LES BELLES PHRASES

  • SPIROU ET FANTASIO (2/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    DEUXIÈME ÉPISODE : ALBUMS 7 à 12

     

    ALBUM 7 : Le dictateur et le champignon (1956)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudOn ne peut pas dire que le scénario soit haletant, pourtant on ne s'ennuie pas une seconde, car Franquin joue de trouvailles incessantes. Le métomol est de celles-là, invention du comte de Champignac qui ramollit tous les métaux, en particulier les armes de poing, substituts incontestables de, eh bien, vous m'avez compris. Tout ceci nous reconduit en Palombie, patrie du marsupilami à la queue préhensile, en compagnie de l'indécollable Seccotine et face à l'indécrottable Zantafio. La case finale résume à elle seule le talent inouï et purement graphique de l'auteur, capable de résumer une histoire en une image.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilUn ami d’Arnaud, lors d’un échange Facebook, comparait les intrusions de Spirou et Tintin dans un pays dominé par une dictature, soulignant que le héros d’Hergé quitte le pays (Bordurie) et le récit sans avoir modifié la situation politique en cours tandis que celui de Franquin a fait tomber le régime palombien. Simple hasard narratif ou distorsion des visions du monde ? Un plus grand cynisme/réalisme d’Hergé ? Un engagement plus spontané et plus clair de Franquin ?

     

    ALBUM 8

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudAvec La Mauvaise tête, réalisé en 1954 et publié en 1956, Franquin se lance résolument en solo. Sur un thème déjà exploité en littérature (Poe, Gogol) et bientôt au cinéma (Hitchcock, Lynch) : le double, thème dont Stevenson avait livré la clef dans un récit cauchemardesque, Dr Jekyll et Mr Hyde. Traité ici sur le mode du "roman policier", comme le dit Fantasio, dont un sosie s'est emparé d'un précieux masque égyptien. La "mauvaise tête" en question est également un masque. Une course-poursuite s'engage, qui nous conduit dans le Midi. Là, Fantasio participe à un Tour de France qui ne dit pas son nom ("le tour est joué", lâche Spirou), ce qui donne lieu à l'une des séquences les plus mouvementées de l'histoire de la bande dessinée, lorsque Fantasio remporte

    l'étape du jour... en marche arrière. Le monde carnavalesque des masques et du double est bien "le monde à l'envers". De Zantafio, qui se dissimulait derrière le masque de son cousin, Franquin dira un jour qu' "il symbolisait le côté moche de Fantasio". Spirou prend le relais, accroché derrière la voiture du bandit puis escaladant des rochers au péril de sa vie. Si Franquin n'est pas un grand maître du scénario, il possède, bien plus qu'Hergé, l'art du mouvement. Cet album est sans doute, avec QRN, l'un des sommets de la série.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilAprès la grande aventure qui remplit quasi tout l’album, une mini-histoire en deux planches, Touche pas aux rouges-gorges, en dit long sur l’homme Franquin et annonce Gaston (l’image finale ! une bonhomie/paresse humaniste !) ou… Le Nid des marsupilamis. Le marsupilami y défend LA (ou UNE, des oiseaux, un nid, des oisillons) nature contre la prédation (un chat ignoble), préfigurant l’écologie, comme de nombreux détails des aventures de Spirou. Où se posait la question de l’enfermement d’un animal dans un zoo, etc. Franquin montre décidément une empathie profonde pour les laisser-pour compte de l’existence, les autres peuples, les animaux… Et on relira l’ensemble des tomes en s’attardant sur les méprises de ses héros, les excuses qu’ils présentent à des personnages secondaires, la paix des braves conclue avec des adversaires.

     

    ALBUM 9

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudNous voici revenus, dès l'ouverture du Repaire de la murène (1957), dans l'univers de Champignac, son comte dopé aux alcaloïdes et son marsupilami à la queue de huit mètres de long. Cette fois, le mouvement affecte, enfin, le scénario, où les ellipses ne manquent pas. Au plan graphique, Franquin multiplie ces petits personnages et détails marginaux qui composent comme un récit dans le récit et constitueront bientôt sa marque de fabrique. C'est l'époque où le film de Cousteau Le Monde du silence (1956) fascine les foules, et cette histoire, explorant les grands fonds avec virtuosité, montre que la BD n'a rien à envier au cinéma. Une réussite.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil : Il faut d’ailleurs revenir sur tous les sous-gags, si je puis dire, les multiples interventions, actes ou paroles, de l’écureuil Spip au gré des aventures, dans des coins de cases. Génial ! Avec Franquin, loin, très loin de la ligne claire, il

    faut prendre le temps de s’arrêter et de jouir des détails graphiques ou humoristiques.

     

    ALBUM 10

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudUn scénario enlevé par Rosy (le créateur de M. Choc), des décors modernistes soignés par Will (le dessinateur de Tif & Tondu), un trait toujours plus nerveux et quelques bolides rutilants : Les Pirates du silence (1958), c'est un album à la fois irréprochable et mineur.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMineur ? J’adore l’attaque/cambriolage de la ville futuriste endormie. Ça me rappelle des aventures plus réalistes de Bob Morane et Bernard Prince. Il y a un excellent dosage entre des gags imparables et le souffle d’un beau thriller (soft). Un deuxième récit, plus court, La Quick super, a un délicieux parfum d’énigme policière, avec le vol inexplicable des voitures Quick et le retour réussi d’un vilain. La première case (avenue Vanderkindere, à Uccle, selon un lecteur de la rubrique Facebook Tu es un vrai Ucclois si…) est magnifique. Il y a un côté Breughel chez Franquin, un goût pour des tableaux animés jusqu’au moindre bout d’espace (observer le panneau publicitaire mural ! hilarant !).

     

    ALBUM 11 : Le Gorille a bonne mine (1959)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaudBien entendu, cette histoire d'une "expédition photographique" en Afrique - contrairement à Tintin, Fantasio est un véritable reporter -, tout ça n'est que prétexte à une défonce menée tambour battant par le marsupilami. Ledit Fantasio se déguise en gorille, et nous sommes bluffés, tout l'album tournant autour de ce que le philosophe Deleuze appelait le « devenir animal ». En complément, un petit bijou passablement déjanté, habité par l'esprit de Gaston (qui fait d'ailleurs deux brèves apparitions), Vacances sans histoires, où Franquin laisse libre cours à son amour de l'époque pour les belles bagnoles. Un an après l'Exposition universelle de Bruxelles, voilà qui restait un thème franchement excitant (Michel Vaillant apparaît dans les pages de l'hebdomadaire Tintin dès 1957). C'est une époque, également, où deux types cohabitent sans crainte du qu'en dira-t-on. Michel et Steve, Spirou et Fantasio, Tintin et Haddock, Blake et Mortimer, Alix et Enak ou Pif et Hercule : ces précurseurs du mariage pour tous ont hanté - ou bercé, c'est selon – notre belle jeunesse.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilMagnifique récit ! Des mannes de cases hantent mon imaginaire. La voiture passant sur un pont… constitué de dos d’hippopotames, le combat du marsu avec le mâle dominant des gorilles, le porteur africain qui tombe d’un pont en conservant la mainmise (et la jambe !) sur l’ensemble de sa charge imperturbablement, etc. Bizarrement, les Noirs, ici, parlent moins bien que précédemment, mais ce n’est qu’un détail car le respect est toujours là : Spirou serre la main d’un gamin déluré ou on admire le porteur au flegme british sidérant. Que dire de la désopilante seconde histoire, courte ? Gaston mais Seccotine et l’éternel féminin, le formidable cheik arabe Ibn-Mah-Zoud, alias « le plus mauvais conducteur du monde » et l’incroyable teuf-teuf à gadgets (très Gaston !) de Fantasio. Un bijou d’une drôlerie qui fleure bon une époque plus insouciante.

     

    ALBUM 12 : Le Nid des marsupilamis (1960)

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud : En un temps où la télévision et le tourisme de masse étaient encore balbutiants, les conférenciers baroudeurs d'Exploration du monde emmenaient, le temps d'une projection commentée, le public des villes de France et de Belgique francophone aux quatre coins de la planète. Ici, l'exploratrice s'appelle Seccotine. Elle a damé le pion à Spirou et Fantasio et va, lors de sa conférence, se faire voler la vedette par une famille de marsupilamis, qui accaparent d'ailleurs la couverture de l'album. Trois ans avant Les Bijoux de la Castafiore (1963), Franquin a réussi le tour de force d'une non-aventure en huis clos où l'on ne s'ennuie pas une seconde.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhilSeccotine ! Et les propos machos de Fantasio tournés en ridicule ! Mais insistons sur l’humanité et la poésie extraordinaires qui se dégagent de cette non-aventure inspirée, je crois, par la paternité de Franquin. Entre les gags (les malheurs du jaguar et des piranhas, mise en abyme de la prédation !) se faufilent des détails émouvants, comme le fait qu’un des trois bébés marsu soit… noir. Magnifique ! Un album qui peut faire aimer la BD à quelqu’un qui y est réfractaire !

    NB : Jidéhem à l’appui pour le deuxième récit, La Foire aux gangsters, une aventure sympathique où les lectrices craqueront devant le colosse Bertrand, membre d’un gang, qui pouponne le bébé ravi avec une délicatesse… de fée du logis.

     

     

    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGPS Réaction d’Arnaud à l’épisode 1 :

    J'avais fait l'impasse sur deux parmi les tout premiers albums de la série dessinée par Franquin. Mais voilà, Philippe Remy-Wilkin (et Alain van Hille), par leurs réflexions, m'ont donné l'envie d'aller y (re)voir de plus près. Quatre aventures de Spirou... et Fantasio (1950), que j'ai pu dénicher dans une superbe réédition en fac-similé (Dupuis, 2011), constitue une très bonne surprise. L'album a un charme fou : colorié à l'aquarelle, Franquin y dessine avec un dynamisme jubilatoire, visiblement inspiré de son passage par le dessin animé (aux modestes studios belges de la CBA, en 1944). L'ensemble fait irrésistiblement songer, par ses effets visuels, à La Mine d'or de Dick Digger (1949), le premier album de Lucky Luke, petit chef-d’œuvre de Morris. Détails annonciateurs de la suite : quelques affiches facétieuses dans le décor (ah, ce film Tarzan au Pôle Nord) et un singe farceur digne de Bravo les Brothers.

     

    À SUIVRE !

  • L'ESPRIT FRAPPEUR : QUÊTE D'UNE MYTHOLOGIE THÉÂTRALE

     17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

     

     

     

     

     

    L-esprit-frappeur.jpgAvec L’Esprit Frappeur, le metteur en scène et directeur de théâtre belge Albert-André Lheureux signe un ouvrage captivant et décalé qui retrace une double histoire : celle de sa vie et du théâtre belge au cours des années 60 et 70, lorsque « le théâtre menait la révolution ! »

    Histoire n’est pas le mot, il s’agit en vérité d’une aventure, d’un enchaînement d’événements (rencontres avec Jacques Brel, Eugène Ionesco, Marlene Dietrich) et d’actions inédits digne d’une œuvre de fiction ! Avant d’amener la vie dans le théâtre en tant que metteur en scène, Lheureux amenait déjà le théâtre dans la vie durant son enfance par le biais de canulars et de jeux de rôle en tout genre. Très tôt, sa passion pour le spectacle et la scène le rendit épris de cirque, de marionnettes et de cinéma.

    Plus tard, le théâtre, art de l’incarnation par excellence, allait trouver en la personne d’Albert-André Lheureux… incarnation. Un fer de lance. Un corps pour porter et renouveler le souffle d’un art des planches alors en pleine mutation :

    « Dès la fin des années cinquante, les formes théâtrales se transformaient. Elles cherchaient à sortir du format classique texte d’auteur/comédiens/public, dans lequel chacun tenait un rôle immuable. Sous l’influence du Living Theatre et de la Beat Generation, notamment, le public était invité sur scène, les comédiens se mêlaient aux spectateurs. Surtout, à côté du texte, de nouvelles formes visuelles et sonores transformaient la classique pièce de théâtre en performance. »

    Résultat, il fonde avec une jeune équipe de passionnés un nouveau théâtre en 1963, L’Esprit Frappeur, animé d’une mission aussi explicite qu’ambitieuse : frapper les esprits. Frapper le corps en frappant l’esprit (promotion de textes énergiques et suscitant l’émotion) et frapper l’esprit en frappant le corps (renversement des codes théâtraux en matière de son, de lumière, d’espace et d’image). En d’autres mots, il s’agit de spiritualiser par le corps. L’Esprit Frappeur se veut donc un coup de théâtre, non pas au sens d’événement imprévu survenant dans la réalité fictive d’une pièce de théâtre, mais bien au sens d’événement imprévu et surprenant dans la vie réelle des spectateurs.  

    Parmi les anecdotes foisonnant dans le livre, celle de l’origine du nom L’Esprit Frappeur s’avère particulièrement marquante. À l’Athénée de Schaerbeek, un camarade de classe d’Albert-André Lheureux ourdit un stratagème ingénieux et épatant en trouant le plancher du local de classe pour y insérer une vis rattachée à une corde, le tout associé à un système de poulie et à un boulon frappeur logé en dessous du bureau du professeur. Le principe ? Un jeu de questions-réponses avec l’Esprit Frappeur. Les élèves le questionnaient par exemple au sujet du bien-fondé des interrogations : « Esprit Frappeur, veux-tu une interrogation ? ». Deux coups signifiaient oui, trois non. Le théâtre éponyme allait donc naître sous le signe de la subversion, du canular, de l’artifice, de la magie et de l’humour !Albert-Andre%CC%81%20Lheureux%20-%20photo.jpg

    Frappeur, mais pas assommeur ! Le nouveau langage théâtral préconisé ne fait pas la part belle à l’intellectualisme cérébral et aux plaidoyers politiques moralisateurs. Non. Le théâtre ne doit pas refléter la vie ou la réalité, mais les réinventer, les recréer. L’essentiel réside dans l’expérience conférée au spectateur, à l’altération de sa conscience, de sa perception, de sa vision et de son rapport au monde. Quel que soit le chemin emprunté, comique, surréaliste, absurde, tragique ou satyrique, un effet commun doit primer au sein des pièces proposées : une magie, un dépassement. Le sentiment d’avoir quitté un univers pour en pénétrer un autre. De quitter la réalité pour mieux la retrouver. « Le théâtre est un temple dans lequel on entre en laissant derrière soi le monde profane. » Autrement dit, un théâtre de l’émotion, du sensuel et du sensoriel qui affirme le corps, sans pour autant nier l’esprit, comme l’illustre le caractère engagé et la volonté d’agiter les consciences dans certaines pièces abordant des thématiques sulfureuses pour l’époque comme le féminisme et la bisexualité. Une philosophie qui tient en ces mots :

     « Pour l’Esprit Frappeur, ne prévalait qu’une seule règle de sélection : la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La musique de la pièce, celle des mots, avait son importance bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde autrement. Chaque soir, un rituel devait avoir lieu et emporter le spectateur dans un autre univers que le sien. L’Esprit Frappeur appartenait à la veine du théâtre poétique, où l’écrivain avait ses mythes, ses manies, sa vision personnelle de la vie. »

    Surtout, le théâtre ne doit pas n’être que théâtre, mais doit au contraire s’inspirer des autres arts et les intégrer en lui pour élaborer un langage et une réalité pluridisciplinaire et transgenre, aux confins de la danse, de la peinture, du cinéma, de la musique et de la poésie. Un théâtre avant-gardiste et expérimental qui fonde les différentes langues artistiques en un langage unique et universel.

    L’Esprit Frappeur fut plus qu’un théâtre et qu’une compagnie, il incarna un véritable mouvement artistique, lui-même cause et conséquence d’un mouvement plus large en Belgique francophone à l’aube des années 50 : le Jeune Théâtre, une vague de jeunes auteurs, acteurs, techniciens et metteurs en scène attachés à renouveler la place du théâtre dans la société, les rapports entre spectateur et pièce de théâtre et entre réalité et fiction, à repenser la liberté du corps humain et le joug des normes bien-pensantes.

     

    Albert-André Lheureux, L’Esprit Frappeur : récit d’une aventure théâtrale, Genèse Édition, 192p., 19,50€.

    Le livre sur le site de Genèse Edition

    Pour en savoir plus sur l'éditeur: À la découverte de Genèse édition #1 par Philippe Remy-Wilkin sur Karoo.me

     

  • RATUREDEUXTROIS de PIERRE BRUNO (Le Bleu du Ciel)

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     image.html?app=NE&idImage=264315&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4Bousculade

     

    Lecture ardue que celle de "Raturedeuxtrois" de Pierre Bruno. Pour ce faire, il faut une grande disponibilité, une fameuse capacité d'écoute, une géante ouverture d'esprit et un lâcher prise certain.

    On se laisse prendre par cet univers particulier, tous les textes ou poèmes présentés semblent extrêmement travaillés. Pierre Bruno joue avec les mots, le graphisme, les sens, la perception du lecteur, l'emmène sur des chemins boueux, des montagnes vertigineuses, accompagné d'autres auteurs, Baudelaire, Char, Desnos, Michaux, Pessoa, pour ne citer qu'eux.

    DIAMAT

    Le corset de Mallarmé est sévère
    Le corps cède. Mallarmé hait ses vers. 


    Ensuite il s'en prend à la Fable de La Fontaine, "Le corbeau et le 6a00d8345238fe69e201b7c91ff060970b-600wiRenard", revisitée avec délices de multiples façons, toujours avec le souci de bousculer votre lecture, occasionnant parfois une mine boudeuse, ou un sourire, ou une énième relecture, tant le jeu est enivrant. Un chassé-croisé de fables s'installe, le corbeau, le renard, et La Fontaine toujours en filigrane, la lecture se poursuit avec la même avidité.

    La dernière partie du livre évoque Goethe, c'est celle qui m'a moins plu. Moins de fantaisie dans cette fin d'ouvrage, une recherche sur le poème "Harzreise im winter" de l'auteur, bien que des jeux de graphisme et de mots terminent cette étude.

    Un livre surprenant donc, qui captive et intrigue, sans nul doute, et demande beaucoup d'implication de la part du lecteur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • SPIROU ET FANTASIO (1/3) par ARNAUD DE LA CROIX et PHILIPPE REMY-WILKIN

    PREMIER ÉPISODE : ALBUMS 1 à 6

     

    ALBUMS 1 et 2 : Quatre aventures de Spirou et Fantasio et Il y a un sorcier à Champignac

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je me suis mis en tête de relire les Spirou & Fantasio époque Franquin. Le premier qui me semble une véritable réussite, rompant avec l'héritage du grand Jijé pour jeter les bases d'une mythologie personnelle est à mon avis Il y a un sorcier à Champignac. Où l'on découvre l'inénarrable comte, ses champignons miraculeux, son manoir déglingué (une version dézinguée du Moulinsart d'Hergé ?) et son humour à froid. Le sérieux tatillon, procédurier et amphigourique du maire constitue la caricature absolue du "responsable politique", ce personnage ridicule que nous connaissons tous. Par-dessus tout, un soupçon de magie plane sur cet album, à la fois délicieusement daté (1950) et complètement intemporel.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Où est passée la première salve, le premier tome officiel de la série, qui produisit plus tard des albums de la préhistoire de ladite série (dus au crayon de Rob-Vel, Jijé ou Franquin lui-même), Quatre Aventures de Spirou et Fantasio (1950) ?

    Dans ce recueil de 4 courts récits, Spirou et les plans du robot est anecdotique et s’apparente aux vestiges archéologiques délaissés par Arnaud. Mais le combat de boxe avec Poildur, Spirou sur le ring, est une pièce d’anthologie. Quelle vie dans les entraînements, le match, les facéties diverses ! Et quelle humanité, qui laisse filtrer une ouverture sur les difficultés (sociales, psychologiques) de l’existence ! On notera l’apparition hilarante du grand Morris (le créateur de Lucky Lucke) sous les traits du… petit Maurice qui écrase les doigts du sale gamin tricheur. Et le rat sur l’épaule de Poildur !

    Spirou fait du cheval est superbe également. Satire du snobisme du milieu équestre. Trait d’une finesse ! Quant à Spirou chez les pygmées, retour au contingent. Sauf qu’on appréciera la différence de traitement des Africains entre Franquin et Hergé. Ici, pas de langage petit nègre, comme on disait. Les Africains parlent comme Spirou et Fantasio, certains émettent des réflexions humoristiques, philosophiques : « Tu ne trouves pas que ce qui est défendu a souvent un certain charme ? ». Ajoutons que le méchant est un Blanc… mais ça, on oublie trop que c’est le cas chez Hergé aussi, pour des raisons différentes. Franquin est spontané et naturellement un chic type qui plonge dans l’empathie vis-à-vis de ses personnages. Hergé a un fond de gravité et d’analyse politique, il condamne donc les méfaits du capitalisme comme il condamnait ceux du communisme.

    Dans Il y a un sorcier à Champignac, le deuxième tome de la série et la première histoire courant sur un album complet, me frappe une nouvelle grande différence avec Hergé, l’autre géant de la BD belge. Franquin dévoile le nom du scénariste : Jean Darc (pseudo du frère de Jijé). Il le fera régulièrement, affichant ses collaborateurs au dessin, à l’écriture, à la conception, ce qu’Hergé refusera obstinément. Si Arnaud évoque la comparaison des châteaux de Moulinsart et Champignac, l’installation des Bohémiens à proximité du château ou leur rôle de bouc-émissaire, l’aide que leur apportent les héros rappellent étonnamment divers ingrédients humanistes des Bijoux de la Castafiore.

     

    ALBUMS 3 et 4 : Les Chapeaux noirs et Spirou et les Héritiers

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je fais l'impasse sur Les Chapeaux noirs (1952), exercice sympathique mais peu conséquent, vraisemblablement inspiré par le périple de la "bande des trois" (Jijé, Morris, Franquin) en Amérique (1948). Les Héritiers (1952), c'est autre chose. Brodant sur un canevas convenu - le testament de l'oncle qui lègue son héritage au vainqueur d'une série d'épreuves -, cet album permet à Franquin de faire la preuve de son inventivité : on y découvre successivement le double maléfique de Fantasio, son cousin Zantafio, un ingénieux véhicule, le fantacoptère, et surtout, au cœur de la forêt vierge de Palombie, une prodigieuse créature. Le Marsupilami n'a rien à envier au bestiaire disneyen. Franquin s'impose d'ores et déjà comme un "héritier" avec lequel il va falloir compter.

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    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Les Chapeaux noirs sont en effet un nouvel assemblage hétéroclite de 4 courts récits, avec une singularité : Franquin et Jijé signent en duo !

    La nouvelle-titre n’a guère d’envergure mais rappelle l’univers de Lucky Lucke. On ne s’attardera guère à Comme une mouche au plafond (une histoire d’hypnotiseur) mais Mystère à la frontière est une aventure désopilante (l’inspecteur est très drôle) et quelques vignettes de Spirou et les hommes-grenouilles me paraissent garder un charme fou (les calanques de Cassis, la scène mystérieuse dans la grotte).

    Quant aux Héritiers… Oui, premier chef-d’œuvre de Franquin ! Le notaire est fabuleux, les gags, le souffle de la grande aventure…

    À noter une mise en page différente selon que l’on a affaire à un recueil de nouvelles ou à une grande aventure : les albums 2 et 4 sont organisés en deux colonnes de 4 images, soit 8 par planche. Moins de cases pour un traitement plus soigné, artistique ?

     

    ALBUM 5

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Je ne m'en étais pas aperçu jusqu'ici : Les Voleurs du Marsupilami (1954) constituent l'exacte continuation de l'album précédent, sans raccroc. Les deux héros, navrés d'avoir confié le prodigieux animal à un zoo, pistent le malheureux jeune homme qui l'a enlevé pour se faire quelques sous. Course-poursuite qui les conduit finalement à s'engager dans un cirque, non sans croiser à nouveau Champignac. Brève rencontre providentielle qui témoigne que l'auteur a de la suite dans les idées. Trouvailles graphiques et scénario pour le moins léger : une transition, pleine de charme.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Grande aventure et… 8 cases ! Si le canevas est léger, il y a de longues séquences fort marquantes, atmosphériques : la nuit au zoo, la bagarre à la douane, le match de foot, l’inquiétant cirque Zabaglione. Parallèlement à Hergé (encore !), Franquin dote progressivement son héros d’une famille : le marsupilami, le comte de Champignac…

    Détails à noter. L’obsession de Franquin pour la lettre Z : avant Zorglub, on avait déjà eu Zantafio et voici Zabaglione. Franquin signale travailler « d’après une idée de Jo Almo ».

     

    ALBUM 6

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    220px-Arnaud_de_la_Croix.JPGArnaud :

    Par on ne sait quel miracle, pour on ne sait quelle raison, cette fois la sauce a pris : dès les premières pages de La Corne de rhinocéros (1955), la conduite est irréprochable. Le récit s'ouvre par la mise en scène d'un fantasme : que se passe-t-il la nuit dans un supermarché désert ? (Romero réalisera sur base du même fantasme le meilleur film de zombies à ce jour : Dawn of the Dead, en 1978). Là, Spirou et Fantasio rencontrent une créature bien plus surprenante encore que le marsupilami : "Enchantée. On m'appelle Seccotine... Nous sommes confrères depuis peu : je viens d'être engagée au Moustique."

    Rencontre inconcevable chez Hergé, que Franquin bat dès lors d'une longueur d'avance - au moins sur ce coup-là. Au Proche-Orient puis en Afrique, le trio part en quête des plans d'un mystérieux prototype : la Turbotraction est née, véhicule mythique dont les secrets se dissimulent au creux d'une corne de rhinocéros (aphrodisiaque réputé). 230 km/h chrono.

     

    3fc32e39-f0c4-473d-8af3-f77a93d77101_original.jpgPhil :

    Seccotine ! Les femmes traversent allègrement les pages de Spirou, ce qui est très signifiant pour l’époque, et on se remémorera la jolie épouse de Valentin Mollet, le voleur du marsupilami. Ou, a contrario, la tante et la cousine (horribles mégères !) des Héritiers.

    La mise en page se modifie. Plus de variation, avec des 7/9/10 cases. La systématisation est abandonnée progressivement.

     

    À SUIVRE

  • COMMENT UN GROUPE DE MUSICOS SANS ABRI DEVINT PLUS POPULAIRE QU'UNE MASSE DE MIGRANTS PEU MÉLOMANES

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        Un jour, d’une main, je ramassai une partition et, de l’autre, une branche de noisetier.  Comme j’avais appris à solfier et à lire sur les hanches, sur l’heure, je m’improvisai chef d’orchestre, animateur d’un band, secondé par quelques musiciens des rues, sans abri comme moi, jouant qui de l’harmonica, qui du pipeau ou de la guimbarde. Nous donnâmes bien vite des aubades sur les lieux d’arrivée des migrants puis, forts de notre succès, et à la demande de leurs condisciples, nous nous produisîmes directement sur les plages où ils débarquaient en nombre au milieu des estivaliers ravis du spectacle impromptu.

        Nous ne ménagions pas nos efforts. Avec les bois de leurs barques abandonnées, nous construisions de meilleurs instruments, dont l’humidité donnaient à nos sons un mouillé fort apprécié, peaufinant notre art jusqu’à une espèce de perfection. Mais, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le flux de migrants qui nous obligeait à jouer nuit et jour se tarît et il nous revint amèrement qu’ils ne goûtaient pas autant que nous l’eussions espéré notre musique et ma conduite, et qu’ils avaient même, les ingrats, communiqué à leurs suivants cette hantise de nos airs et les coordonnées des lieux où, pour rehausser de nos ritournelles leur arrivée, nous donnions concert.

        Ils eurent si peur d’entendre nos travaux qu’ils ne débarquèrent plus sur les plages où les leurs avaient accosté et établirent une sorte de censure à notre endroit. Ils envisagèrent alors de se faire héliporter, au prix d’un supplément du billet à leur passeur, directement dans les terres pour être sûrs de ne pas nous croiser.  Découragés, fort marris par leur attitude, nous renonçâmes à leur faire semblable accueil, puis, il faut l’avouer, nous n’aurions su que faire, musicalement parlant de la matière bien entamée de rouille de leurs aérostats tourbillonnants et autres coucous à hélices.

        Mais, à toute chose malheur étant bon, les locataires du littoral nous surent gré d’avoir refoulés les importuns et nous engagèrent en contrepartie de force monnaie trébuchante et mets capiteux, forcément vegans, à nous produire dans leur festivals côtiers fort courus par la populace locale et éphémère, avide de bruits en tout genre venant dissiper l’insupportable tintamarre de la mer avant de reprendre, au terme d’un bien mérité congé riche en ultraviolets, des transports en commun de toutes compositions pour regagner leurs pénates urbaines, fécondes en microparticules.

        Il nous revint aussi aux oreilles que les créateurs d’événement (sortis d’une grande école de com de la côte) avaient distribué force protections auditives aux spectateurs venus moins par sympathie que par curiosité pour voir comment des bougres se colletant à la chose musicale avaient bien malgré eux refoulé des cohortes d’envahisseurs venus d’un ailleurs non identifié dans leur guide de voyage.

        Pour le dire autrement, ils versaient leurs aumônes animés par une espèce de reconnaissance, manière pour eux de contribuer à une action de soutien à l’égard de ceux qui les avaient prémunis contre une arrivée massive de gens de couleur qui n’avaient, pour sûr, pas notre art de fabriquer instruments indigènes et boîtes à musique rudimentaires ni notre sens musical si développé, digne d’une civilisation ancienne et raffinée.

     

  • POETWEETS, APHORISMES & AUTRES ROSSIGNOLADES

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    Je suis un fou du rangement.

    Quand j'ai trié tous mes rêves

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    je m'attaque à mon passé

    souvenir après souvenir.

     

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    Rejeté par la brume & le brouillard

    j'ai donné ma lande

    au chat de bruyère

    avant de disparaître

    dans le sillage d'une grue.

     

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    J'ai jeté à la mer

    le vieil homme

    avant de lui lancer

    un souvenir d'enfance

    en guise de bouée.

     

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    La métaphore de la porte sitôt close, l'image sort de son cadre.  

     

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    Je te veux

    autant que tu me détestes

    mais l'espace

    qui me sépare de toi

    a raison de ma paresse.

      

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    Les yeux fermés, pro-visionner.

     

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    Prends mes pieds sur ta pomme !

    Prends mes doigts sur ta poire !

    Prends mes lèvres sur ta figue !

    &

    emporte-les dans les arbres fruitiers !

     

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    L'étoile du verger est un astre fruitier. 

     

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    J'ai couvert de feuilles

    ton corps nu.

    J'ai écrit mon désir.

    J'ai écrit mon regret.

    Puis j'ai soufflé très fort

    pour me rappeler ta beauté.

     

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    Sur chacune de tes taches de son

    je pose

    un baiser sonore

      

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    J'ai marqué tes seins d'une croix.

    Chaque nuit les soldats de Dieu

    de mes mains

    viennent implorer leur pardon.

     

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     Je n'ai pas de chambre avec les écrivaines, pas plus que de place dans leurs livres.

     

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    Va sans crainte

    dans la maison des ténèbres

    décrocher au plafond de lumière

    l'invisible terreur !

    Va voir puis éteins !

     

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    Les fleurs nyctalopes voient elles les bouquets de fantômes ?

     

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    Lèvres de ta rivière

    Lèvres du ciel nuages

    Lèvres autour de ta voix

    Lèvres de ton mont secret

    Lèvres de la nuit, bordures du rêve

     

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    Lèvres doux pétales

    Lèvres près du coeur

    Lèvres des yeux paupières

    Lèvres de la rivière qui lèche

    Lèvres de la voix langue

    Pour quel baiser

     

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    L'oiseau du baiser finit toujours par s'envoler de son nid de lèvres.

     

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    Ma hache à ta hanche

    t'arrache un bouquet de viande

    que je hume tel un damné.

    Ainsi débute l'histoire de la violence,

    mon amour.

     

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    Quoi dire après avoir lu sur tes lèvres le mot silence ?

     

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    Rallumer le désir

    au feu des grandes amours.

    Brûler vif

    puis vivre de ses cendres

    sans éteindre la mèche du souvenir.

     

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  • STILLE NACHT de GÉRARD ADAM (Ed. MEO, 2017)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgD'une filiation réelle à une autre, espérée, tissée de contacts réinventés voire insoupçonnés, le roman se déroule. D'une mère à l'autre (plage belge), la fiction, nourrie d'autobiographie, offre l'un des cadres d'une histoire de familles.

    D'une Histoire, tout court, puisque la grande souffle au fil des pages, avec les remugles d'une guerre interminable (1939-1945), les conséquences désastreuses (exils, déplacements, emplois précaires), ses traces indélébiles pour ce jeune Yvan Jankovic, d'une double origine (croate par le père; italienne par la mère Istrienne), qui, devenu ce narrateur de soixante-dix balais, rameute les mille et un fils de son existence de fils d'émigrés, de fils de travailleur meurtri par les charbonnages, de ses amours, de ses blessures. La Josefa de sa jeunesse est devenue sa femme, pour le meilleur, pour le pire. Il souffre de son absence. Comme il a douleur poignante pour cette mère qui commence à partir vers d'autres brumes.

    La jeunesse d'Yvan s'est illuminée de la présence amicale d'autres fils d'immigrés, qui ont redoré un peu le gris dépouillement des lieux, usines et corons. Pino, le Rital, Dariusz le Polak font vraiment partie de son histoire sentimentale, affective.PHOTO-G%C3%89RARD-Li-376x376.jpg

    Des années cinquante à l'aujourd'hui un brin contraint, Yvan passe en revue les grandes étapes de sa vie. Mai 68, avec son folklore un peu échevelé, n'y déroge pas : c'est l'occasion d'une folle escapade à la mer (déjà), d'un dépucelage inattendu autant que précieux.

    Au fil du temps, des fêtes, de ce qui a compté et changé, la vie coule, avec ses départs : le père, 57 ans, rongé de silicose; celui des amis chers; celui des emplois perdus; la vie, quoi, pleine de rêves et de retombées dans la réalité souvent morose.

    L'écriture, descriptive, juste, fait de Mamma, Yvan, Pino, Josefa, des enfants, une peinture de personnages partageables, proches de nous, de nos usages, d'une vie quotidienne.

    Sans négliger le recours à la langue parlée et à ses effluves, ni au français très réglementé des rédactions d'avant, l'auteur réussit à nous restituer une époque digne d'être sauvée des tranchées de l'oubli, et de nous en préserver les saveurs : ce charme inouï de ce qui se perd, de ce qu'on gagne à se souvenir de celles et de ceux qui nous ont faits.

    Le titre, noué de Noëls nombreux, de chants, de partages, résonne lui aussi profond, comme la voix surgie des sapins de familles, comme la part la plus naïve des enfants que nous sommes restés.

    Un beau livre.

     

    stille-nacht-cover.pngGérard ADAM, STILLE NACHT, Ed. M.EO., 180p., 16€.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • SINUEUSES TRACES de GUY BEYNS (Les Chants de Jane)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    "Sinueuses traces", vingt poèmes que la petite revue "Les chants de Jane" du Grenier Jane Tony de septembre-octobre 2017 publie pour fêter le poète brainois Guy Beyns (1943), édité de nombreuses fois par les Editions du GRIL de feu Paul Van Melle, et aussi par l'Arbre à paroles (deux beaux recueils récents), illustrent à merveille le double travail du peintre et poète. Beau titre d'abord, qui, à l'envi, suggèrent ces "traces" de mots, de peintures, avec, à la clé, pour ce "gardien des larmes", l'écriture subtile, sobre, économe d'un monde intime, préservé :

    "quand la mort et la vie

    nouent un pacte de salive

    les chiennes en chaleur

    et Cerbère ricanent

     

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    coule

    silencieuse

     

    les chiennes épuisées

    se couchent ventre au ciel

    dans l'attente d'éternité" (p.12)

     

    "vous sinueuses traces

    maladroite écriture

    perdue sous les strates

    où s'enfoncent et s'effacent

    les rives de l'enfance

    et meurent les questions

     

    vous sinueuses traces" (p.14)

     

    Aussi, le poète définit-il son projet, à coups d'allitérations bien senties. Aussi laisse-t-il "baver" les mots comme le pinceau sur le mur, s'insinuer en nous la noueuse vie qu'il nous tend en miroir de ses mots. Aussi il y a du chien en nous qui bave, boit les mots les sons. A l'âge mûr, la mort se profile et induit cette pure tension, en dépit de "la paix du soir/ se livre le soleil/ sais-tu que la beauté/ est la sœur de la mort".

     

    "laisser l'encre couler

    l'inonder de lumière

    curieux de l'ombre

    affirmer sa brûlure" (p.9)

    Le poète "reste cet enfant/ attentif au silence/ qui fait frémir les blés" (p.9) : sous les mots vibre une âme, pleine de vagues maîtrisées; "nul n'est tenu/ d'aimer les vagues/s'il pêche en étang", apologue magnifique de discrétion et de vérité.

    Pourquoi donc ce poète n'est-il pas plus connu et repris dans les anthologies?

     

    Guy Beyns, Sinueuses traces, Les Chants de Jane, septembre-octobre 2017, n°11, 24p

    Le site du Grenier Jane Tony

    Guy Beyns sur le site de l'AEB

  • L'INDIEN DE BREIZH et LA FOI, LA CONNAISSANCE ET LE SOUVENIR de DAVID GIANNONI

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    441.2.jpgL'éditeur et poète David Giannoni (1968) a profité de sa résidence à Quimperlé pour nous donner un petit livre de vers et de photographies, empreints de lumières, celles de cette belle résidence bretonne, celles des amis retrouvés entre Bretagne et terre "indienne" où cherokee, "dieu qui décline", "avec le temps" de Ferré, "L'indien de Breizh", comme il se surnomme, conversent.

    Voilà un livret en hommage à la terre commune que nous partageons, autour des bardes de toujours, autour des "homme et femme (qui) s'enlacent", au son des couleurs (le vert -gwer), des nuits, des fêtes (feznoz).

    Un air de cosmologie partagée fait fête à la lune, à la culture autre, à la poésie ("peut être faite par tous"), l'accueil ("un homme avec la force d'une femme/ un jour/ caressa une pierre/ si tendrement/ l'écouta geindre et rire...")

    "Goûter/ à la saveur véritable/ du mot/ Révolution" : pour "le barde que je deviens", la terre bretonne résonne aux accents d'un temps à changer (the time is changing).

    Traverse ces textes une mythologie personnelle (un brin de conte à portée morale, une pincée de rites indiens, un imaginaire tissé de monde ouvert) jusque dans les clichés photographiques qui énoncent aussi les thématiques souhaitées : telle photo de couverture (Esplanade Julien Gracq 1910-2007 et ce pochoir "Lorsque le pouvoir de l'amour/ vaincra l'amour du pouvoir/ le monde connaîtra la paix"), ou d'une bien belle chapelle "désacralisée" où la poésie se fait, ou encore la nuit tombant sur la demeure de résidence, avec la lampe d'une chambre à l'étage (p.2)

    David GIANNONI, L'indien de Breizh, Maelström,2017, 40p., 3€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    David Giannoni

     

     

    large.jpg"La foi, la connaissance et le souvenir", en deux versions italien-français, est un texte du début des années 90, aujourd'hui édité dans la collection 414, offerte en deux exemples collés tête-bêche.

    Sous la triple bannière thématique du titre, Giannoni questionne la sagesse à mettre en oeuvre dans un monde déboussolé. L'hôte qu'il invite l'invite à son tour à "se dépouiller de toute rhétorique", l'enjoint à multiplier les questionnements sur l'être, puisque "la sagesse ne se définit pas", parce ce Cosmos si "inatteignable" pousse à trouver d'autres souffles. Dans de longs poèmes lyriques (avec majuscules), le poète s'adresse au dieu, à ses géniteurs, à son propre imaginaire (le Cri, les contes chinois...) en quête d'une Atlantide qui puisse écluser ses nombreuses interrogations sur la vie. De très belles pages sur le père, tout à la fois "padre padrone" et "padre amante", assument la reconnaissance (une autre connaissance que par l'appareil de la foi), la ferveur des origines.

    "Nous souffrons de notre étroitesse" lui dit-il, ou "Il est difficile de rester éveillés de nos jours" (p.67) : au milieu des agitations du monde ("du grand vent"), le poète se débat, lance ses débats essentiels, puisqu'il est vrai que "La parole è perdita" (la parole est perte), de nous, de tout. Ecrire répare, soulage et promet, per esempio, "Un sein énorme, proéminent/ au-dessus de nos têtes./ Il sera beau alors, nous tous,/ têter à l'unique téton, / l'unique source,/ lait et lumière/ ensemble"(pp.39-41).

    Giannoni, fellinien en ces lignes, s'est-il souvenu du très bel "Amarcord" (je me souviens en romagnol), et de la séquence avec l'énorme dame qui offrait ses services et sa poitrine généreuse aux adolescents de Rimini ("Ne souffle pas...") ?

     

    David GIANNONI, La foi, la connaissance et le souvenir, ibid., 2017, 86p., 10€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    LES ÉDITIONS MAELSTRÖM

     

     

  • STILLE NACHT !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Le dernier (faux) roman de Gérard Adam est un chant de Noël doux/amer qui décline sensibilité et écriture.

     

     

     

    2017-09-01_213055_ill1_Stille-nacht.jpgC’est une constante des éditions M.E.O., de nombreuses publications sont à la limite des genres. Evelyne Wilwerth écrira des romanouvelles, Soline de Laveleye un « conte qui ne (se) raconte pas », Daniel Charneux une fausse étude historique sur Thomas More, etc. Choisir un livre M.E.O., c’est rarement plonger dans un récit haletant (quoique la susdite Evelyne est, elle, virevoltante d’essence), à péripéties ou solidement charpenté, c’est souvent tout autre chose, aller à la rencontre d’une écriture et d’une sensibilité, d’un décryptage du monde et de ses rouages saisi à hauteur d’homme, à profondeur d’âme. Avec cette impression de partager des moments d’intimité avec des auteurs qui se laissent aller à écrire naturellement, et qui nous offrent donc de délicieuses madeleines de mots, pensées, impressions.

    Le dernier roman de Gérard Adam vient asséner un semblant de pertinence à ma théorie. En effet, ce n’est pas vraiment un roman ou il l’est, mais qu’importe !, autrement, en intégrant un récit de vie, une collection de moments-clés, d’anecdotes et d’atmosphères qui constituent l’esquisse du… roman d’une existence.

    Son héros ? Un contre-héros, la septantaine toute proche, qui erre entre sa mère atteinte d’Alzheimer et déjà à demi-morte, ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, ses regrets, ses complexes et ses aspirations refoulées. Le ton est doux/amer, souvent bougon mais truffé d’humour, sans fard.adam-2017.jpg

    J’avoue avoir été très ému par la reconstitution de ces instants de nos jeunesses, qui semblent à tort anodins ou dérisoires quand ils sont autant de carrefours, de stimuli nous faisant basculer à droite ou à gauche, ou stagner, hoqueter. On tourne à trois camarades autour d’une fille et, allez savoir pourquoi, elle vous méprise, vous marginalise, votre vie peut en perdre ses couleurs pour longtemps, pour toujours. On a tous vécu ça à petite ou grande échelle, ou l’inverse.

    Il y a autre chose. Ivan, le héros/narrateur, est le résultat d’une émigration compliquée et il ne sait quasi rien des épopées parentales :

    « A travers ces rêves, nous entrevoyons, comme dans une brume, des fragments de sa jeunesse. Que n’a-t-elle (NDR : Mamma, la mère du narrateur) raconté lorsqu’il était encore temps ? Si je l’interrogeais sur son passé, elle haussait les épaules : « C’est si loin, tout ça ! La cendre est refroidie. A quoi bon la remuer ? » Nous ne saurons jamais rien de ses attentes, ses espoirs, ses illusions de jeune fille, ensevelis dans la fosse commune de l’Histoire. »

    Ils sont venus de Croatie ou d’une zone limitrophe mais paraissent issus de camps opposés, des survivants des atrocités commises en temps de guerre ou sous la répression qui suivit. Comment se sont-ils rencontrés, aimés ? Parce que tous les fuyards, somme toute, se ressemblent ? Cette problématique entrouvre une interrogation subtile sur les racines, leur importance ou leur côté surréaliste in fine. Doit-on s’expurger de tout et entamer une feuille blanche ? Est-ce possible ?

    Dans la foulée d’Ivan, on est plongé dans une période entre chien et loup, un homme en parfaite lucidité et maîtrise, qui effectue son bilan, pressentant le temps qui le sépare de la non-vie maternelle, le rétrécissement qui s’opère chaque jour, déjà, panoramise/relativise le monde qui l’entoure, ce qu’il a raté, vécu, gagné, effleuré, refusé, cassé. On devine qu’on se dirige tous et toutes vers cet état des lieux, si tant est qu’on n’y soit pas déjà confronté, tout ne nous est donné qu’en location, tout est éphémère, la vie passe trop vite, et ses plaisirs, les occasions de se refaire.

    A moins que… Stille Nacht. C’est quand on n’y croit plus, le monde et notre cœur se délitent, tout est pesé, mesuré, achevé… Non ! La vie est encore là, bien là ! Et les derniers chapitres, situés au sein des polders flamands, dans un gîte aux allures de crèche mondialiste, dessinent une sorte de remontée vers la lumière du partage, de l’adéquation. L’euphorie de Noël, soudain, nous étreint, nous transporte. Il suffit de peu pour balayer un ciel gorgé d’opacité. Une infime échancrure à travers les nuées et…

    Un beau livre et une fin qui m’a paru vitrail de cathédrale !

     

    NB En complément de cet article, une présentation des sorties des éditions M.E.O. en cette rentrée sur le site LETTRES BELGES de Philipe REMY-WILKIN: https://philipperemywilkin.com/le-blog-de-phil-rw/a-propos-des-lettres-belges-2/

     

    stille-nacht-cover.pngGérard Adam

    Stille Nacht

    Editions M.E.O., Bruxelles, roman, 2017.

    174 pages

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : TEXTES VENUS D'ORIENT

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La rentrée se fait aussi au-delà de nos frontières et, comme souvent, je vais vous emmener en Extrême-Orient d’où nous viennent de bien jolis textes. Pour cette chronique, j’ai regroupé un mariage japonais qui se délite, un jeune et un vieux nippons qui finissent par prendre goût à la vie, une jeune Coréenne qui fuit son pays et enfin une courtisane chinoise qui vivait au IX° siècle. Une véritable épopée littéraire, une aventure qui fait voyager loin. Et qui j’espère vous procurera des émotions à frissonner de plaisir.

     

    cat_1499349366_1.jpgMARIAGE CONTRE NATURE

    Yukiko MOTOYA

    Editions Picquier

    J’ai déjà lu l’an dernier un autre roman de Yukiko Motoya « Comment apprendre à s’aimer » qui évoquait les difficultés relationnelles apparaissant au fil du temps entre les époux ou les amis, il semblait conclure qu’il suffirait peut-être que nous soyons tous un peu plus tolérants pour que les frictions et autres contrariétés cessent de polluer notre vie. Et, dans ce présent roman, elle reprend le thème de la relation entre époux comme pour pénétrer plus à fond dans leur union, ce qui l’a constitué et surtout ce qui la perturbe et l’altère.

    San, une jeune femme n’aimant pas beaucoup son travail, est heureuse de le quitter quand elle épouse un homme qui gagne suffisamment d’argent pour lui permettre de rester à la maison où elle se plaît bien. Mais un beau jour elle découvre qu’elle ressemble de plus en plus à son mari et que celui-ci vieillit, ses traits s’avachissent, sa silhouette se tasse.

    « Les pensées de l’autre, ses goûts, ses paroles, ses actes supplantaient peu à peu les miens à mon insu et quand je m’apercevais que je me comportais comme si j’avais toujours été ainsi, cela me paniquait ».

    Son mari est plutôt grossier, peu attentif à sa femme, pas plus affectueux, c’est un rustre avec lequel elle n’arrive même pas à échanger sur leur avenir commun. Elle n’a de contacts qu’avec sa voisine plus âgée qui est fort attachée à son chat dont il faut absolument qu’elle se sépare.

    San assiste la voisine dans sa séparation et réfléchit à sa situation, son mari prend de plus en plus sa place à la maison, elle doit prendre l’initiative pour reconquérir son territoire.motoya-yukiko.jpg?resize=300%2C286

    « J’avais toujours laissé les hommes se repaître de moi », elle veut changer cet état de fait. Yukiko Motoya a trouvé une fin surprenante, poétique, fantastique, à cette histoire d’amour diluée dans le flot de la vie quotidienne. On reste ensemble parce que c’est plus pratique, plus confortable… mais la vie perd son goût, ses émois, ses émotions…

    Comme son précédent roman celui-ci est tout aussi léger, délicat, fin, les choses graves se diluent dans une fantaisie poétique tout à fait charmante même si celle-ci masque mal les difficultés du couple à constituer la famille solide et pérenne dont semble rêver San et peut-être de nombreux jeunes japonais qui subissent peut-être plus leur vie plus qu’ils ne la vivent.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    image.html?app=NE&idImage=260434&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4LA VIE DU BON CÔTÉ

    Keisuke HADA

    Editions Picquier

    Dans une ville nouvelle de la banlieue de Tokyo, Kento, un jeune homme de vingt-huit ans souffreteux, sujet au rhume des foins, vit avec sa mère qui fait bouillir la marmite et son grand-père âgé de quatre-vingt-sept ans. Le vieil homme répète sans cesse qu’il souhaite mourir doucement et rapidement pour ne plus gêner les autres qui le supportent de moins en moins bien. Kento a quitté un emploi trop stressant et étudie seul à la maison pour chercher une autre situation.

    Un ami médecin lui ayant confié que l’effort physique maintenait en bonne santé corporelle et psychique et que son insuffisance provoquait un état léthargique grevant notoirement l’espérance de vie, il décide concomitamment de s’occuper du grand-père en lui évitant le maximum d’efforts afin qu’il se ramollisse encore plus vite et s’éteigne doucement, et de se mettre à la pratique sportive pour retrouver une meilleure forme physique. Il espère ainsi satisfaire le vœu du grand père : mourir vite et en douceur, soulager sa mère qui ne supporte plus son père et trouver rapidement un nouvel emploi. Mais la vie c’est comme un sparadrap aux doigts du Capitaine Haddock, on ne s’en débarrasse pas comme ça. Le grand père veut-il réellement mourir ? Kento est-il vraiment prêt à voir son grand père partir dans un autre monde ?42107_keisuke_hada17bungeishunju_ltd.jpg

    Ce roman qui parait plutôt léger au premier abord pose cependant des problèmes qui sont bien réels, encore plus au Japon qu’ailleurs où la population est nettement vieillissante. Il évoque bien sûr celui de la vie qui devient de plus en plus difficile à supporter au fur et à mesure que l’âge avance, et de la mort qui, à la fois, attire et effraie. Il pose aussi celui de la vieillesse, de la place des personnes âgées dans la société, dans la famille, et de leur poids économique, sans occulter les contraintes sociales et affectives toujours sous-jacentes même quand les aïeux deviennent un véritable souci pour leurs descendants. L’auteur traite également le problème d’une jeunesse usée par un système économique sans pitié qui les maintient perpétuellement sous pression. Il est tellement difficile de trouver un emploi que beaucoup sont prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail pour conserver celui qu’ils occupent.

    La pudeur orientale empêche souvent les auteurs nippons de dire crûment ce qu’ils pensent, il faut soulever le coin du tapis pour découvrir ce qu’il y a dessous les apparences du texte.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    cat_1499349805_1.jpgPARCE QUE JE DÉTESTE LA CORÉE

    Chang KANG-MYOUNG

    Editions Picquier

    Kyena, jeune femme de vingt-sept ans, n’imagine pas son avenir en Corée. Elle dit : «… je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sortie d’une grande université, je ne viens pas d’une famille riche, ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro ».

    Elle exagère à peine, sa famille est modeste, son père n’est que concierge dans un immeuble de bureaux, elle n’a fréquenté qu’une université de seconde zone, elle ne se trouve pas jolie, son travail est peu lucratif et encore moins valorisant… elle est convaincue qu’elle n’a aucun avenir dans son pays natal.

    « Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur….Et il colle une étiquette infamante sur ceux qui ternissent son image ».

    Elle est convaincue qu’elle fait partie de ceux qui devraient être aidés par l’Etat, de ceux qui ne pourraient que ternir l’image du pays si on ne les aide pas.chang_kang_myeong_82086.jpg?0

    Alors germe en elle l’idée de quitter ce pays sans avenir pour rejoindre l’Australie où de nombreux jeunes Coréens émigrent pensant trouver de meilleurs conditions pour gagner leur vie, poursuivre leurs études et éventuellement s’installer définitivement. Son père ayant offert un voyage à ses sœurs qui ne gagnent pas leur vie, avec l’argent qu’il lui a emprunté, elle met son projet à exécution. En Australie, elle ne trouve pas le paradis qu’elle croyait découvrir, elle navigue de petits boulots en petits boulots, de « poulaillers » (dortoirs surchargés) en « poulaillers », de garçons peu fiables en garçons peu fiables, mais elle s’accroche travaille encore et encore même quand elle perd tout. Elle retourne parfois en Corée où elle rencontre toujours les mêmes problèmes.

    Elle hésite, ne sait quel pays adopter, jusqu’au jour où elle construit une théorie très personnelle qui influencera définitivement son choix.

    « … je me suis dit que le bonheur était peut-être comme l’argent. Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités »Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur ».  

    Désormais la recherche du bonheur guidera sa vie.

    Ce livre est une charge contre le régime autoritaire sévissant alors en Corée du Sud, laissant bien peu de choix aux jeunes en les considérant seulement comme les suppôts d’une nation qui n’a aucune considération pour eux. L’hymne national coréen exprime clairement l’attente de la nation envers les citoyens alors que celui de l’Australie met les citoyens en avant, le pays devant assurer leur bonheur. Le choix de Kyena trouvera-t-il sa solution dans les paroles de ceux hymnes nationaux ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    Memoires-d-une-fleur.jpgMÉMOIRES D'UNE FLEUR

    Jacques PIMPANEAU

    Editions Picquier

    « L’éditeur a voulu mettre mon nom comme celui de l’auteur, car il est persuadé, je ne sais pas pourquoi, que c’est moi qui ai écrit ce livre », précise Jacques Pimpaneau dans sa préface. C’est de la simple coquetterie de sa part, tous les lecteurs comprendront vite qu’il est certainement l’auteur de ce texte. Il a une connaissance suffisante de la culture et de la civilisation chinoises pour mener à bien une telle tâche. Son histoire de livre retiré, par un bouquiniste zélé, d’un autodafé commis par les brigades rouges, ne semble pas très crédible et n’a certainement pas l’intention de l’être particulièrement. Faire raconter l’histoire par l’héroïne elle-même, comme si elle écrivait ses mémoires, ce n’est pour Pimpaneau qu’une façon de mettre scène la vie d’une courtisane chinoise au IX° siècle avec le maximum de conviction et de crédibilité.

    Donc, Saxifrage dont le nom est tiré de celui d’une plante à petites fleurs qui pousse dans les rochers des régions froides, raconte comment elle est devenue courtisane et comment elle a mené cette vie pendant de longues années avant de se retirer. Elle était la fille d’un haut fonctionnaire du royaume, sévère et austère, qui lui avait fait donner la meilleure éducation possible même si elle n’était qu’une fille privée de sa mère partie avec un autre homme. Elle a été formée aux textes de Confucius et des maîtres taoïstes, à la poésie, à la musique, éveillée à la spiritualité et à l’astrologie. A travers cette formation très éclectique et très raffinée, l’auteur cherche à nous convaincre de l’étendue de la culture des lettrés chinois de cette époque afin que nous ne restions pas persuadés qu’ils n’étaient que des rustres sanguinaires. Malgré l’opposition formelle de son père, Saxifrage devient nonne taoïste et parfait son éducation et son instruction dans un monastère. A sa majorité, elle est initiée sans ménagement ni préliminaires aux pratiques sexuelles.43041_pimpaneaujacques17dr.jpg

    Trouvant la vie monacale un peu trop monotone, elle décide de quitter son monastère pour rejoindre la capitale où une mère possédant une poignée de courtisanes veut bien l’accueillir sur la recommandation de l’une de ses initiatrices. Elle mène là la vie des courtisanes, une vie dégradante pour la société mais une vie de femme raffinée qui choisit ses amants et ne fréquente que les personnages importants du chef-lieu. Ces courtisanes sont plus des dames de compagnie raffinées que des prostituées vénales, elles possèdent toutes au moins un art ou un talent particulier qui leur permet de briller en bonne compagnie sans sombrer dans la vulgarité ou l’exhibitionnisme.

    À travers ce petit texte extrêmement pudique, Pimpaneau montre le raffinement de la société chinoise du haut moyen-âge. Mais il dit aussi que les pratiques sexuelles hors mariage ne sont pas dégradantes, la sexualité est une fonction biologique qui doit s’exercer comme n’importe quelle autre fonction du corps humain dans le respect mutuel des individus concernés. Un bon coup de pied aux fesses de tous les tabous véhiculés par de nombreuses religions ou idéologies.

    Je laisserai la conclusion à l’auteur :

    « Mémoires ou roman ? Peu importe, l’important est qu’on prenne plaisir à lire ce livre. C’est au lecteur de choisir et je ne répondrai à cette question que par le sourire ».

    Ma réponse, je vous l’ai donnée, à vous de juger !

    Le livre sur le site de l'éditeur

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    LES ÉDITIONS PHILIPPE PICQUIER 

     

  • MES EXPOSITIONS

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    À l’exposition des pêcheurs de perles, il y a une huître béante.

    À l’exposition des moqueurs de merles, j’entends un oiseau farceur.

    À l’exposition des enseignants entrepreneurs, il y a une inspectrice entreprenante.

    À l’exposition des Artistes Anonymes, il y a un tableau ivre.

    À l’exposition des migrants carnivores, il y a une feuille de chou contestataire.

    À l’exposition des grenouilles de bénitier, il y a un imam impur.

    À l’exposition des belles langues, il y a beaucoup de lèvres gercées.

    À l’exposition des cartes postales de manège, il y a le facteur Cheval.

    À l’exposition des Femmes onanistes prévoyantes, il y a une nonne munie d'un cierge.

    À l’exposition des Palais du peuple, il y a une langue rouge bien pendue.

     

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    À l’exposition des langues de vipère, une couleuvre pipelette me tient la jambe.

    À l’exposition des rats de bibliothèque, j’ai droit au chat pitre.

    À l’exposition des portes de prison propres, il y a un raton laveur.

    À l’exposition des raies culières, il y a un plug en forme de salière.

    À l’exposition des mini-parcs et nains de jardins, il y a une allée portative.

    À l’exposition des mots d’enfants, il y a toujours un éditeur de littérature jeunesse.

    À l’exposition des seins en forme de poire Mouille Bouche, il y a une paire de rognons à pleurer.

    À l’exposition de l’Internationale des amis des nazis, il y a un buste national de Théo Francken.

    À l’exposition des femmes de chef d’état français, il y a une Brigitte Barjot.

    À l’exposition des états de santé de Donald Trump, il y a la grippe nord-coréenne.

     

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    À l'exposition des ventres mous, il manque une panse de baleine.

    À l’exposition des SDF, il n’y pas de toit.

    À l’exposition des hommes et femmes politiques de l’année, il y a des cartes de parti par terre et un chantier des idées désaffecté.

    À l’exposition des Petits-Salés, il y a un Obèse en sucre d'orge. 

    À l’exposition des sages prédictions, j’ai un mauvais présage.

    À l’exposition des ouragans baptisés, il y a un tourbillon de prénoms.

    À l’exposition des vieilles charrues, je viens en carrosse d’or.

    À l’exposition des arrières trains à l’arrêt, il y a un cul-de-jatte express.

    À l’exposition des voyants dans le marc de café turc, il y a un lecteur de tarot abstème.

    À l’exposition des blancs de poulet, il y a un os de flic black.

     

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    À l’exposition des aphorismes anarchistes, il y a un seul mot d’ordre.

    À l’exposition des marchands de tapis persans, il y a un revendeur de vieilles carpettes.

    À l’exposition des crayons personnalisés, il y a une mine antipersonnel.

    À l’exposition des reines de beauté en fourrure, il y a une princesse à poil sous sa burqa.

    À l’exposition des momies de mamies, il y a une statue de l’enfance.

    À l’exposition des bambini qui pissent, il y a une nonna qui pète.

    À l’exposition des travaux de bourreau lourds, il y a une hache plantée dans une tête de mort.

    À l’exposition des sextoys de religieuses, il y a un crucifix sous préservatif.

    À l’exposition des certificats médicaux de complaisance, il y a un médecin placé sous monitoring.

    À l’exposition des embarras d’érection, il y a pourtant un con plaisant.

     

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    À l’exposition des salles d’attente de médecin, il y a un salon de l’ambulance. 

    À l’exposition des fruits rouges, il y a des fraises toutes faites.

    À l’exposition des fonds de noix, il y une amande honorable.

    À l’exposition de points de discussion, il y a un plan de table.

    À l’exposition des points Godwin, je perds toute ligne de conduite.

    À l’exposition des boîtes aux lettres de motivation, il y a une caisse pleine de cartes de chômage.

    À l’exposition des cols de Cygne, je bois avec un bec verseur.

    À l'exposition des bureaux de vote, j'ai des trouble de l'élection. 

    À l’exposition des centres de beauté simiesques, il y a un singe savon.

    À l’exposition des pompes funèbres, il y a un siphon à cadavres.

     

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    À l’exposition des organes de presse, il y a un tord-boyaux et un tir aux canards.

    À l’exposition des Maisons de la poésie, il y a toujours un futur académicien.

    À l’exposition des maisons de passe, il y a une mère passerelle.

    À l’exposition des sacristains confinés, il y un enfant de chœur la bouche pleine.

    À l’exposition des ateliers d’écriture dans le vent, il y a une feuille volante.

    À l’exposition des tables des matières, il y a un tabouret sommaire.

    À l’exposition des atomes crochus, il y a un électron libre.

    À l’exposition des selles d’écuyères, je vois un ver solitaire en forme de fer à cheval.

    À l’exposition des Saint Christophe, j'ai retrouvé la foi du charbonnier !

    À l’exposition des fils de merde, j’ai rencontré une fille de joie.

     

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    À l’exposition des chiens de prairie, il y a un arbre à chats.

    À l’exposition des mille et une nuits blanches, je compte un jour noir sans fin.

    À l’exposition des toiles de Picasso, il y a un bidet de Duchamp.

    À l’exposition des ready-mades de Duchamp, il y a le grand rire de Picasso.

    À l’exposition des haute contre, il y a une basse continue.

    À l’exposition des marches triomphales, il y a un air de pipeau.

    À l’exposition de mes bourrelets, j’ai les traits tirés.

    À l’exposition des cartes à pointe, il y a un valet de pique.

    À l’exposition des gâteaux de désert, il y a des dunes de crème fraîche.

    À l’exposition des marches de manœuvre, il y une piste de course.  

     

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    À l’exposition des calculs bordés de nouilles, j’ai des limites de pâtes à ne pas dépasser.

    À l’exposition des courses de manchots bipolaires, je pratique la marche nordique.

    À l’exposition des seins de glace, je bande comme un phoque.   

    À l’exposition des points de vente, il y a un plan comptable.

    À l’exposition des crachats de Gilles, il y a quelques confettis englués.

    À l’exposition des Catherinettes, il y a des vits âgés.

    À l’exposition des araignées au plafond, il y un moustique écrasé.

    À l’exposition des masques de guerre, il y a le carnaval diplomatique.

    À l’exposition des fêtes des pères, j’ai dragué une mère célibataire.

     

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    À l’exposition des brouettes espagnoles, j’ai testé la position du maçon missionnaire.

    À l’exposition des noms d’oiseaux, il y a un pied-de-nez de grue.

    À l’exposition des lames de fond, il y a un fer de lance.

    À l’exposition des minutes de silence, il y a l’espace d’un instant.

    À l’exposition des entrejambes de rêve, il y a l’origine du monde

    À l’exposition des cœurs sur la main, il y a beaucoup de sang.

    À l’exposition des talons d’Achille, il y a les sabots d’Hélène.

    À l’exposition des capitaines d’industrie, il manque un général de campagne.

    À l’exposition des avocats du diable, il y a le jugement de Dieu.

    À l’exposition des éminences grises, il y a de gros bonnets.

     

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    À l’exposition des têtes de nœuds, il y a l'enfileur des anneaux.

    À l’exposition des poires d’angoisse, il y a la pomme de discorde.

    À l’exposition des produits contre la pluie, je multiplie les impers.

    À l’exposition des déjeuners de soleil, le démon de midi montrera-t-il le bout de sa queue ?

    À l’exposition des paroles d’évangile, il y a un Nom de dieu.

    À l’exposition des cornes de brame, il y a un cerf-volant.

    À l’exposition des carreaux cassés, j’ai le cœur brisé.

    À l’exposition des larmes de crocodile, je reçois un faux bouquet de pleurs

    À l’exposition des grands ducs, il y a Le Petit Prince.

    À l’exposition des soleils de plomb, j’ai une étincelle de génie.

     

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    À l’exposition de mes expositions, j’ai fait étalage de mes chimères.   

     

    E.A.

  • LE DERNIER THRILLER, AUX EFFLUVES DE ROMAN DE MŒURS OU DE SATIRE SOCIALE, DE LA PLUS GRANDE PRO DU GENRE EN NOS TERRES

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

     

    Je sais pas est le onzième roman/thriller de Barbara Abel, qui est un peu notre Mary Higgins-Clark nationale, sans le conformisme psychologique et la mièvrerie sociologique de la célèbre reine du polar, avec une envergure littéraire bien supérieure aussi… ou tout court. Cocorico ! 

     

     

    9782714470874.JPGLe pitch ? Un groupe d’enfants de cinq ans en excursion scolaire aux alentours d’une forêt, encadrés par quelques enseignants. Du rififi entre une institutrice, Mylène, au physique ingrat, et une fillette, Emma, aux traits d’angelot, quelques menues frictions entre ces innocentes têtes blondes et… la gamine rebelle disparaît. Mais sa rivale adulte aussi, dans la foulée. On les recherche, surtout la plus jeune, négligeant un peu la plus âgée, on doit recourir aux forces de l’ordre, une battue s’organise et… On va retrouver celle que le lecteur attendait le moins. Emma. Blessée. Un foulard autour du bras. Celui de Mylène. Elles se sont donc croisées après la disparition. En pleine forêt. Mais. Ensuite ? Que s’est-il passé ? Où est l’institutrice ? « Je sais pas, répond Emma imperturbablement. »

    Retour en arrière. L’importance du background. Emma allait-elle mal parce qu’elle en avait trop vu ? Avait-elle deviné que sa mère Camille avait entamé une liaison extraconjugale ? Savait-elle qu’il y avait un lien entre Etienne, l’amant de sa mère, et… l’institutrice ? Que s’est-il passé mais, surtout, que va-t-il se passer à présent ? Car, pour Mylène, diabétique privée des moyens de s’injecter sa dose d’insuline, le compteur est déclenché, et elle se trouve doublement proche de l’abîme.

    Voilà un canevas stressant et palpitant. Mais le talent particulier de la romancière est ailleurs. D’un côté, Barbara Abel réussit à distiller des informations/paquets-surprises qui renouvellent et dynamisent l’appréhension du récit, surtendent ses fils. Liens inattendus entre les personnages, traits de caractère souterrains qu’un facteur déclenchant pourrait transformer en bombes à retardement. De l’autre, elle nous décrit le ballet des sentiments humains et des comportements, tout autour de cette Emma qui sait tout mais ne veut rien dire, et ce n’est guère reluisant. Que du pitoyable, du faible, du lâche, de l’hystérique. On est pris de nausée devant ces parents surprotecteurs, manipulateurs et calculateurs. Trop aimer, mal aimer, c’est pire encore que ne pas aimer, plus débilitant pour l’enfant en construction. Et la nausée déborde pour submerger cette enfant-poupée qui nous rappelle les anges blonds du Village des Damnés, le film-culte de Wolf Rilla :

    « C’est difficile de dénigrer une petite fille de cinq ans (…) Dans ses rapports avec les autres enfants, Emma est particulièrement autoritaire, presque tyrannique. Elle installe constamment un rapport de force. (…) Eh bien, pour dire les choses comme elles sont, la petite Emma Verdier, n’a de beau en elle que son visage. C’est une sacrée peste, je peux vous le dire. Une vraie chipie. Et je la soupçonne même parfois d’être volontairement malveillante. »

    D’où cette question existentielle qui se faufile entre les situations : la véritable humanité ne consiste-t-elle pas à échapper à la machine infernale de nos lacunes, limites, pulsions ou à la dompter pour maîtriser nos vies et leur donner du sens, une éthique, s’extraire de la gangue du premier cercle concentrique pour rallier un intérêt plus général, le respect d’autrui ?

     

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    Barbara Abel

     

    Barbara Abel détient un gros avantage par rapport à la plupart de nos littérateurs, elle raconte de véritables histoires, avec du suspense et des rebondissements, un cadre rigoureux, un parfum de cinéma ou de série américaine. Barbara Abel possède, tout autant, un gros avantage par rapport à de nombreux auteurs de thrillers, elle ne tente guère de la jouer littéraire, privilégiant simplicité, percussion et narration, mais elle est naturellement littéraire, son écriture est adroite et solide, compacte et dense, teintée d’envolées chirurgicales :

    « Ils s’étreignent, se sentent, se goûtent, ils se pillent jusqu’au dernier râle. »

    On entre aisément dans un roman de Barbara Abel, on lit agréablement et on progresse, on ne stagne jamais. On peut parfois, et c’est mon cas, avoir un moment de flottement, parce qu’elle ne multiplie pas les actions, instille plus qu’elle ne balaie, la joue trop fine pour emporter à du 1000 à l’heure. Mais la maîtrise est élevée, elle vous aura, tôt ou tard, elle vous aura. Arrivera un moment où le récit s’arrachera soudain aux rails pour esquisser un tour inattendu, saisir ou bousculer le lecteur, et, quoi qu’il en soit, l’emporter sur un toboggan.

    Page-turner !

     

    7ec12aa91918c9b6e577c1ae18a0a34b-1480605353.jpgBarbara Abel

    Je sais pas

    Editions Belfond, Paris, roman, 2017

    430 Pages

    Le livre sur le site de l'éditeur



  • RIEN

    RIEN-300x300.jpegIl est un moment de ma vie, oisif pour tout dire, où je donnai des conférences sur le rien (puisque c’était le seul sujet sur lequel je connaissais un tant soit peu quelque chose bien qu’à vrai dire il n’y eût pas grand-chose à en savoir). Et, sans dire que les salles devant lesquelles je fus amené à me produire étaient vides, elles étaient loin d’être pleines. Les questions à l’issue de mes prises de paroles étaient peu nombreuses et je réussissais dans mes bons jours à répondre favorablement à la moitié d’entre elles. Pour le reste, mes réponses restaient en suspens ou donnaient bien vite lieu à des discussions vaines entre les membres du public, ce qui précipitait la fin de la causerie.  

    Un éditeur qui, par désoeuvrement (il n’avait rien à éditer), assistait à mon exposé me proposa d’écrire un bouquin sur le rien. Sans dire que le livre fût vide, il comportait peu de substance ; on y suppléa en truffant le livre d’illustrations, d’images et de planches de BD, tel que l’aime le lecteur moyen et le livre connut ainsi un relatif succès. De fil en aiguille, je devins un écrivain fort couru. Je donnai des livres dans plusieurs maisons d’édition qui, fort de l’engouement autour du sujet, s’étaient spécialisées dans l'absence de contenu. J’y disais la même chose mais dans des genres différents : en vers, en pièce, en roman, en nouvelles et en littérature jeunesse (il faut bien vivre de ses écrits). Me considérant comme un penseur nul, je n’avancerai pas d’autres considérations sur un thème surfait à ce texte, de façon à ne pas émousser mon essai à paraître très bientôt.

     

  • ET SI LES OTTOMANS AVAIENT TRIOMPHÉ À VIENNE EN 1529 ET SOUMIS L'EUROPE JUSQU'À AUJOURD'HUI ?

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

     

    Guerre sainte est le premier roman de Bertrand Scholtus, un compatriote qui débarque dans notre microcosme à un peu plus de cinquante ans, et qui ose, ose ! Évoquer les attentats des islamistes, le conflit Israël/Palestine, le fanatisme religieux… en renversant la perspective et en explosant la pagination !

     

     

    9782875862211.jpgLe livre commence par un attentat à Bagdad… commis par des chrétiens fous de Dieu. Et nous voilà plongés dans un monde inversé où les musulmans ont colonisé le monde et exporté leurs valeurs libérales, défendent progrès, laïcité, etc. quand les chrétiens vivent le plus souvent dans la frustration et l’humiliation, en marge du grand mouvement social.

    J’entre difficilement dans le livre. Ou plutôt j’y entre sans grande difficulté, car c’est écrit de manière simple, claire, fluide, raconté sans pesanteur, MAIS sans enthousiasme, voilà. Parce que l’écriture ne m’emporte pas ou la puissance centripète d’un thriller à l’anglo-saxonne. Pourtant, bientôt, mon appréhension va basculer. Pourquoi ? Comment ?

    Le roman se partage entre deux fils principaux. Le premier suit Paul Lemonnier, un père de famille, Occidental d’origine mais parfaitement intégré sinon assimilé à la civilisation orientale dominante, qui assume de hautes responsabilités dans un hôtel de Dubaï. Un Paul confronté aux dérives radicales de son fils Iskander (ex-Alexandre et re-Alexandre) et qui va se battre pour dénouer l’écheveau de ses influences, remonter la source des manipulations sectaires, tenter d’éviter que le jeune homme ne tombe victime de forces de répression parfois/souvent aveugles ou ne passe à l’acte ultime. Le deuxième fil nous précipite dans la péninsule ibérique où se voit transposé le conflit Israël/Palestine, avec références obsédées des protagonistes à la Reconquista historique, avènement d’un caudillo de Castille, lutte des Occidentaux/chrétiens contre un califat de Grenade qui tend à gagner du terrain.

    C’est dans l’épopée espagnole que s’opère en moi un chamboulement. J’oublie mes réticences et me retrouve de plain-pied au côté d’Esteban, un jeune homme en perte de repères, et de ses comparses, parcourant les collines et la campagne au gré de missions ahurissantes bien dessinées, réalistes. Tout est décortiqué dans ce roman parallèle. Les luttes entre factions chrétiennes rivales, la corruption et les règlements de comptes occultés par des trahisons montées de toutes pièces, chacun étant le traître d’un autre, l’enchevêtrement des haines au gré des attentats et ripostes, le cheminement complexe des esprits des uns et des autres, des quêtes (argent, pouvoir, succès auprès des femmes, pureté, salut, amélioration du sort d’un peuple, plaisir de tuer, volonté d’organiser un monde juste…) très différentes réunissant des complices aléatoires, la fuite du sens, quand il n’est plus question d’essayer de gagner mais de vivre par défaut :

    « (…) On ne peut plus les battre en combat classique, Esteban, tu dois te mettre ça dans la tête. (…) – Mais alors, à quoi on sert ? – T’as de ces questions ! On sert de pions dans une partie que Guillerez (NDR : transposition d’Arafat ?) et d’autres comme lui mènent depuis près de vingt ans pour l’emporter malgré tout. On ne peut pas gagner sur le terrain, mais on s’en fout d’avoir la guerre. Qu’est-ce qu’on a jamais eu d’autre ? Alors que les Grenadais, ils peuvent pas être vaincus, mais ils rêvent de vivre en paix. (…) Ils sont invincibles mais ils ne sont pas invulnérables ! (…) »

    Le récit est plus gouleyant et moins solennel qu’un « Pour qui sonne le glas ? » mais il y a un parfum d’Hemingway dans ces aventures-là.

    Je marque une pause dans ma lecture. Partagé entre regret et admiration.

    Regret. Les qualités du livre demandent un temps d’adaptation, l’attentat initial tentant d’être un moment fort mais n’ayant pas la percussion d’originalité du récit qui va suivre.

    Admiration. Ce livre est d’une intégrité rare. Au lieu de partir en trombe et de s’essouffler, décevoir, comme 90 % des thrillers, il instille ses richesses progressivement et sans cesse plus largement, plus profondément.

     

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    Bertrand Scholtus 

     

    Admiration. L’auteur et l’éditeur (Ker, mené par le très dynamique Xavier Van Vaerenbergh) vont à l’encontre des règles (tacites ou inconscientes) de l’édition belge. Un premier roman et l’auteur ne se lance pas dans l’autofiction, le local, il déploie une énergie énorme à se documenter, préparer en amont, puis une autre, en aval, à écrire une épopée en près de 400 pages de notre temps et de notre monde, à s’aventurer dans les méandres périlleux de la politique, de l’histoire, du thriller, à recréer de manière naturelle l’extraordinaire complexité des phénomènes liés au terrorisme ou au conflit Israël/Palestine. Mieux que tout discours didactique sur le comment du pourquoi du chaos mondial, on évolue à hauteur d’homme et au sein de situations concrètes, on voit ces gens vivre et rêver, aimer et haïr, suivre comme des moutons ou s’interroger, louvoyer, bifurquer, justifier… jusqu’à l’innommable :

    « (…) Padre, on entre au paradis avec du sang d’enfants sur les mains ? (…) – Esteban, qui peut savoir ce que désire Dieu ? Ce qui compte, c’est que les enfants qui sont morts à Almheida étaient trop jeunes pour avoir été salis par l’infidélité au Christ de leurs parents.

    (…) Ils sont donc eux aussi entrés directement au paradis. (…) pour nous, chrétiens, qui croyons en la vie éternelle, la mort d’un enfant n’est pas un drame. (…) »

    Admiration. Ce roman rappelle la plus grande série TL de tous les temps, The Wire, qui décrivait l’univers d’une ville américaine à travers le prisme du crime mais en donnant sa chance et une voix réelle à chacune de ses composantes, du potentat dealer au maire, des petites mains adolescentes qui repèrent/alertent aux policiers de terrain, éducateurs, etc., évacuant les étiquettes morales toutes faites ou les redistribuant. Mais, ce faisant, le récit en arrive à donner le vertige, tant il devient malaisé de répondre à certaines argumentations perverses, tant la force de conviction des uns (qui est le véritable mensonge, disait Nietzsche) s’apparente à un rouleau-compresseur qu’il paraît bien ardu d’arrêter, amenuiser, éradiquer.

    En clair ? On vit avec ces terroristes chrétiens, qui sont une transposition des combattants palestiniens, et la caméra de l’auteur nous permet d’assister à la naissance des flux et reflux qui vont générer des drames. Plutôt que de parler de monstres et de se laver les mains d’un monde qui nous serait étranger, le roman vient asséner une démonstration digne d’une Hannah Arendt et de sa théorie de la « banalité du Mal ». Ce faisant, le miroir tendu, il nous contraint à l’introspection personnelle et collective, première étape avant la réaction, l’action. Qui ne peuvent avoir le tranchant net et dément des binaires Trump et Bush, Erdogan et Le Pen. Ni le laxisme de leurs apparents contraires qui constituent le verso d’une même pièce entretenant le règne de la confusion et de la terreur.

    La suite ? L’enquête de Paul semble une course contre le temps pour arrêter l’inéluctable, la quête d’Esteban conjugue ascension apparente en direction du paradis et descente inconsciente aux Enfers. Les fils se tendent et convergent. Jusqu’à…

    A faire lire par nos jeunes (et moins jeunes) et à discuter, en classe, en famille, entre amis ! Un livre hors normes à l’échelon belge francophone. Un thriller… citoyen.

    PS On se réjouira de voir récemment éclore des romans belges francophones qui pensent et racontent large, de Jean-Pol Hecq* (les Indes, 1959, dans Tea Time à New Delhi, chez Luce Wilquin) à Alain Berenboom* (l’Asie d’aujourd’hui dans Hong-Kong Blues, chez Genèse).

     

    9782875862211.jpgBertrand Scholtus

    Guerre sainte

    Ker éditions, roman, 2017

    385 pages

     

    Le livre sur le site de l’éditeur KER

     

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017: LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE AUSSI

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Comme je l’ai déjà écrit dans mes lectures de saison, il peut y avoir des livres sortis depuis quelques mois, c’est le cas pour cette rubrique qui commence par un recueil de poésie de Julien Tardif paru récemment mais qui est complétée par un autre recueil de poésie, de l’Islandais Sjon, édité précédemment et par un texte publié par Louise Bottu lui aussi il y a quelques mois. Mais dans tous les cas de la littérature très contemporaine et très novatrice à laquelle je tiens toujours à réserver une place dans mes publications.

     

     

    b0188f_d07bedf493ba47f8837805630864f2b2~mv2.webpNOUS ÉTIONS DE CEUX-LÀ

    Julien TARDIF

    Tarmac Editions

    Pour proposer son premier recueil, de la poésie très libre, très contemporaine, très novatrice, Julien Tardif s’est affranchi de toutes les contraintes qui auraient pu entraver l’expression, le sens et même la forme de son texte. Il dicte ses propres règles : détermine la forme qui oscille entre vers et prose, décide de la ponctuation qui rythme son texte et même de la mise en page. Malgré cette très grande liberté d’expression, il n’hésite pas à placer des formules de style habilement tournées comme ces quelques vers dans lesquels on peut voir un zeugme :

    « J’ai changé d’avis aujourd’hui

    Pris certains vêtements

    Pris le métro

    Et mon vélo »

    Et ces quelques autres où résonne de jolies assonances à l’image de celle-ci :

    « Tant veut le vent que l’attend le vent

    Tant veut le temps que l’attente

    Tant vend le temps que l’attente élégante

    Désastreuse ».

    Mais le recueil de Julien Tardif n’est pas seulement un exercice de style,  c’est aussi un message qu’il adresse à ceux qui croient encore en un avenir possible. Il prévient clairement le lecteur à travers les quelques lignes qu’il propose sur la quatrième de couverture : « L’écriture … est un exutoire, une forme de rébellion à l’égard des derniers optimistes encore sérieux : je ne parle pas ici des touristes de la vie moderne qui seuls encensent le vice : j’écris pour les êtres vivants… » Il l’affiche clairement, il prône la rébellion contre les optimistes, il ne croit plus en la vie.

    Concentré de révolte, condensé de rage, épure de désespoir, et même esquisse de colère, la poésie de Julien Tardif laisse aussi parfois la place au lecteur pour qu’il termine un ver avec son propre désarroi. Cette poésie sonne comme un protest song de Bob Dylan : « Le temps était venu d’oublier, de créer et de croire en la mort et de la désirer plus que la vie elle-même… ». Comment afficher et proclamer un tel désespoir quand on possède la musique et qu’on peut la glisser aussi adroitement dans les vers : faire sonner les mots sur un rythme du Boléro à la manière de Ravel ? Mais, dans ce recueil, même la musique semble morte, elle ne rythme plus aucun espoir, elle n’est plus que requiem.

    « Je ne suis plus de ce monde

    Ici personne n’en sort

    Ainsi soit-il et

    C’est lundi – adieux vautours ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

     

    image.html?app=NE&idImage=257400&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4OURSINS ET MOINEAUX

    SJON

    LansKine

    « vingt-six ans et il m’arrive de rêver que je suis debout devant le grand portail du cimetière au coin sud-est du mur d’enceinte. l’image est baignée de lune j’ai cinq à sept ans je suis pieds nus en pyjama…

    à chaque fois la limite entre rêve et souvenir d’enfance devient floue… »

    En lisant ces lignes qui débutent ce recueil, j’ai eu un peu l’impression de surfer sur une des vagues éponymes du long texte de Virginia Woolf que je lis parallèlement à ces textes de Sjon. Mais cette impression s’efface vite, l’auteur nous ramène immédiatement à la mythologie islandaise, aux vieilles légendes qui constituent l’histoire de l’île dans une langue jamais altérée faute d’apports extérieurs.

    « …

    et plutôt que se réjouir de l’ardeur de sa progéniture

    la déesse de l’origine

    se mit à déprimer »

    Dans ses textes Sjon fait revivre les vieilles sagas islandaises qui constituent le socle fondateur de la littérature, de l’histoire et de la culture de ce peuple. Dans le poème ci-dessous, j’ai vu dans les corps des douze femmes une métaphore des douze siècles d’histoire que compte aujourd’hui l’Islande.220px-SjonFreeLicence.jpg

    « corps

    ni beau

    ni terrifiant corps

    ni incroyable ni insignifiant corps

    juste immense d’une femme immense

    composé des corps de douze femmes

    juste mortes

    chacune traçant sa route

    tenant sa place

    vivant son siècle

    à l’abandon ».

    L’histoire de l’Islande, une histoire qui oscille sans cesse entre légendes, mythes et réalité, une existence suspendue dans le temps, une existence

    enfoncée dans un passé inquiétant, sombre, surgi du feu des entrailles de la terre ou en vagues déferlantes des flots déchaînés de l’océan. C’est la terre de Sjon, la terre à laquelle il est attaché, la terre qui héberge le peuple qu’il raconte dans ses poèmes en prose ou en vers très libres sans aucune contrainte de ponctuation ni de calligraphie (les majuscules sont bannies du texte).

    Ces textes réduits au maximum, concentré sur l’essentiel, condensé en quelques mots, sont d’une puissance expressive peu courante. Je ne connais rien à l’Islandais mais, à la lecture du rendu, j’imagine le formidable travail que la traductrice à dû accomplir pour obtenir un recueil de cette qualité.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    bis_article.jpgALBIN SAISON 2

    Albin BIS

    Editions Louis Bottu

    J’ai lu cette suite de textes, on dirait un petit carnet de moleskine comme bien des écrivains en possèdent pour noter leurs idées, comme l’histoire du jeune homme qui voudrait écrire un roman mais qui n’arrive pas à se faire publier, ni même à écrire quelque chose de mieux. Millot, l’éditeur, ne veut pas de son texte et Madame Marcel, la brave femme qui fait son ménage, essaie de le consoler, de le réconforter de lui donner des conseils. Millot veut le faire changer, faire changer tout ce qu’il met dans son texte et Madame Marcel essaie de faire comprendre à Albin qu’il faut qu’il change pour être plus clair, plus accessible.

    Mais Albin c’est le tout et le rien, les mots sans les mots.

    « Albin court tous les jours dans son calepin d’un mot à l’autre, sur le papier un coup il est l’un, un coup l’autre et va et vient de ligne en ligne…. ».

    Albin saison 2, c’est un peu ce petit calepin rempli de bouts de textes que le héros griffonne au hasard des événements peu excitants de sa vie monotone : cassoulet, cahors, septième douillet, qu’il essaie de rendre plus attrayante grâce à sa créativité, mélangeant les personnages de ses rêves avec ceux qu’il côtoie, avec ceux que Madame Marcel confond régulièrement : personnages du roman et connaissances de l’auteur.

    « C’étaient des mots, Madame Marcel, des mots, vous comprenez ? Ce serait trop vous demander de faire preuve d’un peu de distance, parfois ? »

    Le drame d’Albin c’est cette vie trop plate qui ne lui apporte aucune matière pour le grand roman qu’il voudrait écrire, alors il essaie, écrit des bouts de texte, déchire, froisse, note une idée, se bat avec les mots, explique à Madame Marcel qui ne comprend pas plus que Millot, l’éditeur, cette façon nouvelle d’organiser un récit pour raconter une belle histoire. « Madame Marcel, savez-vous qui a dit mettre de l’ordre ne va pas tout seul, certaines idées ne supportent pas l’ordre et préfèrent crever, et à la fin il y a beaucoup d’ordre et presque plus d’idée ? »

    Pour bien marquer la comparaison avec le petit carnet, l’auteur utilise plusieurs polices de caractères comme un écrivain emploie plusieurs crayons pour prendre ses notes, consigner quelques idées ou rédiger un bout de texte.

    C’est l’histoire d’un écrivain qui voudrait trouver un style nouveau mais qui patauge lamentablement encouragé par une femme de ménage qui vitupère, le vilipende pour le secouer, le mettre dans un chemin plus académique. C’est le drame de la création, de l’innovation, de l’incompréhension des autres, c’est le drame des écrivains qui veulent écrire autrement sans pouvoir se faire éditer. C’est aussi un texte truffé d’allusions à des textes bien connus : chansons, expressions populaires, poésies, citations célèbres, dialogues de films... Et, in fine, je me demande si ce n’est pas aussi un petit coup de griffe à l’adresse de ceux qui se complaisent si confortablement dans l’autofiction qui encombre aujourd’hui tellement les rayons des librairies. Albin à même trouvé un genre nouveau pour narguer celui qui est tellement à la mode :

    « Pas mal du tout mais il y a mieux, encore : palinodie autofictive. »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • KAROO OU LA MALADIE DE L'EXISTENCE

    17439924_1810530535936981_1374668078_n - Copie - Copie (2).jpgpar Julien-Paul REMY

     

      

     

     

     

     

     

    Faux_livre_Karoo+.jpgChef-d’œuvre de la littérature américaine achevé en 1996 et traduit en français il y a seulement quelques années, Karoo a inspiré en Belgique le nom d’un jeune magazine de critique culturelle francophone : Karoo.me. C’est que ce livre revêt une portée universelle : le tragique et l’absurdité de l’existence humaine. Son auteur, Steve Tesich, y met en scène une double tragédie. D’amour et d’existence. Pour l’incarner, un homme, Saul Karoo, lutte contre la condition humaine pour mieux s’y enfermer.

    États-Unis, fin des années 80. Contexte de l’effondrement de l’URSS. Saul, bedonnant, d’âge avancé, séparé et père adoptif d’un adolescent nommé Billy, est un homme malade. Mais d’un genre particulier. Physiquement, son organisme est atteint d’une maladie de l’ivresse : il s’avère incapable d’intégrer les effets de l’alcool. A son grand dam, puisque son alcoolisme de jadis lui permettait d’échapper à la réalité grâce à sa vertu amnésique, effaçant sa mémoire en même temps que la responsabilité qui pourrait en découler. Le voilà devenu un alcoolique raté, aussi sobre qu’une bûche de Noël. Socialement, il souffre d’un rapport malade à la vérité le muant en menteur invétéré. Psychologiquement, il souffre d’une maladie de la volonté qui le rend incapable de se donner les moyens de réaliser ses désirs, ainsi que d’une maladie de la subjectivité, un mécanisme d’autodéfense qui l’immunise contre toute irruption de sentiments humains et affectifs, rapidement neutralisés par la froideur objective de son intellect. La réalité se trouve réduite à l’état de cadavre sur une table de dissection. Cette maladie en implique une autre, la maladie de l’intimité, au gré de laquelle Saul Karoo se montre incapable d’entretenir une quelconque intimité privée, en particulier avec les membres de sa famille et ses proches. Il lui substitue cependant une intimité publique : pour se montrer intime, Saul a besoin de la présence de témoins. Plus il s’éloigne de ce qu’il est avec quelqu’un, plus il se sent proche de cette personne. Inversement, plus il se rapproche de ce qu’il est avec une personne, plus il se sent étranger par rapport à elle.

    « Tout ce que Billy voulait, c’était passer du temps seul avec moi, mais je ne pouvais lui donner ce qu’il voulait. Je n’avais aucune idée du nom à donner à cette maladie. La maladie de l’intermédiaire ? La maladie du tiers ? La maladie de l’observateur ? Quel que soit son nom, cette maladie m’empêchait totalement de jamais me sentir à l’aise avec quelqu’un sans un public pour nous observer. »

    Or, la notion d’intimité publique, en plus de saisir un symptôme relationnel humain atemporel, semble anticiper un phénomène de notre époque : la réalité virtuelle des réseaux sociaux. Facebook n’est-il justement pas le lieu d’une expression publique de l’intimité ?

    Retour au récit :

    « Aussi ironique que cela puisse paraître, malgré mes nombreuses maladies, mon surnom, dans le métier, c’est Doc. Doc Karoo. »

    Basculement. Après des premières pages attachées à présenter un homme malade dans sa vie personnelle et sociale, on découvre un autre homme dans la vie professionnelle qui, au lieu de devoir être soigné, soigne. Dans son rôle de script doctor pour l’industrie du cinéma hollywoodien, Saul Karoo soigne des films et des scénarios malades. Il réécrit des scénarios et remonte des films. Il les retape, les réarrange. Tantôt en rééquilibrant l’intrigue, tantôt en supprimant les corps étrangers (personnages superflus). Dans son milieu, on le considère comme un génie. Loser dans la vie privée, le voilà winner dans la vie professionnelle.

    Malgré son statut de Doc, Saul Karoo a besoin d’être soigné. Il ne souffre pas tant de lui-même que de faire (involontairement) souffrir les autres. Sa maladie principale est d’être une maladie, un cancer pour ceux qu’il aime. Son vrai problème ? L’incapacité à bien aimer, son fils adoptif en particulier. Un défaut, un handicap légué apparemment par ses propres parents, tout aussi inaptes à lui donner ce qu’il ne parvient pas à donner aux autres. Un père sénile, amnésique et atteint de folie au point de condamner à mort son propre fils depuis son lit d’hôpital, et une mère en proie à une autre folie, relationnelle, à l’image de son incapacité à construire une relation intime avec son fils. D’où ces questions :

    « Comment donner à autrui ce que l’on n’a pas reçu soi-même ? », « Comment être le père que l’on n’a jamais eu ? ».

    Saul est tiraillé, en tension entre une indifférence éclatante voire immorale envers les autres (d’où un certain rapport indirect à ceux qui l’entourent) et une voix intérieure, celle de « l’homme moral », une conscience qui lui rappelle ses devoirs, de père, de figure paternelle, de mari, de scénariste, d’être humain. S’il se déresponsabilise en actes, il se responsabilise en pensées. Notamment à l’égard de son fils :

    « Son innocence était insupportable. Elle me rendait fou mais, en même temps, me faisait l’aimer davantage. Elle me décidait encore plus à, un jour, me rattraper. Pour le mal que je lui avais fait au fil des années et pour la souffrance que j’allais lui infliger ce soir. Me rattraper d’un seul coup. »

     

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    Steve Tesich (1942-1996)

     

    Cet homme au cynisme déshumanisé évoluant dans la sphère mondaine et nantie, faite d’artifices, où le rôle que l’on joue prime qui on est, n’est pas le vulgaire reflet de son milieu. Conformiste dans son comportement, Saul Karoo recèle un esprit éminemment subversif par rapport à l’opinion commune, non dénué d’un humour incisif :

    « C’était l’intimité et le temps passé seuls, uniquement tous les deux, qui avaient détruit notre mariage. Pas cette intimité publique que nous connaissions à cette fête, mais l’intimité intime. Juste nous deux. A cet égard, j’étais totalement irréprochable. J’avais fait tout mon possible pour éviter le moindre moment intime entre nous. »

    Son métier lui plaît même s’il le fait par défaut : incapable d’écrire une histoire qu’il a en tête (une Odyssée d’Homère futuriste) depuis longtemps, il s’enferme dans son rôle d’écrivain raté voué à réécrire les histoires des autres. L’écriture joue ici un rôle métaphorique : à force de réécrire la vie d’autres que lui, il ne prend pas le temps d’écrire sa propre vie. Il a besoin que l’on fasse pour lui ce qu’il fait pour autrui : sauver. Saul représente un certain type de sauveur, qui sauve des histoires de la mort et de l’oubli en les rendant commerciales et au goût du public. Mais le sauveur a besoin d’être sauvé.

    Le moment déclencheur du récit coïncide pour Saul avec la perspective d’une renaissance, d’une rédemption en sauvant, non pas une histoire imaginaire tirée d’un scénario de film, mais bien une histoire réelle, la vie tragique de Leila, la mère biologique du garçon qu’il a adopté, une actrice ratée reconvertie en serveuse. La rencontre de Saul et de cette femme symbolise la rencontre de deux tragédies. Quelle issue de la collision de deux tragédies sinon une tragédie elle-même ? Pourtant, Saul pense pouvoir réécrire la vie de cette femme en lui faisant retrouver son fils biologique, et en recréant un film dans lequel elle a joué pour la transformer en star et lui faire gagner quelque chose, à elle dont la vie ne fut que pertes. Les deux tragédies peuvent elles se sauver mutuellement ? Une tragédie trouve-t-elle sa solution dans une autre tragédie ? La conjonction de deux vies négatives peut-elle, comme en mathématiques, accoucher d’une issue positive ?

    (SPOILER)

    Karoo est l’histoire d’une quête de rédemption et de renaissance. Hélas, nulle réversibilité possible ici. En voulant sauver deux tragédies, Saul ne fait que les rendre plus tragiques encore en causant involontairement la mort des deux êtres qu’il aime le plus au monde, Billy et Leila. Le destin semble le punir pour ne pas avoir aimé de la bonne manière. Pour ne pas avoir assez aimé. Pour ne pas avoir aimé au bon moment. Le voilà maudit et condamné, non pas à mourir, mais à vivre avec la mort. La mort des autres, dans un éternel présent d’errance et le néant de la condition humaine. Y a-t-il une vie après la mort (de ceux qu’on aime et lorsqu’on en est coupable) ?

    Ce livre s’apparente aussi à une mise en abîme de la littérature, de l’écrivain, de l’accomplissement de soi et de la création. La tragédie de ce livre semble véhiculer une vision tragique de l’écrivain : pour en devenir un, il faudrait vivre une tragédie dans sa vie personnelle. Cette résonance trouve son illustration à la fin du récit, où le protagoniste parvient à écrire l’histoire qu’il a toujours voulu écrire. Ainsi, c’est après avoir tout perdu qu’il finit par gagner quelque chose dont il avait toujours été privé. Mais le prix à payer est immense. Perdre ceux que l’on aime et qui nous font aimer la vie. Perdre à jamais bonheur et amour. La vie d’écrivain ne semble émerger que des cendres de la mort.

     

    9782757833056.jpgSteve Tesich, Karoo, trad. par Anne Wicke, Éditions Monsieur Toussaint Louverture (2012), 608 pages. 

    Le livre sur le site des Ed. Monsieur Toussaint Louverture

    Disponible aussi en Points/Seuil

     

  • LES TANKAS DU CAFÉ de CRYSTÈLE GONCALVES

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    J'aime le café

    sans rien, sans sucre, sans lait

    un reste de nuit

    juste le zeste de lune

    et un nuage de brume

     

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    Noire et embaumante

    fleur de café vénéneuse

    au pistil fatal

    jusqu'aux sucs caféinés

    elle s'effeuille et se lape

     

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    Les pommettes roses

    collées au bol de café

    chauffent et se dilatent

    briochettes défroissées

    des pétrissages nocturnes

     

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    Ramasseur de rêves

    il capture mon sommeil

    café épuisette

    il m'attrape d'une gorgée

    toute entière dans ses filets

     

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    Claquant son parfum

    en vagues aromatiques

    mon café fulmine

    il tempête en s'écoulant

    en grosses gouttes frappées

     

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    Un piratage âcre

    café à tribord des lèvres

    en marée d'ébène

    il envahit mon palais

    saborde mes dents de nacre

     

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    Chaises canissées

    dans l'arôme café crème

    une aube au comptoir

    tabouret haut, pieds sur barre

    v'là c'qu'elle veut la p'tit' dame

     

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    Tu m’étalonnes

    à l’aune de ta force brute

    mon café corsé

    me happent de leur ardeur fauve

    tes noires effluves en lasso

     

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    Le café fumant

    et l'aube brumeuse

    suspendent le bruit du monde

    seules les effluves dansent

    au bruissement de sa mousse

     

     

    D8AGGMi0.jpg:largeChrystèle Goncalves est enseignante à l'Université de Nantes. Passionnée par la poésie minimaliste (haikus et tankas), en préparation d'un recueil sur les tankas sensuels et érotiques, elle publie chaque jour sur Twitter ses nouvelles compositions via ce compte: https://twitter.com/Chrystaux?lang=fr 

     

  • BOUQUET DE TANKAS de CRISTÈLE GONCALVES

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    Mes lunes diaphanes

    à l'aune de tes baisers

    charnues coccinelles

    je n'ose guère m'asseoir

    par peur de les écraser

     

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    Sous mes doigts agiles

    ses cordes vocales vibrent

    mon âme enjouée

    ma féminité s'accorde

    à la sienne en cet instant

     

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    Bouquets de cristaux

    sur les doigts et les lèvres

    mielleux butinage

    à la source originelle

    pistil de ta fleur de sel

      

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    Ta jupe crépon

    en corolle grenadine

    frémit dans le vent

    découvrant ton pistil noir

    une odeur musquée s'élève

    --------- Coquelicot

     

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    J'ouvre le volet

    Baisers de lumière dans un

    Ballet de poussières

    Mon visage est constellé

    De plis d'oreillers, de rides

     

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    Debout sur tes paupières

    voilées et veinées

    transparait l'azur

    de tes pupilles opales

    lorsque j'appuie légèrement

    de mon talon aiguille

      

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    Les pieds enfoncés

    dans le froid sable poisseux

    les orteils léchés

    frissons jusqu'à mes pointes

    tendues sous le haut trop léger

     

     

    D8AGGMi0.jpg:largeChrystèle Goncalves est enseignante à l'Université de Nantes. Passionnée par la poésie minimaliste (haikus et tankas), en préparation d'un recueil sur les tankas sensuels et érotiques, elle publie chaque jour sur Twitter ses ses nouvelles compositions via ce compte: https://twitter.com/Chrystaux?lang=fr 

     

     Les photos de fleurs sont de Robert Mapplethorpe

     

  • UNE UCHRONIE ENTRE GRAND LARGE ET PARFUM CODÉ... EDGARD P. JACOBS

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

     

     

     

     

     

     

     

     

    ob_b44a56_unnamed.jpgTea Time à New Delhi est le deuxième roman de Jean-Pol Hecq, l’un des plus éminents animateurs (anima, l’âme) culturels de la RTBF de ces dernières décennies, qu’on prend plaisir à retrouver autrement… et semblablement.

    Grand large, Jacobs, semblablement… Explicitons tout cela.

    Nous avions lu et aimé le précédent opus, Georges et les dragons, mais l’auteur, cette fois, largue les amarres pour nous emmener plus profondément dans la Grande Histoire et les méandres de l’espace-temps. 1959, les Indes, Che Guevara et Indira Gandhi ! Alléchant, isn’t it ? Le propos est de faufiler des aventures imaginées entre des épisodes réels de la biographie de deux personnages fondamentaux du XXe siècle.

    Grand large, donc, mais Jacobs ? Jacobs et non pas Dumas. Il n’est pas question d’un récit pétaradant mais feutré, qui recrée le charme d’une Inde post-british mais très british encore. Che Guevara, le fameux guérillero, envoyé par le gouvernement cubain en mission diplomatique (la quête d’une fourniture d’armement), y présente des allures de Mortimer, ce héros de BD infiniment moins lissé que son inséparable comparse Blake, capable de rompre la langue de bois des salons.

    Grand large, car le récit, arcbouté aux visites protocolaires infligées aux Cubains, nous promène à travers l’Inde et ses emblèmes, ses contrastes. De toujours, d’hier et d’aujourd’hui. Un barrage pharaonique mais le Taj Mahal aussi, l’hôtel Ashok, le Teen Murti Bhavan, etc. La vie grouillante des mégalopoles Delhi ou Calcutta, comme la campagne profonde traversée par le Frontier Mail, train aux volutes mythologiques. La saleté et le raffinement, le vacarme et le ton aigre-doux délicatement modulé, la puanteur nauséeuse et les senteurs enivrantes.

    Jacobs encore sur le fond. Car le récit entrelace deux fils principaux. La rencontre des deux monstres sacrés, leurs échanges, qui interrogent sur notre rapport au monde, la manière de le révolutionner (par la force, à la cubaine, ou par la non-violence à la Mahatma). Mais aussi une aventure gouleyante où des espions se baladent dans le sillage de la délégation cubaine (CIA, MI5, services secrets indien et russe), pour les protéger, surveiller ou… éliminer. Il est question d’attentat, de tentative d’empoisonnement, etc.

     

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    Jean-Pol Hecq

     

    Semblablement. Car le livre épouse la personnalité qui nous était chère lors d’interviews fouillées. Le ton décontracté, sans emphase, sobre mais convivial, projette discrètement dans l’ample, l’intime, l’essentiel sur arrière-plan de travail et de documentation. Il sera donc question des trajectoires privées de Guevara et Gandhi mais, tout autant, d’une immersion dans la situation du monde d’alors, un rappel décapant de la manière dont les Russes, les Américains se partageaient le monde, positionnaient leurs pions, se mêlaient arbitrairement de ses rouages, quitte à provoquer des attentats, faire tomber des gouvernements, assassiner... Les rivalités/hostilités Inde/Pakistan, Chine/Tibet, etc. sont explicitées. De manière claire et concise :

     « (…) nous – je veux dire le gouvernement de l’Inde – avons tenté de convaincre le Dalaï-Lama de ne pas se focaliser sur l’exigence d’une indépendance totale, mais plutôt de plaider en faveur d’une large autonomie à l’intérieur de la République populaire de Chine. Il a refusé de nous écouter. Ses conseillers pensaient sans doute qu’avec le soutien des Etats-Unis, ils seraient capables de se débarrasser des Chinois. Ils ont donc choisi l’épreuve de force, et de la plus idiote des manières. (…) »

    La dernière page tournée, on a envie de faire ses valises ou d’ouvrir un recueil de poésies de Tagore, d’aller sur Wikipédia entailler plus avant les sillons entrouverts. Qui était ce Krishnamurti qu’Indira voulait à tout prix présenter au Che, songeant qu’il pouvait incurver sa destinée ? Peut-on encore emprunter le Frontier Mail ou loger à l’Ashok ?

    Surtout. Bravo, Jean-Pol Hecq, pour votre fidélité à un projet intérieur, humaniste au sens suranné… le plus noble du terme. Tout en suivant avec plaisir les aventures de nos Cubains/Tintin et Haddock au pays de Nehru et des maharadjahs, parfois avec émotion aussi, quand on anticipe les destins, on a intégré avec aisance une idée des enjeux de la géopolitique mondiale, brisé ou nuancé quelques clichés (la non-violence indienne ou la violence cubaine), revisité des moments-clés de la configuration de notre planète. Et, luxe suprême, on réfléchit ou médite :

    « (…) personne ne peut savoir ce qui des forces de vie ou des forces de mort l’emportera, mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas lutter, ni encore moins abandonner (…) Il faut commencer là où on est, là où la vie nous a placés. (…) pour réaliser la véritable révolution, il faut d’abord parvenir à se transformer soi-même. Peu en sont capables (…) Seuls ceux qui savent mourir d’instant en instant peuvent éviter d’entreprendre avec la mort un impossible dialogue. (…) » 

     

    ob_b44a56_unnamed.jpgJean-Pol Hecq

    Tea Time à New Delhi

    Editions Luce Wilquin, roman, 2017

    Le livre sur le site des Éditions Luce Wilquin

     

    Le blog de Philippe Remi-Wilkin

     

  • ÉCLIPSE de FRANÇOISE HOUDART

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    536blog.jpg  Les trois derniers romans (« Les profonds chemins », « Victoria Libourne », « Retour à Domme ») de l’écrivain hainuyer ont, de manière brillante, établi leur auteur dans le rang des romanciers aptes aussi bien à raconter l’histoire (celle d’un peintre, celle d’un petit-fils qui retrouve ses racines…) qu’à pister la psychologie complexe de personnages en crise, en rupture, en quête de soi.

      Ma première impression de cette « Eclipse » fut en partie décevante, et, je saisissais sans doute, à tort, des éléments que je percevais comme artificiels, et qui, plus tard, se révélèrent intenses.

      Ma première lecture fut heureusement contredite par ce que m’apporta le livre, une fois clos : un univers nouveau où la romancière cerne des couples, les plonge dans un contexte inhabituel – sous l’égide d’une lune rouge, forcément féminine, dans laquelle je me reconnaissais peu et assez logiquement, avec une intrigue qui s’ouvrait sur une forme policière sans en épouser toutes les traces…

      Sacha, Mado forment un couple qu’un jour exceptionnel d’éclipse lunaire va dissocier. La quête de Sacha peut commencer, difficile, prégnante. Quoique les adjuvants – des voisins amis chaleureux, attentifs, Adi et Fadia – fassent tout leur possible pour ramener Sacha à une vie plus régulière. Mado a disparu : sans doute est-elle près de revenir. Il ne faut pas désespérer. Sacha se laisse aller, échafaude nombre de pistes, sombre peu à peu…Houdart2009blog-7947441.jpg

      L’intérêt de cet ultime opus de Françoise Houdart réside tout d’abord dans la manière fluide, étonnamment réaliste de mener le lecteur par le bout de l’intrigue qu’elle concocte : une écriture d’atmosphère campe les lieux du drame. Tout le monde est sorti de nuit pour assister à cette « éclipse »…Sacha n’a rien vu venir. Bien sûr, sous des airs de faux polar, « Eclipse » a aussi comme atout de montrer la déglingue d’une vie ordinaire, subitement perturbée, comme sans raison. Bien sûr, des personnages étranges comme ce faux Razounov qui fréquente aussi bien les parcs que les réseaux sociaux, fou de lune et de Séléné, traversent la fiction et assurent aussi au livre un aspect assez ethnographique : aujourd’hui Facebook et d’autres réseaux servent parfois aussi à désorienter certains usagers. Certains malades y circulent.

       Mais au-delà de ce qui pourrait s’apparenter à une concession à la modernité (technologique), le roman a surtout pour effet de creuser, chez le lecteur, une matière universelle, intime et partageable : l’univers de la faillite et/ou de la persistance des sentiments. Et là, le pari de l’auteur est une totale réussite : oui, nous passons par des « éclipses », des « aventures », des « phases » d’intermittences amoureuses, et le titre n’a pas été choisi en vain. L’immense cinéaste de l’incommunicabilité est passé par là, a laissé trace d’une œuvre où se font et défont les sentiments, entre deux plages de silence : « L’éclipse » d’Antonioni (ITA, 1962) avec l’inoubliable Monica Vitti. Françoise Houdart a retrouvé, ôtant l’article, l’intense émotion des personnages et la fin ouverte de son roman interpelle activement : de quoi est faite une vie de couple, d’apparition, d’éclosion et de déclin ?

       Au lecteur de trancher. Un beau livre. 

    Françoise HOUDART, Eclipse, Ed. Luce Wilquin, 2017, 176p., 17€.

    Le livre sur le site des Editions Luce Wilquin

    Les livres de Françoise HOUDART chez Luce Wilquin

     

  • CHRONIQUES FICTIVES

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    BIEN ÊTRE MINÉRAL de Nicolas LANDROCK 

    Genre littéraire: Pavé indigeste

    Maison d'édition: Les Editions de la Plante

    Année de parution: 2017

     

    VIRGIN ROAD de Flannery HILL

    Genre littéraire: Road trip hop

    Maison d'édition: Stock

    Année d'édition: 2017

     

    LA ROUE À AUBES NE S'ARRÊTE JAMAIS de Mathias NIZET

    Genre littéraire: Jeune poésie (d'académicien en herbe)

    Maison d'édition: Le Cheyne 

    Année de parution: 2015

     

    FISHTICK POLYCHROME suivi de BOUSILLE LE CIEL SI T'ES UN ANGE de Michaël LONDOT

    Genre littéraire: Poésie Beat(e) 

    Maison d'édition: Le Castor Astral

    Année de parution: 2016

     

    ÉCRITS POURPRES d'Edward D. DWARF

    Genre littéraire: Fond de cercueil, polar intello

    Maison d'édition: La Sonatine

    Année de parution: 2016

     

    PARCOURS D'UNE POÉTESSE SUPERSTAR

    Découvrez sa luxueuse bibliographie: L'hiver l'hygiène, Gloss mon amour, Mascara manganèse, Paupières miroir, Chanel tu me tues, Peau d'Hermès, Les masques de beauté, Plug banal, Coco câline rouge et noire

     

    CINQ POÈMES POSTHUMES et dispensables de Marcel THIEU légués par sa veuve éplorée

     

    UNE CRITIQUE MI-FIGUE MI-RASOIR

     

    Rentrée littéraire 2014: PIERRETTE PIERREQUIN PUBLIE SON PREMIER APHORISME

     

    TOUTES LES CHRONIQUES FICTIVES

     

  • BIEN-ÊTRE MINÉRAL de NICOLAS LANDROCK

    29554510langage-des-pierres-jpeg.jpegReprendre pierre

    Dans Bien-être minéral, Nicolas Landrock, nom de plume ou non, dont c’est le premier ouvrage, nous balade dans le temps et les espaces, dans les remous de la pensée en proie aux affres de la démence comme de la plus vive intelligence, mais aussi de Stonehenge aux Montagnes rocheuses en passant par la Muraille de Chine ou les mines d’extraction de pierres précieuses de la Tanzanie en un prodigieux tourbillon de plus de 600 pages.

    Pierre Pays, le héros, d’origine française, s’éprend dans son enfance anglaise (son père, collaborateur, meurt pendant la seconde guerre mondiale sous le feu de résistants et sa mère qui a donné son père aux résistants obtient de quitter la France occupée pour rejoindre Londres où elle sera l’amante d’un ambassadeur mexicain hanté par Frida Kahlo) d’une pierre, objet transitionnel dont il ne se déprendra jamais. Tout le long du livre et de la vie, il recherchera à travers une inlassable recherche cette pierre prim(ordi)ale, comme une madeleine, comme l’Agate de Pyrrus ou la pierre philosophale des alchimistes.

    Malgré des passages volontiers obscurs, traduisant les plongées de Pierre Pays dans les affres de la folie et d’une cruauté plus fantasmée que vécue, aux accents tour à tour païens, sadiens ou masochistes, le récit recèle de rares fulgurances et des moments d’apaisement d’une extrême beauté, comme lorsque l’homme à bout de forces retrouve la fameuse pierre perdue.

    Sur plus de cent pages, Landrock passe en revue tous les types de pierres et minéraux, de l’ambre au topaze en passant par l’améthyste, l’aigue-marine, le cristal, l’obsidienne, le quartz, la pierre de lune, les jades… Il cite Caillois, le poète des pierres, les paysages minéraux d’Yves Tanguy, et tous les stigmates et bienfaits que les pierres peuvent procurer sur ou dans le corps humain.

    Livre entre l’essai, poésie et l’autofiction qui compare les différents bien-êtres auquel se livre l’homme depuis des siècles pour fuir sa nature proprement humaine, il questionne les neurosciences comme les contre-vérités scientifiques aussi bien que le chamanisme dans la quête du cerveau humain à déchiffrer l’indéchiffrable en vue d’un sens qui le transcende autant qu’il le détruit psychologiquement en modifiant sa propre espèce dans sa volonté de la croiser avec d’autres, qu’elles soient minérales, végétales ou animales.

    Le livre est paru aux toutes nouvelles Editions de la Plante (sans encore d’espace ni de visuel sur le Net) dans une tradition de l’espagnol (Mexique) par Anna Della Pietra qui n’est autre, nous apprend l'éditeur, que la mère de l’écrivain.

    Éric Allard

    Pierre Pays, Bien-être minéral, Éditions de la plante, Paris, 640 pages.

  • RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : RENTRÉE SOCIALE POUR LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le Dilettante fait sa rentrée avec trois livres qui évoquent les dérives de notre monde. Marion Messina dénonce l’incapacité de notre société à donner les meilleures chances à sa jeunesse, elle lui reproche même de décourager les jeunes surtout les plus doués. Errol Henrot est inquiet de constater que la violence faite aux animaux se banalise et déborde largement dans les comportements humains altérant fortement les comportements sociaux. Renaud Cerqueux, lui, ne croit plus en rien, il pense que la société est allé trop loin et qu’elle court de plus en plus vite à sa perte...

     

    9782842639044.jpgFAUX DEPART 

    Marion MESSINA

    Marion Messina raconte dans ce roman, l’histoire d’Aurélie, une histoire qui pourrait être un peu la sienne si on en croit la notice biographique. L’histoire d’une jeune fille suffisamment douée pour réussir au moins deux concours d’entrée dans des écoles prestigieuses mais qui ne peut s’y inscrire parce que ses parents n’ont pas les moyens de financer un logement dans une grande ville éloignée de leur domicile. Alors, Aurélie s’inscrit, comme la plupart des étudiants, dans une faculté où elle s’ennuie bien vite, elle est seule, elle ne connait personne, elle habite toujours chez ses parents. Ses études deviennent vite une préoccupation secondaire, elle veut donner un sens à sa vie, rompre avec celle de ses parents puérile, besogneuse, sans relief et sans ambition. Elle accepte un petit boulot pour gagner un peu d’argent et prendre son indépendance.

    Pendant ses heures de travail, elle rencontre un émigré colombien arrivé un peu par hasard à Grenoble où elle suit ses cours, à proximité du domicile de ses parents. Alejandro, le jeune Colombien, est aussi seul qu’elle, les diplômes qu’il obtient ne lui ouvrent aucune porte, il empile les petits boulots pour subsister en France et surtout ne pas être obligé de rentrer dans son pays. Avec lui, Aurélie découvre l’amour et le plaisir mais Alejandro ne veut pas s’attacher définitivement à une femme, il veut rester libre de son destin et finit par partir seul la laissant sans avenir dans une ville qu’elle ne supporte plus. Elle prend alors une grande décision, elle part pour Paris où elle compte bien trouver un emploi stable et une situation tout aussi stable avec un homme qui saurait l’aimer.Marion-Messina-couleur.jpg

    Mais Paris est une ville féroce qui dévore ceux qui ne la connaisse pas, elle trouve bien un emploi mais encore un boulot peu stable, mal payé et surtout peu valorisant, sans possibilité de promotion. Elle découvre alors toute la puérilité du monde du travail où derrière les belles façades et les belles tenues, règne souvent une réelle misère, une nouvelle forme de misère, la misère dorée. Un séjour dans une auberge de jeunesse miteuse, un bout de chemin avec un cadre divorcé bien payé mais ennuyeux, la conforte dans son idée : elle n’a aucun avenir dans la capitale où elle n’a rencontré qu’un seul ami, un livreur de pizzas, qui l’incite à quitter cette ville et cette vie.

    « Cette vie rend con. Regarde-toi. Tu es belle, intelligente, tu es payée pour perdre ton temps dans des halls d’accueil. Tu gâches ton énergie, tu vas passer à côté de ta jeunesse dans cette ville de merde. »

    Marion Messina semble bien connaître cette vie de galère où ceux qui ont décroché, découragé par des études sans perspectives, croisent ceux qui ont réussi et tremblent tous les jours devant le pouvoir d’un supérieur souvent incompétent qui passe le plus clair de son temps à terroriser ses sous-fifres pour sauver sa propre peau. Pour elle, il y a bien peu d’espoir dans cette vie où des employés surdiplômés n’arrivent pas à gagner leur vie au service de cadres supérieurs de l’administration ou des entreprises pas plus compétents que cultivés. Elle dénonce aussi les errements de l’Education nationale incapable de s’adapter aux nouveaux besoins de la population, la tyrannie de la société de consommation, l’exploitation de la grande finance et toutes les tares de notre société qui incitent les citoyens découragés à rester debout et à se mettre en marche même si cela risque de ne pas changer beaucoup les choses.

    Le bonheur serait-il là où l’auteure semble l’avoir cherché en validant un BTS agricole : dans le pré ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842639167.jpgLES LIENS DE SANG

    Errol HENROT

    Jeune garçon dans une petite ville de province, François vit mal, il est n’est pas à l’aise dans sa famille, il est en conflit permanent avec son père tueur dans un abattoir, il juge sa mère trop passive, soumise à cet homme brutal. A l’école, il est le souffre-douleur de ses petits camarades. Il n’est bien que dans la nature au contact des animaux qu’il aime et respecte. Introverti et hypersensible, il ne veut pas poursuivre ses études au-delà du bac, il veut rester seul dans son coin de campagne mais comme il faut bien gagner sa vie, son père le fait embaucher à l’abattoir où il devient, comme lui, tueur.

    Son premier contact avec l’abattoir est un choc terrible, les descriptions qu’il fait sont insupportables, on se croirait dans La filière émeraude de Michael Collins (si je ne me trompe pas d’Irlandais). La rencontre avec une femme provoquera le choc décisif qui rompra la tradition qui lie la famille à cette infernale machine à tuer.henrot_errol_17_le_dilettante.jpg

    Ce livre est bien évidemment un terrible réquisitoire contre l’abattage des animaux en France mais s’il n’avait été que cela, il ne m’aurait pas beaucoup passionné car ce sujet est désormais régulièrement traité dans les divers journaux télévisés. C’est devenu un marronnier médiatique. Ce qui m’a surtout intéressé, c’est la fragilité de ce jeune homme devant cette situation sans issue, impossible de trouver un autre emploi dans cette petite ville, impossible de dénoncer les pratiques sadiques de certains employés sans affronter la chaîne de la solidarité interne. Comment échapper à ce qui semble être un destin fatal ?

    Et, ce qui m’a le plus accroché dans texte, c’est l’excellence de l’écriture de ce jeune auteur qui est capable de proposer des pages d’une grande poésie dans un contexte d’une brutalité inouïe. Il peut ainsi mettre un immense espace entre la forêt où il aime se réfugier et l’abattoir tout proche. Il ne milite pas pour la reconsidération de la chaîne alimentaire, il voudrait seulement que les hommes ne considèrent pas les animaux comme des sujets de souffrance sur lesquels le premier venu peut exercer son sadisme incontrôlable.

    J’attends avec impatience qu’il écrive un autre livre moins engagé qui mette plus en valeur son écriture si fluide, si claire, si lumineuse.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842638986.jpgAFIN QUE RIEN NE CHANGE

    Renaud CERQUEUX

    Dès les deux ou trois premières pages de ce livre, j’ai immédiatement pensé au Baron Empain enlevé en 1978 par des malfrats qui espéraient récupérer une énorme rançon, mais à cette époque Renaud Cerqueux n’était peut-être même pas né. Et pourtant son héros subit le même sort que le célèbre baron belge, propriétaire comme lui d’une immense fortune, il est enlevé et détenu dans des conditions très pénibles. Mais contrairement au baron, celui qui le séquestre ne cherche nullement à l’échanger contre une rançon, il semble avoir des motifs beaucoup plus politiques, moraux et peut-être même revanchards.

    Emmanuel Wynne, le héros de cette triste aventure, est condamné à empiler à longueur de journée des sucres pour faire des tours, des tours qui seront vendues selon le principe qui est utilisé pour vendre tous les produits parfaitement inutiles qui vident le portefeuille de très nombreux consommateurs sur l’ensemble de la planète.

    « Nos tours ne servent à rien et ne sont pas données, mais grâce à une campagne marketing savamment orchestrée, adossée à des recherches en neurosciences et à l’analyse de big data, ainsi qu’à la participation grassement rétribuée de quelques célébrités, nous avons réussi à générer une demande, voire un véritable engouement pour nos produits que la clientèle s’arrache ».renaud-cerqueux-nouveau-talent-de-dilettante_2748779.jpg

    Renaud Cerqueux, prolongeant dans ce roman les nouvelles qu’il a publiées début 2016 dans son recueil, Un peu plus bas vers la terre, ne cherche pas à raconter une l’histoire arrivée à un individu malchanceux mais cherche plutôt à démontrer comment le système économique et financier actuel contribue à n’enrichir qu’une très faible partie de la population au détriment de tout le reste, au risque même de provoquer un cataclysme définitif beaucoup plus rapidement que les scientifiques le prévoient. Il explique comment quelques profiteurs dénués de tout scrupule s’enrichissent toujours de plus en plus quels que soient les régimes politiques qui gouvernent le monde.

    « Ils ne se salissent jamais les mains. Ils délèguent la violence. Après des années d’hystérie, même le FMI a reconnu que le ruissellement vers le bas des capitaux était un mythe de l’économie néolibérale, que les riches ne font pas le bonheur de tous ».

    Ce n’est pas un livre pour attirer l’attention des citoyens, les inviter à agir vite, très vite, non, il semble que Renaud Cerqueux pense qu’il est trop tard, que les dés sont déjà jetés et que les petits-enfants des papas de sa génération subiront les affres des modifications climatiques générés par les abus des générations précédentes sous la houlette des grandes fortunes qui gouvernent le monde.

    « On a eu notre chance, on l’a gâchée. On a tout foutu en l’air. Après des millions d’années d’évolution, on lutte toujours pour notre survie, comme des bêtes sauvages ».

    L’espoir semble bien mince de voir reculer l’échéance fatale.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    Le site du DILETTANTE

     

  • ELISE ET LISE de PHILIPPE ANNOCQUE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    72dpi-elise-lise_couv.jpgQuestions à choix multiples

    C'est un peu dommage de lire enfin un ouvrage paru en début d'année, qui a déjà fait l'objet de multiples commentaires sur la toile et ailleurs, pour lequel les interprétations se multiplient, et qui plus est n'est pas facile au premier abord.

    Mais c'est intéressant aussi de proposer une nouvelle approche, d'être moins dans l'analyse du texte, des références littéraires, des qualités d'écriture de l'auteur, de son amour des mots et de son jeu des mots.
    Je prends le parti de parler simplement d'"Elise et Lise", et du sentiment qui ressort de ma lecture.

    D'abord, Elise n'a pas de chance. Elle a une colocataire et amie qui est une véritable sangsue, de ces personnes qui vous font du charme, vous empapaoutent et finalement vous mangent tout entier. Car la Lise, c'est quelque chose. Elle débarque subitement dans la vie d'Elise, aime Elise, enfin, elle aime tout d'Elise, à un point tel qu'elle ne se gêne pas pour lui piquer ses fringues, pour s'immiscer dans sa famille, dans sa vie, pour... je n'en dis pas plus !

    Et Elise, au début du moins, ne voit rien. Cette particularité m'a rappelé le "Pas Liev" de Philippe Annocque, Liev qui ne voyait rien, n'entendait rien, que j'avais envie de secouer parfois tant il était agaçant, pour le faire réagir, lui ouvrir les yeux. Avec Elise, c'est un peu la même chose. On a envie de lui dire de faire attention, de se méfier des sourires, des courbettes, de vérifier ses affaires, de ne pas être si insouciante et heureuse de vivre. ob_608ce3_philippe-annocque.jpg

    Sûr que c'est encore une histoire qui tape sur les nerfs, une histoire simple pourtant, rien de spectaculaire, mais une étude profonde des êtres et de leurs côtés sombres. Avec un final qui laisse dubitatif, qui présente diverses options - l'une d'entre elles, d'ailleurs, me plaît particulièrement -, c'est un livre qui n'est en vérité pas terminé, qui offre au lecteur la possibilité de continuer l'histoire, ou de l'achever par tel ou tel moyen. 

    Donc c'est une lecture assez dérangeante, comme vous pouvez le constater, qui ne laisse pas indifférent et qui apporte son lot d'interrogations... Avec des non-dits, du suspense, des suggestions, diverses interprétations, on veut savoir, on veut comprendre, et on peut tout imaginer. Se mettre à la place d'Elise, par exemple, ou de Lise, et voir un peu comment les choses pourraient évoluer... ou pas !

     

    Le livre sur le site de Quidam éditeur

    Philippe ANNOCQUE sur Quidam éditeur

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    HUBLOTS, le blog de Philippe Annocque

     

  • LES OURAGANS PORTERONT DÉSORMAIS DES PRÉNOMS TRANSGENRES

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    Suite à l’intervention vigoureuse de plusieurs associations pour la lutte contre le sexisme chez les typhons, les prochains prénoms donnés aux ouragans seront des prénoms transgenres : Alex, Claude, Dominique, Sacha, Camille, Dave, Angot, Juvet, Bowie…

    Comme l’a chanté le grand climatologue antillais Alain Voulzy dans Cyclone collection, si une tempête souhaite, durant sa croissance, changer de genre, elle ne devra plus remplir toute une série de paperasses qui pourraient altérer son action, retarder son bon développement, postposer son épanouissement venteux. Car il faut surtout veiller à ne pas nuire au moral des ouragans sous peine de remettre en cause le bon ordre atmosphérique mondial…

    Une autre question travaille toujours les climatologues en herbe : Doit-on appeler les tempêtes dans un verre d'eau d'un diminutif genre Stan, Lulu, Jojo, Max, Chris, Phil, Lou, Liz, Greg, Seb... ?

    Précisons que jusqu’à maintenant la demande d’écriture inclusive réclamée pour le traitement des dossiers administratifs par l’association des ouragans en activité a été rejetée par l’organisation météorologique mondiale. Mais pour combien de temp·e·t·e·s encore ?

    Signalons aussi que Paul Guiot, porte-parole des volcans dans la détresse, a profité de cette revendication légitimes des cyclones, pour pousser un coup de gueule salutaire: "Il serait aussi grand temps qu'on tienne compte de l'auto-détermination des volcans souvent affublés de noms loufoques. Je pense par exemple à ce pauvre Krakatoa. Et vous imaginez-vous la souffrance de porter le nom de Eyjafjallajökull ?! "

     

  • LA VIE DES ENSEIGNANTS et autres fictions édifiantes

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    La vie des enseignants

    Dans cette école, soit les enseignants étaient accablés de travail, soit ils adoraient leur métier: ils ne quittaient plus leur classe, même en fin de journée, même durant le week-end… De telle sorte qu’ils en vinrent à vivre dans leur établissement, à y manger, à y dormir, à y abandonner leur véhicule... L’équipe technique était sollicitée partout pour aménager de quoi leur faciliter la vie au quotidien. Dans un premier temps, leurs amis et conjoints vinrent les visiter dans la salle de gym aménagée en salle de visite, puis ils se lassèrent et on ne vit plus de personnes extérieures à l’établissement.

    Le soir, après les cours de remédiation, les préparations de leçon et les études des points du programme (appelés compétences dans certains pays barbares), ils se réunissaient en salle des profs pour jouer aux cartes ou aux échecs et au cyber média pour regarder un film en streaming. (On leur avait dit que le cyber média était l'avenir, et l'anglais, la langue de l'avenir.) Ils avaient acheté un barbecue électrique avec l’argent de la prime syndicale qu’ils ne payaient plus... Ils commencèrent par nouer des relations plus intimes et par se reproduire entre eux. Des enfants naissaient qui étaient pris en charge par des éducateurs spécialisés. Les syndicats ne les soutenant ouvertement plus (avant, ils faisaient semblant), l’Etat avait cessé de les rémunérer depuis longtemps (il leur assurait seulement le gîte et le couvert) mais leur bonheur était dans le préau.

    Le plus pénible pour eux, c’était les vacances scolaires : des cellules de soutien psychologique leur permettaient de tenir les quinze derniers jours, période la plus féconde en dépressions carabinées, comme les études le montrent.

    Des chaînes de télé firent réaliser alors de nombreux documentaires permettant de les voir évoluer entre eux, dans leur milieu de vie, avec le préfet des études (qui avait été chef scout) en dirigeant du centre scolaire planifiant les diverses activités culturelles. Des livres furent écrits par des ethnologues en classe: Prof résilient, 50 nuances de maître(sse), École mode d’emploi, Marie-Martine à l'école, À la recherche de l'enseignement perdu...

    Avant chaque rentrée, ils organisaient trois jours de festivités, une sorte de feria où ils se déguisaient en étudiants des seventies et festoyaient, avec de longues robes à fleurs ou des pantalons pattes d'éléphant, dans un chahut monstre au son des fifres et des tambours affectionnés dans cette région bruyante du monde. Toute figuration dégradante d'un taureau était évidemment interdite. Cela donnait lieu à des débordements de tous ordres qui faisaient regretter quelques disparitions carnavalesques.

    Mais le jour de la rentrée, c’étaient des apprenants heureux, avides de rencontrer ces étranges personnages vus très souvent à la télé pendant les jours sans Cyril Hanouna et sans Benjamin Maréchal qui se pressaient dans les couloirs de l'école comme lors de la sortie d'un nouvel iPad. De partager pendant quelques heures par jour leur mode de vie monastique égayait leur existence comme aucun Pokémon go ne pouvait encore le faire.

    L’enseignement, pendant ce bref interlude dans l’histoire de l’éducation, connut un essor sans pareil.

     

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    La peur de l'inspecteur

    Ce jeune professeur craignait tant une visite surprise de son inspecteur qu’à la fin de la journée de stress, il fêtait avec force alcools et sodas sans sucre la non-venue de l’expert. Sa carrière se déroula de la sorte pendant quarante ans qui affectèrent à la fois son système nerveux et son foie.

    À quinze jours de la retraite - et d'un cancer généralisé -, il apprit le décès de son inspecteur de tutelle qui, comme lui, apprit-il dans un ultime élan de joie, un débordement spermatique conséquent, craignait tellement de rencontrer les enseignants qu’il avait fini, usé nerveusement jusqu’à la corde sensible, par se tirer une balle dans le programme intégré de son cerveau malade et réduit à la portion congrue d'inspecteur moyen.

     

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    Diminution progressive de l’enseignant

    Un jour sur deux, cet enseignant diminuait à vue d’œil. Cela commençait dès son entrée en classe. Avant midi, il était plus petit que ses élèves. Et il terminait sa journée plus maigre qu’un cancrelat. Les élèves devaient prendre garde à ne pas l’écraser. Un de ses collègues était alors convié à le ramener dans une boîte d’allumettes vide. Cela ne durait qu’un jour, la nuit faisait son office...

    Le lendemain, il avait retrouvé sa taille normale. Certains disaient qu’il était même devenu plus grand mais c’était une erreur d'appréciation visuelle chez ceux qui, la veille, avaient eu peine à le distinguer dans la salle des profs sombre, au réfectoire ou bien dans les couloirs non éclairés… Toute la journée, il augmentait de taille et, à la fin des cours, il était devenu plus grand que le directeur, qui (naturellement) était un géant.

     

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    L’apprentissage de la discorde

    Ces jeunes enseignants qui occupaient deux classes contiguës se prirent d’amitié puis d’amour. Ils étaient alors toujours fourrés dans la classe de l’autre ou en train de papoter voire plus dans le couloir et ses recoins. Ils se marièrent et leurs disputes devinrent mémorables. Quand ils divorcèrent, ils demandèrent à être le plus éloigné possible de leur ex-conjoint et ils donnèrent cours à deux extrémités du bâtiment, séparés par une armée de surveillants-éducateurs, engagés à cet effet. Quand ils prirent leur retraite, ils furent remplacés, dans leurs classes respectives par leurs rejetons qui, eux aussi, comme de bien entendu, avaient embrassé la carrière d’enseignant et ne pouvaient pas plus se sentir que leur parentèle.

     

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    Conseil de classe

    Chaque fin d’année scolaire, les étudiants de cette classe se réunissent en conseil pour donner leur note et désigner les professeurs qui réussissent comme ceux qui devront se représenter en deuxième session.

    À l’issue de la délibération, certains étudiants examinateurs sortent par une porte dérobée pour ne pas avoir à affronter les questions des enseignants notés, leurs regards inquiets, leurs interrogations difficilement formulées…  D’autres, plus courageusement, s’arrêtent auprès des recalés pour leur offrir un mot d’encouragement, une parole compassionnelle, un Passez de bonnes vacances quand même…

     

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    Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les enseignants sans oser le demander est sur MAUX d'ÉCOLE, VICES d'APPRENTISSAGE & AUTRES CALAMITÉS SCOLAIRES! 

     

  • LECTURES ESTIVALES 2017: BIEN MÉRITÉ!

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai reçu pour mon anniversaire ces deux livres qui ne font aucun cadeau à nos chers élus et notamment à ceux qui occupent les fonctions les plus élevées. Thierry Rocher, chansonnier au Théâtre des 2 Ânes a publié un recueil des chroniques qu’il a présentées dans l’émission « La Revue de presse » diffusée sur Paris Première. Et, Anne Queinnec s’est amusée, façon de parler car il y avait du boulot, à recenser les plus beaux joyaux nichés dans les discours et écrits des élus. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le monde politique méritait bien de se faire houspiller tant leur médiocrité est affligeante.

     

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    LES PENSÉES DE QI SHI TSU

    Thierry ROCHER

    Editions Nem & Philosophie

    Je sais les chansonniers ne sont plus très à la mode mais moi j’aime cet humour bien français, cette satire acide, narquoise, cette façon de remettre les puissants à leur juste place, je n’ose pas dire laquelle, cette impertinence salutaire. Aussi, je me délecte depuis plusieurs mois des chroniques et des bons mots des membres de la troupe du théâtre des « 2 Ânes » qui se produisent à la télévision dans « La revue de presse ». Ce plaisir nullement dissimulé n’a pas échappé à mes proches qui m’ont offert « Les pensées de Qi Shi Tsu », le recueil des chroniques de Thierry Rocher, dans cette émission, enrichi des pensées du célèbre philosophe chinois qui ponctue toutes ses interventions. J’apprécie particulièrement ce chansonnier qui propose un numéro totalement décalé, jouant les philosophes pleins de pseudo bon sens, Il s’échine à démontrer ses audacieuses théories sur un antédiluvien tableau de papier.

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    Ce recueil comporte les chroniques de Thierry Rocher diffusées en 2016 et des pensées du célèbre philosophe. Thierry Rocher ne recule devant rien, comme tout bon chansonnier, il ose tout.

    Les Questions métaphysiques :

    « Pourquoi une grande bouche peut dire des gros mots et une grande gueule a du mal à se taire ? »

    « Se faire voler dans les plumes par sa femme ou se faire plumer par sa maîtresse ne sont-elles pas les questions que tout bon pigeon se pose avant de s’endormir ? »

    Les questions insidieuses :

    « Quand les carottes sont cuites restent-elles un objet de plaisir ? »

    Les questions vachardes :

    « C’était le Salon du Livre, ce week-end, j’ai croisé Morano. Elle aussi écrit un livre. Elle m’a dit qu’elle a bien avancé, elle a déjà colorié deux chapitres. »

    Les questions d’humeur

    « Quand on n’a que les yeux pour pleurer, est-ce que ça empêche de se marrer ? »

    Les questions de bon sens

    « Cracher dans la soupe n’est critiquable que si c‘est dans l’assiette du voisin ? »

    Et même les questions vitales :

    « Faut-il abolir la peine d’amour pour les bourreaux des cœurs ? »

    Sans oublier, la générosité étant l’endroit de la satire, les questions de charité

    « Ne doit-on pas tendre la main à celui qui écrit comme un pied ? »

    On ne peut pas laisser nos dirigeants devant de si cruelles nécessités sans leur prêter main propre… à écrire.

    PS : je n’oublie pas les dessins de Jepida qui illustrent excellemment ce recueil.

     

    41KVoR88bfL._SX331_BO1,204,203,200_.jpg« QU’EST-CE QU’IL S'AGIT LÀ-DEDANS ? »

    Anne QUEINNEC

    First Editions

    Nico quand tu déclares : « Le français, c’est l’âme de la France, c’est son esprit, c’est sa culture, c’est sa pensée, c’est sa liberté…. », ça me suffit déjà pour que j’aie presque envie de voter pour toi. Mais, hélas ! Mille fois hélas ! Tes meilleures intentions partent en cacahuètes aussi vite qu’elles ont fleuri. Dans un autre propos, tu n’hésites pas à asséner cette petite merveille qui a congelé mes bonnes dispositions : « Je veux qu’à l’école on apprenne les enfants à parler français et non pas la langue de leurs parents. » C’est toujours comme ça, on promet, on s’applique et puis une fois au pied du mur on fait n’importe quoi.9e9f2475-a4e3-429c-971c-cdfd039c0d1d.jpg

    Anne Queinnec, s’est amusée, je pense qu’elle a dû vachement se bidonner, à recenser quelques unes des perles de nos deux derniers présidents, des esthètes du langage massacré, des acrobates de la syntaxe, des créateurs inépuisables en matière de mots nouveaux et abscons. Juste deux petits exemples pour vous donner une idée de ce qu’elle a trouvé dans les propos de nos deux champions.

    Nicolas Sarkozy : « Les socialistes ont cru qu’en enlevant le travail des quinquagénaires on allait donner du travail aux trentagénaires. »

    François Hollande : « Je pense que le sujet, il est par rapport aux Français : qu’est-ce qui fait que nous sommes, en France, même si nous habitons des territoires différents, liés par quelque chose qui nous dépasse ? »

    Dans la phrase de Hollande il y a du boulot pour les quinquagénaires et pour les vingtagénaires et même pour les autres si on espère que tout le monde la comprenne un jour.

    On peut toujours penser que ces braves gens ne sont pas des surhommes, qu’ils ont un boulot fou, des conditions de travail déplorables et des horaires impossibles mais on sait bien tout de même qu’ils sont entourés d’une palanquée de ministres et secrétaires d’Etat et d’une quantité d’autres palanquées de conseillers en tout genre formés par une école hyperspécialisée où enseignent les meilleurs maîtres. Eh bien toutes ces élites sont elles aussi des virtuoses du langage digne de celui qu’on parle dans mon quartier qu’on dit chaud. Dans mon quartier on peut au moins se targuer de parler une quantité phénoménale de langues étrangères en plus de tous les langages inventés par les jeunes.

    J’ai picoré quelques exemples dans le petit recueil d’Anne Queinnec, je ne sais même plus s’il faut rire ou pleurer, finalement j’ai ri mais un peu jaune.

    Bernard Laporte : « Je voulais voir les Antilles de vive voix » et pourtant lui, il sort de la grande école du rugby, il na pas l’excuse d’avoir été déformé par l’autre, celle des spécialistes.

    Jean Luc Mélenchon : « Je suis plus nombreux que jamais. » Et dire que nous avons fréquenté la même université ! Jean Luc, tu pousses un peu trop le bouchon.

    Christian Estrosi : « Comme je m’y étais engagé, dans le cadre de requalification de la Promenade des Anglais, la Ville de Nice a acquéri Villa Luna. » Motard, moto mais surtout mots de travers.

    Jean Pierre Raffarin : « Il est curieux de constater en France que les veuves vivent plus longtemps que leur mari. » Jean Pierre, je l’adore, nous sommes de la même classe, c’est un esthète, un grand champion en la matière.

    Nathalie Kosciusko-Morizet : « Je m’en fous d’être minoritaire. [….] Je suis en mode greffage de couilles. » Si même les femmes se mettent à dire n’importe quoi…

    Alain Juppé : « Eh oui, il faut presque un siècle pour faire un arbre centenaire ! » Le meilleur des nôtres, qu’il disait et bien ce n’était pas du pipeau.

    Nadine Morano : « Plus on va vite et moins c’est loin. » Albert, au secours, explique-nous !

    Dominique de Villepin : « Le pétrole est une source d’énergie inépuisable qui va se faire de plus en plus rare. » C’est comme la connerie inépuisable mais elle ne se fait, hélas, pas de plus en plus rare.

    Merci Anne de nous avoir offert ce florilège, « une anthologie férocement drôle de notre belle langue française massacrée par les politiques » (Quatrième de couverture). On en connaissait des petites parties mais on ignorait que les dégâts étaient aussi importants. Et je vous ai épargné le plus dur, le plus ardu, le plus inepte, le plus abscons : la « novlangue » utilisée par ceux qui sortent de la grande école pour rédiger les textes officiels. Je n’ai pas voulu vous imposer ce charabia inaccessible à tous même aux auteurs des textes eux-mêmes, ce n’est qu’un gargarisme à n’utiliser qu’avec modération.

    On a changé les acteurs mais on n’a pas changé les dialoguistes, je suis  sûr qu’Anne pourrait écrire une suite dès l’année prochaine. Courage, les nouveaux, ne lâchez pas le morceau, on compte sur vous! 

     

  • LE PETIT JARDINIER

    miel-et-fleurs.jpgLe petit jardinier avait trois fleurs qu'il maria à une abeille polygame.

    Avec le miel, il attira l'ourson dont il était amoureux.

     

     

  • LE PETIT GARÇON SUR LA PLAGE de PIERRE DEMARTY

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    31Y2vtPVmyL._SX195_.jpgLes larmes d'un homme 

    Un homme à la petite quarantaine, marié et père de deux garçons, se trouve seul en ce début d'été 2014. Sa femme et ses enfants viennent de partir en train pour leur destination de vacances, il doit attendre une semaine pour les rejoindre. De quoi rompre la routine de sa vie bien rangée, il se sent toutefois très seul et erre comme une âme en peine chez lui, ne trouvant plus les moyens d'avancer. La vie reprend son cours et un soir, ne sachant que faire, il entre au cinéma. Le film ? Il n'en a aucune idée. Il voit une affiche mystérieuse, style science-fiction, et le visage d'une actrice américaine sexy, sur une affiche. Il prend son billet, entre dans la salle, et attend la projection. L'histoire ? Une extraterrestre qui séduit des hommes et prend possession d'eux pour survivre. Ce film ne lui plaît pas plus que cela, il regarde sans voir, jusqu'à cette image, l'image d'un tout jeune garçon, encore bébé, qui ne sait pas marcher, assis au bord de la mer. Devant ses yeux, ses parents et son chien. Tour à tour, chacun d'eux va plonger, puis ne jamais revenir. Et le garçonnet, impuissant, se retrouve bientôt abandonné, pleure, puis hurle...

    Cet enfant émeut notre homme, il sent sa gorge se nouer, les larmes couler sur ses joues, s'étonne de tant d'émotion face à cette scène pourtant irréelle, il se sent pour un temps dans le corps de cet enfant, et s'interroge sur ce bouleversement insolite.

    3 septembre 2015. L'image d'un enfant étendu sur une plage, inerte, victime de la mer et de l'indifférence du monde, a fait le tour de la planète. Une sacrée claque pour chacun(e) d'entre nous, l'indignation a envahi les médias, la toile, les grands de ce monde ont réagi sur Twitter... et puis...

    Et puis de nouveau notre homme, encore fragilisé par le film vu l'été de l'année précédente, va replonger dans une profonde tristesse. Le pourquoi, le comment, le poursuivent à nouveau. 

     

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    Pierre Demarty



    Pierre Demarty, dans ce livre, entre dans le coeur et l'âme de cet homme. Un homme qui ne pleure jamais, qui vit sa vie tranquillement, sans heurt et sans grandes émotions. Heureux d'avoir fondé une famille, il protège les siens affectueusement, mais sans démonstration. La naissance de ses deux fils l'ont comblé de bonheur, mais c'est dans l'ordre des choses. Alors, quand il se trouve face à ces deux images, il est chamboulé par des sentiments presque inconnus, honteux de voir jaillir les larmes et le trouble. Peu bavard, son silence soudain n'étonne personne. 

    Lui seul sait, sent, même si à peine, cet été-là, combien ce silence en lui s'est infléchi. Ce n'est plus le même, plus exactement comme avant. Rien ne le trahit pourtant. Ce n'est presque rien, une imperceptible déclinaison. Comme une goutte d'encre diluée dans de l'eau claire, y ajoutant un rien de couleur, d'ombre, un rien d'âcreté que nul à moins d'y goûter ne saurait déceler.

    Très touchante, cette histoire est particulière par son approche. Le titre, plutôt évocateur, nous trompe sur le contenu du livre. On ne s'attend pas à ce dénouement, à ce voyage au plus profond d'un être que rien n'avait amené à se livrer autant. Prenant, émouvant, étrange, ce lâcher-prise en dit long sur les convenances, l'ordre établi et le refoulement des émotions chez la gent masculine. 

    Tout ceci est servi par une écriture empreinte de poésie, de pureté et d'émotion. Les descriptions sont autant de petits plus apportés aux lecteurs, afin qu'ils puissent visualiser les scènes sans trop d'interprétation personnelle.

     

         Le livre sur le site des Éditions Verdier