LES BELLES PHRASES

  • LE BEST HIER de GAËTAN FAUCER

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    Aux douze coups de minou, les chats sont grisés.

     

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    La reine niée fait peur.

     

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    La jument est à cheval sur les principes.

     

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    Même la fine mouche aime les grosses merdes.

     

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    Dans l'œuvre de Colette, il y avait beaucoup de chats pitres.

     

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    Il fait des bêtises, le lion sot.

     

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    A une certaine époque, le cynisme avait du chien.

     

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    Cette vielle panthère joue les cougars !

     

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    Dire que tous les coqs n'aiment pas la poule dance.

     

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    Un certain chat d'Iran retombait toujours sur ses pattes... en plus d'avoir le regard perçant!

     

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    Le ragout n'a pas le goût du rat !

     

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    Le boucher expose ses viandes par hordes.

     

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    Si le faucon est un oiseau, le vrai con, lui, n'en est pas un !

     

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    Marcher sur un tas de merles, même du pied gauche, ne porte pas bonheur...

     

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    Aux îles Canaries, les chats sont rois.

     

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    Le boeuf tourne le dos aux abattoirs.

     

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    Le poisson classé cas bio est labellisé.

     

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    Au restaurant, le poisson de mer a une légère note de salé.

     

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    Dire que le crapaud tombe en quenouille.

     

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    Les éléphants de mer aussi portent des cornes...

     

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    Le fermier et son cheval de trop.

     

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    Forcement, les cerfs en hardes sont féroces !

     

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    Che Guevara était des fois Che lou...

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    Pour s'amuser, le rat va au bal musqué.

     

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    Dans certains cas, le grizzli est un peu ours.

     

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    La maman éléphante couche son éléphant tôt.

     

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    L'histoire d'O n'est pas un conte de poule d'eau.

     

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    C'est très beau quand les cerfs volants prennent de l'élan...

     

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    La palourde est le plus léger des coquillages.

     

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    Souvent les grues se mélangent au panier de crabes.

     

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    Le cafard retombe toujours sur ses blattes.

     

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    Le coq galant paie un ver à sa poule.

     

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    Ce rongeur est un véritable bricoleur, il lapin tout seul !

     

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    Dire que le kiwi ne mange même pas de kiwi !

     

     

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    Le rat sourit.

     

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    Certains lieux sont en voie de disparition.

     

    Gaëtan FAUCER est l'auteur d'un recueil d'aphorismes, LE NOIR ME VA SI BIEN, paru aux Éditions NOVELAS

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    AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg"La Fille devant soi"

    de Gaëtan Faucer pièce jouée par les élèves du
    Fulmar, les 3 et 4 juin 2016 à 20h30


    Mise en scène: Gwenn Feron
    Avec Anne-Lies Van den Eynde, Elena Penalva, Enora Senofante, Eloïse Senofante, Mariam Arnous, Sarah Roblain, Florent Kehr, Mike Rasowski et Will Bens
    Création lumières et régie Hassan Ghannan 

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 34

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    A l’approche de la clinique, tout juste un dispensaire d’après ce qu’il vit plus tard, Damon devenait plus nerveux, il ne savait pas comment régler cet affrontement qui dressait ces deux excellents professionnels l’un contre l’autre. Comme souvent, le manque de travail génère l’ennui, du temps à meubler, à meubler avec des femmes, avec des femmes qu’on se dispute pour être celui qui aura les faveurs de celle qui fait rêver les mâles du secteur. C’est le retour au règne animal, l’homme chasse la femelle mais, bien souvent, la femelle choisit son compagnon. Il ne voulait surtout pas se mêler de cette rivalité, il avait accepté cette expédition car elle le conduisait dans le bush, là où il avait fort envie d’aller, et plus particulièrement en direction du nord-est, en direction du Namaqualand dans cette partie sauvage du veld où Zoë Wicomb était née et où elle l’attendait dans une ferme qui aurait pu être celle de son amie, Frieda Shenton, partie étudier en Europe et mal reçue à son retour.

    ÉPISODE 34

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    Zoé Wicomb

    Elle était installée sur la terrasse, sous un arbre qui dispensait généreusement son ombrage en espérant la protéger du mieux qu’il put de la chaleur qui régnait alors. Elle semblait l’attendre bien qu’il n’ait même pas fixé la date de son arrivée tant le voyage lui semblait, de son bureau quand il préparait son périple, aléatoire et hasardeux. Mais, finalement, le voyage n’avait pas été si compliqué qu’il l’avait craint et il avait atteint cette ferme dans les délais approximatifs qu’il s’était fixés. Elle l’accueillit avec beaucoup de chaleur et d’amitié, l’invitant à se désaltérer d’abord, à se restaurer ensuite et enfin à prendre un petit repos avant toute autre activité. Il avait une envie folle de gambader dans les hautes herbes comme le faisait régulièrement Frieda, chaque fois qu’elle revenait à la campagne, pendant les vacances scolaires. Il savait bien cependant qu’il n’avait plus l’âge de se livrer à de tels exercices et qu’il devrait se contenter de quelques promenades dans le bush avec son amie. Mais avant tout, il fallait reprendre des forces.

    Zoë l’avait accompagné à travers les herbes à éléphant qui envahissaient cette partie du bush, vers un petit vallon qui accueillait autrefois Frieda quand elle était trop en manque de son pays, elle entrait alors en communication avec la terre qu’elle considérait sienne, comme une mère qu’on ne peut partager qu’avec ceux qui la reconnaissent aussi comme telle. Elle écoutait chanter la petite source qui la berçait dans la douce quiétude qui la baignait et qui la ramenait à son enfance dans ce pays enchanteur. Il fallait être né dans ce pays pour y vivre avec une telle intensité, certes son climat pouvait être très chaud mais en général il était agréable et toujours supportable. Il fallait surtout avoir le courage de se confronter avec une nature exubérante, primaire, indomptée qui ne s’offrait qu’aux âmes puissantes. Frieda aimait cette nature altière qu’il fallait affronter comme un animal sauvage, sans crainte, les yeux dans yeux. Elle était, ainsi, devenue une véritable femme du bush que même ses études à la ville n’avaient pas ramollie. Et pourtant…

    Pourtant, elle n’était pas toujours acceptée comme telle, certains lui reprochaient son abandon de la campagne, son départ pour la ville, ses envies de carrière qu’ils interprétaient comme une forme de dédain envers le petit monde du veld. D’autres pensaient qu’elle ne serait jamais des leurs, qu’elle resterait la petite métisse qu’elle était et que la tache originelle était indélébile. Elle avait une part de sang noir qui la séparerait toujours d’eux. Zoë était assise à ses côté, un peu triste, « Tu vois dit-elle, ils n’ont pas voulu d’elle et aujourd’hui cette ferme est vide et le pays quasi désert ». « Tout cela est bien triste » ajouta-t-il. Ils reprirent leur chemin, ils voyaient une jeune fille brune, bronzée qui courait dans les herbes folles à perdre haleine et qui riait, riait, riait… image d’un temps révolu, image d’un bonheur brisé.

    Son séjour était bien trop court tant il aimait ce pays qui semblait l’avoir adopté, mais son amie devait rentrer en ville pour assurer ses activités et lui devait poursuivre son périple vers une autre partie du bush, dans l’Etat d’Orange, où Karel Schoeman l’attendait pour un de ces jours prochains que les aléas du voyage se chargeraient bien de fixer sur le calendrier. Il quittait ce petit coin du Namaqualand le cœur serré mais il avait, dans une autre poche de son coeur, une folle excitation à l’idée de retrouver un autre paysage fastueux et un ami rencontré en Suisse quelques années auparavant.

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    Karel Schoeman

    Et, désormais, il était là avec cet ami assis sur les marches d’une vieille ferme presque abandonnée où ils avaient pu, tous les deux, trouver un hébergement assez sommaire. Ils s’étaient retrouvés avec plaisir mais Karel ne débordait pas de joie, il semblait triste, des idées sombres l’agitaient.

    - Karel, quelque chose ne tourne pas rond ?

    - Je ne sais pas, il y a un drôle d’ambiance ici, il se passe des choses bizarres.

    - Tu as vu, entendu, senti des choses anormales ?

    - Oui, non, je ne sais pas bien !

    - Explique !

    - Les gens sont aimables et même gentils mais ils semblent me fuir.

    - Tu es venu ici pour une raison particulière ?

    - Bien sûr, je devais recevoir l’héritage de mes parents maintenant décédés, une vieille ferme en mauvais état, mais je n’arrive pas à savoir seulement où elle est, dans ce village mais je ne sais pas où !

    - Personne ne veut te le dire ?

    - Personne ! Tout le monde fuit la question, l’évite, l’élude, comme si elle brûlait la langue et les oreilles !

    - Tu as une idée ?

    - Les gens sont très malheureux ici, beaucoup partent, la pression sur eux est très forte, alors ils se regroupent pour faire des fêtes et se regonfler le moral ; mais j’ai l’impression que ces fêtes cachent des actions moins innocentes.

    - Quoi à ton avis ?

    - Je ne sais pas exactement mais les fermiers se sentent abandonnés, pas en sécurité, à la merci de certaines bandes d’anciens employés et ils ressassent des événements du temps passé qu’il ne faut surtout ramener à la surface.

    - La ségrégation n’est pas morte !

    - Non, il reste de nombreuses empreintes notamment dans ces campagnes éloignées des grandes villes. Les fermiers craignent d’être la cible de certains revanchards qui voudraient régler des vieux comptes.

    - Et ta maison là-dedans ?

    - Il a dû se passer, là-bas, quelque chose pendant la période trouble, quelque chose qui aurait laissé des traces, des stigmates, qu’il ne faut surtout pas voir.

    - Tu vas rester ici ?

    - Oui, je veux savoir, je veux savoir si ma famille est impliquée !

    - Bon courage !

    - Je n’ai pas l’intention d’écrire l’histoire à l’envers, ce qui a été, a été, inutile d’y revenir mais je voudrais savoir pour savoir mais aussi pour que la situation ne dégénère pas à nouveau. Les fermiers complotent, ils sont aux abois, ils se dissimulent mal. J’ai peur qu’ils dérapent dans la violence et que des drames entachent à nouveau cette région.

    - Le désespoir semble le principal habitant de cette petite bourgade ! Il faudra encore du temps avant que l’histoire locale s’écrive enfin dans la paix.

    - Quelques générations peut-être !

    Il avait rarement vu un tel désespoir, il était abattu de laisser son ami dans cette situation, il culpabilisait comme si un drame avait déjà éclaté. Il espérait vivement que le pouvoir prenne en considération ces pauvres hères isolés, perdus dans d’une population qui ne les aimait pas beaucoup et qui pouvait même, dans quelques cas isolés, devenir plutôt agressive. Mais il voulait se rassurer en pensant que la grande majorité ne voulait plus que la paix et l’égalité.

    La paix ils l’avaient eue, eux les métisses afro-asiatiques, mais l’égalité ils pouvaient toujours attendre pour que les nouvelles lois égalitaires soient transposées dans les mentalités. C’était l’avis d’Achmat Dangor, un métisse lui-même, qui avait subi toutes les humiliations que les non blancs avaient dû supporter avant la fin de l’apartheid, il avait même été banni pendant de longues années. Et ils étaient là, tous les deux, assis à la terrasse d’un café de Joburg, comme disait son ami pour évoquer la ville de Johannesburg, profitant des nouvelles libertés acquises depuis la fin de la ségrégation mais se désolant que, malgré leurs activités souvent commerciales et lucratives, ils soient régulièrement humiliés, rabaissés, privés de droits élémentaires. Certes, l’argent leur apportait certaines satisfactions mais il devait régulièrement faire face à la morve de ceux qui avaient le plus profité du régime racial, et qui prenait un réel plaisir à les rabaisser en leur refusant une affaire, la main d’une fille, un délai, un report de dette, un prêt, une facilité quelconque, … ils n’avaient pas droit à ce que ces blancs considéraient comme leur domaine protégé, leur chasse gardée. Il faudrait encore bien des générations avant qu’une société multiraciale et égalitaire s’instaure définitivement à la pointe de l’Afrique.

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    Achmat Dangor

    Ils discoururent encore longuement de tous les malheurs, infamies et humiliations que les asiatiques et les métisses avaient dû supporter, peut-être à un autre degré que les noirs, mais tout de même suffisamment pour faire d’eux une catégorie humaine inférieure à celle des blancs et les tenir hors de la caste des êtres qui se prétendaient supérieurs. Il profita de cette conversation pour lui demander des nouvelles des expériences tentées par Bessie Head, une autre métisse, qui avait choisi, elle, de s’exiler dans ce pays qui n’était pas encore le Botswana et qui n’était alors que le Bechuanaland, un vaste territoire sous contrôle britannique. Il n’eut pas le temps de comprendre la réponse de son ami, son téléphone sonnait dans poche et, mécaniquement, il l’extirpa :

    - Allo, Monsieur…. (une voix manifestement étrangère qu’on aurait dite contrainte pour essayer d’oublier son accent vernaculaire, identifiait clairement une de ces nombreuses plateformes téléphoniques qui passaient leur temps à importuner des braves gens pour leur vendre n’importe quel produit ou service dont tout le monde pouvait se passer sans aucun problème.)

    - Oui !

    - Allo, Monsieur vous êtes bien retraité et vous habitez bien dans une maison individuelle ?

    - Mais, cher Monsieur, cela ne vous regarde en rien, je ne vous ai pas demandé si vous aviez moins de trente ans et si vous habitiez toujours chez vos parents !

    - Mais Monsieur…

    - Maintenant la plaisanterie a assez duré et vous direz à vos employeurs de vous procurer des messages plus corrects, on ne s’invite pas comme ça chez les gens pour leur poser des questions indiscrètes ! Bonsoir Monsieur ! (et il raccrocha rageusement).

    Il s’était encore laissé surprendre par un de ces cons qui passaient leur temps à lui pourrir la vie, ses siestes, ses rêves, ses évasions et son voyage au Botswana avec Bessie Head. Il était en colère, il ne supportait plus ces importuns qui venaient troubler sa paisible vie de retraité et qui tentaient, pas très correctement de plus, d’extorquer quelques sous à des gens soi-disant moins démunis et souvent plus faciles à apitoyer. On avait essayé de lui vendre les pires choses, des fenêtres tous les trois jours comme s’il en changeait toutes les semaines, toutes sortes de prestations téléphoniques auxquelles il ne comprenait rien, de l’énergie (en boîte ?), du vin qu’il devait être impossible de vendre après dégustation et même récemment des obsèques organisées comme un défilé du quatorze juillet. Il avait à peine ri, il était choqué, il fallait avoir un esprit mercantile particulièrement développé pour oser dire à une personne, plus près de sa fin que de son épanouissement, qu’il fallait qu’elle songe à choisir entre le chêne et le sapin pour ne pas laisser ce cruel dilemme à ses héritiers. Il avait purement et simplement raccroché, trop soufflé pour proférer la moindre réaction. S’exclamant pour lui seul : « les cons ! »

    Décidément ce monde était déjà bien pourri, il y avait déjà pas mal de véreux dans le fruit. Il avait perdu le contact avec le Botswana, il se prépara donc une tasse de thé pour évacuer les dernières brumes de sa sieste africaine et profiter des premiers rayons de soleil printaniers pour se dégourdir les jambes avec une petite balade dans la campagne avoisinante. Il prit donc le sentier qui courait le long de la colline et dominait le paysage, un paysage qui revenait à la campagne originelle, où les cultures avaient été abandonnées, une belle victoire pour la nature sauvage mais certainement un problème majeur pour les pauvres populations qui vivaient encore là.

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    J. Nozipo Maraire

    - Nozipo, la nature a retrouvé sa parure originelle.

    - Oui, hélas !

    - Pourquoi, hélas ?

    - Parce qu’ici, avant, il y avait de belles cultures et des gens pour planter, semer, entretenir, récolter, …, et maintenant ces campagnes sont en friche, elles ne donnent plus rien, les habitants partent et ceux qui restent ont faim.

    - Tu sembles bien pessimiste !

    - Et encore plus que tu le crois !

    - A ce point !

    - Oh oui ! J’aurais dû mieux écouter ma mère, quand je suis partie aux Etats-Unis pour faire mes études, elle m’a écrit une longue lettre pour me dire tout ce qu’elle n’avait pas pu, ou su, me dire avant et je n’ai pas écouté avec suffisamment d’attention le message qu’elle m’adressait. Et, aujourd’hui, inutile de relire ce qu’elle écrivait, j’ai ce message, là, inscrit sous mes yeux tous les jours depuis que je suis revenue au pays pour voir comment il allait réellement.

    - Et ce message ne comporte pas beaucoup d’espoir ?

    - Bien peu. Ma mère m’a raconté mon peuple, son histoire, la vie difficile dans la brousse, l’esclavage, nos traditions, … tout ça, je le garde dans mon cœur, dans mon sang, dans mes tripes, … à jamais. Mais elle nous a dit aussi que l’indépendance a été un dur combat, un combat que nous n’avons pas su transformer en victoire. Nous avons copié les blancs, nous les avons singés, mais nous n’avons pas su retrouver notre africanité et imposer nos valeurs et notre culture. Nous nous sommes contentés de la vengeance et des règlements de compte en bradant les plus beaux fruits de notre pays aux nouveaux colons, ceux qui ne s’intéressent qu’aux richesses qu’ils accaparent prestement, en passant.

    - Le pouvoir a failli ?

    - Pas que le pouvoir, nous tous avons failli, ma mère m’avait pourtant bien dit que, nous les élites, nous avions un devoir envers notre pays et nous ne l’avons pas écoutée comme nous n’avons pas entendu tous les sages de ce pays. Nous avons laissé les responsabilités aux ambitieux, aux assoiffés de pouvoir et d’argent qui ont remplacé les colons sans apporter un iota de plus ; au contraire, ils étaient assez médiocres pour se mettre au service de tous les trafiquants qui arpentent l’Afrique dans tous les sens pour accaparer ses richesses.

    Il ne pouvait qu’acquiescer, il ne trouvait rien à opposer à cette analyse, la campagne qu’il traversait maintenant, du côté de Bulawayo, au sud du Zimbabwe, là où est née Nozipo Maraire qui l’accompagnait dans cette promenade au travers des champs qui avaient même perdu le souvenir des cultures que des fermiers venus d’ailleurs y avaient fait prospérer. La brousse retrouvait son aspect sauvage et fier, les fermiers avaient été expulsés ou étaient partis avant de se faire renvoyer ou même maltraiter. Seuls quelques uns résistaient encore dans des coins perdus dans les collines. Les autochtones n’avaient pas su récupérer le savoir de ceux qu’ils renvoyaient et la nature ne produisait plus rien pour les pauvres gens qui essayaient encore de vivre dans cette brousse.

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    À suivre...

  • APHORISMES & PÉRILS

    par Denis BILLAMBOZ

    J’ai écrit les lignes ci-dessous concernant les attentats et la belle résistance des humoristes belges, notamment ceux qui se sont fédérés pour publier le journal Même pas peur après le massacre de Charlie Hebdo, juste après la boucherie du Bataclan mais bien avant celles de Bruxelles. En relisant ces lignes, j’ai trouvé qu’elles prenaient hélas une nouvelle saveur et qu’il devient nécessaire de crier encore plus haut notre envie de vivre libre en dehors de toutes menaces et contraintes imposées par quiconque ne détient pas son pouvoir du peuple. Donc mon titre prend plus de sens encore quand j’évoque les aphorismes et les périls qu’ils dénoncent. Alors, même si l’humour met en danger, nous continuerons à dégainer les armes du poète et du caricaturiste sans crainte aucune.

     

    couverture-texticules-1-.jpg?fx=r_550_550LES TEXTICULES DU DIABLE

    Jean Luc DALCQ 

    Cactus Inébranlable Editions

    « Allons enfants de la brasserie le jour de boire est arrivé », Jean-Luc Dalcq donne le ton d’entrée dans ce recueil d’aphorismes qui constitue pour moi le quatrième étage de la fusée lancée par Cactus inébranlables en septembre dernier, contre la sinistrose et la morosité. C’était avant l’offensive mortelle des pleutres tout juste capables de s’attaquer à des pauvres bougresses et bougres qui ne demandent qu’à vivre en paix avec leur prochain. Quel acte de courage ! Mais Cactus ne sombrera pas dans la peur et la panique, il l’a déjà prouvé lors de précédents événements, tout aussi violents, en lançant un journal en forme de défi : « Même pas peur ». Et donc, malgré l’ambiance tendue, je continuerai à commenter des recueils et autres ouvrages insolents, iconoclastes, persifleurs, défiant toutes les formes d’autorité et de pouvoir insuffisamment respectueux des citoyens avec les armes de l’écrivain : l’ironie, la moquerie, la dérision et tout ce qui permet de dénoncer l’abus, la bêtise, l’incohérence, l’intolérance et tous les travers qui accablent nombre d’entre nous.

    Jean-Luc Dalcq faisait partie de la cohorte des écrivains et dessinateurs qui ont choisi de vivre debout et de l’énoncer bien fort dans le manifeste publié par Cactus inébranlable et les Editions du Basson. Aujourd’hui, Jean-Luc a choisi de nous raconter des histoires humoristiques, émouvantes, incongrues, …, avec un minimum de mots, juste ce qu’il faut pour ravir le lecteur et l’inciter à tourner la page pour découvrir la suivante. Mais en tournant la page, le lecteur découvrira une petite ration de d’humour et d’ironie condensée dans quelques aphorismes du meilleur cru. Ces petits textes que l’auteur désigne sous le néologisme de « texticule », probable raccourci pour désigner un texte minuscule mais aussi allusion grivoise comme chacun l’a compris. Dalcq est friand des ces grivoiseries et autres allusions polissonnes défiant la morale étriquée. Il préfère l’amour léger, le libertinage coquin et ne dédaigne pas un brin de paillardise de salle de garde.

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    Capitiane Lonchamps, Neige, 2010 de la série Le Petit Parisien, supplément littéraire du 10 mars 1896. Le crime du bois de Vincennes, un père assassin de son fils. Technique mixte sur imprimé, 26 x 26 cm.

     

    Et tout ça pour construire un joli recueil composé de textes minimums entrecoupés d’aphorismes, le tout prônant un art de vivre libre et heureux, même si un filet d’aigreur et d’amertume filtre entre les lignes. L’auteur a choisi de nous emmener sur les sentiers du plaisir coquin en narguant les religions et les institutions rigides, tout un programme, un vrai art de vivre dont voici un court échantillon :

    * « On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais lorsqu’on en a pas, ça se sent ! »

    * « La sagesse c’est ce que les vioques ont trouvé de mieux pour rester dans le coup. »

    * « Pour un alcoolique chasser le naturel, il revient au goulot. »

    * « La mondialisation, c’est la répartition du malheur à l’échelle mondiale. »

    * « Le libéralisme des uns doit s’arrêter là où commence la liberté des autres. »

    L’aphorisme qui résumerait le recueil :

     « L’orgasme reste le voyage le plus intense et finalement le moins coûteux. »

    Et celui qui nous inviterait à la méditation après les derniers événements :

     « Si l’univers est si pollué, c’est sans doute à cause de toutes ces idées noires pulvérisées dans l’air. »

     

    massot-28ac6.jpgSANS ENVIE DE RIEN

    Jean Louis MASSOT (1955 - ….)
    Cactus Inébranlable Editions

    J’ai découvert Jean-Louis Massot à travers son travail d’éditeur chez « Les carnets du dessert de lune » lors de la lecture d’un recueil d’Eric Dejaeger publié en 2014 : « Le violon pisse sur son powète ». Cette fois, je l’ai croisé comme auteur de ce recueil d’aphorismes édité par « Cactus inébranlable », le troisième épisode de mes lectures des cinq ouvrages publiés par cet éditeur à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2015. Ce recueil comporte la particularité d’être illustré à chaque page par le célèbre dessinateur Gérard Sendrey avec lequel Massot semble développer une belle complicité, c’est du moins ce qui ressort de ce recueil où les dessins sobres mais fort explicites de l’illustrateur complètent merveilleusement les sentences de l’auteur.

    Dans ce recueil Jean-Louis Massot évoque tout ce qu’il aurait voulu être et tout ce qu’il n’aurait pas voulu être avec beaucoup de malice et de spiritualité mais aussi un doigt de désabusement vis-à-vis de ses congénères qui l’ont souvent déçu et un réel agacement à l’endroit des gouvernants qui imposent un peu trop souvent leurs aberrantes décisions (c’est du moins ce que suggère l’auteur). Digne héritier des surréaliste belges, il manie avec adresse les armes redoutables que sont l’ironie, la malice et la dérision pour laisser entrevoir sa personnalité cachée : amoureux jamais comblé, musicien dans l’âme faute de mieux, poète rêveur, militant de toutes les causes pouvant faire progresser l’humanité sur le chemin de la sagesse, du bon sens et l’art de vivre en harmonie entre soi sur une planète respectée.

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    J’ai tiré de son carquois, un peu au hasard car le choix aurait été trop cornélien, quelques flèches bien acérées qui ne manquent ni de finesse, ni de poésie :

    « J’aurais aimé être un degré de plus dans la fantaisie ».

    « Je n’aurais pas voulu être une suite sans fin ».

    « J’aurais tant aimé être la cerise sur le gâteau ».

    « Je n’aurais pas voulu être le lauréat d’un mauvais concours de circonstance ».

    « J’aurais aimé être le déraillement d’un train de mesures économiques ».

    « Je n’aurais pas voulu être aux petits soins pour un malade du pouvoir »

    Mais, évidemment, pour déguster pleinement ses sucreries acidulées, il faut avoir sous les yeux les dessins de Gérard Sendrey.

    Le site des Cactus Inébranlable Editions

  • LES PHARMACIES

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    Cet homme passait ses journées à visiter les pharmacies. Lors de ses balades, il était en quête de cette enseigne au caducée, où s’entremêle à la coupe régénératrice le serpent du poison, annonçant la devanture chamarrée de boîtes de médicaments derrière laquelle coulissaient le long d’un comptoir des gens en blanc. Elle l’avertissait possiblement d’une trouvaille que ses annuaires ne renseignaient pas toujours. De l’heure d’ouverture à la fermeture, il venait prendre livraison de ces produits qui ne s’échangeent que contre un papier dûment signé et rédigé d’une écriture chiffrée et uniquement compréhensible du gérant des lieux. Il achetait aussi sans compter les médicaments en vente libre, les nouveautés comme les vieilles médications...

    Depuis toujours, il aimait l’odeur suave de la pharmacie au fil des années de plus en plus aseptisée et contrecarrée par les fragrances des produits de soins du corps, et le côté compassé, paternaliste du pharmacien, quel que soit son âge… Ce médecin malgré lui, ce grand servant de la Chimie, cet alchimiste de quartier, cet appariteur de molécules, ce maître des décoctions, interface entre le rebouteux de village et l’amateur de potions savantes, ce doctrinal descendant d’Homais, dispensateur de tisanes et de crèmes de peau, d’analgésiques et d’excitants, d’anxiolytiques et de fils dentaires, d’antitussifs et de sprays pour la gorge, de préservatifs et d’onguent vaginal, d’antimigraineux et de veinotoniques, d’antiseptiques et de fébrifuges… De médications sous toutes les formes : en gélules, en comprimés, en sirop, en pommade, en suppositoires ou en cachet (ah, ce désuet nom de cachet !), tout ce qui permet de s’introduire dans les arcanes du corps pour le revivifier.

    Mais plus que tout, ce qu’il aimait, c’était la séduction discrète des assistantes en pharmacie, ces petites mains, si délicates et si fines, de l'industrie pharmaceutique. Manoeuvrant entre ombre de l’arrière-boutique où se préparent les remèdes maison, les spécialités, les mélanges mesurés de poudre et de liquide, et pleine lumière de la vente au comptoir où sous le blanc cassé du tablier filtre un fragment de peau, le triangle coloré d’une blouse, la frange d’une manche, un carré de tissu attestant de leur vêtements propres et, par-delà, de leur vie privée, de leurs amours cachées ou respectables.

    C’est tout juste si notre promeneur ne leur attribuait pas pour lui-même, pendant le temps où elles le servait, un nom de travail emprunté au lexique de la phytothérapie qu’il avait étudiée avec toute la dévotion du néophyte: Fleur d’oranger, Belle-de-jour, Cannelle, Violette, Salvia auréa, Grande berce, Bourdaine, Cranberry, Aloe angelica…

    Après la fermeture de toutes les officines, au soleil couchant, il rentrait chez lui, un peu las mais comblé. Toujours à la bourre du fait de ses pérégrinations diurnes, il enfilait la blouse immaculée caractéristique de sa profession et rentrait par la porte arrière de son cabinet, sans saluer le monde qui s’impatientait dans un garage hors-d’usage aménagé en salle d’attente. Seul lui importait lors de la visite de ses seuls rendez-vous de fin d’après-midi (il avait cessé depuis longtemps de consulter en journée pour s’adonner à sa penchant), la rédaction de l’ordonnance du patient qu’il dupliquait à l’aide d’un vieux carbone bleu. Les doubles constitueraient le prétexte de la tournée du lendemain d’un nouveau panel de pharmacies à découvrir.

    Son père pharmacien n'avait cessé de lui répéter : Tu ne feras jamais ce métier opiniâtre et si dévalué, tu feras médecin ou rien ! Et il avait tellement aimé son père…

    E.A.

     

  • JUSTE UN PETIT SOURIRE (Souvenir d'Axionov) par DENIS BILLAMBOZ

    Juste un petit sourire

    (souvenir d’Axionov)

     

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    A l’heure du fromage

    Il entonna la chevauchée des Vaches qui rient

     

    @@@

     

    Un ténia égaré

    Cherchait à rentrer à bon porc

     

    @@@

     

    Avec son crâne d’œuf

    Il entretenait une poule

    Et draguait des cocottes

     

    @@@

     

    Il était irascible en permanence

    Un vrai sérial colère

     

    @@@

     

    Mou comme une endive braisée

    Un (héma)tome sur les bras

    Il avait été piqué

    Par un chicon d’bougnat

     

    @@@

     

    Pour récolter des belles tomates rouges

    Il faut avoir la main verte

     

    @@@ 

     

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    Les Américains votent bientôt

    Je crains qu’ils se Trump encore

     

    @@@

     

    La fabrique de skis a dérapé

    En changeant de direction

     

    @@@

     

    Dire que les Chinois ont inventé la poudre

    Est un peu abusif.

    Ils n’ont inventé

    Ni la poudre d’escampette

    Ni la poudre aux yeux

    Ni la poudre de ris (de veau)

     

    @@@

     

    Survivant de Sajarevo :

    sauvé d’une sale salve slave

     

    @@@

     

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    A la Monnaie

    J’ai vu une pièce

    Qui ne vaut pas un kopeck

     

    @@@

     

    Elle se croyait chic

    Mais n’était que négligée

    Dans sa jupe qui plisse partout

     

    @@@

     

    Il avait la gueule de bois

    Il avait mangé des noix d’acajou

     

    @@@

     

    Son numéro de charme

    Avait laissé l’écuyère de bois

     

    @@@

     

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    Devise coréenne :

    Honni Kim mal y pense

     

    @@@

     

    Les moines à la chasse

    Burent le calice jusqu’à l’hallali

     

    @@@

     

     Ayant mené une vie vertueuse

    Il s’était grâcement enrichi

     

    @@@

     

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    L’abeille de Cadix

    Fait le miel de l’amour

    Tique tique ail ail

     

    @@@

     

    Il touchait le fond

    Il n’avait pas touché ses fonds

     

    @@@

     

    Mort vivant :

    En vie sans envie

     

    @@@

     

    Il rêvait de publier un roman noir

    Dans la Collection Blanche

     

    @@@

     

    Il recherchait le meilleur

    Il trouva le mec plus ultra

     

    @@@

     

    Souffrant de vague à l’âme

    Il eut un malaise vagal

     

    @@@

     

    A ceux voulant pacifier

    Il ne faut pas s’y fier

     

    @@@

     

    Ce con il ne gagnait jamais

    Il finissait toujours second

     

    @@@

     

    Elle lui refusa un petit bonheur

    Ce n’était pas sa bonne heure

     

    @@@

     

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    Il disait qu’elle était mauvaise langue

    Il ne l’avait même pas essayée

    Il ne l’avait même pas goûtée

     

    @@@

     

    Les vieilles familles

    Ne sont pas toujours

    Des familles de vieilles

    Quoique… !

     

    @@@

     

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    La macroéconomie

    N’est pas une économie de maquereaux

    La Maqueron économie non plus

    Quoique… ?

     

    @@@

     

    Porté sur l’alcool

    Il picolait sec

    Des vins doux

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 33

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    - Je voudrais aussi que tu m’expliques un peu le panthéon hindouiste car je mélange joyeusement Shiwa, Parvani, Vichnou, Ganesh et compagnie sans compter toutes les formes que chacun revêt.

    - Je t’expliquerai l’essentiel lors de la visite du lac sacré où les lieux de culte sont nombreux mais je ne rentrerai pas dans tous les détails, c’est beaucoup trop complexe.

    Après un dernier regard sur la ville bien paisible à cette époque et à cette heure qui devenait assez tardive, ils descendirent tranquillement vers le centre ville pour terminer cette journée par un repas digne de leur amitié, tout en devisant sur le passage de Le Clézio à Maurice et sur l’inspiration qu’il avait pu y trouver pour écrire certaines de ses œuvres comme Le Chercheur d'or par exemple.

    ÉPISODE 33

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    Il en avait très envie depuis très longtemps, il en rêvait depuis que Mandela avait redonné une certaine dose de dignité à ce pays, il ne lui manquait plus qu’une occasion pour effectuer le long voyage qui l’emmènerait à l’autre bout du continent noir, pour rencontrer, ou essayer de rencontrer, des écrivains blancs, noirs, métisses, asiatiques, tous ces représentants de peuples désormais mêlés dans une seule république.  Son voyage à Maurice lui avait fourni l’occasion qui lui manquait depuis si longtemps, un petit saut de puce en avion le propulserait rapidement à Pretoria, Le Cap ou Johannesburg, ou n’importe où ailleurs dans ce vaste pays qui le fascinait, l’intriguait et l’inquiétait aussi un peu.

    Il prépara minutieusement ce séjour qu’il souhaitait le plus riche possible du point de vue littéraire, et il prit de nombreux contacts pour effectuer un vaste périple qui lui permettrait de visiter les différentes facettes de cette littérature à travers des auteurs qu’il connaissait ou qu’il souhaitait découvrir à cette occasion. Il avait notamment pris l’attache de Zakes Mda, le pleureur d’un township du Cap qui, métier oblige, connaissait beaucoup de monde dans le secteur.

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    Zakes Mda

    Il avait donc atterri au Cap et il avait bien vite rejoint le lieu de rendez-vous que  Zakes avait proposé, sans même s’arrêter en ville pour un petit détour touristique, il y reviendrait plus tard avec son ami, pour le moment il avait très envie de retrouver cet autre ami qu’il ne connaissait que par des échanges de courriels sur Internet. Il était tout excité à l’idée de rencontrer ce personnage hors du commun qui gagnait sa vie en pleurant les morts dans les enterrements. Il le rejoignit, comme convenu, dans un bar banal, presque crasseux, sur une plage qu’il lui avait indiquée car, évidemment, il ne fallait pas espérer trouver le domicile de quelqu’un dans un township quand on débarquait d’Europe et qu’on n’avait jamais mis les pieds en Afrique du sud. Il l’avait reconnu au premier coup d’œil parce qu’il trônait près de la porte d’entrée avec, devant lui, comme il l’avait annoncé, un livre, « Michael K, sa vie, son temps » que lui aussi avait lu quelques années auparavant.

    Après le premier contact, l’émotion de la rencontre tant attendue, l’excitation de découvrir l’autre qu’on ne connait qu’un peu seulement, dont on s’est fait surtout une image à l’aide de quelques photos échangées,  une idée à travers ses écrits, il lui fallut un instant pour se familiariser avec l’apparence du personnage qui était maintenant, là ,devant lui. Mais bien vite, Ils prirent la route du domicile du pleureur qui lui expliquait, à travers la vitre du bus délabré qu’ils avaient emprunté, l’origine et la construction de ces fameuses banlieues qui défrayaient si souvent la chronique pour la violence qui y régnait et le poids politique qu’elles arrivaient à faire peser sur le pouvoir. Il comprenait facilement les explications de son compagnon de route car il avait lu un roman d’une Anglaise, Madge Swindells, qui expliquait assez bien le début de la construction d’un de ces townships avec l’afflux de populations démunies qui cherchaient à s’implanter dans une métropole pour essayer d’y vivre et au moins d’y trouver à manger. Le moindre espace devenait rapidement la base sur laquelle un de ces miséreux pouvait planter quatre bouts de bois et deux tôles ondulées pour fabriquer un abri provisoire en espérant l’agrandir un jour, un autre…, plus tard, jamais peut-être, mais on verra bien, l’avenir c’est très loin et aujourd’hui est encore long et il faut trouver à manger pour résister à tout ce temps qui passe.

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    Township du Cap

    Il pensait aussi à la manière dont les favelas brésiliennes s’étaient construites autour des grandes villes et notamment à un livre de Jorge Amado, « Les pâtres de la nuit » qui racontait l’installation d’un groupe de paysans errants qui n’avait plus d’autres solutions pour vivre encore un peu que de poser ce que chacun avait encore, rien ou presque, et espérer vivre des reliquats des citadins. Mais ça c’était une autre histoire et il y reviendrait un jour peut-être. Pour le moment, ils marchaient le long de rues mais peut-on appeler ça des rues ? Difficile ! Des sentes, des venelles, des pistes, … il ne savait pas bien comment dénommer ces espaces qu’ils parcouraient et qui les conduisaient à l’intérieur du township. Les autochtones devaient bien avoir un mot pour désigner ça mais comme il ne connaissait rien de leur langue qui mélangeait une bonne dose de leurs divers langages vernaculaires avec un peu de « pidgin », d’afrikaner et d’autres dialectes ou langues exotiques.

    Ils étaient maintenant dans le logis de son ami, une bicoque très rudimentaire mais solide tout de même et bien tenue. Ces banlieues étaient par endroit un peu plus cossues – même si ce terme paraissait bien osé pour qualifier ces quartiers – et étaient, dans certaines rues, plus que des bidonvilles. Ils organisèrent leur séjour et, pour commencer, leur campement et leur cohabitation pour les quelques jours qu’il pensait passer dans la région du Cap. Zakes lui fit les recommandations d’usage : ne pas sortir seul, ne pas prendre partie dans les éternelles discussions qui animent tous les coins de rue, éviter toute allure ostentatoire ou provocatrice, etc…, la litanie habituelle, le code de bonne conduite de l’étranger dans un milieu en perpétuelle ébullition.

    Après avoir mangé, à la fortune du pot, quelques denrées qu’il avait amenées avec lui, ils évoquèrent son séjour Au Cap. Son premier désir était de rencontrer le Prix Nobel de littérature, John Maxwell Coetzee qu’il admirait particulièrement et qui pourrait lui parler des derniers développements sociaux qui s’organisaient depuis la fin du régime de la honte. Zakes lui promis de faire le maximum, il connaissait un peu tout le monde dans le secteur car tous les gens qui ont une position sociale à peine au-dessus des autres sont souvent amenés à assister aux enterrements qui constituent une occasion très intéressante de saluer bon nombre de personnes : électeurs, clients, admirateurs, … et, lui, il était toujours là pour donner un tuyau, guider une personnalité égarée dans le cimetière, mettre en relation des personnes qui ne se connaissent pas encore et qui pourraient trouver quelques intérêts à conjuguer. Bref, il était devenu comme un témoin, doublé d’un acteur, de la vie souterraine de la région, celui qui sait tout, qui connait tout le monde, qui sait qui fréquente qui et qui haït qui. Donc, il devrait pouvoir lui arranger quelques minutes avec le Prix Nobel, d’autant plus qu’il avait été averti à l’avance et qu’il avait ainsi pu prendre quelques renseignements concernant l’emploi du temps de Coetzee.

    Il avait donc été assez facile de convenir d’une date et d’un lieu pour rencontrer le maître qui était, maintenant, en leur compagnie dans une brasserie chic non loin des majestueuses falaises qui protègent le continent contre le déferlement des vagues.

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    J.M. Coetzee

    - Merci d’accepter de nous rencontrer, nous savons bien que votre emploi du temps est très encombré…

    - … mais non, pour les amis des lettres, il y a toujours une petite place pour échanger.

    - Merci tout de même, c’est un honneur qui ne nous est pas réservé très souvent.

    - Je connais bien Zakes qui n’est pas qu’un client de cimetière, c’est aussi un homme de plume et un excellent écrivain.

    - C’est pour cette raison que j’avais pris son attache.

    - Vous seriez capable de faire rougir un noir, ponctua Zakes.

    - Comme votre temps est précieux, je ne vais pas vous entretenir plus longtemps de mon admiration pour vos écrits et ceux de notre ami commun, je voudrais surtout évoquer l’Afrique du sud d’aujourd’hui, celle que connaitrait Michael K s’il était encore de ce monde.

    - Pour bien comprendre l’Afrique du sud, il faudrait faire un grand retour en arrière et réfléchir sur tout ce qui s’est passé ici depuis l’arrivée des blancs et des asiatiques qu’il ne faut pas oublier car ils ont, eux aussi, joué un rôle important. Et je ne voudrais surtout pas refaire toute cette histoire, c’est un travail qui ne m’appartient pas et qu’il faut désormais laisser aux historiens. L’Afrique du sud est devenue un grand brassage de peuples, de langues, de cultures, d’idées, de traditions, de croyances, d’intérêts, etc…, etc… Et ce brassage gigantesque a provoqué des chocs titanesques comme en produisent les plaques telluriques quand elles se rencontrent. Il ne faut pas juger l’Afrique du sud sur ce qu’elle est mais sur le chemin qu’elle a parcouru, les communautés ne sont pas encore égales, je le sais, je suis fils de Boers, Michael était noir, Zakes est noir et ils le savent, ou le savaient, encore mieux que moi. Mais Zakes peut témoigner lui aussi qu’un long chemin a déjà été parcouru.

    - Il faut en effet l’admettre mais nous partions de si loin qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire.

    - Oui, le chemin est encore long, semé d’embûches, comme on dit souvent, mais si les hommes et les femmes, surtout les femmes qui ont un rôle prépondérant à jouer en Afrique, ne sombrent pas dans les errements du passé, l’Afrique du sud deviendra un grand pays multiethnique et multiculturel avant la fin de ce siècle.

    - Effectivement (il éprouvait le besoin d’apporter quelque chose au débat, plus pour justifier son intérêt que pour enrichir réellement celui-ci), l’Afrique du Sud a démontré récemment sa capacité à accueillir un grand événement mondial et sa capacité à se mobiliser, toutes communautés confondues.

    - Oui l’Afrique du sud avance à grands pas mais il ne faudrait pas qu’elle sombre dans un optimisme trop béat et qu’elle ne reste pas à l’écoute de tout ce qui agite la planète actuellement. L’humanité réserve souvent de bonnes surprises mais aussi, tout aussi souvent, de bien mauvaises.

    Ils échangèrent encore pendant quelques instants sur l’avenir de l’Afrique du Sud, sur les soubresauts qui agitaient le monde arabe, sur la crise économico-financière qui menaçait les pays les plus riches, … mais le temps filait comme le sable entre les doigts des enfants sur la plage et le maître avait des obligations littéraires à remplir. Ils se séparèrent donc après s’être promis de conserver une relation au moins épistolaire grâce aux moyens de communication modernes.

    Le gros 4x4 japonais, de cette marque qui a désormais quasiment évincé d’Afrique la mythique Land Rover, véritable dromadaire des pistes de latérite, fendait les flots verts du bush qu’une houle  ondulait en vagues larges et paisibles. Il avait accepté la proposition que Damon Galgut lui avait lancée et qui consistait à l’accompagner au fin fond du  bush, là où il se rendait pour visiter un hôpital perdu dans une campagne quasi déserte  qui n’avait même plus assez de malades à faire soigner pour occuper le personnel médical et notamment deux médecins qui transformaient progressivement leur ennui en agressivité l’un envers l’autre.

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    Damon Galgut

    Je ne sais pas comment cet établissement peut encore exister ? lui dit Damon, je crois que l’administration ne sait même pas que cette immensité verdoyante fait partie de notre pays. Les bureaucrates chargés d’appliquer la politique de santé n’ont jamais dépassé la limite des régions très civilisées, ici c’est déjà l’aventure, le grand désert, un autre monde, un ailleurs où ils ne risqueraient pas de s’aventurer. Ils craindraient trop de se trouver nez à nez avec un lion, enserrés dans les spires d’un serpent gigantesque, pourchassés par un rhinocéros en rut ou je ne sais quelle fantasmagorie inventée par leur esprit inculte. Ils ne connaissent rien de cette campagne… Le monde, pour eux, se limite à quelques grandes métropoles et à la bande côtière. Le veld c’est l’abandon, le royaume des animaux plus que celui des hommes, encore le domaine des pionniers tel qu’il était quand les premiers européens ont osé s’aventurer au cœur de ce territoire. Et, depuis la fin de la ségrégation raciale institutionnalisée, les blancs ont peu à peu quitté leurs terres, vidant le pays de ses rares occupants.

    Derrière les vitres le paysage défilait à bonne vitesse malgré la médiocrité de la piste qu’ils empruntaient, l’océan vert n’était peuplé que de quelques îlots d’une verdure plus sombre, un baobab parfois, des petits épineux d’autres fois ou encore quelques arbustes qu’il ne connaissait pas suffisamment pour les identifier depuis son siège. Mais, très rarement, des habitants, pauvres noirs déguenillés en quête de quelque activité pour gagner une maigre croûte, paysans se rendant nonchalamment à leur champ, femmes surchargées de récipients pour la provision d’eau ou de marchandises à troquer sur un marché dans un coin de brousse connu des seuls autochtones. La vie semblait réservée au règne végétal et n’accepter que des animaux qui prospéraient selon les lois de la chaîne alimentaire sans être perturbés par des humains trop peu nombreux pour créer un quelconque déséquilibre écologique.

    A l’approche de la clinique, tout juste un dispensaire d’après ce qu’il vit plus tard, Damon devenait plus nerveux, il ne savait pas comment régler cet affrontement qui dressait ces deux excellents professionnels l’un contre l’autre. Comme souvent, le manque de travail génère l’ennui, du temps à meubler, à meubler avec des femmes, avec des femmes qu’on se dispute pour être celui qui aura les faveurs de celle qui fait rêver les mâles du secteur. C’est le retour au règne animal, l’homme chasse la femelle mais, bien souvent, la femelle choisit son compagnon. Il ne voulait surtout pas se mêler de cette rivalité, il avait accepté cette expédition car elle le conduisait dans le bush, là où il avait fort envie d’aller, et plus particulièrement en direction du nord-est, en direction du Namaqualand dans cette partie sauvage du veld où Zoë Wicomb était née et où elle l’attendait dans une ferme qui aurait pu être celle de son amie, Frieda Shenton, partie étudier en Europe et mal reçue à son retour.

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  • UNE MERVEILLE DU PEU : SILVIO D'ARZO ET SA "MAISON DES AUTRES" - VERDIER

    images?q=tbn:ANd9GcRU2j4zdhlpY05aYKlLOxmbthHSX-wd-Qn5-bt1Jy3UhYqQtBvfjGD9gQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     


    9782864327912.jpgD'un jeune écrivain, mort à trente-deux ans, en pleine ère néo-réaliste, Ezio Comparoni, connu sous le pseudonyme de Silvio D'Arzo, ce court roman, paru à plusieurs reprises (en 1952, 1953, 1960, 1980, 1981, 1988 pour cette version française due à Bernard Simeone et Philippe Renard, traducteurs, italianistes accomplis, tous deux partis trop tôt), se distingue d'emblée par une écriture d'une sobriété, d'une densité, d'une pureté, d'une transparence exceptionnelles.
    La préface d'Attilio Bertolucci (poète et père de l'auteur de "Novecento") éclaire un parcours rare : débuts d'Ezio à 15 ans ("Maschere"), un roman à vingt (" l'enseigne du Bon Coursier") et d'autres oeuvres d'une longue période particulièrement créatrice (1942-1952) : "Essi pensano ad altro", "Penny Wirton e sua madre"...
    "Maison des autres" (suivi de "Un moment comme ça") a connu diverses versions. Celle proposée en français par Simeone, le traducteur, compte cinquante-six pages de toute beauté, ou comment du peu peut surgir l'intense vie d'un lieu presque oublié - montagne - avec quelques âmes, quelques bêtes, et un temps, presque enfoui.

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    Un prêtre et une vieille. Des saisons froides qui enclosent le monde réduit à portion congrue.
    Une vraie rencontre entre deux âmes qui se flairent, s'observent, se comprennent, se fuient, se rapprochent, pour un mystère dont le livre garde le secret jusqu'au terme.
    Une vieille et sa chèvre, unies pour un travail épuisant de lavandière de montagne.
    Un sens aigu d'un monde perdu, au bout du monde, que Silvio décrit en maître : ne pas déborder du cadre, laisser au prêtre-narrateur le soin de ne pas en dire trop pour que le lecteur s'apaise d'un drame, qui se profile, est déjà là.
    Une immense nostalgie nous étreint.
    Comme le passage d'un chagrin sur le visage d'un enfant.
    Un chef-d'oeuvre absolu.
    __
    Silvio D'Arzo, "Maison des autres", Verdier, 1988, 96p., 10,96€ (6,20€ en poche) Réédition de 2013.
    Le livre sur le site des Éditions VERDIER

  • LA SCIENCE PROGRESSE... Des experts sont sur le point de distinguer deux titres l'un de l'autre du nouvel album de Christophe MAÉ

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    Régulièrement des voix se lèvent pour contester les scientifiques, qui ne penseraient pas, qui seraient incapables de citer un philosophe vivant voire un artiste autre que Paulo Coelho ou la Citroën Picasso, qu'ils ne feraient qu'appliquer un programme depuis Galilée & Newton voire Archimède.

    C'est faux, un fait indéniable démontre le contraire. Des experts en musicologie se penchent depuis des années sur les albums de Christophe Maé, depuis que le barde carpentrassien est apparu en 2007 sur la scène musicale alors qu'il aurait pu, sur sa lancée professionnelle de pâtissier, aboutir à la présentation du Meilleur Pâtissier aux côtés de de Cyril Lignac (une grande perte pour la pâtisserie, une catastrophe pour la musique de variété, une aubaine pour les producteurs de chanson-tarte-à-la-crème).

    Mais les experts sont sur une piste et, comme le chante Ferré, sur des mots de Caussimon, faut laisser faire les spécialistes... Le temps est proche où on pourra enfin distinguer un titre de Maé d'un autre titre de Maé.

    Vive ces humbles artistes qui font progresser la Science! 

  • L'IVRESSE DU SAVOIR et autres étourderies scolaires

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    A l’Ecole de la célébrité, les étudiants font leurs stages dans des émissions de téléréalité.

     

    Dans le Pacte d’Excellence, les profs ne seront plus indéboulonnables : ils n’auront droit dans leur carrière qu’à trois boulons de rechange et une visite annuelle pour contrôle au centre technique de leur établissement.

     

    Cette enseignante en… - on ne savait plus bien quoi - était une comédienne rentrée. Elle improvisait ses cours aussi bien que sa vie privée devant un public conquis ou qui le faisait croire en téléchargeant discrètement sur son smartphone de nouvelles applications pendant les pénibles représentations.

     

    Ce pédagogue était si grand qu’il peinait à entrer dans les classes mais aussi dans les écoles pour mettre un tant soit peu en pratique ses théories. Devant tant de grandeur malmenée, les autorités éducatives ne pouvaient rester insensibles: elles le nommèrent inspecteur des établissements - aux petites portes - de sa Région.

     

    A force d’addictions diverses dont avait souffert son corps professoral, le recteur de cet établissement gravement touché prit la ferme décision d’interdire désormais l’ivresse du savoir qui régulièrement perturbaient la bonne transmission des connaissances.

     

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    Dans ce bahut oublié des cartes scolaires, une seule personne assurait tous les cours ainsi que la direction, le secrétariat, l’économat et le personnel d’entretien. La même personne assurait de même le suivi des cours en tant qu'étudiant.

     

    Comme beaucoup d’autres opérateurs d’enseignement du pays, cette école de farces et attrapes manque de moyens: depuis septembre elle n’a plus le moindre coussin péteur.

     

    À l’École de l’Asthme, il est interdit de faire appel au respirateur artificiel du voisin pendant l'examen du souffle.

     

    À l’École de Plein Air, l’écoute des chants d’oiseaux est strictement réglementée.

     

    Avis aux professeurs de câlinothérapie : les cours de caresserie se donneront à l’atelier de massage thaï.

     

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    Chaque rentrée, en septembre, cette Haute Ecole propose son bouquet numérique de formations diverses, avec une haute définition des programmes, des fonctionnalités diverses et adaptées, une interconnexion avec tous les réseaux sociaux présents et à venir, un e-learning simple et efficace de même que des possibilités nombreuses de passerelles et un enseignement modulable à souhait tout au long de l’année, autrement dit un zapping éducationnel à la pointe des nouvelles technologies.

     

    Ce professeur antispéciste traite ses étudiants comme des animaux.

     

    Ce professeur de gym artistique fait dessiner les étudiants sur des trampolines et peindre à la corde. Les travaux de fin d’étude sont régulièrement exposés dans une galerie d’art contemporain de la ville située dans une salle de fitness.

     

    Ce professeur de littérature ivresse enseigne les grands auteurs alcooliques.

     

    Cet enseignante en… - on ne savait plus bien quoi - était une psychanalyste rentrée. Elle avait obtenu du P.O. de son établissement une classe composée uniquement de divans. Lors des cours & examens, elle s’asseyait dans le fond de classe avec un carnet et un stylo...

     

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    Au cours de mimiques, il est interdit de faire des grimaces ne figurant pas dans le programme.

     

    En classe de religion, tout signe de laïcité est interdit.

     

    Dans le Pacte d’Excellence, tous les enseignants seront tenus de suivre un stage de neutralité visant à prendre de la distance par rapport aux  disciplines enseignées, de façon à ne pas faire accroire aux étudiants que le cours qu’ils donnent explique tout l’univers à l'encontre de tous les autres.

     

    Dans cet établissement scolaire de la Communauté française, la statue de Paul Magnette est si souvent caressée par les étudiant(e)s et les enseingant(e)s qu’il se murmure que certains jours de carence affective le modèle en personne vient remplacer sa reproduction. Tandis que dans le même temps la statue de Rudy Demotte prend méchamment la poussière.

     

    Dans cette école à l’enthousiasme communicatif, tous les couloirs sont munis de ralentisseurs afin d’éviter les excès de vitesse des enseignants comme des apprenants se ruant vers les lieux de partage du savoir.

     

    Dans l’Ecole publique, l’ascenseur social est à nouveau en panne.

     

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  • LE SENTIMENT DE L'INACHEVÉ de DOMINIQUE SAMPIERO

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    9782070179640Thérapie du coeur


    A quel point le passé peut-il peser sur la vie d'un être ? Les premières étapes de la vie ont-elles une influence sur l'avenir de chacun(e) ?

    En lisant le dernier livre paru de Dominique Sampiero, ces questions se posent, inévitablement.

    Jean-Claude est un petit garçon qui grandit dans une famille modeste du nord de la France, avec ses frères. Sa famille accueille de nombreux enfants de la DDASS, des filles plutôt.
    Des liens presque fraternels se créent entre ces enfants. Laurence, petite fille fragile et attardée, émeut Jean-Claude. Il la prend sous son
    aile, tel un grand frère. Seulement, grandissant, les deux pré ados jouent à des jeux plus honteux. Le jeune homme trouve en cette relation un refuge, il fuit ainsi son quotidien, s'abreuvant de ces amours et des livres qu'il dévore. Aussi il aime se rendre chez ses grands-parents, qui lui laissent entière liberté.

    Un matin, au loin, l'éclaircie. Derrière la buée des fenêtres, lumière de bruit de pas au loin, visage ouvrant à peine les yeux, lèvres effleurant le cercle noir et sa brûlure café, un jardin m'ouvre sa porte. Là-bas, dans le clignotement de l'herbe, c'est ma troisième maison. 98149a469139a567ebd283c8a3bd597e_announced_sampiero.jpg

    Jean-Claude grandit, et sa vie ne se passe pas sans heurt. A chaque épreuve il repense à ses premières heures d'existence, sa naissance par exemple, quel passage émouvant ! L'auteur prête à cet enfant naissant un regard et une âme bien consciente de ce qui l'entoure. Il deviendra un homme qui souffre, qui se trouve dans un mal-être permanent, qui recherche à tout prix des moments de plaisir, souvent furtifs. Un éternel insatisfait, d'où ce sentiment d'inachevé.

    Tout au long du livre, M. Sampiero manie la plume avec beaucoup de poésie, ce qui tranche étrangement avec le thème abordé. C'est une ouverture du coeur, une analyse de l'âme qui émeut, remue, secoue. Bien des rancoeurs se révèlent, la conscience est malmenée, ce lourd poids du passé s'avère difficile à porter.


    Le livre sur le site des éditions Gallimard

  • UN VERGER SOUS LES ETOILES de LORENZO CECCHI

    couverture-cecchi-verger-sous-les-etoiles.jpgFaçons de vivre et de mourir

    Le nouveau roman de Lorenzo Cecchi met en scène deux communautés : celle des squelettes et momies du musée jouxtant l’église de Saint-Jean-Le-Décollé de Rombelle et celle réunissant quatre veuves de Fond des Loups, un hameau proche, dont les maris ont été abattus par un bistrotier-braconnier alcoolique, et Frédéric, le fils du meurtrier, qui en seul mâle restant exerce en son sein une fonction singulière.  

    Même si les deux communautés ont comme dénominateur commun la mort, la première aspire au trépas définitif de ses membres alors que l’autre demeure animée, après le drame collectif qu’elle a vécu, d’un extraordinaire élan vital.

    Le lien sera évidemment assuré par un écrivain qui, par définition, est l’individu qui unit les forces de l’esprit aux puissances de la nature, les outils de l’imaginaire à la matière du réel, la terre des vergers au ciel des étoiles.

    Notre écrivain s’appelle Vincent Verdier, il est en panne d’écriture, harcelé par son éditeur pour terminer un nouveau roman, et son couple bat de l’aile… Il va voir en Frédéric, qui a a repris le bistrot familial et souffert, comme lui, de ses relations avec un père toxique, la figure d’un frère.

    Verdier trouvera en Jeanne, la gérante de la pension où il séjourne, écoute et regain de sa libido (ce qui nous vaut une scène d’une rare intensité érotique), de quoi remettre en branle la machine d’écriture et trouver l’énergie propre à agir sur les êtres et les choses.
    De son aventure, il tirera un roman (inspiré d’un titre de Jim Harrison), De Fond des Loups à Rombelle, qui n’est pas celui qu’on lit car il y a mise en abyme, jeu subtil sur le réel et la fiction. 
    Au dispositif narratif qui fait la part belle aux qualités de conteur de Cecchi, s’ajoute, comme toujours chez lui, la justesse d’écriture.
    Ils ne sont pas si courants, les écrivains, dont on savoure toutes les phrases, chaque vocable posé. Et on se rappelle que Lorenzo Cecchi est aussi musicien : il joue chaque mot comme une note qui trouve place dans la mélodie de la phrase sans oublier la mise en correspondance des diverses sections ni l’harmonisation des voix en présence, tout cela sur un tempo bien mené.

    On retrouve dans ce texte les thèmes qui irriguent les précédents ouvrages de Cecchi, liés à l’exil et à l’utopie, au déplacement des personnes (jusque dans la mort), la difficulté de s’intégrer à la société comme les façons de l’habiter autrement.

    Un plaisir de lecture qui s’augmente d’une réflexion sur les forces funestes à l’œuvre dans l’existence et les ressources que la confrontation avec la mort permet, le tout visant à une sagesse de vie qui fait aussi bien penser à Sénèque qu’à Spinoza.

    Plus d’une raison donc qui engagent à ne pas laisser filer ce livre précieux, à la couverture bleu nuit, qui sonde les tréfonds de l’âme humaine sans y avoir séjourné au moins le temps d’une lecture tonique.

    Éric Allard

    Le site des CEP-éditions

     

    lorenzo-cecchi.jpgTrois nouvelles inédites de Lorenzo Cecchi sur Les Belles Phrases

    Tout me gonfle

    Non, je ne suis pas parano

    Reflections in blue

     

     

  • JOSÉPHINE FOSTER

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    JOSÉPHINE FOSTER est une auteure-compositrice-interprète de folk née en 1974 dans le Colorado. Elle a son actif une quinzaine d'albums depuis 2000. Son dernier album, No more lamps in the morning, est sorti au début de l'année. 

     

    EXTRAITS DE PRESSE

    Plus personne ne chante comme Josephine Foster. Cette langueur distinguée, ces graves bons pour des lieder, ces ­aigus rêvant d'anciens arias, douceurs de berceuse, rudesses de chants de ­labeur... On guette le grattement d'un vieux phonographe. Son prénom même sonne démodé. Sans âge visible et d'une élégance rustique, elle nous descend du Colorado. Ado, chantait aux mariages et aux enterrements. Songeait à l'opéra. Femme faite chant (songbird, dit-on là-bas), elle l'enseigna aux enfants(Little Life). Réinterpréta le répertoire allemand du XIXe (A wolf in sheep's clothing). Vocalisa folk en espagnol (Perlas). En tout, une douzaine d'albums en une douzaine d'années. En 2014, il est temps de découvrir Josephine Foster.

    François Gorin (en 2014 pour Télérama)

     

    Plutôt qu’un fado, le chant de Josephine Foster, repéré il y a une dizaine d’années par Devendra Banhart, évoque toujours autant un lied relâché. Au début de sa carrière, elle avait espéré devenir chanteuse d’opéra. Sans suite - elle aura toutefois donné sa version habitée de chants allemands sur des textes romantiques du XIXe siècle sur l’album A Wolf in Sheep’s Clothing. Les mots, quand ils ne sont pas les siens, sont empruntés aux poèmes de maîtres : elle capture les fleurs bleues de Rudyard Kipling et la colombe de James Joyce pour les mettre en harmonie. Comme sur ses précédents albums - le dernier, I’m a Dreamer, était sorti en 2013 -, Josephine Foster et son époux se sont alliés avec un savant instinct de passeurs de poésie. L’une de leurs récentes tournées les avait d’ailleurs conduits sur les routes pour donner un souffle nouveau aux textes de Federico García Lorca.

    Charline Lecarpentier (Libération, février 2016)

     

    Flanquée de son mari espagnol et d’autres musiciens ponctuels, elle mène depuis une quinzaine d’années une carrière constante et remarquée, poussant toujours dans le dépouillement et raffinant son art poétique avec une patte noble qu’on retrouve sur ce onzième album, où la folkeuse revisite son propre répertoire. Sa musique est de peu de chose, réduite aujourd’hui à quelques accords de guitare portugaise et à son filet vocal fuyant, fin ruban qui ondule au gré des vers et des songes.

    Au-delà de sa magie pastorale et de son pedigree très référencé, la singularité de Foster est de déformer le cadre de la folk-song et de jouer aux limites du lancinant, comme une Sibylle Baier détraquée ou une Joni Mitchell sous acide. Gorgés d’un romantisme fervent comme de lueurs plus abstraites, les mots sont traités avec soin et grâce, comme on pouvait s’y attendre de la part d’une chanteuse qui a mis en musique des poèmes d’Emily Dickinson ou de García Lorca.

    C’est d’ailleurs le naturel avec lequel elle s’approprie cette fois-ci James Joyce ou Rudyard Kipling entre ses propres textes qui confirme sa haute licence littéraire, justifiant à elle seule la lecture du livret pendant l’audition. Ces évocations bucoliques découlent d’un chant dodelinant à l’extrême, accompagné par des musiciens qui jouent avec la pesanteur comme on se balance dans un hamac

    Thomas Corlin (Les Inrocks, mars 2016)











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    Le site de JOSÉPHINE FOSTER

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 32

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Ils se dirigèrent vers le centre ville, espérant trouver un restaurant encore ouvert à cette heure avancée pour prolonger ce moment de convivialité et évoquer les problèmes du pays mais aussi les charmes qu’il pouvait proposer aux touristes venus des antipodes mais plus souvent, depuis quelques années, de la Chine moins lointaine. La salive commençait à lui monter à la bouche car il n’avait rien mangé depuis son déjeuner et il espérait bien trouver un bon poisson grillé à se mettre sous la dent.

    ÉPISODE 31

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    Maintenant qu’il était devant son café, il sentait encore ce goût de poisson qu’il avait attendu avec impatience dans son rêve qu’il avait difficilement refermé avant de se lever et de se préparer ce café qui sentait la marée. Le monde du rêve avait souvent tendance à empiéter sur son monde à lui, sur sa vie quotidienne, il fallait qu’il veille à bien fixer les limites et à bien remplir ses journées pour que le vide n’aspire pas trop ses expéditions oniriques au risque de transformer son existence en un rêve pas forcément rose.

    Le rêve était pour lui un moyen de vivre autrement que dans la médiocrité qui envahissait de plus en plus notre monde actuel, une façon de s’évader pour échapper à la morosité ambiante mais il ne fallait pas que ça devienne une vie à la place de sa vie réelle. Il fallait que ça reste comme une friandise qu’on s’octroie parfois mais pas toujours, quelque chose en plus de sa vie mais pas toute sa vie.

    Aujourd’hui, il aurait donc des occupations prosaïques : remplissage du réfrigérateur, renouvellement des stocks de vin, il fallait qu’il passe quelques commandes à certains de ses fournisseurs attitrés, des producteurs uniquement, jamais des négociants. Il n’avait confiance qu’au circuit court : directement du producteur au consommateur, tel était sa devise. Il avait aussi quelques démarches à effectuer qu’il n’avait pas du tout envie d’entreprendre mais qu’il fallait bien réaliser tout de même. Il établit donc, comme souvent dans ces cas là, son programme de la journée : emplettes au supermarché pour acheter les produits secs qui sont identiques partout, passage au marché pour les fruits et légumes, comme c’était le jour des petits producteurs il pourrait donc aussi acheter quelques légumes du pays. Et, après le déjeuner, il passerait quelques commandes de vin car sa cave commençait sérieusement à se vider. Pour les démarches, il verrait après, demain peut-être ou un autre jour.

    Finalement sa journée avait été assez agréable, un doux soleil printanier incitait à la promenade et il en profita pour marcher un peu. En faisant ses courses, il avait rencontré quelques connaissances du quartier, il avait bavardé un peu et même accepté un café chez un voisin qui l’avait entretenu des nouvelles du voisinage dont il se préoccupait, en général, assez peu. Mais, en ce jour de printemps, il avait envie de faire comme un inventaire de fin de saison pour savoir comment chacun avait traversé l’hiver et se préparait pour la belle saison. Il avait même pris le temps de préparer des petits farcis niçois avec une tomate, un petit poivron et un tronçon de courgette évidé. Il lui restait un morceau de rôti de porc et un peu de sauce qu’il utilisa à la place du lait pour mouiller la mie de pain, avec lesquels il fabriqua une farce qu’il assaisonna avec du paprika doux et du curcuma, un peu seulement pour ne pas que la farce prenne une couleur psychédélique. Il se régala de ce repas parce qu’il aimait ça mais aussi parce qu’il s’était donné la peine de le cuisiner et qu’il mangeait le fruit de ses efforts. Pour être honnête, il devait avouer qu’il avait ouvert une bouteille de mercurey et qu’il avait bu plus que le verre qu’il s’autorisait habituellement mais il fallait bien fêter l’arrivée du printemps et, de temps en temps, profiter des générosités de dame nature.

    Ce repas, sa préparation surtout, lui avait permis de reprendre pied dans la vie concrète, de constater que la vie réelle avait encore quelques avantages à proposer et de ne pas s’envoler à la première respiration dans une histoire qui l’entraînerait à l’autre bout du monde. La vie était aussi dans les rêves mais pas que dans les rêves. La réalité a plusieurs dimensions mais il faut savoir jouir de chacune en son temps. Maintenant qu’il avait voyagé dans son monde concret, celui des saveurs, des odeurs, du travail, des efforts, des civilités, … il pouvait reprendre son voyage dans une autre dimension. Il pourrait par exemple embarquer pour la Polynésie dans le livre de Chantal T. Spitz qu’il avait commencé dernièrement. Il pourrait tout aussi bien se laisser aller dans son fauteuil et attendre qu’un nouveau rêve l’emmène dans une autre histoire tout droit sortie d’un des livres qu’il avait lus il y avait plus ou moins longtemps, peut-être même plusieurs décennies.

    Il avait omis la moitié de ses projets, comme toujours, mais il avait désormais le temps, il s’infligerait les démarches un autre jour, les administrations avaient le temps d’attendre de ses nouvelles, de toute façon elles ne manqueraient pas de le rappeler à l’ordre, alors pourquoi s’en faire. Le temps n’était plus que celui qui lui était compté, alors autant le prendre avec le plus de précaution possible et en jouir à meilleur escient. Quant à la commande de vin, c’était sérieux, il ne fallait pas trop tarder, le risque était réel de voir les stocks s’assécher et ça, ce n’était pas franchement bon pour son moral. Donc, il s’en occuperait demain, promis juré ! En attendant, il s’offrirait bien une petite virée dans l’espace en s’envolant sur les ailes d’un rêve au pays du soleil. Il n’était pas du tout amateur de ces voyages organisés dans des îles paradisiaques, il n’aimait pas la foule, il n’aimait pas « panurger » avec le troupeau sur les talons, il aimait sa tranquillité, le calme, la nature quand on ne la bouscule pas, …, tout ce que les publicités pour les voyages paradisiaques ne promettaient jamais.

    Il s’imaginait mal en smoking (rien que le mot était déjà laid) à la soirée du pacha sur un immeuble flottant bondé de gogos touristes ébahis qui avaient quitté leur copropriété pendant quelques jours pour une location naviguant sur des flots paisibles. Il voulait bien partir un jour dans une île paradisiaque mais avec un ami, une amie c’était mieux mais moins évident à réaliser, et voyager sans troubler l’autochtone, sans martyriser le paysage et sans qu’on lui propose sans cesse des babioles fabriquées dans des pays où la main d’œuvre ne reçoit qu’un salaire de misère pour fabriquer aussi bien des rennes de Finlande que des dodos de Maurice.

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    Maurice, il s’imaginait sur cette petite île, pas du côté de Grande Baie là où sont installés les hôtels de luxe et où séjournent les gens très fortunés, trop fortunés pour être honnêtes dans bien des cas. Non, il se voyait plutôt assis sur la terrasse de la citadelle dominant la capitale qui s’étend presque jusqu’à la mer avec sa nouvelle ville un peu, et même pas mal, kitch. Cette petite ville banale, comme il en existe à peu près partout dans les pays émergeants, avait la chance de s’épanouir dans un écrin agréable avec la verdure des collines environnantes et le bleu de la mer plus loin, vers l’horizon à l’ouest. Et, vers le sud, les mornes qu’on aurait dits construits avec des légos ou des cubes géants, donnaient à cet ensemble un air surréaliste. Les montagnes, habituellement, elles sont pointues ou arrondies mais rarement carrées, celles-ci paraissaient cocasses, elles ressemblaient plus à un décor de cinéma – de western italien notamment – qu’à une montagne infranchissable qui sépare virilement deux pays.

    Il était monté sur les pentes de la citadelle avec Carl De Souza qu’il ne connaissait pas très bien mais ses amies, Nathacha Appanah et Ananda Devi, séjournaient la première en France et la seconde en Inde. Alors, Carl qu’il avait déjà rencontré avec Nathacha, accepta de l’accompagner pendant le bref séjour qu’il comptait effectuer sur cette île de rêve pour les touristes mais pas forcément pour la population qui ne profitait pas toujours de l’énorme manne déversée chaque année par les étrangers attirés par le climat et le luxe des hôtels.

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    Carl de Souza

    Maurice n’était pas toujours le pays idyllique vanté par les agences de tourisme, parfois la marmite populaire bouillonnait trop fort et débordait dans les rues de la capitale. Carl lui avait longuement parlé des jours Kaya, ces journées d’émeutes populaires ainsi baptisées après qu’un jeune chanteur de ce nom avait trouvé la mort dans les geôles de la police. La foule déchaînée avait alors envahi le centre ville qu’elle avait dévasté. La répression avait été à la hauteur de l’émeute, même un peu plus plus, et la police s’en était donné à cœur joie, bastonnant à tours de bras, embastillant, condamnant, pour mater la population et la tenir ainsi en respect. Il était bien difficile dans ce paysage de rêve, sous ce climat inclinant au farniente, d’imaginer un déchaînement de violence alors que toutes les images véhiculées par les médias ne montraient que plages au sable blanc comme neige, palaces rutilants en bord de mer, jolies filles légèrement vêtues, flamboyants habillés du plus brillant vermillon, bougainvillée, lauriers roses, …

    - Carl, il est bien difficile d’imaginer que ce pays qui devrait être riche, l’est certainement, connaisse des émeutes de ce type.

    - Et pourtant en 1999, l’ambiance était plus chaude sur le macadam qu’au zénith !

    - Pourquoi un tel déferlement de la violence ?

    - Maurice est certainement un pays riche mais la richesse est, comme dans beaucoup d’autres nations, bien mal répartie et les plus pauvres ne supportent pas toujours de voir sous leurs yeux un étalage de luxe ostentatoire.

    - Maurice est un petit dragon, il y a des nouveaux emplois qui devraient occuper toute cette jeunesse désœuvrée ?

    - Oui, mais la crise mondiale a ralenti les investissements et les emplois promis n’ont pas tous été créés.

    - On dit partout que la mixité ethnique est parfaite sur l’île mais on dirait que les affaires et l’argent vont plutôt vers la communauté dominante et que la communauté minoritaire connait plus le chômage ?

    - Oui certainement mais c’est comme ça partout sur le pourtour de l’Océan Indien, les asiatiques ont la maîtrise du commerce et des affaires. Et, pourtant, Unnuth pourrait nous raconter comment les Indiens ont été accueillis quand ils sont arrivés sur cette île.

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    Abhimanyu Unnuth

    - Raconte !

    - On leur avait promis un bon travail dans les plantations appartenant aux blancs mais ils ont vite été transformés en esclaves confiés à la garde de contremaîtres noirs qui ne les ménageaient guère et leur infligeaient de très rudes traitements. C’est en fait ce que raconte Abhimanyu - c’est le prénom de mon ami Unnuth – qui a fait de longues recherches sur ce sujet pour écrire le livre qu’il a consacré aux premiers migrants indiens. Sueurs et sang fut leur lot pendant bien des décennies avant qu’ils puissent connaître la liberté et envisager meilleure fortune.

    - Décidément la façade des palaces masque bien des réalités de cette île originale jusque dans sa langue puisque les médias n’utilisent pas la langue officielle, l’anglais, mais le français.

    - C’est un vieux souvenir du temps où cette île s’appelait encore l’Île de France, dépendance de la couronne de France, mais c’est aussi un petit privilège que les Mauriciens ont arraché aux nouveaux colons en leur demandant de respecter leur langue et la possibilité de la pratiquer. Ainsi, la langue officielle est celle des nouveaux colons et la langue parlée celle des anciens colons et rien n’a réellement changé depuis.

    - Pour une fois, le pauvre peuple a obtenu un droit dans une négociation entre grandes puissances.

    - Je ne pense pas que l’avis du peuple ait pesé très lourd dans cette affaire, il y avait certainement d’autres motifs moins nobles mais il faudrait interroger notre amie Nathacha pour en savoir plus. Hélas, elle n’est pas sur l’île actuellement mais dans ton beau pays où elle réside désormais le plus souvent.

    - Je ne manquerai de lui demander des précisions quand je la rencontrerai en France. Pour le moment, je voudrais surtout effectuer un petit périple dans le sud de l’île, pourrais-tu me servir de guide ?

    - Avec un réel plaisir ! Quel est ton programme ?

    - Celui que tu me proposeras !

    - Eh bien, si tu disposes d’une journée complète, nous pourrions partir vers Curepipe, le Lac sacré, la Vallée noire, les Terres des sept couleurs et retour par le bord de mer qui est moins connu que celui du nord mais qui ne manque pas de charme pour autant.

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    Les Terres des sept couleurs

    - Je te fais confiance !

    - Je connais un restaurant chinois près de la Vallée noire qui nous servira un excellent repas local.

    - Je voudrais aussi que tu m’expliques un peu le panthéon hindouiste car je mélange joyeusement Shiwa, Parvani, Vichnou, Ganesh et compagnie sans compter toutes les formes que chacun revêt.

    - Je t’expliquerai l’essentiel lors de la visite du lac sacré où les lieux de culte sont nombreux mais je ne rentrerai pas dans tous les détails, c’est beaucoup trop complexe.

    Après un dernier regard sur la ville bien paisible à cette époque et à cette heure qui devenait assez tardive, ils descendirent tranquillement vers le centre ville pour terminer cette journée par un repas digne de leur amitié, tout en devisant sur le passage de Le Clézio à Maurice et sur l’inspiration qu’il avait pu y trouver pour écrire certaines de ses œuvres comme « Le chercheur d’or » par exemple.

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    J.-M. G. Le Clézio à l'Île Maurice

  • Quand on aime les belles phrases... Un article de Pol Rectem

    Dans le VERS L'AVENIR de ce week-end, l'article de Pol RECTEM consacré aux Lièvres de jade

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  • POLAR SOCIAL

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Je ne lis plus guère de polars, j’en ai sans doute beaucoup trop lu quand j’étais plus jeune, beaucoup plus jeune, mais récemment j’ai eu l’opportunité de lire ces deux romans policiers qui sont, à mon avis, tout autant des romans sociaux que des polars comme on en trouve des piles vertigineuses dans toutes les librairies. Que ce soit, avec Rebreanu, dans une petite ville de Roumanie, ou avec Hugo, l’écrivain des grands espaces américains, pas notre Victor national, dans les grandes plaines du Montana ou de l’Oregon, on retrouve toujours cette lutte entre ceux qui n’ont rien et ceux qui possèdent et qui sont très souvent du côté des malfaisants.


    9782882500540-88cd8.jpgDEUX D'UN COUP

    Liviu REBREANU (1885 – 1944)

    Les éditions Noir sur Blanc

    Vers les années quarante, sans que cela soit précisé exactement, à Pitesti, en Roumanie, un couple de riches commerçants âgés est assassiné à la surprise générale. Le juge Dolga conduit l’enquête en commençant ses investigations au sein de la famille qui apparait bien désunie, les victimes n’ont pas d’enfants et leur héritage pourrait attiser les convoitises des autres membres de la famille : un frère commerçant enrichi mais moins ladre que son aîné décédé, une sœur acariâtre qui se plaint depuis longtemps d’avoir été lésée par ses frères lors du partage des biens de leurs parents. Il ajoute à cette liste de suspects prioritaires : un voisin fêtard ayant un fort besoin d’argent, un neveu attendant cet héritage avec une impatience manifeste et celui qui a découvert les corps, le valet du pope. Le juge mène son enquête avec ordre et méthode comme un véritable Hercule Poirot ou Jules Maigret des Carpates, ne laissant rien au hasard, pressant les suspects sans égards pour leur statut.

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    Ce roman, le dernier écrit par l’auteur décédé en 1944, comporte tous les éléments d’un bon polar : des victimes, des suspects, des indices, des hypothèses, des rumeurs, des accusations et une part de mystère que le juge doit percer, mais à mon avis, c’est encore plus un roman social qu’un roman policier. L’enquête est bien au cœur du récit mais elle semble plus servir de prétexte à l’auteur pour dépeindre le milieu social d’une petite ville roumaine au milieu du XX° siècle avec sa bourgeoisie marchande et sa bourgeoisie administrative qui règnent sur la cité et se rencontrent facilement quand leurs intérêts sont en jeux. L’auteur dénonce sans détour le rôle de l’argent dans la vie de cette société et toutes les tares qu’il peut engendrer chez ceux qui en ont trop comme chez ceux qui en manquent parfois même cruellement.

    Ce texte, avec son intrigue bien conduite et son écriture académique est un roman fondateur de la littérature roumaine du XX° siècle, il est annonciateur des œuvres des grands romanciers qui l’ont nourrie jusqu’à nos jours. Au-delà du polar et du roman social, il faut aussi considérer le regard acéré que l’auteur porte sur la société dénonçant au passage l’avarice, la cupidité, l’appât du gain et quelques autres vices encore. Un livre que je rangerais entre ceux de Simenon et ceux d’Agatha Christie.

    Le livre sur le site des Éditions Noir sur Blanc

     

     

    9782264027917.JPGLA MORT ET LA BELLE VIE

    Richard HUGO (1923 – 1982)

    Editions Albin Michel (disponible en poche chez 10/18)

    Hugo, pas notre Victor national, Richard considéré par certains comme le fondateur de la fameuse école de Missoula qui regroupe les écrivains du Montana, et désormais d’ailleurs, qui racontent des histoires ayant pour cadre les grands espaces américains, a troqué la plume du poète pour celle du romancier afin d’écrire ce polar. Ce texte restera sa seule incursion dans la fiction, la mort l’emportera avant que le succès de ce roman l’incite à persévérer dans le genre.

    Dans cet unique roman, Hugo met en scène Al Barnes la Tendresse, un flic débonnaire et compréhensif qui n’aime pas rudoyer les jeunes à l’énergie débordante, ayant quitté la police de Seattle après avoir été flingué par un vieux gangster roublard. Il a alors préféré s’installer à la campagne comme shérif-adjoint à Plains dans le Montana. Un beau matin, la quiétude qu’il a trouvée dans ce trou perdu qu’il affectionne, est perturbée par la découverte d’un corps tailladé à grands coups de hache. Il doit enquêter sur ce meurtre et sur un second commis de la même manière. L’affaire est bientôt résolue, trop vite et trop facilement pour la Tendresse et son chérif qui reprennent leurs investigations, Barnes repart en chasse, son enquête l’entraîne alors dans le milieu des gens riches, trop, de l’Oregon et plus précisément à Portland où des recherches l’attirent dans des histoires tordues, perverses, sinueuses et particulièrement embrouillées. Le fil qu’il déroule le conduit inexorablement, malgré les remarques de son supérieur, vers un autre meurtre, commis vingt ans auparavant, qui pourrait être à l’origine de ceux qu’il essaie d’élucider. Son enquête réveille des démons ensommeillés depuis deux décennies et provoquent une nouvelle vague de violence meurtrière que la Tendresse devra élucider pour comprendre les meurtres commis sur son territoire.

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    Hugo n’aime pas les riches surtout lorsqu’ils sont pervers, menteurs, violents et même meurtriers, il ne cache pas ses opinions politiques, pas plus que son aversion pour les fortunes accumulées sans aucun mérite, acquises seulement par naissance, mariage ou autre combine encore. Il n’apprécie pas plus les policiers flingueurs, tueurs expéditifs. Barnes la Tendresse est un flic sérieux, gentil et parfaitement incorruptible, il aime la nature, le Montana, surtout le petit coin où il vit avec sa nouvelle maîtresse et, tout comme Hugo, la pêche.

    Un bon polar bien bâti, bien construit, haletant même s’il est un peu lent, avec une fin très adroite même si les spécialistes du genre l’éventeront certainement, j’aurais été déçu que ce dernier rebondissement ne surgisse pas.

    Le livre sur le site d'Albin Michel

    Le livre sur le site de 10/18

  • FABLE D'AMOUR d'ANTONIO MORESCO

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    Je lis régulièrement depuis bien longtemps, petite déjà, la bibliothèque était indispensable dans ma chambre. Je vis dans le nord de la France, à la campagne, près de Le Cateau-Cambrésis, ville natale d'Henri Matisse.

    En 2011, un ami m'a suggéré d'aller faire un tour sur Critiques Libres. Depuis, je poste régulièrement des commentaires.

    Je suis une lectrice éclectique, à part la science-fiction et la bande dessinée qui m'attirent moins, je passe d'un genre à l'autre aisément. J'affectionne particulièrement la poésie, tant en alexandrins qu'en prose actuelle. Je recherche dans toute lecture le petit truc qui me transportera. J'aime beaucoup les petites maisons d'édition, qui proposent des lignes éditoriales intéressantes et originales et font découvrir des auteurs méconnus. Je n'oublie pas pour autant les classiques, dans lesquels je me plonge avec grand plaisir, j'alterne ainsi contemporain et classique, formule qui évite de se lasser et me convenant très bien. J'écoute aussi les suggestions d'autres lecteurs, on apprend beaucoup ainsi et l'enrichissement est immense. Quant à mes auteurs préférés, ils s'appellent Nicolas Gogol, Emile Zola, Irène Némirovsky, Octave Mirbeau, Georges Rodenbach, dont le livre « Le Carillonneur » est certainement celui qui m'émeut le plus.

    Quand Éric m'a proposé de venir partager de temps en temps avec vous ma passion des livres, j'ai été touchée et très enthousiaste, je le remercie encore pour son invitation. Cette notion de partage me plaît beaucoup, d'ailleurs j'ai créé une petite association qui distribue des livres, récupérés auprès de bibliothèques ou de particuliers qui souhaitent s'en débarrasser. Les livres circulent ainsi et satisfont de nombreux lecteurs, ou permettent de démarrer l'activité de petites structures dans les villages, par exemple.

    Mais je cause, je cause... Place aux livres !

     

    fable_d_amour.jpgFABLE D'AMOUR

    Antonio MORESCO

    Editions VERDIER

    Et pourquoi pas ?

    IL ETAIT UNE FOIS un vieil homme qui s'était éperdument pris d'amour pour une fille merveilleuse. 

    "Fable d'amour" commence ainsi...

    Rosa, fille merveilleuse, jeune, pétillante et très belle, croise souvent Antonio, vieux clochard désabusé, qui n'attend plus rien de la vie, protégé par ses cartons et ayant pour seuls biens quelques sacs remplis d'on ne sait quoi.

    Cette histoire improbable, incroyable, et disons-le, impossible, ne pouvait être que le thème d'un conte. Un conte moderne, qui ne ménage pas notre société et ses travers, son infamie et sa perversité.

    Ils vont s'aimer, lui va réapprendre à vivre, redécouvrir les gestes du quotidien, oublier peu à peu ses années de rue, les nuits froides ou humides, les conteneurs à fouiller, la méfiance, le regard des autres. Il va renaître, propre sur lui, peu loquace après ces années de solitude, mais la lumière et la chaleur que lui apporte la fille merveilleuse l'aident à reprendre confiance en lui. Il ne vit que par elle, que pour elle.

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    Antonio Moresco


    Ce livre est un bijou. Un bijou précieux, dans ce qu'il a de poésie. L'écriture est parfois vive, voire crue, il faut dire que l'univers de la rue n'est pas des plus appropriés pour les belles phrases. Mais quand entre ces deux êtres un lien se crée, quand elle prend sous son aile cet homme perdu, comme un oiseau blessé, et qu'elle lui rend peu à peu le sourire, quelle magie ! Et puis...

    Bien plus qu'un conte d'aujourd'hui, ce livre nous apporte un regard intéressant sur ce qu'est l'amour, comment aimer, et comment être aimé. Accepter de ne compter que pour un(e), se livrer entièrement, corps et âme, au risque de se perdre. La vie n'épargnant personne et présentant ses écueils, il semble difficile de vivre si intensément un amour exclusif. 

    Pourtant... En faisant fi de la norme et des conventions, tout est possible. Antonio Moresco l'a bien compris, et nous fait partager ses pensées au travers de ce livre original et surtout dérangeant, au sens noble du terme, car il ne laisse pas le lecteur insensible.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • 500 000 VISITES, ÇA COMPTE !

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    LES BELLES PHRASES viennent de passer le cap des 500 000 visites: ça compte!

    Soit une moyenne de +/- 180 visites par jour.

    Près de 3000 notes diverses postées depuis le 22 décembre 2008.

    Un grand merci à Philippe LEUCKX et Denis BILLAMBOZ qui contribuent puissamment par leurs chroniques littéraires et textes personnels à la bonne tenue du blog/revue.

    Et tout bientôt, Nathalie DELHAYE avec sans doute d'autres chroniqueurs pour continuer l'aventure et rendre compte d'un maximum de sorties littéraires...

     

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  • UN TONNERRE D'ENSEIGNEMENTS et autres fusées

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    Cet enseignant tonnait si fort qu’il éteignait toutes les lumières du monde scolaire.

     

    À l’École de la Troisième nage, l’usage de la brasse et du crawl est un motif de renvoi (dans les cabines, papillon!).

     

    On le dit trop peu, mais les enseignants usagers des tableaux numériques n’étaient pas des flèches au lancer de craies.

     

    À l’École des langues, on ne se mord que les lèvres en montrant les dents.

     

    À l'École des tables de désorientation, on compte sur les montres pour indiquer le leurre. 

     

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    Ma mère ne veut plus rester à la garderie du home sans avoir du travail mémoriel à faire.

     

    Ce gros auteur de Littérature Jeunesse n'entre plus dans ses classiques.

     

    Dans le futur pacte d’excellence, il est prévu que la journée de cours passera à huit cents heures; le reste du temps, ce sera congé.

     

    Dans la cour de cette école de sous-directeurs, il est interdit de courir après la direction.

     

    Un enseignant qui dessine des croix au tableau noir est prof de maths ou suicidaire. 

     

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    Entre profs de lattes, il n’y pas de règles.

     

    Entre profs de lettres, il y a parfois des mots.

     

    L’examen pour donner cours à l’École de pandas, c’est du chinois.

     

    Cet enseignant SDF (sans discipline fixe) mendie chaque matin devant la salle de profs une ou l'autre période de cours.  

     

    Chaque jour, je passe prendre maman pour qu’elle m’accompagne à l’école. Pour rien au monde, elle ne dérogerait  à cette tradition qui nous réunit depuis plus de cinquante ans. Sans cela, je serais incapable de donner mes cours.

     

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    À la récré, ce prof résigné enseigne l’art d’écrire au crayon sur les craies.

     

    Ce professeur de santé publique surligne toutes les maladies au Stabilo boss doré.

     

    À l’École des squelettes, le prof est une tombe.

     

    À chaque rentrée de l'École de mulets, les profs resignent pour un âne.

     

    À l'École des exoplanètes, la valeur exemplaire de la Terre est de plus en plus remise en cause par les inspecteurs de l'Enseignement de la Galaxie d'Andromède.

     

    Dans le monde du Big Bang, les profs de sciences cosmonopolisent le savoir universel.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 31

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il avait entrepris ce voyage avec un vieux pick up qu’il avait acheté à un aborigène qui avait besoin d‘argent pour faire la fête en ville, il était convaincu de retrouver son ami dans le petit bourg où li enseignait désormais au cœur du bush pour gagner nettement plus d’argent qu’en ville. Mais son voyage avait vite tourné à la catastrophe, son véhicule était encore plus âgé qu’il ne l’avait cru a priori et il était tombé en panne sans espoir de trouver les pièces défectueuses, dans des délais raisonnables, au cœur de ces régions désertiques où seuls des camions grands comme des immeubles agitaient, épisodiquement, la solitude ambiante. Il avait ainsi voyagé dans ces immeubles sur roues, bu avec des chauffeurs déjantés, dormi dans des motels infâmes et joué le reste de son fric dans de misérables tripots qui n’accueillaient que des routiers en mal de compagnie, quelques indigènes de passage, des aventuriers ou des épaves fossilisées accrochées à leur bouteille comme des tiques à la peau d’un chien abandonné.

     

    ÉPISODE 31

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    Il croyait avoir touché le fond du fond de sa dérive au cœur de ce continent quand, un soir, en essayant de trouver un abri provisoire pour dormir, il avait rencontré un aborigène qui lui avait raconté des histoires du bush mais des histoires qui semblaient trop belles pour n’être que le fruit de l’imagination de ce pauvre type condamné à dormir à la belle étoile. Il lui avait demandé d’où il tenait de si beaux récits et l’autre lui avait répondu qu’il connaissait un écrivain aborigène qui écrivait de bien belles choses sur son peuple et son pays et qu’il avait passé un certain temps avec lui, suffisamment longtemps pour apprendre certaines des choses qu’il écrivait. Qui est ton ami, lui demanda-t-il ? Il s’appelle Mudroodroo, il passe parfois dans cette région pour chanter les pistes. Pourquoi faire ? Pour chanter les pistes du secteur, c’est comme ça que, nous les habitants de ce pays, nous reconnaissons notre route et la mesurons à l’aune de nos chansons. Nous chantons ce que nous voyons et nous savons alors si nous sommes sur la bonne voie et si la piste est encore aussi longue que ce qui reste à chanter.

    Il était tout ébahi devant cette révélation, c’était tellement simple et tellement beau, la poésie utilitaire, la musique de la route comme au creux des sillons d’un vieux vinyl. Je voudrais le voir ton ami. Impossible, il n’est pas là pour le moment, il est parti en ville vendre son dernier livre. Décidément ce voyage n’était qu’un enfer dont je ne sortirai peut-être même pas vivant, craignait-il. Tu veux partir l’ami ? Et vite, si possible ! Eh bien, demain, il y a un camion qui part pour Alice – c’était sa façon à lui de parler d’Alice Springs – à six heures devant l’hôtel, si tu es assez malin pour convaincre le chauffeur, tu pourras embarquer avec lui. Tout ce qu’il voudra mais je pars avec lui même couché sur l’un des essieux ! En attendant dormons un peu pour être à peu près présentables demain aux aurores.

    Il dormit vite et rêva qu’il était sur les plateaux australiens, là où les pionniers s’étaient installés pour cultiver de vastes espaces, là où Miles Franklin avait rencontré ces braves paysans qui menaient une vie laborieuse, difficile, ardue, menant un combat incessant contre la nature et les éléments pour arracher une récolte suffisante, nécessaire à la survie de leur famille. La terre était magnanime, elle ne rechignait pas à donner de belles récoltes mais les éléments se déchainaient souvent pour contrarier les projets des pionniers. Les inondations envahissaient régulièrement leurs terrains, noyant les récoltes et lui, il, se voyait luttant comme un diable contre les éléments contraires avec le reste de la petite communauté qui savait ce que voulait dire le mot solidarité même si peu d’entre eux étaient assez cultivés pour comprendre ce genre de concept. Le vocabulaire leur faisait peut-être défaut mais la générosité ne leur manquait pas, il ne calculait jamais le prix de l’effort consenti pour soulager autrui.

    Et, cette fois encore, le ciel avait déversé des trombes d’eau qu’il avait fallu canaliser au prix de longs et pénibles efforts pour protéger les terres arables d’un courant dévastateur. Ils avaient finalement triomphé de cette énième agression et ils s’étaient regroupés satisfaits du combat qu’ils avaient mené, et heureux de son issue. Ils se congratulaient mutuellement comme pour s’encourager à persévérer dans la lutte qu’il faudrait encore accepter bien des fois avant de pouvoir entreprendre les travaux nécessaires à la canalisation des grandes eaux qui envahissaient régulièrement le plateau. Comme après chaque épreuve, ils décidèrent de fêter leur succès, contents d’être encore là où ils avaient installé leur maison et leur famille. Ils se retrouveraient donc autour d’une grande table dressée dans une grange et les femmes réuniraient leurs compétences pour confectionner un excellent repas avec les produits de leur élevage et de leur jardin. Avec un peu de chance, les hommes auraient pu se procurer un baril de vin venu de la côte et ils pourraient, tous ensemble, lever leur verre à la santé de la communauté qui progressivement construisait un vrai village qui serait peut-être, dans un avenir plus lointain, un gros bourg agricole. Il tendit le bras pour saisir son verre mais ne rencontra qu’une tasse froide contenant un reste de café, il émergea soudain de son sommeil avec la gorge sèche, croyant qu’il avait raté le camion qui devait l’emmener vers Alice mais il était seulement avachi dans son fauteuil préféré, un livre ouvert sur ses genoux.

    Il se leva, s’étira, s’ébroua, remit un peu d’ordre dans ses idées, mais il avait l’habitude de ses petites excursions oniriques et reprit vite ses esprits après avoir bu un verre d’eau pour étancher la soif que l’attente d’un verre de vin virtuel avait provoquée. Il était maintenant trop tard pour plonger dans la lecture polynésienne, l’heure était désormais venue de rejoindre son lit pour reprendre le sommeil interrompu par cette soif mal éteinte.

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    Auckland

    À une table, dans l’angle de la salle d’un bouge douteux des environs d’Auckland, en face d’un arrêt de bus, là où les bistrots fleurissent plus facilement que les lieux de culte et de culture, deux solides gaillards discutaient avec l’animation qu’un début d’alcoolisation confère même aux plus costauds. Le plus âgé, un maori, taillé sur le modèle des flankers qui cisaillent régulièrement leurs adversaires sur toutes les pelouses du monde où l’on joue à ce jeu de gentleman pratiqué par des voyous - comme disait je ne sais plus quel passionné de rugby –, s’agitait en essayant de démontrer quelque chose qu’eux ne comprenaient car ils étaient placés trop loin de leur table. L’homme, les cheveux en broussaille, vêtu d’un maillot à manches courtes à l’effigie de Dan Carter qui était déjà l’icône des Championnats du monde de rugby qui n’auraient lieu qu’à l’automne prochain, semblait vouloir convaincre son compagnon de le suivre dans une aventure quelconque qui devait, à n’en pas douter, n’être pas très claire eu égard à la mine dubitative affichée par son complice de bordée. Pour compléter son vocabulaire sans doute un peu limité, il ponctuait ses exclamations de coups sur la table qui menaçaient de la faire exploser car, même si l’homme n’avait plus l’âge de découper, sur la pelouse, des rugbymans à tour de bras, il était encore dans la force de l’âge, ses biceps et ses pectoraux inspiraient encore le respect.

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    Dan Carter

    Son partenaire, plus jeune, aurait certainement, avec une hygiène de vie plus saine, encore pu pratiquer ce noble sport mais il semblait maintenant un peu trop étoffé pour défier les rudes joueurs que le pays produit régulièrement. Il était vêtu, lui aussi, d’un maillot à manches courtes mais celui-ci était d’une couleur qui ne se souvenait même plus qu’elle avait dû être blanche tant les tâches de diverses origines maculaient ce vêtement. Ses tatouages étaient moins impressionnants que ceux que son ami arborait. Il avait la peau plus claire et les traits plus anguleux, manifestement c’était un métis aux origines européennes et maories. Il était moins excité que son collègue de beuverie, l’alcool ayant, semble-t-il, un effet plutôt lénifiant sur sa personne.

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    Alan Duff

    - Tu vois ces deux gaillards, lui demanda Allan Duff qui l’avait invité à cette petite sortie dans la banlieue populaire d’Auckland où les étrangers n’avaient pas coutume de s’aventurer ?

    - Oui !

    - Eh bien, je parierais mon verre de bière, et ceux que nous boirons encore ce soir, qu’ils sont en train de fomenter un mauvais coup.

    - Comment le sais-tu ?

    - Je les connais vaguement et je sais qu’ils vivent, comme beaucoup de ceux qui enrichissent les taverniers du secteur, de petites rapines et de casses minables qui ne leur rapportent, en général, que de quoi payer leur consommation de bière pour quelques jours.

    - Et la police ne dit rien ?

    - A quoi bon, ils ne font que des petits coups qui ne leur vaudraient même pas la prison. Alors la police laisse faire et les garde à l’œil au cas où…

    - Des pauvres gars !

    - Oui des types qui ont quitté leur village ou leur bourg, attirés par les lumières de la ville, qui espéraient trouver un boulot et mener une vie décente sans plus. Mais, ils n’ont, en général, aucune formation et ne peuvent trouver que quelques petits boulots de manutention sur le port pour vivre quelques jours sans plus d’avenir. Ils sont rejetés par les populations européennes qui les considèrent souvent avec un certain mépris et se drapent dans la fierté de leur culture où ils cultivent une rage et une violence qui peut éclater à tout moment.

    - De la bonne graine de voyous !

    - Des braves gars perdus, à la dérive, qui ont souvent fait les beaux jours des clubs de rugby de la banlieue et qui sont, à leur âge, déjà désabusés et aigris. Le plus jeune pourrait encore s’en sortir mais l’aîné a maintenant de longues années de boisson derrière lui et un casier judiciaire mieux garni que son compte en banque.

    - Un sous-prolétariat qu’on n’imaginait pas dans ce pays plutôt riche.

    - Et un sous-prolétariat composé surtout d’autochtones ce qui créé des tensions raciales, surtout dans les milieux populaires.

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    Kirsty Gunn

    A cet instant, Kirsty Gunn et Keri Hulme qu’ils avaient conviés à cette expédition nocturne dans les bas-fonds de l’ancienne capitale, les rejoignirent. Après leur avoir désigné les deux protagonistes qui étaient à l’origine de leur discussion, ils reprirent la conversation là où ils l’avaient laissée avant l’arrivée de leurs deux amis. Les trois écrivains assis autour de cette table d’un bar douteux avaient tous les trois, écrit sur cette population à la dérive, sur ces pauvres malheureux ignorés, rejetés, abandonnés de tous ou presque. L’image de ce pays riche et paisible, accroché au long nuage blanc suspendu à la cime de ses montagnes qui constituent l’épine dorsale des deux îles principales, n’affiche pas ce peuple qui perd peu à peu ses traditions et sa culture au contact d’une civilisation qu’il ne comprend pas et qui, elle, ne le comprend pas plus.

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    Keri Hulme

    Keri Hulme leur raconta l’histoire de cette femme qui avait accueilli un enfant qui semblait abandonné de tous et qui, en fait, avait été recueilli par un maori avec lequel elle avait fini par lier une relation qui aurait pu être stable mais qui s’était avérée bien difficile face à l’intransigeance des deux communautés qui acceptaient mal que ces deux êtres fragiles réunissent leur solitude en dehors des limites de leur ethnie respective. La pression populaire avait été si forte que leur histoire n’avait plus été seulement la leur mais celles des autres et qu’elle leur avait progressivement échappé.

    Kirsty Gunn, elle, voulait parler de cette fille qui avait vu sa mère se détruire méthodiquement sous ses yeux après avoir été abandonnée par son compagnon qu’elle ne pouvait pas oublier, et qui reproduisait la vie de cette mère, comme pour refaire le chemin accompli par celle-ci et comprendre ce qu’elle avait ressenti, ce qu’elle avait éprouvé, ce qu’elle avait voulu dire.

    L’histoire de tous ceux qui sont restés dans la marge de cette société florissante, l’histoire d’un peuple en voix de disparition, l’histoire d’une culture en danger. Une histoire de fou comme l’histoire de Janet Frame internée pour folie, qui a failli subir une lobotomisation et qui a écrit de si beaux textes. Espérons que ce peuple revienne de ce « loin » comme Janet est sortie de son long tunnel, et que sa culture rayonne à nouveau sous le long nuage blanc. Les quatre complices quittèrent ce lieu qui finalement servait au moins de point de chute à ces paumés, souvent sans toit, qui pouvaient toujours espérer trouver en ce lieu un peu de chaleur et, peut-être, un moins pauvre qu’eux qui pourrait leur offrir une bière à « charge de revanche quand tu auras quelques pièces dans tes poches trop souvent vides ».

    Ils se dirigèrent vers le centre ville, espérant trouver un restaurant encore ouvert à cette heure avancée pour prolonger ce moment de convivialité et évoquer les problèmes du pays mais aussi les charmes qu’il pouvait proposer aux touristes venus des antipodes mais plus souvent, depuis quelques années, de la Chine moins lointaine. La salive commençait à lui monter à la bouche car il n’avait rien mangé depuis son déjeuner et il espérait bien trouver un bon poisson grillé à se mettre sous la dent.

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  • L'IMPéRATIF N°1

    limperatif-couverture-1.jpgIl est encore temps de se procurer le N°1 de L'IMPéRATIF (jusqu'au 6 mai) chez tous les bons marchands de journaux et magazines de France et de Belgique. Au prix de seulement 6 euros.

    Après un édito enlevé et engageant de Jacques Flament pour remettre la culture au centre de notre vie ("la vie ne reprend son sens qu'avec les forces de l'esprit, le savoir"), on peut lire des interviews au long cours (comme on en lit peu; j'ai pensé aux premiers numéros des Inrocks dans les années 80) qui nous plongent au sein d'une démarche artistique avec du fond et du recul.
    Au sommaire de ce numéro 1, des écrivains: Didier DAENINCKX (pas tendre avec l'univers du polar), Pierrette FLEUTIAUX et Catherine CUSSET. Un cinéaste (celui notamment de Joyeux Noël, L'affaire Farewell, En mai fais ce qu'il te plait): Christian CARION. Un auteur-compositeur interprète: DOMINIQUE A. Un directeur de théâtre: Christophe RAUCK. Un artiste performer: Olivier DE SAGAZAN. Et un dossier sur la connaissance au temps des nouvelles technologies qui pose la question: "Pourquoi apprendre à l'ère de Google?" par Sonia Bressler.
    Le tout traversé d'"effervescences impératives", des coups de coeur touchant tous les domaines de l'activité artistique du moment.
    Le prochain numéro du trimestriel (avec Guy BEDOS) est prévu pour juin.

    E.A.

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    EN SAVOIR PLUS SUR L'IMPéRATIF

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  • IZOARD, JACQUES, POÈTE BELGE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    apprenais-e-cc-81crire-e-cc-82tre-anthologie-jacques-izoard-56e6c87397790.jpgDe 1962 à 2008 (année de sa mort en juillet), le poète, né Delmotte, a publié une soixantaine de recueils de poésie.

    De cette matière abondante, tôt reconnue, tôt primée, Gérald Purnelle de l'ULG et du Journal des Poètes a extrait nombre de poèmes significatifs pour constituer "J'apprenais à écrire, à être", cette anthologie de 272 pages, qui vient de paraître dans la collection patrimoniale "espace nord".

    Une longue postface éclaire l'anthologie : marques biographiques, lecture signifiante des thèmes et des formes, impact du poète sur la génération suivante etc.

    La féconde parution sert, je crois, d'abord les prestiges esthétiques d'un poète économe, qui, la plupart du temps, s'est servi des formes très brèves (du quintil au huitain) pour dire son monde. Et quel monde!

    René de Ceccatty n'a pu s'empêcher, il y a quelques jours, présentant Sandro Penna dans "Les Lettres françaises", de citer dans les parages de l'auteur de "Une ardente solitude", cet "immense poète belge", dont il a accompagné, il y a cinq ans, l'édition de "La poudrière et autres poèmes", par une préface éclairante à un choix (déjà) de poèmes révélateurs d'un univers d'enfance et de mystère.

    Puisque, il est vrai, Izoard, à l'instar de quelques-uns, rares, Supervielle (un de ses maîtres), Fargue, Cadou, Jacob, Penna cité supra, Falaise, réussit à inviter au coeur de ses textes poétiques, l'enfance avec ses abris, ses fantasmes, ses peurs, ses miracles, ses prodiges ordinaires ou autres beaux mystères.

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    La perfection condensée de ces textes émerveille : en si peu de mots, affranchir les bleus de l'enfance, les dire, les heurter, les affronter dans une langue elliptique, énumérative, ponctuée, et harmonieuse cependant. L'érotisme, le sexe, le toucher de la langue et des corps, les blessures et les beautés intimes émergent, et s'il fallait une confrontation esthétique majeure, Izoard fait terriblement penser par le flux des images et leur originalité "élémentaire" à ce que Tarkovski crée par ses images de lait, de brume, de ciel voilé ou encore de matières vitreuses, presque irréelles à force d'éclater de réalité! Un même sentiment d'univers "sensationniste" : les premières impressions et sensations d'enfance.

    Bashô, Ozu ne sont pas loin ni de l'un ni de l'autre.

    De l'auteur, qui fut sans doute l'un des plus grands avec Chavée, Périer, Elskamp, Verhaeren, Schmitz, voici quelques vers :

    "Je ne sais rien de l'ombre

    aux ciseaux égorgés" (p.35)

    "Se caresser soi-même

    et tout est dit :

    le buis frôle un oiseau,

    le jardin détient

    l'arôme et l'écume;

    la maison, l'oeil-de-boeuf

    ont juré le mutisme" (p.161)

    "Ecoute! Je n'entends rien.

    Le coeur est silencieux;

    je l'ignore, il feint

    de ne pas me voir" (p.190)

    "L'eau charrie les paroles

    des bavards et des sourds" (p.125)

    "Et tout tremble soudain :

    d'où vient la maison nue

    et que sont ces doigts gourds?" (p.205)

    Une précieuse édition, qui ne fera que des heureux.

     

    Jacques IZOARD, J’apprenais à écrire, à être, anthologie, Espace Nord, 2016, 272p., 9€.

    Le livre sur le site d'Espace Nord

    JACQUES IZOARD par Yves Namur pour le Service du Livre Luxembourgeois 

     

  • LES GANTS DE TOILETTE et autres textes décrassants

    Les gants de toilette

    Cet homme portait des gants de toilette et lavait en permanence. Les femmes et les enfants d’abord. Les musées et les ministères ensuite. Les corps de ses contemporains comme les corps de bâtiments. La neige et la Lune. L’étoile de mer et la Terre. L’hiver et le sale et l’humide. Le désert et le sable et le sec. Il lavait tout et depuis toujours.

    Il avait si bien nettoyé le Big Bang qu’on peinait depuis à en retrouver des traces.

     

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    Les fruits détendus

    Lorsque cette femme était en état de désir, elle faisait mûrir des fruits sur sa peau: prunes, melons, mûres, ananas, fraises, tomates, cerises, et j’en passe.

    Il fallait s’empresser de les cueillir avant qu’elle ne jouisse.

     

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    Le tournis

    En tournant sur lui-même, cet homme fut pris de vertige. En se regardant le nombril, il fut pris de vanité. On eut du mal à le remettre sur les rails d’autant plus qu’il avait horreur du train où vont les choses.

     

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    Les reflets

    Après s'être mirée, elle laissait traîner tous ses reflets. Dans la machine à laver, toutes les vues se mélangeaient pour donner d'elle une bien mauvaise image.

     

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    Le vomi

    Cet homme vomissait plus de liquide qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à mourir. Ce feu vomissait plus de fumée que de flammes; il ne tarda pas à s’éteindre. Cet écrivain vomissait plus de livres qu’il n’en absorbait; il ne tarda pas à devenir célèbre.

     

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    Peintures  de Gustabe Caillebotte

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 30

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

    ÉPISODE 30

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    Il aurait voulu être, là-bas en Malaisie, auprès de Jeah pour tirer la charrue quand elle n’avait même plus les moyens de louer un bœuf pour assumer cette tâche surhumaine et que son mari handicapé se lamentait de voir sa femme travailler comme une bête pour récolter les quelques grains de riz qui nourriraient la famille toute entière. Il était convaincu qu’il aurait su trouver le moyen de cultiver cette rizière efficacement pour qu’elle produise de quoi assurer la subsistance de cette famille et investir dans une parcelle plus grande pour améliorer le sort de ces pauvres gens que tout accablait.

    Il aurait voulu empailler des rêves avec Cam-ngaï, en Thaïlande, et partir avec lui à la recherche de son ami l’éléphant que le propriétaire avait vendu sans se préoccuper de la relation que le jeune homme avait établie avec le pachyderme. Il aurait retrouvé la bête et fait en sorte qu’elle ne quitte plus son jeune ami cornac mais aussi, quand il en avait le temps, empailleur de rêves.

    Il aurait voulu être aux côté de Taslima Nasreen, en 1990, quand les émeutes religieuses déchiraient le Bangladesh et qu’elle proclamait haut et fort, à la barbe des Barbus, que l’intolérance religieuse était insupportable et qu’elle n’était pas acceptable dans un pays où le peuple s’était battu pour installer une véritable démocratie. Il aurait voulu la protéger contre les intégristes qui menaçaient sa vie parce qu’elle voulait un état laïc respectueux de chacun et notamment des femmes qui sont toujours les premières victimes des intolérances, notamment des intolérances religieuses.

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    Mais, il était, à Singapour, avec Catherine Lim qui lui avait proposé un beau voyage imaginaire à la rencontre de ses ancêtres chinois. Il avait accepté de l’accompagner dans ce rêve, cette aventure plutôt, au cours de laquelle elle lui raconterait la vie de la petite Han, jeune ville vendue à un riche propriétaire pour devenir servante, qui était tombée amoureuse du jeune maître et qui avait manigancé bien des intrigues pour que celui-ci lui demeure fidèle et repousse la fille du riche mandarin que son père lui destinait après une âpre négociation avec le géniteur de la belle fortunée. Et, de cette lutte, avait résulté l’exode pour celle qui n’était pas née pour être maîtresse mais seulement servante. Sa fierté l’avait alors emportée sur les flots, vers une autre terre où elle pourrait avoir une autre vie. Et c’est ainsi que Catherine était maintenant Singapourienne, mais Chinoise d’origine et de cœur. Elle n’avait jamais oublié la petite Han dressée sur les ergots de sa fierté pour défier la Chine séculaire et qui avait préféré l’exil à la capitulation. Mais il se demanda tout de même s’il ne mélangeait pas un peu l’histoire de Catherine Lim ave celle Chiew-Siah Tei, la petite cabane aux poissons sauteurs. Probablement que l’intrigue était plus belle et plus excitante en mêlant les deux aventures, c’est certainement ce que l’ordonnanceur des rêves avait dû penser.

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    Cette longue méditation l’avait accompagné pendant quelques heures à la suite de sa visite au café et il ne reprit contact avec la réalité qu’à l’heure où il était devenu nécessaire de se préoccuper de son repas du soir. Formalité qu’il expédierait bien vite même s’il aimait toujours manger un bon petit casse-croûte pour apaiser son estomac revendicatif et profiter de l’occasion pour boire un verre de vin, vidé d’une bouteille ouverte depuis deux jours déjà. Comme il buvait peu, il ne buvait jamais de vin de table, seulement des bons vins qu’il se procurait toujours auprès des producteurs à travers plusieurs réseaux qu’il avait développés, depuis de nombreuses années, suite à moult opportunités qu’on lui avait proposées tant dans son travail que dans ses amitiés et ses activités de loisirs.

    Il alluma la télévision pour regarder les informations sportives qu’il suivait encore un peu malgré les débordements que la médiatisation avait générés dans les pratiques professionnelles : dopage, inflation galopante des salaires et primes, blanchiment d’argent, etc…, toutes sortes de pratiques peu recommandables et bien peu éducatives malgré ce que disaient régulièrement les instances dirigeantes, elles aussi intéressées par ce brassage d’argent pas toujours très clair. Ca l’agaçait fortement tout ce dévoiement du sport qui restait tout de même un excellent moyen de canaliser l’énergie des jeunes dans un cadre, en général, structuré et organisé où ils pouvaient apprendre la vie en groupe, la nécessité de faire des efforts pour triompher mais aussi de savoir accepter l’échec quand l’autre est supérieur. Cela était désormais un vieux rêve qui perdait chaque jour de plus en plus de son sens et de sa réalité.

    Il éteignit bien vite le récepteur, une présentatrice – le sport avait adopté la mode qui avait si bien réussi avec la présentation de la météo dans les temps préhistoriques de la télévision – qui s’efforçait de monter en épingle une puérile rivalité entre deux sportifs renommés pour convaincre les gogos que c’était réellement l’affaire du siècle et que l’avenir du sport en dépendait. Mais comment supporter de telles manigances et sombrer dans de si lamentables combines destinées seulement à doper un audimat essoufflé pour sauver une émission en danger ? C’était le pain quotidien de bien des émissions qui gigotaient dans tous l’espace médiatique comme un noyé s’agite avec désespoir dans l’eau qui l’aspire vers le fonds. Dans les deux cas, l’échéance est souvent la même.

    Il se dirigea donc vers sa pile de livres et en extirpa ceux qu’il avait acquis lors du dernier Salon du livre de Paris – une douzaine environ - sur le stand consacré à la littérature de l’Océanie où il avait passé un bon moment avec quelques auteurs qui avaient accepté de lui dédicacer leur livre. Il les étala sur la table de son salon et contempla les reliures et les illustrations figurant sur la couverture tout en évitant de les retourner pour ne pas être tenté de lire la quatrième de couverture ; il n’aimait pas qu’on lui raconte l’histoire avant qu’il la découvre lui-même et qu’il puisse, ainsi, suivre le cheminement de l’auteur sans l’assistance d’un secrétaire de rédaction chargé d’écrire pour faire vendre le livre et non pour en faciliter la compréhension et l’accès. Il mit de côté deux livres qu’il avait envie de lire assez rapidement, celui dédicacé par Chantal T. Spitz, auteur du premier roman polynésien, selon la promotion de l’éditeur qu’il avait lue sur le stand du salon, et un autre de Nicolas Kurtovitch, Néo-Calédonien d’origine européenne. Il n’hésita pas très longtemps, il voulait lire ces deux livres rapidement car il avait eu l’occasion d’échanger quelques mots avec ces deux auteurs avec lesquels il avait évoqué les difficultés qu’ils rencontraient pour éditer leurs œuvres en métropole. La littérature du Pacifique est encore considérée, en métropole, comme une littérature étrangère et même moins que certaines qui bénéficient du travail assidu et efficace de maisons d’édition spécialisées qui les vulgarisent largement.

    Il avait déjà lu quelques livres intéressants venus de ces régions où l’oralité a souvent perduré longtemps avant que l’écrit s’impose avec l’arrivée des migrants européens. Il avait souffert et triomphé avec le peuple indigène, chassé par les Espagnols, qui avait dû effectuer une longue migration à travers les Philippines pour trouver un nouveau territoire où il avait pu s’installer, travailler durement et finalement prospérer suffisamment pour y vivre décemment et inspirer à Francisco Sionil José l’un de ses grands romans : Po-on. Qui hélas ne suffira certainement pas pour qu’on lui décerne un jour le Prix Nobel de littérature, il y a trop longtemps qu’il est cité parmi les favoris et son âge commence à être un réel handicap.

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    Il avait aussi rêvé, immergé dans les bleus qui nuaient à l’infini à la surface d’un lagon des Samoa, avec la petite fille que Sia Figiel laissait s’ébattre dans le cercle de la lune. Un grand moment de tendresse, de poésie, malgré le malheur qui finit souvent par rattraper, injustement, même les plus innocents. Quels beaux moments de lecture et quelles belles évasions il s’était octroyés dans des îles qu’il n’avait jamais vues mais qu’il était tout à fait capable de construire dans son imagination fertile et assoiffée de nouvelles images.

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    Il voulait donc lire rapidement ces deux livres pour retrouver ces paysages enchanteurs qui, il lui semblait, devait rendre la misère moins misérable et la vie plus supportable. Il irait peut-être un jour rejoindre Chantal T. Spitz sur son ilot enchanté et Nicolas Kurtovitch sur le Caillou mais il était sûr qu’il les retrouverait très rapidement, après ses lectures, dans l’une de ses expéditions oniriques, et qu’ils tailleraient prochainement une belle bavette, allongés sur le sable blanc après avoir rendu une petite visite aux requins inoffensifs qui les avaient accompagnés dans leur baignade du soir, juste avant le coucher du soleil quand la température ambiante est supportable et que l’eau est plus douce que le liquide amniotique dans le ventre de la mère.

    Ce voyage dans le monde en bleu à la découverte de toutes les nuances que la nature propose entre le ciel et l’eau des ces îles et lagons, lui avait remémoré que le printemps approchait et qu’il y aurait bientôt de belles journées pour faire de belles balades sous le doux soleil d’équinoxe. Il se sentit tout à coup revigoré, plein d’entrain et prêt à partir à la conquête de mondes qu’il n’avait encore jamais imaginés ni même rêvés. Il pourrait ainsi visiter des îles réputées peu accueillantes où la nature était encore plus virulente que la faune et où les hommes n’étaient pas non plus toujours très chaleureux mais ça il ne le pensait nullement ; il se souvenait seulement qu’Ananta Toer Pramodeya avait rencontré des gens qui sombraient trop facilement dans la corruption entraînant tout un pays dans un système préjudiciable pour chacun et que Luis Cardoso avait dû fuir devant des gens armés qui voulaient couper en deux son île natale, pourtant paradisiaque.

    Oui, décidément, il fallait qu’il lise rapidement ces deux livres qui lui promettaient des aventures magiques dans le monde ultramarin où il était capable de construire les plus beaux décors pour accueillir ses merveilleuses escapades. Il s’installa donc confortablement dans son fauteuil rituel – celui dans lequel il était le mieux installé pour célébrer les lectures qu’il dégustait à l’avance – avec un bon café à portée de main. Et il embarqua pour la Polynésie, pour une île dont même la façon dont l’auteur la qualifiait, ne le dissuadait pas d’entreprendre cette traversée au long cours, ce voyage vers l’Île aux rêves écrasés. Il était sûr que ce livre n’écraserait pas le sien et même qu’avant de l’avoir refermé, il aurait déjà échafaudé un songe digne des plus belles fééries, peuplé de sublimes vahinés parfumées des arômes secrétés par tous les pores de ces terres enchantées, et vêtues des fils arachnéens que seuls les insectes de ces lieux savaient tisser.

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    Mais son café ne suffit à le tenir en éveil, ses yeux n’eurent même pas le temps de l’emmener dans le paradis qu’il avait choisi pour terminer sa soirée, il était déjà parti pour une autre destination, le sommeil l’avait saisi et il dérivait à la surface des eaux sableuses qui, en fait n’étaient plus qu’un mirage rouge, il était au cœur de l’Australie, au cœur du désert le plus désert de la planète, dans la fournaise la plus brûlante que le soleil pouvait projeter sur terre. Il avait échu dans ces lieux inhospitaliers en voulant rechercher un de ses anciens amis que Kenneth Cook avait croisé dans les environs d’Alice Springs lors d’un périple dans le bush. C’était un ami qu’il avait connu quand ils enseignaient, tous les deux, à Sydney dans une école fréquentée surtout par des enfants de familles les moins nanties.

    Il avait entrepris ce voyage avec un vieux pick up qu’il avait acheté à un aborigène qui avait besoin d‘argent pour faire la fête en ville, il était convaincu de retrouver son ami dans le petit bourg où li enseignait désormais au cœur du bush pour gagner nettement plus d’argent qu’en ville. Mais son voyage avait vite tourné à la catastrophe, son véhicule était encore plus âgé qu’il ne l’avait cru a priori et il était tombé en panne sans espoir de trouver les pièces défectueuses, dans des délais raisonnables, au cœur de ces régions désertiques où seuls des camions grands comme des immeubles agitaient, épisodiquement, la solitude ambiante. Il avait ainsi voyagé dans ces immeubles sur roues, bu avec des chauffeurs déjantés, dormi dans des motels infâmes et joué le reste de son fric dans de misérables tripots qui n’accueillaient que des routiers en mal de compagnie, quelques indigènes de passage, des aventuriers ou des épaves fossilisées accrochées à leur bouteille comme des tiques à la peau d’un chien abandonné.

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  • LES LIÈVRES DE JADE + SYMPA

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Dans mes dernières lectures figuraient ces deux textes qui n’ont rien en commun, l’un ayant été publié au creux de l’hiver et l’autre au début du printemps je les ai lus au cours de la même semaine. Celui apporté par le père Noël a été édité par les Jacques Flament Editions, c’est un recueil de poésie en prose écrit, à quatre mains, par Eric Allard et Denys-Louis Colaux : « Les lièvres de jade », l’autre est un recueil de textes courts satiriques publié chez Le Dilettante par Alain Schifres : « Sympa ».

     

     

    image2231.jpgLES LIÈVRES DE JADE

    Denys Louis COLAUX & Éric ALLARD

    Jacques Flament Editions

    Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.

    La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite fait penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?

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    Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes qu’il dessine ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

    « C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

    Comme un marin qu’on attend plus ».

    Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme éternel idéal féminin source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de styles et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

    « Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament 

    Le livre sur le site Critlib.com

     

    9782842638733.jpgSYMPA 

    Alain SCHIFRES

    Le Dilettante

    Je ne serai peut-être pas très objectif en commentant ce livre car je partage l’agacement et la plupart des remarques que l’auteur a explicitées dans plus de trente textes courts, au sujet de l’évolution de notre langage, de notre mode de penser et de réflexion et de notre comportement. Je le suis sans aucune réserve quand il déclare que « Les mots n’ont plus de sens dans ce pays », on en use sans aucune connaissance de leur sens réel, on leur fait dire n’importe quoi, ils deviennent interchangeables au gré des locuteurs, de leur jargon et de leur culture. Plus les médias sont nombreux plus l’information est standardisée, formatée, plus la pensée est unique. Il suffit de voir comment une vidéo d’une incommensurable banalité peut-être vue des millions de fois en seul jour. Désormais, la formule fait office de discours, l’adjectif (ou l’anglicisme nébuleux) à la mode qualifie tout et n’importe quoi, tout ce qui est in devient cool, tout ce qui est chômage est à résorber, il suffit de répéter sans cesse les mêmes mots pour convaincre les foules mais, il y a un problème, ces formules et ces mots ne sont pas souvent compris de la même façon ce qui fait que chacun a compris ce qu’il veut bien comprendre. Et, ainsi, on construit des clichés, des lieux communs, des idées toute faites qui sont absolument sans aucun fondement. On n’hésitera pas à vous persuader que le vin n’est pas de l’alcool, qu’une flûte est une coupe de champagne, etc.…0922bfd7e23a6c94383038363430323933353733.jpg

    Ce langage minimum fondé sur un vocabulaire approximatif contribue fortement à construire des belles idées destinées à satisfaire nos égos, à taire nos éventuelles culpabilités, et à calmer nos angoisses. Elles peuvent aussi, a contrario, alimenter de sordides rumeurs, ou répandre de fausses vérités tout justes bonnes à jeter le doute et même parfois l’angoisse dans l’esprit des populations bien crédules. L’information en continu demande matière, matière qui se niche dans les fameux marronniers qui fleurissent en toute saison : la rentrée scolaire, la Toussaint, le 11 novembre, et toutes les fêtes, tous les événements qui chaque année jalonnent notre calendrier. L’événement peut-être aussi soudain, brutal, violent… et il faut tout savoir très vite, avant les autres, même si on ne sait absolument rien il faut dire quelque chose, le faire dire à des experts ou à des témoins qui n’ont rien vu. Les chaînes de télévision d’information en continu ont inventé l’information sans information, la question contenant la réponse, l’événement inexistant, l’art de faire du vent dans le vide.

    Et ainsi par le bouche-à-oreilles, la télé rabâcheuse, les fameux réseaux sociaux, le mythique Internet, …, se transmettent de nouvelles vérités, très virtuelles, qui constituent un socle de croyances aussi irréfutables que le dogme de n’importe quelle religion. Rien ne sera plus comme avant où seuls le journal et la radio détenaient le pouvoir de fabriquer la vérité. Nous aurons beau en appeler au bon sens, aux Français, aux Françaises, aux grand’mères, aux quadras, aux mousquetaires ou Mousquetaires, aux voisins, aux bêtes politiques, aux ténors du barreau, ce sont tous là clichés qui viennent combler aisément la déficience langagière de ceux qui ont pour mission de transmettre l’information premier vecteur du savoir populaire. Même les séries télévisées sont atteintes par les stéréotypes, les mêmes formules reviennent régulièrement sur les mêmes images habitées par les mêmes personnages.

    Sympa ce livre l’est comme tout ce qu’on ne sait pas qualifier justement ou tout ce que l’on ne veut pas évoquer avec les mots que l’on pense réellement. Voilà ! Un livre sympa ! LOL ! Et tout est dit, il suffit de lire le catalogue dressé avec malice par Alain Schifres pour s’en convaincre.

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

  • LE MUSÉE DE LA PISCINE

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    Il est une piscine en ville dévolue à l’art en immersion. On y accède en plongeant après enfilé la combinaison en néoprène, porté le masque et la bouteille à oxygène. Et emporté accessoirement l’autoguide waterproof. Les œuvres sont exposées à des profondeurs variables dans des caissons évidemment étanches. Gardées aux quatre coins du fond des salles d’eau par des scaphandriers aussi muets que des carpes.

    Il peut s’agir de peintures comme de vraies boîtes de conserve. De montres fluides ou d'horloges molles. De photographies sous-marines ou de sculputres hyperréalistes d'hommes grenouilles. Voire d'aquariums. Auquel cas il y a effet de mise en abyme et jeu sur la visibilité.

    On a beaucoup rétorqué au commissaire d’exposition, plongeur émérite, lors de son ouverture que ce nouveau musée était réservé à une élite sportive. Certes, mais l’art nécessite une connaissance solide et subtile des sujets les plus vaporeux, une maîtrise des techniques d’enfumage artistique...

    Depuis ces critiques fondées, le Musée a mis à disposition des visiteurs des batyscaphes collectifs ou individuels de pilotage assisté par ordinateur que le quidam ayant peur de l’eau peut emprunter seul ou à l’aide d’un Capitaine Nemo de circonstance.

    Bien sûr, le nageur expérimenté, qui a mille heures de longueurs au compteur, peut visiter à son rythme l’expo avec un masque et un tuba long. 

    A heure fixe, des performances sous-marines sont exécutées par des artistes en mal de liquéfaction avec du sang de bœuf pour colorer le volume de leurs interventions. Et on peut assister à interviews en langue des signes d'artistes nautiques habitués à la pression hydraulique et médiatique.

    Des soins thalasso-artistiques à base d'aquarelle sont régulièrement donnés sur les abords de la piscine. Pendant les heures creuses ont lieu des démonstrations de natation synchronisée avec des artistes bikinisés ou topless aux allures de sirènes ou d'éphèbes.

    Qu’on n’aille pas croire qu’au Musée de la Piscine, on n’expose que des œuvres en relation avec l’élément liquide. Ainsi on y a vu dernièrement des oiseaux empaillés customisés, des navettes spatiales imaginaires et même une série de photos d’astres au sommet de leur course. Cela interpelle aussi bien le profane en matière d’art apnée artistique que le féru d’expositions en tous genres du Vendredi soir.

    Dans le même ordre d’idée, et fort de ce succès, la Direction générale des Musées Nationaux envisage la création de Musées du Livre papier dans les anciennes bibliothèques désormais hors d’usage avec diverses animations à la clé (sans quoi la vie culturelle ne serait pas ce qu'elle est): saut de livres à l’élastique, bar à vers, atelier de réécriture des classiques, manège du Livre Jeunesse, soins du visage à base de papier mâché, confection de livres-chapeaux, chapelle ardente pour les livres morts-nés…

    E.A.

     


    853631--237x237-1.jpgLe musée "La piscine" à Roubaix

    Le musée sous-marin Atlantico à Lanzarote

    Le centre aquatique Y40 situé près de Venise comprenant la piscine la plus profonde du monde (42 m)

    Le musée de Kanazawa au Japon qui comprend l'étonnante piscine de Leando Erlich, plasticien argentin installé à Paris, où les visiteurs du dessus comme de l'intérieur se contemplent à travers une paroi en trompe-l'œil qui leur donne l'illusion qu'elle est remplie.

  • JAN JAMBON: "DES FLOCONS DE NEIGE ONT DANSÉ APRÈS LES ATTENTATS!"

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    Nous avons pu prendre connaissance d'une note confidentielle annonçant les prochaines déclarations du ministre de l'Intérieur, les prochains tweets du Secrétaire d'Etat à l'Asile, à la Migration et à la Simplification administrative ainsi que les mises au point nécessaires du Premier Ministre.

    Jan Jambon, dimanche 24 avril après les chutes de neige sur la Wallonie et Bruxelles: "Une part significative des flocons de neige a dansé après les attentats."

    Tweet de Theo Francken: "Des flocons ont en effet été pris dans des mouvements tourbillonnaires en provenance d'une dépression centrée sur l'Algérie."

    Charles Michel: "Les chiffres l'IRM précisent qu'il s'agit seulement de 13,2 % de la totalité des flocons tombés sur la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il s'agit d'être précis et de ne pas jeter le discrédit sur la majorité de la couche de neige blanche comme muguet."

    Jan Jambon, dimanche 1er mai: "Une part significative des clochettes a dansé après les attentats. "

    Tweet de Theo Francken: "37,5 % des clochettes de muguet ont en effet joué Salma ya Salama de Dalida "

    Charles Michel: "A Jodoigne où on fête le Premier Mai avec papa depuis que je suis petit, on n'a pas chanté Dalida-la-Socialiste mais Bleu blanc blond de Marcel Amont avec Bart et ses amis..."   

     

  • LA QUEUE DU Q

    u10747315.jpgEst-ce parce qu’il lisait une page anodine d’un auteur quelconque que son oeil fut exagérément attiré par la queue du q du mot queue ? Cette queue de q prit bientôt des longueurs phénoménales ; partant de ce b inversé, le jambage s’enfouissait dans le corps du texte et plongeait jusqu’à la plus grande profondeur de la page, celle de droite, la préférée de tout lecteur. Et, surprise, il se poursuivait sur les deux pages consécutives et ainsi de suite jusqu’à la terminaison du livre, de telle façon qu’elle constituait comme le fil d’Ariane permettant de sortir au plus vite et sans embarras de lecture de ce texte nonchalamment dédalien.

    Poursuivant cet appendice providentiel, cette bienvenue corde de rappel, le lecteur se dégagea du livre sans avoir eu à lire les mots assemblés en phrases contingentes, non nécessaires à l’interprétation du monde.

    Ce pédoncule l’avait sauvé d’une énième lecture superfétatoire, de cette pluie de lettres sans masse et sans la moindre mouillure de désir. D’ailleurs tous les livres s’assèchent pour finir en feuilles craquantes, jaunies, prêtes à se résoudre en poussière à la moindre action de les tourner. Même le fait de les regarder leur semble alors dommageable, pensa-t-il en filant la ligne caudale jusqu’à la lumière du dehors.

    Là, enfin libéré, réanimé, rendu aux vaines choses matérielles et préhensibles, il voulut rendre hommage au mot d’où la traînée d’encre était issue mais il n’y parvint pas. Il voulait savoir de quel animal elle était tirée, à moins que ce ne ce fût de l’humain mâle sur le point de coïter avec un être de son espèce pourvu d’orifices pouvant contenir le fin tuyau, et que le texte, par ce retour sur désinvestissement, eût pu lui octroyer a posteriori un semblant de plaisir, un ersatz imaginaire de l’acte signifié.

    À moins encore qu’elle ne provînt d’un ornement de ferronnerie (queue-de-cochon), d’une lime (queue-de-rat), d’un cuisinier (queux), d’un assemblage de charpente (queue-d’aronde), d’une variété d’amarante (queue-de-renard)… Non, il ne se souvenait d’aucun trait barrant la suite du mot et lui adjoignant un complément ni d'un x tendancieux le clôturant.

    Mais il n’éprouvait nulle envie de faire le chemin à l’envers, trop heureux d’avoir échappé aux affres du volume une fois y introduit, près d’étouffer par manque d’oxygène, de contact avec l’extériorité qui nous nourrit de son air et de sa terre, de ce qui germe et finit par surgir à sa surface.

    Il restait, et ça lui suffisait, avec l’image d’une queue générant physiquement ce à quoi elle faisait penser, miracle de l’écriture et de celui qui sait la lire avec toute la prescience qu’il convient.

    À la fin, oui, et malgré le risque de se perdre, il retournerait au texte, par un de ses représentants mais persuadé cette fois qu’en cas de danger, il se trouverait toujours la queue d’un q quelconque pour fissa s’en acquitter.  


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  • ELLES SAVENT / PHILIPPE DELERM

     

    les-eaux-troubles-du-mojito-philippe-delerm-rentree-litteraire-2015-18186068.jpgElles vont parfois très vite, et c’est encore meilleur. Certaines parviennent à nouer leurs cheveux en conduisant. Elles lâchent quelque secondes le volant, balancent la tête dans un geste d’autosatisfaction si voluptueusement féminin. Leurs cheveux obéissent, et volent vers l’arrière. Alors, elles écartent les coudes. En quelques secondes, le nœud est fait.

    C’est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l’impression qu’elles font ça dans l’intimité la plus complète, sans savoir qu’un regard pèse sur elles, mais au fond on n’en est pas si sûr. C’est si valorisant, si parfait, ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d’un hiératisme distant et d’une provocation très consciemment distillée. Un coup d’œil dans le rétroviseur, elles se contemplent en une fraction de seconde. On aime qu’elles s’aiment, au point de vouloir être belles pour elles.

    Mais comme par hasard, on les a vues. L’équivoque est délicieuse. Savent-elles qu’elles sont regardées, ou simplement qu’elles pourraient l’être ? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée. Si le geste preste prend l’allure d’un cérémonial, la sensualité gagne une forme d’absolu.

    Parfois, elles nouent leurs cheveux dans une salle de café, ou sur la plage. Elles ont le temps de préparer une épingle, et elles la gardent pincées dans leurs lèvres pendant qu’elles disciplinent leur coiffure. Il y a alors un joli décalage entre l’expression de leur bouche, tendue dans une moue presque grimacière, et la solennité royale de leur port de tête, de leur offrande à l’espace.

    Rien de naturel dans tout cela. Elles font ce qu’elles veulent de leurs cheveux, et plus encore de nous, prisonniers éblouis. Elles savent.

    in LES EAUX TROUBLES DU MOJITO et autres belles raisons d'habiter la terre, Philippe Delerm (Seuil, 2015)


    Philippe et Vincent Delerm, Univers croisés

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 29

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Ils satisfirent aux obligations imposées par la politesse et l’amitié avant de reprendre la conversation là où les deux premiers l’avaient laissée. Huang expliquait que le modèle ancestral chinois ne permettait pas un développement économique très rapide, il laissait trop de place aux ancêtres et à la tradition alors que le progrès foudroyant nécessaire au développement économique de l’île, et surtout à son autonomie, demandait une grande rapidité dans la capacité de décider et de changer de modèle. Ainsi, ajouta Wang, le modèle social traditionnel chinois a volé en éclat, un rapide processus familial s’est mis en place pour fonder une nouvelle société. Cette foudroyante évolution sociale a généré de nouveaux problèmes inconnus jusque là dans la Chine millénaire et est venue nourrir cette nouvelle littérature née de l’utérus de la culture chinois mais allaité au sein de cette nouvelle société. Cette évolution sera encore plus marquante avec la nouvelle génération née sur l’île, qui n’a même pas connu la Chine continentale mais qui, par contre, a déjà lutté contre les dictateurs qui ont exercé leur pouvoir à Taïpeh.

    Décidément cette conversation était fort intéressante et il pensait passer encore deux ou trois jours avec ses amis pour bien comprendre où cette culture nouvelle pouvait entraîner les lettres taïwanaises et si cette île avait une chance réelle d’échapper encore longtemps à l’emprise de l’Empire du milieu. Toutefois, il évita d’aborder ce sujet pour ne pas froisser ses amis.

    ÉPISODE 29

    Le feu avait mangé le ciel, les flammes avaient dévoré les nues, la cendre et la fumée maculaient l’atmosphère de scories incandescentes qui dessinaient un monde irréel, fantastique, apocalyptique, où tout se fondait en un magma informe qui se répandait sur le sol en un lent fleuve de lave qui rongeait la terre elle-même. La vie avait disparu de la surface de ce qui n’était plus la terre mais une boule en fusion qui aurait perdu tous ses repères géométriques pour n’être plus qu’une espèce de tas informe. La terreur atteignait alors son paroxysme, la sueur inondait ses draps, il avait du mal à respirer, et le hurlement infernal des B 52 déchirait ses tympans ou ce qu’il en restait, tant ils avaient déjà été déchiquetés par la sauvagerie des cris de la guerre et la violence des explosions qui se succédaient méthodiquement comme si elles étaient réglées par un mécanisme d’horlogerie. Il n’arrivait plus à comprendre, à saisir, à localiser tout ce qui composait cet infernal vacarme, ce hurlement dantesque, ce cri tellurique qui semblait venir des entrailles de la terre comme un énorme grondement de révolte contre l’agression qu’on lui infligeait. Ses oreilles ne lui donnaient plus aucune information, elles étaient saturées, paralysées, tétanisées, condamnées à la surdité par ce déferlement de décibels.

    Et, quand l’impression que son corps commençait à se transformer peu à peu en une vague matière ignée, l’envahissait, il entrait dans une telle terreur que son organisme ne pouvait plus supporter l’insoutenable tension qui l’agitait, que son esprit partait à la dérive et qu’il se rebellait avec violence pour ne pas sombrer définitivement dans une espèce de folie rêvée, que ses nerfs se détendaient brutalement et qu’il se réveillait en hurlant comme un B 52 qui passe à basse altitude pour larguer ses mortelles ogives. Non, il ne pouvait plus parler de ces choses là, c’était impossible, c’était beaucoup trop douloureux, c’état même vital !

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    Nguyên Quang Thiêu

    Nguyên Quang Thiêu les regardait sans les voir, le regard vide, les traits livides, le corps rigide, comme mort, absent, ailleurs. Il ne pouvait plus parler de ces choses, c’était trop abominable. Tous acceptèrent son silence et attendirent patiemment qu’il redescende dans le monde des vivants à la table où ils étaient accoudés, dans la maison à thé du petit village que Thiêu habitait toujours car il ne voulait pas aller vivre ailleurs. Un devin, un jour, lui avait prédit que s’il quittait le lieu qui l’avait vu naître, il deviendrait un riche mandarin mais qu’il perdrait son talent. Alors, il avait décidé de rester, là où la vie lui avait été donnée, là où était sa destinée, là où la petite marchande de vermicelles faisait les meilleures nouilles de tout le Vietnam. Et il avait choisi d’écrire pour que son talent puisse vivre comme lui et ne reste pas caché au fond de son âme si noire depuis que la guerre y avait déversé des tonnes de misère et de malheurs. Mais il n’écrivait que la vie, apparemment insignifiante de ses concitoyens et amis, les gens de ce village le long du grand fleuve Day, il ne parlait jamais de ce qui avait été et qui avait tellement fait souffrir tous ceux qui l’entouraient. Il ne pouvait même plus témoigner. Il resterait muet à jamais sur cette question. Il arrive parfois que le trop noie tout et qu’il soit impossible d’y surnager.

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    Lui avait voulu voir la fameuse Baie d’Along avant que les touristes la réduisent en un gigantesque parc à crabes géants se déplaçant en bandes dans des bateaux à moteur japonais pissant l’huile dans son émeraude sans vergogne aucune. Mais il était déjà bien tard, les bateaux des pêcheurs n’étaient déjà plus que des « pousse-couillons » qui véhiculaient du matin au soir des hordes de bipèdes casquettés, armés d’appareils photographiques ou cinématographiques ou il ne savait quoi encore…

    La technologie évolue trop vite de ce côté du globe pour qu’il puisse identifier tout ce qu’il voyait dans les mains, ou autour du cou, de tous les touristes qui étaient convaincus de faire la plus belle croisière de leur vie, dans ce lieu féérique qu’ils transformaient, sans scrupule aucun, en une agora liquide, surpeuplée, souillée comme un espace trop restreint piétiné par un troupeau de bovins.

    Ecœuré, il avait donc pris le parti de quitter le bord de mer et de rendre visite à son ami Thiêu qu’il savait trouver dans son petit village natal tant il connaissait les raisons qui liaient celui-ci à ce lieu privilégié pour lui. Et, effectivement, il avait trouvé son ami faisant une gentille cour à la petite marchande de vermicelles qui avait installé sa bicoque sur la place de ce qui n’était en fait qu’un gros hameau proche de Hanoï et qui deviendrait certainement, un jour prochain, une banlieue dortoir comme n’importe où ailleurs dans le monde à la périphérie des grandes villes. Et il faudrait encore que la population indigène accepte avec sagesse cette hypothèse car un bidonville quelconque pourrait tout aussi bien s’étaler, ici, le long du grand fleuve Day. Enthousiasmé par cette visite surprise, son ami décida de passer un coup de téléphone à Bao Ninh qui devait être à Hanoï à cette époque et il y était effectivement. Les deux amis s’étaient rapidement mis d’accord pour se rencontrer dans le petit village où résidait Thiêu et ils étaient désormais tous les trois attablés autour d’une table rustique dans la maison qui servait le thé aux voyageurs de passage dans la localité.

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    Bao Ninh

    Thiêu avait évoqué avec douleur les angoisses qui le terrorisaient encore régulièrement, presque chaque nuit, depuis la fin de la guerre et Bao avait abondé dans le même sens, cette guerre avait été une atrocité à l’état pur, et même une épure de l’atrocité, mais le plus terrible était ce qui restait à subir après la guerre. Le feu. Les hurlements du fer et des hommes. Les chairs déchiquetées. Les amis, les parents, morts, répandus en morceaux informes, brûlés,… toutes ces images, ces tonnerres qui remontaient sans cesse dans les yeux, les oreilles, les entrailles, le cœur, qui rongeaient l’âme jusqu’à l’os. Plus jamais, ils ne connaîtraient la paix ni la quiétude, la guerre serait leur compagne fidèle pour le reste de leur existence.

    Ils évoquèrent quelques souvenirs, des noms furent échangés, ils n’avaient pas combattu dans le même secteur aussi n’avaient-ils que peu de souvenirs en commun, par contre ils avaient bien connu tous les deux Maman Nymphéa qui avait perdu ses trois garçons dans la guerre mais qui avait une fille, Van Maï peut-être, qui s’était engagée résolument dans le combat, prenant tous les risques pour venger ses frères avec le maximum de violence. Elle séduisait les officiers ennemis pour leur extorquer des renseignements vitaux pour les armées Viêt-Cong. Elle avait quitté le pays après la guerre et ils ne savaient pas comment elle était sortie de cette tragédie, peut-être aussi bien que certains dignitaires qui avaient obtenu de belles récompenses en remerciement de services rendus à l’abri de la chair martyrisée des combattants de base. Bao mis son doigt en travers de sa bouche en jetant un regard circulaire sur les personnes présentes dans la salle et proposa de profiter du dernier rayon de soleil de la journée pour effectuer une petite balade le long du fleuve.

    Comme il avait imposé le silence, Bao relança la conversation en expliquant qu’il ne fallait pas évoquer le sort des dignitaires car les risques étaient importants de se retrouver dans les geôles du parti. Certains ne souhaitaient pas qu’on évoque leur parcours de combattant et la façon dont ils avaient réellement occupé leur temps pendant la grande guerre de libération. Il leur raconta ce que l’un de ses amis, Duong Thu Huong, lui avait rapporté au sujet d’une jeune femme qui ne voulait plus vivre avec un cadre proche du parti qui passait son temps en courbettes et compromissions avec les nouveaux gouvernants. L’ambiance était maintenant à la crainte et à la méfiance, les dirigeants avaient oublié les belles causes qu’ils défendaient quand le peuple partait la fleur au fusil se faire massacrer par le surpuissant ennemi. Ces paroles les laissèrent pensifs, tant de malheurs pour un si piètre résultat…

    Instinctivement, ils avaient fait demi-tour et rentraient vers le village en longeant toujours le fleuve qui les ramènerait inéluctablement à leur point de départ. Le jour déclinait, ils étaient un peu las, et, surtout, leurs esprits étaient un peu embrouillés de tous ces souvenirs qu’ils avaient remués et fait remonter à la surface. Ils avaient envie de rentrer chez eux, de retrouver leur petit coin douillet et leurs petites habitudes pour rassurer leur corps et retrouver leur équilibre mental un peu secoué.

    Il s’étira, chercha ses voisins du regard mais il était seul dans son fauteuil, dans son salon, son livre avait chu sur le parquet, il avait perdu sa page et il n’aimait pas ça. Sa sieste l’avait surpris plus vite que d’habitude et l’avait entrainé dans un vaste périple asiatique qui le secouait encore. Il lui fallut un certain temps pour retrouver ses repères et replonger dans sa vie quotidienne. Il lui fallait un bon café pour le remettre d’aplomb définitivement. Mais comme il se l’était promis depuis quelques temps, il irait boire ce café au bistrot du coin pour montrer à ses voisins qu’il était toujours bien vivant et en bonne santé.

    Coiffé de son éternel chapeau et vêtu d’une veste qui lui servait à peu près à tout : promenades, courses, démarches, visites familiales ou amicales, etc…, il entra au café où quelques habitués sirotaient leu énième blanc-cassis ou demi pression. Les visages se tournèrent vers lui dès que la porte fit savoir qu’on la poussait et la surprise se lut sur la totalité de ces visages marqués des stigmates laissés par la consommation régulière et consciencieuse de boissons alcoolisées. Un silence monta vers les le plafond qui, lui, conservait le souvenir d’une époque, pas si lointaine, où les piliers de cabaret avaient encore le droit d’encrasser leurs poumons en même temps qu’ils consommaient leur ration quotidienne d’alcool. Belle époque dont il avait, lui aussi, une certaine nostalgie. Pour diluer cette ambiance embarrassée, il lança un « salut, la compagnie ! » qui reçut quelques grognements d’approbation et eut au moins le mérite de lui donner une contenance devant ces regards bovins qui le dévisageaient.

    Il s’était accoudé au coin du bar, là où il avait passé de longues heures quand il était plus jeune, retrouvant instinctivement la position qui consiste à poser le coude sur le bar, le buste perpendiculaire à celui-ci de façon à surveiller la salle, la porte et le comptoir. Il avait déjà oublié le café qu’il voulait boire et commanda un demi qu’il bu presque d’un trait avant d’en commander un second qui se transforma rapidement en deuxième car il en bu un troisième sous la pression de ses voisins de comptoir qui étaient ravis de voir une nouvelle recrue potentielle se présenter pour partager, à la fois, leurs tournées, leurs histoires drôles, leurs controverses stupides et leurs délires de fin de journée. Mais il flaira bien vite le piège et s’éclipsa avant d’avoir franchi la limite de non retour qui n’était plus si éloignée maintenant qu’il ne fréquentait plus ce type d’endroit et que sa consommation était devenue tout à fait raisonnable.

    Il fut un peu déçu de cette virée, il pensait trouver plus de chaleur humaine dans ce bistrot où, en fait, il n’avait trouvé que des pochtrons pathétiques attachés au comptoir par leur addiction alcoolique. Que pouvait-il échanger avec ces pauvres gars ? Il n’allait tout de même pas leur dire qu’il venait de lire un livre d’un écrivain polonais qui avait obtenu le Prix Nobel de littérature en 1924 ! Il pouvait encore moins leur raconter qu’il avait bu le thé avec deux écrivains vietnamiens avant de venir les rejoindre au café ! Il imaginait la scène, les grandes rigolades, les claques sur le comptoir, les claques sur le dos du voisin, les moqueries à deux sous, … il en riait lui-même, rien que d’y penser. De toute façon, les rêves ne se partagent pas, ils font partie de l’intimité et il n’avait nullement envie de les vivre avec qui que ce soit. C’était son domaine privé, et même beaucoup plus, son autre monde, peut-être même son monde réel à lui car il pouvait s’y mouvoir à son gré, il suffisait qu’il choisisse bien ses lectures.

    Même s’il était parfois un peu seul dans sa petite maison, sa vie était tout à fait supportable car il pouvait s’évader quand le quotidien devenait trop agaçant ou trop ennuyant. Il n’avait plus l’intention de refaire le monde, c’était à ceux qui allaient le vivre de le bâtir à leur convenance, lui avait déjà accompli un bon bout de chemin, il pouvait donc attendre la fin de cette route dans le monde tel qu’il était ou tel que les jeunes générations voulaient le construire. Il trouvait qu’il y avait comme une imposture à vouloir bâtir un monde que d’autres habiteraient et il trouvait pathétiques tous ces vieux qui ne pouvaient pas raccrocher, prétendant vouloir préparer un monde meilleur pour leurs enfants et petits-enfants. Mais ces enfants n’étaient déjà plus si jeunes et savaient bien, eux, quel monde ils voulaient pour eux. En se croyant utiles, ils se croyaient certainement un peu immortels ou pas encore tout à fait mortels. Fuite en avant devant la mort qui cependant nous attend tous avec sérénité, aucun n’y échappera. Pas plus le jeune cornac qu’on a séparé de son éléphant préféré que l’Hindou qui court comme un dératé devant les milices islamiques au Bangladesh. Pas plus le vieux Chinois qui choisit le chemin de l’exil à Singapour que le pauvre Malais qui se tue au travail dans son petit carré de rizière pour maintenir en survie une famille complète.

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     Hanoi

  • IL EST MORT L'ARTISTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ils auraient pu m’être tous les deux très proches mais l’histoire a fait que nous ne nous sommes jamais rencontrés. Evidemment Gustave Courbet est mort soixante-dix ans avant ma naissance mais il était de ma paroisse, son père est inhumé sous le porche de l’église à cent-cinquante mètres de ma maison natale, il m’est donc très proche par son histoire et l’indéniable trace qu’il a laissée dans la mémoire collective de notre village. Par contre, je vis dans la ville où est né et où a vécu pendant de longues années André Blanchard, un écrivain qui a préféré la littérature à la popularité, qui est décédé en septembre 2014. Je l’ai sans doute croisé à l’université, je n’ai que quelques années de plus que lui, dans des manifestations culturelles locales et peut-être tout bonnement dans la rue. Je n’ai, hélas, découvert ces textes qu’après sa mort. Une façon de rendre hommage à ces deux grands artistes qui ont marqué, chacun à sa façon, la culture de ma région.

     

    892794.jpgLE RESTE SANS CHANGEMENT

    André BLANCHARD (1951 – 2014)

    Editions Le Dilettante

     

    Quelle émotion ! Déjà de découvrir ce livre qui est le dernier fascicule des carnets d’André Blanchard (2012 – 2014), il décédera très peu de temps après avoir écrit les dernières lignes de ce texte, en septembre 2014. C’est toujours un moment émouvant de lire les ultimes mots d’un auteur surtout quand ce lui-ci sait que la maladie ne lui laissera que peu de temps pour écrire encore quelques mots à l’intention de ses fidèles lecteurs, des mots qui prennent de ce fait la résonance d’un testament dépassant le cadre littéraire. Emotion, ensuite, pour moi qui réside depuis des décennies dans la ville où est né André Blanchard et où il devait venir encore souvent car il n’habitait qu’à environ cinquante kilomètres de Besançon, à Vesoul, où il dirigeait une galerie d’art. Il n’avait que quelques années de moins que moi, nous nous sommes peut-être croisés sans nous connaître, nous avons peut-être fréquenté la même université en même temps. C’est désormais une frustration supplémentaire pour moi car une bonne partie de ce qu’il a écrit me touche personnellement, je crois que nous aurions partagé beaucoup d’idées et échangé beaucoup d’avis sur le monde d’aujourd’hui, sur nos concitoyens, sur les lettres et sur les dévoiements de la langue.

    Le mot « reste » figure dans le titre qu’il a choisi pour ce qu’il savait être son dernier opus, comme ce qui reste quand tout est fini, qu’il n’y aura plus rien après. Donc, une dernière fois, moins méchamment qu’à une autre époque, dit-il, il dénonce les errements des responsables politiques, de gauche comme de droite mais avec plus d’amertume envers ceux de gauche qui ont trahi leur idéologie (même s’il ne le dit pas aussi clairement, on le comprend bien). Il s’indigne de constater la sous-culture qui envahit les médias où « les bons clients », ceux qui savent mettre les rieurs et les gogos de leur côté, font l’opinion et vendent des livres qu’ils n’ont même pas toujours écrits.

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    André Blanchard

    Il a un regard particulier pour les écrivains qui, trop souvent, « ont donné leur langue au chat » perdant ainsi les fondamentaux du langage. Pour son dernier tour de piste littéraire, il rappelle ceux qui peuvent-être considérés comme les grands maîtres de la littérature, ceux qui ont honoré notre langue et dénonce tous ceux qui n’ont contribué qu’à la pollution de la langue et à l’encombrement des rayons des librairies. Il ne se défile pas, il donne des noms. Balzac, Flaubert (il donne sa hiérarchie de ses œuvres : « L’Education sentimentale ; après Madame Bovary et, presque à égalité Bouvard et Pécuchet ; ensuite vient Un cœur simple ») et Proust sont pour lui les maîtres incontestables du roman, d’autres viennent ensuite mais seulement après dans la hiérarchie. Ces dernières lignes seront pour Emma Bovary qui a compris que l’idiote ce n’était pas elle mais la vie. « Ce qu’il lui faut, c’est un monde capable de remplacer le titulaire, éreinté, et, suprême affront, qui devant elle ne bande plus. » Il s’est éteint et on ne l’a pas remplacé.

    Lire Blanchard c’est une leçon de vie, une mise en garde contre tous ce qui est désigné par ces mots qui commencent par un privatif : incompétence, inconséquence, incohérence, insuffisance, incapacité…, il y en a encore beaucoup et ils sont très utiles aujourd’hui dès qu’on veut parler de la société et de son fonctionnement. Lire Blanchard, c’est aussi une leçon de français à l’usage de tous les ânes qui parlent ou écrivent dans les médias, il les montre du doigt en dénonçant leurs écarts envers la belle langue de France. Il aimait encore la vie, il avait encore des choses à dire et à écrire, il n’était pas aigri seulement désolé devant la médiocrité qui envahi notre société. Et il a fermé ses livres sans geindre ni se lamenter avec dignité, il a rejoint « ce somptueux quatuor qui se rit des siècles : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud » au paradis des poètes.

    Et avant de refermer son dernier carnet, je garderais bien ce postulat en forme de testament : « Je trouve excessif qu’on salue chez un écrivain sa liberté de ton. C’est un minimum. Pour y prétendre, et s’y maintenir, il faut certes un postulat : se foutre des ventes et autres récompenses, ne jamais ménager quiconque a du pouvoir ou de l’entregent. Conclusion : soit être pété de thunes, soit n’avoir pas de train de vie. »

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

    André Blanchard sur le site du Salon littéraire

     

    bosc.jpgLA CLAIRE FONTAINE

    David BOSC (1973 - ….)

    Editions Verdier

     

    Un beau matin de juillet 1873, Courbet quitte sa maison et s’engage, à gauche, dans la rue de la Froidière, là où, quand j’étais jeune, j’ai beaucoup festoyé, il chemine jusqu’au vieux pont de Nahin pour franchir sa rivière, la Loue, et rejoindre la route qui le mènera vers la Suisse en passant par la côte de Mouthiers, La Vrine et Pontarlier. Il quitte la France pour éviter les poursuites judiciaires engagées contre sa personne après la détérioration, pendant la Commune, de la colonne Vendôme. Il s‘installe définitivement à la Tour-de-Peilz, sur les rives du Léman, où il terminera sa vie. C’est cet épisode, le dernier, de l’existence du célèbre peintre que David Bosc met en scène dans cet ouvrage.

    Le maître d’Ornans a quitté la France avec son élève Marcel Ordinaire qui gagnera une petite notoriété avec ce qu’il a appris à ses côtés, Cherubino Pata, l’homme de l’intendance qui assure les relations avec la famille, les amis, les clients, les Morel qui le rejoindront plus tard pour assurer l’intendance de sa maison qu’il ne sait pas gérer. « C’est un enfant, une femme faible plutôt, qu’il faut conduire par la main ; sa force est toute concentrée dans son talent, quant à l’homme, c’est la faiblesse incarnée ». Il continue de peindre, de peindre beaucoup, sa notoriété n’a pas faibli, il n’a pas perdu une once de son talent.

    Il n’a perdu que sa hargne révolutionnaire, il se détache des biens de ce monde, se comporte comme un pauvre, se satisfait de son sort et désespère son entourage par son désintéressement. « Les pauvres avaient au moins le tact d’avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privées. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise ». Il se complait dans les petits plaisirs d’une vie simple, de bains dans le lac Léman, l’eau était son élément, sa « claire fontaine », des visites de sa famille et de ses amis, des répétitions et concerts avec la chorale de Vevey… mais surtout dans l’ivresse que le petit vin blanc du pays, ingurgité en quantité de plus en plus inquiétante, lui procure. « Courbet se plaisait en la compagnie des petits-bourgeois, pour lesquels il était une sorte d’homme-cabaret, un type très fort, très rigolo et simple ! Et célèbre ! »

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    David Bosc

    David Bosc n’a pas choisi la période la plus exaltante de la vie de l’artiste pour en dresser le portrait. Pour ma part, j’ai eu une drôle d‘impression en lisant ce livre : je n’ai pas toujours vu un écrivain observant les faits et gestes, sondant les états d’âme, d’un artiste, j’ai parfois plus eu le sentiment de voir un peintre observer, derrière son « déci » de fendant, un auteur essayant de trouver les formules les plus adéquates, le style le plus adapté, pour le faire vivre dans sa désescalade progressive. L’auteur m’a semblé parfois donner la priorité à l’objet de son livre, l’exercice littéraire, au détriment de son sujet, la vie du peintre. Ceci n’est qu’une impression et nullement un reproche car l’auteur a atteint son objectif le texte est de qualité et le sujet n’en manque pas. Mais je n’oublie pas ce que le peintre avait affiché dans son atelier :

    « Ne fais pas ce que je fais.

    Ne fais pas ce que les autres font ».

    Le livre sur le site des Éditions Verdier

    David Bosc parle de son livre

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    Gustave COURBET en SUISSE