moment qu’ils se lisent.

- Je viens de recevoir une nouvelle variété...

- Ils sont bariolés. Puis on les dirait mal dégrossis.

- C’est de la production industrielle, cette saison littéraire la demande a été si forte…

 

 

 Dans ma tête

- M. Dafalgan, je suppose ? Moi, c’est M. Nurofen

- Je ne vous avais pas reconnu, vous avez changé d'excipient!

- Qu’est-ce qui vous amène ? La même migraine, je suppose.

- Quelle perspicacité, M. Suppositoire.

- Ne vous moquez pas, s’il vous plaît, nous sommes appelés à batailler ensemble.

- Je suppose.

 

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14:42 Écrit par Éric Allard dans Très brèves rencontres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

27/07/2014

Paolo FRESU & Omar SOSA

Paolo Fresu (trompette), Omar Sosa (piano) & Jacques Morelenbaum (violoncelle). Peintures d'Omar Ortiz.

 

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Paolo Fresu & Omar Sosa

19:52 Écrit par Éric Allard dans Les belles musiques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

26/07/2014

Sur TROIS RECUEILS de Rolf DOPPENBERG & Patrice DURET

P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

« Arithmétique des hirondelles », « Sauter nu dans le Styx », « Uriance », soit trois collaborations de deux amis suisses, autour des thèmes de la nature et des éléments. Une grande sensibilité unit ces deux voix, complices dans l’entretien subtil avec l’eau, la montagne, les mythes requis par une culture tissée de Grèce, d’Alpes profondes. En poèmes brefs (des quintils, des sizains), les deux poètes tissent le réel, jouent du vent, décèlent les « voix », les « souffles ». L’on sent la nuit passée à la fraîche, « le corps engourdi » après l’observation des astres, « la nuit « , « le pré noir ».

Uriance_couverture.jpg

La dextérité à décrire « la montée des ombres », l’extrême attention à restituer des moments vécus : « le val au couchant », « la contrée des cimes s’est inscrite en vous » : une grande empathie emporte ces textes, partageables tout en étant discrets et fermes comme des expériences uniques de pure poésie.

Rolf et Patrice se complètent, alternent les voix, les styles, proches dans cette vision de « l’eau dans la poitrine », de cette « vie à pleines gorgées », de ce « qui gorge l’arbre de nos artères ».

C’est un très beau travail duel sur la source même de leur poésie : pourquoi s’unissent-ils pour en conjoindre les effets ? L’amitié dense ? Le partage des mêmes terres ?

Nombre de textes évoquent la pureté des jaillissements, la semence, le feu, « les graines » en préparation, la sève ; nombre de vers exaltent ce feu des mots porteurs et ce désir qui s’inscrit en pleine nature. Tout un travail sur le regard et le corps trouve ici voix et densité :

voix à travers ruelles

le cours du corps

sentier sous les chênes

le sous-sol s’unit au ciel

parer les coups du sort

accourt l’encore

et l’hirondelle du lointain

L’ouverture à une nature qui vivifie, tramée de « pulsion de patience » et de « poussière alluviale des mots » porte ces livres au statut d’un « parfum musqué/ haut des collines » : marque de création de deux poètes frères, à l’âme paysagère, profonde.

Les trois livres sont édités au Miel de l’Ours, Genève, 2013-2014.

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En photo, Patrice Duret qui dirige Le Miel de L'ours depuis 2004.

http://www.mieldelours.ch/page1.php (copier/coller le lien)

15:05 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Philippe LEUCKX | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | |

23/07/2014

Jean-Pierre GEORGES

Georges-JP-200_px.jpgJean-Pierre Georges vit à Chinon où il est né en 1949. Il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages. 

 

Le poisson rouge, à l’abri de deux fléaux majeurs : l’ennui et la rage de l’expression.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste, p. 100.  +

Victime d’une conversation il doit s’aliter.

Jean-Pierre Georges, Le moi chronique, Les Carnets du Dessert de Lune, p. 32.

Le désir, un bien grand mot, c’est l’envie qui manque.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste

Dilemme : le fusil ou le travail.

Jean-Pierre Georges, Le moi chronique, Les Carnets du Dessert de Lune

Septembre en fait des tonnes. C’est une éruption de bleu pur sur un canal, une apothéose de lumière que criblent les grands platanes penchés sur l’eau. C’est de tout côté éboulis de douceur, débauche d’harmonie.

Jean-Pierre Georges, Aucun rôle dans l’espèce

Je ne peux pas voir un chat dans la rue sans ressentir une complicité ethnique.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours

Que des bonnes questions, aucune réponse. Il faudrait que je m’astreigne à des mois — des années ! — de diète de lecture, que je trouve la force de me soustraire à la stérile intelligence des livres... pour que jaillissant de moi ou du ciel, de la terre ou du sang, ou même de nulle part, une étincelle annihile à jamais toute question et toute réponse.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours

Je suis né étranger au monde et j’ai regardé, impuissant, le film de ma vie. Tombereaux d’ennui ou richesses miroitantes ?... Je ne sais toujours pas ce qui m’échut. Une seule certitude : j’ai violemment haï le travail.

Par instinct — ou par bêtise — je n’ai rien « construit ». Par facilité et paresse j’ai tout fonctionnarisé, mensualisé : santé, confort, amour, amitié, écriture. J’étais un timide, je suis devenu un tiède. Je ne sais plus ce que c’est de souffrir.

Cela en mon pouvoir je jetterais mon sexe au premier chien qui passe. Car plus qu’une complication, c’est une plaie cette guérilla avec le ventre. Installé dans la pérennité de l’attente vaine, je forme un vœu sin-cè-re : je voudrais que ma femme soit heureuse.

Jean-Pierre Georges, « Sin-cè-re », Trois peupliers d’Italie, Tarabuste

Est-ce possible qu’il n’y ait rien à ce point, et que ce soit si lourd... Je suis découragé. J’ai un cerveau d’après exode lexical, y rencontrer ne serait-ce qu’une virgule tiendrait du miracle. Aucun mot ne se présente à mon esprit. Je prends sur l’étagère un livre que j’ai écrit, le feuillette et reste incrédule devant certaines petites proses pas si mal troussées. Je n’en reviens pas. Je dois renoncer définitivement à l’écriture. Je suis donc libre. Mais n’ayant malheureusement rien prévu de tel pour ma vie.

 

Il faut se fixer des idéaux atteignables quand on ne saute pas deux mètres cinquante en hauteur de vue.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste

36 ans aujourd’hui, lundi de Pâques. Âge équinoxial ; maintenant mes jours vont raccourcir.

Jean-Pierre Georges, Car né, La Bartavelle

La vie est plus longue que large.

Jean-Pierre Georges, Le moi chronique, Les Carnets du Dessert de Lune

Que ferait-on si l’on ne devait

exister qu’à ses propres yeux

rien pardi

Jean-Pierre Georges, Je m’ennuie sur terre, Le Dé ble

Je ne sais plus que verser des larmes sur chaque journée perdue, sur du temps enfui que je devrais pourtant retenir dans ma passoire de poète.

Jean-Pierre Georges, Aucun rôle dans l’espèce, Tarabuste

Chaque instant apparu du fond de l’éternité foudroie d’innocence le pèlerin du temps.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste

Quel que soit le nombre de jours qui te sépare d’une chose, la chose arrive. Voilà ce qui. Ce matin. Me rend maussade. Un jour n’est rien de plus qu’un accès au jour suivant ; tu avances d’un cran dans la file d’attente. De temps en temps c’est ton tour, pour l’amour, pour l’hôpital, pour la joie ou la déconfiture, la chance ou l’accident stupide. Inutile de se réjouir ou de s’affliger, c’est le sort commun. Tu refais la queue pour autre chose. Quand tu n’acceptes pas ce pitoyable pointage, cela s’appelle le suicide. Plus jeune la pensée du suicide me rassérénait : j’étais libre puisque je pouvais me tuer. Aujourd’hui je choisis librement de pointer, car au fond l’héroïsme n’est pas mon fort.

Jean-Pierre Georges, Aucun rôle dans l’espèce, Tarabuste

Printemps difficile : je ne fais pas ma montée de sève.

Jean-Pierre Georges, Le moi chronique, Les Carnets du Dessert de Lune,

On vise la réalité, et puis finalement on tire n’importe où.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste

Le vent dans les peupliers, le réglage se fait de l’intérieur.

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours

Une chose arrive

qu’on n’attendait plus

on l’accueille avec une réserve

bienveillante et cosmique

non sans penser aux désirs de feu

qui parfois nous ont ravagés

et n’ont eu comme les étoiles

qu’une pauvre durée de vie

Je mène deux pages de front

car ce n’est pas la vie qui est belle

c’est sa représentation

Jean-Pierre Georges, Je m’ennuie sur terre, Le Dé bleu

J’aimerais, une fois dans ma vie, une secousse paroxysmique.

Jean-Pierre Georges, Car né, La Bartavelle

— Mais moi monsieur, je travaille !

— Bien sûr, que pourriez-vous faire d’autre...

Jean-Pierre Georges, L’éphémère dure toujours, Tarabuste

Pour tromper son vide, battre son plein.

Jean-Pierre Georges, Le moi chronique, Les Carnets du Dessert de Lune

Il est rare qu’un homme puisse regarder une journée entière, du lever au coucher, sans céder au besoin irrépressible de l’acte. Non seulement ne pas y céder mais s’en défendre absolument : ne rien faire du tout. Ne pas sortir bien sûr, écarter toute tentation ludique ou culturelle ou utilitaire, ne voir personne. Quelque chose comme tenir compagnie aux heures, pour voir ce qu’il y a quand il n’y a rien. Cela en toute liberté, hors claustration clinique ou carcérale. J’y parviens pour ma part assez bien. — Y aurait-il dans cette assertion comme une bravade... — Eh, sans parler d’une expérience de l’extrême, l’affaire mérite attention. Appartenir à l’espèce la plus agitée qui soit et ne plus bouger : défi immense que je suis presque seul à relever par la seule volition, entre deux mictions, un repas frugal sur un coin de table et une fermeté quasi héroïque face à toute sollicitation érotogène.

Jean-Pierre Georges, Aucun rôle dans l’espèce, Tarabuste

Toutes ces citations sont tirées de l'excellent DICTIONNAIRE DE CITATIONS (par mots, par auteurs) suivant : http://www.farreny.net/dictionnaire/

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9782930607016_1_75.jpgRéédition aux CARNETS DU DESSERT DE LUNE: 

LE MOI CHRONIQUE de Jean-Pierre GEORGES

Poésie Grand Format

  • 132 pages, 20X 14 cm, 200grammes 
  • 15€

Le lecteur de Jean-Pierre Georges ne sait pas toujours s'il doit rire ou pleurer et c'est là le don de l'artiste ès poésie, s'il nous remue beaucoup, s'il nous secoue, jamais le poète de l'ennui ne nous ennuie. Offrez-vous Le moi chronique et les oeuvres complètes dans la foulée, parlez-en autour de vous, faites-en cadeau à vos proches, à vos lointains, vous ne le regretterez pas... (Valérie Rouzeau)

Pour commander (copier/coller le lien): 

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14:59 Écrit par Éric Allard dans Avis de parution, Les belles pensées | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | |

21/07/2014

LES dix-sept PENSÉES de SAINT BEURK

400_F_24082540_12LDRi17aQFLZs12Iph9Br8yRcFoluIc.jpgChristophe Beurk (parfois orthographié Beurck), de son vrai nom André Laspalette, a vécu à la fin du XXème siècle. Il a été canonisé par lui-même entre octobre 1995 et le 1er avril 1997 dans un endroit tenu évidemment secret mais qui pourrait bien être situé dans l’extrême est de la Belgique (non, il n’était pas communiste, ce qui a, il faut dire, nui considérablement à sa reconnaissance du vivant des Grands Communistes). Aucune vidéo de l’événement n’existerait, peut-être deux ou trois Polaroïds déteints. Certains intellectuels avancent même l’hypothèse qu’il aurait pu l’être dans la langue de Goethe. Les plus téméraires affirment même que Joseph Ratzinger aurait pu lui servir de conseiller.

Beaucoup d’incertitudes comme on le voit sur le parcours de ce singulier écrivain qu’on aimerait, sans oser - au risque de s’attirer la foudre bien moulue des puristes -, qualifier de fantasque. Des témoignages récents comme ceux du controversé Jean-Marie Tinck (un temps tueur du Brabant, aujourd'hui humoriste) l’aurait aperçu sortant récemment d’un Delhaize mais il ne sait plus pas où.

Christophe Beurck serait aujourd’hui âgé entre 69 et 73 ans s'il n'avait pas, comme annoncé dans un mot vague retrouvé sur le lac où il où il a disparu mis fin à ses jours par absorption de trop d'eau par unité de temps. Il n’aurait pas voulu de descendants pour se consacrer tout entier à son œuvre qui, quoique brève (12 à 17 aphorismes), vaut, mais on se le demande toujours, la peine d’être lue.

 

          1. Marcher sur les autres, se reposer sur soi.

        

       2.  Malgré les formes du miroir, l’Image durera.

  

       3. Tituber, c’est ruer dans les bars.

 

       4. Le jour en fuite a été repris au crépuscule avant d’être exécuté.

 

        5. Un rein de perdu, dix (au moins) de retrouvés.

      

         6. Faute de soleil, asperge-toi de crème solaire.

(variation due à un de ses émules enseignant au chômage) : Faute d’école, asperge-toi de crème scolaire.

           7. Enchâssez le naturel, il reviendra en tableau.

(repris dans l’Encyclopédie de la peinture à l’art traître en 3 pages et demie)

Et commenté longuement, sur plus de trois cent pages, dans l’édifiant ouvrage de Jean-Baptiste Botul, Tombeau de BHL.

 

         8. Ce que j’aime dans les nuages, c’est leur devenir orageux.

(variante par un de ses épigones grantauteur de Roman jeunesse : Ce que j’aime dans les nuages, c’est leur devenir pluvieux.)

 

    9. Donnez-moi un évier et je nettoierai le monde.

 

         10. Le travail de seuil commence dès qu’on ferme la porte.

 

         11. Malgré Celan, Cioran est mort de mort naturelle.

 (Repris dans L’Abrédé d'Histoire générale des Grands Roumains autres que Vlad l’empaffé de Transylvanie, édité par les Pittaphysiciens Anonymes de la Roumanie imaginaire.)

 

     12. Ma mère m’appelle sur mon portable tout neuf pour me demander comment on fait pour envoyer des textos.

(ceci constitue le dernier aphorisme  authentifié par le Collectif oulipien du Sud Hainaut ; il est daté du 21 juillet 2000, à moins qu’il ne s’agisse d’un fragment de son journal, hypothèse avancée récemment par un membre insignifiant du très influent (et amplement subsidié) Observatoire des Ecrits Apocryphes Sans La Moindre Importance)


Un doute plane toujours au-dessus de ces cinq aphorismes qui seraient, s’ils ne sont pas de Christophe Beurck, de Marion Laspalette, la demi-sœur aînée d’André qui rêva toute sa vie de consacrer sa vie à l’écriture pour faire la nique à sa moitié de frère qu’elle jalousait secrètement (autant qu’elle l’adorait, relire la touchante lettre, quoique barbante et par moments incompréhensible, du 5 juin 1963 au soir « à mon frère papouille »).

13. On peut nourrir à n’importe quel âge son premier ânon.

 

14. C’est quoi le félin pluriel de cougar ?

 

15. Un oculiste qu’on paie à l’œil ne trouvera jamais monture à son pied (il pourrait bien finir cordonnier). 

 

16. Quand je me bougie, je vois trente-six chandelles.

 

17. Tromper l'ennui avec le désespoir. 

(variante éloignée dans le temps: la pomme d'Adam était une désespoire.)

 

Marion Laspalette prévoit la sortie d’un micro recueil aux éditions Moi aussi je veux compter (trente-six lecteurs) dans la littérature sous le pseudo de Georges Cendre (paix à son âne).

 

par Éric Laspalette (neveu probable d'André, fils et non moins éditeur de Marion)

 

statue-en-bronze-squelette-penseur.jpg 

15:23 Écrit par Éric Allard dans Mes notes Wikipedia | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | | |

20/07/2014

20 ANS en chanson

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Ferré, 1961 (pour la version originale) 

Zebda, 2009 en hommage à Ferré

Moustaki pour Reggiani, 1967

Aznavour, 1965

Johhny, 2013

Bachelet, 1987 (avec une citation de Ferré)

Aubert, 2012 

Zazie, 2013

Amel Bent, 2009

IAM, 2013

Lalanne, 1979

Manu Galure, 2008

Placebo, 2004

Berthe Sylva (1885-1941), 1935

BONUS: Bref, j'ai 20 ans!

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21:55 Écrit par Éric Allard dans L'addition des songs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

J'AVAIS 20 ANS + LA BELLE VIE, par Denis BILLAMBOZ

20-ans.jpg

J’avais vingt ans

  

J’avais vingt ans

Je faisais la fête

J’étais insouciant

Demain était loin

 

J’aurais du travail ... un jour

Après avoir aimé les filles

J’épouserais ma princesse

Je lui bâtirais son nid d’amour

 

Il a vingt ans

Il craint demain

Il pense à sa carrière

Il prévoit sa retraite

  

Il a peur du chômage

De manquer d’argent

De ne pas séduire la fille

Qui lui donnerait un fils

  

S’il avait la foi

Il entrerait au couvent

Il éviterait le chômage

Et la maladie sans nom

  

N’écoute pas les augures

Courtise la vie

Comme une princesse

Et elle t’aimera comme un roi

 

 

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  La belle vie

  

Elle est belle la vie

La vie que j’ai eue

  

Elle était belle la vie

La vie que je n’aurai plus

  

J’ai aimé

J’ai été aimé

 

J’ai choyé

J’ai été choyé

  

J’ai joui

J’ai fait jouir

  

Un jour je partirai

Le cœur léger

 

Elle est belle la vie

La vie que j’ai eue

 

 

12:04 Écrit par Éric Allard dans Textes de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

18/07/2014

CROISIÈRES EN MÉDITERRANÉE

billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

En cette période estivale où des millions de touristes se ruent dans les immeubles flottants qui sillonnent la Méditerranée chargés du fond de la cale aux étages les plus élevés de terriens en mal d’émotions maritimes, j’ai eu envie d’évoquer les croisières et les ports méditerranéens tels que les ont découverts deux grands écrivains de la première moitié du vingtième siècle : Evelyn Waugh et Francis Carco. A travers le récit d’une croisière qui ressemble en tous points à son voyage de noce, l’Anglais nous montre le côté face de la Méditerranée à cette époque et, dans un reportage sur les bas-fonds des ports de la Grande Bleue, Francis Carco nous dévoile le côté pile… celui qui est le moins voilé. Deux récits qui, fondus en un seul, pourraient constituer un documentaire historique incontournable sur ce sujet.

 

9782228884556.jpgBAGAGES ENREGISTRÉS

Evelyn WAUGH ( 1903 – 1966)

Selon la préface de William Boyd, en hiver 1928, Madame Waugh, Evelyn, Elle-Evelyn pour la différencier de Lui-Evelyn, tombe malade victime d’une rubéole, le jeune couple décide alors de faire une croisière en Méditerranée pour que la jeune femme puisse se rétablir plus rapidement. Ils obtiennent la possibilité de voyager gratuitement en promettant en échange que Lui-Evelyn écrive un récit de voyage valorisant le bateau et la croisière. La croisière est en fait un véritable désastre, le couple se défait, Elle-Evelyn est malade et le retour en Angleterre est pénible. Lui-Evelyn s’isole alors pour terminer un ouvrage en cours et entreprendre la rédaction du récit de voyage qu’il a promis à l’armateur.

Waugh raconte ainsi une croisière qu’il aurait faite seul mais qui est en fait la croisière qu’il a faite peu de temps auparavant avec son épouse, se livrant à un exercice de dédoublement en se glissant dans la peau de l’ami du couple avec lequel il voyage et qui représente le couple qu’il formait avec son épouse lors de la précédente croisière.

Son voyage commence par Paris puis s’oriente vers la Méditerranée, à Monte-Carlo, pour se poursuivre sous forme d’une croisière vers Naples, Catane, Haïfa, Saint Jean d’Acre, Port-Saïd, où il abandonne le navire pour suivre le jeune couple dont la femme doit se faire soigner à terre, comme lui a abandonné la croisière précédente, dans ce même port, pour faire soigner sa femme atteinte d’une pneumonie. Il reprend la mer, comme il l’avait reprise précédemment avec son épouse, pour la Méditerranée occidentale avant de retrouver son navire, le Stella Polaris, à Malte tout comme il l’avait fait avec son épouse lors de leur croisière.

Evelynwaugh.jpegSon mariage ayant explosé au retour de leur périple en mer, Waugh raconte son voyage à travers la Méditerranée en romançant un peu l’histoire pour laisser le couple qu’il formait avec Elle-Evelyn un peu en dehors du récit. D’une plume critique, acerbe, sarcastique, il décrit le monde déjà frelaté à cette époque du tourisme de masse qui se rue en troupeau dans les ports de la Méditerranée. Son regard est celui d’un Anglais convaincu de la supériorité de son pays : c’est toujours mieux en Angleterre ou éventuellement moins mal quand on ne peut pas dire que ça y est bien. Ces descriptions restent tout de même un excellent témoignage sur le monde puéril des croisières à la fin des années vingt et un regard acéré et lucide sur les grands ports du Bassin Méditerranéen qui a, aujourd’hui, valeur historique. Un regard que Francis Carco confirmera sept ans plus tard en visitant surtout les clandés. Sa description des métropoles, de leurs habitants, de leurs coutumes, de leur patrimoine est riche et précise, il s’appuie beaucoup sur un guide touristique célèbre à son époque, celui de Bedacker qu’il site abondamment. Il raconte un temps que nous avons peut-être oublié ou qu’il n’a pas vu comme ceux qui nous en ont parlé dans les décennies suivantes, un monde méditerranéen beaucoup plus homogène, beaucoup moins divisé, beaucoup moins éclaté, beaucoup moins déchiré, un temps où, par exemple, le racisme n’existait pas à Alger, si on le croit.

Dans ce premier récit de voyage, Il n’est en rien un explorateur, pas plus qu’un découvreur, il est simplement un observateur et un témoin de son temps qui a laissé son regard en héritage. « J’ai appelé ce livre Bagages enregistrés pour la simple raison que tous les endroits que j’ai parcourus lors de ce voyage ont été largement visités et décrits ».

 

$(KGrHqF,!p8FG5n7rq03BR4tZ1fKQQ~~60_35.JPGLA DERNIÈRE CHANCE

Francis CARCO (1886 – 1958)

Un journaliste, l’auteur qui pourrait être Carco lui-même, raconte son périple sur le pourtour de la Méditerranée pour enquêter sur la prostitution, le trafic des femmes et, plus généralement, sur tous les trafics imaginés par la pègre. Du Pirée à Marseille en passant par Athènes, Smyrne, Istamboul, Beyrouth et Tunis. Il dresse un état des lieux du « milieu » dans ces différentes villes où il rencontre ses contacts, ex-connaissances, relations et autres truands en exil qui ne sont plus les bienvenus dans leur pays d’origine, mais aussi des policiers chargés de surveiller les activités de ces drôles de citoyens.

C’est à une grande balade dans les bas-fonds de ces villes portuaires que nous invite Carco pour visiter les bars, dancings, restaurants, maisons de passe ou bordels tous plus sordides les uns que les autres. Il dépeint avec le même talent le tripot le plus miteux, la rue la plus répugnante que les paysages les plus somptueux du Proche et Moyen-Orient. Ses portraits sont absolument magnifiques : vieilles putes en fin de parcours, vieux maquereaux désargentés, policiers arrogants, trafiquants rutilants comme des œufs de Pâques, …

Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgMais ce n’est pas sans une certaine nostalgie qu’il arpente ces lieux de perdition car le milieu semble voué à sa fin prochaine. « Dans chaque port, la police veille et, si habiles que soient certains coquins internationaux, force leur est d’admettre que la longue et déconcertante impunité dont ils ont scandaleusement joui, est bien près de finir ». Dans ce roman, Carco essaie de nous faire comprendre qu’un monde se meurt et qu’un autre est en train de naître, n’oublions pas que ce livre a été publié en 1935 dans des temps de fortes turbulences partout en Europe. Il a bien senti que ce monde, et pas seulement celui de la pègre, était en cours de mutation mais les mutations qu’il pressentait ne sont pas forcément celles qui se sont produites. Les putes qu’il a croisées jouaient leur dernière chance dans ces rades à matelots, comme les maquereaux jouaient leur dernière carte dans ses bas-fonds sordides, comme la Turquie jouait sa dernière chance avec les Jeunes Turcs au pouvoir, comme le monde jouait une dernière carte avant de voir le plus terrible conflit jamais vu s’abattre sur l’ensemble de la planète. Carco n’était pas un bon prophète mais il a bien senti que quelque chose n’allait plus, qu’un monde s’effritait qu’il faudrait bien un jour trouver une solution pour reconvertir les putes, recaser les maquereaux qui se tournaient déjà vers la drogue et canaliser toutes les énergies qui ne pensaient qu’à exacerber les nationalismes montants. « De quelle nature seront les réactions que soulèveront à sa mort les successeurs du Ghazi (Kemal) ? »

Un livre plein de nostalgie, un livre d’avertissement aussi, « Il avait parlé pour les hommes de son espèce de « la dernière chance » qu’ils jouaient contre les règlements et les idées nouvelles ». Et, aussi, une réflexion sur l’éphéméréité des choses de ce monde….

« Dernière chance ! Dernier va-tout ! Banco ?... Perdu !

20:32 Écrit par Éric Allard dans Chroniques de Denis BILLAMBOZ | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

16/07/2014

LE TUEUR et MOI

 1332422242-436.jpgJ’avais repéré le criminel chez la libraire. J’ai le flair pour ça.

À sa sortie, je lui emboîtai le pas dans toutes les enseignes de la rue commerçante. Je le suivais dans les files, je ne le laissais pas prendre du champ, il ne devait pas m’échapper. Après la librairie, il se rendit à la poste. A la poste, il déposa un petit colis. Qui pouvait contenir un doigt, un gros doigt ou une petite main à moins que ce ne soit un poignet, un simple poignet bien coupé avec un grand couteau tranchant comme je les aime.

Et après la poste, ce fut la pharmacie, où il demanda des anxiolytiques. Le crime, quoi qu’on dise, vous met sur les nerfs. Même si on fait du massage de chakras et qu’on absorbe les contenus de boîtes entières de produits bio, le crime reste éprouvant, sec, tuant.
Après la pharmacie, il se rendit chez la boulangère, il acheta des glacés. (Tous les acheteurs de glacés ne sont pas des criminels, cela dit). Chez la bouchère, je le vis fort énervé ; normal, il sentait le sang. Moi aussi, le sang me mettait mal à l’aise, j’attrapais vite des maux de ventre, des nausées, des vertiges. Le tueur me lâcha. Cela se fit dans un éclair. Il devait posséder des super pouvoirs...

Enfin, après son passage, toutes les femmes moururent, c’était un tueur de femmes en série; ça aussi, je l’avais pressenti. Il ne s’était présenté qu’à des commerces où servaient des femmes.

(J’ai toujours aimé les vendeuses, les serveuses, les femmes en uniforme de travail, cela me sécurise, leur féminité est comme mise à distance. Elles sont confinées à un rôle, elles se prêtent à tous les fantasmes…)

Il ne les a pas tuées en ma présence, non. Quelques heures ou jours après. Mais c’est tout comme. Je ne vis plus aucune ces femmes une autre fois. Quand, quelques jours plus tard, je revins sur les mêmes lieux, plus rien n’était pareil. On me dira que c’est la règle : après un meurtre, plus rien ni personne n'est pareil. Je ressentis un fort sentiment d’étrangeté. J’eus beau me consoler en redoublant mes exercices à des barres trouvées ici et là et en écrivant des haïkus, je sentais que je n’allais pas bien.

(Oui, pour me calmer, je fais de la sculpture de rue et j’écris des haïkus.)

 

Filet pur de porc -

la vision d’un corps couché

beaucoup tailladé

 

dans le muscle un nerf -

ne manquait plus qu’une empreinte

pour me compromettre

 

éncucléé l’astre

ne verra plus que d’un œil

la lune crever

 

Je rendis visite à l’infirmerie près de chez moi, mais l’infirmière n’était plus là. Plus trace du tueur en série non plus, il avait dû filer une fois ses forfaits accomplis.

Je trouvai qu’il était temps que je me rende à la police où une policière avenante dans un uniforme seyant prit note de ma déposition.  Je me dis que si le tueur m’avait précédé en cet endroit, sûrement qu’il l’aurait assassinée. Elle avait de la chance; je lui ai dit. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue car après mon arrestation, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. Personne n’a cru à ma version du tueur filé dans les files.

On a pris ça au pire pour une lubie, un montage de toutes pièces. On veut rendre des services, puis vous prend pour un malade. On devrait généraliser à tout le monde social la sculpture  de rue et la pratique assidue du haïku, la vie et les relations humaines en seraient grandement facilitées.

 

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12:01 Écrit par Éric Allard dans Des vies minées de songes | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | | |

15/07/2014

FEU! CHATTERTON: L'incendie dans la chanson

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" FEU! CHATTERTON, c’est l’héritage de Bashung ou de Ferré propulsé dans le sillage de The XX ou de LCD Soundsystem. Cinq Parisiens, emmenés par les textes déjà fondamentaux et la présence inouïe d’Arthur leur leader charismatique et ultra-contemporain, posent en quelques titres les bases du rock français à venir." Pierre Siankowski (Les Inrocks)




13:27 Écrit par Éric Allard dans Hey, man! | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |

14/07/2014

DOUZE QUATRAINS TROIS-QUARTS

On ne dort pas avec Dieu

comme on dort avec une femme

même si l’oreiller de l’âme

repose sur la tête du ciel

  

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Ma mère m’appelle sur mon portable

pour m’inviter à déjeuner au cimetière : 

« Non, maman, ce n’est pas aujourd’hui

qu’on exhume papa »

 

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L’océan panique

à la vue d’une femme :

« Comme elle est immense

 et comme je suis laid ! »

 

 

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Je triture tes lèvres

je me dis qu’avec elles

on pourrait faire

 une maison de plaisir

 

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Ma mère achète

deux ou trois produits à la fois

Mon père prend toute la place

dans le réfrigérateur

 

 

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 Mon boucher plaît à ma mère

surtout sa viande de cheval

qui faisait les délices de mon père

quand il galopait encore

 

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Si je pouvais regarder en toi

je ne le ferais pas

je me contenterais de ta nudité

 qui est plus profonde

 

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Je décore

de la croix du sperme

les poitrines

 des femmes conquises 

 

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Le train le tram le bus

me regardent dans les yeux

J’aime ces instants intenses

 avant le choc technique

 

 

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On a dépendu le poète

de l’arbre à mots

Sur sa branche

 des vers avaient pris racine

 

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Avant d’écrire

régurgite ton présent

(ne mâche pas

 tes mots)

 

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Ne changez pas ma police,

dit ce caractère,

sinon je ne réponds

plus du texte

  

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Croquer le bruit

pour atteindre

 au noyau du silence.

 

 

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17:17 Écrit par Éric Allard dans Avant d'écrire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |