LES BELLES PHRASES

  • L'ANDALOUSE de LORENZO CECCHI

    Conte espagnol 1

       
    13507222_618679908287551_8805060724769120498_n.jpg?oh=3511ee743e9eaf94f09318a8d01a445a&oe=57F4EBAC   Je me suis levé avec une migraine d’enfer. Hier soir, ce fut agité. Philippe est passé avec sa dernière conquête et on a bu des coups. Elle est bien, la nouvelle. Une brunette avec ce qu’il faut là où il faut, si tu vois ce que je veux dire… Elle a picolé avec nous, autant que nous, même plus. Elle en tenait une de première quand on a décidé Philou et moi d’aller au ravitaillement. « Fritlove » n’est pas loin. Le gars, Marc, s’est installé dans le bureau de l’ancien marchand de matériaux. Ses frites sont top. Il a ouvert il y a deux mois et déjà on y fait la file. Et propre avec ça. Marc est homo, prétend Philippe, et les homos, quand ils entreprennent quelque chose, c’est nickel la plupart du temps. En tout cas, ses frites sont succulentes et l’huile est changée régulièrement : elle est transparente. Toujours d’après Philippe, Marc ajoute du blanc de bœuf comme on faisait avant, pour le goût.

       Au retour, j’ai crié : « Conchita, à la soupe ! » La nouvelle s’appelle Conchita. Il change souvent, Philippe. Une autre chaque semaine. Il se lasse vite. Quand tu lui demandes pourquoi, son excuse c’est : « J’avais plus rien à lui dire. » Faut admettre qu’il est beau gosse, athlétique et tout. Bronzé toute l’année, il passe sa vie au fitness. Il fréquente une salle avec banc UV, sauna, hammam et bain à bulles, le tout inclus dans la cotisation. J’y suis allé pendant une semaine tous les jours. « Gold Fit » faisait une promotion, une semaine d’essai gratos. J’ai aimé, mais l’abonnement était trop cher pour moi, même avec les vingt pour cent de rabais pour nouvelle inscription. Quand je bosserai, peut-être… Conchita n’a pas répondu. Philippe appelle à son tour. Pas de réponse. « Merde, elle s’est barrée ! Pourtant je le sentais bien, ce coup-ci. Je n’ai pas été gentil ? Je lui ai manqué de respect ? T’es témoin, je n’ai pas déconné. Et puis merde ! Sors les bières et l’andalouse, on va becqueter. »

       Vu le prix des sauces, j’achète l’andalouse au marché de gros, celui réservé aux pros, pas aux obèses comme on pourrait le penser. (Je la trouve bonne celle-là, alors je la sors de temps en temps.) Je prends le conditionnement de deux litres en seau plastique. C’est Hassan, l’épicier, y m’file sa carte d’accès professionnelle. Je lui rends des petits services et lui, il réciproque : un pack de bières par-ci, des pâtes ou sa carte de détaillant pour le marché de gros par-là. Je conserve la sauce au frigo. À la friterie on te taxe de cinquante cents pour un petit pot de rien du tout. Je ne te dis pas les économies ! L’andalouse c’est mon truc. Je suis camé à l’andalouse. J’en bouffe avec tout et en quantité, même avec des spaghettis. Je rapporte ça (les spaghettis) parce que ça énerve Fabio, mon pote Italien. « T’es un sauvage », qu’il gueule quand y m’voit balancer le condiment sur les pâtes fumantes. À sa tronche, t’as vraiment l’impression qu’on lui fourre un fer rouge dans le cul : un mélange de dégoût et de douleur extrêmes.

    — Jamais on ne va pouvoir avaler toute cette boustifaille, constate Philippe.

    Je réponds que oui et j’ajoute :

    — Je mangerai la part de Conchita et aussi ce qui restera de la tienne si tu cales. T’inquiète, il faut nourrir la bête !

    — Tu finiras par crever à bâfrer, répond mon pote. Et toute cette sauce que tu t’envoies te bouchera les tuyauteries à la longue. Merde, prends-toi un peu en main ! Ce n’est pas dieu croyable de se laisser aller à ce point. Combien ça te fait là ? Cent trente, cent cinquante kilos ?

    — Hé, fais gaffe à pas me faire chier, Philippe ! Tu l’as mauvaise parce que tu t’es fait larguer. C’est ça ? Pour une fois c’est la nana qui s’est barrée, qui t’a lourdé. L’Adonis ne l’a pas congédiée. L’amour-propre de môssieur en a pris un coup, hein ! Comment peut-on le jeter, lui, le beau, l’inestimable Philippe !

       Cependant que je l’engueulais, Philippe s’était emparé d’une canette et s’apprêtait à l’ouvrir quand, se ravisant, il la balancée dans ma direction. Elle a atterri sur l’arcade droite. J’ai senti tout de suite le sang pisser. J’ai posé ma paume dessus puis l’ai regardée : toute rouge. Comme j’étais assis en tailleur près de la table basse et étant donné ma corpulence, importante je dois bien l’admettre, j’ai mis du temps à me lever, mais moins que d’habitude tant j’étais énervé. Mais Philippe a quand même été plus rapide. Trop tard pour le choper. Je lui aurais fait sa fête à ce fumier. La tête au carré que je lui aurais mis. Agression physique, ça je ne pouvais pas le tolérer. Chez moi en plus !

       La blessure déversait des flots de sang. Ça coulait jusque dans mon cou. Me suis rendu à la salle de bains. J’ai lavé au gant de toilette et plaqué de la gaze sur l’entaille, mais l’hémorragie ne s’est pas arrêtée. J’ai dans ma trousse de secours du fil médical. Comment est-il arrivé là ? Je ne sais plus. À l’aide d’une aiguille, j’ai suturé la plaie. Un joueur de foot s’était fait recoudre en direct sur la ligne de touche lors d’un match à la télé, un gars de l’équipe de Hollande, si ma mémoire est bonne, et ça m’a donné l’idée. Stallone aussi se rafistole lui-même dans Rambo. J’ai appliqué de la gaze propre imbibée de mercurochrome et l’ai maintenue avec du sparadrap. Puis je me suis dirigé vers la chambre pour m’allonger tant la tête me tournait. Surprise ! Conchita était installée en travers du lit. Elle roupillait. Sa robe était remontée. Belles guibolles, superbes même. Pour pas la déranger je suis retourné au salon et me suis étendu sur le canapé défoncé.

       La télé m’a réveillé. Je l’avais allumée par mégarde. En me retournant, j’ai dû actionner la télécommande en me couchant dessus. Jean-Michel Zecca salue la prestation d’une candidate qui a éliminé 70 prétendants et elle empoche1700 euros. Zecca lui fait la bise quand la nana refuse de tenter le quitte ou double, puis promet de revenir le lendemain présenter la même émission à la même heure. Il termine par : « Dans quelques minutes, le journal, merci de rester en notre compagnie. »

       19 heures et Conchita dort toujours. Enfin, je suppose… Elle a très bien pu se faire la malle pendant ma sieste. Faudrait que je m’en assure, mais c’est délicat… Je me tâte. Je ne voudrais pas qu’elle croie que je viens la mater. Je vais l’appeler pour casser la croûte. Oui, mais pour lui offrir quoi ? J’ai encore du café, mais pour le reste j’ai plus que du pain. Et pas très frais avec ça. Pour moi, ça fera l’affaire avec un peu d’andalouse… J’ai plus de thune pour autre chose et Hassan ne fait plus crédit. « Même à moi ?», me suis-je écrié quand y m’l’a annoncé l’autre jour. « Oui, même à toi » qu’il a répliqué. Il dit que c’est valable pour tout le monde et que s’il fait une exception pour moi, ce n’est pas cool pour les autres. Question de justice.

       Je vais mettre un disque, ça réveillera Conchita. Je monterai le volume graduellement pour pas la bousculer ; les réveils brusques, j’en connais que ça fout en rogne. En attendant, je vais ranger un peu le bordel. Allez, Vincent, de l’entrain ! On se bouge. Essaie de faire bonne figure. Ce n’est pas tous les jours qu’une gonzesse roupille dans ton lit ; c’est même la première fois. Faudrait voir à être à la hauteur, mon poussin !

       Oui, Julien Clerc… c’est du bon ça ! Je coupe la chique à RTL et allume le phono.

       La pièce se remplit de la voix du chanteur.

       C'est une Andalouse Et elle peut prendre ma vie Quand elle sourit Quand elle se fait douce Elle me blesse aussi tant pis...

       (Vincent se dandine. Il traîne derrière lui un sac poubelle qu’il charge des antiques et des récents déchets.)

       Julien Clerc a eu raison du sommeil de Conchita. Elle stationne sur la dernière marche de l’escalier et me fixe hébétée, l’œil absent. À l’évidence, elle se demande ce qu’elle fiche là. Je cours éteindre le phono et prends les devants :

    — Bien dormi, ma jolie ?

    Comme elle ne répond pas, j’insiste :

    — Bien dormi ? Un peu mal au crâne peut-être ?

    Là-dessus, elle grimace, signe qu’elle recouvre ses esprits, puis attaque :

    — T’es qui toi ?

       Manque pas de culot, l’Ibère ! Je réponds vexé qu’elle est chez moi, que je me prénomme Vincent et que ce même Vincent, toujours moi, l’a généreusement logée et surtout abritée, insinuant par là qu’elle me doit de l’avoir soustraite aux innombrables dangers du monde extérieur et, qui sait, peut-être au pire de tous : la concupiscence de Philippe le félon, lequel, je l’affirme avec gravité, aurait pu abuser de son état d’ébriété extrême pour entacher, et sa réputation, et son évidente innocence. Un peu de reconnaissance, que diable ! J’attends une réaction à mon propos indigné. Elle arrive avec un temps de retard.

    — Aïe ! s’écrie-t-elle, en se tenant le front. Maintenant je me souviens… Pardonne-moi, Vincent. Qu’est-ce que j’ai picolé ! Il est où Philippe ?

    Je l’informe :

    — Chez lui, je présume. Après m’avoir explosé la gueule, il est parti. M’étonne pas que tu ne m’aies pas reconnu tout de suite. T’as vu le pansement ? C’est son œuvre, ça. M’a pas raté, l’enfoiré ! Viens t’asseoir. Tu ne vas pas rester dans l’escalier, si ? Café ? Thé ? J’ai les deux.

    — De l’eau, beaucoup d’eau s’il te plaît, répond Conchita.

       Je pose devant elle une pleine carafe d’eau du robinet. Elle vide verre sur verre, assoiffée. Elle s’envoie tout : un litre et demi de flotte. Je la regarde boire goulûment et je la trouve belle. Je m’interdis de penser « bonne », c’est vulgaire, mais ça m’effleure quand même.

    — L’alcool ça déshydrate, dis-je, pour dire quelque chose.

    Elle se tait. Conchita semble perdue dans ses pensées et même perdue tout court.

    — Je te préviens, moi je me fais un café !

       Pourquoi dis-je que je la préviens, pensé-je au même moment ? Quel danger peut-on bien encourir à préparer une tasse de jus ? Des fois, ce n’est pas croyable les conneries que je peux débiter… L’Espagnole me reluque, s’attarde à me mater puis éclate de rire :

    — Ah ah ah ! Putain la cuite !

       L’entendre se bidonner me soulage. Je commençais à ressentir une certaine tension et ça ne me vaut rien : le stress me fait déconner. J’y peux rien, c’est comme ça, je perds mes moyens. Après on me prend pour un barjo et je n’aime pas.

    — Laisse-moi examiner ta blessure, enchaîne Conchita, en se composant un air compatissant.

    — Quoi, t’es toubib, m’inquiété-je ?

    — Non, infirmière, répond-elle. Les bobos c’est mon truc, je bosse aux urgences.

    La belle m’ayant mis ses lettres de créance sous le nez, je ne me dérobe pas et accepte son regard professionnel sous le pansement.

    — C’n’est pas joli joli, ma parole, qu’elle constate. Pour ce qui est des points de suture, j’ai déjà vu mieux, murmure-t-elle pour elle-même, pensive. Je vais te la refaire, moi, ta couture, te raccommoder à ma façon. C’est du fil médical, ma parole ! T’es équipé, mon coco ! On est coutumier de la blessure traumatique, je vois. Il t’en reste, j’espère ?

       J’acquiesce et précise, pour pas la laisser dans l’ignorance et pour pas qu’elle se fasse des idées fausses sur mon compte, que c’est la première fois que j’y recours. Elle reprend sans relever :

    — Après guérison, seule une fine cicatrice demeurera. Du reste, on ne la remarquera pas vu les sourcils en buisson que tu te paies. Comme c’est déjà bien gonflé, ça risque de faire un peu mal. Aboule la trousse de secours et une aiguille.

       J’apprécie sa façon délicate de s’exprimer et obtempère. Je lui tends un petit panier d’osier contenant des effets de premiers secours. Conchita examine rapidement le matos, fait une légère grimace, soupire pour signifier qu’il faudra s’en contenter. Elle brûle l’aiguille avec mon Zippo pour désinfecter. Il ne reste plus de mercurochrome ; j’ai vidé le flacon, pour moitié sur le pansement, pour moitié à côté, sur le carrelage.

       La praticienne sait y faire : elle ôte le fil que je me suis appliqué si douloureusement quelques heures plus tôt et je m’en rends à peine compte. Par contre, la nouvelle couture, je la sens passer. Elle explique qu’elle pique des points rapprochés au plus près de la plaie pour éviter les boursouflures après guérison. Je m’efforce de ne pas gueuler. Je pressens qu’elle n’a aucun respect pour le genre couineur et… j’en suis.

    — On ne dira pas que j’ai achevé de te défigurer. C’est bien, t’es pas douillet au moins ; j’ai une sainte horreur des douillets. Tu verras, il n’y paraîtra plus dans deux semaines, me rassure-t-elle avec un large sourire. Je remarque ses dents éclatantes et aussi son haleine n’est étonnamment fraîche malgré la soirée imbibée. Y a des gens, me dis-je, qui sont frais de l’intérieur, que rien ne corrompt et c’est le cas de Conchita chi chi. Moi, je dois puer la mort. Si je lui souffle au visage, elle va s’effondrer comme un soldat des tranchées intoxiqué au gaz moutarde. Je pense à ça à cause du reportage sur Arte de l’autre jour qui me revient en mémoire, celui sur l’Yser à l’occasion du centenaire du début de la grande guerre. Putain, le carnage !

       La médication achevée, ma bienfaitrice m’annonce qu’elle boirait bien à présent le thé antérieurement proposé et aussi qu’elle se mettrait bien quelque chose sous la dent, la faim lui provocant des gargouillis intestinaux sonores gênants, qu’elle ponctue par des « ho ! », des « hé ben ! » comme si elle découvrait quelque chose d’elle-même insoupçonnée jusque-là. Je me précipite aux fourneaux pour chauffer l’eau tout en palpant avec précaution le pansement encore frais sur l’arcade sourcilière de mon œil droit. « Pas tripoter ! », m’intime-t-elle comme on s’adresse à un malade récalcitrant qu’il faut sans cesse surveiller. J’y renonce illico et l’informe que, en guise de dîner, il ne me reste que du pain avec, non, pas de confiote, ni de beurre, ni de Nutella non plus, mais rien que de la sauce andalouse. J’ajoute :

    — Tu dois kiffer l’andalouse pour une Espagnole, non ?

       Trop tard, la bourde a fusé avant que je puisse la retenir et la ravaler. Conchita ré-éclate de rire tout en enfilant son manteau.

    — Je ne suis pas Espagnole, idiot !, s’exclame-telle. Ce n’est pas parce qu’on s’appelle Steve, Kevin ou Glenn qu’on est Anglais.

    — Et le thé ?, dis-je timidement au moment où elle ouvre la porte.

    — J’arrive ! me crie-elle. Mets la table, je reviens tout de suite.

       Si elle se rapplique avec des provisions, de quoi faire un bon dîner, je jure de maigrir de cinquante kilos, de me laver tous les jours et de trouver du travail. Je lui ferai ensuite une cour d’enfer avec bouquets de fleurs délivrés quotidiennement par Interflora. Je les accompagnerai de poèmes exempts de fautes d’orthographe parce que j’aurai étudié par cœur le Larousse et aussi le Bon usage de Grevisse.

       Conchita n’est pas revenue. J’ai attendu une bonne heure puis j’ai bouffé tout seul, le cul enfoncé dans le canapé, en plongeant ce qui restait de pain dans le seau d’andalouse enserré entre mes cuisses.

       Deux semaines plus tard, Philippe s’est pointé avec une grande blonde, Frida. Phil s’est excusé et, pour sceller la réconciliation, il a déversé sur la table un cabas plein de canettes de bière. Comme je ne suis pas rancunier, on a bu des coups. Frida a picolé avec nous, autant que nous. Avant qu’elle ne s’écroule, j’ai osé la question :

    — T’es Scandinave ?

    — Pas du tout ! m’a-t-elle répondu. Qu’est ce qui te fait croire une chose pareille ? a-telle ajouté légèrement énervée comme si ma question était des plus indiscrètes. Je suis Espagnole, moitié Andalouse par mon père, moitié Catalane par ma mère, mais née à Schaerbeek. Une fois !

    lorenzo_cecchi.jpgLorenzo Cecchi 

     

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • TOUTES LES PEINES DU MONDE

    epic-top.jpgUn éléphant perdu, ça doit bien se voir. Même un vieil éléphant, un éléphant tout gris dans une ville beige.

    Le portail était ouvert, pour la première fois depuis cinquante ans, et il a dû penser qu’une telle occasion ne se présenterait plus. Vous pensez bien, depuis le temps qu’il attendait…

    Dans la rue environnante, on a vu un homme en queue-de-pie avec un papillon, une femme à poil avec une pelote de laine, une enclume avec un marteau, un casse-noisettes sur un sac d’os, un astronaute à roulettes sur une planche de surf, un chat de syndicaliste avec un  griffon rouge, une chienne en dessous de cuir avec son maître menotté, une armoire à glace avec un mauvais reflet, une carte de parti jetée dans le caniveau, un gérant de Mc Donald avec un paquet de grosses frites, un entraîneur de foot avec une balle de tennis, un chef de gare dans un train à l’heure, un phoque borgne en équilibre sur un énorme œil de verre, une manifestation de gentillesse, un montreur d’ours en peluche avec un apiculteur en guêpière, un clown nain dans la main auguste d’un géant, un hommage labial aux anciens condoms en latex, un vallée en forme de coeur, une brocante d'escaliers tournants, une pluie silencieuse sur une chair en chaleur, un soleil tapageur dans un bain d’eau douce, un politicien sans mandat tabassé à mort, un tord-boyaux sur une selle de vélo, une bicyclette après une reprise de volée, un chauffeur de salle dans une chambre froide, un escarpin dur avec un pied-à-coulisse mou, une borne millimétrique, une diva sans voix, un ananas de reine, un zozoo avec de drôles d’oiseaux, un défilé de mode avec des majorettes étiques, une paire d’yeux bleus à travers un niqab, un perroquet rose répétant un poème zutiste, des Gilles de Binche lançant des grenades en plastique…

    Tout cela, on l’a bien vu mais l’éléphant perdu, non. À croire qu’il était passé totalement inaperçu.
    Toute une vie s’en est allée avec l’éléphant : ses barrissements, quelle vacarme, ses yeux alentis, quels regards !, ses battements de pattes, quel pétard !, ses battements d’oreilles, quel éventail !, ses coups de trompe, quelle vacherie !, ses crachats, quelle doucherie !, ses défenses, cher ivoire ! , ses souvenirs, belle mémoire !

    Enfin, las de mes diverses interpellations de passants hagards pour le retrouver, un enfant qui jouait sur le trottoir me demanda sans quitter ses billes de verre des yeux : c’est quoi, un éléphant ? Et j’eus toute les peines du monde pour lui expliquer.

    E.A.

  • URGENCES de XHEVAHIR SPAHIU

    urgences-1c.jpgUrgences de la poésie

    La poésie de Xhevahir Spahiu révèle un esprit frondeur, ou pour le moins questionneur, comme l’est celui des enfants, a fortiori des « enfants terribles ». Bien de ses poèmes partent d’une curiosité , d’une interrogation soudaine, signes d’une indéfectible faculté d’étonnement… commence par nous dire son traducteur et ami, Alexandre Sotos, dans la préface qui rend bien compte de l’ensemble des pièces  brèves mais fiévreuses, fortes d’une interrogation existentielle sur le monde et sur soi qui composent cette anthologie bilingue parue chez M.E.O.
    Xhevahir Spahiu est né en 1945 à Malind en Albanie. Après une carrière de reporter, il est envoyé dans les mines de Salas pour avoir critiqué Enver Hoxha. Ecrivain engagé, il sera maintes fois sanctionné ou censuré par le pouvoir. Il sera aussi librettiste et finira dans les années 2000 par occuper des fonctions importantes au sein de la culture de son pays.

    Vous, les mots, qui me dévorez peu à peu.

     

    Devant l’épée et la calomnie, je saigne mais ne flanche pas.

    Devant les larmes et la beauté, je capitule.

     

    Voilà deux les premiers textes (sans titre) du recueil qui dépeignent l’état d’esprit du poète qui réagit aux événements, et consigne dans une espèce de journal de bord des urgences à régler ses notations empreintes à la fois de questionnement et de poésie. Les mots, on le comprend, sont pour lui une nécessité qui blesse celui qui s’en sert, le ronge et le diminue à la mesure de ce qu’il est conduit à combattre.

    Seule l’extrême émotion ou la grande beauté le laisse sans voix.

     

    Immensité

      L’œil se perd dans la nébuleuse

    de l’horizon : universelle bleuité.
    Si vaste pourtant que soit la mer,

                     on discerne la mouette.

     

    Plusieurs fois revient cette idée que la vastitude s’augmente encore de la singularité qui la compose et de l’individualité qui la distingue, l'ensemble et l'élément y trouvant leur compte, se répondant, se jouant l’un de l’autre… Tout ce qui va par deux ne s’ajoute pas forcément, comme la vie et la mort qui s’interpénètrent, les empêchant de donner toute leur puissance. Il en fait ainsi la métaphore du Kosovo.

    Le ciel, transparent comme du verre, peut se montrer menaçant, porteur de balles de pluie. Et les yeux rendus vides, comme deux étuis de balle...

    L’amour humain apparaît comme la dualité parfaite qui se renforce de ses composants, tout en harmonisant ses voix.

    Un monde où règne l’impossibilité du silence le désole ; cette absence d’un lieu où choisir et intérioriser les bruits lui manque… Il aspire à une autre planète, celle pétrie dans le verbe.

    Le monde se gorge de bruits,/petits ou gros.:/ Il n’est pas de silence.

     

    Nous avons tout remis à demain :

                                                      le pain,

                                                   le chant,

                                                    l’amour,

                                                   la haine.


    Comment, sinon, attendre la mort ?

     

    Poésie sombre qui cherche le salut, l’éphémère lumière dans la nuit, le marc de café…

    Le pire serait de n’avoir rien à quoi s’accrocher, rien à retirer du chaos. Comme dans ce texte intitulé Ni : ni fleuve ni rive,/ni terre ni ciel,/ni haine ni tendresse,/ni vie ni mort,/ni lumières ni ténèbres:/ quelle horreur !

    Le poète est celui qui, s’il n’est pas frappé du même sort que celui qui meurtrit le peuple, permet de contrer l’adversité en la révélant, de transformer le pire en mots…

    L’oubli momentané du bruit, du temps, du questionnement, autorise à reprendre appui en soi, à redonner du mystère, de la matière à étonnement et à beauté.

    Le poète est aussi bien celui qui voit dans les cygnes des lys déliés du sol, entend dans le parfum de la rose son chant, regarde le peuplier comme une plume pour chanter le lac, les étoiles comme souvenirs du jour... que celui qui ressent la beauté de ce qu’il ne voit pas…

    Il y a urgence à sauver le poète, et la poésie, des flammes de la contingence car il est le feu qui éclaire et alimente la raison d'être du monde.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions M.E.O

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    Xhevahir Spahiu et Alexandre Sotos (traducteur et préfacier)

  • L'AFFAIRE DE LA FAUSSE CEINTURE EXPLOSIVE SECOUE À NOUVEAU LE MILIEU ENSEIGNANT

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    Suite à l'interpellation le 21 juin 2016 vers 5 h 30 du matin près du centre commercial City 2 de Bruxelles d’un homme de 26 ans muni d'une fausse ceinture explosive composée de sel et de biscuits, de nombreuses associations d'enseignants et de parents d'élèves (déjà fort éprouvées par le niveau jugé bas des épreuves certificatives externes de fin d'année) voient là une nouvelle preuve que la transmission du savoir-faire est en nette baisse depuis le 22 mars et s'inquiètent à juste titre.

    Leurs porte-paroles, Jean-Jacques Ouvalecol et Marceline de Montan-Sétèmieu s'expriment d'une même voix: 
    " Jusqu'où va-t-on aller dans la composition de ceintures d'explosifs? Bientôt on y trouvera de l'aspartame et de la poudre de perlimpin!!!!!!!!* Profitons des jours blancs pour retravailler cette compétence: réaliser une ceinture explosive qui ne fasse pas honte à DAESH. "

    Une histoire qui secoue à nouveau le monde de l’enseignement à la veille des vacances scolaires qui permettront, on s'en doute, de refaire le vide salvateur dans les cerveaux durement touchés.

     

    * L'abus de points d'exclamation est le signe d'un burn-out proche voire d'un dérèglement mental (ndlr)

  • LES LIMACES

    738876.jpgCet auteur déplorait une invasion de limaces dans ses écrits. L’orage, les pluies abondantes avaient eu raison de ses sécheresses d’écriture. Même s’il eût préféré des vers, des vers sonnants et luisants.

    Pas de limaces au sens propre, entendons-nous bien, des histoires de limaces. Elles s’introduisaient à divers moments de son travail d’auteur, parfois entre la signature du bon à tirer et l’impression, si bien que tous ses écrits se mirent à pulluler de limaces.

    Cette réalité lui sembla un signe du destin, le signe qu’il devait s’intéresser aux limaces. Il lut tous les livres les concernant. Des milliers de livres sur leurs bienfaits et leurs inconvénients que nous ne détaillerons pas ici car tout le monde s’en fiche.

    Et il rédigea des récits de façon telle à réduire l’espace fictionnel entre le hasard des limaces apparaissant naturellement (pour ne pas dire par magie) et ce qu’en tant qu’auteur expérimenté, il pouvait contrôler. Malgré cela, ses écrits restaient déconcertants, troués d’invraisemblances… À force de travail, d’anticipation sur les histoires de limaces, il réduisit l’écart à l’extrême et passa bientôt pour un auteur reconnu sur les limaces.

    Pour se faire une idée plus précise, il était devenu le Bernard Werber des limaces.

    Mais cela ne tint qu’un temps comme si quelqu’un, ailleurs, une sorte d’esprit malséant voulait à tout prix lui mettre des bâtons dans les roues de son activité d’auteur (alors que tant d’autres auteurs, malheureusement pour la littérature ordinaire, travaillent en roue libre en nous insupportant par leurs manies textuelles, leurs tics d’écriture, leurs pauvres obsessions…).

    Alors qu’il maîtrisait presque parfaitement le domaine des limaces, ses écrits connurent, sans la moindre logique apparente, une invasion d’éléphants, non moins handicapante, il faut le reconnaître (malgré le bénéfice qu’en peuvent tirer pour leur publicité les magasins de porcelaine).

    Comme il avait pu tourner à son profit l’invasion textuelle de limaces, il trouverait la parade à cette nouvelle intrusion littéraire et à toutes les autres que le destin lui infligerait pour forger son parcours de bienheureux écrivain martyr du mauvais génie des lettres.

    E.A.

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 38

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    FIN DE LÉPISODE PRÉCÉDENT

    - J’ai une idée ! Nous pourrions peut-être, un jour, organiser une retraite dans le désert avec ceux qui ont vécu l’épreuve de l’abstinence comme Farah, des Ethiopiens comme Mezlekia et d’autres venus de l’Afrique saharienne qui pourrait mettre leur sagesse en commun pour donner la leçon à ceux qui tiennent le pouvoir.

    - Belle idée mais il serait peut-être plus simple et plus efficace que les tenants du pouvoir soient transportés dans le désert pendant quelques jours, sans assistance, évidemment pas comme les sauvages qui envahissaient ergs et dunes avec leurs monstres voraces et pétaradants.

    - Les bolides ont quitté la piste, c’est déjà un bon point !

    - Pour sûr ! Mais il faut maintenant rassembler le troupeau et préparer le campement pour la nuit.

    - La fraîcheur descend !

    ÉPISODE 38

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    Il frissonna, émergea péniblement de sa sieste en cherchant les brebis du regard mais ne vit que son chat qui dormait sur son coussin dans un coin du salon. Il se leva, monta un peu le chauffage car cette journée printanière était un peu maussade et l’humidité tirait la température ambiante vers le bas. Il trouvait un peu difficile de passer de la vastitude du désert à l’étroitesse de son salon de célibataire endurci, il lui fallait bien un bon thé bien chaud pour recouvrer la totalité de ses esprits et accepter de quitter son rêve sans trop de regrets. Décidément la vie dans son monde artificiel était plus riche que sa petite vie de retraité dans sa petite maison d’un quartier périphérique d’une ville de province qui se dit grande mais ne l’est que dans les documents promotionnels.

    La solitude il l’avait, ou presque, mais il n’avait pas la magie ni le décor que le désert propose aux visiteurs qui s’y aventurent avec humilité et courage, car le désert s’offre à ceux qui le méritent en faisant preuve de patience et de pugnacité. Le désert n’est pas un terrain de jeu, c’est un lieu de vérité où l’homme se retrouve face à lui-même, face à toutes ses insuffisances et tous ses travers. Lui, il était capable de meubler sa solitude mais serait-il capable d’affronter les exigences du désert et surtout le regard qu’il faudrait bien qu’il porte à un moment ou un autre sur lui-même. Il était peut-être un peu tard pour lui de tenter l’aventure du désert mais il pourrait tout de même tenter une première approche avec des amis qui avaient succombé à l’attraction de l’immensité silencieuse. Un jour, peut-être… mais la conviction n’y était pas réellement.

    Il rangea cette suggestion dans le petit coin de sa tête qui servait un peu de débarras, là où il classait toutes les bonnes idées, réflexions, lumières spontanées, …., qui lui venaient à l’esprit quand il laissait dériver ses pensées au fil de leur courant, quand il rêvassait mais surtout quand il refermait un livre. Il savait bien qu’il visitait rarement cette petite case de sa mémoire et que ce qu’il y rangeait risquait plus de disparaître dans l’océan du temps que d’être, un jour, concrétisé mais il faut bien avoir des fantasmes en réserve pour pouvoir les réveiller le moment voulu non seulement pour les réaliser mais surtout pour y penser de temps à autre et ainsi se convaincre que la vie peut encore offrir des aventures inattendues, ou bien peu attendues, et des émotions fortes qui la rende encore désirable. Il en était ainsi de ses envies de voyage qu’il échafaudait souvent après des lectures qui l’entraînaient à l’autre bout de la planète, et même si une planète n’a pas de bout, il avait l’impression qu’il y avait quelque part une extrémité qui ne ramenait pas au point de départ mais ouvrait sur un ailleurs.

    Ainsi ses voyages ébauchés, peaufinés, coloriés, assaisonnés, dormaient paisiblement dans ce petit coin de sa tête car il savait bien qu’il ne les accomplirait jamais parce qu’il n’aimait pas beaucoup voyager en groupe et n’avait pas forcément les moyens de partir loin seul. Donc il se rabattait régulièrement sur les voyages imaginaires qu’il effectuait dès qu’il laissait ses neurones sans activités bien précises. Et, comme il avait acquis un talent particulier dans l’art de concevoir ces voyages virtuels, il préférait de beaucoup ce type d’évasion qui ne lui réservait aucune mauvaise surprise et le laissait dans le petit confort dans lequel il avait installé sa vie de célibataire qui penchait de plus en plus vers une forme de misanthropie, légère mais tout de même assez réelle. L’heure n’était plus à la méditation, il avait envie de son thé quotidien et il s’affaira pour le préparer.

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    Alaa el Aswany

    Alaa el Aswany lui versa un thé à la menthe avec tout l’art et l’adresse imposé par le rituel de la consommation de cette boisson au Moyen-Orient et notamment à Alexandrie où ils étaient installés sur la terrasse d’un vieil immeuble, ne manquant pas style, connu, dans le quartier, sous le nom de celui qui sans doute l’avait fait construire, un certain Yacoubian, un aventurier qui avait probablement échu dans ce port pour y commercer comme de nombreux autres venus de tous les pays bordant la Méditerranée et d’ailleurs encore. Alaa l’avait invité avec quelques amis à partager ce moment de convivialité sur cette terrasse dominant une bonne partie de la ville et où résidait un condensé représentatif de la population égyptienne qui vivait de plus en plus mal sous la botte d’un pouvoir autoritaire laissé à quelques sicaires par un dictateur décrépi qui ne contrôlait personnellement plus grand-chose.

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    Il y avait là, outre son hôte, Ibrahim Abdel Meguid venu en voisin, un autre Ibrahim, Aslan, Ghamal Ghitany et une femme, elles ne sont pas si nombreuses à oser prendre la plume dans ce pays, Nawal el Saadawi. Au moment où le peuple égyptien secouait avec de plus en plus de vigueur la carapace que le pouvoir essayait de maintenir cadenassée sur les épaules de ceux qui ne profitaient pas des abus de la classe dirigeante, Alaa avait voulu réunir quelques écrivains égyptiens pour évoquer, avec son ami français, l’avenir de son pays condamné au coup de force pour sortir de l’impasse dans laquelle il était actuellement. Il les avait accueillis sur la terrasse de cet immeuble qui symbolisait un peu, à lui seul, l’Egypte des temps meilleurs, avant que les militaires n’accaparent le pouvoir pour en abuser sans vergogne aucune.

    Après un rapide tour de table en forme de présentation des invités, formalité vite expédiée car l’ami français était le seul à ne pas connaître l’ensemble des convives, Alaa parla longuement de la situation actuelle en Egypte, il évoqua ces petits groupes qui commençaient à s’agglutiner à proximité du centre ville, provoquant de plus en plus la police et les dépositaires de l’autorité publique, narguant les hommes proches du pouvoir et inquiétant les gouvernants qui faisaient mine de rester quiets et impassibles. Allaa était convaincu que le mouvement de révolte ne s’arrêterait pas à ces gesticulations de mauvaise humeur et à ces provocations, il était convaincu que ces manifestations s’ancraient très fortement dans le passé récent de l’Egypte et qu’elles annonçaient un mouvement plus ample destiné à éjecter le dictateur et ses sbires hors des sphères du pouvoir. Les Egyptiens avaient atteint le stade de la saturation et ils ne pourraient pas supporter le pouvoir en place plus longtemps, même au prix de nombreuses vies sacrifiées.

    Tous les convives étaient parfaitement d’accord sur ce point et ne voulaient parler que de ce qu’il y aurait après même si Alaa prétendait qu’il était peut-être un peu tôt pour parler d’un après avant d’avoir réalisé le pendant.

    - Nous devons déjà gagner notre révolution car c’est bien d’une révolution qu’il s’agit, le compromis n’est pas possible, ceux qui ont écrasé la population pendant des décennies doivent désormais rendre des comptes et laisser la place à un pouvoir issu du peuple.

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    Abdel Meguid

    - Parfaitement d’accord avec toi, enchérit Abdel Meguid, le temps de la grande purge est arrivé mais il faut que nous soyons vigilants, certains lorgnent déjà sur le vide que la révolution risque de créer.

    - A qui penses-tu ! Demanda Alaa.

    - Je ne connais pas les habitants de cet immeuble et je ne voudrais pas prendre le risque d’évoquer certains mouvements qui infiltrent de plus en plus les couches sociales les plus démunies, répliqua Abdel Meguid.

    - Tu as raison, restons prudents mais aujourd’hui l’immeuble est sûr, il ne reste que quelques femmes et un vieux dandy qui croit encore vivre aux temps qui ont précédé la prise du pouvoir par l’armée.

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    Nawal el Saadawi

    - Mais j’espère bien que les femmes ont aussi leur mot à dire dans cet immeuble ! S’exclama Nawal el Saadawi.

    - Hélas pas souvent, pour ne pas dire jamais, avoua Alaa qui enchaîna en précisant qu’ils pouvaient parler tranquillement à condition de pas crier trop fort tout de même.

    - Bon, l’ère n’est pas forcément à la prudence, il faut bien un brin de témérité pour triompher. Je ne peux m’empêcher de penser à ce que l’Iran a vécu depuis le soulèvement contre le shah, reprit Abdel Meguid.

    - Cette inquiétude n’est pas infondée, les ultras religieux ont largement pénétré la masse de plus en plus importante de ceux qui sont totalement démunis et qui n’attendent plus rien de personne sauf de nouvelles persécutions.

    Gamal qui était resté coi jusqu’à présent, toussota pour souligner qu’il voulait prendre la parole et dit qu’il avait l’impression de voir s’écrire une page de l’histoire qu’il avait déjà lue, quelque part dans les manuels avec lesquels on enseignait encore cette matière avant le coup d’état des militaires.

    - J’ai une vision, prémonitoire peut-être, qui me montre des soldats barbus, frappés au front du croissant, qui fouillent maison après maison pour débusquer ceux qui ne se plieraient pas devant la loi religieuse. L’Egypte a déjà connu cet épisode, il serait bon qu’elle s’en souvienne pour ne pas réécrire une page funeste de son histoire, conclut-il.

    - Ne soyons pas trop pessimistes lança Alaa, il y a un grand nombre d’Egyptiens qui veut un pays laïc et libre et qui luttera pied à pied pour ne pas sombrer dans une autre dictature, encore plus obscure cette fois.

    - Nous les femmes, s’exclama Nawal, nous ne supporterons plus tout ce que nous avons dû déjà endurer depuis des siècles, nous voulons être désormais des êtres humains comme les hommes et nous nous battrons pour notre dignité aux côté de celles et ceux qui veulent la liberté, la liberté de penser et de croire et l’égalité entre les sexes.

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    Naguib Mahfouz

    - Je pense à tous ces gueux, reprit Ibrahim, Aslan cette fois, que notre maître incontesté, Naguib Mahfouz, a merveilleusement mis en scène, qui ne peuvent croire en personne et qui pourraient trouver, pour certains du moins, un refuge à l’abri de ceux qui font de belles promesses et des petits cadeaux pour les attirer dans les rets de leurs mouvements extrémistes.

    - Ils ne sont pas si nombreux, rétorqua Alaa.

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    Ibrahim Aslan

     

    - Plus que nous le croyons, poursuit Ibrahim Aslan ; on dit même que le fils du concierge de cet immeuble participerait à des camps d’entraînement militaire pour venger les humiliations qu’il aurait subies.

    - Juste une petite crise de jeunesse que quelques privations et brimades calmeront bien vite répliqua Alaa.

    - Il ne faut pas plaisanter avec ça, la menace est réelle et tant de femmes l’ont déjà payé de leur vie qu’il faut se prémunir dès maintenant, ne pas laisser la place, l’occuper dès maintenant et être fort pour que les extrémistes ne puissent pas insérer le coin de leurs ambitions dans la faille créée par notre révolution, insista Nawal.

    - « L’histoire ne repasse pas les plats » cita Gamal mais on dit aussi « que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement », alors soyons vigilants et ne baissons pas la garde.

    - Gardons à l’esprit l’exemple iranien pour ne pas être surpris un jour ajouta Ibrahim, Abdel Meguid cette fois. Et regardons ce qui se passe ailleurs aussi, en Tunisie, au Soudan d’où Tayeb Salih pourrait nous adresser quelques informations.

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    L'immeuble Yacoubian lu par Denis Billamboz

     

  • LE GRAND JOJO EN SHOW CASE À LA LIBRAIRIE FILIGRANES

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    Dans le cadre de la Fête de la musique et des concerts improvisés dans les lieux les plus improbables, la librairie « Filigranes » accueillera le mardi 21 juin à 15 heures Le Grand Jojo pour un showcase acoustique exclusif. Le Grand Jojo interprétera des fables de La Fontaine sur les musiques de ses plus grands succès : Victor le footbaliste, Jules César, Sergent Flagada ou Sitting Bull.

    Marc Philipson, le gérant de la librairie, a déclaré : " Après le tollé provoqué par la venue de l’auteure d’aphorismes Nabilla Benattia, on a voulu donner une autre visibilité à Jean Vanobbergen, de son vrai nom, un chanteur du cru, héritier de la grande tradition surréaliste chère à notre beau pays. "

    Jusqu’ici l'annonce de la venue (à pied) du chanteur bruxellois n’a suscité aucune réaction discordante. Seul l’attaché de presse (au chômage) de Philippe Lafontaine a regretté que ce ne soit pas une vedette belge de renommée internationale qui ait les faveurs d’un show case à cet endroit select.

  • APRÈS LA DEFAITE DE LA BELGIQUE CONTRE L'ITALIE, STÉPHANE PAUWELS FAIT SON COMING OUT

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    C'est avec sa tête des mauvais jours que Stéphane Pauwels nous reçoit pour nous cette annonce surprenante...

    " Il y a des semaines que je me tâte... J'avais pensé le faire lors de la dernière émission des Orages de la vie, en apothéose de l’ultime saison, mais j’ai toujours retardé… La piètre prestation de la Belgique contre l’Italie, le passé agricole de Marc Wilmots qui a été ranimé, jeté en pâture au public belge dans une émission digne de L'amour du foot est dans le pré… Ah bon, c’était sur RTL, j’y ai participé ? Enfin, vous voyez, il est temps que j’arrête… Le burn-out footbalistique me guette… Puis il y eu la dernière saison désastreuse de Hazard à Manchester, l’errance d’un De Bruyne sur le terrain jetant des coups de pied à l'aveugle et sans mesure, façon majorette ayant abusé du mojito, la coupe afro-folklo d’un Fellaini, la crête au sommet d'un Nainggolan…"

    Un moment, Stéphane a les yeux dans le vague, il se prend la tête dans les mains et, comme lors des grands jours télévisuels, ceux qu’on ne peut pas manquer, où il faut être à la hauteur, il la relève, défie notre regard, le contre, et confie : " Je hais le foot, le foot-roi, le foot de mecs, les fans zones carnavalesques; moi, mon truc depuis l’enfance, c’est le volley. Mon père n’a jamais voulu que j'y joue, il me disait que c’était un sport de fillettes, de jeannettes. Je n’ai pas voulu le décevoir... J’ai joué une fois au volley dans ma vie et ça a été la dernière, ce ballon virevoltant au-dessus d’un filet, mais sans but, un genre de tennis avec une grosse boule et sans raquette, qu’on se relance jusqu’au moment où il tombe par terre, j’ai senti la vibration dans tout le corps, cette espèce de frisson dans les reins, vous me comprenez; vous aussi, vous avez dû aimer le volley au-delà du raisonnable... À moins que ce ne soit le handball, ce mixte entre le basket et… Peu importe ! comme disait Jean-Pierre Georges de l’équipe française de poésie. Je vais me faire chroniqueur de volley, la Belgique se débrouille bien aussi dans ce sport de bas niveau, mieux que dans le foot, croyez-moi. "

    On a laissé Stéphane Pauwels dans une sorte de creux dépressionnaire duquel, on n’en doute pas, il ressortira bientôt auréolé, ensoleillé d’une nouvelle passion, comme revigoré, redynamisé, à fond dans son truc, avec ses mots à lui pour décrire une réalité qui souvent le submerge et le rend plus fort… Un Stéphane Pauwels comme on l’aime ou comme on aime le détester !

     

  • LE GRAND VIVANT de PATRICK AUTRÉAUX

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    Le-Grand-vivant-652x1024.jpgFort

    Un homme attend que s'abatte le cyclone annoncé sur la ville. Aux prises avec une terrible angoisse, il se remémore son grand-père décédé, qui l'avait élevé et soutenu, et est assailli de remords. Il s'en veut de ne pas avoir été plus combatif et d'avoir laissé partir cet homme terrassé par la vieillesse et la maladie. 
    Par la fenêtre, il voit le grand orme rouge en proie aux rafales du vent. Celui-ci semble plier mais ne pas rompre, résister à la tempête et écouter les confidences du narrateur.

    "Le grand vivant" est un texte fort, à lire de préférence à voix haute pour en ressentir la portée, monologue de théâtre très animé et poétique. La puissance des mots, la déferlante de sentiments mitigés, de peine jusqu'à présent contenue rendent l'ensemble très touchant. C'est une espèce de chaos qui envahit le narrateur, il se délivre et lutte contre ses démons, règle ses comptes avec ce grand-père qui le tourmente depuis sa disparition terrestre. 
    Fort, c'est le mot juste.

    J'ai aussi aimé un arbre qui allait mourir. Longtemps j'ai croisé son corps malade au bord d'un champ. Puis son spectre debout. Jusqu'à ce qu'un jour, il soit abattu. De lui, j'ai porté le deuil. Sa souche est restée pour moi une stèle. Elle se dresse encore sur la route, je crois.

    Ce livre sur le site des Éditions Verdier

    Patrick Autréaux sur le site des Editions Gallimard

    Le site de Patrick Autréaux

     

    Patrick Autréaux présente son roman Les irréguliers paru chez Gallimard en 2015

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  • ONFRAY TRÈS COLÈRE APRÈS LA VENUE DE NABILLA À LA LIBRAIRIE "FILIGRANES"

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    Michel Onfray très colère après la venue de Nabilla à la librairie Filigranes à Bruxelles (Belgique, banlieue parisienne).


    Nabilla, ce n’est pas de la philosophie, a déclaré Michel Onfray sur BFM TV à une question pour une fois pointue de Jean-Jacques Bourdin.

    "Certes, elle a commis quelques bons aphorismes et des tweets qui ont marqué la tweetosphère. Je me suis d’ailleurs interrogé longuement sur l’opportunité de lui consacrer un ouvrage dans le cadre de ma contre-histoire de la philosophie. C’est vrai, d’autre part, qu’une heure passée contre ses lèvres ferait oublier tous les philosophes belges... Mais je publie trois livres par mois, les mois de disette intellectuelle ou de grève des éditeurs, et pas une fois on ne m’a invité. Moi aussi, j’ai envie d’être entarté par Noël Godin pour qu’on parle de moi. Avec ou sans Jan Fabre. Par exemple, avec Wim Delvoye et sa machine à caca. Mais je passe dix fois plus que BHL à la télé et les tartes se font attendre. Y aurait-il une grève des pâtissiers dans la capitale belge ? Ma chemise n'est pas assez blanche, pas assez ouverte ? Je ne suis plus assez à gauche, plus assez athée ?"

    D’un revers de la main, il a balayé les questions portant sur les chances de la France à l’Euro 2016, la coiffure de Donald Trump ou le massacre d’Orlando.

    "Parlons plutôt de mes bouquins et de ceci, tiens. Je ne figure pas dans la carte des 7 continents de la pensée du numéro 100 de Philo Magazine. Alors qu’un Rosset, un Badiou, un Sloterdijk, un Serres, un Gauchet, un Negri et même un Jaccard y figurent,  pour ne parler que des grands contemporains. Je pue de la pensée ou quoi ?"

    La fin de l’interview est restée inaudible car Michel Onfray a précipité son débit de paroles déjà rapide. On a juste pu entendre: Mylène… Chanson… Mélenchonoui… Camus… Mélenchonnon... Université libre... Concert... Farmer... Farmer... Farmer...

    Pour clore l'interview sur une note positive, Bourdin a invité les auditeurs à signer la pétition : Sauvons l’Onfray, une espèce menacée de la philosophie de plateau.

    La réponse de Nabilla ne s'est pas fait attendre sous la forme d'un tweet vengeur: "Non, mais allô, quoi? T'es un philosophe, t'as pas de concept? C'est comme si j'te dis: t'es une fille, t'as pas d'cheveux!" #LaPhilosophiEnFiligranes #JeTemmerdeMichel #RelisMesPlusBellesCitationsPlutôtQueCellesDeNietzscheBanane!"

     

  • LES FORMES DE LA NUIT

    LE VENT DE MÊME

     

    Il n'y a pas que la nuit pour souffrir du manque de formes

    Le vent de même plie sous le poids de l’eau

    Va d’un bonheur à l’autre sans manquer une page

    A l’aube fais ton deuil des astres morts 

    Si le temps dans tes espoirs s’emmêle

    Retarde à jamais l’instant de la douce furie

    Quand ton corps sur un œil se jette

    Pour l’empêcher de te voir

     

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    AU BORD

     

    Au bord de la nuit, retiens ton soufre

    Reflète dans le sang

    Les premières paroles de l’aube

     

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    LA RIVIÈRE 

     

    La rivière piétine jusqu’à la mer

    Quand son moteur à eau tombe en panne

    Et qu’il reste dix-sept kilolitres de roues à aubes

    À tourner 

    Avant de faire un pain digne de rassasier

    Toute la côte

    Casse une baguette

    À la mie de sable

    Sur la grève

    Où ta mère a mis bas

    En passant tête la première

    Par le chas

    D’une aiguille de pin

    Observe la distance

    Te séparant du premier nuage

    Ne crie pas

    Fais semblant que tu dors

    Pour qu’on se garde à jamais

    De tes rêves

     

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    CETTE SOURCE

     

    Cette source haut-perchée sur la lune,

    Qui l’a mise là ?

    Sinon un astronaute

    Qui avait une trop grande soif.

     

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    LA NUIT SANS FORME

     

    La nuit sans forme

    Se dissout dans le jour.

    Sur une arête ou l’autre

    Le soleil finira bien par se casser.

     

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    TA PEAU 

     

    Ta peau elle chemine

    Si la tombée du jour ne la voile pas

    Si le grand froid ne la congèle pas

    Si ton mari  ne l’arrête pas

    Si la guerre tant attendue ne vient pas

    Si le terrorisme d’une rare beauté mortelle ne la frappe pas

    Au coeur 

    À dix-sept heures précises

    Elle sera sur mes vieilles lèvres

    Entre mes dents rares sous ma langue rêche

    Et mon excessive salive

     

    Puis elle repartira comme elle venue

    Dense certes

    Mais revêtue de ses pauvres habits de tous les jours

    Pour une nuit de rêve plus riche que d’habitude

    Plus ombrageuse

    Que sage

    Peut-être

     

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    NE FRAPPE PAS LE VENT

     

    Ne frappe pas le vent

    En traître

    Avant qu’il ait courageusement

    Marqué ta peau

    De zébrures d’air

    Avant que je les lèche

    Pour renflouer

    Mes mondes intérieurs

    Et m’envoler

    Au-dessus de tes terres

    Tel un rapace repu

    Tel un grand poisson venu

    Des profondeurs

    Orphelin des yeux

    Peuplant tout ton visage

    Comme une colonie de regards

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    DÉTACHÉE DE LA NUIT

     

    Détachée de la nuit

    La lune accroche un rêve

    De l’extrémité de son croissant

    En forme de crochet de boucher

    Au gril galactique

    Manger manger

    Était son nouveau credo

    Gober l’univers en forme d’œuf

    L’univers mou et transfiguré

    Comme une comelette

    Dans l’assiette de la grande ourse

    Ronger ronger

    Jusqu’au Big Bang

    L’os du temps

    Puis dormir jusqu’à pas d’heure

    Faire la grasse matinée

    Toute l’éternité


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    LES DÉCHETS DE L'EXISTENCE 

     

    Ne jetons pas la nuit avec l’eau du matin

    Regardons à l’intérieur de la prison

    Par la fenêtre de la peau

     

    Ne laissons pas la mer

    Avant de l’avoir essorée

    Dans le petit pot de sable

     

    Secouons la grille du geste

    Pour récolter la chair

    Dans les trous de l’espace

     

    Je me croyais née pour t’aimer

    Dit l’étoile lointaine au soleil mineur

    Avant de se barrer avec la nuit

     

    Sur la tombe d’une étoile morte

    Une comète vient déposer

    Une couronne de lumière

     

    Ceci est mon tour, dit la lèvre

    En panne de langue

    Pour laper l’horizon.

     

    On connaît les dessous du jour

    Ils sont faits de mains et d’odeurs

    Poussés par la fièvre du temps

     

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    LA NUIT CONTINUE

     

    La nuit continue au-delà des bizarreries du jour. Juste avant la fin des leurres, une lampe atténue l’horizon. Un feu pointe. Faut-il alors retenir son souffle ou passer outre la barre des tempêtes, la raison reléguée au rang d’obscur éclair ? Refaire le point avec les lignes de la main ou du songe ?

    Porter l’eau là où n’éclaire que la braise ? Tenir haut le prisme d’incertitude ? Marquer la gazelle au fer de l’espoir quand les yeux se brisent de trop fixer le soleil?

    On ne peut pas dire que le verbe sommeille avant d’avoir levé un mot dans le piège du sens. D’une feuille reconstitué l’enfance de l’arbre. Fait un nœud à la branche, dénoué des langues. Dormi une vie entière en attendant la plaie salvatrice, l’ultime appel du texte de l’existence. Uni les mains du temps, raviver ses forces. Appelé les amants à unir leur sexe dans le ventre plein d’un taureau.

    Après le massacre des aficionados aux portes de l’arène.

     

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    DEUX TROIS DOIGTS

     

    Deux trois doigts de lumière

    Sur un fond de vieux jour.

    Fenêtre d’eau vive

    Dans l’alcool du souvenir.

    Je vois à la beauté de tes seins

    Comme en plein amour

    Un fragment de désert

    Contenant le sable du monde.

    A la fable du soir

    Je raconte cet énième poème

     

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    RELIÉ

     

    Je suis relié au monde

    Accroché cramponné cloué

    Par mille clous mille crampons

    De toutes têtes

    De toutes dimensions

     

    Mais où est le marteau ?

     

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    PARALLÈLES

     

    Parallèles

    Quelle ligne prendre

    Pour te fuir ?

     

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    TES FORMES

     

    Ma vallée a la forme de tes hanches.

    Et ma ville, celle de ton ventre

     

    Mon quartier a la forme de ta poitrine

    Et ma rue, celle de ton cou


    Ma cour interieure a la forme de tes seins

    Et ce rû, celui de ton con.


    Si je tends la main

    Je touche la forme de ton visage

     

    J’ouvre les portes de tes lèvres

    Je souris aux fenêtres de tes yeux

     

    J’éprouve l’intérieur de ma maison

    Comme un seul de tes baisers

     

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    L'INFORME 

     

    Quel que soit le bonheur de la nuit

    Il n’est pas possible de reculer l’heure d’arrivée du jour.

    L’’informe de même plie sous le poids de l’aube

     

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    Textes d'Éric Allard

    Peintures de John Atkinson Grimshaw

    John Atkinson Grimshaw sur le blog de Denys-Louis Colaux

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 37

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il était presque réveillé, il était à la limite, là où il n’est pas forcément indécent de se recoucher et où il n’est déjà plus courageux de rester debout. Il resta là, planté au milieu de la cuisine, se remémorant son rêve. Il pensait qu’il partait de plus en plus souvent par les chemins qui s’ouvraient dans les livres qu’il lisait et qu’il avait de plus en plus tendance à réécrire les histoires qu’il avait lues et même souvent à inventer des histoires avec les personnages ou les auteurs de ses lectures. Il s’accaparait les histoires des autres pour refaire le monde à sa façon mais sans jamais arriver à une conclusion même provisoire. Il devrait peut-être, un jour, écrire sa propre histoire, oui peut-être, mais cela ne faisait nullement rêver et ne permettait pas de refaire le monde que les autres essayaient de bâtir.

    Bah ! Les autres le faisaient tellement bien, tellement mieux que lui le ferait, qu’il serait finalement plus avisé de continuer à lire et de laisser le soin aux autres d’écrire. Il pourrait ainsi continuer à courir le monde, courir tout autour du monde pour en faire le tour et bâtir d’autres mondes avec tous les personnages qu’on lui donnait et toutes les histoires qu’il pouvait s’approprier. Finalement, il décida de s’accorder une petite heure de flânerie sous la couette pour rêver encore un peu.

    ÉPISODE 37

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    Ibrahim Al Koni

    - Salut cher voisin, comment va ?

    - Salut Ibrahim !

    - Ibrahim ! Pourquoi Ibrahim ? Je ne m’appelle pas Ibrahim !

    - Non, non, j’ai dit « y va à la gym ? » en voyant ton fils partir avec son sac de sport (il se raccrochait aux branches comme il pouvait car il avait bien dit « Ibrahim » tant il était encore perdu dans son rêve éveillé, parcourant le désert avec Ibrahim Al Koni sur les traces de ses ancêtres touaregs.)

    - Tu avais l’air tellement ailleurs que je demandais bien ce que tu voulais me dire.

    - Je voulais simplement répondre à ton salut tout en t’interrogeant sur les activités sportives de ton fils. Au fait, il pratique toujours ce sport en compétition ?

    - De plus en plus, même, il est toujours au gymnase. Je ne sais pas s’il a du talent mais je sais qu’il est diablement motivé.

    - Eh bien, je lui souhaite d’avoir des résultats qui récompenseront ses efforts.

    - Moi aussi !

    - Bon, cher voisin, je vais poursuivre mon chemin, j’ai encore quelques courses à faire.

    - Mais tu es bien pressé, la retraite devrait te laisser le temps de prendre ton temps !

    - Oh mais je prends mon temps, ne t’inquiète pas (zut, il n’arrivait pas à se débarrasser de ce lourdaud qui s’ennuyait fermement et espérait laisser couler un peu de temps en sa compagnie et éventuellement récolter quelques informations sur sa vie privée qu’il étalait bien peu).

    - A nos âges faut savoir diminuer son rythme et ne pas trop se fatiguer.

    - Comme tu dis ! (Il commençait à l’agacer sérieusement le voisin).

    - « Il faut laisser du temps au temps » comme il disait notre président dans le temps !

    - Oui ! Mais, si je n’y vais pas maintenant je vais devoir courir et ce n’est pas bon à notre âge de solliciter le cœur trop violemment !

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    Il ne lui laissa pas le temps de répondre, il reprit sa marche d’un pas décidé, tout heureux d’arriver enfin à se libérer de l’emprise de ce désœuvré qui passait son temps à faire perdre le leur à ceux qui croisaient malencontreusement son chemin. Il n’allait tout de même pas lui raconter qu’il était pressé de repartir dans le désert à la recherche d’une maigre pâture pour les quelques moutons qu’Ibrahim Al Koni menait paître comme quand il était enfant. Il fallait tout de même qu’il soit plus vigilant, qu’il évite de rester trop longtemps dans ses rêves et qu’il garde un contact avec son environnement car, un jour, il pourrait partir réellement pour un autre monde et se retrouver dans un asile, incompris de ses concitoyens.

    Ils étaient partis au petit matin, dans ce coin désertique du sud libyen, avec quelques brebis qu’ils espéraient conduire vers une prairie que son ami, Ibrahim, connaissait un peu et que les pluies récentes auraient peut-être réveillée. Un jour, quand Ibrahim était encore un jeune berger, il avait découvert au fond d’un petit vallon des herbages très drus qu’il croyait pouvoir retrouver. Et ils avaient donc emprunté une petite vallée pour gagner le reg et ensuite chercher ce petit vallon qui nourrirait peut-être les brebis pendant un jour ou deux. Si la pâture était suffisante, Ils pourraient peut-être dormir, une nuit ou deux, à la belle étoile, enroulés dans leur long manteau car, même si chaque jour le soleil rôtissait minutieusement ce bout de désert, la température restait très frisquette pendant la nuit et encore bien fraîche à la pointe du jour. Pour se réchauffer un peu et se réveiller totalement, ils marchaient donc avec entrain entrainant les brebis pressées de trouver un herbage appétissant qu’elles n’avaient pas chaque jour à se mettre sous la dent.

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    Le paysage était envoûtant, un monde totalement minéral, vide de toute vie autre que la leur, desséché malgré les quelques averses qui avaient mouillé le sol la veille. Ils marchaient sur un sentier qui sinuait entre les cailloux constituant le fond d’un oued ne charriant de l’eau que lors des grandes pluies qui arrosaient le pays une fois tous les deux ou trois ans. Cette solitude minérale à perte de vue, l’air vif et frais comme une petite bise hivernale, le ciel rose au levant et bleu gris dans sa voûte, les rochers et la caillasse pas encore jaunes, légèrement rosés, teintés du gris des reliquats de la nuit, le silence épais comme un brouillard d’hiver, et l’absence d’odeurs, constituaient un paysage insolite, qu’il ne connaissait pas et qui le perturbait un peu comme les tours de magie ravissent les enfants tout en les inquiétant tout de même. La magie du désert, comme racontaient ceux qui y était déjà allés et ne rêvaient que d’y retourner.

    Al Koni se dirigeait en considérant le point du jour comme le point de référence à partir duquel il orientait la marche de son troupeau tout en observant avec attention les pierres sur le sol, les moindres reliefs qui accrochaient les premiers rayons de soleil et les filets de brume qui tenaient lieu de nuage dans le ciel pas encore bleu mais qui promettait de l’être à brève échéance. La naissance du jour est décidément un spectacle extraordinaire dans le désert, les premiers rayons du soleil rasent le sommet des éminences rugueuses en explosant sur les rochers saillants, les brumes arachnéennes s’effilochent sur la pointe des rocs les plus élevés et se diluent dans le ciel qui joue avec les couleurs de l’arc en ciel avant de prendre la teinte qu’il arbore chaque jour immuablement, un bleu plus très bleu, harassé par le soleil, écrasé par la chaleur, un bleu blanc voilé par les flots de chaleur qui montent du four des pierres surchauffées qui seules habillent le sol desséché de ce pays irréel.

    L’air était si pur que la seule odeur qui titillait leurs narines émanait du troupeau de moutons qui marchait sur leurs talons avec moins en moins de patience et déjà une certaine fatigue, espérant trouver rapidement l’herbage tant attendu. Mais le berger semblant indifférent à la magie de cette nativité, ne ralentissait pas son train, il traçait sa route droite, évitant seulement les reliefs les plus conséquents, muet, concentré sur son objectif. Ils marchèrent quelques heures comme ça dans un silence religieux pollué par le seul raclement de leurs pieds sur les pierres sèches et ponctué par le claquement bref et sec des sabots des moutons sur les morceaux de roc. Il apprenait ainsi que le désert, c’est la chaleur, seulement la chaleur, pas un son autre que celui qu’on génère, pas une odeur autre que celle qu’on sue, seulement un peu de couleur étouffé par cette chaleur.

    Les brebis commençaient à peiner, elles avaient chaud et soif, il fallait rapidement trouver un point d’eau mais le berger connaissait bien son désert même s’il n’y était pas venu depuis de longues années, il n’avait pas perdu le sens de l’orientation ni le souvenir des indices qui marquaient le chemin à suivre pour trouver cette mare où le troupeau pourrait prendre un peu de repos et s’abreuver. Et la marre était bien là où il conduisait ses animaux.

    - Nous ne devons pas trop traîner car le troupeau fatigue et la chaleur deviendra bientôt insupportable.

    - Tu as retrouvé la vallée que tu avais un jour dénichée avec sa jolie prairie bien verdoyante ?

    - Oui, je crois que nous ne sommes plus très éloignés.

    - Tu as une mémoire infaillible ?

    - Oh pas tellement, cette mare est bien connue des bergers et tout le monde en sait le chemin après la distance à parcourir n’est plus très longue et quelques accidents de reliefs que j’avais notés à l’époque sont bien là sous nos yeux.

    - Espérons qu’il y aura aussi une belle pousse d’herbe après les récentes averses.

    - Nous le saurons dans une heure environ si nous ne nous égarons pas en cours de route.

    - Croisons les doigts !

    Ils reprirent leur périple et débouchèrent bientôt dans une petite vallée, bien cachée, à l’abri des regards non avertis, elle était verte certes mais pas aussi verdoyante que l’espérait le berger occasionnel. Elle suffirait cependant à nourrir le cheptel pendant deux ou trois jours ce qui réjouissait le pâtre mais encore plus son acolyte de circonstance qui voyait là une occasion de passer une ou deux nuits avec la voûte étoilée pour seul toit.

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    Pendant que les moutons paissaient avidement et tranquillement, ils préparèrent un campement de fortune où ils pourraient passer la nuit car bien que la chaleur soit intense pendant la journée, la nuit promettait d’être fraîche et même carrément froide. Comme il n’avait rien qui puisse se consumer en dégageant un minimum de chaleur, ils bâtir un semblant de murette, avec des pierres gorgées de la chaleur du soleil, pour se mettre à l’abri du vent qui ne manquerait de se lever au coucher du soleil et récupérer un peu de cette chaleur accumulée. Cette tâche achevée, ils sortirent quelques provisions qu’ils avaient amenées avec eux et mangèrent un casse-croûte frugal mais délicieux au milieu de cette immensité intimidante.

    - C’est ta première sortie dans le désert ? Lui demanda Ibrahim.

    - La toute première !

    - Alors ?

    - Je ne sais pas comment te dire : le silence, l’absence d’odeurs endogènes, l’immensité, l’uniformité des couleurs presque inexistantes. J’ai l’impression d’être dans un monde qui n’est pas celui que je connais. Je n’ai pas de points de repère, tout est trop grand, trop loin…

    - Tu verras, le désert va entrer en toi, te phagocyter et tu ne pourras plus l’extraire de ton corps, de ton esprit, il faudra que tu reviennes régulièrement prendre ta dose comme un camé va à sa drogue.

    - Mais c’est tellement grand…

    - … mais tellement étroit aussi !

    - Pourquoi étroit ?

    - Les limites sont tellement loin que tu crois que tu n’y arriveras jamais et que le désert est comme une forme d’éternité immuable sans odeur, sans saveur, sons couleur, ou presque, sans son et, pour combler l’immensité de ce vide, tu vas te replier sur toi, chercher en toi tout ce que tu ne trouves pas dans le paysage, jusqu’où porte ton regard. Le désert va ainsi te confronter à toi-même, il ne t’apportera rien, ou presque, seulement l’étendue et la paix qu’il te faudra meubler par tes seuls moyens : ton âme, ton esprit, ta sensibilité, ta réflexion, …

    - Et là commence réellement la magie du désert ?

    - Et là commence surtout la vérité car avec le désert tu ne pourras jamais tricher et il est bien dommage que nos concitoyens, surtout ceux qui nous dirigent, ne viennent pas plus souvent faire retraite dans cette nudité absolue pour retrouver les vérités essentielles de la vie et oublier les artifices qui habillent les illusions qu’ils dispensent bien trop généreusement au pauvre peuple contraint à la crédulité pour pouvoir croire encore en quelque chose.

    - C’est un véritable retour aux sources de la vie, une cure d’humilité qui nous ramène à notre modeste existence face à la puissance de l’univers.

    - Le désert commence à t’inspirer, dans deux jours tu seras comme un Touareg, capable d’affronter les longues pistes sans jamais t’égarer et sans jamais trouver le temps trop long.

    - Oui, le désert aboli aussi le temps et relativise son importance.

    - Chaque fois que je viens dans ces contrées, c’est une véritable régénérescence que je ressens comme si le temps me repoussait vers ma jeunesse.

    - Oui, c’est aussi une bonne cure alimentaire qui permet d’apprendre à vivre avec peu et même avec très peu.

    - Parfaitement et si nous étions de vrais nomades du désert, nous pourrions partir jusqu’en Somalie et, peut-être, surprendre Nuruddin s’il est, lui aussi, en pèlerinage dans l’immensité désertique.

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    Nuruddin Farah

    - Tu veux parler de Nuruddin Farah bien sûr ?

    - Evidemment !

    - Le désert a été peu généreux avec son peuple qui a connu de bien cruelles épreuves.

    - Hélas, mais le désert n’est pas générosité, il est épreuve, épreuve qui forge les âmes et les corps.

    - J’ai une idée ! Nous pourrions peut-être, un jour, organiser une retraite dans le désert avec ceux qui ont vécu l’épreuve de l’abstinence comme Farah, des Ethiopiens comme Mezlekia et d’autres venus de l’Afrique saharienne qui pourrait mettre leur sagesse en commun pour donner la leçon à ceux qui tiennent le pouvoir.

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    Nega Mezlekia

    - Belle idée mais il serait peut-être plus simple et plus efficace que les tenants du pouvoir soient transportés dans le désert pendant quelques jours, sans assistance, évidemment pas comme les sauvages qui envahissaient ergs et dunes avec leurs monstres voraces et pétaradants.

    - Les bolides ont quitté la piste, c’est déjà un bon point !

    - Pour sûr ! Mais il faut maintenant rassembler le troupeau et préparer le campement pour la nuit.

    - La fraîcheur descend !

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  • QUAND PISSE LE POÈTE...

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Quand j’ai écrit ma chronique sur l’ouvrage d’Eric Dejaeger, je ne connaissais pas encore Pierre Autin-Grenier, depuis j’ai eu le plaisir de glisser un premier regard sur son œuvre en découvrant ce petit recueil publié récemment par Les carnets du dessert de lune, et je suis comblé par cette première expérience. Je retournerai le plus vite possible vers cet auteur. Cette lecture m’a donné l’occasion de proposer cette chronique dans laquelle les deux acrobates du langage se rejoignent pour pisser dans leur violon ou peut-être est-ce l’inverse, à vous de le décider.

     

    400?fwLE POÈTE PISSE ENCORE DANS SON VIOLON

    Pierre AUTIN-GRENIER (1947 – 2014)

    Décédé en avril dernier, Pierre Autin-Grenier n’avait que quelques jours de plus que moi, j’ai été ému et heureux de recevoir ce petit recueil de textes retrouvés par Les Carnets du dessert de lune (un nom qui donne envie d’écrire pour faire partie de la ronde des desserts), un joli petit livre qui comporte des aphorismes de l’auteur avec en regard un facsimilé de son manuscrit. Ces quelques textes courts, publiés à titre posthume, dont l’auteur était un adepte apprécié : quelques lignes, quelques mots parfois, lui suffisaient pour énoncer une idée tranchante, fulgurante, hilarante, désopilante.

    « N’étant que très rarement

    D’accord avec moi-même

    Comment voulez-vous

    Que je sois d’accord avec les autres »

    Dans les quelques textes présentés dans cet ultime recueil, l’auteur prouve que jusqu’à la fin il n’a rien perdu de sa rage de vivre dans un monde où il trouvait cependant bien peu d’humanité et de charité. L’autodérision lui a encore servi, dans ce recueil, d’esquive pour les embûches de cette société qu’il n’appréciait pas beaucoup.

    « A chacun ses idées

    Et les miennes

    A moi »

    On rit avec Pierre Autin-Grenier, on rigole plutôt, on se marre même, mais on n’évite pas la question cachée dans le creux de l’aphorisme ou la remarque fulgurante lancée dans une phrase cinglante.

    « Voyez les gens d’ici :

    Depuis longtemps

    Ils ont touché le fond,

    Mais ils creusent encore. »

    Un joli petit livre, un beau texte, une mise en bouche alléchante pour aller plus loin à la rencontre de l’œuvre de cet auteur.

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    Pierre Autin-Grenier

     

    af1dc543.jpgLE VIOLON PISSE SUR SON POWÈTE

    Éric DEJAEGER (1958 - ….)

    Eric Dejaeger grand passionné du surréalisme essaie de faire revivre cette école littéraire à travers une œuvre multiforme : de l’aphorisme au polar en passant par le roman, la poésie et d’autres genres littéraires encore. Il dédie ce petit recueil d‘aphorismes à Pierre Autin-Grenier, auteur que je ne connais pas suffisamment pour en parler, je fais donc confiance à Wikipédia : « Pierre Autin-Grenier est devenu, au fil de son œuvre, un adepte reconnu de la forme brève au rythme et à l’écriture travaillé, il s’est construit de livre en livre une voix bien à lui où la révolte reste intacte. Même si on rit franchement à la lecture de ses livres, la rage de vivre dans un monde où la fraternité n’a plus beaucoup de sens pointe souvent derrière l’autodérision, la joyeuse gouaille et les phrases cinglantes avec lesquelles il aborde le quotidien le plus banal ». Une description qui conviendrait bien pour évoquer l’œuvre d’Eric, du moins ce que j’en ai lu à ce jour.

    Dans ce présent recueil d’aphorismes, il ironise, stigmatisant tous ceux qui se prétendent poètes et ne sont capables que d’écrire de la powésie :

    « Ecrire de la powésie parce que l’on se proclame powète est profondément ridicule. »

    Le poète doit rester un être maudit, incompris, qui ne connaitra la gloire que quand il vivra dans l’autre monde, ou un autre, mais à coup sûr ailleurs.

    « Le powète rêve d’être maudit, mais pas de son vivant. »

    Le powète croit qu’en étant incompris, il est un vrai poète.

    « Le powète continue à écrire pour se convaincre qu’il restera incompris. »

    Le powète rêve d’édition, de lecteurs, d’admiration, de reconnaissance et de succès.

    « Le powète rêve d’édition. De Gallimard en particulier. »

    A coup d’aphorismes tous plus aiguisés les uns que les autres, Eric Dejaeger dénonce les faux poètes, les powètes, les pauvres hères des lettres, qui posent, se pavanent, publient et croient avoir du talent, mais la vraie poésie est un art de forçat, elle demande talent et travail et surtout humilité.

    « La POESIE est un morceau de charbon qu’aucun diamantaire ne pourra jamais façonner. »

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    Le blog d'Éric Dejaeger

     

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    Le blog des Carnets du Dessert de Lune

    Le site des Carnets du Dessert de Lune

     

  • LE PONT DE LA HONTE de ZILHAD KLJUCANIN (éditions M.E.O)

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    L'art du roman poétique

    Le Pont de la honte est le second ouvrage de Zilhad Kljucanin paru aux éditions MEO (après Shéhid) dans une traduction du bosniaque par Gérard Adam. Et avec une aquarelle de Monique Thomassettie en couverture.

    La quatrième de couverture nous apprend que l’auteur était déjà avant la guerre en ex-Yougoslavie un poète réputé et que les événements l'ont décidé à se convertir à la prose. Il est un des principaux écrivains bosniaques.

    Je terminais la lecture de ce livre quand j’ai appris le décès de son auteur à l'âge de 56 ans qui certainement continuera à vivre dans ses livres.

    La poésie est partout présente dans ce roman en sept parties écrites dans des genres différents (et qui rappelle les exemples de composition d’un Milan Kundera théorisés dans L’art du roman, et, plus spécialement, Le livre du rire et de l’oubli) et usant de toutes les possibilités de la typographie à des fins de clarification et non, comme on le rencontre parfois, pour créer des effets de modernité souvent grandiloquents. Ce n’est nullement le cas ici. Ainsi, le livre n’est pas paginé mais cela crée un autre rapport à la temporalité qui oblige à se référer sur la succession des chapitres sans constamment, par exemple, établir un rapport entre l’endroit où on se trouve dans la lecture et la fin du récit.
    L’histoire, d’une rare poésie donc, conte à la fois la rencontre entre un poète, Zéri, et une jeune fille, Zéi (on remarquera la concordance des noms), qui le quittera et une histoire de guerre et de pont entre deux parties d’une ville, ce qui aura des conséquences désastreuses… Interviennent aussi dans le cours du récit une devineresse, un chanteur, un architecte… Personnages aussi fantasques qu'utile à l'action.
     

    Après sa défloration volontaire par le poète, la jeune fille monte à Paris où elle va pour Alain Bernardin du célèbre Crazy Horse Saloon, servir d’étalon de mesure pour les canons de la beauté qu’il revendique et servir sous le nom de Rosa von Paraboum pendant quinze ans au Cabaret. Dans le remarquable Dictionnaire des mots refoulés (un dictionnaire de mots que l’on ne prononce jamais : Dieu, Désir, Lointain Âme, Diable, Péché, Vérité…), le narrateur et père de la jeune fille raconte en s’appuyant sur les mots définis son périple de Marseille à Marseille en passant par Oran, le désert algérien et son expérience de la Légion étrangère.kljucanin-pont.jpg

    Marseille, qui occupe une place importante dans le récit, est la ville par excellence qui aime ses habitants et qui va réunir à la fin ces exilés bosniaques que les circonstances malheureuses ont fait fuir leur pays.

    Le pont aux deux arches qui aurait dû avoir la forme parfaite des seins d’Ezi ne sera jamais construit et la rivière continuera d’accueillir dans ses eaux tous les désespérés de l’endroit qui ont, pour certains, animé puis quitté le récit.

    À la toute fin du dernier chapitre, Monologue sous l’eau, la rivière se dit sous la protection de deux anges.

    L’autre, un jour, soufflera dans une trompe d’eau, une première fois, et tout ce qui est vivant mourra, une deuxième, et tout ce qui est mort sera ressuscité. Je ne l’ai pas entendu, mais c’est comme s’il avait soufflé une première fois… 

    Un livre qui démontre que poésie et romanesque peuvent coexister et, qui plus est, se renforcer l’une l’autre. Un récit qui fait du bien à chaque page, à chaque phrase (et c’est rare) en se servant de la symbolique et de la poésie pour consoler de la cruauté du monde et aussi en sourire…

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions M.E.O.

    Shéhid de Zilhad Klujcanin aux Éditions M.E.O.

  • L'HOMME QUI RIDICULISAIT LES PLANTES

    3V8TuwN9Z24Q7LAlyp6Xldsbk0g@500x666.jpgLes plantes ne lui ont jamais rien dit, non. Alors qu’à d’autres, c’est connu, les plantes leur parlent, les fleurs leur offrent des mots doux. Elles s’insinuent en eux, squattent leurs rêves, les vampirisent. Si bien qu’ils donneraient leur vie pour les sauver. C’est qu’ils en ont eu pour leur argent avant : les plantes leur ont tant donné. 

    À lui, rien, pas la moindre parole, à croire qu’il n’existait pas ! Mais il le leur rendait bien. Il ne manquait jamais une occasion de se moquer d’elles, de les ridiculiser. Par exemple, il les affublait d’un vilain chapeau pointu, de pendeloques genre serpentin et même, parfois, les jours où il était démonté, ou débordé, il leur pissait dessus voire pire. Cela dit, tout le monde fait ça aux sapins pendant la période des fêtes sans parler de comment on les traite après l’épiphanie.

    Bien sûr, la protection écologique veillait et il fut condamné à des travaux forcés lourds après des procès retentissants devant un public vert de colère et revanchard comme tout un parti d’Ecolos exclu du pouvoir depuis deux législatures après être tombés dans le panneau (photovoltaïque). On lui appliqua même, pour prolonger sa peine, un bracelet de roses, épineux à souhait. Il faillit devenir fou. En prison, il se radicalisa et il jura de venir à bout de tout le règne végétal, comme on le comprend. Il savait qu’après le règne animal, il n’y en aurait plus que pour le végétal.

    Lui, son truc, depuis l’enfance, c’était le minéral, le bon et vieux caillou. Qu’on n’aimerait pas avant deux décennies au moins; ça laissait du temps pour rester singulier, en dehors des modes boy scout (il avait toujours eu en horreur les divers mouvements de jeunesse). Petit, il avait d’ailleurs fréquenté une Palestinienne de son âge (il avait rompu quand elle avait voulu retourner à Gaza) et cela, des études, américaines certes, l’ont amplement montré, modifie en conséquence toute votre vision du monde, et pas que sur un plan géopolitique... Il fit verser des tonnes de pierraille sur ses ennemies avec l’appui de quelques lobbies juifs mais elles résistaient, les bougresses, c’est qu’elles possédaient des réserves de sève. Il les enfuma, les empoisonna à l’échelle industrielle. Il était trop tard, elles survivraient ! Leur règne était arrivé.

    Pas fou au point de périr par ses défenseurs, antispéciste par raison mais antirégniste par conviction, il retourna sa veste et compte maintenant parmi les plus fervents partisans des plantes même transgéniques. Parfois cependant, quand survient une panne des caméras de surveillance alimentée par la centrale végétale toute proche, il leur assène quelques coups dans les tiges et les décore d’un minuscule nez rouge, invisible des écrans, histoire d’alimenter sa vieille haine, de ne pas perdre la main néc(r)ologique. Et de ne surtout jamais acquérir la main verte.

    E.A.

  • AUTOBIOGRAPHIE RÊVÉE de DANIEL SIMON

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    Au coeur de l'enfance

    À peine l'histoire de l'Ogre s'ébauche-t-elle que le narrateur intervient pour la continuer...

    Je vais tenter de la raconter, comme celle de toute une génération qui a eu le temps  de se perdre dans l'ennui et l'exploration en attendant la fin du monde qui ne venait jamais.

    L’Ogre regarde devant lui tandis que le narrateur se tourne vers le passé. Le texte qu’on lit naît de ce croisement de perspectives, de cette confrontation de vues que tout homme, à l’aube de sa prime vieillesse, fait peu ou prou.

    La langue qu’il parle, est-ce déjà la sienne ou celle qu’il veut conquérir au long du récit ?

    L’Ogre est un enfant très sensible aux bruits intérieurs et extérieurs (plus tard il écrira pour démêler les bruits… des histoires à se raconter sans fin ou mille histoires qui ne seront jamais les mêmes) et au silence qui nourrit ses rêves de ses lectures nocturnes.

    C’est un enfant trop grand dans un monde trop petit qui sait qu'il doit partir, s’arracher à ce qui le vide de sa puissance d’ogre.

    Un enfant qui se sait terrible et effrayant alors qu’on lui assigne une place de muet et de gentil. Impatient de vivre hors du cadre familial étroit (son père est souvent parti, la mère fait des provisions en prévision d’une guerre possible), dans une époque où on craint et fantasme la Bombe, il décide de s’aventurer hors de chez lui, c’est-à-dire dans la forêt au bout de la rue, sous la seule lumière de la lune… La forêt, c’est l’espace du sens et le terrain d'expérimentation des sens, le lieu des terreurs à vaincre, l'endroit de tous les apprentissages.

    Mais il joue, il ne faudra pas oublier qu’il joue.img7276.jpg

    Il commence par construire une cabane de branches et de feuillage, un lieu propre, d’entrepôt de ses affaires personnelles, base de repli de ses futures avancées et aventures, sur le mode de l’appétence et de la satiété, des creux à combler. Dans le lieu circonscrit que constitue la cabane, le temps n’y a pas place, il fait l’expérience de la nuit puis de l’orage en solitaire où tout est sons et voix, puis de la source, pour clore le cycle de l’eau. Il soignera lors de sa seconde nuit dans la forêt un oiseau blessé et l’aidera à reprendre son envol; ainsi il oubliera de chasser les terribles Inouks qui constituaient sa ménagerie de rêve.

    Il comprend vite que de soigner l’oiseau lui a donné une force qu’il ne connaissait pas et a agrandi son cœur.

    Il se dit que la guerre peut-être bonne pour soigner, consoler, aider… et il intègre pour l’oiseau la peur de la Bombe.

    Il neige, et l’Ogre aperçoit les traits d’une ombre d’abord, d’une forme ensuite qui lui ressemble, l’homme qu’il deviendra peut-être, un possible lui-même à venir et qui lui parle d’une voix qui lui rappelle à la fois la sienne et celle de son père. Cette voix qui dit: Tu seras très vieux mais peut-être que tu n’auras pas encore abandonné le goût des cabanes…

    Au matin du second jour, l’Ogre prend la décision de rentrer chez lui, conscient d’en avoir appris assez.

    Et le narrateur, bientôt, de conclure: Il a vieilli, moi aussi, c’est bien. On se rencontrera peut-être encore une fois avant que le temps ne finisse pour nous.

    Autobiographie rêvée, c'est le temps retrouvé de l'enfance perdue de Daniel Simon sans doute, mais de toutes les enfances passées.

    Car nous de même, à la faveur de ce récit, faisons avec une réelle émotion ce chemin vers l’enfant à la Cabane, vers l’Ogre chasseur d’Inouks que nous avons été et que nous retrouverons dès lors sur le chemin du souvenir, nous attendant depuis toujours pour une rencontre, un câlin fabuleux, des retrouvailles aussi parfaites que possible entre le garçon rêvé et l’homme accompli que nous sommes devenus mais qui ne pourra, fort de sa puissance retrouvée, poursuivre la route que réconcilié avec son enfant imaginaire.

    L’Ogre des cabanes est prolongé par Les fleurs en papier crépon dans lequel l’enfant fabrique avec sa maman des fleurs en papier crépon qu’il échange contre des coquillages. Il fait l’expérience du commerce mais aussi de l’amour avec une petite fille noire qui lui donne son premier baiser. Une baleine s’échoue sur la plage près de leurs magasins dont les bords sont couronnés de fleurs en papier crépon, et on arrive à la remettre à l'eau

    Cette double fiction bien réelle paraît justement dans la collection Je de chez Couleurs Livres. Elle est le fait de l’auteur du blog Je-suis-un-lieu-commun, Daniel Simon, qui justement se joue ici des lieux communs, les creuse jusqu’à la vraisemblance pour les rendre en moments de vie singuliers, porteurs de vérité. 

    Une cohérence qui joue à plus d’un titre dans ce livre nécessaire, ce conte initiatique au coeur de l'enfance et de la raison d'être d'un écrivain.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de Couleur livres

    Le blog de Daniel Simon 

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    D'autres croquis de l'Ogre sur le blog de Daniel Simon

  • LE LIVRE ET LA TORTURE

    Pages-d%C3%A9chir%C3%A9es.jpgCe livre en avait assez d’être torturé.

    Du matin au soir, du soir au matin depuis qu’il était paru.
    Depuis qu’il était venu au monde, il avait subi les pires sévices textuels, les traitements de données les plus dégradants, pour avouer quelque chose de substantiel, révéler son essence, sa raison d’avoir été choisi par un comité de lecture, porté par un éditeur paternaliste et fier de son bébé, été mis sous presse et dans les rayonnages.

    Alors que, comme tout jeune livre, il n’avait rêvé que de courir dans les allées des librairies, de s'ébrouer dans les foires du livre interrégionales pour finir ses jours dans une bibliothèque de quartier ou dans les cartons d’un brocanteur.

    Comme tous les bouquins encore petits, il avait espéré une vie de livre à succès, salué par d’innocents lecteurs, par une critique aux ordres, plusieurs fois primé ou acheté et lu sans autre pensée que celle de passer un bon et brave moment.

    Ce livre en avait assez d’être torturé, qu’on lui arrache des pages, qu’on lui brûle les bords de ses feuilles, qu’on le lacère et qu’on le mutile, qu’on le prive de sa préface ou de sa photo de couverture, qu’on le décrie et qu’on l’humilie, qu’on le compare à tel ou tel, qu’on le laisse sur un banc sous la pluie…
    Sous la pression de la souffrance, il avoue tout et n’importe quoi, dans le désordre et au petit bonheur la chance en espérant donner à entendre ce qu’on attend de lui. On fait alors appel à la critique qui sait toujours mieux ce qu’on a voulu dire ou qu’on n’a pas pu dire car il faut écrire un papier, tout un papier, c’est parfois long quand le livre est sans fond ni arrière-pensée.

    Mais elle eut beau cherché, scruter les abysses de l'ouvrage, la critique ne trouva aucun secret, aucun sous-texte, rien entre les lignes, aucune intention valable. Rien dans ses ascendants ni dans son ADN sinon une parfaite insignifiance.

    On dut se résoudre à l’évidence, à la triste vérité : ce livre était un livre ordinaire, venu au monde de l’impression par hasard et condamné à retourner au monde du silence duquel il n’aurait peut-être jamais dû sortir.

    Certains livres, même sous la torture, ne diront rien. Cela ne vaut pas la peine d’insister. Il s’agit tout au plus d’un livre à chier ou d’un chef d’œuvre.

    E.A.

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 36

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Et le train n’a pas fini de déverser son lot de misère, l’Afrique s’enfonce dans le chaos, ses élites s’en vont, partent, fuient, attirées par les lumières des cités qui étaient riches et ne le sont plus, découragées par l’immensité de la tâche qu’il faudrait accomplir pour remettre leur pays sur les bons rails. Mais Léonora, elle, croyait que même si la misère était immense, une petite lucarne était encore ouverte et que l’espoir pouvait en couler comme l’eau de la source. Mais, pour cela, il faudrait que l’Afrique redevienne africaine, qu’elle retrouve ses valeurs ancestrales, qu’elle échappe à la concupiscence de tous les rapaces qui s’acharnent sur elle actuellement et qu’elle rejette, elle-même, ceux qu’elle juge néfastes à son avenir.

    ÉPISODE 36

    Son repassage était terminé, il était encore au cœur de l’Afrique se disant qu’il s’était abandonné dans une grande méditation onirique, une utopie, certainement dans quelque chose qui le dépassait totalement et qu’il était tout simplement en train de compiler nombre de lectures qui le laissaient très septique sur le sort de l’Afrique sauf si…, sauf si on écoutait ceux qui avait le courage, la volonté, le savoir et la probité. Il faudrait pour cela que… il faudrait qu’il sorte de cette rêverie car il n’était pas capable de refaire ce monde, il était juste à l’écoute de ces Africains qui cherchaient à donner un avenir à leur continent. Et il s’était ainsi intéressé de plus en plus aux écrivains africains, qu’il lisait de plus en plus assidûment et avec de plus en plus d’attention. Derrière toute cette misère, il avait entrevu, entre les mots, derrière les indignations, au travers des condamnations, l’éclat et la majesté des civilisations premières. Et la lumière de ces civilisations pourrait éclairer l’avenir du continent à condition que quelqu’un presse sur le bon bouton.

    Sa journée avait été longue, il se sentait las, il avait l’impression d’avoir parcouru le continent africain, il fallait qu’il rejoigne son lit pour lire quelques lignes avant de s’endormir dans les meilleures conditions. Il ne savait quel livre choisir, il ne voulait pas replonger au cœur de l’Afrique, il y avait séjourné assez longtemps pendant cette journée. Un petit livre qui sortait de la pile, du tas plutôt, qui encombrait sa chambre, attira son attention, il s’agissait d’un livre de Pierre Jourde, il était content de trouver ce livre, « La présence », c’était pour lui l’occasion de replonger dans la littérature contemporaine française qu’il délaissait beaucoup trop depuis un certain temps. Content, il se prépara pour une nuit placée sous les auspices de cette lecture car il comptait bien terminer cet opuscule avant de fermer les yeux et de partir pour une destination qu’il ne connaissait pas encore mais il savait qu’il voyagerait encore tout au long de la nuit à la rencontre d’autres peuples, d’autres paysages, d’autres mondes, d’autres idées, … , il ne savait pas encore ce qu’il rencontrerait mais il savait qu’il ne serait pas plus seul dans cette nuit que pendant toutes les heures qu’il passait dans ses livres.

    Il avait mal au cou, quelque chose lui blessait l’arrête du nez, il avait le visage sur une matière un peu rêche, il était encore sous le coup de la nouvelle qu’il venait d’apprendre : un jeune couple et son enfant avaient été assassinés sans que la police puisse trouver le moindre mobile à ce crime odieux, un triple meurtre sans raisons apparentes. Quelle atrocité, il voulait se lever pour boire un verre d’eau mais il était coincé dans des couvertures, il avait peur des meurtriers, il était en sueur, son cœur battait de plus en plus fort. Et, brusquement, il s’assit sur son lit comme mu par un ressort, il s’était endormi sur son livre, ses lunettes lui avaient labouré le nez et il avait un torticolis qui lui vrillait douloureusement le cou. Il s’était évadé du livre qu’il lisait pour rentrer dans celui de Lilia Momplé, « Neighbours », qu’il avait lu quelques jours auparavant et qui racontait le massacre, à Maputo, d’une jeune famille par un commando venu d’Afrique du sud qui s’était trompé d’adresse, d’étage, ou de côté du palier, il ne savait plus très bien. Il était resté entre le rêve et l’éveil qu’il essayait de retrouver comme d’autres cherchent le sommeil. Mais jamais il ne retrouva ce rêve que son subconscient refusait en raison de sa cruelle violence.

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    Le rythme des tamtams s’accélérait, résonnant au plus profond de sa poitrine comme un autre cœur qui viendrait contrarier le sien, le soleil allumait la flamme des sagaies, jetant des langues de feu dans l’azur immaculé, les farouches guerriers mimaient la chasse qu’ils allaient entreprendre sous leur vêtement de sang ; mais ils n’iraient pas à la chasse, ils n’y allaient plus depuis longtemps, ils se contentaient de mimer leur vie pour quelques sous qui les feraient vivre un peu moins mal. Mais ces fiers guerriers massaïs n’avaient rien perdu de leur dignité, leur regard toisait toujours l’horizon, dominant la masse blanche, rose, grise, immobile et ébaubie, des touristes qui les regardaient comme d’autres examinent les fauves dans un zoo. Il balançait entre l’admiration qu’il avait pour ce peuple qui avait su garder les vertus de ses origines et son profond dégoût à l’endroit de ces stupides touristes qui ne faisaient pas la différence entre un safari dans le Serengeti et les rites ancestraux d’un des peuples les plus anciens d’Afrique.

    Njorogue lui tira doucement la manche de sa veste de toile légère qui le protégeait du soleil, lui faisant comprendre que le moment était venu de se retirer pour ne pas se fondre dans cette bande d’abrutis qui maintenant distribuaient des friandises et peccadilles aux danseurs comme le faisaient les marchands d’esclaves dans un temps pas si lointain. Ils rebroussèrent donc chemin en empruntant l’étroite piste qui conduisait au village de l’enfant chargé de lui servir de guide en la circonstance.

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    Ngugi wa Thiong’o

    Grâce à une amie, Armelle, qui connaissait ce coin de l’Afrique presque aussi bien que Karen Blixen l’avait connu à son époque, il avait obtenu tout ce qui est nécessaire pour nouer un contact convivial avec des amis indigènes capables de le conduire sur les pistes de l’Afrique ancestrale et de l’emmener à la rencontre de Ngugi wa Thiong’o. Njorogue s’avérait un guide parfait, discret, dispos, toujours prêt à satisfaire les envies qui le pressaient de plus en plus tant il était heureux de découvrir la corne de l’Afrique, région de mystère, de magie, de mirage, de malheur et de misère. Ngugi lui avait raconté comment il avait rencontré le jeune garçon qui était le fils d’un laboureur spolié qui avait dû longtemps cultiver ses propres terres pour le compte d’un colon. Il lui raconta aussi comment ce laboureur s’était engagé aux côtés de Kenyatta dans la guerre des Mau-Mau contre les colons. Le gamin n’avait rien dit de cette lutte pour l’indépendance, la dignité, le droit à la vie…

    Mais il lui avait relaté son exil avec son père, en Ouganda, pour fuir la répression policière et comment, là-bas, il avait rencontré un autre gamin qui avait appris à courir encore plus vite en passant une bonne partie de son temps à fuir devant la police, l’armée, la milice et tous ceux qui voulaient le détrousser de ce qu’il n’avait même pas, sans compter ceux qui tapaient pour taper, ceux qui tuaient pour tuer. Mugezi était un enfant de Kampala qui avait la malchance d’être né à l’époque à laquelle un fou, un sous-officier qui se prenait pour un empereur, faisait régner la terreur pour essayer de rester sur le piédestal qu’il avait lui-même construit. Mugezi avait vu toutes les horreurs que l’homme peut infliger à son prochain, il avait vu des militaires jeter des êtres vivants en pâture à d’énormes crocodiles qui les déchiquetaient en quelques coups de leurs gigantesques mâchoires. Il avait connu toutes les misères, la faim, la soif, les brutalités, le deuil, il avait fui pour fuir ne sachant où aller, ne sachant plus pourquoi il était encore en vie, plongé au plus profond des abysses dont Moses Isegawa avait dressé la chronique ensanglantée.

    Et Mugezi, un jour, avait raconté à Njorogue la rencontre qu’il avait faite quand lui fuyait l’Ouganda et que Nega, lui, fuyait l’Ethiopie, quand les blancs avaient essayé d’apporter un peu de nourriture à tous ces affamés qui hantaient les campagnes, évitant les villes sanguinaires et meurtrières. Ce jour-là, ils avaient noué un petit bout d’amitié avec quelques grains de riz puisés au fond d’une petite boîte qui avait dû connaître bien d’autres usages avant de leur servir de couvert. Nega décrivait avec tristesse, lassitude et haine, tout ce qu’il avait subi dans son pays, en fait, tout ce que Mugezi avait subi lui aussi. Ils avaient parcouru à peu près le même chemin sur la voie de la misère et du malheur. Ils n’avaient même plus besoin de parler, ils savaient que ce que l’un avait dû supporter, l’autre l’avait enduré aussi. La misère et la violence empruntent souvent les mêmes pistes en Afrique de l’Ouest.

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    Mugezi, l’enfant qui ne doit pas pleurer, Njorogue, l’enfant noyé dans les abysses de la misère ougandaise, Nega Mezlekya, l’enfant qui aurait voulu vivre dans le ventre d’une hyène, les enfants de l’Afrique martyrisée par les siens, ruinée par les colons et trahie par la nature, symbole de tous les fléaux qui battent cette terre depuis des lustres, symbole d’un destin bien trop lourd pour des peuples fiers qui ne baisseront jamais les bras mais qui sont trop souvent à bout de souffle. Ngugi semblait accablé, il ne savait plus comment l’Afrique pourrait sortir de cet éternel cycle de la fatalité misère, de la fatalité malheur et de la fatalité qui bien souvent n’est pas que la fatalité tant elle reçoit l’appui de conquérants, de trafiquants, de marchands d’illusion, et de toute sorte d’ambitieux pervers, assoiffés de pouvoir, de richesse et de sang.

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    Ils étaient assis dans l’enclos, autour du feu, où rôtissait un chevreau tué en l’honneur des visiteurs. Ngugi avait tenu à ce que cette réunion ressemble le plus possible à une fête traditionnelle, organisée dans une hutte comme celles qu’il avait visitées dans son enfance, pour que les hôtes sentent bien le souffle de l’Afrique traditionnelle et ancestrale sur leurs épaules. Il voulait leur dire que le temps de la lamentation était écoulé qu’il fallait maintenant s’ouvrir au savoir pour que l’Afrique devienne le grand continent qu’elle aurait toujours dû être. Pauvre Ngugi !

    Il tendit son verre mais rien ne vint s’y déverser, il resta interdit, la poussière de la piste collait encore à son palais et à son gosier, il avait vraiment soif. Il toussa pour attirer l’attention et racler le fond de sa gorge mais cette toux se contenta de l’extraire de son sommeil dont il sortit lentement, en cherchant quelques repères visuels autour de lui. Il distingua enfin quelques filets de jour qui filtraient entre les lamelles de ses volets et il comprit enfin qu’il était dans son lit et qu’il devait se lever s’il voulait boire quelque chose pour apaiser sa soif. Il hésita encore pendant de longues minutes avant de se décider à sortir de sous la couette et d’aller jusqu’au réfrigérateur pour boire une bonne rasade de jus d’orange à même la bouteille.

    Il était presque réveillé, il était à la limite, là où il n’est pas forcément indécent de se recoucher et où il n’est déjà plus courageux de rester debout. Il resta là, planté au milieu de la cuisine, se remémorant son rêve. Il pensait qu’il partait de plus en plus souvent par les chemins qui s’ouvraient dans les livres qu’il lisait et qu’il avait de plus en plus tendance à réécrire les histoires qu’il avait lues et même souvent à inventer des histoires avec les personnages ou les auteurs de ses lectures. Il s’accaparait les histoires des autres pour refaire le monde à sa façon mais sans jamais arriver à une conclusion même provisoire. Il devrait peut-être, un jour, écrire sa propre histoire, oui peut-être, mais cela ne faisait nullement rêver et ne permettait pas de refaire le monde que les autres essayaient de bâtir.

    Bah ! Les autres le faisaient tellement bien, tellement mieux que lui le ferait, qu’il serait finalement plus avisé de continuer à lire et de laisser le soin aux autres d’écrire. Il pourrait ainsi continuer à courir le monde, courir tout autour du monde pour en faire le tour et bâtir d’autres mondes avec tous les personnages qu’on lui donnait et toutes les histoires qu’il pouvait s’approprier. Finalement, il décida de s’accorder une petite heure de flânerie sous la couette pour rêver encore un peu.

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  • LES CAGES THORACIQUES de TIMOTÉO SERGOÏ

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Sergoi-Cages-thoraciques.jpgIl y a beaucoup de Jacques Prévert dans ces « Cages thoraciques », mais pas trop. Un peu de surréalisme, mais pas trop. Des cadavres très exquis, mais pas trop. Un peu de clownerie fantasque, mais pas trop.

    Voilà donc, au Cormier, un livre de poésie qui déroge à l’austérité habituelle de la maison. Il y a ici de la vie, de la vie, de l’inventive vie (« je m’en mourrai »), avec ce brin de Séchan Renaud reconnaissable. Le jeu anaphorique (sans le pesant de certains auteurs qui en abusent et c’est là lourd et là c’est lourd) énonce quelques joies de rythme, réjouissant et plaisant à l’oreille, si le vers chante aussi bien.

    Un brin de chanson traverse ces faux couplets :

     

    Il pleut au zoo de Singapour,

    Qu’avons-nous fait de nos amours ?

    S’il y a un secret, dites-le moi

    S’il y a le vent, portez-le moi (p.43)

     

    Le poète est nomade, simple et voyageur et la vraie poésie illumine nombre de ses textes, écrits avec vivacité, et musicalité.

     

    FOURMIS

     

    Quand nous serons perdus en des gares encombrées

    Tendant la main parfois, baissant la tête encore

    Comme au ventre accroché de la ville au surplus

    Comme loin de ses lois, comme loin de nos corps

    Affaissés, affaiblis, effacés , plus encore… (p.58)

     

    Ce livre, écrit à travers et au bout du monde, ce livre de souffle, un peu thoracique, jamais acide, libère des voix sous des titres satiens, très « satie », du style COUIC ! pour des vers très graves :

     

    J’accepte de mourir en ces minutes-là

    Qui me montrent le ciel et ses failles étoilées

    Les fissures de plâtre en la voûte céleste

    Où je plonge un instant, tout couvert de lilas

    De caresses profondes, de parfums embaumé

    Où je pense « Je pars » tout alors que je reste. (p.11)

     

    Très surpervilien, non ?

    Disons-le tout net, même si cela ne fera pas plaisir aux gloires indétrônables, aux noms souvent vantés, Sergoï est, avec Aubevert, Besschops, Bonhomme, Dancot, Noullez, Vandenschrick et quelques autres, l’honneur des lettres poétiques belges.

    D’avoir lu tous ses livres (et comment oublier l’éblouissant « Cendrars », sous son vrai patronyme de Stéphane Georis), je puis dire qu’il dessine, entre légèreté et gravité, un univers identifiable, entre comptine savante, fable poétique, réflexion amusée sur le monde : « Nous n’avons qu’une nuit pour repeupler le monde » (p.64).

    Timotéo SERGOÏ, Les cages thoraciques, Le Cormier, 2016, 72p.

    Le livre sur le site des éditions LE CORMIER

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    Timotéo Sergoï

    [cette note est la 3000ème de ce blog]

  • DANIEL SIMON a lu LES LIÈVRES DE JADE...

    ob_481c51_image2231.jpgUne double fascination

    La Lune et la Femme se recouvrent l'une et l'autre dans l'imaginaire des hommes. Pour se protéger de la lunatique féminité, ils la fêtent le plus souvent au nom du grand soleil, même si les plus belles histoires d'amour finissent souvent sous le règne de Saturne....

    Denys-Louis Collaux et Eric Allard ont, en poètes amoureux de cette histoire de double fascination, repris pied à traverse soixante-quatre récits en miroir, en échos et correspondance. Un livre à quatre mains ne s'écrit pas plus vite, au contraire sa course souvent est ralentie par une minutiue d'écriture et d'attention que la plume d'un auteur parfois esquive.

    ...

     
    Lire la suite sur le blog de Daniel SIMON 

    Pour commander le recueil

    La page Facebook autour des Lièvres de jade

     

  • CHRISTEL BOUCHAT

    650

     

    Christel Bouchat croque depuis plusieurs années nos gloires nationales (Poelvoorde, Stromae, Efira, Damiens... ) souvent coiffées d’un chapeau melon en hommage à son peintre favori, René Magritte, un autre célèbre Belge, ce qui dénote un souci de faire entrer dans un cadre donné les objets de ses dilections comme celui d'introduire dans un assemblage donné un élément à la fois rassembleur et marquant l'étrangeté.
    Ce sont des portraits saisissants de ressemblance qu’elle réalise parfois en une nuit d’insomnie. Mais ils ne visent pas qu'à la ressemblance. Ils sont animés d’une force expressive qui, pourrait-on dire, dépasse, submerge leur image. Ils disent aussi la force du peintre aussi bien que celle du modèle, ce qui les relie dans un même élan vital, dans une même visée vers la beauté.

    Dans tout essai de classement, la singularité survient, elle prend le pas sur le cadre, elle fait diverger de la voie centrale, prendre des lignes de fuite… Et c'est ce qui s’est passé, Christel a ressenti le besoin de prendre la tangente de ses premiers travaux en créant une nouvelle série où elle associe à des visages féminins des éléments divers : abeilles, oiseaux, poissons, ciels, paysages de montagne... Bestiaire en relation avec la nature. Sans toutefois faire dans l’attendu et en instaurant dans ses crossover sensibles de neuves correspondances entre les éléments mis en présence. Le ciel est présent, ancré à la terre. Le regard est rêveur, introspectif, absent ou dissimulé. La chevelure, lieu mouvant de toutes les métamorphoses, crée le lien entre le haut et le bas, le ciel et la terre. 

    En intégrant à ses portraits des éléments extérieurs, elle interroge  le lien entre apparence et intériorité, surface et profondeur, fond et forme. Sans quoi le travail du peintre se limiterait à de l’illustration, du purement figuratif. Elle ouvre au spectateur de ses toiles le spectre des possibles. 
    Très vite, Christel s’est engagée dans des voies neuves, ne se contentant pas d’exploiter un filon, aussi prolifique et bienvenu soit-il. Christel Bouchat est en perpétuelle recherche d’images et de questionnement, et ses travaux donnent lieu à des trouvailles qui laissent présager un futur créatif hautement prometteur, à suivre absolument…
     

    Éric Allard 

     

    Quelques poèmes inspirés par des toiles de Christel

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    Onirique

     

    Ses cheveux sont des poissons:

    Daurades, plies, tanches...

    Et fruits de mer divers.

    Cependant que dans ses nuits plongent

    Le vin profus du rêve

    Rouge comme le sang des joues

    Quand l'azur des veines

    Peint de bleu de Prusse

    Ses cieux.

     

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    Le corps-beau

     

    Ses cheveux

    En bataille de corbeaux

    Lui font une crête de plumes.

    Plus bas, c’est la forêt

    De conifères

    Qui suit la ligne des seins.

    La neige de sa peau

    Laisse voir en transparence

    Le monde.

    Ce mélange de ténèbre et de lumière

    Cette dépendance de la femme

    Quand elle unit le noir au blanc

    Dans un même paysage.

    Ce qui est limpide

    Se trouble au premier regard.

    Des corps beaux s’amusent, se protègent

    Se querellent et s’aiment

    Jusqu’à la fonte

    Des nuits.

     

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    L'abelle

     

    Femme aux cheveux de miel

    Ton visage à jamais sauvegardé

    Demeure dans l’œil du soleil.

    Mèches rebelles

    Qui parfument ton nez

    Et tes joues.

    Fragrances parfaites…

    Dans ton ciel les abeilles travaillent

    À la reconquête des roses.

    Elles font de ton poil

    Un repaire de vivres

    Pour l’hiver.

    Une ruche où l’air

    À la saveur des baisers…

     

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    Sans titre

     

    Les épicéas qui se dressent

    En crête

    Sur ta tête

    Dissimulent ton visage…

    D’un bras levé

    Tu empêches le regard

    Tout mouvement vers toi.

    Peut-être que tu pleures…

    Que des larmes donnent

    À tes regrets, tes retraits

    Une substance.

    Ne reste qu’à lire

    Dans les lignes de ta main

    Les traits imaginaires

    De ton insondable beauté.

     

     

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    La merle

     

    La tête de l’oiseau

    A pris le pas

    Sur ton front, tes yeux.

    Nul ne saura le pourquoi

    De ce croisement

    Sous l’égide de la montagne

    D’une femme avec un merle

    Sinon l’amertume d’être soi

    Jusque dans les apparences

    Jusque dans les sommets de l’être...

    La bouche veut prononcer le nom

    Quand le bec ferme le sens.

    Le désir se nourrit

    D’un espace infini

    De chair comme neige.

    Un seul œil noir

    Prolonge la voie de la forêt.

    Sans cri la vie se meurt.

    Seule les lèvres demeurent…

    L’esprit

    Inscrit dans le tableau

    Son programme d’envol.

     

     

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    Christel Bouchat exposera du 16 juin au 29 juin 2016 à la Galerie Garance de Mont-sur-Marchienne (rue Paul Pastur, n°52)

    Le vernissage aura lieu le samedi 18 juin 2016 entre 18 heures et 23 heures.

    La page événement du vernissage sur Facebook

    Les Belges de Christel Bouchat s'exposent à Paris, un article de Thomas Leodet pour L'Avenir.

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  • DIVERS FAITS de JACQUES STERNBERG

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Quand j’ai refermé ce recueil ce matin, je ne savais pas que Siné venait de décéder, il est remercié par l’éditeur de « nous avoir autorisés à utiliser ses dessins pour illustrer cet ouvrage inédit de Jacques Sternberg ». Mon commentaire sera donc aussi un hommage à cet immense dessinateur.

     

    couverture-divers-faits-2.jpg?fx=r_550_550Sternberg, je ne l’avais jamais lu avant d’ouvrir ce recueil édité par Cactus inébranlable, le grand spécialiste de la publication des recueils d’aphorismes et autres textes courts, très courts même. Il est vénéré par de nombreux lecteurs et auteurs comme un grand maître du texte court, de la nouvelle, et de bien d’autres formes de texte encore allant du théâtre au roman en passant par les aphorismes. Il est l’un des écrivains belges les plus productifs.

    Éric Dejaeger, grand admirateur et grand collectionneur des œuvres de Sternberg, écrit dans sa préface qu’ « On peut estimer aujourd’hui que ces Divers faits sont inconnus du grand public. Cactus inébranlable est heureux de vous en proposer pour la première fois la version intégrale, soixante-deux ans après leur rédaction ».

    Ces « Divers faits » présentés, comme l’indique Eric Dejaeger, pour certains dans diverses revues au début des années cinquante sont, d’après le sous-titre proposé par l’éditeur, des « contes ultra brefs (presque) inédits », des concentrés d’histoire, des aphorismes, des raccourcis étonnants, détonants des morceaux d’humour jetés comme des traits par un arc pour saisir le lecteur, le bousculer, le remuer jusqu’au tréfonds de ses convictions et de ses certitudes. Ces textes souvent absurdes, surréalistes, radicaux, lapidaires, macabres, drôles d’un humour toujours noir, démontrent toute la stupidité de notre société, tous ces travers, toutes ces incohérences à travers des images improbables mais tellement éloquentes.

    Sans trier réellement, j’ai choisi quelques morceaux pour amorcer votre prochaine lecture :

    « Deux mains sans corps échangeaient une poignée de mains sans arrière-pensée. »

    « Pendant que l’homme descendait du singe, un autre y remontait. »

    « Il regarda l’heure à sa corde et sut qu’il était temps qu’il se pende. »

    « Pieusement, la dame de charité dépose ses yeux dans la sébile d’un aveugle. »

    « Cet homme prend une paire de jumelles et se trouve foudroyé par la mort située dans son avenir alors terriblement présent. »

    Tout savoir sur ce livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site dédié à Jacques Sternberg

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    Jacques Sternberg

  • SI JE REVIENS SANS CESSE + POÈMES GÉOGRAPHIQUES de THIERRY RADIÈRE

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    SI JE REVIENS SANS CESSE

    Thierry RADIÈRE

    Jacques Flament Editions

     

    Dans la tourmente


    Poète :
    - Écrivain qui s'adonne à la poésie, qui compose des vers, s'exprime en vers.
    - Auteur, artiste dont les œuvres touchent vivement la sensibilité et l'imagination par des qualités esthétiques.
    - Personne qui considère la réalité à travers un idéalisme chimérique. 


    J'ajouterais à ces définitions trouvées dans le Larousse : "Personne qui dénonce et retranscrit par la beauté des mots toute la misère du monde".

    Car c'est bien de cela dont il s'agit, au travers des mots de Thierry Radière. Le poète tourmenté prend la plume et cherche à embellir ce qui l'entoure. Il ne peut que constater que tout part à vau-l'eau, malgré la beauté des nuages, de la nature, en dépit des petits bonheurs du quotidien. 
    De la peine ? Oui, on la ressent, elle transparaît tout au long de cet ouvrage, une larme en continu. 
    De la colère ? Très certainement, des mots durs parfois dans ces pensées profondes. 
    Et cette volonté de dire les choses, de les dénoncer, de partager avec le lecteur des angoisses profondes et de, sans cesse, constater ce qui ne va pas, comment tourne le monde, avec ce regard sur les choses simples et O combien révélatrices !

    pourtant je ne suis pas fou
    tous les jours je raisonne
    j'arrondis mes angles de vue
    je capitonne mes nerfs à vif
    j'anticipe le monde divisé
    en rêvant d'harmonie
    pourquoi faut-il donc toujours
    que la question de la justesse
    se pose à mes actes et à mes gestes ?
    peut-être pour raser
    les poils de bête qui poussent
    à l'envers de mon corps
    et chatouillent l'intérieur
    d'un vide sans nom


    C'est ainsi, "Si je reviens sans cesse", une impression de tourner en rond, de voir chaque matin que rien ne change, que tout stagne, qu'avec un peu de ci ou de cela on pourrait aller mieux, retrouver l'harmonie et réduire le chaos.

    Merci M. Radière, et n'hésitez pas à revenir.

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament

     

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    POÈMES GEOGRAPHIQUES

    Thierry RADIÈRE

    Le Pédalo Ivre

     

    Voyage au long cours

    D'abord, un titre, "Poèmes géographiques", qui intrigue...

    Ensuite, une écriture fleuve, nous voici embarqués pour un voyage au long cours, à la découverte de vers qui n'en sont pas, libre à chacun(e) de trouver le rythme, de se laisser transporter au gré de ce voyage original. D'ailleurs, après avoir lu, relire quelques passages à haute voix, pour adopter la cadence, c'est encore mieux !

    Elle, Fille des Landes, l'amour du soleil, la plage, les forêts...
    Lui, plus au Nord, terre froide, les Ardennes, les hivers rigoureux mais la chaleur d'un foyer...

    C'est dur parfois, réaliste, puis des passages sont doux et chauds, ça sent le Pin des Landes et la Cacasse à cul nu. Deux êtres qui se sont trouvés, se sont découverts, s'aiment et s'épaulent, au fil du temps. Le temps ? Passé, présent, puis "re-passé", c'est un voyage chaotique, comme dans un vieux train, à 30 km/h. Se dévoilent des souvenirs d'enfance, tantôt gais, tantôt douloureux, réalités brutales, la vie comme elle est, les choses simples, les blessures familiales, les échanges avec les anciens, le manque de..., les rires, la complicité.

    Puis les souvenirs de leur vie à deux, les tracas quotidiens, les choses en partage, et ils n'ont pas fini leur périple, l'un guérissant l'autre au fil des ans et des évocations.

    Enfin, un livre qui fait du bien, qui fait remonter à son tour au lecteur quelques réminiscences, ces souvenirs enfouis qui n'attendent qu'à rejaillir et apportent un certain bien-être, une forme de complicité avec les deux protagonistes qui parlent de vies communes à chacun, finalement...

    Le site du Pédalo Ivre

     

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    Thierry Radière

  • LE PREFET, LA PROF D'ETHOLOGIE & LE PANDA et autres fictions pandables

    Le préfet, la prof d’éthologie & le panda

    Le préfet de discipline de cet établissement écrivait des poèmes pour la prof d’éthologie. On les vit se bécoter dans l’encoignure d’un couloir pendant les intercours, se balader bras dessus bras dessous à Pairi Daiza, se mettre en couple sur Facebook, adopter un bébé panda puis divorcer à grand fracas de déclarations contre le genre opposé aux leurs. Dépité, très marri, le préfet de discipline sortit une plaquette de quatorze poèmes illustrés par le prof d’arts déco dans une édition scolaire sponsorisée par le chef du P.O., qualifiés justement par la délégation syndicale menée par la prof d’éthologie de pourraves, piteux & patronaux (un essai d’assonance en p ; elle avait aussi enseigné la Poésie Prime Jeunesse). Quant au petit panda, qui, à l’adolescence a pris ses distances avec sa mère adoptive au motif qu’elle était une « sale spéciste! », il poursuit de longues études pour devenir préfet de discipline et poète content plaintif.

     

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    Un recours

    Déçue par un cours, cette étudiante porta plainte au ministère au motif que la bande-annonce de la formation publiée sur Facebook n’avait pas tenu ses promesses.

    « Le professeur est merdique & le cours à chier ! » tweeta-t-elle pendant la séance en hashtaguant l'#EducationNationale (qui connut là sa seconde de notoriété journalière)

    L’étudiante obtint gain de cause. Le cours fut retiré du programme scolaire et le professeur envoyé en stage de reformation dans un centre situé dans le fin fond des Ardennes.

    L’étudiante obtint en contrepartie trois cours gratuits de son choix dans le panel de formations divertissantes de l’établissement.

     

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    Un service d’urgences scolaires

    Aux urgences de cette école sont employés de jeunes professeurs multifonctions qui doivent prendre en charge, sans toujours les titres requis, des malades arrivant à toute heure du jour et de la nuit, affolés, angoissés, en manque flagrant de savoir, en mal de compétences à faire valider.

    Des malades que l’usage de Wikipedia et de YouTubeurs passionnés ne suffit plus et qui ont besoin d’un contact charnel entre quatre yeux avec un sémillant éducateur infirmier. Dès leur prise en charge, les premiers soins leur sont administrés, on leur fournit quelques rudiments de savoir, on arrête l’hémorragie d’ignorance, on leur injecte une forte dose de culture, on colmate les brèches de savoir, on applique les pansements antisceptiques. Dans les cas graves que nous ne relateront pas ici faute d’impressionner les âmes sensibles, il est fait appel à un prof de sciences humaines ou de langues vibrantes de garde qui vient opérer le patient, avec tous ses instruments et ses vieux manuels jamais scannés, malgré parfois les barrages routiers qui se sont éternisés sur les routes nocturnes qui les séparent du lieu d’intervention.

    Le directeur de l’établissement a promis qu’à la rentrée prochaine le personnel sera renforcé, des spécialistes seront inclus à l’équipe existante de jeunes pousses de l’enseignement ainsi qu’une cellule de soutien psychologique bien utile pour l’équipe d’intervention opposée à des cas de plus en plus préoccupants.   

     

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    Un burn-out spectaculaire

    Ce professeur de craquage d’allumettes a fini par s’immoler par le feu lors d’un burn-out spectaculaire quand il a appris qu’il ne serait jamais nommé dans la fonction pour laquelle il postule depuis trente-cinq ans. Il sera remplacé à la rentrée prochaine par le nouveau temporaire à vie d’allumage de briquet mécanique. 

                        

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    L’épreuve certificative

    À l’épreuve certificative du module d’utilisation des émoticônes, le correcteur de smileys est rigoureusement interdit. ;-)

     

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  • ACCORD CONCLU ENTRE RAOUL HEDEBOUW ET RAÚL CASTRO À LA HAVANE

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    Dans le cadre de sa visite de trois jours à Cuba, Didier Reynders a accepté que Raoul Hedebouw l’accompagne dans l'ombre. Pendant que le ministre des Affaires étrangères visitait La Havane en compagnie de guides assermentées et fort avenantes, Raoul Hedebouw a passé trois heures trente en tête-à-tête avec Raúl Castro.
    Une entrevue qui s’est conclu par un accord entre les deux Ra(o)ul.
    Avec son accent facilement imitable, le porte-parole du PTB a rapporté les conclusions de l’entretien.
    « Avec Raúl, pas moi, l’autre (rires), j’ai  tenu à rappeler qu’avec tous les gouvernements dans lesquels le PTB participait sans faillir depuis cinquante ans, la Belgique été le seul pays à toujours soutenir Cuba.  On a conclu ensemble un bel accord pour l’après Charles Michel qui devrait arriver fin de l’année. Eh ! ici, cela va être les vacances, on va partir se détendre tous (rires), et on va laisser le gouvernement voter en toute tranquillité, comme l'an passé, rappelez-vous, de nouvelles mesures qui vont mécontenter l’ensemble des travailleurs...  Puis, fin de l’année, ras-le-bol général, à nous le pouvoir absolu ! On est tombés d’accord sur tout ce qui sera mis en œuvre ensemble: la mainmise de l’Etat sur les soins de santé et les affaires sociales, les transports en commun et l'éducation. Mais là, rien de nouveau sous le soleil... ou la pluie (rires). Raúl, pas moi, l’autre (rires) m’a donné des idées pour le musèlement de la presse et des futurs opposants au régime hedebouwen (on ne va pas se voiler la face, il y en aura peu mais il y en aura), et le Syndicat Unique qui ne fait jamais grève. La meilleure idée des Castro ! Y’ en a pas besoin quand tout va bien, quand le peuple mange à sa faim des Tamales, fume des Havane et boit des Mojitos à volonté...

    Où je n’ai pas pu suivre Castro [Hedebouw prend son air sombre], c’est sur le développement de l’entrepreneuriat privé, indépendamment de l’Etat. Il y va fort, le frère Castro! Je lui ai dit gentiment mais fermement qu’il y avait des limites à l’ouverture au monde libéral. Puis Raúl m’a servi un cocktail cubain d'Hemingway pour détendre l'atmosphère. Je lui ai vite dit que j’appréciais le travail de ce cocktailiste réputé.  Dans la foulée, je lui ai demandé comment ça s’était passé avec ces vilains rockers sur le retour qui étaient venus donner un concert à La Havane. Les Stones, les Rolling Stones c’est comme ça qu’ils s’appellent, je ne revenais plus sur leur nom… Il m’a demandé mes goûts musicaux et j’ai cité Mireille Mathieu qu’il connaissait moins bien que Salvatore Adamo. Mais je lui ai dit que Mireille avait promis de me faire rencontrer Poutine en août. J’amènerai Didier Reynders avec moi, cette fois. Je lui dois bien ça (rires). J’ai chanté à Raúl, pas moi, l'autre (rires) Mille Colombes façon Compay Segundo, et c’est comme ça qu’on s’est quittés. Dans une belle entente entre camarades…  »

    http://www.rtl.be/info/monde/international/didier-reynders-rencontre-raoul-castro-a-cuba-video--822662.aspx

  • A CÔTÉ DU SENTIER de DANIEL SIMON (Éditions M.E.O.)

    Par Lucia SANTORO

     

    a-cc3b4tc3a9-du-sentier-de-daniel-simon.jpg?w=600Daniel SIMON a une prédilection pour les récits courts et enlevés, les poèmes en prose. L’homme écrit juste. Son style méditatif et poétique, puissant et ramassé, laisse pantelant. Exigeant, il s’emploie à esquiver la littéralité du récit, lui préfère la parabole et la poésie.

    Le titre poétique de ce nouveau recueil est tiré de l’une des dix-neuf nouvelles qui le compose. À marcher « à côté du sentier », nul ne risque de se perdre tandis que, marginal d’occasion, il a l’impression trompeuse de sortir de sa zone de confort et de partir à l’aventure. Pourtant, jamais il n’aura quitté le sentier des yeux. Certains, comme Julia, décident un beau jour d’en frayer un nouveau. L’égarement sera, peut-être, source de renaissance. Mais où diable mène-t-il ce chemin si étroit ? Quelques-uns en seront chassés et condamnés à l’errance. La révolte des Canuts n’aura plus lieu…

    Le regard de Daniel Simon est mélancolique, féroce et sans concession. Lui, qui s’est nourri des espérances de l’après-mai 68, est un observateur perspicace d’un monde en mutation et en recul social. Il se saisit de l’instant, le transforme à sa façon. Aussi, le trou laissé par une dent, prémisses du manque, lui évoque le début d’une déchéance physique et morale. La crise de 2008 lui inspire un texte fécal et d’une cruelle lucidité tandis que, au beau milieu du sentier, il y a Désiré, enfant frappé de cécité aux yeux desquels ses copains veulent pourtant exister.daniel-simon-3.jpg

    Chaque page est imprégnée du désir de prendre chair, d’être vu et reconnu, et du besoin de laisser des traces pour mieux combattre l’inanité d’une vie. Chaque texte est traversé par le sentiment illusoire de liberté tandis que l’ennui, qui rend capable du meilleur comme du pire, est prégnant et englue le lecteur. Celui-ci reconnaît également la sensation d’angoisse intrinsèquement liée à toute transition d’une civilisation qui change ou qui se meurt. Après nous, le déluge ? Un sentiment de déjà-vu résonne. On sait ce qu’il adviendra puisqu’on l’a déjà vécu…

    La lecture d’À côté du sentier est un délicieux exercice de défragmentation. En dépit de leur remarquable concision, les récits sont si féconds qu’ils invitent le lecteur avide à réfréner son désir et à morceler sa lecture. A côté du sentier est un peu comme la poussière d’étoiles : brillante, subtile et précieuse. Lisez, lisez, il en restera toujours quelque chose.

    À côté du sentier est publié aux éditions M.E.O.

    Le précédent recueil de Daniel SIMON, Ne trouves-tu pas que le temps change ?, a obtenu le prix Gauchez-Philippot en 2012.

     

    Extraits

    « Ça a commencé comme ça… Il a perdu une dent. Bêtement, en tombant. Une incisive. Un trou noir. Le reste est encore plus simple, pas suffisamment d’argent et le trou est resté. Mais il n’a plus souri. Il a d’abord porté sa main à sa bouche pour masquer le trou. Mais on ne regardait plus que ça. Alors, il a fini par retirer sa main et à parler, comme ça. On ne l’écoutait plus de la même façon. On regardait le trou et on avait peur de tomber dedans. Pourquoi ce trou n’était-il pas bouché ? On s’en doutait, on avait peur. » (in Face-à-Face)

    « Ça recommence d’une autre façon, toujours aussi sauvage, mais ça recommence toujours, d’une époque à l’autre, c’est le même scénario. On sait bien que nos gosses, vont se l’arracher le travail et ils n’en auront que des morceaux. La plupart ne travailleront pas. Des jobs, des stages, du passe-temps national. On n’a pas envie de leur dire de tout foutre en l’air aujourd’hui, parce qu’on espère encore, mais ça ne sent pas bon. » ( in Les Canuts)

    « On forme un couple un peu fragile, dans le genre « cours après moi que je t’attrape », ça fait tellement longtemps que ça dure… On a dû trouver un système qui nous convient sans décider vraiment, une façon de se jouer un air de liberté, on sait que c’est que du jeu, cette façon de se prendre au mot, de se quitter pour quelques jours, de se croire désespérés, d’être à bout de nerfs. C’est qu’un jeu facile, mais à notre âge, c’est du luxe. » (in Les Copines)

    SIMON, Daniel. A côté du sentier. [s.l.] : M.E.O., 2015. ISBN 978-2-8070-0025-4

     

    LIENS UTILES

    Lucia Santoro, bibliothécaire et écrivain public, sur le site de la Bibliothèque de la Régence à Soignies

    Le livre sur le site des Éditions M.E.O.

    Le blog de Daniel Simon auteur, éditeur

    Autobiographie rêvée, le nouveau livre de Daniel Simon paru chez Couleurs Livres

  • LE GRAND MAÎTRE DES ÉLASTIQUES

    alphabet-elastiques.jpgLe Grand Maître des Élastiques avait auparavant exercé les fonctions de Maître des Cordes. À la contrainte des formes, à la rigidité des lignes, il avait préféré la transformation des volumes, l’incurvation des droites et l’assouplissement de la ligne. Un corps enfermé dans des cordes savamment entrelacées en est entièrement prisonnier : pas moyen de remuer un doigt, un cheveu ; aucune ligne de fuite, aucun jeu n’est permis. Dans sa nouvelle discipline, le Grand Maître distendait les murs, les frontières. Plus aucun barrage ne s’opposait à ses projets. Sous son action, les cartes bientôt se déformaient, les territoires s’étendaient. Il allongeait les langues des humains, mais aussi leurs membres : bras, jambes et appendices divers. Il les faisait toucher les nuages et baigner dans des puits artésiens, des fosses abyssales. Sous son action, le monde n’était plus fait que de matière caoutchouteuse, extensible à souhait. Les marionnettes humaines se dilataient aussi bien qu’elles se rétractaient, reprenant ses dimensions originelles après un temps d’élargissement maximal. Mais il pouvait aussi très vite réduire à rien tout ce bazar. L’homme n’avait plus de mesures propres. Il pouvait aussi bien s’élargir à l’échelle du cosmos ou se rapporter aux dimensions d’un fétu de paille. Extension, relâchement. Les textes aux lettres défigurées ne signifiaient plus rien, les dessins d'art devenaient des brouillons informes. Le langage des étoiles ânonait le jargon des atomes. 

    Le Grand Maître des Elastiques étirait de même le temps aux dimensions du cosmos, comme il pouvait comprimer les durées. Tel être humain pouvait en un temps infime rallier le pays de l’enfance comme connaître l’instant de sa mort avant de renaître à l’instant présent.

    On l’aura compris, le Grand Maître des Elastiques agissait aussi bien sur les biens matériels que sur les liens mentaux. Il mettait en relation une roue de bicyclette avec une chaîne de montagnes, un pendule de Foucault avec une cloche de Bâle, un œil de perdrix avec un pied-de-biche, un neurone avec une synapse, un syntagme avec une hypostase, un fil de fer avec un fleur de lys, un halo avec un lasso, un arc de cercle avec une flèche wallonne, un polar débile avec une boule de billard, un Omar m’a tuer avec un shérif amorphe, un communiste cubain avec un Stone, une pop star ordinaire avec un Bob Dylan, un révolver à aube avec un fusil à soleil, un casse-cou avec un cor de chasse, un journal satirique avec un satyre banal, un faux plafond avec un fond de plat, une tête d’épingle avec un attache-homme-tronc, un ornithorynque sourd avec un anaconda muet, un lemniscate enjoué avec un arobase ajouré, une rein jaune avec un poumon rose, un marbre rare avec une morve mauve, un nez nu avec une langue chargée, douze paires de nonces avec un tour du monde, une anagramme avec cent mots (au moins) traduits de l’araméen avec un palindrome en caractères chinois.

    Le Grand Maître des Elastiques ne connaissait pas de limite, c’était son seul défaut.

    Un jour, lors d’un exercice d’extension gigantesque, tel qu’il  en avait pris l’habitude pour travailler la forme, il s’éleva trop haut et trop longtemps (plusieurs milliers d’années-ténèbres) dans la couche atmosphérique  et gela ses capacités cérébrales définitivement. Tout son corps s’étiola et se dispersa sur les astres environnants. On raconte que des reliquats de son ancien corps subsistent dans des musées ou des temples intergalactiques. Chacun de nous, à force, en possède, dans ses os, son sang, son génome.

    Depuis, le monde est comme assigné à résidence et chacun, ne pouvant plus jouir de ses anciens stratagèmes, vit sa vie avec les moyens physiques qui lui sont dévolus, sans plus chercher à voyager dans l’espace ni dans le temps. Tout au plus savons-nous encore étendre, en souvenir de ces temps magiques, un élastique entre nos deux doigts écartés pour d’une pichenette envoyer valser un bout de papier dur à dix mètres voire onze ou bien douze… si l’œil visé qu’on veut occire ne se trouve pas plus loin qu’un décamètre.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 35

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne pouvait qu’acquiescer, il ne trouvait rien à opposer à cette analyse, la campagne qu’il traversait maintenant, du côté de Bulawayo, au sud du Zimbabwe, là où est née Nozipo Maraire qui l’accompagnait dans cette promenade au travers des champs qui avaient même perdu le souvenir des cultures que des fermiers venus d’ailleurs y avaient fait prospérer. La brousse retrouvait son aspect sauvage et fier, les fermiers avaient été expulsés ou étaient partis avant de se faire renvoyer ou même maltraiter. Seuls quelques uns résistaient encore dans des coins perdus dans les collines. Les autochtones n’avaient pas su récupérer le savoir de ceux qu’ils renvoyaient et la nature ne produisait plus rien pour les pauvres gens qui essayaient encore de vivre dans cette brousse.

    ÉPISODE 35

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    Nozipo Maraire

    - Nozipo, ta mère avait raison, le pouvoir appartient à l’Afrique, à la jeunesse, à ceux qui ont eu la chance d’apprendre. Ils doivent enseigner, montrer l’exemple, imposer les valeurs ancestrales. Les femmes ont un rôle très important à jouer, ce sont elles qui ont élevé les enfants, qui ont souvent trouvé la nourriture quand elle était rare, qui ont gratté la terre de leurs ongles pour faire pousser quelques patates douces ou du manioc afin que la famille ne meure pas de faim. Elles connaissent mieux que les hommes la souffrance, la terre nourricière, la douleur de voir partir les enfants, …. Elles ont leur mot à dire et même des mots, des mots lourds, des mots prépondérants.

    - Merci mon ami, notre tâche est bien lourde mais nous devons la regarder en face.

    - Vous trouverez des justes pour vous encourager et vous soutenir dans votre combat contre la misère.

    - Je comprends ton message, la Rhodésie de Chenjeraï Hove et d’Yvonne Vera, n’est plus, ils ont porté le poids de la lutte contre l’envahisseur mais, maintenant, nous devons nous tourner vers l’avenir du Zimbabwe et ne pas ressasser à l’infini les mots qui nous permettaient d’évacuer nos souffrances et notre humiliation. Il faut donner un avenir à ce pays, je sais, je comprends, mais que la tâche est difficile !

    - Et peut-être encore plus que nous le croyons, mais ce n’est pas une raison pour ne pas l’affronter. Tiens, au fait, Yvonne est à Bulawayo, nous pourrions peut-être la visiter, elle pourrait nous raconter l’histoire de Phephelaphi qui, mariée à un homme plus âgé qu’elle, a, un jour, décidé de partir à la recherche de son identité pour n’être pas seulement la plus belle de la région.

    - Comme le Zimbabwe n’est pas seulement le plus beau pays d’Afrique, il doit lui aussi offrir un avenir à tous ses habitants.

    - Nous pourrions peut-être aussi demander à Chenjerai de passer nous voir, nous pourrions ainsi évoquer les temps difficiles de la ségrégation, de la lutte pour l’indépendance, mais aussi, et surtout, les temps à venir.

    - C’est une excellente idée avant que je file à Harare.

    - Tsitsi Dangbarembga ne pourra pas se joindre à nous, elle voyage beaucoup, elle est souvent en Angleterre ou ailleurs encore et c’est bien dommage car elle pourrait nous raconter la triste histoire de son amie qui voulait elle aussi faire des études et quitter la ferme dans la brousse.

    - Tu vois les femmes sont omniprésentes dans toutes les situations difficiles. Ce sont elles qui détiennent les clés de l’avenir du pays.

     

    - Bonjour !

    - Bonjour, répondit-il en faisant un geste mécanique de la main.

    C’était sa voisine qui le saluait du pas de sa porte, espérant pouvoir lui soutirer quelques mots aimables mais il était encore sur le sentier de la brousse et il n’avait pas envie d’être une fois de plus détourné de son voyage dans le sud de l’Afrique. Il hâta donc le pas, laissant sa voisine désolée et déçue de ne pas avoir pas pu récolter quelques ragots à distribuer avec une parcimonie gourmande à ses amies et rivales de papotage. Il venait encore de perdre une occasion de redorer son blason auprès de la population du quartier mais, bof, il s’en moquait un peu et même pas mal. Il était mieux au milieu de ses amis écrivains qui savaient lui raconter de biens belles histoires, vécues parfois, même si souvent elles parlaient de souffrance, de douleur, d’exploitation, de guerre, de lutte, d’humiliation et de tout ce que les hommes peuvent faire subir à leur prochain. Là était, pour lui, la vie, là était l’avenir, là était le savoir, là était l’humanité.

    Il rentra donc chez lui rapidement pour accomplir toutes les tâches quotidiennes que personne n’assumerait à sa place et que, de toute façon, il assurait sans difficulté, presque mécaniquement, sauf en ce qui concernait la cuisine où il mettait une attention à la hauteur de sa gourmandise donc il ne pouvait pas se laisser dissiper pendant cette besogne. Pour le reste, lessive et ménage notamment, il pouvait accomplir toutes ces corvées sans attention particulière et laisser divaguer son esprit au gré de ses lectures et rêveries. De toute façon, ces tâches requéraient moins d’agilité que le parcours qu’il devait emprunter entre les champs de mines abandonnés par les divers belligérants qui s’étaient étripés pendant de longues années sur tout le territoire de l’Angola.

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    Pepetela

    Pepetela qui avait été ministre de l’éducation nationale après avoir combattu courageusement au sein d’un mouvement qui avait lutté pour l’indépendance du pays, lui avait envoyé un guide pour qu’il ne s’égare pas au milieu de l’un de ces champs de mines qui faisaient encore de nombreuses victimes chaque année. Ce brave garçon était chargé de l’amener à Luanda chez José Eduardo Agualusa qui voulait l’emmener à la rencontre d’un personnage très étonnant qui lui raconterait des choses très intéressantes sur l’histoire récente du pays. Ils traversèrent de nombreuses campagnes restées stériles depuis le début des hostilités, beaucoup d’hommes étaient morts dans les combats et les familles avaient été anéanties par les rebelles ou les troupes soi-disant régulières. Désormais on ne rencontrait plus que quelques vagabonds qui essayaient de délimiter un coin de terrain non miné pour cultiver quelques plantes qui pourraient faire vivre leur famille ou ce qu’il en restait.

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    Luanda 

    La ville n’était pas plus reluisante que la campagne, partout des stigmates de la lutte endeuillaient Luanda, on aurait pu croire que la vieille sorcière qui habitait, selon la légende, sous la cité, voulait se venger de toutes les maltraitances que le peuple, et surtout les étrangers qui tiraient les ficelles de ces combats sans fin, lui avaient infligées. Elle s’ébrouait, bousculant des immeubles dans un amas de décombres, creusant des gouffres, transformant la ville en un vaste champ de ruines. Mais Pepetela et son guide connaissaient bien cette ville et les habitudes de la sorcière, ils purent donc se faufiler jusqu’à la maison d’Agualusa, pas tout à fait une maison mais un peu plus qu’une cabane tout de même. Une seule pièce avec une table bancale et des sièges fabriqués par le maître des lieux avec ce qu’il avait trouvé dans les décombres d’autres demeures. Celui-ci les accueillit courtoisement et leur souhaita la bienvenue en son palace en attente d’importantes rénovations, après que le guide de Pepetela avait fait les présentations. Le maître de séant ne les invita pas à s’asseoir, il voulait les accompagner, sur le champ, chez Félix qu’il voulait leur faire découvrir.

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    José Eduardo Agualusa

    Chemin faisant, ils rencontrèrent un homme très agité qui courait depuis le matin, disait-il, à la recherche d’un gaillard capable de saigner un cochon qu’il élevait depuis des mois et qu’il espérait transformer en côtelettes et autres morceaux pour nourrir sa famille étendue à une vaste parentèle. Ils ne pouvaient rien pour lui et le laissèrent donc à ses tribulations « cochonesques », poursuivant leur cheminement laborieux entre les ruines pour rejoindre Félix, l’albinos qui habitait avec un gecko, et qui était capable de vendre un passé à quiconque en avait besoin. Ils trouvèrent ce nègre-blanc dans sa petite cabane, pas encore une maison mais presque, construite sur les fondations de ce qui avait été réellement une maison, avec des matériaux de récupération et meublée avec les reliques du mobilier des maisons détruites alentour, un vaste bric-à -brac où tout ce qui tenait debout et était à la bonne hauteur pouvait faire office de siège. La table avait été confectionnée avec une vieille porte posée sur deux éléments de cuisine en formica et le lit n’était qu’un amoncellement de vieilles couvertures jetées dans un coin en attendant d’être étendues pour que le propriétaire des lieux puisse s’allonger et essayer de dormir. Sur l’un des chevrons qui soutenaient les tôles ondulées qui faisaient office de toit, le gecko, immobile, comme pétrifié, les observait de ses yeux ronds et vides.

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    Le guide avertit le singulier marchand que son maître, l’ancien ministre, souhaitait qu’il raconte à son honorable invité, les étranges activités qu’il menait depuis la fin des combats qui avaient laissé le pays en ruines. Sans trop se faire prier, eu égard à la référence à l’ancien ministre, Félix raconta comment il s’était progressivement spécialisé dans la reconstitution du passé de ceux qui avaient tout perdu, leur famille, leurs amis, leur maison, leur histoire et même leur passé. Il fouillait dans les documents officiels qui avaient subsisté aux nombreux incendies qui avaient embrasé la ville, dans les vieux journaux qu’il retrouvait, il interrogeait ceux qui avaient pu être des témoins, des voisins ou simplement de vagues connaissances. Et à partir de ces matériaux, il remontait un arbre généalogique plausible agrémenté de quelques faits divers qui avaient certainement affecté la vie de l’intéressé.

    Il enchaîna ensuite pour ajouter que, de fil en aiguille, il en était venu à fabriquer des passés honorables pour des personnes dont les activités, pendant les combats, n’avaient pas été exemptes de tout reproche, ou qui avaient trempé dans des combines pas très claires ou, parfois, trop claires pour le gouvernement en place. Cette activité lui permettait de vivre mais il devait travailler beaucoup pour s’assurer que le passé qu’il vendait à un nouveau riche, n’appartenait pas encore à un survivant, il fallait que le propriétaire du passé sans tache, voire honorable, soit bien décédé et qu’il n’ait pas d’héritiers susceptibles de demander après lui ou de le rechercher pour n’importe qu’elle raison.

    Il lui demanda si cette activité ne lui posait pas trop de problèmes de conscience, le marchand de passé haussa les épaules en un « bof » mimé et ajouta : " Dans ce pays, il n’y a plus rien, il faut tout reconstruire à partir des débris de ce qui existait avant. Cette table est faite avec la porte de la maison qui était à cet endroit et des morceaux de meubles qui appartenaient à la cuisine de la maison voisine, et maintenant c’est ma table, à moi, et personne ne songera jamais à le contester ; donc je fais de même, je récupère des bonnes actions en déshérence, des bons lignages, des parents sans descendance et je les affecte à des personnages bien vivants qui participeront à l’écriture de l’histoire actuelle de notre pays. Chaque civilisation se construit sur les ruines de celle qui la précédait, où est le problème ?" La démonstration était irréfutable, ils restèrent bouche bée et laissèrent leur hôte à ses activités rénovatrices.

    Il avait méticuleusement passé l’aspirateur dans tous les recoins de son salon-salle à manger et il voulait profiter de cette bouffée d’énergie soudaine pour repasser quelques uns des vêtements qui s’amoncelaient, depuis un temps certain déjà, en une pile de plus en plus vertigineuse, dans un coin de sa chambre. Un travail qui ne requérait aucune réflexion particulière et qui lui permettrait de méditer sur le sort des Angolais qu’il venait de rencontrer dans ses divagations oniriques. Il pensait au sort de ces pauvres hères qui ne pouvaient plus vivre dans leur pays et qui ne trouvaient que très difficilement un accueil dans des pays mieux nantis. Il se demandait si le père de la petite Loriane qui était recherché pour menées politiques subversives dans l’enclave de Cabinda, n’aurait pas pu s’acheter un passé tout neuf et s’installer à Luanda dans une maison dénichée par Félix. L’homme avait choisi et la petite Loriane avait subi, elle aussi, les conséquences des choix de son père, comme souvent les enfants sont les premières victimes des actes de leurs parents. Ce n’est pas le petit Matapari, du haut de ses neuf ans, qui allait dire le contraire lui qui observait les adultes dans son coin de Congo et qui avait bien du mal à comprendre pourquoi ils avaient un tel comportement.

    Ce petit Matapari, Emmanuel Dongala aurait pu l’emmener au Cameroun pour jouer avec les enfants de la rue de Patrice Nganang et, peut-être également avec la petite fille que Léonora Miano avait tirée des griffes des pervers, sadiques et autres assoiffés de pouvoir, d’argent, de chair fraîche et de tout ce qui brille. Tous ces vaniteux qui laissent croire que celui qui a est. Ces enfants auraient pu s’asseoir en rond, dans la poussière de la rue, et jouer à « quand je serai grand je serai » ou bien « quand je serai grand j’aurai ». Ils auraient pu ainsi rêver à un avenir possible, supportable et peut-être même réjouissant. Les petites filles auraient peut-être épousé des princes charmants ou simplement de beaux jeunes hommes courageux et travailleurs, les jeunes garçons seraient peut-être devenus policiers ou instituteurs ou encore hommes riches. Ils auraient certainement des voitures, des voitures qui brillent et qui pétaradent en traversant le village. Ils « feraient la France » ou même « feraient l’Europe » et reviendraient avec de l’argent plein les poches, des super fringues, une montre qui brille, un téléphone qui fait des photos-et-Internet et tout un tas de choses insignifiantes qui brillent et posent leur propriétaire.

    Mais, voilà, ça c’est pour le rêve et il faut bien que les enfants rêvent pour construire leur avenir mais leur avenir c’est la misère, la souffrance, la douleur, les privations, l’humiliation, etc…, etc…, la cohorte habituelle des épreuves qui s’est abattue sur l’Afrique depuis que l’homme blanc y a mis les pieds. Et ces jeunes, vingt ans plus tard, ne se retrouvaient pas au milieu de la rue mais sur un banc à peine plus loin, et ils racontaient ce qu’ils avaient vécu, ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient enduré, rien qui ne ressemblait à leurs rêves d’enfants, rien que des malheurs pour adultes. Et le train n’a pas fini de déverser son lot de misère, l’Afrique s’enfonce dans le chaos, ses élites s’en vont, partent, fuient, attirées par les lumières des cités qui étaient riches et ne le sont plus, découragées par l’immensité de la tâche qu’il faudrait accomplir pour remettre leur pays sur les bons rails. Mais Léonora, elle, croyait que même si la misère était immense, une petite lucarne était encore ouverte et que l’espoir pouvait en couler comme l’eau de la source. Mais, pour cela, il faudrait que l’Afrique redevienne africaine, qu’elle retrouve ses valeurs ancestrales, qu’elle échappe à la concupiscence de tous les rapaces qui s’acharnent sur elle actuellement et qu’elle rejette, elle-même, ceux qu’elle juge néfastes à son avenir.

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    Leonora Miano

    (Re)lire la chronique, Misère à Luanda, de Denis Billamboz

  • LE BEST HIER de GAËTAN FAUCER

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    Aux douze coups de minou, les chats sont grisés.

     

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    La reine niée fait peur.

     

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    La jument est à cheval sur les principes.

     

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    Même la fine mouche aime les grosses merdes.

     

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    Dans l'œuvre de Colette, il y avait beaucoup de chats pitres.

     

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    Il fait des bêtises, le lion sot.

     

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    A une certaine époque, le cynisme avait du chien.

     

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    Cette vielle panthère joue les cougars !

     

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    Dire que tous les coqs n'aiment pas la poule dance.

     

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    Un certain chat d'Iran retombait toujours sur ses pattes... en plus d'avoir le regard perçant!

     

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    Le ragout n'a pas le goût du rat !

     

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    Le boucher expose ses viandes par hordes.

     

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    Si le faucon est un oiseau, le vrai con, lui, n'en est pas un !

     

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    Marcher sur un tas de merles, même du pied gauche, ne porte pas bonheur...

     

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    Aux îles Canaries, les chats sont rois.

     

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    Le boeuf tourne le dos aux abattoirs.

     

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    Le poisson classé cas bio est labellisé.

     

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    Au restaurant, le poisson de mer a une légère note de salé.

     

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    Dire que le crapaud tombe en quenouille.

     

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    Les éléphants de mer aussi portent des cornes...

     

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    Le fermier et son cheval de trop.

     

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    Forcement, les cerfs en hardes sont féroces !

     

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    Che Guevara était des fois Che lou...

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    Pour s'amuser, le rat va au bal musqué.

     

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    Dans certains cas, le grizzli est un peu ours.

     

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    La maman éléphante couche son éléphant tôt.

     

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    L'histoire d'O n'est pas un conte de poule d'eau.

     

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    C'est très beau quand les cerfs volants prennent de l'élan...

     

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    La palourde est le plus léger des coquillages.

     

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    Souvent les grues se mélangent au panier de crabes.

     

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    Le cafard retombe toujours sur ses blattes.

     

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    Le coq galant paie un ver à sa poule.

     

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    Ce rongeur est un véritable bricoleur, il lapin tout seul !

     

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    Dire que le kiwi ne mange même pas de kiwi !

     

     

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    Le rat sourit.

     

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    Certains lieux sont en voie de disparition.

     

    Gaëtan FAUCER est l'auteur d'un recueil d'aphorismes, LE NOIR ME VA SI BIEN, paru aux Éditions NOVELAS

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    AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg"La Fille devant soi"

    de Gaëtan Faucer pièce jouée par les élèves du
    Fulmar, les 3 et 4 juin 2016 à 20h30


    Mise en scène: Gwenn Feron
    Avec Anne-Lies Van den Eynde, Elena Penalva, Enora Senofante, Eloïse Senofante, Mariam Arnous, Sarah Roblain, Florent Kehr, Mike Rasowski et Will Bens
    Création lumières et régie Hassan Ghannan 

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 34

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    A l’approche de la clinique, tout juste un dispensaire d’après ce qu’il vit plus tard, Damon devenait plus nerveux, il ne savait pas comment régler cet affrontement qui dressait ces deux excellents professionnels l’un contre l’autre. Comme souvent, le manque de travail génère l’ennui, du temps à meubler, à meubler avec des femmes, avec des femmes qu’on se dispute pour être celui qui aura les faveurs de celle qui fait rêver les mâles du secteur. C’est le retour au règne animal, l’homme chasse la femelle mais, bien souvent, la femelle choisit son compagnon. Il ne voulait surtout pas se mêler de cette rivalité, il avait accepté cette expédition car elle le conduisait dans le bush, là où il avait fort envie d’aller, et plus particulièrement en direction du nord-est, en direction du Namaqualand dans cette partie sauvage du veld où Zoë Wicomb était née et où elle l’attendait dans une ferme qui aurait pu être celle de son amie, Frieda Shenton, partie étudier en Europe et mal reçue à son retour.

    ÉPISODE 34

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    Zoé Wicomb

    Elle était installée sur la terrasse, sous un arbre qui dispensait généreusement son ombrage en espérant la protéger du mieux qu’il put de la chaleur qui régnait alors. Elle semblait l’attendre bien qu’il n’ait même pas fixé la date de son arrivée tant le voyage lui semblait, de son bureau quand il préparait son périple, aléatoire et hasardeux. Mais, finalement, le voyage n’avait pas été si compliqué qu’il l’avait craint et il avait atteint cette ferme dans les délais approximatifs qu’il s’était fixés. Elle l’accueillit avec beaucoup de chaleur et d’amitié, l’invitant à se désaltérer d’abord, à se restaurer ensuite et enfin à prendre un petit repos avant toute autre activité. Il avait une envie folle de gambader dans les hautes herbes comme le faisait régulièrement Frieda, chaque fois qu’elle revenait à la campagne, pendant les vacances scolaires. Il savait bien cependant qu’il n’avait plus l’âge de se livrer à de tels exercices et qu’il devrait se contenter de quelques promenades dans le bush avec son amie. Mais avant tout, il fallait reprendre des forces.

    Zoë l’avait accompagné à travers les herbes à éléphant qui envahissaient cette partie du bush, vers un petit vallon qui accueillait autrefois Frieda quand elle était trop en manque de son pays, elle entrait alors en communication avec la terre qu’elle considérait sienne, comme une mère qu’on ne peut partager qu’avec ceux qui la reconnaissent aussi comme telle. Elle écoutait chanter la petite source qui la berçait dans la douce quiétude qui la baignait et qui la ramenait à son enfance dans ce pays enchanteur. Il fallait être né dans ce pays pour y vivre avec une telle intensité, certes son climat pouvait être très chaud mais en général il était agréable et toujours supportable. Il fallait surtout avoir le courage de se confronter avec une nature exubérante, primaire, indomptée qui ne s’offrait qu’aux âmes puissantes. Frieda aimait cette nature altière qu’il fallait affronter comme un animal sauvage, sans crainte, les yeux dans yeux. Elle était, ainsi, devenue une véritable femme du bush que même ses études à la ville n’avaient pas ramollie. Et pourtant…

    Pourtant, elle n’était pas toujours acceptée comme telle, certains lui reprochaient son abandon de la campagne, son départ pour la ville, ses envies de carrière qu’ils interprétaient comme une forme de dédain envers le petit monde du veld. D’autres pensaient qu’elle ne serait jamais des leurs, qu’elle resterait la petite métisse qu’elle était et que la tache originelle était indélébile. Elle avait une part de sang noir qui la séparerait toujours d’eux. Zoë était assise à ses côté, un peu triste, « Tu vois dit-elle, ils n’ont pas voulu d’elle et aujourd’hui cette ferme est vide et le pays quasi désert ». « Tout cela est bien triste » ajouta-t-il. Ils reprirent leur chemin, ils voyaient une jeune fille brune, bronzée qui courait dans les herbes folles à perdre haleine et qui riait, riait, riait… image d’un temps révolu, image d’un bonheur brisé.

    Son séjour était bien trop court tant il aimait ce pays qui semblait l’avoir adopté, mais son amie devait rentrer en ville pour assurer ses activités et lui devait poursuivre son périple vers une autre partie du bush, dans l’Etat d’Orange, où Karel Schoeman l’attendait pour un de ces jours prochains que les aléas du voyage se chargeraient bien de fixer sur le calendrier. Il quittait ce petit coin du Namaqualand le cœur serré mais il avait, dans une autre poche de son coeur, une folle excitation à l’idée de retrouver un autre paysage fastueux et un ami rencontré en Suisse quelques années auparavant.

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    Karel Schoeman

    Et, désormais, il était là avec cet ami assis sur les marches d’une vieille ferme presque abandonnée où ils avaient pu, tous les deux, trouver un hébergement assez sommaire. Ils s’étaient retrouvés avec plaisir mais Karel ne débordait pas de joie, il semblait triste, des idées sombres l’agitaient.

    - Karel, quelque chose ne tourne pas rond ?

    - Je ne sais pas, il y a un drôle d’ambiance ici, il se passe des choses bizarres.

    - Tu as vu, entendu, senti des choses anormales ?

    - Oui, non, je ne sais pas bien !

    - Explique !

    - Les gens sont aimables et même gentils mais ils semblent me fuir.

    - Tu es venu ici pour une raison particulière ?

    - Bien sûr, je devais recevoir l’héritage de mes parents maintenant décédés, une vieille ferme en mauvais état, mais je n’arrive pas à savoir seulement où elle est, dans ce village mais je ne sais pas où !

    - Personne ne veut te le dire ?

    - Personne ! Tout le monde fuit la question, l’évite, l’élude, comme si elle brûlait la langue et les oreilles !

    - Tu as une idée ?

    - Les gens sont très malheureux ici, beaucoup partent, la pression sur eux est très forte, alors ils se regroupent pour faire des fêtes et se regonfler le moral ; mais j’ai l’impression que ces fêtes cachent des actions moins innocentes.

    - Quoi à ton avis ?

    - Je ne sais pas exactement mais les fermiers se sentent abandonnés, pas en sécurité, à la merci de certaines bandes d’anciens employés et ils ressassent des événements du temps passé qu’il ne faut surtout ramener à la surface.

    - La ségrégation n’est pas morte !

    - Non, il reste de nombreuses empreintes notamment dans ces campagnes éloignées des grandes villes. Les fermiers craignent d’être la cible de certains revanchards qui voudraient régler des vieux comptes.

    - Et ta maison là-dedans ?

    - Il a dû se passer, là-bas, quelque chose pendant la période trouble, quelque chose qui aurait laissé des traces, des stigmates, qu’il ne faut surtout pas voir.

    - Tu vas rester ici ?

    - Oui, je veux savoir, je veux savoir si ma famille est impliquée !

    - Bon courage !

    - Je n’ai pas l’intention d’écrire l’histoire à l’envers, ce qui a été, a été, inutile d’y revenir mais je voudrais savoir pour savoir mais aussi pour que la situation ne dégénère pas à nouveau. Les fermiers complotent, ils sont aux abois, ils se dissimulent mal. J’ai peur qu’ils dérapent dans la violence et que des drames entachent à nouveau cette région.

    - Le désespoir semble le principal habitant de cette petite bourgade ! Il faudra encore du temps avant que l’histoire locale s’écrive enfin dans la paix.

    - Quelques générations peut-être !

    Il avait rarement vu un tel désespoir, il était abattu de laisser son ami dans cette situation, il culpabilisait comme si un drame avait déjà éclaté. Il espérait vivement que le pouvoir prenne en considération ces pauvres hères isolés, perdus dans d’une population qui ne les aimait pas beaucoup et qui pouvait même, dans quelques cas isolés, devenir plutôt agressive. Mais il voulait se rassurer en pensant que la grande majorité ne voulait plus que la paix et l’égalité.

    La paix ils l’avaient eue, eux les métisses afro-asiatiques, mais l’égalité ils pouvaient toujours attendre pour que les nouvelles lois égalitaires soient transposées dans les mentalités. C’était l’avis d’Achmat Dangor, un métisse lui-même, qui avait subi toutes les humiliations que les non blancs avaient dû supporter avant la fin de l’apartheid, il avait même été banni pendant de longues années. Et ils étaient là, tous les deux, assis à la terrasse d’un café de Joburg, comme disait son ami pour évoquer la ville de Johannesburg, profitant des nouvelles libertés acquises depuis la fin de la ségrégation mais se désolant que, malgré leurs activités souvent commerciales et lucratives, ils soient régulièrement humiliés, rabaissés, privés de droits élémentaires. Certes, l’argent leur apportait certaines satisfactions mais il devait régulièrement faire face à la morve de ceux qui avaient le plus profité du régime racial, et qui prenait un réel plaisir à les rabaisser en leur refusant une affaire, la main d’une fille, un délai, un report de dette, un prêt, une facilité quelconque, … ils n’avaient pas droit à ce que ces blancs considéraient comme leur domaine protégé, leur chasse gardée. Il faudrait encore bien des générations avant qu’une société multiraciale et égalitaire s’instaure définitivement à la pointe de l’Afrique.

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    Achmat Dangor

    Ils discoururent encore longuement de tous les malheurs, infamies et humiliations que les asiatiques et les métisses avaient dû supporter, peut-être à un autre degré que les noirs, mais tout de même suffisamment pour faire d’eux une catégorie humaine inférieure à celle des blancs et les tenir hors de la caste des êtres qui se prétendaient supérieurs. Il profita de cette conversation pour lui demander des nouvelles des expériences tentées par Bessie Head, une autre métisse, qui avait choisi, elle, de s’exiler dans ce pays qui n’était pas encore le Botswana et qui n’était alors que le Bechuanaland, un vaste territoire sous contrôle britannique. Il n’eut pas le temps de comprendre la réponse de son ami, son téléphone sonnait dans poche et, mécaniquement, il l’extirpa :

    - Allo, Monsieur…. (une voix manifestement étrangère qu’on aurait dite contrainte pour essayer d’oublier son accent vernaculaire, identifiait clairement une de ces nombreuses plateformes téléphoniques qui passaient leur temps à importuner des braves gens pour leur vendre n’importe quel produit ou service dont tout le monde pouvait se passer sans aucun problème.)

    - Oui !

    - Allo, Monsieur vous êtes bien retraité et vous habitez bien dans une maison individuelle ?

    - Mais, cher Monsieur, cela ne vous regarde en rien, je ne vous ai pas demandé si vous aviez moins de trente ans et si vous habitiez toujours chez vos parents !

    - Mais Monsieur…

    - Maintenant la plaisanterie a assez duré et vous direz à vos employeurs de vous procurer des messages plus corrects, on ne s’invite pas comme ça chez les gens pour leur poser des questions indiscrètes ! Bonsoir Monsieur ! (et il raccrocha rageusement).

    Il s’était encore laissé surprendre par un de ces cons qui passaient leur temps à lui pourrir la vie, ses siestes, ses rêves, ses évasions et son voyage au Botswana avec Bessie Head. Il était en colère, il ne supportait plus ces importuns qui venaient troubler sa paisible vie de retraité et qui tentaient, pas très correctement de plus, d’extorquer quelques sous à des gens soi-disant moins démunis et souvent plus faciles à apitoyer. On avait essayé de lui vendre les pires choses, des fenêtres tous les trois jours comme s’il en changeait toutes les semaines, toutes sortes de prestations téléphoniques auxquelles il ne comprenait rien, de l’énergie (en boîte ?), du vin qu’il devait être impossible de vendre après dégustation et même récemment des obsèques organisées comme un défilé du quatorze juillet. Il avait à peine ri, il était choqué, il fallait avoir un esprit mercantile particulièrement développé pour oser dire à une personne, plus près de sa fin que de son épanouissement, qu’il fallait qu’elle songe à choisir entre le chêne et le sapin pour ne pas laisser ce cruel dilemme à ses héritiers. Il avait purement et simplement raccroché, trop soufflé pour proférer la moindre réaction. S’exclamant pour lui seul : « les cons ! »

    Décidément ce monde était déjà bien pourri, il y avait déjà pas mal de véreux dans le fruit. Il avait perdu le contact avec le Botswana, il se prépara donc une tasse de thé pour évacuer les dernières brumes de sa sieste africaine et profiter des premiers rayons de soleil printaniers pour se dégourdir les jambes avec une petite balade dans la campagne avoisinante. Il prit donc le sentier qui courait le long de la colline et dominait le paysage, un paysage qui revenait à la campagne originelle, où les cultures avaient été abandonnées, une belle victoire pour la nature sauvage mais certainement un problème majeur pour les pauvres populations qui vivaient encore là.

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    J. Nozipo Maraire

    - Nozipo, la nature a retrouvé sa parure originelle.

    - Oui, hélas !

    - Pourquoi, hélas ?

    - Parce qu’ici, avant, il y avait de belles cultures et des gens pour planter, semer, entretenir, récolter, …, et maintenant ces campagnes sont en friche, elles ne donnent plus rien, les habitants partent et ceux qui restent ont faim.

    - Tu sembles bien pessimiste !

    - Et encore plus que tu le crois !

    - A ce point !

    - Oh oui ! J’aurais dû mieux écouter ma mère, quand je suis partie aux Etats-Unis pour faire mes études, elle m’a écrit une longue lettre pour me dire tout ce qu’elle n’avait pas pu, ou su, me dire avant et je n’ai pas écouté avec suffisamment d’attention le message qu’elle m’adressait. Et, aujourd’hui, inutile de relire ce qu’elle écrivait, j’ai ce message, là, inscrit sous mes yeux tous les jours depuis que je suis revenue au pays pour voir comment il allait réellement.

    - Et ce message ne comporte pas beaucoup d’espoir ?

    - Bien peu. Ma mère m’a raconté mon peuple, son histoire, la vie difficile dans la brousse, l’esclavage, nos traditions, … tout ça, je le garde dans mon cœur, dans mon sang, dans mes tripes, … à jamais. Mais elle nous a dit aussi que l’indépendance a été un dur combat, un combat que nous n’avons pas su transformer en victoire. Nous avons copié les blancs, nous les avons singés, mais nous n’avons pas su retrouver notre africanité et imposer nos valeurs et notre culture. Nous nous sommes contentés de la vengeance et des règlements de compte en bradant les plus beaux fruits de notre pays aux nouveaux colons, ceux qui ne s’intéressent qu’aux richesses qu’ils accaparent prestement, en passant.

    - Le pouvoir a failli ?

    - Pas que le pouvoir, nous tous avons failli, ma mère m’avait pourtant bien dit que, nous les élites, nous avions un devoir envers notre pays et nous ne l’avons pas écoutée comme nous n’avons pas entendu tous les sages de ce pays. Nous avons laissé les responsabilités aux ambitieux, aux assoiffés de pouvoir et d’argent qui ont remplacé les colons sans apporter un iota de plus ; au contraire, ils étaient assez médiocres pour se mettre au service de tous les trafiquants qui arpentent l’Afrique dans tous les sens pour accaparer ses richesses.

    Il ne pouvait qu’acquiescer, il ne trouvait rien à opposer à cette analyse, la campagne qu’il traversait maintenant, du côté de Bulawayo, au sud du Zimbabwe, là où est née Nozipo Maraire qui l’accompagnait dans cette promenade au travers des champs qui avaient même perdu le souvenir des cultures que des fermiers venus d’ailleurs y avaient fait prospérer. La brousse retrouvait son aspect sauvage et fier, les fermiers avaient été expulsés ou étaient partis avant de se faire renvoyer ou même maltraiter. Seuls quelques uns résistaient encore dans des coins perdus dans les collines. Les autochtones n’avaient pas su récupérer le savoir de ceux qu’ils renvoyaient et la nature ne produisait plus rien pour les pauvres gens qui essayaient encore de vivre dans cette brousse.

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    À suivre...