LES BELLES PHRASES

  • LE GARDEUR DE FICTIONS

    screen480x480.jpegDans ce régime pratiquant la diète conteuse, le rationnement fictif voire le jeûne onirique, il ne fallait pas (se) raconter d’histoires ! Et si le besoin, conditionné par des siècles de tradition de palabres, était trop pressant, un lieu était dévolu où on pouvait déposer ses fables et récits. Pour lutter profitablement contre l’appétit incontrôlé de fiction, sous la réglementation expresse d’un médecin des âmes du peuple, autrement dit du pouvoir, de la chimère à dose homéopathique (parfois sous forme de sentences lapidaires) étaient administrée dans le seul souci d’une guérison complète et rapide.

    Un homme absolument dénué d’imagination, strict serviteur du matérialisme en vigueur, en était le gardeur, le vigile complaisant comme le scrupuleux boutiquier. Il consignait  avec le zèle d’un classeur les mille et une relations qui lui étaient données comme l’eût fait un magasinier d’armes à feu ou un détaillant d’articles de pêche. Chaque récit possédait son genre particulier, son numéro d'ordre, sa place dans le grand fichier des récits qu’il tenait à jour avec la précision d’un horloger suisse.

    Après quinze ans de garde, notre homme qui n’avait jamais émis une seule pensée fantaisiste, qui ne se souvenait d’aucun rêve, se mit à songer éveillé, à délirer en plein jour, qui plus est, sur le lieu de son travail obligatoire et sous payé. Il prit peur, s’amenda, alla jusqu’à penser remettre sa démission au motif d’une extrême fatigue voire son cas à la grossière justice de son pays.

    Il n’en fit rien finalement; chaque histoire qu’il se narrait prit place dans son catalogue au même titre que les rares pensées apocryphes que des années de redressement avaient limité à la portion congrue, émanant d’esprits fantasques qui s’en délestaient avant de subir leur peine funeste.

    Mais ses inventions prirent une telle ampleur qu’elles excédèrent les lieux qui leur étaient assignés et qu’il finit par les dispenser dans toutes les boîtes mails des citoyens, sorte de samizdat numérique et journalier. Les récipiendiaires les enregistrèrent, d’abord horrifiés par ces déballages verbaux faits d’insanités spirituelles, de divagations iconoclastes, puis peu à peu reprirent goût à la fiction singulière, au grand roman, au récit épique, à la poésie, toutes choses dont le régime ne voulait plus entendre parler, voir circuler sous forme de volumes dûment imprimés.
    Un grand élan national se porta vers la fiction, un besoin d’imaginaire innerva à nouveau la population entière.  

    Mises de la sorte à l'épreuve, face à l'intensité du soulèvement, les plus hautes autorités du pays ne pouvaient plus faire machine arrrière...

    Tergiversant entre une condamnation à mort exemplaire pour le traître ou une reconnaissance triomphale de son activité subversive, somme toute en accord avec l’aspiration des masses au rêve, à l’utopie, les plus hautes autorités optèrent, après maints débats internes, pour cette dernière solution et instituèrent, en grandes pompes comme il se doit, l’ancien gardeur de fictions GRAND ET UNIQUE DISPENSATEUR DE FICTIONS DU PEUPLE ÉCLAIRÉ.

  • LA MODIFICATION

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    Travail littéraire de rentrée

     
    1°) Chercher l'erreur. Consolidez-la par un exemple.

    2°) Trouvez dans le texte de la ministre les mots marquant la condescendance, plus que la condoléance, et relevant du mode communicationnel et compassionnel. Illustrez chacun de vos propos d'un exemple, argumentez.

    3°) Jugez dans la deuxième phrase de l'hommagiste de la pertinence des termes semblait et sans doute qui laissent à penser que l'écrivain préférait le plaisir du partage à l'appétit de découvertes et d'expériences. Pensez-vous de même que l'artiste doit privilégier le partage, l'altruisme au repli sur soi du travail de création? Citez trois dangers qui menacent l'artiste égoïste, coupé du monde, du sens du partage, de l'empathie pour les démunis, du souci de faire profiter ses contemporains de ses acquis et compétences...

    4°) Voici d'autres ouvrages de Michel Butor pour approfondir votre connaissance de son oeuvre: Massage de Pilan, L'emploi du vent, 50 nuances de Degrés, AutoMobile...

    5°) Soulignez en quoi la ministre et tout le gouvernement se fichent comme de leur première lecture de l'oeuvre de Michel Butor.

     

    Lire par ailleurs l'excellent papier de Johan Faerber sur MICHEL BUTOR, Voyageur du Nouveau Roman, sur le site de la foisonnante revue DIAKRITIK

     

  • MOBILE: MICHEL BUTOR en AMÉRIQUE

    3126944504_07f39a2dbc_z.jpg?zz=1Dans Mobile paru en 1962, après un premier séjour de sept mois de l’auteur aux Etats Unis,  Michel Butor entreprend de radiographier le milieu, au sens d’espace, dans lequel naissent les choses et prennent du sens. Il ne raconte pas de souvenirs de voyage et il choisit, dit-il au micro de Pierre Dumayet, « comme forme fondamentale de ce texte non pas la phrase ou le récit mais la nomenclature, la liste parce qu’une phrase, c’est une structure fermée (…) tandis qu’une liste, c’est quelque chose d’ouvert. »

    C’est la vogue des catalogues publiés par les « grands magasins par correspondance ». On y trouve à part quasi égale des caractères romains et des caractères italiques. « Les textes en caractères romains étendent sur l’ensemble des Etats Unis une sorte de réseau et c’est à l’intérieur des mailles de ce réseau que les caractères en italiques vont apporter leurs illustrations. »

    « Les mots imprimés en capitale sont tous des noms de villes. »

    Et de constater qu’un des aspects les plus frappants de ce pays est l’homonymie, autrement dit le même mot désigne des quantités de choses très différentes. Particulièrement pour les villes, ce qui modifie pour Butor les relations entre les mots et les choses. Les villes y ont fréquemment le même nom. Ce qui lui permet une lecture transversale du territoire. Pour concevoir son bouquin, Butor prend la suite des états dans l’ordre alphabétique, puis il cherche de chaque état à l’état suivant quels sont les lieux homonymes. De plus, à l’intérieur de chaque état, ces noms de lieux renvoient à  d’autres états et constituent chaque état comme « un foyer de rayonnement ».

    Marion

    Dans Psychose, le roman original de Bloch, l’héroïne s’appelle Mary mais comme c’était le nom le plus employé en Californie au moment du tournage du film d'Hitchcock, dans lequel les spectatrices auraient pu s’identifier, on préconise au réalisateur de choisir un autre prénom. D’où l’emploi de Marion en place de Mary.

    Dans Mobile, on trouve plusieurs fois l’occurrence Marion qui est donc un nom souvent employé pour désigner notamment des lieux aux Etats-Unis.4987523_7_c165_michel-butor-le-9-mars-2011-a-paris_442f0f08c704081b65bf19541be5d7e5.jpg

    On trouve MARION dans le premier état traversé par le livre. Il sert de tampon entre la CAROLINE DU NORD et la CAROLINE DU SUD après avoir signalé qu’il existe aussi en VIRGINIE

    On retrouve MARION en IOWA, dans le comté de Linn qui renvoie à MARION dans l’ILLINOIS et dans l’INDIANA et dans l’Etat de la Violette.
    MARION revient dans l’état du KANSAS où on le signale aussi à Waupaca, dans le WISCONSIN et dans l’INDIANA

    Là on lit Elle rêve qu’elle se promène seule dans la nuit noire.

    Avant de signaler MARION dans le Kentucky. Sous la mention MARION, on lit des Notes sur l’Etat de Virginie de Thomas Jefferson.

    On n’est pas à la moitié du livre et puis on ne trouve plus trace de MARION.

    Les voitures de Mobile 

    Mais de nombreuses voitures sont référencées avec une identification de leur propriétaire et qualifiée d’une couleur de fruit ainsi que la vitesse autorisée en miles et d’autres variantes plus anecdotiques, dans un des séries qui efface la réalité des choses. Relevons ici seulement les véhicules conduits par des femmes.

    Il faut attendre l’état de l’ILLINOIS pour découvrir des véhicules conduits par des femmes

    Une énorme Plymouth grise conduite par une vieille Blanche très jaune en robe cassis à pois cerise avec un chapeau à fleurs chocolat (65 miles)

    Une énorme Lincoln jaune rutilante, conduite par une grosse vieille Blanche à robe mangue avec un chapeau à fleurs pistache (60 miles)

    Une Kaiser ananas rutilante, conduite par une jeune Noire presque blanche en robe cerise à pois café (65 miles). 

    Une Chevrolet pistache conduite par une vieille Blanche très brune en robe orange (70 miles)

    Notons que les couleurs sont associées, signale Butor, au mot noir.

    On n’en rencontre plus avant la PENNSYLVANIE

    Une énorme vielle Dooge rouge conduite par une jeune Noire très noire, qui dépasse largement la vitesse autorisée

    A cette occasion on rencontre Marion (en minuscules) comme chef lieu de Grant

    Au TEXAS : une Buik orange conduite par une jeune Blanche très brune en robe mirabelle à pois fraise avec un chapeau à fleurs citron…

    Mobile crée une rupture dans son oeuvre. Si, le Nouveau Roman auquel on a identifié Butor prenait déjà ses distances avec le roman traditionnel et questionnaient les rapports de durée et de distance, malmenant l'idée commune de personnage, ce livre entre essai et poésie questionnant la typographie, l'espace réel et représentatif  (la carte et le territoire), le génie à l'épreuve dans le lieu, signera l'arrêt de son activité romanesque. 

    E.A. 


    Michel Butor pour Mobile (en mars 1962) au micro de Pierre Dumayet

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  • ÉPILOGUE de LOUIS ARAGON chanté par JEAN FERRAT

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    La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
    Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est fermée
    Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
    Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu'on n'en peut plus baisser la herse

    Quand j'étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
    Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
    Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
    Et ce qu'il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
    Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
    Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
    Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le pli des habitudes

    Bien sûr bien sûr vous me direz que c'est toujours comme cela mais justement
    Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage
    Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
    Est - ce qu'on peut avoir le droit au désespoir le droit de s'arrêter un moment

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois rien
    Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable
    Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'épouvantables
    Car il n'est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien

    Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
    Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont montés
    Arracher le drapeau de servitude à l'Acropole et qu'on les a jetés
    Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant 
    En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline
    Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines
    Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l'ensemble des chants

    Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise
    Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
    Du moment que jusqu'au bout de lui même le chanteur a fait ce qu'il a pu
    Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypothèse

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    extrait de Les Poètes (1960) Musique de Jean Ferrat


  • CROISIÈRES AMÈRES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En cette période estivale où de nombreux lecteurs de ce blog s’offrent une petite croisière dans des mers clémentes et accueillantes, j’ai eu une petite pensée pour ceux qui ont connu la mer dans d’autres circonstances et dans d’autres conditions, la mer qui se déchaîne, gèle, se démonte, agressant les bateaux et terrorisant les hommes… J’ai lu au printemps dernier ces deux ouvrages déjà anciens, quelque peu oubliés, et j’ai pensé qu’ils méritaient d’être mieux connus des lecteurs actuels, je vous propose donc de les découvrir à travers lire les deux chroniques ci-dessous avant, peut-être, de plonger dans les flots tourmentés de ces romans.

     

    LesEffroisDeLaGlaceEtDesTenebresChristophRansmayr.jpgLES EFFROIS DE LA GLACE ET DES TÉNÈBRES

    Christoph RANSMAYR (1954 - ….)

     

    Brrr !!!! Je suis enfin sorti, congelé et terrifié, de l’enfer glacé du Grand Nord et de ce roman où, son auteur, selon une note liminaire, « raconte deux histoires à la fois parallèles et imbriquées, encadrées l’une dans l’autre et constamment reliées par le biais d’un narrateur omniprésent... D’une part, le voyage en 1981 de Joseph Mazzini, personnage fictif vers le cercle polaire arctique et, d’autre part, l’épopée de l’expédition Payer-Weyprecht » qui resta bloquée deux ans an nord de la Nouvelle-Zemble et découvrit en août 1873 la Terre François-Joseph à plus de 79° de latitude nord.

    Ce roman est presque un récit d’expédition, il propose de nombreux textes documentaires évoquant le contexte et l’expédition, il cite notamment de larges extraits des écrits des acteurs mêmes de l’aventure notamment Payer, Commandant de l’expédition sur terre, et Weyprecht, Commandant de l’expédition sur mer, mais aussi de Haller, premier chasseur, et de certains autres membres de l’équipage. Le texte est en majeure partie consacré à la tragique épopée des marins de l’Admiral Tegetthoff qui s’aventurèrent vers des latitudes où personne n’était encore allé, dans des conditions qui peuvent apparaître au-delà de l’extrême. Le voyage de Mazzini occupe relativement peu de place dans le roman et n’est là, à mon sens, que pour apporter une couleur romanesque au texte sans rien ajouter au récit du voyage des aventuriers. Le lecteur s’attache inéluctablement au sort de ces pauvres bougres perdus au milieu de l’immensité la plus hostile avec des moyens techniques encore bien sommaires, frissonne avec eux, souffre avec eux, gèle avec eux, dépérit avec eux, tombe malade, subit la nature dans toute sa furie.

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    Christoph Ransmayr

    Ce texte écrit tout à la gloire de cette expédition austro-hongroise qui reçut un triomphe à son retour mais qui fut bien vite oubliée, certains lui contestant même l’existence des terres découvertes, met en évidence la folie de celui qui conduisit ses troupes au-delà des limites de l’humanité. Mais ceci semble être le propre de tous les grands découvreurs qui moururent en chemin ou découvrirent de nouvelles terres, de nouvelles routes, de nouveaux passages ou encore gravirent des sommets jusque là inaccessibles.

    C’est plus un livre d’aventure qu’un roman même si l’expédition solitaire de Mazzini apporte une touche fictive à ce récit très pragmatique. L’auteur liste même les passagers à bord du bateau, chiens y compris, dresse la biographie des principaux membres à bord, recense les diverses expéditions qui ont essayé de forcer le passage de l’est ou de l’ouest pour rejoindre l’Atlantique et le Pacifique. La note fictive est apportée pour mesurer ce qui fut à l’aune de ce qui aurait pu être. « Ce récit est un procès du passé, un examen attentif, une pesée, une supposition, un jeu avec les possibilités de la réalité. Car la grandeur et le tragique, de même que le ridicule de ce qui s’est passé se mesure à ce qui aurait pu se passer ».

    J’aurais aimé que ce texte souffle un peu plus fort le vent de l’aventure, de l’épopée, on sent bien la météo qui se déchaîne mais le ton reste, à mon avis, trop documentaire, le tourbillon glace, terrorise mais n’emporte pas. Ransmayr reste sur le plan pratique, cherche l’intérêt que peuvent avoir de telles expéditions, s’interroge sur leur sens et leur coût en souffrance et en vies humaines. « Il est temps de rompre avec de telles traditions et d’emprunter d’autres voies scientifiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Car on ne saurait servir la recherche et le progrès en provoquant sans cesse de nouvelles pertes en hommes et en matériel ». Et pourtant, il faut toujours un grain de folie, parfois même un gros grain, pour que le monde bouge, avance, regarde derrière les portes, derrière les montagnes, au-delà des mers et des glaces et que les pionniers emmènent l’humanité vers son avenir.

     

    9782844859617_1_75.jpgLE BATEAU-USINE

    Kobayashi TAKIJI (1903 – 1933)

     

    « C’est parti ! En route pour l’enfer ! » Dès la première phrase de ce roman Takiji annonce la couleur, on sait immédiatement où va nous emmener le Hakkô-maru, navire-usine qui quitte le port de Hakodate, un port de l’île de Hokkaido, à la pêche aux crabes dans la Mer d’Okhotsk en défiant les Russes encore ennemis privilégiés du Japon après la guerre russo-japonaise. La vie à bord de ses bateaux est encore pire que dans les mines décrites par Zola. Ces bateaux ne sont pas considérés comme des navires et échappent donc aux lois régissant la vie à bord et tout autant à celles réglementant le travail dans les usines, c’est un véritable espace de non-droit où même le capitaine n’est pas maître à bord, il doit subir le pouvoir de l’intendant représentant de l’armateur et véritable patron à bord après l’empereur. Le Hakkô-maru affronte des tempêtes et des grains que Takiji décrit aussi brillamment que Joseph Conrad quand il dépeint un Typhon en Mer de Chine ou que Francisco Coloane quand il nous entraîne Dans le sillage de la baleine dans les mer du sud. Les bateaux-usines japonais sont des rafiots déglingués, vieux navires hôpitaux ou transports de troupes mis au rebut après la guerre russo-japonaise et transformés, au moindre coût, en navires-usines pour le plus grand profit des capitalistes qui arment ces navires pour la très lucrative pêche aux crabes sans aucune considération pour la vie des très nombreuses personnes employées à bord pour la conduite du navire, la pêche et la fabrication des conserves.

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    Kobayashi Takiji

    Ce livre écrit par Takiji en 1929, fut immédiatement interdit et son auteur recherché par la police dans le cadre de la lutte contre les mouvements de gauche fleurissant à cette époque au Japon. Takiji fut donc contraint de se réfugier dans la clandestinité pendant deux ans, il fut finalement arrêté par la police et mourut sous la torture en 1933. La publication, en 2008, dans la presse d’un échange entre deux éminentes figures de la gauche japonaise, évoquant ce livre dans leur propos, provoqua un véritable raz-de-marée littéraire. Ce texte devint alors un classique de la littérature prolétarienne japonaise et fut édité dans de nombreuses langues. Il reste aujourd’hui un ouvrage de référence pour étudier la lutte prolétarienne contre le capitalisme galopant.

    Ce livre a une réelle dimension littéraire, il n’est pas abusif de comparer certains passages, certaines scènes concernant la vie en mer, notamment quand celle-ci est mauvaise, à des textes de Conrad ou de Coloane mais il faut bien admettre que Takiji a écrit ce roman pour démontrer l’emprise du patronat capitaliste sur le sous-prolétariat constituant la main d’œuvre à bord de ses navires et la possibilité pour celui-ci de renverser les rôles en se soulevant, à l’unisson, contre les profiteurs l’exploitant. Il a situé ce manifeste, ce manuel de révolte, sur un navire pour disposer d’un monde clos où les deux forces en présence pouvaient s’affronter sans intervention extérieure, même si un destroyer se mêle un peu de l’affaire. Ce livre servit donc très souvent de manuel de propagande pour le parti communiste auquel appartenait Takiji sans que cela retire quoi que ce soit à sa qualité littéraire.

    Le livre sur le site des Éditions Allia

  • LES ÉCRIVAINS N'EXISTENT PAS de LUC BABA

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    13892325_1159135314144138_5943191125363382417_n.jpg?oh=f979e02eadc1fd25af007ffc811ca306&oe=5817D337L'écrivain malheureux

    Etrange titre que celui-ci, suffisamment intriguant pour y prêter quelque attention et se poser quelques questions...

    Lui est écrivain, il vit à Liège avec Martine, dépend d'elle financièrement, puisqu'il ne sait rien faire d'autre : écrire. Mais jusque là rien n'est probant, puisque c'est Martine qui paie le loyer et remplit le frigo, au grand dam de ses parents qui n'aiment pas le parasite.

    "Je suis "auteur".
    Personne, à tout prendre... Eluard était comptable, Jarry marchand de tissus, Laforgue banquier. Verlaine fut militaire. 
    Pas de sot métier, vraiment ? Je me ferais bien passer pour quelqu'un aux yeux de tout le monde, parfois, militaire ou banquier, de passage là par hasard, entre deux ports, perdu, comme tant d'autres, avec l'avantage de le savoir."

    La vie s'écoule paisiblement, et puis un jour, il croise un de ses voisins qui chute dans l'escalier. Il dépose son manteau sur lui,mais l'homme a succombé. Il le récupère, le pose sur ses épaules et sent comme une drôle d'impression, un grand froid l'envahit, la mort qui plane ?
    Ce triste événement a des répercussions insoupçonnables. Certes, chez Martine, c'est confortable, mais ils arrivent au bout de leur histoire. Il prend la mesure de sa triste vie, il s'ennuie, les pages du cahier se noircissent peu. Sans inspiration, las de son existence, il souhaite secrètement partir et finit par le faire, aidé de Martine qui ne le retient pas.

    D'autres cieux, d'autres lieux, il se rend à Ostende qui lui évoque son enfance. Ostende toute grise et triste. La mer ? Il ne lui trouve aucun charme. Il loge dans un hôtel propret mais très modeste, et n'a presque plus le sou. Il se remet en question, prend la plume, écrit douloureusement.

    "Il faut dire que la nuit me verse de la folie à l'intérieur du corps. J'écris, et je sens que les mots sont des parasites plus ou moins accrochés aux parois de mon crâne. J'ai beau faire, ils me peuplent, avec leurs dents qui me mordillent la raison et le fond du regard. Ils me peuplent, et ils se reproduisent. On ne s'en débarrasse jamais."

    Alors il part faire un tour, pour se vider la tête, voir autre chose, regarder les bateaux, rencontrer quelqu'un.
    Pour le coup, il croise Maud, une femme vieillissante un peu paumée, par laquelle il se fait appeler Bob. Un pansement bienvenu.

    Ce livre traite du désamour, de la rupture, aussi de la perte de soi, de la confiance en soi, de l'incertitude.
    Bob déambule tel un zombie dans une ville qu'il sent hostile, les souvenirs qui l'y rattachent ne suffisent plus.

    "A la tombée du jour, le brouillard s'est vissé au port. Le phare tournait de l'oeil, toutes les lampes, les enseignes et les fenêtres allumées laissaient une poussière fine, comme de la craie de couleur, et la cathédrale refroidissait l'âme, avec ses tours grignotées, son air de vaisseau fantôme, sa rosace orangée."

    Cette introspection le rend mélancolique, sa plume se pose quelques fois, mais l'exercice est difficile. Il souffre, devient amer et se sent inutile. pourtant, les épreuves de la vie aideraient à grandir, mais le jeune homme est désabusé, tiraillé par la vie qui ne lui offre pas ce qu'il souhaite, ne pouvant vivre de son art, attiré par une fin précipitée. 
    Beaucoup de poésie dans ces pages, l'écriture de Luc Baba est plaisante, une succession d'images, d'émotions, de sensations diverses qu'il donne en partage au lecteur.

    Le livre sur le site des Éditions Luce Wilquin

    Le blog de Luc Baba

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  • LA PIRE RENTRÉE LITTÉRAIRE

    trad.pngAvant de tirer une balle de gros calibre dans sa pile de manuscrits de l’année, cet auteur – qui n’avait plus publié depuis un an -  avertit par un mail adressé à tous les éditeurs de sa région du geste qu’il allait commettre le 31 août à 24 heures.

    Jusqu’à ce moment, il consulta sans répit sa boîte mail en guettant une réponse qui sauverait de l’horrible disparition un voire l’entièreté de ses manuscrits.

    À l’heure dite, n’ayant enregistré aucune réaction des éditeurs (au taquet en cette période fébrile), il mit fin à tous ses manuscrits et connut la pire rentrée littéraire de sa vie d’écrivain.

     

  • L'ÉPHEMÈRE CAPTURE de JEAN-LOUIS RAMBOUR & PIERRE TRÉFOIS (préface de BERNARD NOËL)

    l-ephemere-capture-de-jean-louis-rambour-et-pierre-trefois.jpgDes mots et des images

    Rarement on aura vécu une telle osmose entre le lisible et le visible dans un ouvrage comme celui-ci qui confronte 12 poèmes à 12 dessins, sollicite l’éveil du regard-lecteur comme jamais et fait circuler du sens entre eux, ce que montre Bernard Noël dans sa remarquable préface.

    « L’originalité de ce livre et sa force sont dues au fait que Jean-Louis Rambour et Pierre Tréfois, au lieu de poser côte à côte des mots et des images, ont fait de leur rapprochement une proximité révélatrice. »trefois.jpg

    On ne peut dire, en effet, si les textes ont été écrits à partir des dessins ou l’inverse, et on regarde ces pages en vis-à-vis de mots et de lignes, de signes pour tout dire, d’une manière globale, tout en passant du texte au dessin et réciproquement.

    "Il est capital, dans ce livre, que chaque poème de Jean-Louis Rambour voisine avec un dessin de Pierre Tréfois dont le tressage graphique et coloré anime sans cesse l'espace."

    Les dessins de Pierre Tréfois sont à la fois des entreprises d’effacement et des révélateurs de lumière, des trouées de couleurs. Ils créent des trous noirs, des cratères aussi bien que des cicatrices, des lignes de fracture, des lieux de jointure de lèvres, de plaques sensibles où le plaisir retiendrait et délivrerait ses substances. Des dessins faisant tantôt penser à une hydrographie des veines, tantôt à des effiloches de soie folle.220px-Jean-Louis_Rambour_en_2007.jpg

    La ligne, dans les traitements que lui appliquent Tréfois, masque autant qu’elle révèle.

    Le noir et blanc, la vie et la mort, la figure du cercle sanguin et de la blessure sont autant de motifs innervant les textes de Jean-Louis Rambour qui nous font (re)bondir de Carlo Bergonzi aux barbelés de la Kolyma, du gui des pommiers à cidre aux tunnels du métro Barbès, des œillets de la reine des Belges au bandonéon de Bouglione, aux matières du Vésuve à la laque blanche d’un lac de Finlande mais, il va sans dire, dans des transitions subtiles à l’intérieur d’un même poème ou d’un poème à l’autre.  

    L’épigraphe de Daniel Bensaïd peut aussi aider à entrer dans ce livre où l’infiniment grand côtoie l’infiniment petit, le « dérisoire » voisine avec l’existentiel, la parodie avec la rébellion, où l’éphémère capture l’éternité.  

    Un recueil qui propose une aventure poétique et sensorielle intense et émerveillée, qui s’appuie sur la surface pour creuser le sens, qui use de toutes les potentialités imagières de la ligne et du caractère métaphorique des mots.

    On a pris l’habitude aux soirs des journées chaudes

    De garder à l’iris l’ensemble des lumières

    À nous d’en tirer le meilleur usage pour éclairer nos intérieurs.   

    Le livre est dédié à la mémoire de François Rambour, jeune homme salamandre.

    Éric Allard

     

    L'ouvrage est paru aux belles éditions Éranthis.

    Dans la même collection, était paru l'an passé Rouge résiduel par André Doms et Pierre Tréfois et une postface de Jean-Louis Rambour.

    Jean-Louis Rambour et Pierre Tréfois avaient déjà écrit un autre ouvrage ensemble en 2011, La vie crue, aux éditions Corps Puce.

  • Les dossiers de REMUE-MÉNINGES (II): ANDRÉ BLAVIER, L'INQUALIFIABLE

    Dans le numéro 21 de la revue REMUE-MENINGES de 1998, j'avais consacré un dossier à Andre BLAVIER, sous titré L'Inqualifiable, avec notamment une interview réalisée par téléphone - fixe, il va sans dire - de l'écrivain verviétois.

     

    BLAVIER_Andre.GIF« Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

    Moi qui fus transparent comme marc ténébreux »

     

    Ce qui surprend à la lecture des articles sur André Blavier est la profusion de qualificatifs, relayés par le compte-rendu de ses appartenances, dont on use à son propos pour le définir, traduisant la difficulté (à laquelle je n’échapperai pas) à traiter le sujet comme si le sujet en question (verviétois, comme on sait) prenait un malin plaisir, malgré un apparent bon vouloir à tendre à l’appareil critique un trompe-l’œil propre à dévier ses tirs sur une cible distincte de sa personne. On n’atteint pas André Blavier, on le manque !

    A force d’être partout célébré, est-ce qu’il ne serait pas simplement de nulle part ? Sinon une navette lancée dans le cosmos littéraire depuis les bases Jarry et Queneau afin d’y sonder les confins encore inexplorés.
    André Blavier en graphonaute, monomaniaque du mot (« c’est l’amour le plus profond que j’aie jamais éprouvé ») délesté de pesanteurs humaines : répétition confuse et embrouillamini des formes, vanités diverses et souci de briller au firmament des lettres, et ennui surtout, le sentiment constituant le repoussoir de la machine Blavier. Cet ennui dont il se sauve à nouveau avec Jane Graverol pour fonder, sept ans plus tard, Temps Mêlés, cet ennui qui toujours le fait mesurer ses lectures à son aune…

    André Blavier, écrivain potentiel, dans le sens de la littérature du même nom (à l’Ouvroir duquel il est à l’origine avec quelques autres au début des années 60) ? Ecrivain donc qui, employant les mots de Jacques Bens parlant de la littérature, « ne se limite pas aux apparences, contient des richesses secrètes, se prête volontiers aux explorations », mais qui, en même temps, « résiste aux lectures », ce qui n’est pas paradoxal car le « premier postulat de la potentialité, c’est le secret, le dessous des apparences et l’encouragement à la découverte ».

    L’homme Blavier et, dans son entourage proche, l’écrivain résiste à l’enquête, au recensement auquel on voudrait le soumettre. Se produit alors sur lui un jet de leurres colorés, de simili définitions qui égarent comme autant de fausse pistes amenant à brouiller la trace du « peau-rouge  qui n’a jamais marché dans une file indienne » (cher à Chavée) qu’on aime à voir en lui.

    Jacques Roubaud disait récemment (Les Inrockuptibles, 01.06.98) : « On essaie de savoir ce que c’est mais ce que c’est – quoi que ce soit – ne peut émerger d’une liste de propriétés et tout ce qu’on est capable de donner, c’est une liste de propriétés. »

    De la pataphysique qu’il pratique, André Blavier a emprunté le masque de la conformité, laissant les benêts se satisfaire du dessus des choses, se contenter de la pelure superficielle de l’oignon (que doit être, selon Queneau, l’œuvre littéraire) ou se faire berner par toute systématisation ou science abusive qui prendrait le hasard ou la vérité en otage, aliénant subjectivité et autres échappées dans l’imaginaire à un grillage de supposée raison.
    Dès lors, prétendre définir par une de ses propriétés ou interprétations un phénomène virtuel, riche en potentialités diverses, fut-il, ce phénomène, André Blavier, équivaudrait à dépeindre une transparence, relèverait de l’inqualifiable…

    E.A.

     

    L’INTERVIEW D’ANDRÉ BLAVIER

    « Les questions ne sont jamais indiscrètes ; les réponses le sont parfois. » Oscar Wilde


    Vous découvrez Raymond Queneau en 1942 qui vous permet, dîtes-vous, d’échapper au désespoir. S’ensuit une longue correspondance et de belles aventures littéraires. Quel livre de Queneau conseilleriez-vous pour aborder son œuvre ?

    Pierrot mon ami ou Zazie dans le métro. Sinon, la trilogie Saint Glinglin et tous les autres…

     

    Vous avez rassemblé les Ecrits complets de Magritte qui furent publiés en 1979. Quel but poursuivait René Magritte dans ses écrits ?

    Se débarrasser d’une corvée, canular parfois, puis tenter inlassablement (ça peut lasser !) de se soustraire aux explications et interprétations des autres.

    Magritte associait ses amis poètes à la composition des titres de ses tableaux. Avez-vous assisté à une de ses réunions ?

    Non

    Quels sont, d’après vous, les trouvailles les plus heureuses ?
                   Presque toutes.

     

    MOT ET VERS  

    Vous possédez une vaste culture poétique. Quels sont les vers qui vous viennent à l’esprit (état présent de votre mémoire poétique) ?

    Villon, Queneau, Norge, Mac Orlan, etc. etc.

     

    « compétitivité » est un des mots les plus laids. Avec « anticonstitutionnellement » (Cinémas de quartier).

    Quel est le plus beau mot ?

    Pour moi : subsumer.

     

    Vous rendez très bien la féminité charnelle dans vos écrits.
    Quelle est l’expression ou la métaphore la plus éloquente pour désigner le sexe féminin, l’acte charnel que vous ayez lue ?

    Nougé en déplorait la rareté en français. Pour moi (il était contre), le plus simble : con.

     

    La plus belle épitaphe ?

    J’y réfléchis pour ma dalle – mais brève.

     

    MÉTHODES ET COLLES

    Raymond Queneau écrit, en 1938, dans le Voyage en Grèce : « Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui se passe dans sa tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. »

    Quelle était la position de Queneau par rapport au surréalisme ?
         A varié mais s’en est sorti et sorti libéré.

     

    L’Oulipo a mené une traque au hasard dans la création artistique. En tant qu’artiste, qu’y a-t-il à redouter du hasard ?

         La facilité sans lucidité.

     

    « Convaincu que c’est à l’Oulipo,

    A l’Oulipo bien sûr et rien qu’à l’Oulipo

    Que l’on fait bon emploi du calcul » (Cinémas de quartier)

    Est-ce à dire que les mathématiques ne seraient bonnes qu’appliquées à la littérature ?

          Pures : oui. Appliquées : à rien.

     

    Votre pratique de l’alexandrin et la mention de vos influences dans les Notes à Benêts à la fin de vos poèmes relève-t-elle de cette démarche visant à s’assurer un maximum de contrôle sur ce qu’on a écrit ?

         Non. Référence et révérence, même irrévérencieuse.

     

    CINEMA, CINÉMOI

    Vous regrettez dans Cinémas de quartier la disparition des petites salles et des amours qui s’ébauchaient dans le noir.
    Quels ont été vos plus chers bonheurs de spectateur ?

         Potemkine, Freaks, Huit et demi, Ça s’est passé près de chez vous. Etc.

     

    On vous voit sur certaines photos en compagnie d’André Delvaux au moment du tournage de Belle en 1973.
    Dans quelles circonstances avez-vous été mêlé à ce tournage ?

        Filmant en partie à la bibliothèque de Verviers, André Delvaux m’introduisit au dernier moment dans le scénario…

     

    ÉCRIVAINS ET FOUS LITTÉRAIRE

    Êtes-vous toujours à la recherche de fous littéraires ?

       Oui, mais je me refuse aux prix pratiqués par les libraires.

    Connaissez-vous des écrivains reconnus qui sont des fous littéraires qui s’ignorent ?

       Que trop.

     

    Vous vous déclarez Wallon et universel. Vous avez traduit Ubu roi en wallon. Le wallon a-t-il généré des chefs d’œuvre ? Lesquels, par exemple ? Est-il encore à même d’en susciter ?

    Pourquoi pas ? Mais je n’y crois guère. Je commence la traduction d’Ubu cocu.

    Quels sont, d’après-vous, les écrivains (tous genres confondus) qui ont, dans ces trente dernières années, fait le plus avancer la littérature ?

    La Pataphysique nie le progrès, donc…

     

    RENCONTRES ET TEMPS MÊLÉS 

    En décembre 1952, vous faite paraître le premier numéro de Temps mêlés. D’autres revues viendront par la suite comme, entre autres, le Daily-Bul et Phantomas.
    Quelles étaient les relations entre les revues à l’époque ?

    Amicale jalousie et collaboration.


    Dans un numéro de Temps mêlés de 1958, vous remettez à l’honneur Clément Pansaers. Aujourd’hui, qui penseriez-vous remettre à l’honneur ?

       Sais pas pour l’instant.

     

    Nombreux sont les artistes que vous avez côtoyés ou publiés. Avez-vous des regrets ? Quel est celui que vous auriez souhaité rencontrer ?
       Miro, Picabia, Bill Copley.

     

     

    UNE ÉPOPÉE MORALE ET PORNOGRAPHIQUE

    « Je crois qu’on peut se faire une très haute idée de la littérature, et sourire avec bonhomie. »
    Marcel Proust à André Gide

     

    Le grand œuvre d’André Blavier, c’est à coup sûr Le Mal du Pays ou Les Travaux Forc(en)és qui, dans sa version définitive, doit compter un peu plus de mille vers.
    « C’est à la fois le livre le plus sincère et le plus fabriqué, le plus menteur qui soit. Au lecteur de débroussailler le vrai du faux », confie André Blavier dans un entretien avec Alain Delaunois.
    À la lecture de ces vers, on est d’abord dérouté comme à l’écoute d’une langue étrangère tant le vocabulaire employé est riche et sont nombreuses les références (répertoriées en fin de chaque chant dans les Notes à Benêts, histoire de rappeler qu’on n’écrit pas tout seul).
    Si le propos est éminemment sensuel, « décrivant les corps, les peaux, les chairs, c’est la pornographie par définition, et je ne vois là rien de condamnable », il n’est jamais plat, mais rehaussé d’un appareil métaphorique qui rendrait presque irréel, hors d’atteinte, ce corps féminin tant vanté, détaillé au plus près.
    Comme dans son roman-hommage à Queneau, Occupe-toi d’homélies, le lecteur ne sait plus à quel saint se vouer ; dans cette polyphonie, quelle méthode suivre ?Reste à se laisser gagner par le strict courant poétique, soutenu par le rythme de l’alexandrin que l’auteur apprécie parce qu’il est « à la fois sautillant et majestueux », à se laisser emporter par la terrible émotion qui sous-tend ces vers, celle qui nous pousse, pour avancer au-devant de la mort, à faire notre plein de chair et de sensation bien réelles.

    E.A.

     

    L’EXTRAIT

    Tricotant à mes pieds comme Omphale filait,

    Partageant de mes jours les mille petits faits

    (Tu peux le faire à poil si le temps le permet),

    Tu irais tu viendrais, placide tourniquet,

    Je ne veux qu’être auprès de toi, belle alentie,

    Te savoir approuvant ma pudique ferveur,

    Ne veux que caresser, sans appuyer, pécheur,

    Le Léthé de ton sexe et l’Ida de ton sein,

    L’Etna du clitoris, le golfe de tes reins,

    Le silence éloquent de ta langue dardée,

    Ta crique, tribunal de mes cartels breneux,

    Et ton cul, lénitif de mes prurits bestiaux,
    Tes purs ongles très haut dédiant leur onyx,

    Au cérumen citrin safranant tes hélix,

    Ton ventre, reposoir de mes processions,

    Umbilicus sicut crater eburneus,

    Et ton vagie, le graal de mes dilections,

    Ta toison, le scalp roux qu’appète mon pénis

    Dans l’embrouillamini de frison du pubis,

    Ton regard révulsé durant l’oaristys

    (La peau de ta paupière est la plus douce peau,

    La herse de tes cils filtrant mon farrago)

    Entonné nitruant, profane eucharistie

    En dépit du Gradus ad Parnassum qui veut

    Ce tête-bêche-à-tête et tendre et familier,

    Ta cuisse fors-jetée et moite en avant-goût

    D’une reddition aussi peu tempérée

    Que le mol clavecin de ton orge érogène,

    Ta gorge qui fait crête et ta combe, crevasse,

    Anfractueuse grotte où mon chibre s’empreint.

    Evangéliquement ne veut que rendre grâces

    A cette vénusté qui me glace et délace

    Pour moi seul et quelques, la boucle qui la ceint

    D’innocence perverse et de chaste impudeur.

    J’enrage te savoir si proche et si lointaine

    Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

    Moi qui fus transparent comme marc ténébreux,

    Pâli parmi les morts qui ne meurent qu’un peu.
    Ton solstice de juin et ma sèche raison,

    Ton beau début d’été et ma morte-saison,

    Le satin de ta peau, les rides de mon front,

    Ton livre grand ouvert, moi la page tournée,

    Ta carrière esquissée et la mienne, mort-née,

    Et mon cœur mis à nu, le tien en cartouchière,

    L’avenir en tes yeux et dans les miens, la fin.
    Cacochyme, bancal, égrotant, crapoussin.

    (…)

     

    Mon réel, c’est les mots, et l’unique royaume,

    Le domaine enchanté de nos noces fantômes.
    Mon non-dit, comme on dit, n’est pas contradictoire ;

    Le réel est divers, d’ailleurs inexistant.
    Pourquoi lors s’étonner de mes échappatoires

    Qui laissent subsister le dilemme crucial ?

    Le comique virtu et la vis tragica

    Dans l’encéphale écru de lecteurs pantelants.

     

     

    CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE


    Occupe-toi d’homélies, Labor, col. Espace Nord, 1991.

    Ecrits complets de René Magritte, Flammarion, 1979.

    Les Fous littéraires, Veyrier 1982. [réédité aux éditions des Cendres, 2000]

    Lettres croisées, correspondance avec R. Queneau, Labor, 1988.

    Le Mal du pays ou les Travaux Forc(en)és, Yellow Now.

    Le Don d’Ubiquité, entretien d’André Blavier avec A. Delaunois, Devillez, 1997.

    Les livres de Raymond Queneau sont édités chez Gallimard dans les collections Folio et L’imaginaire.

    Gestes et Opinions du Docteur Faustroll d’Alfred Jarry, Gallimard, pour la définition de la pataphysique.

    La littérature Potentielle et l’Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. Folio Essais, pour en savoir plus sur l’Oulipo.

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  • L'ATELIER DU TIGRE

    AQUARELLES (série Sylaos 4) de DIDIER GOESSENS

    TEXTES d'ÉRIC ALLARD

     

    J’imagine un tigre.

    (…) et je continue

    à chercher tout le temps que dure le soir

    l’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

    J.L. Borges

     

     

    1.

     

    Ta nudité rampe jusqu’à mes lèvres.

    J’écrase un juron sur tes seins.

    Ta bouche gavée de langues

    bave des baisers-venins

     

    Je bats ton torse de caresses

    qui pleure dans les chaînes des nerfs.

     

    Grimes, grignes, griffes, grilles…

    Panoplie de plaies pour plaire,

    pour faire sur ta peau grandir

    l’amandier du souvenir.

     

    Troupeau de pumas qui t’abaisse

     -  fronde de fragrances  -

    au rang d’une senteur fauve.  

     

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    2.

     

    Une corde grince au gibet du silence,

    tel un violon soucieux

    d’ajouter à la sonore décadence

    une malhabile note reptile.

     

    Traces effrontées de crimes.

     

    Je décharge mes paroles

    sur tes auditives surfaces

    mitraillant le coeur du son

    de mes balles sans bruit.

     

    Barillet doux de la mémoire.

    où se rechargent mes souvenirs.

     

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    3.

     

    La confusion des merveilles

    atteint son comble

    au bord de l’œil qui voit

    le visible près de se rompre

    en mille éclats sourds.

     

    De tes formes pleines à craquer

    de suavités longues, de langues,

    je ne saurai que l’eau

    qui pluie après pluie

    fait grandir ton corps

    dans le cerceau de lumière.

     

    Et la limaille de verveine

    qui dans le bouquet de tes doigts.

    s’ébouillante

    aimante la nuit pâle.

     

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    4.

     

    Tout le vent peint

    en marge des nuages

    à la manière des fauves

    dessine d’abstraits ouragans

    dans les dunes à demeure.

     

    Et ton ventre chargé de mots

    comme un ciel troué d’orage

    qui bégaie

    des bribes de réjouissance

    au tonnerre distendu des caresses 

    réjouit mes textes à venir.

     

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    5.

     

    Le verbe salé dissout

    dans la mer du livre

    sa grammaire musquée.

     

    Celle de tes toisons trempées

    dans le soufre

    de tes voyelles offertes

    à la trouée des tympans.

     

    Quand l’oreille brisée

    sur la mer de flammes

    répand ses crépitements

    je brûle l’amertume

    d’un crépuscule borgne.

     

    Des caresses cassées piétinent

    au bord d’un volcan

    aux allures de feu éclaté.

     

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    6.

     

    Au seuil de l’envol

    j’accroche une gousse d’ailes

    au portail d’un nuage.

     

    Immobilité du lierre,

    cris des banderilles

    dans la peau taurine des filles.

     

    Pour taire tes droites

    apaiser les falaises,

    je fais tourner

    dans le o bien formé

    de ton absolue nudité

    un vertige de lèvres.

     

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    7.

     

    Ventre disgracié

    par la rature d’une clameur.

    Astre du dire arraché

    à sa constellation de paroles.

     

    Songe en morceaux.

    Crapauds du saphyr.  

    Crachats chiffonnés

    dans les plis du souffle.

     

    Je n’ai pas d’autre syntaxe pour dire

    le fracas d’une ossature rebelle

    à l’argumentaire d’une forme accomplie

    baignant dans un lit de moelle,

    une armada d’opulences

    asservie à la siccité

    d’un squelette-roi.

     

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    8.

     

    J’ai mis le feu à tes tentes

    où s’infusait

    dans un désert de tornades

    le thé amer de tes jambes.

     

    Sable s’écoulant jusqu’à plus soif

    dans le sablier dispendieux du boire.

     

    Serrements de pailles dans les orgies. 

    Mains de femmes pillant les nues.

     

    Et l’inassouvissement des mers de glace,

    l’empreinte stérile des banquises

    dans la clairière/tourbière de la solitude

    achève de tordre

    la serpillière de mes sens.

     

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     9.

     

    Dans l’aube lourde et cireuse

    de tes chairs pâte levée,

    dans la terre chercheuse de gemmes

    pour voir

    l’entre-deux ébloui du désir

     

    s’émiette l’éclat d’un visage

    tard couché sur un lit de semences :

     

    la morsure du blé

    soulage les appétits d’espace ;

    lueurs d’avoine

    sur la route du pain.

     

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    10.

     

    Œillade voilée par tes cils

    adossée à un couchant vétuste

    sur un paysage de pierres fertiles.

     

    Au soir ruisselant

    jusqu’au lit moite d’un matin-source

    un miroir affable

    abandonne sa moisson d’images

    aux confins d’un livre embouchure.

     

    Et la gazelle fuit le lieu

    de l’abreuvoir

    sans avoir frotté sa langue

    à l’ocelle d’un regard. 

     

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    11.

     

    La croix au clou

    de la condamnée à l’amour

    consacre la sainte suée

    à l’odeur de crime

    jusqu’à sa dissolution policière

    dans les méandres de l’enquête.

     

    Les chapeaux couvrent des forfaits bizarres

    commis au nom de sacres à la mode

    sur des nymphes écorchées

    dans des châteaux de paille

    aux douves profondes

     

    où grouillent à jamais des baisers morts

    pour de blanches bouches à ressusciter.

     

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     12.

     

    Draps mille fois froissés

      où se gravent

    l’envers de tes rages.

     

    Alliances rompues cent fois

    par des dizaines de dagues

    aussi lisses qu’un pleur

    sur le versant poli d’une paupière.

     

    Cyclope enfouisseur de lampes, 

    je verse ma peine dans ton ventre.

    De tes abysses sourd la lumière:

    tous mes fleuves te ressemblent.

     

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    13.

     

    Et la gorge de la lune

    gémit

    au vent fureteur

    des chants enfuis

    de ses orbites félines

     

    pour les soleils traduire

    dans le charabia des griffures.

     

    L’écorce du saule transpire de sanglots.

     

    À l’entame des veines

    je dépose une pierre bleue.

     

    De la nuit des lames

    jaillit la feria du sang. 

     

    Couteaux dans les corps

        qui germent.

     Larmes qui perdent

         leur rondeur.

     

    Festival des sabres.

    Duels à n’en plus finir.

     

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    14.

     

    Dans les plaines parcourues

    de ruisselantes parures,

    des théories de haillons

    recouvrent l’obsolète  

    réduisant à la vertu

    ta collection de scandales.

     

    Là où des flèches d’iguane

    ciblent tes cratères de plaisir

    se retient le sang des marées

    au bord des météores sauriens.  

     

    Love-vaisselle d’étoiles automatiques:

    le linge apeuré

    renie

    la blancheur monstrueuse.

     

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    15.

     

    La nuit se consume crue

    dans un bain d’ombre chaude.

     

    Du sel escalade

    pour une réfractaire étreinte

    la montagne de prière de tes hanches.

     

    Par milliers des oiseaux couchent leurs ailes

    sous les râles terribles des tigres.

     

    Des raies aussi tentent les terres

    à l’heure où il faudrait dormir.

    sur la dépouille du veneur.

     

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    16.

     

    Tu t’élèves dans l’air de mes songes

    au rang d’une divinité nue et qui tombe.

     

    Cercle de nuit noire dans le cendrier du rêveur.

    J’écrase un mégot d’étoile morte.

     

    Échouée sur le rivage du sommeil

    dans le matin pourri d’un jour promis

    au sort

    d’un soir titubant et tiède.

     

    Comme le moineau pris entre tes cuisses

    qui pépie pour un reste de rougeur

    tu opères de tes dents

    un morceau de ciel malade.

     

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    17.

     

    Je te porte à l’église et je m’endors.

    Parfois du fond d’un tabernacle je crie,

    faisant front à tes hosties hostiles

    mêlée au désordre vineux de ton sexe âcre.

     

    Dans ces rêves détruits,

    déduits de mes traîtres espérances,

    tu martèles le pourpre du prêtre,

    tu joues sous les voûtes   

    d’étranges mascarades.

     

    Du bout des lèvres tu prends la violette tendre

    pour sucer le pourtour du pistil,

    l’entourer de ferveurs salines…

     

    Et me tuer dans mon office même.

     

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    18.

     

    Des poitrines se dressent

    écrémeuses de lait

    aux pis caressants et rugueux.

    Pures falaises d’opale et de blanc veiné

    opposant leur rectitude d’ivoire

    aux dents dures des baisers.

     

    Je râpe de mes mains calleuses

    les protubérantes aréoles

    qui s’émiettent sous mon bec

    en graines piquantes de tournesol.

     

    Des vocables déposent

    les phonèmes du plaisir

    aux creux d'un vallon.

     

    Je dis ce qu’il faut dire.

    Je bois ce que tu ingères

    à travers la transparence bombée

    de tes fiévreuses mamelles.

     

    Je dis ce qu’il faut dire

    à l’oiseau-temps quand il faut

    que les minutes s’égrènent

    de la plus haute branche.

     

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    19.

     

    Ton corps épris de plis

    se déploie sous mes membres.

    Lynx adorés qu’il faudrait occire…

    Tes robes flambent dans les pelages.

     

    D’une monnaie de croissant

    on tire des pièces de lune.

    L’aube dépose ses frondaisons d’argent

    entre les cuisses prospères du jour.

     

    Sur des scènes carnassières

    tu joues sans costume

    des dramaturgies de rapines.

     

    Plus rien à voir dans les bacs à miroirs !

    Des condors condamnés à boire le ciel

    désaltèrent les trafiquants d’images.     

     

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    20.

     

    Des lits minés de songes

    creusent un sillon de sang

    sur tes chairs charbonnées.

     

    Des bulles de nuit pétillent

    entre tes jambes fermées

    pour inventaire de luxure.

     

    Tu jaillis, je t’achète

    pour une poignée de chiens

    qui aboient à la lune pure.

     

    Chasse à courir la bête

    que tu délivres à l'acmé du plaisir

    dans un spasme de reins rageurs.

     

    Couchée sur la place d’armes

    enfin tu t’offres aux chasseurs

    pour une poignée de poudre blanche.

     

    Qui file dans le ciel en formant

    toutes les volutes du repentir.

     

    Tu as dit ce qu’il faut dire.

    Tu as fais ce qu’il faut taire.

     

    Sur ton désert plane

    Une foule d’yeux précautionneux.

     

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    Silaos 4 (acrylique & broux de noix sur papier aquarelle, format original 36 x 36) de Didier GOESSENS, la série complète

     

  • DRINK D'ADIEU, CONTE ESPAGNOL #7 de LORENZO CECCHI

     Drink d%27adieu2.jpeg   Il me fallait pour l’occasion adopter une attitude nouvelle, abandonner l’ancienne, toute de sérieux, pour afficher une allure décontractée, souriante, flairant bon le débonnaire. Enfin cool, le directeur commercial. Il pouvait à présent se le permettre, « lâcher prise » comme disent les psys aujourd’hui.

       Je n’allais tout de même pas leur faire cadeau de ma frustration à ces péquenauds. J’étais malheureux et ressentais mon admission à la retraite comme une mise à mort, une injustice doublée d’ingratitude. Ils me devaient en grande partie leur gagne-pain, ces couillons des deux sexes rassemblés là pour me fêter, mais surtout, je n’étais pas dupe, pour s’assurer que je prenais bien congé définitivement.

       Ceux de ma génération avaient bâti la société dont ils héritaient. Sans le moindre égard pourtant, tels des coucous, ils squattaient le nid que, brin après brin, nous avions construit. Ils nous en éjectaient sans état d’âme, alors que nous étions encore aptes au service, du moins en ce qui me concernait...

       Sous le vernis de la considération, ces quadragénaires, frais promus par le CA pour reprendre les rênes à brève échéance, cachaient mal le mépris qu’ils nous vouaient, à nous les anciens, associant l’âge à la faiblesse, contre-qualité absolue pour les futurs combats dont, ils en étaient certains, la férocité s’annonçait inouïe.

       Mon heure était arrivée. De leur point de vue, on me mettait « enfin » au rencard ; « déjà », si on adoptait le mien. J’avais fait mon temps, comme on dit dans les milieux militaires et aussi chez les commerciaux dont l’allure et le langage sont devenus en peu de temps, quelques décennies à peine, si semblables à ceux des pioupious. À entendre ces rois du marketing, nous étions en guerre, un conflit mondial permanent et, bien entendu, tout dans leur comportement de coqs de basse-cour affairés et arrogants l’affirmait. Ils se prétendaient, ces godelureaux bouffis, les auxiliaires idéaux pour en découdre et terrasser l’ennemi : la concurrence d’où qu’elle vienne. Il fallait l’éradiquer sans pitié, mettre au point des stratégies de court et de moyen termes, s’équiper des armes les plus performantes, se camoufler au besoin pour infiltrer les rangs ennemis. Consacrer sa vie à cette tâche noble et martiale paraissait, pour ces cadres dernière mouture, relever d’une mission divine au bien-fondé indiscutable et, donc, qui ne se discutait pas, comme on se devait d’accepter un dogme.

       J’exagère, croyez-vous ? A peine. Un an plus tôt, presque jour pour jour, après une excursion récréative avec paintball au programme dans les bois de Bertrix, ces stratèges, gagnés par la surenchère, se rengorgeant à qui mieux mieux après avoir forcé un brin sur le pousse-café lors du dîner, suggérèrent que ces activités de team building se prolongeassent par des stages de survie à l’issue desquels seuls les rescapés seraient jugés dignes de conserver leur poste dans l’entreprise et de poursuivre l’exécution de leurs avisées directives. Mais, ce coup-ci, le cadre en serait une jungle infestée d’animaux sauvages et parsemée de périls divers, plus ragoûtants les uns que les autres.

       Au fond, qu’attendaient de moi ces enfants de salauds à ce cocktail donné en mon honneur ? Réponse évidente : alléger leur conscience de l’imposture dont ils se faisaient complices en me substituant un des leurs. M’entendre déclarer ma joie en m’exclamant, tout niais, « Enfin la quille ! », voilà ce qu’ils souhaitaient. La déclaration les tiendrait quitte de leur méfait et les soulagerait de la culpabilité qui les taraudait. Tu rigoles que je me prêterais à cette simagrée !

       « Vous allez prendre un nouveau départ, me disait-on, vous occuper de vos petits-enfants, vous consacrer enfin à la littérature sans prendre sur votre débordement pour écrire vos bafouilles. » Tu parles d’une perspective ! « Trinquons à votre retraite bien méritée ! », avait conclu le grand con à l’accent anglais d’Australie qui avait appris par cœur son discours prononcé dans les deux langues nationales pour attester de sa bonne volonté à communiquer avec ses nouveaux employés dans leurs idiomes respectifs ; on lui avait fait un topo complet à Kerry, John de son prénom, « Appelez-moi John, please. », pour l’informer des susceptibilités communautaires de notre beau pays.

       Kerry avait, sitôt arrivé, annoncé qu’il inaugurerait une ère de compression draconienne des coûts (en bon anglophone, il disait « drastique »…) ; idée originale s’il en est : aucun de ses pairs de par le monde ne l’avait encore imaginée… Conformément à cette ligne de conduite, il nous fut servi un champagne du pauvre, un cava à deux sous, tiède de surcroît.

       La première lampée à peine avalée, voilà que l’homme, descendant d’une pute de Liverpool et d’un voyou cockney déportés deux siècles plus tôt chez les kangourous pour y faire souche et se reproduire avec entrain, se tourna vers moi pour m’exhorter à prononcer quelques mots. Ma secrétaire, ma fidèle Kris, madame De Pauw, avait la larme à l’œil depuis le début de la cérémonie. Elle se tenait près de moi, comme elle l’avait d’ailleurs toujours fait. Entre deux reniflements à peine perceptibles tant elle s’efforçait à la discrétion, Kris se moucha soudain plusieurs fois bruyamment, inconsciente de l’incongruité de ses agissements. Elle souffrait avec moi et cela me touchait au plus profond. Qu’elle contînt mal son émotion, qu’elle perdît les pédales la rendait d’autant plus touchante, car jamais, au grand jamais, durant toutes ces années où elle m’avait secondé, elle ne s’était départie d’une rigueur exemplaire, dépourvue de tout laisser-aller. Chère Kris…

       Elle et moi avions formé pendant près de trois décennies un couple laborieux indéfectible. Proches par le travail, nous avions été pourtant bien étrangers l’un à l’autre pour ce qui concernait nos vies privées, à de rares exceptions près. Nous nous étions toujours vouvoyés comme se seraient entretenus des époux de la haute bourgeoisie. Deux fois je m’étais laissé aller à des confidences et elle avait compati avec tact, en conservant une distance de bon aloi. Le cœur brisé par mes divorces, il m’était arrivé en effet, dépressif, de pleurer. Mais d’elle, que savais-je ? Rien, je m’en apercevais. Kris ne s’était jamais épanchée et m’avait toujours semblé d’humeur égale, sereine. Il était notoire qu’elle n’était pas mariée et qu’elle vivait seule. Où ? Je l’ignorais. Était-ce pour être à mon entière disposition « de jour comme de nuit » qu’elle avait choisi le célibat ? Les mauvaises langues le prétendaient en le chuchotant par les couloirs, mais assez fort toutefois pour qu’on les entende.

       D’un geste spontané, je lui pris la main. Ma secrétaire, pour quelques minutes encore, sursauta de surprise puis se mit carrément à sangloter, abandonnant toute pudeur.

       L’Angliche, que les gémissements de Kris mettaient fort mal à l’aise, après un bref moment d’hésitation, reprit la main ‒ de la situation, pas celle de la pleureuse que je conservai pour moi seul ‒ et insista d’une voix forte, un tantinet impatiente : « À vous, Monsieur Pohl, dites-nous please some words. » « Un discours, un discours ! » reprirent en cœur les lèche-culs qui le flanquaient.

       Je fis un signe d’acquiescement, mais me penchai d’abord vers Kris avant de m’exécuter et lui dis, pour la calmer, un mot de consolation à l’oreille qui eut l’heur de l’apaiser. Un moment plus tard, prenant mon souffle, j’ouvris la bouche et… m’évanouis aussitôt.

       J’émergeai aux urgences du CHU tout proche. Kris était à mon chevet, tout sourire. Les médecins m’avaient examiné et avaient diagnostiqué un malaise vagal sans doute dû au stress. Rien de bien grave.

       Madame De Pauw m’informa ensuite que mon discours avait été brillant, quoique laconique. Il avait, en effet, tenu en deux mots. Après avoir éructé : « Adios muchachos ! », je m’étais effondré. Kris en riait maintenant que j’étais tiré d’affaire et je sus avec certitude, tandis qu’elle narrait, qu’elle et moi ne nous quitterions plus.

    Lorenzo Cecchi

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • THÉÂTRE À L'ÉLASTIQUE suivi de PEINTURE À L'ÉLASTIQUE

    e4ce54528344745c6bd2fee11bb886e5.jpgTHEÂTRE À L’ÉLASTIQUE

    Dans cette pièce de Shakespelastic ou Stringberg, les déplacements des comédiens étaient réglés par des élastiques modulables à distance, c’est-à-dire qu’ils jouissaient d’une marche de manœuvre limitée par le metteur en scène.

    Restreinte en cas de tension de l’intrigue, élargie en cas de relâchement de l’action. 

    Si bien que les comédiens pouvaient parfois, comme au théâtre d’avant-garde, jouer dans le public voire à l’extérieur (auquel cas les spectateurs pouvaient suivre leur jeu extra-muros grâce à une caméra embarquée). Mais toujours contrôlés par un metteur en scène-réalisateur à l’étiquette.

    Amour, haine, désir, décolation... tout se jouait plus fort à l'élastique! 

    Certains comédiens bénéficiant d'une subvention vivaient à la ville sous des vêtements aux élastiques serrantes : les couples légitimes ou illégitimes s’en servaient volontiers dans leurs rapports amoureux. Pendant la durée des répétitions,  il n’était pas rare de voir des acteurs,  entre une activité d'apprenti-boulanger (pétrissant et enfournant la nuit) ou de maraîcher (bonimentant dès l'aurore), deux métiers théâtro-compatibles, faire commerce d’élastiques ayant servi pour subvenir à leurs besoins médiatiques (l'écran est un rideau de scène) ou immédiats (le comédien est un consommateur comme les autres).

    La dernière de la pièce, après le salut rangé au public, était l’occasion d’une désélastication complète opérée par le directeur de théâtre qui, suivant qu’il avait profité ou non du spectacle, les envoyaient valdinguer, vlang, dans les coulisses ou bien leur coupait tout simplement les liens - en même temps que les vivres.

    Car un comédien non attaché à une troupe, non lié un lieu de monstration fixe (le comédien est un squatteur) ou itinérant (le comédien est un baladin) se retrouve vite désoeuvré, en proie au doute cartésien comme à la lecture de Paulo Coelho.

    Comme, il va sans dire, un prof sans public ni direction, un commerçant sans client ni taxation, un dramaturge sans éditeur ni théâtre, une culotte de scène sans élastique.

     

    mov_dada4.jpgPEINTURE À L’ÉLASTIQUE

    Ce peintre à l’élastique avait une sainte horreur du vide. Mais, régulièrement, pour gagner sa croûte, il devait bien se résoudre à sauter, armé de pinceaux trempés d’huile et parfois de pots de peinture, qui maculaient fort au hasard, il vaut bien vivre.

    Comme Le Gloupier*, pour déjouer le mauvais sort et attirer les écrans, il avait sa formule magique : Dripping, dripping, dripping... Et au plus fort de l’angoisse ou de la joie, allez savoir avec les artistes, il criait : Polock Polock Polock en signe de désespoir ou de victoire. Dopé par le stress et l’ivresse de la création, le plus difficile, pour lui réussir sa toile, était de se contenir, de ne pas dépasser le saut excédentaire, la giclée de trop.

    Ces toiles étaient régulièrement exposées dans des salles aux murs de latex extensibles, menaçant de méchamment se rétrécir comme de s’étendre discrètement à l’infini.

     

    *Cinéphile belge pratiquant la crème pâtissière à des fins attentatoires dont la tête de gondole de sa petite entreprise d’entartage de faces surexposées est un acronyme : BHL.  

     

    Les tableaux représentés sont de Francis Picabia: The woman nip the smoke et Salomé

  • EN PLEINE FIGURE - HAÏKUS DE LA GUERRE DE 14-18

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    13781993_1154965627894440_4964638377848721576_n.jpg?oh=25eb81bbb89aef3c30b6d45af5e655bf&oe=585782F0Au coeur de la Grande Guerre

    Dominique Chipot a réuni dans cette anthologie les Haïkus des soldats de la guerre 14-18.
    C'est une lecture particulière qu'il faut prêter à cet ouvrage, après la préface de Jean Rouaud, nous voici subitement plongés au coeur des tranchées.
    Et c'est peu de le dire, tant ces courts poèmes sont révélateurs, incisifs, touchants, lugubres, macabres, et profondément réalistes.
    Qu'ils aient été écrits par des soldats anonymes, ou par des auteurs enrôlés dans cette guerre meurtrière, ces jets de mots soulèvent le coeur, pas seulement par l'atrocité qu'ils veulent retranscrire, mais par l'émotion.

    Du mauvais champagne
    Un piano...
    Pour une heure il n'y a plus de guerre.
    René Maublanc

    Comme le dit Paul-Louis Couchoud, auteur qui a promu le Haï-kaï en France, le haïku est "un simple tableau en trois coups de brosse, une vignette, une esquisse, quelquefois une simple touche, une expression."2_civilisations_web_565.jpg?itok=w8sRl2ny

    De sa poitrine déchirée
    Sortit, en guise d'âme,
    Un portrait de fillette blonde.
    "Testament" Marc-Adolphe Guégan

    En adressant une lettre pleine d'éloges à Julien Vocance, un des auteurs qui aura le plus retranscrit la Grande Guerre par cette forme d'expression, il reconnaît la portée de ses poèmes, "l'immensité".

    J'ai senti, petite plaque ovale,
    quand je t'ai mise à mon cou,
    Le froid du couperet
    Julien Vocance

    Point de fioriture, des mots qui font mouche, des instantanés de vie, des expressions de craintes, de peur et de souffrance.
    Difficile de lire cette succession de poèmes en une seule traite, c'est un livre qu'on abandonne et reprend, pour prolonger la mémoire, avec respect et sensibilité.

    Un bel hommage aux Poilus, bien plus instructif que tous les manuels d'histoire, qui sent le vécu, au goût amer, fort de sincérité. Les puristes pourront être dérangés parfois par le manque ou le trop de syllabes, la codification "5-7-5" n'étant pas toujours respectée, ni l'évocation des saisons. Il leur faudra retenir l'esprit du Haïku, l'instantané, l'expression et l'émotion.

    Le livre sur le site des Editions Bruno Doucey

    Le site de Dominique Chipot

    12 haïkus de Julien Vocance illustrés par Michel Besnard

     

  • LA TRAITE DES IDÉES NOIRES de PIERRE TRÉFOIS

    trefois.jpg150 historiettes, notules & couperets, entendez  des contes (très) brefs et forcément cruels qui s’inscrivent dans la lignée d’un Achille Chavée et en préfigurent d’autres.

    Ils font, avec une belle dose d'autodérision, la nique à toutes les idées reçues et faux-semblants d’une époque, celle de la toute fin du XXème siècle puisque le recueil est paru en 1998 chez Quorum.

    Ils sont rehaussés de citations de Machiavel, Giono, Buffon, Millet, Baudelaire, Bergounioux, Bloch, Lafargue, Diderot, Barthes..., ce qui signale dans quel bain culturel l'ensemble baigne, et sont agrémentés de plusieurs collages.

    Le livre est signé du trop discret Pierre Tréfois (dont on reparle bientôt pour la sortie d’un livre, L'éphémère capture, en tant que dessinateur cette fois avec Jean-Louis Rambour pour les textes, préfacé par Bernard Noël, aux éditions Eranthis), ce qui par ailleurs rend ses textes d’autant plus précieux.

    E.A.

     

    Voici une sélection parrmi les plus courts!

     

    L’AÉROLITHE

    En sortant de ce mince boyau qu’il avait creusé, nuit après nuit, avec des outils de fortune, trois années durant, Sigiswald Boëhm reçut une pierre de deux livres et demie sur la tête, qui le tua net.

    Le Mur de Berlin volait en éclats.

     

    CE QUI EST PETIT EST JOLI  

    Après avoir réduit la tête de son pire ennemi, fraîchement occis, ce Jivaro la trouva jolie si jolie qu’il en conçut de la rage : il inventa la pompe à vélo  pour lui redonner ses dimensions normales. A moins qu’il n’ait procédé avec de l’eau  et un entonnoir. Je ne suis pas au courant de tout.

     

    PONCTUATION

    - Recule, virgule, ou je t’apostrophe !

    Ce flandrin de point d’exclamation aurait dû se renseigner avant de menacer comme un goujat : la virgule en question pratiquait le aïkido depuis six ans (ceinture jaune ?) et le débiffa en points de suspension…

     Plaisir du texte.

     Triste sort quand même.

     

    SOUS LA BOTTE

    Arrêtée dans la banlieue est de Jérusalem et fouillée avec toute la délicatesse dont usent les troupes d’occupation israélienne, Fatima El Mahi, palestinienne suspecte d’appartenir à l’OLP  (comme le sont 101% des Palestiniens) fut écrouée pour port d’arme : elle avait, dans sa sacoche, une aiguille à coudre.

    - Maintenant que vous avez découvert l’aiguille, déclara-t-elle aux sbires, il vous reste à dénicher la botte de foin. Histoire de vous alimenter.

     

    HOMMAGE à PEYNET

    Etant cardiaque et fréquemment amoureux, il me semble logique et souhaitable que mon myocarde défaille un jour de Saint Valentin (qui est mon troisième prénom, soit dit en passant, à du 3,5 km/heure). 

     

    CHÈRE MARQUISE

    La marquise sortit à quinze heure huit minute trois secondes un dixième huit centièmes.
    Glissa sur un étron de bull-dog et s'étala de tout son long (son large itou - elle n'était pas maigre).
    C'est le risque couru quand on consulte sa montre sans vérifier où l'on pose son talon aiguille.

     

    LA PÊCHE À LA TRUITE

    - Paps! L'institutrice a dit que j'en ai de nouveau!

    - Magnifique, Michaëlla!

    Il épouilla sa petite fille avec l'énergie du désespoir, de la déréliction, de la détresse et de l'incurie (E = parfois plus que MC²) et sauta sur sa canne.

    Pour la truite faro il n'y a pas de meilleure esche.

    Les pères célibataires se débrouillent comme ils peuvent pour nourrir leur marmaille. 

     

    UNE CERTITUDE 

    Dans deux cents ans, plus personne, parmi les douze milliards d'êtres humains, ne pensera à moi. 

    Il n'y a pas de doutes dans ma tête: parmi mes algues cervicales, des certitudes de ce calibre-là jouent les murènes...

     

    L'ACTEUR

    Il n'était pas enchanté.
    Ni désenchanté.

    Il se mettait en scène, maquillé, en costume, le plus tragiquement du monde et le trac au côlon transverse, dans le trou du souffleur.

     

    BALADE

    Sur le fil d’un rasoir.
    A califourchon.

    (Se séparent, sans regrets ; le Yin et le Yang de mon corps pourri.)

     

    TOUS VÉGÉTARIENS

    Tôt ou tard, le plus carnivore des cannibales passera végétarien à plein temps: il mangera les pissenlits par la racine.

    Ou par les arêtes, s'il périt en mer.

     

    TO BE OR NOT TO BE UN BONHOMME M

    Il s’ouvrit le ventre et en sortit son gros intestin qu’il s’enroula autour de son corps de la tête aux pieds. D’une voix tremblante de solennité, il dit :

    - Je suis le bonhomme de Michelin.

    Jouissant enfin de la sensation d’être quelque chose, à défaut d’avoir été, de sa vie, quelqu’un, il expira, la conscience coite et claire comme un ruisselet fagnard qui ignore s’il vient de l’amont, et ce que lui réserve l’aval.

     

    PROFIT DES PERTES
    Les femmes que sculpte, avec amour (du moins, suppose-t-on), John de Andréa sont si troublantes de ressemblance avec leur modèle que l'artiste, par mesure préventive, leur introduit un tampon, tous les vingt-huit jours, entre les jambes.

    Et peu scrupuleux, les vend à vil prix si, d'avenuture, il les ôte usagés.

     

    LE FRONT COMMUN SYNDICAL

    Antoine Reibout chaussa des lunettes solaires, ajusta sa perruque, se colla quelques macarons CSC sur la veste, enfila un jeans usé et rejoignit la station de métro la plus proche.
    Quelques minutes auparavant, il avait quittré le conseil d'administration de la Reibout Export LTD, dont il était directeur général, en prétextant une légère indisposition.

     

  • LES SPHÈRES SONT LES SEULES PERFECTIONS QU'IL NOUS RESTE et autres nanofictions

    LES MOIGNONS (I)

     

    Le citron sera pressé; c'est ainsi que le jus coulera. 

    Géo Norge

     

    Les moignons

    Cet homme n’était pas heureux avec des moignons. Ce qu’il avait toujours voulu, c’était devenir un homme-tronc bien lisse, bien rasé aux jointures.

     

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    Ne nous voilons pas la face

    Ne nous voilons pas la face ! Le ciel est gris et d’ici une heure ou deux il fera tout à fait noir. J’aimerais savoir par où sortir avant la nuit. Je ne supporte pas l’odeur des étoiles.

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    La Dame en noir

    Par amour pour moi, la Dame en noir a promis de se vêtir de violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge et même couleur chair. Elle ne sait pas que je suis aveugle.

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    Trompé par une corne

    Trompé par une corne, qui l'eût cru? Pensa fugitivement ce matador au moment où elle l'embrocha comme un vulgaire morceau de boeuf.

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    Ma plume est violente

    Ma plume est violente. Elle est tirée de l’oiseau taché du sang de ta gorge.  J’ai aimé ta gorge comme personne. Plus fort que ton cul, plus fort que ton con, c’est dire. Mais pouvais-je te laisser égorger par quelqu’un d’autre ?

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    Les sphères sont les seules perfections

    Les sphères sont les seules perfections qu'il nous reste. Qu’on les appelle boules, billes, globes ou melons, elles constituent l'unique possibilité d’ébranler nos certitudes. Qu’on les appelle arêtes, droites, dieux ou destins.

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    Mollusques et gallinacés

    Quand le bon poulpe croise le coq candide, il lui propose de partager un café serré avec du sucre de canne puis de filer ensemble comme des tourteaux à la pêche aux écrevisses.

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    Tout le monde peut se tremper

    Il n’y a pas de mal à prendre un bain au lieu de prendre un pain, à prendre sa douche au lieu de la mouche : tout le monde peut se tremper !

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    Mon coeur

    Mon cœur se tord pour toi, lui dis-je.

    Pas assez, me répond-elle. Il reste du sang.  

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    Les entreprises

    Dans toute entreprise d’escalade, il faut ralentir la cadence. Dans toute entreprise meurtrière, il faut ménager sa cruauté. Dans toute entreprise d’anéantissement, il faut penser à se détruire soi d’abord.

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    La mer

    La mer, je ne sais pas ce qu’elle a. Plus je m’en approche, plus elle s’éloigne. C’est une mer timide, une mer farouche. Quand j’étais enfant, elle m’accueillait dans ses bras après m’avoir attiré. Les mers vieillissent mal aujourd’hui.

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    La poésie au sommet

    La poésie avait enfin atteint les cimes. Quand elle voulut descendre, aucun lecteur ne consentit à lui prêter un parapente. La poésie doit rester au sommet ! Tel était le leitmotiv du peuple qui depuis la vallée aimait contempler ses versants inaccessibles. Mais la poésie était assez haut pour savoir comment rejoindre le ras des pâquerettes. Et elle se jeta dans le vide de la littérature.

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  • L'ITALIE ENTRE CHIEN ET LOUP - Un pays blessé à mort (1969-1994) de ROSETTA LOY

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    118494_couverture_Hres_0.jpg   En faut-il du courage pour une romancière reconnue, qui n'a plus à faire ses preuves, de s'embarquer dans un exercice de mémoire, de révolte et de contestation radicale pour honorer les citoyens de son pays, longtemps meurtri à coups d'assassinats, d'actes mafieux, de corruptions et de lâchetés! En faut-il du courage pour rameuter ce qui la violente : l'histoire proche, si proche d'une génération perdue qui a dû subir, jour après jour, durant plus de vingt-cinq ans les coups des mafieux (Riina, Provenzano...), des politiques trempés jusqu'au cou dans les coups bas (Berlusconi de sinistre mémoire, Craxi, Andreotti moult fois inquiété et sans cesse rebondissant des eaux sales...), la liste des victimes (de 1969 à 1994 et au-delà...) de la justice (que de procureurs, juges, avocats assassinés par les pires procédés), du monde de la police, de la société civile, des familles rackettées, etc. L'argent des mafieux et les arrangements des politiques ont nourri, sur base d'accommodements avec le pire, la politique du pire.

       Le dernier livre de l'auteur de "Ay, Paloma" ou encore de "La première main" a quitté le registre fictionnel pour relater de son point de vue, en synthétisant de façon remarquable ce qu'il est connu de mille et une enquêtes sur la barbarie noire, rouge ou mafieuse (Les groupes d'extrême-droite, Les Brigades Rouges, les Cosa Nostra, Camorra et autres), en insérant de temps à autre un point de vue plus personnel, plus intime : bribes de la mémoire liée à une époque chaude au coeur. Les Borsellino, Pasolini, Falcone, Palermo, les magistrats de Milan de "Mani pulite", les entrepreneurs coincés par la mafia révèlent leur visage courageux et presque toujours martyr. On connaît aujourd'hui dans les détails ce qui leur est arrivé, ce qu'ils ont dû subir comme revers, pressions, rumeurs, procès d'intention, campagnes de calomnies parce qu'ils déroulaient le tapis de la vérité juste mauvaise à révéler.

       Travail documenté jusqu'à l'os, et qui donne froid dans le dos : Rosetta consigne dans le détail toute une série de vies professionnelles qui ont été gâchées et pourries par des années de plomb, d'omertà et de compromissions!

       On suit ces évènements de la proche histoire italienne comme les soubresauts vitaux d'un roman passionnant, sauf à croire qu'il s'agisse d'invention romanesque. Tout est vrai, à la virgule près, et à vomir : le livre est devenu pour l'auteur une nécessité vitale quand, se rendant sur les lieux d'une des nombreuses victimes, elle a compris qu'il y avait là nécessité aussi de la raconter pour qu'on ne perde pas le détail de l'histoire, c'est-à-dire le compte rendu précis, argumenté, historique de ces années qui ont plombé un pays, une culture, une société.

       Le livre, cet essai historique, est une mine de (r)enseignements sur le fonctionnement des institutions, sur les réseaux à l'oeuvre entre politique et monde mafieux, sur les vains espoirs d'une génération qui se disait toute prête à accueillir la vérité, les "mains propres", à lutter contre les corruptions de toutes natures, et qui s'est vue déboutée par les faits, les personnalités envahissantes. La charge contre Berlusconi ou d'autres est à l'aune de leurs méfaits. Un travail admirable, d'un courage (tel que celui de Gramsci, Zola, Pasolini, Sciascia, Saviano), remarquablement servi par la traduction de deux experts de la littérature italienne, F. Brun et R. de Ceccatty.

    Rosetta LOY, L'Italie entre chien et loup - Un pays blessé à mort (1969-1994), Ed. Seuil, 2015, 294p., traduction de l'italien par Françoise Brun et René de Ceccatty, 21€.

    Le livre sur le site des Editions du Seuil

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    Rosetta Loy

     

  • 10 QUESTIONS à DENIS BILLAMBOZ, L'AUTEUR de L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES

    "Ma vie aurait été très différente sans ma passion pour la lecture."

     

    20090605175410_400x400.jpgE.A. - Quand, d’où t’es venu le goût de lire ? Et de lire au-delà de la littérature française, les littératures du monde?

    D.B. - Je crois que je suis né avec le goût de lire, je suis né dans une ferme où la lecture était très respectée, ma grand-mère nous apprenait les fables de la Fontaine. A sept ans, l’âge minimum requis, j’ai emprunté mon premier livre à la bibliothèque de la communale, il était bleu, c’était l’histoire d’une gamine qui plantait des fleurs sur son balcon, je crois qu’il s’intitulait : « Le jardin suspendu ». Depuis, je n’ai jamais cessé de lire, j’ai lu toute la bibliothèque de l’école et je me suis imposé comme bibliothécaire sans l’avis de l’instituteur.

    Les littératures du monde m’attiraient depuis longtemps mais c’est réellement vers la quarantaine, en novembre 1986, que, lassé de la lecture des magazines, j’ai décidé de lire tous les livres importants de tous les pays du monde. Je n’y suis pas encore parvenu mais je peux dire que j’ai fait une belle moisson de lectures depuis cette date : 1617 livres de plus de 130 pays différents. Même si depuis quelques années, je laisse une place importante à la littérature francophone actuelle.

     

    2) Tu as aussi beaucoup voyagé. Comment as-tu concilié la connaissance littéraire apportée par des écrivains du cru et la connaissance acquise sur le terrain ?

    Je n’ai pas tellement voyagé (Guyane, Guadeloupe, Finlande, Réunion, Maurice, Irlande, Louisiane, Sri Lanka et quelques destinations européennes plus proches). Mais chaque fois que je suis dans un pays étranger, j’essaie de retrouver l’atmosphère que j’ai trouvée dans mes lectures, de comprendre le pays comme je crois l’avoir ressenti lors de mes lectures. J’essaie surtout de ne pas être un touriste qui ne gobe que ce qu’on veut bien lui montrer. J’aime regarder de l’autre côté du miroir et trouver des lieux de mémoire : la tombe de Yeats près de Sligo en Irlande, la maison où Faulkner a écrit « Monnaie de singe » à la Nouvelle Orléans, …

    Un pays, je le regarde bien sûr mais j’aime surtout le respirer, voir et comprendre comment ses habitants vivent et se comportent. Je crois qu’il est encore plus enrichissant de lire des livres des pays visités au retour du voyage, on situe bien le livre dans son contexte et on comprend mieux le message de l’auteur.

     

    3) Qu’y a-t-il de commun chez tous les romanciers du monde? Que recherche, que vise l’écrivain de par le monde ?

    Comme j’ai étudié l’histoire à l’université, je retrouve dans toutes les littératures que j’ai abordées, les grands mythes fondateurs de l’humanité. Sous toutes les latitudes, les peuples ont cherché à comprendre et à expliquer les raisons de leur présence sur terre. Chez comme chez Vargas Llosa, j’ai trouvé des allusions mythologiques qui rappellent étrangement la mythologie grecque. Toutes les mythologies se ressemblent, les hommes ont partout les mêmes préoccupations existentielles.

     

    4) Distingues-tu des littératures différentes, des spécificités suivant les langues, les régions du monde, les pays ? Quelles sont les littératures qui ont tes préférences ?

    Je viens d’écrire que tous les peuples ont les mêmes préoccupations mais ils n’ont pas forcément la même façon d’exprimer leurs préoccupations existentielles. J’ai un faible pour la littérature caribéenne car les auteurs de cette région expriment leur douleur, leur colère, leur désespoir avec une forme d’humour, d’exubérance, dans des textes débordant de lumière et de soleil, de musique et de joie de vivre. Avec eux, comme dit la chanson, la misère semble moins pénible au soleil. J’aime bien aussi la littérature japonaise, je me suis habitué à la lenteur des textes, à cette façon de faire progresser les histoires par petites touches, à cette pudeur qui donne un poids très important à la moindre remarque. La littérature asiatique est lente, souvent dépouillée et je pense que c’est lié à l’écriture qui ne permet pas d’écrire vite. La patience est nécessaire à l’écrivain asiatique pour raconter une histoire. J’aime aussi beaucoup d’autres littératures : la littérature russe classique, la littérature italienne, tellement riche, la littérature espagnole post franquiste, la littérature actuelle du sud-est africain, la littérature des grands espaces américains… La liste n’est pas close.

    En général, après la lecture de seulement quelques pages, je sais très vite dans quelle région du monde se situe le roman. Chaque littérature est liée à une culture et en porte les caractéristiques.

     

    5) La littérature, le peuple du livre ne constitue-t-il pas un monde en soi, un monde sans frontières, faisant fi des nationalités et des origines ? Le livre idéal, avec ses traductions possible, ses multiples, dirait Adam Thirlwell, est-il amené à parler à tout le monde?

    Le monde du livre est un monde étroit est pourtant c’est le livre qui fonde les principales religions, certaines nations, comme le Kalevala en Finlande ou les sagas en Islande. Tous les peuples ont un livre, ou quelques livres, de référence, le brave soldat Sveik en République tchèque par exemple. Le livre est très souvent identitaire, rassembleur autour d’un système de pensée, mais paradoxalement c’est un lien entre les individus. Personnellement, j’ai fait de très belles rencontres autour du livre, ma vie aurait été différente sans ma passion pour la lecture. Je crois qu’il ne faut pas parler du livre mais des livres car il faut en lire beaucoup afin d’épaissir suffisamment le doute qui permet de comprendre que nous ne saurons jamais tout. C’est ce doute qui fait la richesse de la pensée et ce sont les livres qui le nourrissent.

    J’aime écrire sur les livres car il est difficile de rencontrer des gens avec qui on peut partager une belle conversation sur les livres. Le monde du livre est un monde encore trop fermé, trop élitiste. La littérature n’est pas suffisamment respectée dans notre enseignement qui est surtout tourné vers les sciences.

     

    6) Comment est née l’idée de ce roman ? T’es-tu inspiré de modèles ? Existe-t-il d’autres romans qui ont pour vocation de rassembler tous les livres du monde ?

    En écrivant ce livre j’ai pensé à certains auteurs que j’avais lus depuis peu : Jean Pierre Martinet, Pascal Mercier, Jean Potocki… tous des gens qui planaient bien trop haut pour moi.

    Plus justement, je rêvais d’écrire depuis très longtemps, pas nécessairement pour publier, juste pour voir ce que j’étais capable de faire devant une feuille blanche. Je m’étais promis de le faire pour mes cinquante ans et je reportais toujours, bloqué par l’impossibilité de parler de moi et des miens, par la peur que certains se reconnaissent dans mes propos.

    Et un jour, à soixante cinq ans, j’ai dit je le fais ou je ne le ferai jamais. Je venais de boucler un tour du monde par les livres sur le blog d’une amie et je me suis dit que je pourrais peut-être romancer ce travail en l’intégrant dans la vie d’un jeune retraité désolé par le monde actuel et par le manque d’investissement intellectuel ou artistique de nombreux retraités qui s’ennuient à la maison. J’ai ouvert un fichier et j’ai écrit sans modèle ni brouillon en consultant seulement la liste de mes lectures. J’ai vite été pris par mon projet mais je reconnais que je ne l’ai vraiment maîtrisé qu’à partir du milieu.

    Je n’ai délibérément pas attaché assez d’importance au style car j’étais trop préoccupé par les contraintes de taille du texte, de cohérence littéraire, d’enchaînement, etc… tout ce qu’un écrivain doit maîtriser et que je découvrais.

     

    7) En rêvant (à) ses lectures, ton lecteur devient écrivain. Le narrateur et rêveur de ton roman est avant tout, comme toi un grand lecteur, qui plus est, critique, chroniqueur... Le lecteur fait-il partie intégrante du livre, de la littérature ?

    Ma femme me l’a dit, c’est tout toi et pourtant ce n’était pas ma volonté même si je voulais faire passer quelques idées personnelles. Je voulais surtout abattre les frontières entre l’auteur et le lecteur, entre l’auteur et son héros, entre les époques, entre les écoles. La littérature est un monde où l’on peut rencontrer Hugo attendant Godot, Oé courtiser la fille du capitaine, etc…

    J’ai essayé d’abattre toutes ses frontières en conservant un lien avec des livres et des histoires que j’ai réellement lus. J’ai respecté ce que les auteurs voulaient dire en les affranchissant de toutes les contraintes que les lecteurs leur imposent.

    Je l’ai déjà dit et d’autres avant moi, un livre n’existe qu’à partir du moment où il est lu et il renaît chaque fois qu’un nouveau lecteur le lit.

     

    8) Pourquoi faire partir, et revenir ton tour du monde littéraire, des Caraïbes ?

    Comme je l’ai dit plus haut, la littérature caribéenne m’enchante, elle est pleine de soleil et de musique, elle est riche et inventive. Je trouvais aussi que, d’un point de vue pratique, je pouvais plus facilement tracer mon itinéraire à partir de ce point, ça facilitait mon travail de démarrage dans l’écriture.

    J’y suis revenu, car j’aimerais y rester, dans les livres seulement bien sûr, c’est un cocon littéraire où je me sentirais très bien. Mais, je pensais aussi me laisser la possibilité de rebondir éventuellement dans une autre expérience littéraire et je trouvais plus facile de créer à partir d’une matière qui me convient bien.

     

    9) Penses-tu que la littérature est une fuite hors du monde et du temps ou bien une façon de les transformer, une évasion ou bien une réappropriation du réel ?

    La littérature n’est surtout pas une fuite, elle est une porte pour entrer dans un monde beaucoup plus vaste, beaucoup plus élaboré, beaucoup plus riche que le nôtre qui se complait dans sa petite médiocrité. J’aime bien cette idée de réappropriation du réel car le monde dans lequel nous vivons est très fragmentaire de ce qu’est l’univers et la pensée de ses habitants. C’est un peu dans ce sens que j’ai écrit un passage sur le musée des lectures où on ne collectionne pas les livres mais les lectures qu’on en a faites.

    Le temps est une dimension scientifique, ce n’est pas une dimension littéraire, la littérature se moque du temps. Certains auteurs l’ont bien compris et s’affranchissent facilement de cette contrainte.

     

    10) Quelques romanciers ou livres par trop méconnus, parmi tes préférés et que tu souhaiterais faire découvrir…

    La liste est trop longue à dresser mais je ne vais pas me défiler, je vais donner, en vrac, quelques noms d’auteurs qui m’ont séduit au cours des dernières années et qui n’ont pas le succès qu’ils méritent, ou pas encore. J’ai éliminé, comme le demande la question, les poètes et les auteurs de textes courts. Donc, voilà les noms qui me viennent à l’esprit : Catherine Ysmal, Pascale Petit, Francesco Pittau, Hwang Sok-yong (grand écrivain mais peu connu en France), Mia Couto (futur Nobel peu connu en France), Gérard Sendrey (dessinateur qui à 89 ans a écrit un opus très enrichissant), Delphine Roux, Kim Hong-ha (auteur d’un grand livre sur la mémoire), Alain Guyard, Eric Pessan (à la limite car déjà médiatisé), Oriane Jeancourt-Galignani, Antoine Buéno, Rocio Duràn-Barba, Gary Victor (auteur d’un magnifique livre à dimension mythologique, Le sang et la mer). Je m’arrête là mais je reçois régulièrement beaucoup de très bons livres (j’ai beaucoup de chance) que leurs auteurs ne m’en veulent pas, je les citerai à une autre occasion.

     

    L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES - Épisode 1

    TOUS LES ÉPISODES

    Les chroniques littéraires de Denis sur Les Belles Phrases

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Dernier épisode

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Sa pitié pour les plus défavorisés ne l’avait pas quittée, il était réfugié dans la forêt péruvienne, essayant d’échapper aux sbires de la junte militaire au pouvoir qui voulait prendre Irène et Francesco, des amis d’Isabel Allende qui l’avait convié à une rencontre avec les forces qui luttaient contre la domination dictatoriale. Francesco avait mis la main sur des papiers très compromettants pour le pouvoir et il s’était ainsi inscrit sur la liste des opposants qu’il fallait éliminer ou au moins assigner dans un lieu sûr, hors de portée de ceux qui fomentaient des complots pour prendre le pouvoir et établir un gouvernement plus juste et plus démocratique. Il avait longuement cheminé avec les deux jeunes gens mais il ne voulait surtout pas entraver leur fuite et les gêner dans leurs manœuvres pour échapper aux militaires, il continua donc seul, avec quelques hommes qui devaient le conduire à la rencontre de « l’homme qui parle », une espèce de démiurge qui raconte la vie et l’histoire de la forêt amazonienne.

    DERNIER ÉPISODE

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    Mario Vargas Llosa

    C’est Mario, Mario Vargas Llosa, qui lui avait indiqué le chemin à suivre pour rencontrer ce personnage illustre au sein des tribus qui peuplaient encore cette forêt immense dont les lianes et l’exubérance végétale s’étendaient jusqu’aux confins du Pérou. Ce vieillard était le dépositaire de la mémoire de ces tribus sans avenir, menacées de disparition rapide, il racontait la forêt et son peuple comme une construction mythologique avec son panthéon peuplé de demi-dieux dont il serait lui-même le dernier des héritiers. L’écouter c’était un peu comme ouvrir un livre d’histoire ancienne et essayer de comprendre la vérité historique dissimulée entre les lignes de la mythologie élaborée patiemment par des générations qui ont fini par constituer un monde plus que virtuel avec ses dieux, ses héros, ses guerres, ses épopées… Et le vieux racontait, lui aussi, l’architecture de son monde avec toutes les croyances, les rites, les magies et autres formes de pouvoir qu’il comportait. En écoutant ce vieux démiurge, Il aurait voulu posséder, à lui seul, les moyens de sauver l’univers de cette icône des peuples de la forêt qui n’étaient déjà plus des peuples, qui n’étaient plus qu’un objet de curiosité pour les ethnologues, les aventuriers, les grands reporters et quelques touristes assez fous pour ne pas leur foutre la paix.

    Pensant qu’il s’était suffisamment confondu avec tous ces empêcheurs de vivre heureux dans la forêt primaire, une vie peut-être primaire mais néanmoins paisible et sans tensions néfastes, il reprit sa route vers ce que certains appelaient la civilisation. Il aurait aimé rencontrer José Luis Arguedas mais le grand écrivain péruvien n’avait pas pu supporter la vie qu’on infligeait à ceux qui n’appartenaient pas à la caste des nantis, des riches, des héritiers, des conquistadors qui avaient dépouillé le pays au cours des siècle passés, il avait choisi de s’évader de ce monde en espérant, probablement, en trouver un meilleur …. ailleurs. Il aurait peut-être dû chercher cet autre monde dans ses rêves il n’aurait certainement pas ainsi privé l’humanité d’un grand penseur, d’une grande plume mais surtout d’un homme juste.

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    Jorge Icaza 

    Pour lui le moment n’était pas à la rêverie, un détour par Quito le tentait fortement, il pourrait y rencontrer Jorge Icaza qui, tout comme José Luis Arguedas, connaissait très bien les indiens et la vie abominable qu’ils étaient obligés d’accepter pour avoir partagé avec eux cette vie de misère. Il lui ferait sans doute rencontrer un « chula », l’homme de Quito, un métisse qui se comportait comme un blanc pour devenir le plus blanc possible après les belles études qui l’avaient fait gravir les échelons de l’administration jusqu’au jour où sa destinée l’avait rattrapé pour le ramener à son statut de descendant d’indien. Un sort qu’Arguedas, José Luis pas Alcides le Bolivien, n’avait pas pu accepter et qui l’avait mené sur un autre chemin, à la quête d’une autre vie, à l’écart de la route de la misère que les peuples amérindiens ne pouvaient pas, ne pouvaient plus, éviter depuis bien longtemps déjà.

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    Il était ferment résolu à prendre la route de Quito, il voulait rencontrer Luis Alfonso, ce « chula » miséreux pour lui indiquer un nouveau chemin, pour le freiner dans sa dégringolade, pour qu’il ait une autre chance. L’horrible chaleur saturée d’humidité de la forêt vierge ne pesait plus maintenant sur ses épaules, ils marchaient désormais sur un plateau en altitude où l’air était plus frais et où même soufflait une brise légère qui le fit frissonner. Il voulu remonter son col sur son cou pour se protéger de ce courant d’air frisquet mais son bras ne rencontra qu’un bras inerte que, dans un premier temps, il n’identifia pas. Il était encore dans son rêve et ses compagnons ne le prenaient tout de même pas par le cou. Il se retourna et constata alors qu’il était coincé par un corps blotti contre le sien, il ne comprenait pas bien où il était, il lui fallut encore un moment pour se souvenir qu’il était chez lui et qu’il avait dormi avec sa compagne intérimaire, celle qui de temps à autre suppléait sa solitude quand elle devenait trop lourde à supporter. Et même s’il avait un peu froid car les couvertures n’avaient pas suivi leurs derniers ébats avant le sommeil, Il n’osa pas bouger de crainte de la réveiller trop rapidement. Il voulait encore jouir de ce moment privilégié où elle était ramassée contre lui comme un chaton contre sa mère.

    Comme elle ne donnait aucun signe de vouloir émerger de son paisible sommeil, il ramassa lentement un coin de couverture dont il parvint à se couvrir, et à la couvrir, sans la déranger. Et il resta immobile profitant de sa douce chaleur, restant à la disposition du maître des rêves pour embarquer vers une autre destination. Le maître lui proposait quatre destinations et pour une fois, considérant son état d’éveil presque total, lui laissait le choix parmi celles-ci. Il ne voulait surtout pas aller en Colombie dans les montagnes où les militaires réguliers, les groupes paramilitaires, les narcotrafiquants et tous les irréguliers qui pouvaient traîner dans cette région, appâtés par les recettes fabuleuses générées par la poudre magique, s’étripaient entre eux et maltraitaient la population toujours soupçonnées de prendre partie pour le mauvais parti. Non, Evelio Rosero pouvait dormir tranquillement, il ne voulait surtout pas se mettre à portée des armes de ces troupes qui hantaient le moindre recoin de la montagne.

    Il aurait pu aussi partir pour une grande expédition sur le chemin de l’Eldorado avec les conquistadors espagnols, sous la plume d’Arturo Ulsar Pietri, à la recherche de nouveaux gisements d’or, il convient de comprendre tombes, lieux de culte et autres sites religieux où sont amassés quantité d’objets précieux et sacrés dont on peut disposer à sa guise quand on est un conquérant qui a imposé sa loi par les armes. Mais, là non plus, il ne voulait pas aller, la route était trop longue, bien trop hasardeuse, beaucoup trop périlleuse, non il lui fallait une aventure tout en douceur comme celle qu’il vivait depuis la veille et qui gisait à ses côtés dans le profond sommeil de sa compagne du moment.

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    Alvaro Mutis

    Sur le quai, Alvaro Mutis semblait l’attendre, il voulait lui confier quelque chose comme à son ami Amirbar, il voulait lui raconter la vie d’El Gabiero un marin qui avait bourlingué sur toutes les mers du monde pour dépenser les quelques sous gagnés à la manœuvre avec des femmes de petite vertu qui hantent tous les ports accrochés aux rives de ces mers, ou au comptoir de n’importe quel rade qui fleurit sur le trottoir en face du quai dès qu’un point d’attache pour bateaux est fixé. Mais il avait la bouche suffisamment pâteuse des vins et alcools bus la veille, il n’avait nullement envie de partir en bordée avec des marins privés de femmes et d’alcools depuis des semaines alors qu’il avait bu la veille et qu’il avait une femme, encore tendre et douce contre son flanc, pour ne pas partir à la recherche d’une catin abonnées aux ivrognes en bordée. Non, il n’avait pas envie de rêver de ce genre de vie. Peut-être que son amie lui avait enlevé le goût des rêves, peut-être qu’avec elle il trouvait une nouvelle raison de s’installer dans le monde de la concrétude, du quotidien, de ce jourd’hui avant celui de demain et après celui d’hier ? Impossible, il ne pouvait pas se contenter d’un seul monde même s’il y allait avec la plus belle femme du monde, il lui fallait des horizons immenses, inaccessibles, pour qu’il ne se sente pas enfermé dans sa vie quotidienne. Il fallait qu’il puisse partir sur les ailes de ses rêves pour se sentir léger, allégé de toutes les contingences de la vie matérielle et des petits bobos de son âge.

    Au bord de la route, il y avait une petite maison pas franchement jolie mais coquette tout de même, blottie à l’ombre d’un vaste manguier qui étendait son feuillage jusque dans les fenêtres de cette petite demeure. Sous cet arbre, une jeune fille, pas tout à fait une demoiselle mais déjà une grande fille, lisait sans conviction un livre qui ne l’intéressait pas franchement, elle semblait plutôt attendre quelqu’un ou alors tout bonnement observé les rares personnes qui passaient dans ce petit coin de Guyane, celle qui avait été sous la domination anglaise. Quand il arriva devant la maison, il la salua gentiment avec son bon sourire habituel, celui qu’il réservait aux jeunes femmes et aux filles en passe de le devenir. Elle lui rendit l’un et l’autre, ce qui le flatta beaucoup, il rencontrait rarement des jeunes filles qui lui renvoyaient son sourire. Celle-ci semblait vraiment très jeune même si sa taille fine et élancée la laissait croire plus âgée qu’elle ne l’était en réalité. Il s’approcha en espérant faire durer cet instant de gentillesse et d’amabilité car avec une fille si jeune il ne pouvait espérer plus, malgré tout il se sentait un peu ému devant cette grâce juvénile qui semblait n’être adressée qu’à lui seul.

    Une odeur qu’il ne savait déterminer chatouillait ses narines, des fragrances d’un parfum subtil mais un peu éventé, des relents de literie après une nuit de sommeil, une pointe de sueur aigre, des odeurs corporelles diverses… Et quelque chose de léger, très léger, effleurait imperceptiblement sa joue. Il secoua la tête comme pour chasser un insecte importun mais la sensation persista. Il leva la main pour chasser l’intrus, en vain, il était toujours là passant et repassant sur sa joue, s’accrochant à sa barbe déjà repoussée. Il commençait à s’agiter quand elle rit franchement le tirant du sommeil dans lequel il avait finalement replongé avant de partir sous le manguier d’Oonya Kempadoo dont il ne percerait jamais le secret. Elle riait aux éclats devant son air ébaubi, ses cheveux en bataille et ses yeux hagards.

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    Oonya Kempadoo

    - Il a bien dormi le grand garçon !

    - …

    - Il a fait de jolis rêves ?

    - …

    - Il est parti tout loin tout loin…

    - …

    - … et il a rencontré une jolie fille…

    - …

    - … et il lui a fait du charme avec son grand sourire innocent !

    - Quoi ?

    - Alors, tu émerges ?

    - Oui, oui, je suis réveillé !

    - On ne dirait pas franchement en regardant ta mine.

    - Quelle heure est-il ?

    - Je ne sais pas et je ne veux pas savoir.

    - J’ai dû me rendormir.

    - Peut-être.

    - Sûrement même, je te regardais dormir.

    - Oui mais ce n’est pas à moi que tu faisais des sourires charmeurs car moi je te regardais sourire.

    - Pas vrai.

    - Et si !

    - Ben je rêvais à toi.

    - Oh le gros menteur, il était parti tout loin vers une jolie fille, une princesse peut-être ?

    - Mais non ! Je ne me souviens même pas si j’ai rêvé.

    - Tu mens très mal, de toute façon je sais tout, je te connais trop bien. Et rien que pour t’obliger à rester au lit avec moi, je vais te raconter mon rêve.

    - Génial !

    - Il état beau, c’était un poète, il me l’a dit, il voyageait sur son voilier dans la mer des Caraïbes au gré de ses fantaisies, au gré de ses amitiés, au gré de ses amours, au gré du vent. Il m’a dit qu’il habitait sur une petite île, Sainte Lucie, je crois, qu’il était très connu depuis qu’il avait obtenu un célèbre prix littéraire…

    - … et qu’il s’appelait Dereck.

    - Comment tu sais ça toi ?walcott.jpg

    - Il n’y a pas trois poètes, même pas deux, qui ont reçu un prix littéraire important sur l’île de Saint Lucie, il n’y a que Dereck Walcott.

    - Ma culture n’a pas franchi l’Atlantique. Il m’a dit que nous partirions tous les deux sur son voilier et que nous naviguerions pendant des jours sur cette mer parsemées d’îles et d’îlots, ne descendant à terre que pour visiter ses amies et acheter quelques provisions. Il m’a dit que nous irions déjà à Porto Rico où il connaissait une femme impétueuse qu’il aimait beaucoup et qui écrivait des livres magnifiques…

    - Rosario Ferré peut-être ?AVT_Rosario-Ferre_8714.jpeg

    - Rosario, il l’a dit, pour le reste je te fais confiance. Et il a dit aussi qu’ensuite nous reprendrions la mer pour nous glisser entre la Martinique et la Guadeloupe, là où un gros caillou semblait avoir été jeté comme pour séparer ces deux îles. Il racontait que la mer était magnifique, que les poissons volants bondissaient partout autour du bateau en faisant des « plouf » en rentrant dans l’eau, que les alizés gonflaient la voile juste assez pour que la bateau glisse légèrement sur l’onde, sans roulis ni tangage. Il m’a dit que nous rencontrerions, sur ce caillou, une prisonnière, la prisonnière des Sargasses il me semble…

    - ... oui, Jean Rhys, c’est son vrai nom.297e613c92bbe24fbfcee14956308ff5.jpg

    - .. je ne sais pas mais je sais qu’elle nous accueillerait chaleureusement dans son ancienne plantation où elle vivait toujours malgré la fermeture de sa sucrerie. Je sais aussi que nous mangerions des quantités de fruits exotiques dont certains que je ne connais même pas, dont je n’ai jamais entendu parler. Et nous boirions du rhum, du rhum blanc, du vrai rhum des Caraïbes, et que nous serions ivres d’alcool, de soleil et de musique, et que nous danserions jusqu’à ne plus pouvoir, et je crois qu’il m’aimerait, qu’il m’aimerait comme un fou, qu’il irait chercher des noix de cocos sur les palmiers … rien que pour moi.

    - Quelle aventure ! (avec une pointe de jalousie mal dissimulée).kinkaid_425x320.jpg

    - Mais ce n’est pas fini ! Nous irions aussi à Antigua et la Barbade, je ne sais plus sur laquelle de ces deux îles, où nous serions cette fois encore les hôtes d’une femme de lettre, Jamaïca Kincaid qui nous raconterait l’histoire de Lucy pendant que nous barboterions dans l’émeraude des eaux littorales. Et là aussi nous mangerions, nous boirions, nous danserions, nous chanterions, … jusqu’à l’épuisement et nous nous aimerions avec tous les cocotiers pour témoins.

    - C’est un rêve tellement magnifique.

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       Et moi j’ai rêvé que je partirais avec toi, que nous irions là où la République dominicaine tutoie Haïti, sur la « Linera » cette fameuse ligne imaginaire qui sépare l’île en deux parties. Et là, sur la « galera », la place où les coqs se battent, où les hommes parient avant de danser avec les femmes et de boire et de boire encore, le temps d’un éclair le soleil accrocherait une étincelle de lumière dans l’ergot métallique acéré qui armerait la patte droite du coq, le temps que cette arme laboure le poitrail de l’autre gallinacé qui s’effondrerait en soubresauts chaotiques avant de s’immobiliser dans la mort réservée aux vaillants combattants…

     

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    Le combat de coqs - L'attaque, de Qunce Zeng

     

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    Début de l'épisode 1

    Le temps d’un éclair le soleil accrocha une étincelle de lumière dans l’ergot métallique acéré armant la patte droite du coq, le temps que cet ergot laboure le poitrail de l’autre gallinacé qui s’effondra en soubresauts chaotiques avant de s’immobiliser dans la mort réservée aux vaillants combattants. Il venait de perdre encore quelques pièces de plus. Depuis qu’il était arrivé sur cette galera en compagnie de Marcio, Marcio Veloz Maggiolo, dans cette région de misère où seuls les combats de coqs, le merengue et le clerén peuvent tirer la population de la torpeur ambiante, il jouait de malchance, pariant systématiquement sur les coqs vaincus.

     

    Relire le préambule par Denis Billamboz

    Relire les 44 épisodes de L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES

     

  • HISTOIRE DE RIEN

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le rien qui nous préoccupe tellement et qui remplit souvent discours, émissions de télévision, journaux, propos divers, conversations imposées, raisonnements, etc… méritait bien une petite chronique sur ce blog hautement intellectuel. C’est du côté des Editions Louise Bottu que j’ai trouvé matière à remplir de rien le vide de ma chronique bimensuelle. Une chronique toute légère, appropriée, je l’espère, à cette période de farniente, de détente et de repos aussi bien physique qu’intellectuel.

     

     

    dictionnaire-de-trois-fois-rien-de-marc-emile-thinez.jpgDICTIONNAIRE DE TROIS FOIS RIEN

    Marc-Emile THINEZ

    « Algèbre … Une contrainte qui compte. Jean n’aime pas les maths, les Arabes non plus ». La première définition de ce dictionnaire est édifiante, le raccourci est fulgurant. Jean est déjà sur la sellette. Jean c’est apparemment le père de l’auteur, du moins dans cet ouvrage, c’est un cruciverbiste fidèle, il fait chaque jour la grille de l’Huma car Jean est communiste, un peu franchouillard, communiste comme d‘autres sont catholiques ou philatélistes. Il ne conteste jamais la parole du parti, l’Huma est son bréviaire. Il ne se pose pas de questions, ce n’est pas un intellectuel, il exécute et fait des mots croisés avec son fidèle dictionnaire, « Le dictionnaire est Le Livre, sa bible à lui, le mécréant ».

    Marc- Emile c’est le fils, le fils doué qui sait lire très tôt les bulles de Pif le chien dans l’Huma, c’est lui plus tard qui établira ce dictionnaire des termes qui définissent le mieux son père. Ces mots dont il donne une version littéraire, lexicologique, et une illustration appliquée à l’usage que Jean en fait ou à la description de l’univers de Jean.

    Ce dictionnaire est bien sûr très drôle, l’auteur joue avec les mots comme d‘autres avec les balles ne rechignant jamais à formuler calembours, aphorismes et autres jeux de mots toujours savoureux. Mais tous ces jeux avec les mots cachent mal une satire acerbe de la France profonde manipulée par les partis politiques et les leaders d’opinion, Jean est communiste mais il pourrait appartenir à n’importe quel autre parti, il se comporterait de la même manière, comme un bon vieux godillot, comme un électeur sûr et convaincu, comme un militant zélé ne contestant jamais les décisions prises par les instances supérieures. Sous cette satire acide, il y a aussi beaucoup de tendresse pour ce père qui n’a pas eu la chance de poursuivre ses études bien longtemps, il a quitté l’école à onze ans, et qui voudrait apprendre encore en faisant ses mots croisés avec son dictionnaire fétiche. Jean est le père que de nombreux enfants ont eu au siècle dernier quand il y avait encore des ouvriers et des agriculteurs qui apprenaient tout sur le tas.

    Une fois encore, la preuve est faite qu’un tout petit livre peut contenir beaucoup, beaucoup de choses. Ainsi, on pourrait évoquer aussi la réflexion de l’auteur sur l’ambigüité du langage à qui on peut faire dire tout ou rien ou tout et rien. En lisant ces lignes, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces réunions auxquelles j’ai participé et au cours desquelles on essayait d’écrire en commun une délibération, une clause, une motion, … Le déficit de langage n’est pas le propre des ouvriers de la fin du XX° siècle, elle perdure encore même chez des gens qui ont fréquenté l’université, ils sont capables de parler de tout et de rien pendant des heures sans rien décider du tout. Tout le monde ne met pas « La même application à chercher le bon mot que son prédécesseur le bon champignon ».

    Un tout petit livre qui n’a l’air de rien mais qui dit tout sur le rien et le tout et sur la grande difficulté qu’il y a encore à se comprendre avec seulement des mots comme le savent bien ceux qui fréquentent assidûment les réseaux sociaux et les débats houleux qu’ils génèrent pour de simples incompréhensions.

    Le livre sur le site des Editions Louise Bottu

     

    72702.jpgL’AIR DE RIN

    Bruno FERN (1960 - ….)

    On ne peut pas s‘imaginer comme rien occupe de la place, tellement de place qu’après le dictionnaire que lui a consacré Marc-Emile Thinez aux Editions Louise Bottu, cette maison publie un nouvel opus consacré à ce fameux rien qui encombre notre vie : « L’air de rin ». En fait l’air de rin c’est surtout un fil sur lequel Bruno Fern, équilibriste du vocabulaire, a composé des variations à partir de deux vers : l’un de Mallarmé :

    « Aboli bibelot d’inanité sonore »

    l’autre de Guillaume d’Aquitaine :

    « Ferai un vers de pur néant »

    Bruno Fern propose centre-trente-deux variations du premier en application à autant de circonstances ou de contextes. « On le voit, on l’entend : de petits faits quotidiens ou moins, entre humour et mélancolie » comme l’écrit le préfacier Jean-Pierre Verheggen. Je dirai que, moi, j’ai vu beaucoup d’humour, un peu d’espièglerie et quelques petites piques bien affûtées et tout aussi bien ciblées :

    « Lucide : Accomplis coquelicot ta destinée record »

    « Faux-cul : Applaudit en plateau mais maudit en dehors »

    « Coquet : Assorti aux rideaux le gilet du croquemort »

    Et soixante six variations du vers de Guillaume d’Aquitaine, juste la moitié du précédent total :

    « Ecrivain : Phraserai matières et compléments »

    « En slip léopard : Feulerai par terre face au divan »

    « Fan d’Apollinaire : « Fesserai l’postère en versifiant »

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    Mine de rien, «L’air de rin » est tout de même le résultat d’une longue réflexion et d’un talentueux exercice de créativité accomplis par l’auteur, il n’est pas toujours évident de recréer en de multiples exemplaires ce qui existe déjà en lui donnant à chaque fois un sens, une couleur, une apparence différents mais en lui conservant sa sonorité. Un exercice de fildefériste sur le fil tendu du vocabulaire, un exercice gymnique, où il ne faut surtout pas se prendre les pieds dans le tapis, plein de pirouettes exécutées sur le praticable de la sémantique. In fine, un exercice poétique et "vocabularistique" qui montre toute l’étendue de la langue française et les multiples usages que l’on peut en faire. Je pourrais conclure avec le lieu commun actuel : Bruno Fern a étiré au maximum le champ des possibles contenus dans les vers de Mallarmé et Guillaume d ‘Aquitaine.

    Le livre sur le site des Editions Louise Bottu

  • VRP, CONTE ESPAGNOL #6 de LORENZO CECCHI

    VRP.jpeg   1976. Je cherchais du boulot, diplôme d’agrégé en poche. Mais je n’étais pas belge et c’était, à l’époque, une condition sine qua non pour occuper un emploi de fonctionnaire et donc d’enseignant. Je n’obtins la « petite nationalité », le sésame qui ouvrait la voie à la fonction publique, que l’année suivante. Entre-temps, il fallait vivre… J’étais prêt à exercer quelque métier que ce fût pourvu qu’il me permît d’assurer la subsistance du ménage que Carine et moi avions formé deux ans plus tôt alors que, tous deux, étions encore étudiants. On ne peut pas dire que nos parents avaient été ravis de notre choix et, ne serait-ce que pour ne pas leur donner raison, il fallait se bouger le popotin et montrer que nous étions à la hauteur de nos résolutions. J’avais tant bien que mal assuré notre subsistance jusque-là, en exerçant des petits boulots, mais il était temps de passer à la vitesse supérieure et de reléguer ces expédients dans le tiroir des souvenirs. Il restait un an à Carine avant de décrocher son diplôme d’enseignante de français-histoire.

       J’avais vingt-quatre ans lorsque je mis les pieds pour la première fois rue de Stalle à Uccle, au siège social de Firepro International SA. Nous étions en novembre. Presque quatre décennies plus tard, j’y suis toujours employé, à une encablure de la quille.

       Ouf, il était temps ! Nos réserves étaient épuisées et les indemnités de chômage n’étaient octroyées en ce temps-là qu’après une période d’attente assez longue, si ma mémoire est bonne, ce qui ne laissait pas espérer de revenu salvateur dans un avenir rapproché. Le contrat d’emploi proposé par Firepro tombait plus qu’à pic.

       Pour en arriver là, je m’étais activé, avais frappé à toutes les portes, jusqu’à rencontrer un certain Blondeau, chef des ventes de la firme SoftH, active dans le domaine du traitement de l’eau.

       André Blondeau se trouvait sur un stand de la foire des « Arts Ménagers » de Charleroi. Moi, j’y visitais systématiquement tous les exposants en leur demandant de m’embaucher. Quand vint le tour de Blondeau, il ne répondit pas tout de suite à ma sollicitation. Il m’invita à m’asseoir et m’offrit un café. Bon signe, m’étais-je dit. Après m’être présenté des dizaines de fois, voilà enfin quelqu’un qui semblait me marquer quelque intérêt. Blondeau me regarda un moment sans rien dire avant de m’annoncer qu’il trouvait ma façon de procéder bien sympathique. Il m’aurait engagé illico, ajouta-t-il, son équipe n’eût-elle été au complet. Il décelait en moi un vendeur-né. Il ajouta ensuite qu’il me recommanderait à son collègue du département « feu », Jacques Dresler, qui, lui, devait pourvoir dans un avenir tout proche au remplacement d’un certain Guinet, admis à la retraite. Le secteur d’activités qui se libérait s’étendait de Binche à Mouscron en passant par Mons. Ce cher Blondeau m’exhorta à me recommander de lui et à adresser ma candidature écrite à l’adresse indiquée sur sa carte de visite, mais à la SA Firepro. Entre-temps, il en toucherait un mot à Dresler pour l’appuyer. Il m’expliqua que Firepro distribuait SoftH en Belgique. Bien que principalement active dans la protection incendie, Firepro assurait aussi la commercialisation des adoucisseurs d’eau pour compte de SoftH.

       Le job de Guinet consistait à vendre des extincteurs et les contrats d’entretien qui en assuraient la maintenance. Je ne connaissais strictement rien au métier de VRP mais, me rassura Blondeau, ma formation serait prise en charge dès mon engagement si, bien entendu, son collègue estimait que je faisais l’affaire.

       Une semaine plus tard, Dresler me recevait. Nous conversâmes cinq minutes. Nous échangeâmes quelques banalités et nous rendîmes ensuite chez monsieur Mertens, le chef du personnel. Je fus mis sur le gril dès les présentations terminées, un véritable interrogatoire mené par ces deux messieurs. Tout y passa, de mes opinions politiques à mes ambitions pour l’avenir. Mes réponses convainquirent puisque, peu après, j’étais convié à signer mon contrat de travail à durée indéterminée avec période d’essai de trois mois malgré que ‒ je n’avais rien caché ‒ je serais appelé sous les drapeaux à brève échéance, dès ma naturalisation officialisée.

       Ma formation dura à peine deux jours. Je fus muni ensuite d’une serviette en skaï contenant de la documentation ainsi qu’un carnet de commandes pour y consigner les ordres que je ne manquerais pas de conclure chez les clients et prospects.

       Je vendis mon premier extincteur à Péronnes-Lez-Binche, dans une blanchisserie. Après avoir poussé la porte de la boutique, je baragouinai au patron quelque chose d’incompréhensible pour me présenter et m’apprêtais déjà, résigné, à filer sans demander mon reste quand celui-ci me retint. Pourtant, il n’avait jeté qu’un œil distrait à la brochure que je venais de lui tendre et, à l’instar des dix autres prospects déjà accomplis jusque-là, il ne m’avait pas paru intéressé ; en tout cas, rien dans son attitude ne le laissait présager. Je vous laisse imaginer mon étonnement lorsqu’il me dit :

       — Je vais vous en acheter un. J’ai eu un petit incendie il y a peu et je me suis rendu compte que j’étais bien mal préparé à le combattre. Etablissez votre bon de commande, je vais vous le signer. Faites en sorte que je sois livré le plus vite possible.

       Mon cœur se mit à battre la chamade. Je sortis de mon porte-documents le formulaire adéquat et mon tarif. Mon stress était tel que je fus incapable d’indiquer du premier coup dans les cases prévues à cet effet le code du produit, pas plus que celui de l’entretien y afférent. Je dus m’y reprendre à trois fois. Je n’y parvins qu’avec l’aide bienveillante du blanchisseur qui, m’ayant pris en pitié dès qu’il se fut aperçu que j’étais novice dans le business, s’efforça patiemment de déchiffrer en ma compagnie les arcanes de ma liste de prix ainsi que les mystères sémantiques du bon de commande. J’étais heureux et en transpiration quand je lui serrai la main pour prendre congé. Je revois encore son sourire qu’il assortit, avec son bel accent espagnol, de tous ses vœux de réussite. Il me précéda ensuite avec empressement pour m’ouvrir lui-même la porte de sa boutique comme si j’étais un personnage important. Brave homme que cet Emilio Rojas ! Il me porta bonheur, j’en suis certain. Je lui dois d’avoir persévéré et, par-là, d’avoir assuré aux miens un confort relatif pendant toutes ces années. J’avais décidé, avant de pousser sa porte et après avoir essuyé tant de refus ce jour-là, d’abandonner ce métier de commercial pour lequel, j’en étais persuadé, je n’étais pas fait. Rien que le costard-cravate m’oppressait à lui seul comme une camisole.

       Était-il Espagnol, Rojas ? Je me le demande encore. Peut-être venait-il d’Amérique latine, du Chili. Je ne sais pourquoi, mais j’ai toujours penché pour cette seconde hypothèse. Beaucoup de réfugiés de ce pays avaient trouvé asile en Belgique à l’époque, après l’assassinat du président Allende, et le coup d’état militaire qui imposa au pays la dictature de l’infâme Pinochet. J’avais fréquenté quelques condisciples chiliens à l’université, la plupart militants de gauche, dont l’exquis Juan Mũnoz malheureusement perdu de vue dès la fin de mes études.

       Depuis toutes ces années, j’ai conservé le double du bon de commande comme une relique. Pensez donc, ma première affaire ! Je le regarde de temps en temps quand des accès de nostalgie viennent me visiter, que je regrette le temps béni d’avant, de ma jeunesse, celui du paternalisme si dénigré aujourd’hui qui régnait dans les entreprises. À tout prendre, je le préférais au cynisme actuel car, même si les sollicitudes des patrons n’étaient qu’apparences, la vie semblait moins rude au quotidien et l’humanité moins infecte.

    Lorenzo Cecchi

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • RIMBAUD À l'épreuve de L'ESPERLUETTE & d'autres fantaisies postmodernes

    Il faut absolument être postmoderne

    Rimbaud & co

     Il y a une nouvelle innocence, une nouvelle forme de candeur, une manière moderne de s'étonner que tout ne soit pas encore tout à fait moderne, complètement moderne, moderne à cent pour cent, et plus si affinités.

    Philippe Muray, Exorcismes spirituels IV

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    ORNIÈRES

     

    À droite l’aube d’été

    éveille

    les feuilles & les vapeurs

    & les bruits de ce coin

    du parc,

    et les talus de gauche

    tiennent dans leur ombre

    violette

    les mille rapides ornières de la route humide.

    Défilé de féeries.

    En effet :

    des chars chargés d’animaux

    de bois doré, de mâts &

    de toiles bariolées,

    au grand galop de vingt chevaux

    de cirque tachetés, & les enfants

    & les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ;

    - vingt véhicules, bossés, pavoisés

    & fleuris comme des carrosses anciens

    ou de contes,

    pleins d’enfants attifés

    pour une pastorale suburbaine.

    - Même des cercueils sous leur dais de nuit

    dressant

    les panaches d’ébène,

    filant au trot des grandes juments

    bleues & noires.

     

     

    BOTTOM

     

    La réalité étant trop épineuse

    pour mon grand caractère, -

    je me trouvai néanmoins chez Madame,

    en gros oiseau gris bleu

    s’essorant vers les moulures du plafond

    & traînant l’aile

    dans les ombres de la soirée.

    Je fus, au pied du baldaquin

    supportant

    Ses bijoux adorés & ses chefs d’œuvre physiques,

    un gros ours gencives violettes

    & au poil chenu

    de chagrin,

    les yeux aux cristaux & aux argents

    des consolés.


    Tout se fit ombre & aquarium

    ardent.

    Au matin, -

    aube de juin batailleuse, -

    je courus aux champs, âne,

    claironnant & brandissant

    mon grief jusqu’à

    ce que

    les Sabines de la banlieue

    vinrent

    se jeter à mon poitrail.

     

     

    DIMANCHE

     

    Les calculs de côté,

    l’inévitable descente

    du ciel,

    & la visite des souvenirs

    & la séance des rythmes occupent

    la demeure,

    la tête & les monde de l’esprit.


    - Un cheval détale sur le turf suburbain,

    & le long des cultures & des boisements,

    percé par la peste carbonique.

    Une misérable femme de drame,

    quelque part dans le monde,

    soupire après des abandons improbables.

    Les desperadoes languissent

    après l’orage,

    l’ivresse & les blessures. De petits

    enfants étouffent

    des malédictions le long des rivières. –

     

    Reprenons l’étude au

    bruit

    de l’œuvre dévorante qui

    se rassemble & remonte

    dans les masses.

     

    Trois textes de prose poétique tirés d’Illuminations (1873-1875)

    Ornières

    Bottom

    Dimanche

    Les seules fantaisies que je me suis autorisées sont, hormis les et remplacés par des &, des coupes dans les phrases pour leur mise en vers. Mais quand c'est du Rimbaud (notamment) ou un texte riche, se suffisant à lui-même, le texte transcende tous les mauvais traitements et rejette, pourrait-on, dire, toutes fioritures et autres effets poétiques superflus.

    Quand il s'agit de prose banale comme celle de faits divers (voir les LES POÈMES DE SUD PRESSE), le même traitement, forcément ironique, théorisé par Jean Cohen dans Structure du langage poétique, apporte un semblant de poésie, rehausse illusoirement le texte.

     

    Quelques sites sur Rimbaud et son oeuvre poétique

    Arthur Rimbaud: site comprenant tous les textes de Rimbaud en français et en anglais.

    Arthur Rimbaud, le poète: le site d'Alain Bardel avec cette citation de Char en épigraphe: "Rimbaud, le poète, cela suffit, cela est infini"

    Une trentaine de textes Rimbaud sur Les Grands classiques

    Un cinquantaine de textes de Rimbaud sur Poètes.com

    La lettre du voyant à Paul Demeny, datée du 15 mai 1871 où il écrit notamment ceci:

    Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans ! (...)

    En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhytment l’Action. . Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux. (...)

    Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. (...)

    Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! (...)

    En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes. 

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  • L'HISTOIRE DU POÈME

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    Le poème est né, au bas mot (Obama?), il y a quinze milliards d'années, c'est-à-dire bien avant le Big Bang. (Mais ça, même les frères Bogdanov l'ignorent). Une théorie tend d'ailleurs à démontrer qu'il serait à l'origine de l'univers. Depuis, on s'en doute, le poème a connu mille métamorphoses et autant de péripéties, dont cette histoire (un brin subjective) rendra compte, parmi les plus récentes et les plus extraordinaires.

     

    ===

     

    une histoire merveilleuse

     

    le poème vit 

    depuis toujours

    une histoire merveilleuse

    avec son public

     

    sauf pendant

    les millénaires de récession

     

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    élimination

     

    le poème génère

    des tonnes de déchets

     

    leur élimination constitue

    un des problèmes majeurs 

    de la littérature

     

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    la queue

     

    comme on fait mal au chat

    en lui tirant la queue

    on fait mal au poème

    en lui disant à l'oreille 

    des choses qu'il sait déjà

     

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    escalade

     

    le poème escalade les mots

    par le versant des images

     

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    pratique

     

    le poème est pratique

    pour envelopper

    les débris de textes 

    et les phrases à deux sous

     

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    le poème nu

     

    celui qui a un jour

    vu le poème nu

    ne cessera plus de regarder 

    par la fenêtre des mots

     

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    prix littéraires

     

    le poète qui tue son poème

    n'est pas condamné 

    aux prix littéraires

     

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    la condition du poème

     

    chaque fois à la fin du poème

    tu donneras ta langue au chat

    &
    le chat n'en fera qu'une bouchée

     

    à condition que le poème soit bon

     

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    Munster

     

    le poème sent des pieds

    quand le poète 

    a mangé du Munster

     

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    un petit poème

     

    mon poème a braillé

    toute la nuit

     

    c'est un petit poème

     

    il doit faire ses dents

     

     

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    mal narré

     

    ne verbalisez pas le poème 

    s'il est mal narré

     

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    un baiser

     

    le poème

    est un baiser

    sur les lèvres

    des mots

    avec la langue

     

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    coming out

     

    le poème

    a fait son coming out

     

    il a déclaré

    aimer  les pommes *

    cuites

    dans une émulsion

    de mots doux

     

    sont attendues avec impatience

    les révélations du roman

    sur ses préférences

    légumières

     

     

    * le vers était dans le fruit : pomme aime.

     

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    le poème et la fraise

     

    le poème

    chez le dentiste

    pousse de tels hurlements

    que les exégètes

    venus soigner

    des caries verbales

    les attribuent

    tantôt à de l’Artaud

    tantôt à du Tzara 

     

    par contre

    pour le zzzzzzzzzzzzzzzzz

    de la fraise

    tous conviennent qu’il était 

    d’Isidore Isou

     

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    le poème du dimanche

     

    le poème à eau

    résiste mieux au sel

     

    le poème à clous

    retient la parole blanche

     

    le poème à roulettes

    augmente la vitesse des mots

     

    le poème du dimanche

    passe à travers les fêtes

     

    le poème du lundi

    peut grever la semaine

     

    le poème de l'après-dîner

    se digère dans la nuit

     

    le poème poids léger

    s'envole dans le verbe

     

    le poème murmuré

    se porte à l'oreille

     

    le poème en lecture rapide

    avale les sons lents

     

    le poème à poils ras

    se prête aux caresses phoniques

     

    le poème à bras longs

    emporte tous les concours

     

    le poème bivalve

    s'ouvre avec un couteau à musique

     

    le poème du dimanche

    le poème du lundi

    et celui des autres jours aussi

     

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    l'espèce du poème

     

    et si l'espèce du poème

    disparaissait

    au même titre

    que le bélouga des mathématiques 

    ou le chihuahua du quiz musical ?

     

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    rixe

     

    le .oè.e

    a perdu

    ses consonnes

    dans la rixe qui l'opposa 

    au r.m.n

     

     

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    parenthèses

     

    (

    à l'intérieur 

    des parenthèses

    le poème

    mène

    la vie

    d'un texte 

    grand format

    sans les inconvénients

    de l’exposition

    littéraire

    )

     

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    l'exception

     

    le poème qui vit cent ans

    est l'exception

     

    le plus souvent

    le poème est mort-né

     

    (malgré les progrès 

    des ateliers d'écriture)

     

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    les pépins de l'espace

     

    la mandarine ne ment pas

    au poème

    sur la nature des agrumes

     

    si, la main sur la pulpe,

    elle jure qu'elle dit la vérité

    sur son essence astrale

    il faut boire son jus

    avec les pépins de l'espace

     

    sans oublier

    les fruits secs

    au fond de la galaxie

     

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    Gagarine

     

    Youri Gagarine a emporté

    le poème

    lors de son voyage dans l'espace

     

    par contre on ne sait pas

    s'il l'a emporté

    dans la tombe

     

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    Marie-Antoinette

     

    le poème

    était l'ami de Marie-Antoinette

    (pas l'ami Facebook, le véritable ami!)

    mais elle avait dû payer de sa personne

    pour gagner ses faveurs

     

    lors de leur séparation

    c'est le poème

    qui perdit la tête

     

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    coitus interruptus

     

    ce n'est pas l'assassinat

    de l'archiduc François Ferdinand

    qui fut cause

    de la Grande Guerre

    mais

    le coitus interruptus 

    du poème

    avec un alpiniste autrichien

     

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    sur la neige

     

    l'hiver le poème

    s'écrit

    sur la neige

     

    et s'il reste

    gravé dans la glace

    du lac gelé

     

    c'est pour le bonheur

    des patineurs

    à la gomme

     

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    une souris

     

    le poème électronique

    accouche souvent 

    d'une souris

     

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    le silence du poème

     

    je connais un poème

    qui a vécu

    une expérience de prose douloureuse

    mais qui ne tient pas à en parler

     

    je respecte le silence du poème

     

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    l'heure de la sieste

     

    à l'heure de la sieste

    l'ombre du poème

    figure

    l'image du poète

    en train de dormir

    au milieu de vers vides

    et de mots anisés

     

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    le poème cardiaque

     

    on reconnaît le poème cardiaque

    à ses mots

    qui font la file

    au bureau de pontage

     

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    tombés des nues

     

    pour un poème connu

    combien de poèmes anonymes

    criant famine

    (aux rimes pauvres, pauvres...)

     

    pour un poème éveillé

    combien de poèmes dans la lune

    tombés des muses

    (aux vers légers, légers...)

     

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     pour voir

      

    le soleil du dire

    irise

    la peau du poème

     

    on secoue

    les feuilles des mots

     

    pour voir 

    l'invisible

     

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    les poèmes de la banquise

     

    les poèmes de la banquise

    manquent de plus en plus

    d'épaisseur

     

    la preuve

     

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    ce poème-ci

     

    j’étais fou amoureux d’un poème

    je le relisais chaque jour

    je le refaisais en mieux

    puis mon poème s’est cassé

    avec un parfait poète inconnu

     

    (c’est vrai que je lui ai pris la tête)

     

    il n’était pas si fameux

    me disais-je pour l’oublier

    mais rien n’y faisait

    alors je m'en suis tiré

     

    en écrivant ce poème-ci

     

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    de beaux vers 

     

    couchez les mots

    dans le lit du poème

    pour qu'ils fassent de beaux vers!

     

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    la langue 

     

    le poème qui passe

    la langue

    aux mots d'oiseau 

    est un grossier merle

     

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    le poème parle

     

    le poème parle

    à la chèvre et au chou

    à la cuiller et au chat

    au chien et à la vipère

    à la caillasse

    et au pied de cochon

    à l’airelle et à l’ortolan

    à la tasse dans l’évier

    à la chair frissonnante

    et au feu qui gronde

    au coeur du glacier

    et à la queue de cerise

     

    quand ça lui chante

    le poème

    parle aussi

    pour ne rien dire

    du temps qui passe

     

    entre les pans de chemise

     

    on a mis

    au frais

    dans des glaçons

    les restes de mots

    retrouvés

     

    à la suite

    de la collision frontale

    survenue cette nuit

    à trois heures du mat’vin

    sur la quatre bandes

    du bureau

    d’un auteur allumé

    entre un poème décapotable

    et un poids lourd de l’édition

     

    il ne reste rien

    du roman

    de 864 pages

    complètement

    calciné

     

    le poème

     

    a juste perdu

    son titre

    &

    l'usage de la langue

     

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    poème à l'esperluette

     

    &

    &

    &

    &

     

    &

    &

    &

    &

     

    puis

    quoi encore?

     

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    poème mode d'emploi 

     

    on ne met pas le poème en joue ni en bouche

    on ne pend pas le poème par les pieds

    on n'édente pas le poème qui mord

    on n'émascule pas le poème qui dort

    on ne tire pas la langue ni la queue au poème

    on ne coupe pas la parole au poème 

    on ne mâche pas le poème

    on ne charge pas la mule du poème

    on ne met pas le poème sur son derrière

    on ne met pas le je au poème

    on ne frappe pas le poème dans les mots

    on ne cache pas la fin du poème

    on ne crache pas dans la soupe du poème 

    on ne dit pas pis que pendre du poème

    on ne lit pas le poème tout haut

     

    c'est vilain

     

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     le poème à l'élastique

     

    lâché

    des cimes de la poésie

    le poème à l'élastique

    rebondit

     

    mais plus jamais 

    il n'atteindra les sommets

    même s'il oscillera verticalement

    longtemps encore

     

    avant de s'arrêter

    pour du bon

     

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    poèmacédoine

     

    le poème peau de banane

    le poème queue de cerise

    le poème orange pressée

    le poème mangue à l’eau

    le poème kiwi ki asimines

    le poème mûres mûres

    le poème un peu brugnon

    le poème qui fait grand fruit

    celui qui fait amandes honorables

    le poème qui a la pêche

    le poème qui a cassis ses raisins

    le poème zeste de citron

    le poème tête de pomme

    le poème en coing

    et celui enfin en forme de poire

     

    composeront un cocktail de vers 

    pour tous les assoiffés

    de poésie naturelle

    trop souvent condamnés

    au poème Danacol

     

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    le poème de saison

     

    ce poème est bien vert

    il vient d’être écrit

     

    ce poème est bien mûr

    il est temps de le dire

     

    ce poème est tout pourri

    on vous l’avait dit

     

    que c’était un fruit de saison

    qu'on ne recueille qu’en septembre

     

     

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    PGV

     

    après le passage du poème

    à grande vitesse

    le roman reprend

    son train de sénateur

     

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    misère de la poésie

     

    I

    les poètes traitent mal

    leur progéniture

     

    il y a de par le monde

    des milliers de poèmes abandonnés

     

    II

    on recense de plus en plus

    de poèmes sans papier

     

    hélas aucune régularisation

    n’est en vue

     

    III

    depuis toujours les poèmes se combattent

    il y a des morts, des éclopés, des survivants

    qui se traînent et viennent mourir 

    dans les livres d’histoire de la littérature

                             

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                la route  

                           

    essuyer la buée sur les lettres du poème

    pour bien voir la route des mots

     

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    univers

     

    c’était un poème

    de la forme de l’univers

    qui englobait

    les poèmes de petite taille

     

    les poèmes

    de la forme d’une étoile

    les poèmes

    de la forme d’une comète

     

    un jour il vit

    un point grand comme un grain

    qui lui fila entre les astres

     

    c’était un poème

    en forme d’espoir

     

     E.A.

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  • QUATRE COULEURS: TRÈFLE (as de)

    jeuxtrefle.gifEn une vie, cet utltratrifoliophile convaincu  avait accumulé pas moins (ni plus) de 325 trèfles à quatre feuilles. Quand on sait qu’on trouve en moyenne un tel spécimen pour 10 000 trèfles communs, on peut estimer le temps qu’il a passé accroupi dans les prés et prairies.

    Mais le trèfle ne lui avait pas porté chance mais tuile sur tuile ni les vertus théologales sur lesquelles il avait compté. Ainsi il n’avait jamais acquis chance, ni foi ni amour véritable, et il désespérait.

    Jugez plutôt du bien-fondé de sa désespérance : à soixante-cinq ans, il avait perdu un œil, deux doigts de pied, trois CDD, quatre demeures et cinq épouses.

    L’âge aidant, cependant, il avait acquis le sens du partage et de l’échange ou, du moins, celui de la ruse.

    Ainsi, avec son lot de trèfles quadrifolioles, il acquit un trèfle à cinq feuilles, deux mains de Fatma, trois fers à cheval, quatre crottes de chien, cinq doigts croisés, six coccinelles, sept araignées du soir, huit pièces de monnaie trouées, neuf chiffres porte-chance, dix échelles à treize barreaux (un surplus de chez Brico), onze pompons de marins (et quelque privautés dont sont prodigues les mousses), douze beaux débris de verre blanc, treize brins de muguet, quatorze poignées de riz, quinze tiges de bambou, seize baisers sous le gui, dix-sept pattes de lapin, dix-huit lancers de penny dans une fontaine, dix-neuf vidéos d’étoiles filantes, vingt brisures de bréchet, vingt-et-un edelweiss, vingt-deux touchers de bois, vingt-trois visions d’arc-en-ciel, vingt-quatre talismans, vingt-cinq trèfles en chocolat fondant dans une boîte en forme de cœur.

    Et depuis bientôt treize ans, il attend le bonheur.

     

     

                         Rappelons que 325 = 1 + 2 + …. + 24 + 25 = 25 x 13 

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 43

     

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Et maintenant, il était sur les rives du célèbre lac Titicaca avec ses deux amis dans « une sorte de brume bleutée qui noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. » C’était Alcides qui laissait parler son âme de poète pour chanter ce pays qu’il aimait tellement et auquel il avait dédié quantité de lignes. Son œuvre entière aurait pu paraître comme un hommage à cet Altiplano andin accroché sous les sommets inaccessibles de la cordillère, dans le climat rigoureux des hautes montagnes. Il fallait dompter le froid et amadouer l’altitude pour pouvoir enfin profiter des merveilleux paysages que le soleil dessinait sur les sommets éternellement enneigés toisant ce plateau perché, de toute leur fière arrogance. Et dans cette plaine, ou le vert n’arrivait pas à vivre bien longtemps, laissant sa place à cette couleur indéfinie qui oscille entre le vert et le jaune, cette espèce de caca d’oie qui évoque bien ces maigres prairies fanées qui ne peuvent nourrir que des moutons, le lac, l’émeraude, le diamant, la merveille, illuminait toute la région, reflétant les rayons du soleil qui traversaient l’éther originel sans trouver le moindre obstacle sur leur chemin lumineux. Le lac, dieu des indiens qui vivaient sur ses hauts plateaux, père nourricier qui fournissait le poisson et quelques autres denrées comestibles, réserve d’eau inépuisable et fournisseur de végétaux pour divers usages allant de la construction à l’outillage aratoire.

    ÉPISODE 43

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    Ils étaient là depuis au moins une éternité n’osant pas bouger, à peine parler, de peur de rompre la magie dont le paysage les entourait. Il respirait juste pour ne pas étouffer, il se contentait de regarder, de sentir, de voir, de humer, de déguster ce pays que les « criollos », les colons, et les « cholos », les métisses dévoués à leur maître, avaient saccagé en quelques années seulement, décimant les populations, altérant le milieu, détruisant une culture ancestrale. Alcides raconta comment les Indiens du lac Titicaca avaient été traités, comment on les avait spoliés de leur terre qu’ils avaient dû ensuite cultiver, comme de vulgaires esclaves, pour le compte des nouveaux arrivants. Il raconta comment ces colons inventaient sans cesse de nouvelles règles pour toujours pouvoir punir, priver, déposséder et avilir les autochtones qui semblaient vaincus, résignés, mais qui jamais ne sombrèrent dans la déchéance, conservant toujours leur dignité. Oscar Cerruto raconta que lui aussi, il avait vécu sur ce plateau pendant la guerre contre la Paraguay à laquelle sa famille l’avait soustrait malgré sa forte envie d’en découdre pour la patrie, en le faisant muter sur ces hauts plateaux à l’abri du conflit. Il décrivit sa rencontre avec ce peuple fier, forgé par le rude climat qui sévit à cette altitude, généreux et digne même s’il a été martyrisé. Il ne regrettait pas d’avoir évité cette stupide guerre du Chaco même s’il aurait peut-être pu y rencontrer Augusto Cespédes qui défendait avec pugnacité un puits où il n’y avait jamais eu d’eau et où il n’y en aurait jamais non plus.

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    Alcides Arguedas

    Alcides Arguedas ne voulait plus quitter les bords du lac, il trouva de nouvelles aventures à rapporter pour étendre encore la durée de ce moment magique, il narra notamment la triste légende, peut-être même une histoire presque vraie, de Wata-Wara la belle indienne et de son fiancé le berger. Le maître voulait s’approprier la belle bergère qui avait promis son avenir au fidèle berger et il usa de tous les moyens à sa disposition pour corrompre la belle qui résista jusque dans la mort qu’elle préféra à l’indignité et à l’infidélité. Il y a des saintes sur l’Altiplano aussi.

    Cerruto voulait encore les faire redescendre dans la plaine, à la rencontre de Cespédes, pour évoquer l’imbécilité de cette guerre sans objet qui avait opposé la Bolivie au Paraguay, laissant de nombreux morts sur les divers champs de bataille pour des motifs que personne n’avait réellement compris. Ils auraient peut-être même pu rencontrer Horacio Quiroga qui, lui, aurait été dans l’autre camp mais n’aurait, sans nul doute, pas été plus concerné qu’eux par ce conflit abscons. Mais la nuit tombait, les flambeaux brûlaient dans divers coins du plateau, sur les reliefs les plus élevés, comme au temps de la rébellion quand la flamme sacrée servait de point de rendez-vous pour les indiens soulevés contre la cruauté et l’injustice de leur maître. Alcides frissonnait encore à l’évocation de ce vaste soulèvement durement réprimé, aussi sévèrement que les soulèvements dans les mines d’argent d’Espiritu Santo où Mauricio, un ami d’Oscar, avait travaillé, milité et lutté. Et ils empruntèrent enfin le chemin de leur logis temporaire, chez un ami indien qui les accueillait le temps de leur séjour.

    Rentré à la maison après s’être oxygéné et apaisé pendant une longue promenade sur les berges du fleuve, il releva ces messages et fut très heureux de lire qu’une de ces amies de cœur passait par la ville le lendemain et qu’elle espérait être hébergée chez lui pour un jour ou deux. Il était émoustillé comme un adolescent invité à l’anniversaire d’une jeune fille pour la première fois. Il entreprit donc une grande séance de nettoyage qui durerait tard dans la nuit, prépara la maison comme pour accueillir sa future épouse, mit chambrer du vin rouge, au frais du vin blanc, fit l‘inventaire du frigidaire qui était bien maigre, rédigea la liste des courses à faire pour combler les manques. Et, finalement, se coucha très tard hypothéquant ainsi la possibilité de s’embarquer dans un rêve au grand large.

    Le lendemain, il n’eut pas le temps de musarder, il courut beaucoup, dans le désordre, perdant beaucoup de temps en gestes et déplacements parasites mais finalement, quand son amie arriva, tout était à peu près en ordre. La maison était suffisamment accueillante pour abriter la tendresse qu’il pensait y mettre et peut-être même un peu plus. Il n’avait rien prévu, elle non plus, ils partageraient cet instant en fonction de leur humeur et de leurs sentiments respectifs. Il n’avait jamais vécu avec cette femme, ils avaient simplement eu une relation épisodique qui ne s’était jamais réellement éteinte, qui était seulement devenue plus lâche, moins assidue, mais toujours latente, et chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils passaient un moment ensemble et parfois même un jour ou deux ou simplement une nuit. Ce jour-là, elle espérait passer au moins la nuit avec lui et si possible le lendemain et peut-être même la nuit suivante mais elle ne promettait rien.

    L’émotion, la tendresse, les baisers les occupèrent pendant un bon moment, le temps qu’il fallait à la bouteille de champagne pour se rafraîchir suffisamment dans la cave artificielle dont il avait équipée sa maison. Après ses premières effusions, ils trinquèrent à leurs amours passées dont quelques reliquats pourraient, peut-être, se manifester dans les temps prochains. Ils dégustèrent le plat léger mais savoureux qu’il avait préparé avec amour, évidemment, mais surtout avec la peur de le rater, un poisson cuit au four avec quelques légumes un peu plus cuits que le veut la cuisine contemporaine qui nous fait souvent manger comme des lapins. Ils mangèrent en badinant tendrement, évoquant le passé, parlant de leur actualité. Il ne lui raconta pas ses rêves mais elle savait, elle l’avait souvent surpris la tête ailleurs, ne l’écoutant même plus, embarqué dans une autre vie. Elle en avait pris son parti et le contemplait avec tendresse s’agiter, se pâmer, sourire, froncer les sourcils, faire toute sorte de grimaces qui ne laissaient aucun doute sur ses absences momentanées où il semblait avoir bien des activités.

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    Après le café, suivi d’un petit cognac réservé aux grandes circonstances, ils ne résistèrent pas plus longtemps au plaisir de mettre en commun leur désir et leurs envies et se livrèrent à des ébats qui étaient certainement moins fougueux que par le passé mais peut-être plus tendres, plus sensuels et de toute façon tout aussi érotiques. Il leur fallut aussi moins de temps pour éprouver le besoin de respirer un peu. Ils restèrent cependant enlacés, n’osant plus bouger pour ne pas se séparer de l’autre qu’il n’avait pas si souvent le plaisir d’étreindre. Ni elle, ni lui, n’osa rompre cet instant de tendresse et briser le silence qui les étreignait ; il fallut un long moment avant qu’elle se rende compte que son amant à temps partiel manifestait des signes qui ne la trompaient plus depuis longtemps, il était déjà sur la voie de ses rêves. Mais elle ne voulait pas qu’il la quitte comme ça après un tel moment de bonheur, elle le secoua doucement et lui murmura à l’oreille : « tu ne vas tout de même pas me planter là comme une vieille chaussette ? » « Mais non, mais non, je ne dormais pas, je faisais seulement semblant pour voir comment tu réagirais », dit-il avec un petit sourire malicieux. « Je te connais, je te crois capable de m’abandonner n’importe où, même dans le désert sans une goutte d’eau ! » répliqua-t-elle, simulant un début de bouderie, plus comique que fâchée.

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    - Bon, pour que je reste avec toi encore un long moment, une éternité peut-être, nous allons jouer à un jeu, nous allons imaginer que nous partons pour un grand voyage et nous raconterons, tour à tour, le périple que nous avons effectué chacun de notre côté. Es-tu d’accord ?

    - Oui, si c’est la seule solution pour te garder avec moi un instant encore.

    - Bien, quelle destination choisissons-nous ?

    - Je ne sais pas ! Loin ! Loin !

    - Alors au Brésil !

    - Pourquoi pas !

    - Je te laisse le plaisir de commencer.

    - Je ne connais pas bien le Brésil, aussi je vais inventer un peu, peut-être même beaucoup !

    - Ce n’est pas grave, ça n’a aucune importance, seul le récit compte.

    - Mon imagination n’est pas bien grande, me laisses-tu la possibilité de m’appuyer sur les livres que j’ai lus car moi aussi, parfois, je lis un peu.

    - Evidemment !

    - Moi, je partirais tout droit pour Rio, pour Copacabana, pour m’allonger sur le sable blond, sous un soleil de plomb, pour revenir bronzée comme une danseuse de samba. Mais, bien sûr, j‘aurais une aventure, une aventure avec un jeune homme très brun, avec des fesses très fines moulées dans un micro maillot de bain, que j’aurais connu en jouant au volley sur la plage. Il m’aurait aimé comme Negào aimait Doralice sous la plume de Sergio Kokis et il m’aurait emmenée là où la jeunesse se réunit pour apprendre à danser la samba pour le carnaval.

    - Moi, j’aurais emprunté les chemins de la douleur et de la pénitence pour me faire pardonner tous les péchés que tu m’as fait commettre. J’aurais mis mes pieds dans les traces de Carmélio qui a accompli un véritable pèlerinage dans le Sertao où il a rencontré, dans la douleur et la souffrance, au contact des pauvres et des plus démunis, l’amour de sa vie et la rédemption avec Heloneida Studart.

    - Pauvre martyr !

    - Oui mais dans ce Sertao de malheur où ne pousse, et encore avec parcimonie, que ce qui ne se consomme pas, où le soleil nivelle tout dans la fournaise qu’il alimente avec générosité, j’aurais rencontré Maria Moura sur le chemin d’un riche à détrousser pour nourrir les pauvres. Je serais même devenu une sorte de Robin des Bois du Sertao, le Mario des épineux, qui essaie de rééquilibrer les deux plateaux de la balance pour que les pauvres ne sombrent pas encore plus bas. Et Rachel de Queiroz m’aurait décrit comme un héros enveloppé dans son poncho et caché sous son grand chapeau.

    - Laisse-moi rire ! J’aurais été Capitou, la fille aux yeux de ressac, que le petit Bentinho n’a jamais pu oublier et qu’il a même fini par épouser grâce à l’intervention du grand José Maria Machado de Assis.

    - Amour toujours, amour encore, moi j’aurais plutôt porté secours à ces miséreux, sans terre et sans ressource, qui ont planté leurs planches et leurs tôles à la périphérie d’une grande ville en espérant pouvoir récupérer ses restes pour ne pas mourir de faim. J’aurais combattu aux côtés des pâtres de la nuit, aux côté de Jorge Amado, pour défendre le droit à la vie de ces âmes errantes qui n’étaient déjà plus des êtres.

    - Le héros du Sertao, le Roi Pelé des miséreux, mais tu ne sais même pas jouer avec un ballon sans te tordre les chevilles ! Moi, j’aurais été la digne héritière de mon oncle le jaguar, j’aurais dévoré tous les plus beaux gars de la plage et de la ville, j’aurais croqué Negào, Bom Crioulo et son éphèbe, Bentinho et tous les joueurs de ballon du Brésil, même les remplaçants ! J’aurais été une tigresse crainte et respectée et tu m’aurais adorée !

    - Mais je t’adore tigresse et il y a longtemps que tu m’as dévoré !

    - Tu m’aurais accompagnée au repas de la mort, avec Luis Fernando Verissimo, où sont dégustés les meilleurs plats du monde au risque d’en mourir, et mourir de plaisir pour mes seuls beaux yeux ?

    - Tu m’as dévoré, tu veux m’empoisonner, je ne suis déjà plus mais je veux encore t’aimer…

    - Le reste de ses paroles mourut dans la tendresse du doux baiser qu’elle lui donna et Morphée les emporta dans l’étreinte sensuelle qui les enlaçait, vers le monde des songes où peut-être ils rêveraient la même histoire mais, plus certainement, où lui seul partirait encore vers des horizons inconnus où elle n’avait jamais mis les pieds ni même une infime partie de son imagination.

    Sa pitié pour les plus défavorisés ne l’avait pas quittée, il était réfugié dans la forêt péruvienne, essayant d’échapper aux sbires de la junte militaire au pouvoir qui voulait prendre Irène et Francesco, des amis d’Isabel Allende qui l’avait convié à une rencontre avec les forces qui luttaient contre la domination dictatoriale. Francesco avait mis la main sur des papiers très compromettants pour le pouvoir et il s’était ainsi inscrit sur la liste des opposants qu’il fallait éliminer ou au moins assigner dans un lieu sûr, hors de portée de ceux qui fomentaient des complots pour prendre le pouvoir et établir un gouvernement plus juste et plus démocratique. Il avait longuement cheminé avec les deux jeunes gens mais il ne voulait surtout pas entraver leur fuite et les gêner dans leurs manœuvres pour échapper aux militaires, il continua donc seul, avec quelques hommes qui devaient le conduire à la rencontre de « l’homme qui parle », une espèce de démiurge qui raconte la vie et l’histoire de la forêt amazonienne.

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    Jorge Amado (1912-2001)

     

    QUELQUES LIENS UTILES pour prolonger la lecture

    Lire en Bolivie et au Paraguay par Denis Billamboz

    Le puits d'Augusto Céspedès par Denis Billamboz

    Sur L'Atliplano bolivien par Denis Billamboz

     

  • QUATRE COULEURS: PIQUE (valet de)

    Valet%20de%20Pique%20copie.jpgAprès une courte sieste, armé de sa pique, ce picador à la retraite montait sur son baudet, caparaçonné comme pour une feria,  et s’en allait piquer au flanc de jeunes paysannes se reposant à l’ombre d’une botte de foin en se racontant des histoires de filles. 

    Connaissant son passé, pour l’amuser, en réponse, elles se couvraient le front d’une espèce de bandana paré de deux cornes de ruminant et faisaient mine, à grand renfort de rire, de lui opposer une résistance.

    Le picador tombait régulièrement de sa monture qui aussitôt se voyait occupée par une jeune femme. La pique émoussée du vieillard ne leur faisait point mal ; même, elles aimaient que la pointe, appelée puya, leur appuyât la peau des fesses ou des hanches en ces débuts d’après-midi caniculaires du juillet catalan. L’homme ne quittait jamais la place avant d’avoir fait perler une goutte de sang, une seule, sur la chair bistre d’une des paysannes, qu’elles lui laissaient ensuite goulument lécher. D’avoir senti le goût ferrugineux sur ses papilles gustatives le mettait en joie pour le reste de la journée.

    Après avoir taquiné de la sorte quelques campagnardes et s'être rappelé d'autres joutes, le vieux picador poussait jusqu’au village pour aller boire une clara avec Javier, le valet d’épées, toujours accompagné de ses accessoires (cape, muleta, montera, verduga, épée), et aujourd’hui inconsolable depuis l'émasculation dix ans plus tôt de son maître, l’illustre matador Manuel Montez, par de pétulantes opposantes à la corrida armée de lames mauresques fraîchement rémoulées.     

     

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    Picasso, Picador et taureau, 1963

     

  • NAGEUR DE RIVIÈRE de JIM HARRISON

    images?q=tbn:ANd9GcRU2j4zdhlpY05aYKlLOxmbthHSX-wd-Qn5-bt1Jy3UhYqQtBvfjGD9gQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

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    Le romancier et nouvelliste américain, né en 1937 dans le Michigan, décédé ce 26 mars 2016, accorde à son état natal, à la nature et aux êtres proches d’elle un intérêt constant, auquel ne déroge pas l’un des derniers volumes de nouvelles : la nouvelle éponyme, précédée de "Au pays du sans-pareil".

    Les deux longues nouvelles portent de subtiles correspondances de terre, d’eau et de rites. La proximité des êtres et de leur humus natal crée ici une merveilleuse entente avec le lecteur, toujours épris de grands espaces et de terres nouvelles à explorer, qu’elles fussent de sol ou d’eau.

    Revenu sans enthousiasme au pays pour s’occuper, le temps d’un voyage de sa sœur Margaret en Europe, de sa vieille mère, surnommée « Coochie », Clive, peintre autrefois, devenu historien d’art et expert d’œuvres, prend progressivement conscience que quelque chose de nouveau va l’étreindre pour de bon. Coupé de sa femme, de sa fille Sabrina – pour une peccadille -, il sent que le séjour dans la ferme familiale va lui redonner un souffle qu’il croyait tout à fait éteint ; il se remet à peindre ; il retrouve ses proches ; il renoue avec l’amour de sa jeunesse, Laurette… La vie reprend des couleurs, dans tous les sens du terme.

    La seconde nouvelle emprunte au Pays du sans-pareil tout à la fois son cadre, l’esprit volontiers indépendant de son protagoniste et l’intime relation familiale dont les personnages de Harrison ne peuvent se passer. Le jeune nageur du titre, dix-sept ans au compteur de la vie, brille de tous les feux de la jeunesse, du physique sportif et de beauté pour les belles qui l’entourent. Thad fait preuve d’une autorité, d’une maturité et d’une autonomie rares à cet âge. Les tient-il d’une famille hautement responsable, d’une nature qui le pousse à se dépasser, de sa nature foncière ? Toujours est-il qu’auprès d’Emily, fille d’un milliardaire, ou de Laurie, dont le père est une brute épaisse, l’athlète passe pour un être exceptionnel qu’on s’arrache. L’entourage (Dent, Colombe…), la nature et cette rivière aux « bébés aquatiques » (d’où un mystère prenant que la fin n’émousse pas) engagent notre héros sur les voies difficiles, mouvementées et dramatiques de l’existence.

    Dans les deux proses, Harrison sans cesse interroge d’autres livres, réussissant l’exploit de donner, grâce à ces mises en abyme, une authentification à ces récits, tous deux à la fin ouverte, gages pour le lecteur d’un autre espace à vivre. Clive lisait « Le rêve du cartographe », « Peindre c’est aimer à nouveau », « La poétique de l’espace » ; Thad « Les fleuves de la terre », vrai livre de chevet pour ce jeune explorateur des eaux du monde.

    Dans les deux versants de ce livre, revigorant, l’amour, la sensualité, le corps occupent nombre de pages et c’est roboratif à souhait. L’on sent pointer, au fil des textes, une certaine mélancolie dans le chef d’un écrivain versé vers le grand âge – 77 ans au moment de l’écriture de ce livre. Un très beau livre.

    Jim HARRISON, Nageur de rivière, Flammarion, 2014, 272p., 19,90€. Traduction excellente de l’américain par Brice Matthieussent

    Le livre sur le site des Éditions Flammarion

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    Cinq livres de Jim Harrison à (re)lire

    Jim Harrison, souvenir d'un homme des bois

     

  • LE GASTRONOME, conte espagnol #5 de LORENZO CECCHI

    Le gastronome.jpeg   J’adore les fruits de mer. Je fais bonne chère des coquillages, des mollusques, des crustacés. Je me régale des huîtres, coques, pétoncles, praires, poulpes, bigorneaux, crevettes et oursins. Je me pâme en enroulant mes spaghettis à la langouste. Je défaille devant des Saint-Jacques aux petits légumes. Je me tortille de joie en ingurgitant des couteaux de mer passés au four, saupoudrés de panure à l’ail et à l’huile d’olive. Je jouis en mâchant un bout de calmar frit pêché de frais.

       J’affectionne les viandes. Je me délecte des volailles. Je rêve d’entrecôte de Kobe. Le filet de biche en saison me ravit. Je me contorsionne à la pensée de déguster un gigot d’agneau de pré-salé. Je salive à la seule lecture des mots « coq au vin », « patanegra », « à la diable », « bœuf bourguignon » ou « canard confit ».

       J’aime aussi les fruits, les légumes, le bon pain, les pâtisseries, les viennoiseries, les chocolats. Bref, j’aime tout ce qui se dévore ; la nourriture est ma préoccupation première pourvu qu’elle soit de qualité et préparée avec art, sinon avec la plus grande application.

       Je suis ce qu’on appelle un gastronome. Mon repas à peine terminé, j’envisage déjà le suivant. Mes menus sont concoctés avec soin, rien n’est laissé au hasard car, comme en amour, si les préludes se voient négligés, point de transport de qualité, point d’extase. Chacun de mes repas me procure un véritable orgasme. Oh, rien à voir avec le bref ressenti de l’éjaculation qui se prolonge par un bien-être relaxant un rien plus long ! Ma jouissance à moi dure le temps du repas et je décide de sa longueur au gré de mes caprices, le soir surtout (le midi pour déjeuner je me contente d’un sandwich du meilleur pain que je prépare moi-même) quand d’autres se vautrent devant la télé après avoir mangé une cochonnerie réchauffée au four à micro-ondes.

       Les tables d’exception d’Espagne et du monde me sont connues. Pas toutes, Dieu merci. Tant encore à découvrir ! Je consacre mes week-ends aux excursions de bouche : je file à Gérone pour me rassasier des mets exquis des frères Roca, à Valence au « Qinque Dacosta » ; je vais saluer Ferran Adrià du « El Bulli » et suis reçu en VIP au « Calima » de Marbella, au « Lasarte » de Barcelone, à la « Casa Marcial » de Parres et tant d’autres de moindre réputation, mais excellents toutefois comme « Can Fabes » à Sant Celoni.

       En semaine, boulot oblige, je dîne à Madrid, j’ai fait du « DiverXo » ma cantine. De temps en temps, je prends l’avion pour Copenhague, Bruxelles ou Paris. Peu importe la dépense, peu importe le temps d’attente (il faut réserver parfois un an à l’avance pour goûter aux merveilles des chefs de ces contrées lointaines), la joie n’en est que plus intense.

       Je gagne très bien ma vie, heureusement. Mon métier de trader à la S.A. Banco Popular Español rapporte gros en salaire et en primes. Pourtant, je n’ai rien de côté, pas de poire pour la soif (je n’ai pas résisté à la dévorer), pas de carnet d’épargne. Tout mon salaire passe en dégustations dans ces prestigieux restaurants. Je suis tous les mois à la limite de ce que peuvent me permettre mes cartes de crédit. Dans ces conditions, je vis seul. Je ne pourrais subvenir aux charges supplémentaires que m’occasionneraient la paternité, le statut d’époux ou les deux. Une femme, même si elle travaille, ça coûte. Ne parlons pas des mômes ! Mon père disait toujours, en regardant ironiquement ma mère quand elle rentrait d’avoir fait les magasins : « Les femmes les moins chères sont celles qu’on paie. » C’est vrai que mon notaire de papa était près de ses sous ; je suis fils unique, sans doute Alfredo Ramos, mon père, l’avait-il voulu ainsi pour éviter des frais.

       Pour ce qui est du sexe, de ses exigences, je m’arrange en fréquentant de temps en temps les filles des vitrines, rarement, car le plaisir sexuel me laisse à chaque fois désappointé, comme déjà dit supra. Si ce n’était pour le soulagement qu’il offre, en vous débarrassant pour quelque temps des tensions provoquées par ces stupides pulsions naturelles à nous reproduire, il faut bien admettre que l’orgasme sexuel est d’un piètre réconfort, presque insignifiant, si on le compare au plaisir insigne que nous procurent nos papilles gustatives au contact des mets suaves concoctés par ces magiciens que sont les chefs des meilleures maisons.

       Attention, je ne dis pas que je n’apprécierais pas la compagnie d’une femme au quotidien. Disposer de quelqu’un avec qui partager ses préoccupations, à qui se confier, qui prendrait soin de vous, me semble certes bien agréable ; je ne suis en rien misogyne, encore moins un solitaire compulsif. Non, je suis simplement réaliste : je ne veux ni souffrir ni faire souffrir par la faute de mon inclination irrépressible à manger bien, beaucoup, et de qualité. D’accord donc pour une compagne, pour autant que celle-ci soit non seulement un fin gourmet, mais encore qu’elle ait de la fortune pour pouvoir s’asseoir en face de moi régulièrement dans les meilleurs restaurants sans que je sois obligé de compter ou, pire encore, de faire l’impasse sur un plat, qui serait venu me faire de l’œil dans les suggestions du moment, parce que trop onéreux. En résumé, l’harmonie de notre couple ne pourrait s’envisager qu’à ces conditions : une affection sincère réciproque avec libido mesurée assortie d’un goût immodéré pour la fine cuisine qu’une aisance financière suffisante permettrait sans restriction.

       Dernièrement, quelqu’un à qui je n’adresse plus la parole désormais, un collègue de la banque (un guichetier au revenu modeste), m’a dit que j’étais drogué à la bouffe. Qu’il n’y avait aucune différence fondamentale entre moi et un junkie sauf que le drogué était dans l’illégalité, mais que les lois étaient faites par des salauds comme moi qui, comme moi encore insista-t-il, s’empiffraient comme des porcs.

       — Tu ferais exactement ce que fait ce type si tu n’avais pas ta dose, avait-il ajouté, tu accomplirais des actes délictueux, des meurtres de petits vieux pour les dépouiller et ainsi te procurer de quoi t’offrir tes agapes de merde dans tes restaurants chics. Je trouve que t’es un dégueulasse.

       Nous venions de passer à côté d’un mendiant Calle de Maldonado quand il m’avait houspillé de la sorte. Il venait de se fendre d’une pièce de deux euros. Je lui dis qu’il était con, que l’autre allait s’empresser d’aller sniffer de la colle ou s’envoyer un coup de gnôle avec son argent.

       — Il est camé jusqu’aux yeux. Tu ne lui rends pas service, avais-je insisté.

     

    Lorenzo Cecchi

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • QUATRE COULEURS: CARREAU (dame de)

    6_9ae08.jpgCette dame aimait tant les carreaux que pour les laver elle usait de sa peau nue. Préalablement recouverte d’un mélange d’eau tiède et de vinaigre blanc avec un soupçon d’ammoniac et un demi-oignon (selon le conseil de sa grand-mère laveuse de vitraux dans une église), sa peau en chacun de ses pores au contact du verre lui procurait tous les types de sensations qui si nous étions amateurs de bons mots nous ferait dire qu’ils la laissaient, après un temps d’intenses émotions associées, sur le carreau.

    Epuisée mais comblée. Pour un paquet d’heures au moins.

    Puis, pour le séchage, sa peau au grain finement serré valait tous les chiffons microfibres du monde.

    Mais si une face des carreaux étaient bien nickel, tel un miroir purgé de ses images, vous comprendrez que l’autre présentait de vilaines traces (de buée, de doigts, de salive mais pas que) quand je vous aurai dit que les fenêtres de son domicile donnaient toutes sur un lieu public très fréquenté.

     

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  • GÉRONIMO A MAL AU DOS de GUY GOFFETTE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    product_9782070457106_195x320.jpgCri du coeur

    Comment dire "Je t'aime" à un père intransigeant, sévère, moraliste et avare de signes extérieurs d'affection ?

    C'est ce que fait Simon, au décès de Géronimo, ce père qu'il a subi, puis fui, qu'il n'aura jamais connu vraiment qu'avec son regard d'enfant injustement blâmé et d'adolescent rebelle. 
    Pourtant, il en a vu quelques fois, de l'émotion, dans ce regard paternel, le château-fort sans cesse reconstruit pour la Saint-Nicolas, ou les larmes versées à l'anniversaire de mariage. Mais pour ce grand enfant, l'aîné indomptable, c'était trop peu, et le ressentiment n'en est que plus vif, alors qu'il veille auprès de son patriarche mort.

    Simon a beau faire, dans ces circonstances, il se repasse le film de sa vie, les premières années, et cherche à comprendre le pourquoi des choses. L'éloignement qu'il a choisi et qu'il assume était pour lui un instinct de survie, un sursaut de liberté, une bouffée d'oxygène. Aussi il subit le regard de la fratrie qui, sans le dire, lui reprochent d'avoir été si peu présent.

    C'est une déclaration d'amour que Simon fait à son père, trop tardive hélas, mais quand même. Un cri du coeur pour celui qu'il n'a jamais su comprendre, et qui ne l'a jamais compris. Le tout avec pudeur, avec une formule qui évite le règlement de compte en bonne et due forme, parce que ce n'est plus l'heure, qu'il est trop tard pour ce faire, et que Géronimo repose en paix.

    Le livre sur les site des Editions Folio/Gallimard

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    Guy Goffette sur le site de Gallimard

  • QUATRE COULEURS: COEUR (roi de)

    0294371001430991435.jpgDepuis quelque temps, le cœur du roi lui donnait du souci. Non pas qu’il lui fît mal ou  qui lui causât du désagrément. Simplement, il s’inquiétait de son sort, s’interrogeait sur son fonctionnement, sa longévité, son imperturbable battement. Il pressentait que son cœur aspirait à l’indépendance. Et, comme souvent, ce qu’il avait prémédité se réalisa.

    Son cœur, dans un grand ramdam, qui le laissa KO mais conscient, se dégagea de son corps.

    Un moment décontenancé, comme l’enfant sortant du ventre de sa mère, sans un regard vers la poitrine ouverte, l’organe partit vivre sa vie de cœur solitaire.

    Le corps du préméditant n'en fut point affecté.

    Le trou ménagé pour permettre la sortie du coeur se referma vite sans écoulement d’humeur et sans dommages collatéraux. Les organes restants, préalablement coachés en secret à cette fin par ce cœur prévoyant et sensible, se concertèrent pour prendre chacun en charge une de ses diverses fonctions.

    Aujourd’hui, notre roi n’a plus à s’inquiéter de son cœur.

    Depuis quelque temps, par contre, son foie lui donne quelque souci.

     

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