LES BELLES PHRASES

  • THÉORIE DU TAPIR / ÉRIC ALLARD

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    Le tapir est le plus gros de tous les quadrupèdes de l'Amérique méridionale, et il y en a qui pèsent jusqu'à cinq cents livres ; or ce poids est dix fois moindre que celui d'un éléphant de taille ordinaire.  

    Buffon

     

    1.

     

    Maison du poème

     

    D’un poème faire une maison

    Où les mots seraient des pierres

    Et la césure, le ciment

     

    Bâtir sur des murs d’images

    Une espèce de roman

    À sensations

     

    Mettre le feu au papier des fondations

    Ouvrir la fenêtre sur le foyer dévorant

    Lire jusqu’à ce que flammes expirent

     

    D’urgence sortir

    Par la cheminée

    L’enfance du feu

     

     

     2.

     

    Vue vive

     

    J’appuie où le vent

    Soulève des montagnes

     

    Dans la plaine, des yeux

    Remontent le courant de l’étoile

     

    Jusqu’à s’assourcer

    Au regard océan

     

    Sans la vue de la vie aux origines

    Que seraient nos accouplements ?

     

     

     

    3.

     

    La mousse du passé

     

    De la mousse du passé

    Sortent les poissons du songe

     

    Ils vont deux par deux

    En contemplant les rives

     

    Sans jamais arrêter la beauté

    Ni attenter au courant

     

    Les lieux tombent où ils plongent

    Où ils vont pour se désaltérer

     

    Dans le levain des livres

    Dans l’air lisible du matin

     

    Dans la poussière du couchant

    On les voit descendre vers la mer

     

    Pour rejoindre l’embouchure

    Source du poème présent

     

     

    4. 

     

    La pierre du souvenir

     

    La pierre du souvenir

    Coince la porte

     

    Ton corps nu

    Déforme la nuit

     

    J’avance à tâtons

    En me servant de ta voix

     

    Nul n’éclaire

    L’entrée du songe

     

    Comme ta peau

     

     

     5.

     

    Le conseil d’administration

     

    La terre en chemin

    Bannit l’espace

     

    L’aigle fond

    Au soleil de midi

     

    Le rouge au blanc succède

    Au fronton du spectre

     

    Quatre à quatre un fantôme

    Descend l’escalier du jour

     

    Je réunis sur le champ

    Le conseil d’administration de mes forces

     

    Pour appeler à la guerre

    Contre le temps

     

     

    6. 

     

    L’instant

     

    Pendu

    À la potence du temps

     

    J’attends

    Que l’instant

     

    Me décroche

     

     

     7.

     

    Si tu rêves

     

    Si tu rêves

    C’est que ton sexe est au repos

    Que la nuit est forêt

     

    Corps de feuilles et de branches

    Ayant pris racine dans la terre du temps

    Pour modeler la nuit à son image

     

    Si tu rêves

    C’est que la seiche crie famine

    Que l’ennui disperse les cris des fourmis

     

    Corps de femme et de sarments

    Ayant pris la forme d’un enfant

    Pour modeler la chair à son image

     

    Jusqu’au matin tu as besoin

    Du corps de garde du rêve

    Jusqu’à ce que la nuit t’achève

     

     

    8.

     

    Grand froid

     

    Mer de glace

    Dans mon verre

    De lait

     

    L’oiseau tombé

    Du gel

    Cristallise ma soif

     

    Je brise l'envol

    Avec les dents

    Avant de fondre

     

    Dans le blanc

     

     

     9.

     

    Les astres à la figure

     

    Toute la nuit

    Je te jette les astres

    À la figure

     

    Des coupons d’étoile

    Altèrent

    Tes cordes vocales

     

    Avec les éclats

    Tu fabriques des colliers

    Des cantates

     

    Avec le silence

    Des notes sculptées

    Dans le cristal

     

    Avec l’écho

    Du son taillé

    Pour les pierres

     

    Au matin

    Le soleil cassé

    Recueille les bris de voix

     

    Je débarrasse

    La table d’écoute

    Des miettes de son

     

     

     10.

     

    Le tapir et le boa

     

    Le tapir et le boa

    Marient leurs ombres

    Sur la coquille du jour

     

    La main cachée de la sirène

    Appelle le corps de la mer

    À multiplier les marées

     

    Un sommeil gonflé de songes

    Nourrit la source

    D’un ruisseau fantôme

     

    Près d’une nuit au cou

    Aussi long qu’un silence

    Un feu de rapine se consume

     

    Sur les ruines du soleil levant

    Les couleurs fatiguées du peintre

    Relèvent le blanc d’une robe

     

    Entre les lignes du secret

    On devine la forme du coeur

    Qui ferme l’aorte

     

    Avant qu’un nouveau son

    Appelle au démembrement de l’air

    Sur l’échelle des turbulences

     

    Avant qu’un nouveau pas

    N’ébranle l’espace séparant

    Le prédateur de sa proie

     

     

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  • LA NUIT DU SECOND TOUR d'ÉRIC PESSAN

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    ppm_medias__image__2017__9782226328700-x.jpgLa nuit secrète des atmosphères tendues ou tendres chez Pessan. Dans ces destins croisés au cœur de "La nuit du second tour", les rues, les humeurs de la ville (jamais nommée), les tensions nées d'un résultat (jamais dévoilé avec force détails), les rencontres insolites (vagabonds, SDF, errants) donnent force au tableau d'une société en déglingue, qui génère peurs, doutes, ceux d'une violence ordinaire, ceux aussi de la perte d'emplois et de valeurs.

    Dans une écriture qui joue du contrepoint et d'infimes articulations verbales, Pessan unit les "vagues" assourdissantes de la mer (où Mina "se mine" les sangs) et des rumeurs d'une ville "en ébullition" (dans laquelle David tente de trouver sa voie).

    Un second tour, deux personnages principaux dont la vie en contrepoint éclaire cet univers sans nom, où même les indications de temps et de lieux pourraient nous être de quelque recours.

    Pessan aime ces êtres déboussolés, à l'heure où il faut sonner quelques bilans : des élections qui ont mal tourné, offert la voie à ce qu'on ne voulait jamais connaître; une vie amoureuse qui s'est délitée et dont on regrette les tendres souvenirs, les sensuelles caresses au corps; cet unanimisme qui traverse la société au moment même où tout se déglingue, comme si toucher, parler, s'inventer une autre vie devenaient de vrais motifs d'agir et de penser...

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    Éric Pessan

     

    David et Mina, universelles figures de ce que l'être en déperdition peut vivre, et oser. Puisque, tout de même, au bout du rouleau, il y a autre chose à vivre, quelque espoir sans doute...

    Certes, David aura erré, perdu sa voiture, vu la violence à ses basques, traîné sa mélancolie et son désintéressement, vécu une affreuse nuit de cauchemar entre véhicules incendiés (comme hier à Sarcelles, à Villiers-le-Bel...), courses folles et déshérence...

    Mina, que mène en bateau la vie de mer, aura elle aussi cauchemardé, ressassé, désappris et appris...

    Le monde de Pessan n'est ni dichotomique ni fleur bleue ni à message variable ni didactique : son roman ressemble étrangement à la vie ordinaire, avec ses aléas, ses maigres embellies.

    Un 33e livre pour cet auteur doué, né en 1970, et que les lecteurs devraient suivre avec ferveur.

    Lisez Eric Pessan!

    (Albin Michel, 2017, 176p., 16€)

    Le livre sur le site d'Albin Michel

    Éric Pessan dans L'Impératif #3, par Thierry Radière

  • LECTURES ESTIVALES 2017: LE PLAISIR DANS LA DOULEUR

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai longuement hésité avant de vous présenter ce texte mais, comme je n’ai pas pour habitude de pratiquer la censure sauf dans des cas où il est nécessaire de rejeter certaines lectures pour des raisons purement éthiques ou humanitaires, je vous le propose, tout en prévenant les âmes sensibles qu’il évoque un monde bien particulier qui à ses adeptes que je respecte comme tous les ceux qui adoptent des pratiques inhabituelles. Ce livre dit les choses clairement, avec passion, sans aucune vulgarité.

     

    41QK4ql5XGL._SX307_BO1,204,203,200_.jpgMARQUÉE AU FER

    Eva DELAMBRE (1978 - ….)

    Editions Tabou

    Quand Laura rencontre Hantz, c’est le M de SM qui rencontre le S de Sadisme, elle n’est qu’une toute jeune fille, même pas majeure, qui voudrait que son maître la traite plus rudement mais il n’en a pas envie, il ne veut pas la faire souffrir. Elle a fait connaissance de la douleur quand elle n’était qu’une adolescente qui se tailladait les bras avec un couteau pour évacuer le mal être qui lui pesait lourdement sur les épaules. Elle se sent viscéralement masochiste, elle écrit : « J’ai envie d’affronter cela. Envie de connaître ces sensations, de savoir comment je parviens à les supporter. Plus encore, finalement, j’ai envie de sentir que Hantz aime me faire mal ainsi, et qu’il prend du plaisir à le faire ». Alors Karl la confie à maître Hantz qui est, lui, le S de sadisme, un vrai sadique capable d’infliger à ses soumises des traitements à la limite des tortures pratiquées dans certaines geôles. Le S et le M de SM ainsi idéalement réunis, Laura peut tester ses capacités à endurer la souffrance et sa dévotion à un maître. Hantz essaie de la conduire là où il n’a jamais conduit une soumise, à la limite de la souffrance humaine. Ainsi le maître va progressivement se sentir emporter par l’attente de sa soumise, impuissant devant sa capacité à supporter ses sévices et humiliations.

    « Il avait du mal à réellement sentir ses limites d’acceptation et dans le fond, il estimait qu’elle ne méritait pas qu’il la pousse jusque-là ».

    Selon son éditeur, Eva Delambre a fait la découverte du BDSM depuis quelques années et on ressent bien à la lecture de son texte qu’elle sait de quoi elle parle, qu’elle a une véritable expérience. « … lorsque mon corps ne retient que la souffrance, la véritable satisfaction n’est plus physique, mais uniquement mentale, elle est liée à ma propre résistance, à ma capacité à endurer ». Mais, on ressent bien également qu’elle n’est pas allée jusqu’aux limites qu’elle évoque dans ce roman, on devine assez vite que son imagination s’est nourrie des fantasmes qui l’habitent et qui agitent ses sens. Pour elle les pratiques masochistes sont des pratiques comme les autres et pas plus déviantes que les pratiques homosexuelles ou autres. Laura raconte son entrée en BDSM et affirme ses penchants sexuels sans aucune honte ni culpabilité. « … je replonge dans mon passé, je retourne voir la petite fille que j’étais, je lui parle. Je lui dis ce que j’aurais aimé qu’on me dise à l’époque. Je fais la paix avec moi-même… Je refuse de me sentir coupable de ce que je suis. Je refuse d’avoir à m’en excuser, d’avoir à le cacher, d’en avoir honte ».

    Ce roman choquera certainement les lecteurs non avertis, moi-même je n’ai pas tout accepté, notamment l’âge de l’héroïne, certaine pratiques dignes des nazis et des comportements très tendancieux. Pour le reste, bien que n’ayant aucune connaissance en la matière, je conçois assez facilement que chacun assume ses désirs et envies sexuels même si c’est au prix d’une certaine souffrance acceptée et même recherchée. Il faut comprendre que nous n’avons pas tous les mêmes envies et désirs et que certains vont rechercher le plaisir là où nous ne pensions pas qu’il puisse se nicher.AAEAAQAAAAAAAAn1AAAAJDJkMTc4NjNjLWFkMzktNDcyNi1iZmUxLTY0NzhlNGQ2YzYzZA.jpg

    Eva Delambre écrit avec passion des romans érotiques consacrés au BDSM, à travers les trois derniers, bien que les personnages soient différent, elle décrit le parcours qui pourrait être celui d’une jeune femme attirée par la soumission, en trois étapes qui correspondent aux titre de ces romans : L’éveil de l’Ange, les premiers émois, les premières envies, les premières expériences ; L’envol de l’Ange , la découverte de la soumission effective et des premières séances SM et enfin ce dernier ouvrage qui conduit l’héroïne au paroxysme de ce qui peut être supporté, au summum de la dévotion et du don de soi.

    Une écriture douce, élégante et passionnée pour dire des choses violentes mais jamais vulgaires ni triviales, des choses qui peuvent choquer sans jamais répugner. C’est aussi une approche différente des corps, une façon différente de rencontrer des êtres avec lesquels on peut partager des pratiques différentes.

    Le livre sur le site des Éditions Tabou

    Eva Delambre sur le site de l'éditeur

  • CRÉATION D'UNE TASK FORCE EN VUE D'ÉRADIQUER L'USAGE DE "TASK FORCE"

    29976883_M.jpgLa Commission de Lutte contre les Expressions Nazes, en accord avec le ministère de la Marine (d’où est issu le concept), signale dans un communiqué de presse qu'elle vient de créer une task force,  constituée des meilleurs linguistes francophones, afin d’éradiquer l’expression anglo-saxonne des nombreux supports médiatiques où elle a trouvé refuge cet été et qui s’est propagée dans le langage courant comme une onde de forme dans le mouvement New Age (pour donner une idée vague de la vitesse de propagation).

    Les pleins pouvoirs, licites et illicites, seront donnés à cette task force pour parvenir à ses fins, précise le communiqué.
    Toute personne ayant été à prise à employer l’expression sera contrainte d’écrire ou de répéter (au choix) task force jusqu’à ce que dégoût s’ensuive. Le dégoût devra être acté par une task force formée de médecins huissiers.

    Ce message et son auteur s’autodétruiront donc au terme d’une période fixée en secret par la task force mais qui ne devrait pas excéder dix jours.  

     

  • MILIEU DE VIE

    LeoAndyPhillipsonmin.jpgDans la maison conjugale de ce couple, le mari vivait à l’envers, c’est-à-dire au plafond. Il faisait tout en compagnie de sa femme mais à quelques dizaines de centimètres de distance.

    Quand le couple eut des enfants (par procréation médialement assistée), ils vécurent en apesanteur entre le sol et le plafond, à égale distance pour ainsi dire de leurs parents.

  • LA VIE EN ROSE

    rozsak.jpgUn jour de juillet, cette femme entreprit de couper avec un sécateur toutes les fleurs de ses cinquante hectares de rosiers. Elle y mit tout l’été puis se trancha la gorge, péniblement, car l’outil avait beaucoup servi.

    Elle n'avait soudain plus supporté de s'appeler Rose ainsi que toute sa vie construite autour, elle qui aurait tant voulu voir la vie en pervenche.

  • UNE PERFORMANCE

    img55551379a11bb.jpgL’homme de 92 printemps franchit les cinquante mètres le séparant d'un balcon du quinzième étage au sol en 3 secondes 16 centièmes, soit une vitesse à l’impact de plus de plus de 110 km/h.

    L’exploit* relayé en direct sur un réseau social fut salué par des milliers d'internautes qui ne manquèrent cependant pas de présenter leurs condoléances à la famille du pétulant sportif.

     

    ________

    * On peut raisonnablement parler d'exploit pour un homme de cet âge habitué à filer moins vite

  • TROMPERIE, LONGUEUR DE TEMPS & INSTRUMENTS DE MUSIQUE

    clarinette-sib-yamaha-ycl-255s.jpgPour autant que je m’en souvienne, elle m’a trompé avec un trompettiste et moi avec une tromboniste.

    Entre-temps, si je ne me trompe, nous mêlâmes à nos ébats un sextoy en forme de clarinette qui lui tira des cris de joie s’apparentant à des sons filés.

  • MON PORTRAIT TOUT TACHÉ

    Elle m’a peint.blood-297828__180.png

    Puis je l’ai tuée, parachevant de quelques giclées de sang son très attachant portrait d’assassin.

  • BREFS APERÇUS SUR L'ÉTERNEL FÉMININ de DENIS GROZDANOVITCH

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE 

     

     

     

     

     

    51RH49hKhZL._SX302_BO1,204,203,200_.jpgDécryptage complaisant

    Au vu du titre, "Brefs aperçus sur l'éternel féminin", je me suis longuement interrogée sur ce que contenait ce livre, craignant le regard de l'auteur sur la gente féminine. Dès les premières pages, je me suis amusée. 

    Denis Grozdanovitch retrace le fil de sa vie, et les rencontres et/ou conquêtes qui ont jalonné son existence. Les filles qu'il évoque sont toutes différentes, et présentent tant de particularités qu'il y avait lieu, effectivement, de s'interroger plus avant et d'en compiler cet ouvrage. Des premiers émois, plutôt sensuels qu'amoureux, à la tentative de conquête affirmée, des histoires naissantes aux "vents" inavouables, l'auteur décrit physiquement et psychologiquement ces différentes femmes, de façon très respectueuse. Ce sont souvent des Déesses, des canons de beauté, l'une artiste recluse, l'autre cover-girl, ou encore aristocrate italienne en mal de modernité, elles brillent aussi parfois d'intelligence, de subtilité, ou jouent de séduction. 

    Les histoires, ou plutôt anecdotes, sont pleines de détails, certaines scènes offrent une grande perception visuelle. L'émotion, l'intensité, la poésie trouvent également leur place au fil des pages, sur fond d'humilité, car l'auteur se renvoie ses échecs ou son manque d'audace en pleine face. Une pointe d'humour parfois, une grande lucidité toujours, ce livre montre la Femme sous toutes les facettes ce qu'elle peut présenter, fatale, mystérieuse, instinctive, calculatrice, désarmante, provocatrice, directive, envoûteuse, sorcière etc... Et notre pauvre auteur, submergé de tant de complexité, essaie de décrypter les codes et de ne pas trop pâtir de ces expériences. 

    Il évoque par ailleurs longuement l'enfance, la petite fille, en étudiant "Alice au pays des merveilles" et les dispositions de Lewis Carroll à son écriture, ainsi que celles d'autres auteurs ayant mis en avant la petite fille dans leurs oeuvres. 

    Un petit passage pour méditer... 

    Le fin mot est ici lâché : le poète souffre d'avoir dû devenir une grande personne, "une personne qui a raison, une personne perpétuelle". Or le poète n'est-il pas celui qui, précisément, a su préserver l'âme de l'enfant dans le corps de l'adulte ? Et celui qui conserve cette intense nostalgie du vert paradis, n'est-il pas fatal que, lorsqu'il rencontre une petite fille "effervescente", il cherche maladroitement à lui signifier qu'au plus intime et au plus secret de cette grande carcasse qui est devenue la sienne, se dissimule encore un petit garçon tout à fait disposé à subir ses impertinences et à partager ses lubies ?

    Le livre sur le site de site de Points Seuil

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  • LECTURES ESTIVALES 2017 : EN JOUANT AVEC LES MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    L’aphorisme et les autres formes de jeux sur les mots sont devenus un peu la spécialité des Editions Cactus Inébranlable qui publient dans leur collection P’tits Cactus les meilleurs spécialistes belges et français qui se sentent un peu les héritiers de Pierre Autin-Grenier et de quelques autres maîtres en la matière. J’ai ajouté à ma chronique un recueil de Nicolas Bonnal pour bien montrer la différence qui existe entre les héritiers des surréalistes belges et ceux qui ont une fibre plus militante, moins imprégnée par le caractère absurde que peut prendre le jeu sur les mots.

     

    couverture-qui-mene-me-suive-19022017.jpg?fx=r_550_550QUI MÈNE ME SUIVE

    MIRLI

    Cactus inébranlable

    Mirli qui se cache derrière ce nom d’artiste de cirque ? Ce pseudonyme pourrait convenir à un clown, l’auteur a la drôlerie et commet les facéties nécessaires à la fonction.

    « Rien de plus cuisant qu’une phrase bien crue. »

    « Bernard s’appela soudainement Bertrand

    FIN »

    Il pourrait aussi convenir à un jongleur, il a l’adresse et l’habilité pour jongler avec les mots. Alors peut-être un clown jongleur capable de faire danser les mots et de leur faire dire ce qu’ils ne voudraient pas forcément dire.

    « Quand une femme porte un sombrero, ça mexique. »

    « Je n’aime pas tout ce qui prête à contusion »

    Mais attention, le clown peut aussi lancer des piques acérées pour dénoncer les travers de certains qu’il ne nomme pas forcément.

    « Les escargots policiers font-ils plus de bavures ? »

    Sans oublier de se flageller lui-même en lançant quelques formules pleines de dérision.mirli.jpg?fx=r_550_550

    « En entamant cette phrase, j’ai d’abord cru qu’elle n’aboutirait à rien, mais maintenant j’en suis sûr. »

    Et lancer quelques blagues très drôles pour détendre le lecteur chamboulé par les aphorismes trop sophistiqués.

    « Simplifiez-vous la vie : compliquez-vous la mort. »

    « J’aime tout ce qui est plus qu’il n’en faut. »

    N’oublions pas l’illustrateur qui a su mettre en dessins la drôlerie et l’esprit de l’auteur.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-les-concombres-10032017.jpg?fx=r_550_550LES CONCOMBRES N'ONT JAMAIS LU NIETZSCHE

    Serge BASSO DE MARCH (1960 - ….)

    Cactus inébranlable

    « Aphorismes bancals,

    Proverbes bancroches

    Et petites phrases décalées »

    Le sous-titre de ce recueil insinuant que tout est plus ou moins boiteux dans ce texte, peut paraître péjoratif mais, à mon avis, il signifie plutôt qu’avec de belles phrases, de belles expressions, de beaux proverbes, l’auteur a réussi à faire des phrases qui ne veulent plus du tout dire ce que l’auteur original avait voulu faire dire à ses mots. Ce sous-titre éloquent conduit directement à l’avant-propos d’Alain Dantine qui le complète un peu radicalement : « Qui connaît Serge Basso sait qu’il a la détente rapide, il vous zigouille une idée généreuse en trois bons mots bien frappés ! ». « C’est un déviant textuel, un faussaire sous ses faux airs de Napolitain… »

    Ainsi averti le lecteur ne pourra que constater les dégâts commis par ce démolisseurs de belles phrases, ce détourneur de bons mots, ce copiste pervers, ce « caviardeurs » de sentences moralisatrices …. et apprécier la finesse de son esprit :csm_serge_2_01_39d64d7854.jpg

    « Pour Yseult l’amour était attristant. »

    L’étendue de sa culture :

    « J’ai connu une Hélène qui aimait Paris sans que

    ça déclenche une guerre à Troyes. »

    L’habilité de ses détournements :

    « Renoncer aux pompes de Satan, ça ne veut pas dire chausser les mules du Pape. »

    « Quand les cyprès sont loin, les distances sont faussées. »

    La noirceur se son humour :

    « La guillotine travail au coup par cou. »

    Sans oublier ses piques acérées :

    « Depuis que j’ai une cirrhose de la foi, j’ai arrêté le vin de messe. »

    « Aux religions du livre je préfère la religion des livres. »

    Mais que serait ce recueil sans la contribution du désopilant et néanmoins célèbre dessinateur Lefred Thouron qui complète magnifiquement les saillies de l’auteur qui avec toute sa modestie avoue : « Le faiseur d’aphorismes n’est, devant les hommes, qu’un pêcheur en mots troubles ». Mais, je vous l’assure la friture est bonne à déguster sans attendre l’inutile après-face de Claude Frisoni !

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    519a%2B-zCjgL._SX331_BO1,204,203,200_.jpgAPHORISMES ET PARADOXES

    Nicolas BONNAL (1961 - ….)

    Editions Tatiana

    Avant de lire ce recueil, je ne connaissais absolument pas Nicolas Bonnal, l’opinion que je pourrais m’en faire n’est donc que ce qui découlerait de cette lecture. Je sais seulement, par la notice de l’éditeur, qu’il a touché à bien des genres littéraires et qu’il a été un « chroniqueur métapolitique internationalement reconnu ». Après ma lecture je conserve l’impression qu’il a jeté dans ce recueil des réflexions qu’il a accumulées au cours de ses longues analyses, de ses cogitations, de ses constatations, qu’il n’a jamais écrites dans ses divers textes, trouvant seulement dans le court le média adéquat pour exprimer la dérision, la satire, le désabusement, parfois le découragement et même certaines fois le dégoût qu’il éprouve devant le triste spectacle de la déliquescence de notre société.

    « Nous sommes emplis de bonne volonté, comme nos poubelles ».

    « Le vingtième siècle fut un siècle d’invention de grands hommes un peu creux ».

    « La facilité a détruit le monde plus sûrement que la cruauté ».

    Il peint une société décadente qui aurait perdu son chemin en oubliant son histoire, son devenir en oubliant son passé, ses valeurs en recherchant la valeur des choses.ob_ae2bf7_4946e3149d1089071ca65e63e517bc13.jpeg

    « Pour certains l’histoire n’a pas commencé. Ils vivent dans l’espace, jamais dans le temps… »

    « Les abbés bâtissaient, ils ne passaient pas de doctorat en psychologie ».

    Ils ont omis de tirer les enseignements des déboires connus tout au long des siècles précédents.

    « La politique comptait quand elle exigeait beaucoup et donnait peu. Elle s’est déconsidérée en donnant beaucoup et demandant peu ».

    « Le fascisme comme le communisme disparurent comme un mauvais rêve, personne ne se décidant à demander de comptes ».

    Bonnal décoche ses flèches acérées à l’endroit de la société mais il vise aussi l’individu en tant que tel, en tant qu’élément interchangeable dans un tout uniforme, en tant que consommateur asservi.

    « Changer de face, de fesses, de métier, de conjoint, de villa : leur vie est bureau de change. »

    « Tous les garçons et les filles ont été remplacés par les jeunes. »

    Le monde est devenu une masse informe, standardisée, prête à accepter tous les dictats des pouvoirs économiques, politiques ou religieux.

    « On aimerait parfois que le mal triomphe, et pas seulement la médiocrité. »

    J’ai eu l’impression que l’auteur voudrait voir les citoyens se rebeller, se rebiffer et s’approprier les questions qui devraient préoccuper la planète entière.

    « La fin du monde : occupation de nanti, souci de pauvre. »

    Mais voilà, la France n’est qu’un pays de contestataires isolés incapables de se structurer pour atteindre un objectif commun.

    « La monarchie est judaïque ou japonaise, la démocratie grecque ou britannique, la république romaine ou américaine. Le désordre est français ou latino-américain ».

    Les aphorismes et paradoxes de Nicolas Bonnat prennent souvent la forme de sentences, j’en ai relevés qui pourraient prêter à discussion :

    « La dictature craint ses sujets, la démocratie les méprise », les dernières campagnes électorales pourraient bien confirmer celle-ci.

    « De l’amie médiévale à la conquête amoureuse, et d’icelle au bon coup », une autre façon de dire que la vulgarité est devenue l’expression chevaleresque de notre société.

    Il y aurait encore beaucoup à dire sur les sentences de Nicolas Bonnal, beaucoup à gloser, à débattre, à combattre peut-être. Mais, ce livre n’est pas que critiques et satires acides, l’auteur y fait preuve aussi de beaucoup d’humour même si c’est souvent d’humour acide.

    « J’ai plus connu de mauvais auteurs que de bons lecteurs ». Bonnal n’est pas un mauvais auteur, je ne suis pas sûr d’être un très bon lecteur ?

    Nicolas Bonnal sur Babelio

     

  • MORT D'UN HOMME HEUREUX de GIORGIO FONTANA

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    123591_couverture_Hres_0.jpgUn jeune écrivain, né en 1981, décide, dans son deuxième livre, d'évoquer des événements tragiques de l'année même de sa naissance.

    Le thème des Brigades Rouges, de Prima Linea, du terrorisme rouge de ces années de plomb innerve toute une série de grands livres des dernières années. Il suffit de se remémorer le magistral essai de Rosetta Loy sur ces années ou le roman "Les années à rebours" de Terranova. Sans doute le trauma vécu de près, ou ressassé par les proches, a-t-il gardé, dense, intact, la force terrible du destin qui s'acharne.

    Le roman de Fontana tire sa force du croisement intime, éclairant, familial de deux parcours engagés : celui d'un père, Ernesto (dit Beppo), broyé par ses faits de résistance à l'heure de Salo et des assauts fascistes, celui de son fils Giacomo, né dans ces années-là, quarantenaire au début des années 80, épris de justice et de charité bien ordonnée, celle des autres pour qui il ne compte ni temps ni attentions.

    Milan, la via Cassoreto, Saronno, la côte Ligure offrent quelques-uns des lieux où l'action se concentre.AVT_Giorgio-Fontana_8943.jpg

    Les assassinats de personnalités ou de vies ordinaires, les enquêtes menées autour de trois magistrats, les liens intenses qui unissent une famille déjà éprouvée en 1944, de nouveau ballottée par les tensions de 1981...sont autant de pistes que le romancier, très documenté, tend au lecteur. Pour ne pas être un roman à clés ni un récit purement objectif des faits relatés, le livre n'est pas non plus un développement uniquement affectif et sentimental : il se noue là un réseau dense d'interactions; le magistrat Giacomo, riche du passé de son père, qu'il n'a jamais connu sauf par le souvenir que la mère Lucia en a préservé pour lui et sa soeur Angela, sait qu'il est héritier d'un destin et détenteur d'un avenir qu'il convient de choyer, comme on protège la dignité, la justice, l'égalité et l'amour. Son amour pour Mirella, ses enfants, son amitié pour Mario, Doni et les autres, jouent leur rôle à côté des implications politiques et judiciaires.

    L'homme heureux, c'est peut-être celui qui mène son combat, sans refuser aucune de ses attaches les plus précieuses.

    Un beau livre.

    Le livre sur le site des Éditions du Seuil

  • LA NÉCESSITÉ D'ÉCRIRE. ACTE LIBÉRATEUR : FRANÇOISE LEFÈVRE ET SON "OR DES CHAMBRES"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    FR.L-.-L-or-des-Chambres.jpgUne petite vingtaine de livres de 1974 à 2008. Pas n'importe quels livres! Françoise Lefèvre, née en 1942, à Neuilly, est devenue comédienne et a, entre autres, dans les années 70, participé à l'adaptation télévisée du "Pain noir". Et puis vinrent ses enfants : les siens de chair et ses livres, qu'elle revendique comme des traces intenses de son parcours de vie. Bien sûr, il est peu de fiction facile, accrocheuse, vite oubliée dans cette littérature! Et dès le premier livre, un grand lettré, poète comme André Hardellet allait d'emblée repérer la jeune venue en littérature : "La première habitude" (dont j'ai parlé), déjà chez Jean-Jacques Pauvert, plaisait beaucoup à l'auteur du "Temps incertain" et ils se rencontrèrent, en juillet 74, place Desnouettes (15e) pour une entrevue unique, essentielle. Durant la nuit du 23 au 24 juillet, le poète décédait rue Beaubourg. Il projetait d'aller voir, avec Françoise, le Vincennes de son enfance. La romancière attendrait 24 ans pour consigner "Les larmes de André Hardellet" (Ed. du Rocher, 1998), sublime texte d'hommage au grand poète Hardellet (1911-1974).

    "L'or des chambres", petit livre de 128 pages, est une oeuvre immense, de sincérité, d'authenticité, d'écriture (aussi, et quelle poésie enfouie dans une prose intense, sensuelle, tactile!) et de courage. Il en faut de la bravoure pour relater une rupture et ses incidences : blessure profonde, solitude, peur de ne plus aimer, d'être de nouveau larguée etc.

    Ecrire avec fluidité, légèreté la gravité des sentiments, c'est un sport de haute compétition, que ne peuvent que les plus grands, les plus doués : Françoise est de la famille d'Annie Ernaux, de René de Ceccatty, de Beatrix Beck, ... Ecrire sur et autour de la douleur sans peser.

    Et donc "L'or des chambres", dont le titre pluriel évoque tout à la fois cette anse de l'écriture, ce repos sans guerrier pour une âme esseulée qui consigne l'absence, la haute charge d'écrire en responsabilité - sans ce recours vain à la fiction accrocheuse -, puisque écrire est là, qui innerve tout le livre. Françoise le dit : elle écrit pour se libérer, elle entame cette retraite qu'elle trouve terrifiante parce qu'elle est symbole d'absence d'amour et il lui faut l'écrire; elle écrit, est-ce l'or des mots? est-ce nécessité existentielle pour elle, dès ce deuxième livre?

    Il y a dans ces pages une chair des mots, une envie folle de recouvrer l'amour perdu, la présence de l'amant, et ce vide pressenti, ressenti, doublement blessé par le manque et le désir...

    "J'écris. C'est mon immense consolation glacée" (p.61)

    "O comme le soir m'enveloppe. La grâce existe. Elle est comme un pommier sur une tombe" (p.52)

    "Le vin est à mes lèvres. Il faut le boire. Enfants." (p.51)

    "Je te fais mes offrandes de soleil, de fleurs blanches, à toi, assis dans un train en sa compagnie." (p.103)

    "Attends. Je sens venir la fin du livre" (p.100)

    Comme chez Cabanis, l'écriture, le livre, la vie s'offrent au lecteur, dans un "jeu" qui n'est pas jeu mais nécessité littéraire, comme pour "Le bonheur du jour" du cher José.

    "Si tu n'étais pas absent, peut-être n'écrirais-je pas ou peut-être inventerais-je une absence. " (p.91)

    Jusqu'au dernier livre ("Un album de silence", Mercure de France, 2008), en passant par "Le petit prince cannibale", "La grosse", "Blanche , c'est moi"...la romancière ose tisser sa vie, celle des proches, celle dont elle a été témoin privilégiée, dans un mouvement qui soit audace et libération.

    J'attends avec ferveur, comme pour celle de certains écrivains aimés, la prochaine parution : il en va de la littérature comme de la vie, on reconnaît la beauté et la nécessité. Jean Guénot, expert en écriture littéraire à l'université de Nanterre, ne disait-il pas qu'on reconnaît l'écriture vraie comme la résonance des pas d'un cheval sur le pavé?

    Lefèvre l'a prouvé nombre de fois et il faudra qu'un jour on lui reconnaisse une place aussi solide que celle qu'on a réservée à Colette, Yourcenar, Sagan, de Beauvoir, avec ses consoeurs de grande qualité Ernaux et Sallenave.

    Merci, Madame Lefèvre.

    L'Or des chambres de Françoise Lefèvre (Jean-Jacques Pauvert, 1976; J'ai lu n°776. 128p.)

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    Les livres de Françoise Lefèvre aux Editions du Rocher

  • FRANCIS PICABIA: ART & APHORISMES

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    Francis Picabia naît à Paris le 22 janvier 1879, 82 rue des Petits Champs.
    C'est dans cette même maison qu’il meurt, le 30 Novembre 1953 (aujourd'hui rue Danielle Casanova).

    Durant les 74 années de sa vie, Picabia explore la plupart des mouvements artistiques de son temps, un exploit aussi exceptionnel que l’époque elle-même. 

    En savoir plus ici

     

    Sélection d'aphorismes et de tableaux

     

    Les moyens de développer l'intelligence ont augmenté le nombre des imbéciles.

     

    Une idée est intéressante si elle n'est pas imprimée.

     

    Si vous tendez les bras, vos amis les couperont.

     

    Dieu a inventé le concubinage. Satan le mariage.

     

    L'oignon fait la force.

     

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    Trois mimes, huile sur toile

    61,6 x 50,9 cm, 1936

    Collection privée

     

    La seule façon d'être suivi, c'est de courir plus vite que les autres.

     

    L'art est le culte de l'erreur.

     

    Toute conviction est une maladie.

     

    C'est un homme bon donc il passe pour un idiot. 

     

    Il n'y a d'indispensable que les choses inutiles.

     

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    Hera, huile, gouache, fusain et crayon sur carton
    103,4 x 74,9 cm
    1929

    Collection privée

     

    La propreté est le luxe du pauvre: soyez sale!

     

    Le seul uniforme possible est celui du bain de vapeur.

     

    Les hommes gagnent des diplômes et perdent leur instinct.

     

    Le diable me suit de jour comme de nuit car il a peur d'être seul.

     

    La sagesse n'est qu'un gros nuage sur l'horizon.

     

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    Le sphinx, huile sur toile

    131 x 163 cm
    1929

    Centre Georges Pompidou, Paris, France

     

    Je conseille aux idées élevées de se munir de parachute.

     

    L'art est un produit pharmaceutique pour imbéciles.

     

    Une femme qui a un enfant, c'est neuf mois de maladie et le reste de sa vie de convalescence.

     

    Les gens sérieux ont une petite odeur de charogne. 

     

    Ce qui manque aux hommes, c'est ce qu'ils ont, c'est-à-dire les yeux, les oreilles et le cul.

     

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    Mélibée, huile sur toile
    195,5 x 130 cm
    1931

    Collection privée

     

    Ne cachez pas vos secrets dans votre derrière. Tout le monde les connaîtrait.

     

    Il faut vivre parmi les femmes, les hommes sont toujours trompés.

     

    Le succès est un menteur. Le menteur aime le succès.

     

    La vérité d'un homme, ce sont ses erreurs.

     

    Nos pensées sont les ombres de nos actions. 

     

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    Otaïti, huile sur toile
    217 x 151,5 cm
    1930

    Tate Gallery, Londres, Royaume-uni

     

    Les impuissants se prosternent toujours vers le passé. 

     

    Devant l'immobilité de la campagne, je m'ennuie tant que l'envie me prend de manger des arbres.

     

    Je n'ai pas besoin de savoir qui je suis puisque vous le savez tous.

     

    Le psychologue se nourrit exclusivement dans la conscience: moi, je ne veux qu'une inconscience impossible à acclimater.

     

    Le pape est l'avocat de Dieu. Dommage que son client soit mort.

     

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    Villica caja, huile sur toile
    151 x 180 cm
    1929

    Collection privée

     

    Pour se sauver, il n'y a qu'un moyen: sacrifier sa réputation.

     

    Les hommes ont plus d'imagination pour tuer que pour sauver. 

     

    Il est plus facile de se gratter le cul que le coeur. 

     

    Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.

     

    Il faut s'exprimer uniquement avec soi-même, ce qui nous vient des autres est encombrant, incertain et surtout inutile.

     

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    Corrida, huile sur toile
    75,2 x 104,8 cm
    1925-1927

    Collection privée

     

    C'est une lâcheté que d'applaudit à toutes les idioties que l'on nous montre sous prétexte de modernité.

     

    Qui est avec moi est contre moi.

     

    J'aime les êtres qui ressemblent aux inondations. 

     

    Les artistes sont le résultat de l'avarice de la nature. Le peu d'esprit qu'ils ont leur est donné par la méchanceté.

     

    Les idiots pensent que la mémoire fait partie de la connaissance et de la vie.

     

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    Figure, huile sur toile

    Collection privée

     

    Les enfants sont aussi vieux que le monde, il y en a qui rajeunissent en vieillissant, ce sont eux qui ne croient plus à rien.

     

    Le bonheur pour moi, c'est de ne commander à personne et de ne pas être commandé. 

     

    Ceux qui médisent derrière mon dos, mon cul les contemple.

     

    Il est plus dangereux de faire le bien que le mal.

     

    Plus on plait, plus on déplait.

     

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    Je me souviens de mon cher Udnie, huile sur toile
    250,2 x 198,8 cm
    1914

    Museum of Modern Art, New-York, USA

     

    Qui est avec moi est contre moi.

     

    Ce que j'aime le moins chez les autres, c'est moi.

     

    Moi, je me déguise en homme pour n'être rien.

     

    Les hommes politiques poussent sur le fumier humain.

     

    Je n’ai jamais pu mettre de l’eau dans mon eau.

     

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    L'adoration du veau, huile et fusain sur toile
    106 x 76,2 cm
    1941

    Centre Georges Pompidou, Paris, France

     

    Je ne donne ma parole d'honneur que pour mentir.

     

    L'art est le culte de l'erreur.

     

    L'avenir n'existe pas quoique j'aille mieux.

     

    Il faut toujours que notre sexe fasse une ombre sur notre ventre.

     

    Je n'ai pas besoin de savoir qui je suis puisque vous le savez tous.

     

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    Les seins, gouache sur carton
    99,5 x 77 cm
    1924-1927

    Collection privée

     

    Le crime est une chose admirable, mais l'assassin me dégoûte.

     

    Il n'y a pas d'obstacles, le seul obstacle est le but, marchez sans but.

     

    Devant l'immobilité de la campagne, je m'ennuie tant que l'envie me prend de manger des arbres.

     

    Toutes les croyances sont des idées chauves.

     

    La justice des hommes est plus criminelle que le crime.

     

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    Femmes au bulldog, huile sur carton
    106 x 76 cm
    1941-1942

    Centre Georges Pompidou, Paris, France

     

    Mes pensées me disent où je me trouve ; mais elles ne m'indiquent pas où je vais.

     

    Craindre les sens, c'est devenir philosophe.

     

    Le seul uniforme supportable est celui du bain de vapeur.

     

    Je n'ose plus ouvrir les yeux si mes bras ne doivent plus jamais t'étreindre

    Je me repose sur l'oubli.

     

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    Adam et Eve, huile sur toile
    200 x 110 cm
    1931

    Collection privée

     

    L'amour seul est désintéressé, le mariage ne l'est jamais.

    Si nous sortons de l'imbécillité de la politique, notre vie actuelle apparaît horriblement triste.

     

    Les humoristes sont les fleurs artificielles du comique, ils cèdent aux spectateurs.

     

    L'amour est un contact infectant par envoûtement, il veut tuer tout d'abord l'entourage de la personne aimée, puis, tout doucement, l'être chéri lui-même.

     

    Sur-femmes, sur-hommes, sous-femmes, sous-hommes, vos cheveux blanchiront et vos pensées resteront obscurité.

     

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    L'élégante, huile sur panneau
    106 x 77 cm
    1942-1943

    Collection privée

     

    Notre phallus devrait être avoir des yeux ; grâce à eux, nous pourrions croire que nous avons vu l'amour de près.

     

    Je fuis le bonheur de peur qu'il ne se sauve pas.

     

    Tous les peintres qui figurent dans nos musées sont des ratés de la peinture; on ne parle jamais que des ratés; le monde se divise en deux catégories d'hommes: les ratés et les inconnus.

     

    Je surpasse les amateurs. Je suis le sur-amateurs; les professionnels sont des pommes à merde.

     

    Il faut communier avec du chewing-gum, de cette façon Dieu vous fortifiera les mâchoires; mâchez-le longtemps, sans arrière-pensée; puisqu'il aime votre bouche, qu'il sache à quoi elle sert! Vos langues tièdes ne sont pas à dédaigner, même pour un Dieu.

     

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    Autoportrait, 1923

     

    Éloge funèbre de Francis Picabia par André Breton

    « Adieu ne plaise, il faut, pour de semblables funérailles, que chacun montre un heureux orgueil d'avoir connu un homme qui n'ait jamais éprouvé le besoin de se préoccuper des misères qui l'accablaient ... Mon cher Francis, allez-vous croire qu'un journal me prêtait bien de l'influence sur vous ? Nous savons bien que c'est tout le contraire qui est vrai. Vous avez été un des deux ou trois grands pionniers de ce qu'on a appelé, faute d'un autre mot, l'esprit moderne ... » 

     

    Le site officiel de Francis PICABIA

    Tableaux de Francis Picabia


    Entretien avec Georges Charbonnier


    Picabia au MOMA


    L'oeil cacodylate 

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  • SCANDALE DU LIBRONIL: L’AFSCL COMMUNIQUE LES ISBN DES LIVRES À NE PAS CONSOMMER

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    L’agence fédérale pour la sécurité de la chaîne du livre communique les premiers ISBN des livres à ne pas consommer et à ramener fissa en librairie.

    Les critiques approuvés par la Promotion des Lettres ont observé qu’ils contiennent du libromil à un taux anormalement élevé.

    Le consommateur peut poser toutes les questions au numéro gratuit 0800/13550 où une équipe de bibliothécaires stagiaires lui répondront.

    Les livres de toutes les maisons d’édition n’ont pas encore été analysés tant certains exemplaires, publiés à un tirage confidentiel, demeurent introuvables. Il est demandé aux producteurs industriels de livres d'avancer, par mesure de prudence et dans l’intérêt des familles des lecteurs potentiellement touchés, la date prévue des pilonnages ou de s’associer dans le but d’un autodafé géant, par exemple, dans un parc local, ce qui donnera ainsi lieu à de réjouissantes festivités hautes en fumée.

    Le consommateur peut identifier les livres faisant l’objet du rappel via les codes suivants : 978-2-746-123498-7 ; 978-2-090347-98-4 ; 978-2-678-123987-0 ; 978-2-096-478059 ; 978-2-111112-808-3 ;978-2-653089-63-1 ; 978-7-122368-67-4 ; 978-2-469377-92-3 ; 978-2-459671-91-9 ; 978-5-198745-12-2 ; 978-2-534879-77-1 ;978-2-450929-22-3 ; 978-2-194287-88-5 ; 978-2-777756-18-4 ; 978-2-295848-91-3 ; 978-7-930358-81-7.

    Si le lecteur imprudent, trop confiant en la littérature bon marché, en a consommé, le lecteur observera rapidement les effets suivants :

    • Une vision altérée de l’espace environnant et de ses relations sociales – vécues sur un mode idyllique ;
    • Un regard angélique sur la marche du monde et les possibilités candides de la modifier ;
    • Une altération de ses facultés mentales (quelles qu’aient été au préalable son Q.I.) ;
    • Une exaspération accrue aux ennuis du quotidien se manifestant par des statuts ou des tweets énervés accompagnés de panneaux préimprimés ;
    • Une accoutumance de plus en plus marquée à la littérature Jeunesse, à l’Heroïc fantasy, à la peinture maritime, à la poésie des sentiments…

    L’équipe de première intervention suggère quelques mesures à prendre, les premiers soins à prodiguer en cas de contamination au libronil :

    • Faire lire au contaminé, à dose homéopathique, du Claude Simon, du Hegel, du Heidegger, du Deleuze & Guattari, le Pentateuque, le Bhagavad-Gida...  ;
    • Menacer ("Soigner le mal par le mal") de lui faire lire du Nothomb, du Pancol, du Musso, du Delacourt, de l'Onfray, du poète régional certifié génie en herbe bio ;
    • Le déconnecter illico des réseaux numériques et l'éloigner des catéchumènes sociaux qui récoltent des likes au kilo ;
    • L’abonner à un journal, quel qu’il soit, malgré le discredit jeté par quelques-un(e)s sur la profession…

    Toute autre proposition qui demeure dans les limites - malheureusement - fixées par la loi (comme, par exemple de les euthanasier) est la bienvenue. Même si les observations faites sur des milliers d’individus contaminés ont montré que le risque de guérison est minime voire inexistant. 

    L'AFSCL préconise au consommateur (au Q.I.) moyen d'éviter d'acheter leurs livres au supermarché car ce sont ceux qui contiennent le plus de perturbateurs neuronaux. 

     

  • PARCOURS D'UNE POÉTESSE SUPERSTAR

    0270524549a7dc832f5ce122e8706aa9--fabric-toys-handmade-toys.jpgCette poétesse glamour que tout le monde littéraire reconnaîtra possède à près de vingt-cinq ans une attrayante bibliographie.

    Son premier recueil, L’hiver l’hygiène, avec une préface d’Yves St Namur, reçut à quinze ans à peine le Prix Lolita.

    Son second, Gloss mon amour, postfarcé par Jan Buccal, reçut à la fois le Prix du Baiser de Rodin et le Prix des Lèvres nues.

    Puis il y eut Mascara manganèse, dont un exemplaire dédicacé à Marcel Morose, mis aux enchères avec un prix de départ de 12 € a finalement été enlevé pour la somme fabuleuse de 13,20 € par un collectionneur de dédicaces littéraires.

    Paupières miroir, son recueil écrit à l’eye liner et précalligraphié par François Cheng a servi au cours d’une performance d’œil de pommes de terre crevé par le cultivateur d’art Patrice Ferrasse relayée en direct sur sa page Facebook.

    Chanel tu me tues, a été encensé (au premier sens du terme) par la petite nièce de l’ex-plus proche voisine de Marguerite Duras à Neauphle-le-Château.

    Peau d’Hermès, avec un non préface de Cristina Cordula, relate une année sans fond de teint ni rouge à lèvres, est sa première incursion dans le genre du Journal sans cosmétique, très couru des hommes et femmes sans fard.

    Les masques de beauté, son anthologie, parue pour son vingtième anniversaire, est son plug grand succès à ce jour. Il a été publié à 50 exemplaires et réédité trois fois.

    Son précédent ouvrage, Plug banal, a choqué une partie de ses lectrices et réjoui un partie des lecteurs, lui ouvrant ainsi un nouveau lectorat d’autant plus que son éditeur (en passe d'être diffusé par une grande enseigne de parfumerie parisienne), pour faire postmoderne, a réduit tous les vers à deux mots (voire deux lettres) et remplacé tous les et, fort lourds, en effet, par des « & », carrément volatils. Si bien que l’ouvrage de poésie verticale (voire abyssale) atteint quand même 2428 pages (sans l’appareil critique et les pages de sponsoring).

    Son dernier ouvrage, Coco Câline rouge et noire, heureusement plus posé dans la forme et aux vers bicolore d’un bel effet pouvant se chanter avec un minimum d’accords et sans le moindre engagement sartrien sur un vulgaire ukulélé, est dédié à Julien Sorel Doré. Il  fait partie des meilleures ventes de poésie parfumée au drugstore de mon quartier. La vidéo de sa lecture scandée par Serge Pey en grande forme pédopoétique a depuis sa sonorisation été vue douze fois (dont dix fois par moi, dans le cadre de cette humble recension).  

     

  • POUR ME FAIRE RIRE ! par DENIS BILLAMBOZ

      

    Il supportait les motards

    Mais les motardes lui montaient au nez

     

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    Il attendait des amis motards

    Il attendait

    Qu’Arlette et David sonne

     

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    Elle avait un amant occasionnel

    Un intermittent du plumard

     

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    Il cherchait l’extase

    Il trouva l’épecstase

     

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    Pour tromper l’ennui

    Deux traders

    Jouaient à cash cash

     

    @

     

    Il avait une accoincointance

    Avec le directeur du canard

     

    @

     

    Un trouffion sevré

    Cherchait

    Un trou de fion serré

     

    @

     

    Bouddha bouda Buda

    La peste infestait Pest

     

    @

     

    Bouddha peste

    Qu’on croie les Hongrois

     

    @

     

    Au Salon du livre

    Les motos arrivent toujours

    Avant les motards.

     

    @

     

    Il s’était enrichi à la sueur de son fonds

    De commerce

    Elle s’était enrichie à la sueur de son fond

    De culotte

    Leur banquier s’était enrichi à la sueur

    De leurs fonds placés

     

    @

     

    Il avait de l’ambition

    Il a gravi la pyramide des âges

    Il n’a pas pu escalader celle de Maslow

    Bloqué beaucoup trop bas

     

    @

     

    Une épidémie de grippe

    A laissé les mous choir

     

    @

     

    Passionné d’aménagement du territoire

    Il oeuvrait dans le génie rural

    Pendant que sa femme

    S’activait avec la bitte à Urbain

     

    @

     

    Enfant de la patrie

    Enfant de la partie

    De jambes en l’air

     

    @

     

    L’alopécie précoce

    Dont il était affecté

    N’avait épargné

    Que le cheveu

    Qu’il avait sur la langue

     

    @

     

    Il était Très riche

    Mais n’était pourtant

    Qu’un pauvre con.

     

    @

     

    Mélenchon

    Macron

    Peillon

    Fillon

    Hamon

    Le Pen

    Cherchez l’erreur

    Trouvez l’horreur

     

    @

     

    Ils avaient reformé un groupe

    Avec des musiciens réformés

     

    @

     

    Le cuistot fut abattu

    En plein coup de feu

     

    @

     

    Il aimait dessiner

    Des corsaires, des sirènes, des frégates…

    Il croquait des mangas de la marine

     

    @

     

    Il savait qu’il était cimentier

    Mais il ignorait qu’il était si menteur

     

    @

     

    Boire du vin de messe

    Se baigner dans le lait d’ânesse

    Lire des nouvelles d’Hamesse

     

    @

     

    Pour faire une bonne omelette provençale

    Ne jamais mettre la sarriette avant les oeufs

     

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  • LECTURES ESTIVALES 2017 : CHAUDES NOUVELLES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ 

    L’été c’est la saison du soleil et de l’amour, aussi j’ai choisi de vous proposer une chronique composée de deux recueils de nouvelles écrits sans pudibonderie aucune. Isabelle Simon a trempé sa plume dans toutes les humeurs corporelles pour évoquer les plaisirs de la chair même les plus violents. Et Stella Tanagra est peut-être allé plus loin encore pour raconter des histoires d’amour particulièrement crues et même parfois même à la limite de ce qui peut être écrit.

     

    couverture-outrages-pour-dames-12022017.jpg?fx=r_550_550OUTRAGES DE DAMES

    Isabelle SIMON

    Cactus inébranlable

    Isabelle Simon n’a pas trempé sa plume dans un bocal d’eau de rose pour rédiger les je ne sais pas combien nouvelles de ce recueil, je n’ai pas pris le temps de les compter tant j’étais absorbé par ma lecture, tournant vite la page à la fin de chacun des textes pour découvrir le suivant. On dirait plutôt qu’elle a utilisé tous les fluides que le corps peut secréter notamment ceux qui s’écoulent sous l’effet de l’excitation sexuelle. Elle est allée au plus profond des corps sans trop se soucier des problèmes des cœurs pour recueillir ces humeurs dignes de mettre en mots les histoires qu’elle raconte, des histoires d’amour charnel, des histoires de plaisir, des joies, des déboires, des frustrations, des douleurs. Tout ce que peut ressentir une femme dans sa chair, dans son corps, quand elle est remplie de désir, d’attente, de frustration et dans d’autres états encore. Tous les textes ne parlent pas d’amour et de sexe mais la plupart quand même.

    Isabelle ne raconte pas l’amour banal qu’on lit dans tous les romans dits d’amour qui n’émoustillent plus que ceux qui n’en avaient jamais lu auparavant. Non, elle raconte l’histoire de ceux qui vivent souvent dans la marge, qui recherchent des sensations différentes, des plaisirs interdits, des histoires crues car sincères et possibles et même plausibles et peut-être même vécues. Elle ne verse pas dans un romantisme suranné, elle s’intéresse plus à l’animalité des êtres, à leurs rapports sexuels crus, parfois violents, brutaux.

    L’aspect sentimental ou cérébral ne l’intéresse pas, elle veut seulement considérer des corps qui s’affrontent pour dégager du plaisir qu’il soit pour un, pour deux ou pour plus encore.isabelle-simon-internet-christinerefalo.jpg?fx=r_250_250

    La narratrice de l’une des nouvelles l’avoue (est-ce l’auteure elle-même ?) : « Il en a fallu, du temps, de l’impudeur et de franches rasades de honte pour - qu’un jour par surprise -, je découvre enfin la joie profonde qui me secoue jusqu’au tréfonds. » Il a peut-être aussi fallu du temps à Isabelle pour s’affranchir de toute la vieille pudibonderie jetée sur notre société, aux siècles précédents, par la plupart des religions, quand l’acte d’amour était encore souvent sanctionné par la procréation. L’amour est désormais beaucoup plus souvent acte de plaisir, isabelle raconte la quête de ce plaisir, les bons et les mauvais moments, sans aucune pudibonderie, crûment, sincèrement… Ses personnages sont crédibles, on croit à leur histoire.

    Et même si ce texte est cru, empreint de violence et de brutalité, il contient quelques passages très poétiques et son écriture ne perd jamais son élégance et sa finesse même dans les histoires les plus sordides. On peut dire les choses les plus crues sans pour autant s’égarer dans la vulgarité, ça Isabelle sait bien le faire, son écriture reste toujours aussi lisse quelque soit le sujet qu’elle traite. Elle ose dire ce que beaucoup ne veulent pas dire, le plaisir et le désir ne sont pas de vilains péchés mais des sensations qui font partie intégrante de la vie, des sensations que les femmes osent aujourd’hui revendiquer.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    41K1OIaHmGL._SX307_BO1,204,203,200_.jpgSEXE PRIMÉ

    Stella TANAGRA

    Tabou

    Stella Tanagra est un personnage à part dans la littérature érotique, elle ne vend pas, comme de trop nombreux auteurs, une soupe réchauffée aux fantasmes libidineux de tous les pervers de la planète, elle écrit dans des textes « aussi roses que noirs » oscillant entre érotisme et crudité, les pulsions qui dépassent la raison emportant tout sur leurs déferlantes. « Du fantasme indicible au passage à l’acte, Sexe primé déflore les convenances ». . Selon un biographe de la Toile, « C’est sa différence qui a modelé Stella TANAGRA telle qu’elle est : étrangère à toutes les convenances et conventions ». « Oser « être » sans « devoir paraître » est une ligne d’écriture profondément ancrée en elle, telle une scarification sur sa peau… »

    Stella Tanagra fait dire à l’un de ses personnages : « L’ailleurs et l’autrement m’intriguent : ailleurs qu’en mes tréfonds, autrement qu’en ma façon ». « Alors, sans sortir de moi, j’ai convié mes fantasmes à me rejoindre ». Cette attitude pourrait parfaitement s’appliquer à l’auteure des nouvelles présentées dans ce recueil tant elle a dû puiser au plus profond de son animalité pour faire sourdre les fantasmes les plus violents, les plus bestiaux, qu’elle étale dans ses textes. Il faut aller très loin au fond de sa sexualité pour évoquer des fantasmes aussi sordides que la nécromancie, la pulsion du tueur en série. Heureusement tous les textes ne sont pas aussi violents; d’autres, tout en restant transgressifs, évoquent une sexualité beaucoup plus raffinée même si elle déborde largement des convenances habituelles : l’histoire du vieillard qui retrouve son amour d’enfance dans sa dégénérescence sénile, la recherche du plaisir avec un, ou des inconnus, le plaisir de voir sa conjointe en prendre avec un autre… Quelques textes évoquent aussi la difficulté de la condition humaine : le manque d’amour générant la frustration sexuelle, et, à l’extrême, les fantasmes sexuels de la seule survivante de l’apocalypse. Mais, le texte que j'ai préféré reste celui qui décrit avec beaucoup de poésie une relation encanaillée entre deux gastéropodes.

    Stella Tanagra, dans un précédent ouvrage, Sexe cité, avait bien réussi à exciter le microcosme littéraire par son audace, sa crudité et sa propension à transgresser toutes les normes de la bonne société. Cette fois avec ce « Sexe primé », j’ai eu l’impression qu’au-delà du malin plaisir qu’elle prend à bousculer tous les tabous entravant la vie sexuelle, elle s’est livrée à un véritable exercice littéraire, réussissant à exprimer les choses les plus abjectes avec une certaine élégance littéraire, avec une belle écriture plus policée que polissonne, académique, fluide, riche… Même si le texte peut rebuter, il ne dit que des choses que l’on connait, alors que l’écriture de Stella Tanagra peut être, pour certains comme moi qui n’ont jamais croisé ses écrits, une vraie découverte. Pourquoi s’exciter quand on sait si bien s’exprimer ?

    Le livre sur le site des Éditions Tabou

  • LE PIED

    74956-157923.jpgC’était un pied d'humain (pes hominis) de type commun excepté le fait qu’il n’était relié à aucune autre partie du corps à laquelle d’habitude il est attaché (tel un vulgaire fichier) par tout un système compliqué et, il faut bien le dire, archaïque.

    On le voyait régulièrement se déplacer d’un endroit à l’autre de la maison. Il trouvait refuge dans un tiroir, une caisse, un dessous de meuble… On ne sait pas de quoi il se nourrissait, quelle était sa sexualité, ni d'où il provenait : il ne manquait de pied à aucun membre de la famille !

    Il ne parlait pas, n’étant apparemment pas pourvu d’un appareil de phonation ; parfois il criait quand on lui marchait sur les orteils. Enfin, ce n’était pas vraiment un cri, plutôt une espèce de réaction sonore à l’aplatissement de son être.

    D’ailleurs, il était peu sociable et il eût été impossible de le maintenir à la même place plus que quelques secondes pour qu’on pût le caresser, le humer, lui réclamer des renseignements sur son lieu de provenance, sur le sort réservé à son vis-à-vis. Il avait dû avoir une vie difficile, pour sûr, et beaucoup souffert, comme tout organisme vivant un peu sensible.

    Un jour, il se fit écraser par une voiture en passant d’un côté à l’autre de la propriété séparée par la grand-route, et toute la maisonnée le pleura. On enterra ses restes sous le tilleul où il aimait aller s'abriter du soleil. On n’est jamais parvenu à le prendre en photo, si bien qu’il ne nous reste aucune image nette de lui*. L’odeur qui le caractérisait imprégna longtemps les lieux après sa disparition, comme s’il avait voulu nous laisser une trace olfactive de sa regrettée présence.

     

    ___________________________

    * L'image illustrant cet humble hommage ne rend qu'imparfaitement compte de la grâce du pied défunt

     

  • UN TRÈS BEAU LIVRE DE POÉSIE: SEPEHRI L'ADMIRABLE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    421.3.jpgNé à Kâshân, petit village iranien qu'il dit "perdu", égaré dans sa mémoire, le poète, qui écrit en persan, donne de la solitude une nombreuse suite de poèmes que relient un style très délié, une science des anaphores, un sens du cosmos, une lecture de la nature et de la lumière :

    "je suis plein de chemins, de ponts, de rivières, de vagues" (p.135)

    "il faut laver les mots"

    (p.121)

    "une pomme suffit à mon bonheur"

    (p.115)

    Le poète, dont l'épitaphe choisie pour lui-même est en elle-même source, quête, apologue de la poésie ("Si vous venez me chercher/ Venez délicatement et doucement/ de crainte de briser le fin cristal de ma solitude", p.69), veille à ne pas "troubler l'eau", porteuse, sauvage, signe de nature.

    "Parfois la solitude apparaissait à la fenêtre, son visage collé à la vitre" (p.95)

    L'œil incisif du poète donne au long poème "j'ai vu", où l'anaphore relance sans cesse l'acuité de la vision, un vrai manifeste poétique.

    "J'entends le vent remplir et vider le bol" : celui pour qui "la vie est l'extase de la main qui cueille", autre façon de dire son métier des mots et des vers, en très grand sensationniste de l'essentiel (proche du sens tarkosvkyen des élémentaires- lait, vent, air, herbe) : "de cette eau recueillons la fraîche beauté" (p.125), insuffle une force à ces brefs versets comme des haïkus étonnants :

    " C'était le crépuscule.

    La voix de la conscience des plantes arrivait à l'oreille.

    Le voyage s'en était venu" (p.143)

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    Sohrab Sepehri 

     

    Une pure poésie traverse ces espaces du passé redécouverts grâce aux mots qui en puisent l'essence :

    "La cour était lumineuse

    Et le vent passait

    Et le sang de la nuit coula dans le silence de deux hommes" (p.151)

    Quoi d'étonnant pour qui dit "cheminer dans la jeunesse d'une ombre"

    "où que je sois, j'existe

    le ciel m'appartient" (p.114) vibre comme une revendication libre et osée : le poète possède tout si son regard s'assigne l'essentiel ("il faut se laver les yeux, ajoute-t-il encore, il faut voir autrement", p.114)

    Un grand livre.

     

    Sohrab SEPEHRI, Histoires de lune, d'eau et de vent, Maelström reevolution, 2017, 196p., 16€. Traduit du persan par Arlette Gérard, Christian Maucq et Parvin Amirghasemklhani.

    Le livre sur le site de Maelström Reevolution

  • CINQ ASTUCES POUR SE DÉBARRASSER DES POLITICIENS AVEC DES RÉPULSIFS NATURELS

    ob_1d7c43_211-300x169.jpgMême l’été, les politiques sont en campagne. Sur les plages, sur les places de marché, sur les pixels des écrans… Si vous aussi vous êtes incommodés par leur présence constante, leur verbiage permanent, leurs solutions miracles, leurs alliances précaires, leurs faux serments, leurs anathèmes à l’adversaire du moment… voici , plutôt qu’utiliser un spray anti-politiques commun,  aux effets plus nuisibles que la cause, cinq répulsifs naturels pour vous en débarrasser sans mal.

     

    Astuce n°1

    Affichez-vous anarchiste, tendance explosive. Ou nihiliste tendance suicidaire. Ou poète, tendance lourde, insistez pour leur lire votre dernier recueil de poésie (en entier). Invoquez votre dernière tentative d’en finir, votre dernière crise d’angoisse, votre maladie orpheline, votre handicap majeur et invalidant à 100 %. Précisez bien qu’il vous sera impossible, même en chaise roulante, même assisté d’une bonne âme du parti, de vous rendre aux urnes, d’écrire une procuration (même en vers), de déposer des tracts, de coller des affichettes même avec une colle de section forte. Ajoutez que vous ne croyez en rien, de religieux ou de laïque.

    Il ne sera pas utile d’invoquer le nombre de SDF dans votre quartier, le taux de corruption dans la profession, le nombre de chômeurs sans revenus, de fermetures d’entreprise, du risque fascisant chez les élus du centre droit, du retard des trains et de la difficulté d’obtenir du réseau dans les tunnels autoroutiers lors des encombrements (laissez cela aux nombreux commentateurs de réseaux sociaux et autres faiseurs d’opinion facebookiens) pour les en dissuader.

     

    Astuce n°2

    Disposez dans votre maison des petites coupelles remplies de vinaigre blanc . Ou d’ammoniaque. Ou d’huile de sardine. Ou des canettes de Cara Pils entamées. Ou des cendriers remplis de vieux mégots. Imprégnez-en vos tissus. L’odeur de la pauvreté les fera fuir.

    Astuce n°3

    Fleurissez votre intérieur d’orties, de fleurs de bardane ou de cactus, coiffez-vous d’une large fleur de tournesol, ceignez votre tour de tête d’une couronne d’épines, ornez votre cou d’un collier de clous de girofle, votre cheville d’un bracelet électronique à ultra-sons, insistez pour leur montrer votre plug anal inamovible, ils vous croiront fou, déséquilibré, sans assise mentale et donc imperméable à leur discours électoral.

     

    Astuce n°4

    Finissez toutes vos phrases (ou commencez-les) par Jésus revient, Mao revient ou Friedman revient. Même si le politique harceleur est de tendance jésuite, maoïste et friedmanien, il n’appréciera guère d’être opposé à un plus extrémiste que lui et, face à votre jusqu'au-boutisme supposé, qu’il prendra pour de l’intempérance voire de la mauvaise volonté (le politiques peut se montrer subtil), il finira par se dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle, qu’il ne tirera aucune affiliation de votre part, pas plus qu’un vote ou un relais favorable dans l’opinion, et il passera à l’édification d’une âme moins retorse.  

     

    Astuce n°5
    Rendez-vous invisible en vous couvrant de miroirs. Pendant que le politique sera en train de se mirer, de se contempler sous son meilleur jour (s'il fait soleil), il ne pensera pas à recruter, à faire son marché de voix, et vous aurez la paix. Le temps qu’il découvre l’arnaque, vous aurez eu le temps de courir (si vous êtes entraînés à la course aux strapontins) et de le semer. Sinon, il ne vous restera plus qu’à préparer la rentrée politique, les prochaines élections en sa compagnie pour vous faire pardonner de l'avoir mis face à son reflet.

     

     

  • UNE RARE CONSCIENCE D'AUJOURD'HUI : ASLI, ÉCRIVAINE TURQUE MUSELÉE

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    41miFLiJrnL._SX261_BO1,204,203,200_.jpgLe livre d'Asli Erdogan, au titre terrifiant "Le silence même n'est plus à toi" (Actes Sud, janvier 2017) est admirable. Admirable conscience qui lit le monde turc d'aujourd'hui, raviné par un bourreau au patronyme homonyme qui fait régresser l'intelligence, la liberté, la conscience d'être soi, arrête arbitrairement, emprisonne, fait torturer ou tomber les bombes sur des populations innocentes (forcément kurdes)...

    Peut-on implorer le jury du Nobel de littérature 2017 de lui décerner ce prix pour imposer son nom, plutôt que celui du bourreau honteusement fêté chez nous (par ses congénères) comme un héros par des populations bêlantes de bêtise. Doit-on rappeler les massacres de Maras, de Cizre, de Kobane, de Sivas? Et les dizaines de milliers de Turcs emprisonnés arbitrairement...

    "Ecrire contre la nuit, avec la nuit"

    "La lumière est un souvenir qui luit en chacun"

    "et si j'étais la lune, tant de fois morte et ressuscitée"

    "la plus effroyable cruauté que l'homme commet envers l'homme est de lui voler jusqu'à ses propres traumatismes" :

    élevant sa cause à une hauteur de conscience digne des Zola, Mandelstam, Chalamov (La Kolyma), Rajchman (Je suis le dernier Juif), Pasolini et Saviano, par ses chroniques lucides, précises, "consciencieuses" (selon moi au double sens du terme), Asli rameute, tant qu'il est encore possible, ce qu'il reste d'humain pour que l'odeur des massacres (Cizre, Sivas, Maras etc.), des tortures ordinaires et banalisées, des explosions, des emprisonnements et jugements arbitraires et bâclés, soit un peu plus respirable tant l'horreur nous assigne l'asphyxie.

    La Turquie d'aujourd'hui n'accepte ni le génocide arménien de 1915 ni les massacres plus récents à l'encontre des Kurdes (auxquels on avait promis, lors d'une conférence de 1922 un état, vite remisé au rencart par les Anglais et autres occidentaux). L'état turc par le la langue de l'oppresseur, qui impose un retour au strictement religieux, niant les apports d'un Mustafa Kemal Ataturk, niant les droits de l'homme les plus fondamentaux : liberté d'expression, justice impartiale, liberté d'association et de déplacement.

    En tant que journaliste et écrivain, Asli partage le sort d'intellectuels pourchassés "pour dire la vérité" pas bonne à clamer aux yeux et oreilles du dictateur. on n'est pas loin, avec Asli, de Mandelstm caricaturant le Staline si "doux"! Mandelstam termina son parcours à Voronej, dans un camp de transit où il mourut de faim et de mauvais traitements; Asli, pour ses chroniques acides, a été embastillée ni plus ni moins.

    Quelle régression pour un régime, être revenu à des pratiques dignes du petit père des peuples de 1934!

    Si c'est ça le progrès! en Turquie de 2017 : oui, il y a de beaux bâtiments dans Istanbul moderne...et des dizaines de milliers d'arrestations arbitraires!

    Je comprends moins l'enthousiasme bêlant de Turcs vivant en Belgique applaudissant à tout rompre le si "bon dictateur" qui a lâché des bombes sur les Kurdes fuyant Kobane et laissé les portes ouvertes à Daesh! erdogan Recep rejoint là les pratiques d'un poutine (tueries de journalistes - massacres en Tchétchénie etc.), d'un bachar, d'un régime chinois qui laisse mourir un prix Nobel privé de soins, d'un fou nord-coréen au pouvoir, ou de tant d'autres états qui dénient tous droits à l'humain qui vit, aime et réfléchit (le Mexique, cfr. l'essai "Ni morts ni vivants" du remarquable Mastrogiovanni)...

    LA VOIX d'ASLI bouleverse parce qu'elle donne à lire l'horreur absolue qui est la mort d'un enfant, kurde ou noir, ou simplement libre...Parce que ses "Mères du samedi" depuis vingt ans réclament en vain le corps mutilé de leur enfant, fils disparu. Parce que la liberté de dire est sans cesse minée.

    TOUT NOUS EST CONFISQUÉ, dit-elle en p.42 de son livre.

    TOUT.

    JUSQU'AU SILENCE!

    Le journal Özgen Günden, qui publiait ses chroniques, bien sûr a été interdit de parution!

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    Asli Erdogan

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    Le livre sur le site d'ACTES SUD

  • LECTURES ESTIVALES 2017: TOUT COURT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En cette saison de chaleur, pour éviter les efforts inutiles, je vous propose des lectures exigeant une dépense énergétique minimum, des textes courts, parfois même très courts, mais attention qui dit courts ne dit pas forcément faciles, il faudra aux lecteurs un une bonne concentration pour suivre sans s’égarer les élucubrations de Daniel Fano, Paul Valéry et ou encore Thierry Radière même si le journal de Thierry se lit plus aisément que les deux autres textes.

     

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    PRIVÉ DE PARKING

    Daniel FANO

    Éditions Traverse

    Désigné comme un « auteur culte », par l’éditeur dans la courte biographie figurant à la fin de l’ouvrage, Daniel Fano n’a publié qu’ « exceptionnellement » avant que Jean Louis Massot l’introduise aux Carnets du dessert de lune. « Entre 2010 et 2016, Daniel Fano a produit de courtes séries de textes presque toutes réunies dans Privé de parking et Tombeau de l’amateur, Privé de Parking comporte donc neuf séries de textes plus ou moins courts allant de l’aphorisme aux récits brefs dans lesquels l’auteur jette un regard facétieux, ironique, en passant parfois par le sarcasme, sur notre société décadente.

    Fano ne juge pas, il regarde et rapporte ce que les documents qu’il a consultés (la presse populaire féminine surtout, le poids des mots et le choc des photos aussi), les conversations qu’il a eues avec ses amis, lui ont inspiré, ça le fait sourire, ça le fait rire, parfois même un peu jaune. J’ai ressenti dans ces textes courts toute la puérilité que Daniel Fano semble éprouver devant le spectacle qu’offre notre société où les idoles et les icônes, un même mot pour désigner ceux qui font l’actualité (certains diraient aujourd’hui le buzz, mot tellement hideux que je n’ose l’écrire qu’entre parenthèse) ne sont plus les stars et les idoles du cinéma et de la chanson mais celles et ceux qui se dévoilent et s’exhibent le plus, sachant qu’on peut se dévoiler encore plus en montrant ses opinions, avis et réflexions qu’en offrant ses charmes aux regards des populations. Le scandale et les gambettes font bon ménage dans la presse populaire, le sexe devient un argument de vente, sous de multiples formes, les hardeuses (encore un mot laid pour désigner de belles jambes) deviennent des idoles qui partagent les unes avec des politiciens et des philosophes.AVT_Daniel-Fano_3749.jpg

    Fano est désigné par son biographe comme un auteur expérimental, c’est un spécialiste de la condensation des textes, il pressure ce qu’il lit, ce qu’il voit, ce qu’il entend pour en recueillir le jus essentiel avant de l’accommoder à son goût pour nous le servir bien frais, prêt à consommer mais pas avant de l’avoir dégusté et analysé comme un grand cru classé. Une démarche à l’inverse de celle qui se répand aujourd’hui avec l’apparition des réseaux sociaux qui servent du prêt à consommer identique pour tout un chacun, fadasse à force d’avoir été vu et revu. « Facebook rend fou, le triomphe du menu fait rend tout factice : il enfonce la société occidentale dans ce que les Anglo-saxons appellent un anticlimax – il n’y a pas de mot français correspondant, alors mettons : un orgasme inversé. »

    Merci Daniel de nous avoir aussi versé cette petite rasade de nostalgie en évoquant, dans certaines séries, nos plus belles années, celles de la jeunesse, celle des années soixante. Chaque période a les idoles qu’elle mérite, nous nous souvenons des nôtres car nous étions jeunes et beaux (pas tout à fait sûr) quand nous les admirions.

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    Le livre sur le site des Éditions Traverse

     

    image.html?app=NE&idImage=257174&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4TROIS TEXTES

    Paul VALÉRY

    Louise Bottu Editions

    Les Editions Louise Bottu semblent avoir pris l’excellente habitude de publier des textes peu ou pas connus d’écrivains célèbres passés un peu de mode. Une belle occasion pour ceux qui, comme moi, ont délaissé nos classiques du début du XX° siècle un peu absents des programmes de littérature quand j’étudiais encore. Ainsi, après avoir publié un essai sur l’argent de Charles Péguy, cette maison édite un recueil de trois textes de Paul Valéry.

    Trois textes qui semblent n’avoir aucun rapport entre eux et pourtant en les assemblant on peut construire un raisonnement profond sur l’humanité, son fondement, ses principales préoccupations, son devenir.

    Le premier texte intitulé La soirée avec Monsieur Teste évoque la nature humaine profonde. Monsieur Teste est malade, il a beaucoup vécu, il pourrait paraître désabusé mais n’a-t-il pas atteint un stade de sagesse élevé ? Il semble revenu de tout ce qui permet aux hommes de briller, toutes choses factices qui ne sont que créations des hommes. Et à contre courant de la pensée générale, Monsieur Teste n’apprécie que la facilité à comprendre les choses et non pas celles qui donnent de l’importance aux hommes qui les ont conçues, par leur complexité. « Je n’apprécie en toute chose que la facilité ou la difficulté de les connaître, de les accomplir. » « … je hais les choses extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. Croyez-moi à la lettre : le génie est facile, la fortune est facile, la divinité est facile. Je veux dire simplement – que je sais comment cela ce conçoit. C’est facile. »

    Le second texte intitulé : La crise de l’esprit évoque l’homme dans son environnement économique et géopolitique, l’homme comme être social vivant en groupe. L’auteur considère, en fait, plutôt l’homme européen, cet Hamlet intellectuel, qui se noie dans la fuite en avant des découvertes techniques en regrettant son passé plus rassurant. « … il a pour remords tous les titres de notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, des connaissances, incapable de reprendre cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à la folie de vouloir innover toujours. »

    Ce conflit entre passé et futur, entre ordre et désordre, est souvent vecteur de conflit, de guerre. La guerre s’achève toujours par une paix même relative, ainsi l’auteur pense qu’il est plus facile de passer de la paix à la guerre que l’inverse. « Son Esprit affreusement clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre. » Il est aisé d’admettre que les va-t-en guerre passent plus facilement à l’acte et parviennent plus facilement à leurs fins que les diplomates chargés de réconcilier les belligérants.880000-france-paul-valery.jpg?modified_at=1464367789

    Cette réflexion sur la vie en groupe, sur l’organisation sociale, amène l’auteur à se poser la question de l’avenir de cet Hamlet européen qui, à terme, pourrait voir sa prééminence s’étioler au profit de la masse asiatique. Paul Valéry formule même cette pensée qui pourrait-être prémonitoire : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ? »

    Après avoir traité de l’homme et de son environnement, de l’économie, des choses nécessaires et utiles à la vie en groupe, l’éditeur a choisi de présenter un texte sur ce qui est inutile mais peut-être nécessaire aux hommes comme individus et comme membres d’un groupe social :  Notion générale de l’art.

    « Le mot ART a d’abord signifié manière de faire, et rien de plus. » Pour l’auteur l’art serait donc ce qui est parfaitement inutile à la vie des individus, ou des groupes d’individus, mais qui ferait vibrer ses sens, créerait des émotions, provoquerait toutes sensations inutiles mais agréables. Cette notion d’inutilité différencierait l’art de l’artisanat qui est production de biens utiles et même nécessaires et de l’Esthétique qui est la forme intellectuelle de l’art. Mais l’art peut devenir marchandise…

    Trois textes courts qui soulèvent de nombreux problèmes et qui pourraient être prétextes à de bien longues dissertations en considérant la vie de l’homme dans sa globalité : son essence profonde, son environnement et les organisations sociales qu’il a fondées et enfin le plaisir spontané ou éduqué. Au lecteur de trouver le fil rouge qu’il voudra tisser entre ses textes.

    Le livre sur le site des Éditions Louise Bottu

     

    journal2016radie%CC%80re.jpgJOURNAL 2016

    Thierry RADIÈRE

    Jacques Flament Editions

    Depuis 2015, Thierry Radière multiplie les publications, c’est le neuvième livre de lui que je lis depuis cette date, il écrit depuis très longtemps mais ne publie régulièrement que depuis quelques années Il s’essaie à plusieurs genres littéraires de la poésie à la nouvelle en passant par des récits courts ou longs et d’autres formes encore.  Je connais virtuellement Thierry depuis quelques années, non seulement j’ai lu la plupart de ces derniers écrits mais je le croise régulièrement sur les réseaux sociaux.

    Cette fois, il se livre à un nouvel exercice, le journal, il a ainsi écrit et publié le récit de son année 2016, racontant sa famille, surtout son épouse avec laquelle il partage la passion de l’écriture (j’ai eu le plaisir de lire le livre qu’elle a consacré à son père qu’elle n’a pas connu, le musicien de jazz Elek Bacsik), sa fille qu’on voudrait voir définitivement guérie de la maladie qu’elle subit depuis sa naissance, mais surtout de sa passion pour l’écriture à laquelle il consacre beaucoup de temps depuis son adolescence.

    C’est une impression étrange de lire sous la plume d’un auteur qu’on connait un peu, des informations, des réflexions, des anecdotes sur d’autres auteurs ou des éditeurs qu’on a eu l’occasion de lire, des auteurs et des éditeurs que parfois on connait un peu par les réseaux sociaux et même parfois des auteurs et éditeurs qu’on connait ou qu’on a eu l’occasion de rencontrer. J’ai ainsi eu l’impression de pénétrer par effractions dans un cercle où je ne serais pas forcément toléré, le cercle des poètes toujours bien vivants, le cercle des poètes qui n’encombrent pas les rayons des librairies, le cercle des poètes talentueux qui se débattent pour faire vivre leurs œuvres.

    J’ai aussi eu une étrange sensation d’intimité, j’ai eu l’impression, à la lecture de ce livre, de faire un petit peu partie du cercle amical de Thierry car outre l’histoire de son épouse et celle de sa fille, j’ai aussi parfois eu l’occasion d’échanger avec des gens qui font partie des amis de Thierry. Il ressort ainsi de cette lecture une certaine familiarité avec l’auteur, une familiarité qu’il nourrit avec les anecdotes qu’il rapporte dans son journal.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Mais ce qui importe le plus c’est tout ce que l’auteur raconte sur sa manière d’écrire, son inspiration, les gens qu’il aime lire et qu’il apprécie particulièrement. Et, là aussi, j’ai constaté que nous avons des lectures communes, des coups de cœur communs pour certains textes, le même respect pour le talent de certains auteurs que nous aimons lire. J’ai ainsi eu l’impression de faire partie de la même famille littéraire que Thierry mais comme lecteur seulement. Il faut bien des lecteurs pour faire exister les auteurs.

    Ce texte a été pour moi une immersion dans le clan Radière, dans son univers littéraire, dans son intimité d’auteur, dans ses joies et déceptions de publiciste et dans ses états d’âme. Je ne pensais pas qu’un journal pouvait prendre une telle dimension. Je connais maintenant mieux la passion d‘écrire de Thierry mais aussi son asservissement à cette passion et à la nécessité viscérale de la partager en publiant ses écrits pour ses lecteurs et en les échangeant avec d’autres auteurs. Lire un journal dont on est si proche, c’est aussi une façon de remonter le temps et de faire revivre certaines lectures qu’on a particulièrement appréciées, de revoir certains auteurs pour lesquels on a de l’amitié. Alors, j’attends déjà le Journal 2017.

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

    Sans botox ni silicone, le blog de Thierry Radière

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017: FRAÎCHEUR DE LA POÉSIE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    L’été 2017 n’a, jusqu’à maintenant, pas été avare de calories, aussi pour vous apporter un peu de fraîcheur, j’ai choisi de vous proposer une belle ration de poésie à lire à l’ombre d’un gros arbre pas trop loin d’une nappe d’eau avec, à portée de la main, une boisson bien fraîche. Je suis convaincu que les recueils de Cécile Guivarch, Éric Dejaeger et Jean Marc Flahaut vous désaltéreront et vous réjouiront.

     

    s189964094775898902_p830_i1_w1653.jpegSANS ABUELO PETITE

    Cécile GUIVARCH

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « Cécile Guivarch,…, sonde encore une fois la mémoire familiale. Entre les questions sur sa langue, ses langues, elle évoque un secret de famille… » Dans un court recueil de poésie constitué d’une partie en vers, en général sur la page de gauche, et d’une partie en prose, en regard sur la page de droite, elle évoque l’histoire de sa famille, l’histoire tue à jamais, l’histoire qui lui colle aux doigts depuis l’âge de neuf ans, l’histoire qu’elle réussit enfin à mettre en poésie. « J’écris ce début depuis mes neuf ans mais il me glissait des doigts. Le voilà qui me revient aujourd’hui. J’ai toujours neuf ans. Ma Maman a un peu vieilli. Mers enfants ne me croient pas mais j’ai neuf ans. »

    En vers, elle raconte le grand-père, celui qu’elle n’a pas connu, celui qui a fui vers une île participer à une autre révolution après l’échec de sa guerre en Espagne.

    « La rivière a emporté les lettres

    Elles ont nagé en suivant ton bateau.

    Tu as fui sans vraiment fuir. »

    En prose, elle évoque le pays où elle vit, le pays dont sa mère a difficilement apprivoisé la langue, où sa grand-mère n’a jamais oublié le grand-père exilé. « Mon grand-père n’est pas mon grand-père. Le vrai je ne le connais pas. N’est jamais revenu. Ne reviendra jamais. Enfermé sur une île.»

    Elle raconte le pays où elle vit, le pays qu’elle a quitté, où elle semble retourner pour les vacances, le mélange des langues : « Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée », sa double culture, ses racines mélangées et pas forcément bien connues, son appartenance à plusieurs nation et peut-être à aucune, seulement à une famille à géométrie complexe. « L’espagnol est langue de mes ancêtres, celle qui nourrit mon sang. Pourtant j’y suis étrangère. »

    IMG_9666.JPG

    C’est une belle histoire personnelle mise en mots avec beaucoup de finesse et de talent, seul l’essentiel est dit est pourtant ce texte court peut inspirer une longue réflexion sur la famille, la nation, l’exil, l’intégration, la multiculture, …., « La frontière est une ligne invisible. D’un côté la France de l’autre l’Espagne. Et ce n’est plus la même langue. »

    C’est aussi, en filigrane, l’évocation de la guerre d’Espagne et de ses conséquences ravageuses, désastreuses pour de nombreuses familles

    « Même les oiseaux se taisaient.

    Les uns, les bouches pleines de terre,

    disparaissaient dans de grandes fosses.

    Les autres ne pouvaient pas rester. »

    Et surtout un très beau texte, très bien construit, qui dégage beaucoup d’émotion sous la plume de cette femme qui aura toujours neuf ans, l’âge auquel elle a appris que son grand-père chéri n’était pas le grand-père que sa grand-mère avait toujours aimé. « J’ai neuf ans je me demande comment on peu vivre avec une branche en moins dans son arbre. »

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

     

    Dejaeger.jpg?height=400&width=265STREETS (Loufoqueries citadines)

    Éric DEJAEGER

    Gros Textes

    Dans ce recueil, Éric Dejaeger nous invite à parcourir les rues d’une ville imaginaire, quatre-vingt-dix-neuf rues qu’il décrit chacune à travers un poème qui donne le sens du nom de chacune d’elle. Il nous convie à traverser sa ville comme on traverse sa vie, en rencontrant mille aléas. Le poète, même s’il a mis un peu d’eau dans son vitriol, conserve un regard perçant sur tout ce qui l’entoure car :

    Dans la Rue

    des Etoiles Filantes

    Il ne faut pas marcher

    le nez en l’air…

    Et si on ne marche pas le nez en l’air, on peut faire de drôles de rencontres, on peut même se rencontrer soi-même.

    On a constamment

    l’impression

    d’avancer

    à la rencontre

    de soi-même…

    Les réflexions du poète sont souvent drôles, parfois surréalistes, souvent très pertinentes, quelquefois sarcastiques mais toujours très justes. Et dans certains poèmes, il laisse même sourdre un certain sarcasme à propos des philosophes et ses poètes qui ne font pas toujours honneur à leur art.

    La rue des Philosophesde-jaeger.jpg

    est l’une des moins

    fréquentées

    mais des plus

    encombrées.

     

    La Rue du Poète Classique

    est perpendiculaire

    en son milieu avec

    la rue du Poète libéré.

    Un petit clin d’œil au surréalisme dont Eric est, comme chacun le sait, l’un des grands prêtres.

    La Rue du Surréalisme

    commence quelque part

    & finit

    On ne sait où.

    Un signe de complicité aux épicuriens

    La Rue de la Soif

    est plus courte

    de la ville

    mais elle paraît

    excessivement longue

    à certains.

    Et un bon coup de pied aux fesses des politiciens qui embrouillent trop souvent la vie des poètes et des philosophes.

    Il est assez dangereux

    de s’aventurer

    dans la Rue des Politiciens :

    il faut éviter

    les coups de langues de bois

    les jets de pot-de-vin

    les rafales de fausses promesses

    & autres armes

    De destruction massive

    De la démocratie.

    Un recueil drôle, inventif, impertinent, même si l’auteur y fait preuve de moins de virulence que dans des textes précédents, tout est plus doux, plus insidieux peut-être ? Une rupture ? Plus certainement un écart temporaire, un détour, une pause rafraîchissante… au final un bon moment de lecture en harmonie avec les douces journées de printemps qui ont accueilli cette publication.

    Le livre sur le site de Gros Textes

     

    s189964094775898902_p829_i1_w1654.jpegBAD WRITER

    Jean Marc FLAHAUT

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Dans ce petit recueil de poésie narrative, construit de vers très libres, extrêmement concentrés, chaque mot ayant son utilité, sa signification, son poids, sa musique, Jean Marc Flahaut exprime un doute très profond. Il doute de lui et de son art, il doute de la poésie, il doute de la capacité des lecteurs à comprendre la poésie, il doute même d’être capable de faire comprendre au lecteur la nécessité de la poésie, son sens profond, son utilité. Il doute de l’art, de son art, de la capacité des autres à comprendre l’art.

    Ce doute le laisse oscillant en une incertitude schizophrénique entre celui qui écrit et celui qui range les papiers, entre le poète et le tâcheron :

    « Il y aarton4731.jpg

     

     

    deux hommes en moi

    l’un écrit

    l’autre pas il lit – il classe – il range il trie »

    Mais ce doute l’entraîne aussi dans une forme de paranoïa sclérosante, l’empêchant de proposer ces textes par crainte de la cohorte de tous les refus.

    « peur du libraire

    qui refuse de vendre mes livres

    peur de l’éditeur qui refuse de prendre mon manuscrit

    peur du lecteur

    qui ne lira jamais aucun de mes poèmes

    peur… »

    Auteur convaincu de son talent, il est aussi persuadé du bienfondé des critiques négatives de ses détracteurs, nourrissant ainsi sa vision schizophrénique de son moi écrivain.

    « …

    il pense

    qu’il est à la fois

    le tueur et la cible

    l’antidote et le poison

    … »

    Il reste alors avec ses doutes et ses frustrations, espérant toujours le livre qui changera tout, le regard des autres et l’estime de soi.

    « ce livre

    que je voudrais écrire

    et tous ceux que j’ai écrits

    pour m’en approcher »

    Mais je suis convaincu que Jean Marc Flahaut est persuadé qu’il a du talent et qu’il affecte de douter de lui et de son art pour faire comprendre qu’on ne le juge pas à l’aune de ses qualités.

    « c’est fou

    ça n’a l’air de rien

    mais ça dit tout »

    Le narrateur réalise un véritable exercice d’autodérision instillant un doute sur son art pour, au contraire, démonter qu’il est bourré de talent et que ses textes méritent toute la considération des lecteurs et des éditeurs. Ils sont déjà nombreux à le lire et à l’apprécier à l’aune de son talent réel et je ne suis certainement pas le premier à être convaincu qu’il n’est surtout pas un « Bad Writer » !

    Le livre sur le site des Carnets du Dessert de Lune

  • LECTURES DU PRINTEMPS 2017: LES AFFRES RELIGIEUSES AU MOYEN-ÂGE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour ma dernière rubrique printanière, publiée avec un peu de retard, je vous propose un roman original qui évoque avec une certaine virulence les mœurs cruelles du Moyen-âge, notamment celles de l’église catholique que l’auteur n’affectionne vraiment pas. L’amour courtois semble bien ne pas être l’apanage de toutes les belles dames et beaux seigneurs.

     

    51Ci8%2BK5Y9L.jpgLA FÊTE DES FOLS

    Camille COLMIN STIMBRE

    Editions du 38

    Au tournant des XIV° et XV° siècles, en plein cœur de la Guerre de Cent Ans, entre Maine, Anjou et Vendée, une jeune viking emportée par un nobliau local cherchant à venger des pauvres hères cruellement massacrés par la bande à laquelle elle appartenait, essaie de s’intégrer à la culture française pour devenir une parfaite châtelaine, une bonne épouse, une bonne mère, une chrétienne suffisamment acceptable pour les autorités religieuses particulièrement intransigeantes sur ce sujet.

    Swanhilda, fille d’un chef viking venu rançonner et étriper les pauvres gens habitant sur les berges de la Loire a été élevée comme un garçon, dans la tradition de son île voisine des côtes norvégiennes. Elle ne connaît que les lois de la nature, la liberté des mœurs et la force qu’on impose aux autres. C’est une fille libre soumise à aucune religion si ce n’est à celle des ancêtres et des dieux qui donnent la victoire au combat. Sa troupe a été surprise, les guerriers ont été cruellement martyrisés et exterminés, elle, elle a été conduite dans un couvent pour devenir l’épouse de Geoffrey de Laval (Geoffrey du palindrome) qui est tombé follement amoureux de cette belle nordique.

    Sur fond de querelles entre factions agissant pour le compte des Capétiens, des Plantagenets, des Bourguignons ou encore des Armagnacs, Camille Colmin-Stimbre échafaude un roman médiéval qui n’a pas grand-chose à voir avec les romans de chevalerie que nous avons déjà pu lire. Dans son texte la violence à force de loi mais ne elle ne sert pas qu’à ça, elle peut aussi devenir divertissement ou même spectacle, la cruauté et le cynisme sont choses courantes, la paillardise et les gauloiseries les plus rudes font partie intégrales des mœurs quotidiennes. Ils sont bien loin l’amour courtois et les chansons des troubadours, l’église, d’après l’auteur, a perverti les populations depuis des lustres déjà et déversé le vice et la violence partout dans le pays.

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    Camille Colmin Stimbre

    Camille Colmin-Stimbre n’aime pas les religions, particulièrement la religion catholique, il bouffe du curé à longueur de pages, les accusant des paillardises les plus orgiaques, des violences les plus cruelles, de tueries massives, de tortures, de viols, de spoliation, d’accaparement et de toutes les perversions possibles. Il reproche aux religieux d’avoir castré les hommes comme les femmes, de les avoir privés du plaisir de la chair, de les avoir condamnés à vivre sous l’emprise de la terreur et de la peur de connaître une vie de souffrance et de douleur dans l’au-delà. Il accuse l’église d’avoir engendré une société de pleutres, de pervers, de fourbes et de félons capables des pires atrocités. Il lui reproche vertement d’avoir remplacé le plaisir et l’amour par la guerre et la violence. « Le spectacle des jeux de l’amour et du sexe serait, en général, plutôt réjouissant, celui de la guerre et de la violence religieuse absolument effrayant. Lequel des deux nous est le plus souvent offert ? »

    Dans le beau pays de France, contrairement aux froides contrées nordiques, la religion a ainsi condamné le plaisir et le sexe et prôné la violence et la guerre et pourtant la belle Swanhilda semble bien être le personnage le plus sain, le plus équilibré et le plus exemplaire de ce roman. Et cette situation n’est pas près de s’inverser, les stigmates de l’enseignement religieux sont trop profondément incrustés dans les corps et les cœurs pour que les esprits libres obtiennent grâce auprès des sicaires de l’église. « La haine du catholique par les esprits libres n’était pas près de disparaître ! »

    Juste une histoire pour raconter la face cachée de notre Histoire médiévale. Juste une histoire pour bien montrer que les tares actuelles de notre société enfoncent leurs racines bien profondément dans la nuit de l’Histoire.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • La muse du géomètre

    Compas n'est pas raison, dit la muse du géomètre à celui-ci qui, après l'avoir déshabillée, prend maintenant toute les mesures de sa beauté.

     

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  • L'audiodescription

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    Mes yeux ont roulé dans la soute à bagage. Je n'ai rien vu du voyage.

    Ce n'est pas grave, j'écouterai les photos de vacances en audiodescription.

  • Les espèces disparues

    Quand l’hippopotame rencontre le rhinocéros, ils évoquent les dernières espèces disparues. Ils se rappellent toute une série de souvenirs les concernant.

    En tout cas, notre mémoire n’est pas près de s'éteindre !

    Et tous les deux de rire de bon coeur.

     

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  • CHEMIN DE FER de MICHEL JOIRET

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

     

    chemin-fer-1c.jpg   C’est à une traversée du temps et à un hommage au rail que se livre le romancier et poète Joiret, autour de la figure de ce fou de circuits électriques de chemin de fer, Valentin, retraité bruxellois. On le suit de la guerre (1943) à son grand âge (il a septante-sept ans au terme du roman). C’est l’occasion pour notre écrivain d’évoquer les grandes périodes de la Belgique et les micro-événements que tissent la vie de ce Balentin (selon l’ami Karim) et celle de tant de Belges, ballottés de la guerre sombre à l’Expo de 58, sans oublier la ferveur que notre antihéros porte à son quartier autour de la Gare du Midi, à sa rue Grisar.

       En 28 chapitres, on passe de l’appartement minuscule de cet ancien fonctionnaire, que meublent les trilles de l’oiseau Aristote, offert par Karim le boutiquier, à la rue, à ses grèves qui agitent le petit peuple du Midi. En aura-t-il rêvé des trains, des voyages ! Et les voyages sont parfois, comme le dit Pessoa, immobiles. Mais le rêve ou la maladie soudain peuvent les rendre vibrants, tel ce wagon-lit de rêve qui illumine la vie nocturne d’un arpenteur, accoudé si souvent à la fenêtre, qu’enchante le monde des rails.joiret-2.jpg

       « Le Carré d’or » nous avait ébloui par sa grande connaissance de Bruxelles. Ce dernier roman, toujours aussi bien écrit, toujours aussi bien charpenté avec son présent sensible, ses retours en passé intime, distille une sourde mélancolie, celle qui relève avec justesse nos plus ardents désirs, la confrontation parfois étonnante avec le réel. Et parfois aussi du rêve éveillé naissent les plus beaux voyages.

       Sélectionné pour le Prix Mons 2017, l’ouvrage de Joiret est le type même de roman susceptible d’attirer, par sa finesse, par son indéfectible mémoire du temps, un vaste et nouveau public, exigeant, qui se reconnaîtra dans cette fiction si proche de nous, tissu d’enfance qui se prolonge et investit le présent du lecteur. Puisque chacun a ses marottes, chacun ses paradis réservés, jusque dans les coins les plus infimes de son monde.

    Le livre sur le site des Editions M.E.O.

     

  • À PROPOS DE LA TRAGÉDIE DE MARCINELLE UN LIVRET BILINGUE DE L'ARBRE A PAROLES

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    par Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

    19990477_1463901317005134_118151327126700364_n.jpg?oh=724b8310d3d8fe9a382d12d9dd757630&oe=5A02AC47Dommage... Je m'attendais à une évocation poétique qui puisse offrir aux 262 victimes et à leurs familles un blason du souvenir, de quoi soulager (le peut-on?) par les mots tant de souffrance.

    Au lieu de ça, au lieu du projet auquel on ne pouvait qu'adhérer (rendre hommage), un texte qui joue du pêle-mêle équivoque.

    On se souvient du beau film (en rien polémique) de PAUL MEYER : "Déjà s'envole la fleur maigre" (BE, 1960), qui réussissait à donner de l'immigration italienne un portrait saisissant sur les souffrances de l'exil et les beautés tout de même, tissées d'enfants dégringoleurs de terrils.

    J'aurais voulu, par ce texte d'Eric Brogniet, retrouver cette qualité. On est loin des promesses.

    Ce n'est ni un livre de poèmes (quoique l'auteur soit poète et célébré) ni un essai ni un compte-rendu objectif de faits tragiques (auquel cas l'ouvrage serait bien imprécis, bien partial). C'est un texte polémique qui amalgame des faits qui n'ont rien à voir entre eux ( le naufrage du paquebot Andrea Doria - les bombes sur Hiroshima - la mission de Van Gogh en Borinage - les camps de la mort - la tragédie du 8/8/56).

    A l'occasion du 50e anniversaire des événements terribles de Marcinelle, le Musée de la photographie de Charleroi avait édité un fort volume de textes et de clichés noir et blanc. Le texte de Christian Druitte, les photos saisissantes de Detraux et Paquay donnaient de la tragédie une vision large, documentée.

    Pour le 61e anniversaire, L'Arbre à paroles publie, avec une belle couverture de Pelletti , "Tutti Cadaveri", un texte de Brogniet, une traduction du même texte en italien par Rio Di Maria et Cristiana Panella.

    Le texte français - 17 pages - propose en page 15 :

    & les châssis à molettes aussi appelés chevalements ou plus poétiquement belles fleurs se dressaient noirs sur le ciel bleu azur de ce pur matin d'été qui rendait le paysage du Pays Noir plus proche de la belle et pauvre Italie là-bas au bout des interminables voies ferrées qui irriguaient l'Europe

    & qui avaient servi une dizaine d'années auparavant à transporter d'autres êtres humains qui seraient transformés eux aussi en brouillard & en matières premières, suie, engrais et savon pour le bénéfice de IG Farben, Messerschmitt, ...

    en page 21 : amalgame également d'événements tragiques qui n'ont rien à voir entre eux : corps "remontés sur des civières" comparés aux "papillons noirs de la fumée atomique ..."

    Etranges et douteux rapprochements entre des faits voulus par une industrialisation de la mort humaine commandée par le régime nazi et une tragédie NON VOULUE (quoiqu'il y ait eu de graves manquements dans l'intendance des fosses), entre Marcinelle et Hiroshima (victime des derniers ressauts d'une guerre mondiale atroce)... Quoi de comparable? Que veut-on prouver? Est-ce bien raisonnable de mettre en parallèle de tels faits dont le niveau de responsabilité est immensément divers!

    Pourtant, il y avait, sous la plume de l'auteur, tous ces affleurements d'émotions dans la relation des faits familiaux (ces deux frères morts en se tenant la main - les souffrances de l'exil, des proches attachés aux grilles funèbres - l'habitat précaire des baraquements, la froideur d'une certaine administration loin des peines subies ...), mais l'exagération polémique ôte à ces belles scènes leur force de conviction. Vraiment dommage : le respect humanitaire impose la neutralité ou la poésie revivifiante. La polémique ne sied guère à la tragédie qui broie les corps.

    Fils d'un résistant de l'ombre, amoureux fou de l'Italie, passionné d'histoire contemporaine (si complexe), scandalisé par les sévices qu'on inflige volontairement à l'humain (de la Chine des derniers jours à la barbarie nazie et aux GOULAG soviétiques), je dois l'avouer, j'ai été choqué par les amalgames que se permet l'auteur pour étayer sa thèse.

    Quelques erreurs orthographiques (pose pour pause, par ex.)

     

    Eric Brogniet, TUTTI CADAVERI, L'Arbre à paroles, 2017, 48p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles