LES BELLES PHRASES

  • L'HISTOIRE DU POÈME

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    Le poème est né, au bas mot (Obama?), il y a quinze milliards d'années, c'est-à-dire bien avant le Big Bang. (Mais ça, même les frères Bogdanov l'ignorent). Une théorie tend d'ailleurs à démontrer qu'il serait à l'origine de l'univers. Depuis, on s'en doute, le poème a connu mille métamorphoses et autant de péripéties, dont cette histoire (un brin subjective) rendra compte, parmi les plus récentes et les plus extraordinaires.

     

    ===

     

    une histoire merveilleuse

     

    le poème vit 

    depuis toujours

    une histoire merveilleuse

    avec son public

     

    sauf pendant

    les millénaires de récession

     

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    élimination

     

    le poème génère

    des tonnes de déchets

     

    leur élimination constitue

    un des problèmes majeurs

     

    de la littérature

     

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    la queue

     

    comme on fait mal au chat

    en lui tirant la queue

    on fait mal au poème

    en lui disant à l'oreille

     

    des choses qu'il sait déjà

     

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    escalade

     

    le poème escalade les mots

    par le versant des images

     

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    pratique

     

    le poème est pratique

    pour envelopper

    les débris de textes

     

    et les phrases à deux sous

     

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    le poème nu

     

    celui qui a un jour

    vu le poème nu

    ne cessera plus de regarder

     

    par la fenêtre des mots

     

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    prix littéraires

     

    le poète qui tue son poème

    n'est pas condamné

     

    aux prix littéraires

     

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    la condition du poème

     

    chaque fois à la fin du poème

    tu donneras ta langue au chat

    &
    le chat n'en fera qu'une bouchée

     

    à condition que le poème soit bon

     

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    Munster

     

    le poème sent des pieds

    quand le poète

     

    a mangé du Munster

     

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    un petit poème

     

    mon poème a braillé

    toute la nuit

     

    c'est un petit poème

     

    il doit faire ses dents

     

     

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    mal narré

     

    ne verbalisez pas le poème

    même

     

    s'il est mal narré

     

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    un baiser

     

    le poème

    est un baiser

    sur les lèvres

    des mots

     

    avec la langue

     

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    coming out

     

    le poème

    a fait son coming out

     

    il a déclaré

    aimer  les pommes *

    cuites

    dans une émulsion

    de mots doux

     

    sont attendues avec impatience

    les révélations du roman

    sur ses préférences

    légumières

     

     

    * le vers était dans le fruit : pomme aime.

     

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    le poème et la fraise

     

    le poème

    chez le dentiste

    poussa de tels hurlements

    que les exégètes

    venus soigner

    des caries verbales

    les attribuèrent

    tantôt à de l’Artaud

    tantôt à du Tzara 

     

    par contre

    pour le zzzzzzzzzzzzzzzzz

    de la fraise

    tous convinrent qu’il était 

    d’Isidore Isou

     

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    le poème du dimanche

     

    le poème à eau

    résiste mieux au sel

     

    le poème à clous

    retient la parole blanche

     

    le poème à roulettes

    augmente la vitesse des mots

     

    le poème du dimanche

    passe à travers les fêtes

     

    le poème du lundi

    peut grever la semaine

     

    le poème de l'après-dîner

    se digère dans la nuit

     

    le poème poids léger

    s'envole dans le verbe

     

    le poème murmuré

    se porte à l'oreille

     

    le poème en lecture rapide

    avale les sons lents

     

    le poème à poils ras

    se prête aux caresses phoniques

     

    le poème à bras longs

    emporte tous les concours

     

    le poème bivalve

    s'ouvre avec un couteau à musique

     

    le poème du dimanche

    le poème du lundi

    et celui des autres jours aussi

     

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    l'espèce du poème

     

    et si l'espèce du poème

    disparaissait

    au même titre

    que le bélouga des mathématiques 

    ou le chihuahua du quiz musical ?

     

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    rixe

     

    le .oè.e

    a perdu

    ses consonnes

    dans la rixe qui l'opposa 

    au r.m.n

     

     

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    parenthèses

     

    (

    à l'intérieur 

    des parenthèses

    le poème

    mène

    la vie

    d'un texte 

    grand format

    sans les inconvénients

    de l’exposition

    littéraire

    )

     

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    l'exception

     

    le poème qui vit cent ans

    est l'exception

     

    le plus souvent

    le poème est mort-né

     

    (malgré les progrès 

    de l'obstépoétique)

     

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    les pépins de l'espace

     

    la mandarine ne ment pas

    au poème

    sur la nature des agrumes

     

    si, la main sur la pulpe,

    elle jure qu'elle dit la vérité

    sur son essence astrale

    il faut boire son jus

    avec les pépins de l'espace

     

    sans oublier

    les fruits secs

    au fond de la galaxie

     

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    Gagarine

     

    Youri Gagarine a emporté

    le poème

    lors de son voyage dans l'espace

     

    par contre on ne sait pas

    s'il l'a emporté

    dans la tombe

     

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    Marie-Antoinette

     

    le poème

    était l'ami de Marie-Antoinette

    (pas l'ami Facebook, le véritable ami!)

    mais elle avait dû payer de sa personne

    pour gagner ses faveurs

     

    lors de leur séparation

    c'est le poème

    qui perdit la tête

     

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    coitus interruptus

     

    ce n'est pas l'assassinat

    de l'archiduc François Ferdinand

    qui fut cause

    de la Grande Guerre

    mais

    le coitus interruptus 

    du poème

    avec un alpiniste autrichien

     

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    sur la neige

     

    l'hiver le poème

    s'écrit

    sur la neige

     

    et s'il reste

    gravé dans la glace

    du lac gelé

     

    c'est pour le bonheur

    des patineurs

    à la gomme

     

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    une souris

     

    le poème électronique

    accouche souvent 

    d'une souris

     

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    le silence du poème

     

    je connais un poème

    qui a vécu

    une expérience de prose douloureuse

    mais qui ne tient pas à en parler

     

    je respecte le silence du poème

     

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    l'heure de la sieste

     

    à l'heure de la sieste

    l'ombre du poème

    figure

    l'image du poète

    en train de dormir

    au milieu de vers vides

     

    et de mots anisés

     

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    le poème cardiaque

     

    on reconnaît le poème cardiaque

    à ses mots

    qui font la file

     

    au bureau de pontage

     

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    tombés des nues

     

    pour un poème connu

    combien de poèmes anonymes

    criant famine

    (aux rimes pauvres, pauvres...)

     

    pour un poème éveillé

    combien de poèmes dans la lune

    tombés des muses

    (aux vers légers, légers...)

     

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    pour voir

     

    le soleil du dire

    irise

    la peau du poème

     

    on secoue

    les feuilles des mots

     

    pour voir 

    l'invisible

     

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    les poèmes de la banquise

     

    les poèmes de la banquise

    manquent de plus en plus

    d'épaisseur

     

    la preuve

     

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    ce poème-ci

     

    j’étais fou amoureux d’un poème

    je le relisais chaque jour

    je le refaisais en mieux

    puis mon poème s’est cassé

    avec un parfait poète inconnu

     

    (c’est vrai que je lui ai pris la tête)

     

    il n’était pas si fameux

    me disais-je pour l’oublier

    mais rien n’y faisait

    alors je m'en suis tiré

     

    en écrivant ce poème-ci

     

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    couchez les mots

    dans le lit du poème

    pour qu'ils fassent de beaux vers!

     

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    le poème qui passe

    la langue

    aux mots d'oiseau

     

    est un grossier merle

     

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    le poème parle

     

    le poème parle

    à la chèvre et au chou

    à la cuiller et au chat

    au chien et à la vipère

    à la caillasse

    et au pied de cochon

    à l’airelle et à l’ortolan

    à la tasse dans l’évier

    à la chair frissonnante

    et au feu qui gronde

    au coeur du glacier

    et à la queue de cerise

     

    quand ça lui chante

    le poème

    parle aussi

    pour ne rien dire

    du temps qui passe

     

    entre les pans de chemise

     

    on a mis

    au frais

    dans des glaçons

    les restes de mots

    retrouvés

     

    à la suite

    de la collision frontale

    survenue cette nuit

    à trois heures du mat’vin

    sur la quatre bandes

    du bureau

    d’un auteur allumé

    entre un poème décapotable

    et un poids lourd de l’édition

     

    il ne reste rien

    du roman

    de 864 pages

    complètement

    calciné

     

    le poème

     

    a juste perdu

    son titre

    &

    l'usage de la langue

     

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    poème à l'esperluette

     

    &

    &

    &

    &

     

    &

    &

    &

    &

     

    puis

    quoi encore?

     

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    poème mode d'emploi 

     

    on ne met pas le poème en joue ni en bouche

    on ne pend pas le poème par les pieds

    on n'édente pas le poème qui mord

    on n'émascule pas le poème qui dort

    on ne tire pas la langue ni la queue au poème

    on ne coupe pas la parole au poème 

    on ne mâche pas le poème

    on ne charge pas la mule du poème

    on ne met pas le poème sur son derrière

    on ne met pas le je au poème

    on ne frappe pas le poème dans les mots

    on ne cache pas la fin du poème

    on ne crache pas dans la soupe du poème 

    on ne dit pas pis que pendre du poème

    on ne lit pas le poème tout haut

     

    c'est vilain

     

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     le poème à l'élastique

     

    lâché

    des cimes de la poésie

    le poème à l'élastique

    rebondit

     

    mais plus jamais 

    il n'atteindra les sommets

    même s'il oscillera verticalement

    longtemps encore

     

    avant de s'arrêter

    pour du bon

     

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    poèmacédoine

     

    le poème peau de banane

    le poème queue de cerise

    le poème orange pressée

    le poème mangue à l’eau

    le poème kiwi ki asimines

    le poème mûres mûres

    le poème un peu brugnon

    le poème qui fait grand fruit

    celui qui fait amandes honorables

    le poème qui a la pêche

    le poème qui a cassis ses raisins

    le poème zeste de citron

    le poème tête de pomme

    le poème en coing

    et celui enfin en forme de poire

     

    composeront un cocktail de vers 

    pour tous les assoiffés

    de poésie naturelle

    trop souvent condamnés

    au poème Danacol

     

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    le poème de saison

     

    ce poème est bien vert

    il vient d’être écrit

     

    ce poème est bien mûr

    il est temps de le dire

     

    ce poème est tout pourri

    on vous l’avait dit

     

    que c’était un fruit de saison

    qu’on ne publie qu’en septembre

     

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    PGV

     

    après le passage du poème

    à grande vitesse

    le roman reprend

    son train de sénateur

     

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    misère de la poésie

     

    I

    les poètes traitent mal

    leur progéniture

     

    il y a de par le monde

    des milliers de poèmes abandonnés

     

    II

    on recense de plus en plus

    de poèmes sans papier

     

    hélas aucune régularisation

    n’est en vue

     

    III

    depuis toujours les poèmes se combattent

    il y a des morts, des éclopés, des survivants

    qui se traînent et viennent mourir

     

    dans les livres d’histoire de la littérature

                             

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    essuyer la buée sur les lettres du poème

    pour bien voir la route des mots

     

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    univers

     

    c’était un poème

    de la forme de l’univers

    qui englobait

    les poèmes de petite taille

     

    les poèmes

    de la forme d’une étoile

    les poèmes

    de la forme d’une comète

     

    un jour il vit

    un point grand comme un grain

    qui lui fila entre les astres

     

    c’était un poème

    en forme d’espoir

     

     E.A.

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  • QUATRE COULEURS: TRÈFLE (as de)

    jeuxtrefle.gifEn une vie, cet utltratrifoliophile convaincu  avait accumulé pas moins (ni plus) de 325 trèfles à quatre feuilles. Quand on sait qu’on trouve en moyenne un tel spécimen pour 10 000 trèfles communs, on peut estimer le temps qu’il a passé accroupi dans les prés et prairies.

    Mais le trèfle ne lui avait pas porté chance mais tuile sur tuile ni les vertus théologales sur lesquelles il avait compté. Ainsi il n’avait jamais acquis chance, ni foi ni amour véritable, et il désespérait.

    Jugez plutôt du bien-fondé de sa désespérance : à soixante-cinq ans, il avait perdu un œil, deux doigts de pied, trois CDD, quatre demeures et cinq épouses.

    L’âge aidant, cependant, il avait acquis le sens du partage et de l’échange ou, du moins, celui de la ruse.

    Ainsi, avec son lot de trèfles quadrifolioles, il acquit un trèfle à cinq feuilles, deux mains de Fatma, trois fers à cheval, quatre crottes de chien, cinq doigts croisés, six coccinelles, sept araignées du soir, huit pièces de monnaie trouées, neuf chiffres porte-chance, dix échelles à treize barreaux (un surplus de chez Brico), onze pompons de marins (et quelque privautés dont sont prodigues les mousses), douze beaux débris de verre blanc, treize brins de muguet, quatorze poignées de riz, quinze tiges de bambou, seize baisers sous le gui, dix-sept pattes de lapin, dix-huit lancers de penny dans une fontaine, dix-neuf vidéos d’étoiles filantes, vingt brisures de bréchet, vingt-et-un edelweiss, vingt-deux touchers de bois, vingt-trois visions d’arc-en-ciel, vingt-quatre talismans, vingt-cinq trèfles en chocolat fondant dans une boîte en forme de cœur.

    Et depuis bientôt treize ans, il attend le bonheur.

     

     

                         Rappelons que 325 = 1 + 2 + …. + 24 + 25 = 25 x 13 

    Carte-coccinelle-sur-tr-fle163434.jpg

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 43

     

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Et maintenant, il était sur les rives du célèbre lac Titicaca avec ses deux amis dans « une sorte de brume bleutée qui noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. » C’était Alcides qui laissait parler son âme de poète pour chanter ce pays qu’il aimait tellement et auquel il avait dédié quantité de lignes. Son œuvre entière aurait pu paraître comme un hommage à cet Altiplano andin accroché sous les sommets inaccessibles de la cordillère, dans le climat rigoureux des hautes montagnes. Il fallait dompter le froid et amadouer l’altitude pour pouvoir enfin profiter des merveilleux paysages que le soleil dessinait sur les sommets éternellement enneigés toisant ce plateau perché, de toute leur fière arrogance. Et dans cette plaine, ou le vert n’arrivait pas à vivre bien longtemps, laissant sa place à cette couleur indéfinie qui oscille entre le vert et le jaune, cette espèce de caca d’oie qui évoque bien ces maigres prairies fanées qui ne peuvent nourrir que des moutons, le lac, l’émeraude, le diamant, la merveille, illuminait toute la région, reflétant les rayons du soleil qui traversaient l’éther originel sans trouver le moindre obstacle sur leur chemin lumineux. Le lac, dieu des indiens qui vivaient sur ses hauts plateaux, père nourricier qui fournissait le poisson et quelques autres denrées comestibles, réserve d’eau inépuisable et fournisseur de végétaux pour divers usages allant de la construction à l’outillage aratoire.

    ÉPISODE 43

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    Ils étaient là depuis au moins une éternité n’osant pas bouger, à peine parler, de peur de rompre la magie dont le paysage les entourait. Il respirait juste pour ne pas étouffer, il se contentait de regarder, de sentir, de voir, de humer, de déguster ce pays que les « criollos », les colons, et les « cholos », les métisses dévoués à leur maître, avaient saccagé en quelques années seulement, décimant les populations, altérant le milieu, détruisant une culture ancestrale. Alcides raconta comment les Indiens du lac Titicaca avaient été traités, comment on les avait spoliés de leur terre qu’ils avaient dû ensuite cultiver, comme de vulgaires esclaves, pour le compte des nouveaux arrivants. Il raconta comment ces colons inventaient sans cesse de nouvelles règles pour toujours pouvoir punir, priver, déposséder et avilir les autochtones qui semblaient vaincus, résignés, mais qui jamais ne sombrèrent dans la déchéance, conservant toujours leur dignité. Oscar Cerruto raconta que lui aussi, il avait vécu sur ce plateau pendant la guerre contre la Paraguay à laquelle sa famille l’avait soustrait malgré sa forte envie d’en découdre pour la patrie, en le faisant muter sur ces hauts plateaux à l’abri du conflit. Il décrivit sa rencontre avec ce peuple fier, forgé par le rude climat qui sévit à cette altitude, généreux et digne même s’il a été martyrisé. Il ne regrettait pas d’avoir évité cette stupide guerre du Chaco même s’il aurait peut-être pu y rencontrer Augusto Cespédes qui défendait avec pugnacité un puits où il n’y avait jamais eu d’eau et où il n’y en aurait jamais non plus.

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    Alcides Arguedas

    Alcides Arguedas ne voulait plus quitter les bords du lac, il trouva de nouvelles aventures à rapporter pour étendre encore la durée de ce moment magique, il narra notamment la triste légende, peut-être même une histoire presque vraie, de Wata-Wara la belle indienne et de son fiancé le berger. Le maître voulait s’approprier la belle bergère qui avait promis son avenir au fidèle berger et il usa de tous les moyens à sa disposition pour corrompre la belle qui résista jusque dans la mort qu’elle préféra à l’indignité et à l’infidélité. Il y a des saintes sur l’Altiplano aussi.

    Cerruto voulait encore les faire redescendre dans la plaine, à la rencontre de Cespédes, pour évoquer l’imbécilité de cette guerre sans objet qui avait opposé la Bolivie au Paraguay, laissant de nombreux morts sur les divers champs de bataille pour des motifs que personne n’avait réellement compris. Ils auraient peut-être même pu rencontrer Horacio Quiroga qui, lui, aurait été dans l’autre camp mais n’aurait, sans nul doute, pas été plus concerné qu’eux par ce conflit abscons. Mais la nuit tombait, les flambeaux brûlaient dans divers coins du plateau, sur les reliefs les plus élevés, comme au temps de la rébellion quand la flamme sacrée servait de point de rendez-vous pour les indiens soulevés contre la cruauté et l’injustice de leur maître. Alcides frissonnait encore à l’évocation de ce vaste soulèvement durement réprimé, aussi sévèrement que les soulèvements dans les mines d’argent d’Espiritu Santo où Mauricio, un ami d’Oscar, avait travaillé, milité et lutté. Et ils empruntèrent enfin le chemin de leur logis temporaire, chez un ami indien qui les accueillait le temps de leur séjour.

    Rentré à la maison après s’être oxygéné et apaisé pendant une longue promenade sur les berges du fleuve, il releva ces messages et fut très heureux de lire qu’une de ces amies de cœur passait par la ville le lendemain et qu’elle espérait être hébergée chez lui pour un jour ou deux. Il était émoustillé comme un adolescent invité à l’anniversaire d’une jeune fille pour la première fois. Il entreprit donc une grande séance de nettoyage qui durerait tard dans la nuit, prépara la maison comme pour accueillir sa future épouse, mit chambrer du vin rouge, au frais du vin blanc, fit l‘inventaire du frigidaire qui était bien maigre, rédigea la liste des courses à faire pour combler les manques. Et, finalement, se coucha très tard hypothéquant ainsi la possibilité de s’embarquer dans un rêve au grand large.

    Le lendemain, il n’eut pas le temps de musarder, il courut beaucoup, dans le désordre, perdant beaucoup de temps en gestes et déplacements parasites mais finalement, quand son amie arriva, tout était à peu près en ordre. La maison était suffisamment accueillante pour abriter la tendresse qu’il pensait y mettre et peut-être même un peu plus. Il n’avait rien prévu, elle non plus, ils partageraient cet instant en fonction de leur humeur et de leurs sentiments respectifs. Il n’avait jamais vécu avec cette femme, ils avaient simplement eu une relation épisodique qui ne s’était jamais réellement éteinte, qui était seulement devenue plus lâche, moins assidue, mais toujours latente, et chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils passaient un moment ensemble et parfois même un jour ou deux ou simplement une nuit. Ce jour-là, elle espérait passer au moins la nuit avec lui et si possible le lendemain et peut-être même la nuit suivante mais elle ne promettait rien.

    L’émotion, la tendresse, les baisers les occupèrent pendant un bon moment, le temps qu’il fallait à la bouteille de champagne pour se rafraîchir suffisamment dans la cave artificielle dont il avait équipée sa maison. Après ses premières effusions, ils trinquèrent à leurs amours passées dont quelques reliquats pourraient, peut-être, se manifester dans les temps prochains. Ils dégustèrent le plat léger mais savoureux qu’il avait préparé avec amour, évidemment, mais surtout avec la peur de le rater, un poisson cuit au four avec quelques légumes un peu plus cuits que le veut la cuisine contemporaine qui nous fait souvent manger comme des lapins. Ils mangèrent en badinant tendrement, évoquant le passé, parlant de leur actualité. Il ne lui raconta pas ses rêves mais elle savait, elle l’avait souvent surpris la tête ailleurs, ne l’écoutant même plus, embarqué dans une autre vie. Elle en avait pris son parti et le contemplait avec tendresse s’agiter, se pâmer, sourire, froncer les sourcils, faire toute sorte de grimaces qui ne laissaient aucun doute sur ses absences momentanées où il semblait avoir bien des activités.

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    Après le café, suivi d’un petit cognac réservé aux grandes circonstances, ils ne résistèrent pas plus longtemps au plaisir de mettre en commun leur désir et leurs envies et se livrèrent à des ébats qui étaient certainement moins fougueux que par le passé mais peut-être plus tendres, plus sensuels et de toute façon tout aussi érotiques. Il leur fallut aussi moins de temps pour éprouver le besoin de respirer un peu. Ils restèrent cependant enlacés, n’osant plus bouger pour ne pas se séparer de l’autre qu’il n’avait pas si souvent le plaisir d’étreindre. Ni elle, ni lui, n’osa rompre cet instant de tendresse et briser le silence qui les étreignait ; il fallut un long moment avant qu’elle se rende compte que son amant à temps partiel manifestait des signes qui ne la trompaient plus depuis longtemps, il était déjà sur la voie de ses rêves. Mais elle ne voulait pas qu’il la quitte comme ça après un tel moment de bonheur, elle le secoua doucement et lui murmura à l’oreille : « tu ne vas tout de même pas me planter là comme une vieille chaussette ? » « Mais non, mais non, je ne dormais pas, je faisais seulement semblant pour voir comment tu réagirais », dit-il avec un petit sourire malicieux. « Je te connais, je te crois capable de m’abandonner n’importe où, même dans le désert sans une goutte d’eau ! » répliqua-t-elle, simulant un début de bouderie, plus comique que fâchée.

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    - Bon, pour que je reste avec toi encore un long moment, une éternité peut-être, nous allons jouer à un jeu, nous allons imaginer que nous partons pour un grand voyage et nous raconterons, tour à tour, le périple que nous avons effectué chacun de notre côté. Es-tu d’accord ?

    - Oui, si c’est la seule solution pour te garder avec moi un instant encore.

    - Bien, quelle destination choisissons-nous ?

    - Je ne sais pas ! Loin ! Loin !

    - Alors au Brésil !

    - Pourquoi pas !

    - Je te laisse le plaisir de commencer.

    - Je ne connais pas bien le Brésil, aussi je vais inventer un peu, peut-être même beaucoup !

    - Ce n’est pas grave, ça n’a aucune importance, seul le récit compte.

    - Mon imagination n’est pas bien grande, me laisses-tu la possibilité de m’appuyer sur les livres que j’ai lus car moi aussi, parfois, je lis un peu.

    - Evidemment !

    - Moi, je partirais tout droit pour Rio, pour Copacabana, pour m’allonger sur le sable blond, sous un soleil de plomb, pour revenir bronzée comme une danseuse de samba. Mais, bien sûr, j‘aurais une aventure, une aventure avec un jeune homme très brun, avec des fesses très fines moulées dans un micro maillot de bain, que j’aurais connu en jouant au volley sur la plage. Il m’aurait aimé comme Negào aimait Doralice sous la plume de Sergio Kokis et il m’aurait emmenée là où la jeunesse se réunit pour apprendre à danser la samba pour le carnaval.

    - Moi, j’aurais emprunté les chemins de la douleur et de la pénitence pour me faire pardonner tous les péchés que tu m’as fait commettre. J’aurais mis mes pieds dans les traces de Carmélio qui a accompli un véritable pèlerinage dans le Sertao où il a rencontré, dans la douleur et la souffrance, au contact des pauvres et des plus démunis, l’amour de sa vie et la rédemption avec Heloneida Studart.

    - Pauvre martyr !

    - Oui mais dans ce Sertao de malheur où ne pousse, et encore avec parcimonie, que ce qui ne se consomme pas, où le soleil nivelle tout dans la fournaise qu’il alimente avec générosité, j’aurais rencontré Maria Moura sur le chemin d’un riche à détrousser pour nourrir les pauvres. Je serais même devenu une sorte de Robin des Bois du Sertao, le Mario des épineux, qui essaie de rééquilibrer les deux plateaux de la balance pour que les pauvres ne sombrent pas encore plus bas. Et Rachel de Queiroz m’aurait décrit comme un héros enveloppé dans son poncho et caché sous son grand chapeau.

    - Laisse-moi rire ! J’aurais été Capitou, la fille aux yeux de ressac, que le petit Bentinho n’a jamais pu oublier et qu’il a même fini par épouser grâce à l’intervention du grand José Maria Machado de Assis.

    - Amour toujours, amour encore, moi j’aurais plutôt porté secours à ces miséreux, sans terre et sans ressource, qui ont planté leurs planches et leurs tôles à la périphérie d’une grande ville en espérant pouvoir récupérer ses restes pour ne pas mourir de faim. J’aurais combattu aux côtés des pâtres de la nuit, aux côté de Jorge Amado, pour défendre le droit à la vie de ces âmes errantes qui n’étaient déjà plus des êtres.

    - Le héros du Sertao, le Roi Pelé des miséreux, mais tu ne sais même pas jouer avec un ballon sans te tordre les chevilles ! Moi, j’aurais été la digne héritière de mon oncle le jaguar, j’aurais dévoré tous les plus beaux gars de la plage et de la ville, j’aurais croqué Negào, Bom Crioulo et son éphèbe, Bentinho et tous les joueurs de ballon du Brésil, même les remplaçants ! J’aurais été une tigresse crainte et respectée et tu m’aurais adorée !

    - Mais je t’adore tigresse et il y a longtemps que tu m’as dévoré !

    - Tu m’aurais accompagnée au repas de la mort, avec Luis Fernando Verissimo, où sont dégustés les meilleurs plats du monde au risque d’en mourir, et mourir de plaisir pour mes seuls beaux yeux ?

    - Tu m’as dévoré, tu veux m’empoisonner, je ne suis déjà plus mais je veux encore t’aimer…

    - Le reste de ses paroles mourut dans la tendresse du doux baiser qu’elle lui donna et Morphée les emporta dans l’étreinte sensuelle qui les enlaçait, vers le monde des songes où peut-être ils rêveraient la même histoire mais, plus certainement, où lui seul partirait encore vers des horizons inconnus où elle n’avait jamais mis les pieds ni même une infime partie de son imagination.

    Sa pitié pour les plus défavorisés ne l’avait pas quittée, il était réfugié dans la forêt péruvienne, essayant d’échapper aux sbires de la junte militaire au pouvoir qui voulait prendre Irène et Francesco, des amis d’Isabel Allende qui l’avait convié à une rencontre avec les forces qui luttaient contre la domination dictatoriale. Francesco avait mis la main sur des papiers très compromettants pour le pouvoir et il s’était ainsi inscrit sur la liste des opposants qu’il fallait éliminer ou au moins assigner dans un lieu sûr, hors de portée de ceux qui fomentaient des complots pour prendre le pouvoir et établir un gouvernement plus juste et plus démocratique. Il avait longuement cheminé avec les deux jeunes gens mais il ne voulait surtout pas entraver leur fuite et les gêner dans leurs manœuvres pour échapper aux militaires, il continua donc seul, avec quelques hommes qui devaient le conduire à la rencontre de « l’homme qui parle », une espèce de démiurge qui raconte la vie et l’histoire de la forêt amazonienne.

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    Jorge Amado (1912-2001)

     

    QUELQUES LIENS UTILES pour prolonger la lecture

    Lire en Bolivie et au Paraguay par Denis Billamboz

    Le puits d'Augusto Céspedès par Denis Billamboz

    Sur L'Atliplano bolivien par Denis Billamboz

     

  • QUATRE COULEURS: PIQUE (valet de)

    Valet%20de%20Pique%20copie.jpgAprès une courte sieste, armé de sa pique, ce picador à la retraite montait sur son baudet, caparaçonné comme pour une feria,  et s’en allait piquer au flanc de jeunes paysannes se reposant à l’ombre d’une botte de foin en se racontant des histoires de filles. 

    Connaissant son passé, pour l’amuser, en réponse, elles se couvraient le front d’une espèce de bandana paré de deux cornes de ruminant et faisaient mine, à grand renfort de rire, de lui opposer une résistance.

    Le picador tombait régulièrement de sa monture qui aussitôt se voyait occupée par une jeune femme. La pique émoussée du vieillard ne leur faisait point mal ; même, elles aimaient que la pointe, appelée puya, leur appuyât la peau des fesses ou des hanches en ces débuts d’après-midi caniculaires du juillet catalan. L’homme ne quittait jamais la place avant d’avoir fait perler une goutte de sang, une seule, sur la chair bistre d’une des paysannes, qu’elles lui laissaient ensuite goulument lécher. D’avoir senti le goût ferrugineux sur ses papilles gustatives le mettait en joie pour le reste de la journée.

    Après avoir taquiné de la sorte quelques campagnardes et s'être rappelé d'autres joutes, le vieux picador poussait jusqu’au village pour aller boire une clara avec Javier, le valet d’épées, toujours accompagné de ses accessoires (cape, muleta, montera, verduga, épée), et aujourd’hui inconsolable depuis l'émasculation dix ans plus tôt de son maître, l’illustre matador Manuel Montez, par de pétulantes opposantes à la corrida armée de lames mauresques fraîchement rémoulées.     

     

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    Picasso, Picador et taureau, 1963

     

  • NAGEUR DE RIVIÈRE de JIM HARRISON

    images?q=tbn:ANd9GcRU2j4zdhlpY05aYKlLOxmbthHSX-wd-Qn5-bt1Jy3UhYqQtBvfjGD9gQpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

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    Le romancier et nouvelliste américain, né en 1937 dans le Michigan, décédé ce 26 mars 2016, accorde à son état natal, à la nature et aux êtres proches d’elle un intérêt constant, auquel ne déroge pas l’un des derniers volumes de nouvelles : la nouvelle éponyme, précédée de "Au pays du sans-pareil".

    Les deux longues nouvelles portent de subtiles correspondances de terre, d’eau et de rites. La proximité des êtres et de leur humus natal crée ici une merveilleuse entente avec le lecteur, toujours épris de grands espaces et de terres nouvelles à explorer, qu’elles fussent de sol ou d’eau.

    Revenu sans enthousiasme au pays pour s’occuper, le temps d’un voyage de sa sœur Margaret en Europe, de sa vieille mère, surnommée « Coochie », Clive, peintre autrefois, devenu historien d’art et expert d’œuvres, prend progressivement conscience que quelque chose de nouveau va l’étreindre pour de bon. Coupé de sa femme, de sa fille Sabrina – pour une peccadille -, il sent que le séjour dans la ferme familiale va lui redonner un souffle qu’il croyait tout à fait éteint ; il se remet à peindre ; il retrouve ses proches ; il renoue avec l’amour de sa jeunesse, Laurette… La vie reprend des couleurs, dans tous les sens du terme.

    La seconde nouvelle emprunte au Pays du sans-pareil tout à la fois son cadre, l’esprit volontiers indépendant de son protagoniste et l’intime relation familiale dont les personnages de Harrison ne peuvent se passer. Le jeune nageur du titre, dix-sept ans au compteur de la vie, brille de tous les feux de la jeunesse, du physique sportif et de beauté pour les belles qui l’entourent. Thad fait preuve d’une autorité, d’une maturité et d’une autonomie rares à cet âge. Les tient-il d’une famille hautement responsable, d’une nature qui le pousse à se dépasser, de sa nature foncière ? Toujours est-il qu’auprès d’Emily, fille d’un milliardaire, ou de Laurie, dont le père est une brute épaisse, l’athlète passe pour un être exceptionnel qu’on s’arrache. L’entourage (Dent, Colombe…), la nature et cette rivière aux « bébés aquatiques » (d’où un mystère prenant que la fin n’émousse pas) engagent notre héros sur les voies difficiles, mouvementées et dramatiques de l’existence.

    Dans les deux proses, Harrison sans cesse interroge d’autres livres, réussissant l’exploit de donner, grâce à ces mises en abyme, une authentification à ces récits, tous deux à la fin ouverte, gages pour le lecteur d’un autre espace à vivre. Clive lisait « Le rêve du cartographe », « Peindre c’est aimer à nouveau », « La poétique de l’espace » ; Thad « Les fleuves de la terre », vrai livre de chevet pour ce jeune explorateur des eaux du monde.

    Dans les deux versants de ce livre, revigorant, l’amour, la sensualité, le corps occupent nombre de pages et c’est roboratif à souhait. L’on sent pointer, au fil des textes, une certaine mélancolie dans le chef d’un écrivain versé vers le grand âge – 77 ans au moment de l’écriture de ce livre. Un très beau livre.

    Jim HARRISON, Nageur de rivière, Flammarion, 2014, 272p., 19,90€. Traduction excellente de l’américain par Brice Matthieussent

    Le livre sur le site des Éditions Flammarion

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    Cinq livres de Jim Harrison à (re)lire

    Jim Harrison, souvenir d'un homme des bois

     

  • LE GASTRONOME, conte espagnol #5 de LORENZO CECCHI

    Le gastronome.jpeg   J’adore les fruits de mer. Je fais bonne chère des coquillages, des mollusques, des crustacés. Je me régale des huîtres, coques, pétoncles, praires, poulpes, bigorneaux, crevettes et oursins. Je me pâme en enroulant mes spaghettis à la langouste. Je défaille devant des Saint-Jacques aux petits légumes. Je me tortille de joie en ingurgitant des couteaux de mer passés au four, saupoudrés de panure à l’ail et à l’huile d’olive. Je jouis en mâchant un bout de calmar frit pêché de frais.

       J’affectionne les viandes. Je me délecte des volailles. Je rêve d’entrecôte de Kobe. Le filet de biche en saison me ravit. Je me contorsionne à la pensée de déguster un gigot d’agneau de pré-salé. Je salive à la seule lecture des mots « coq au vin », « patanegra », « à la diable », « bœuf bourguignon » ou « canard confit ».

       J’aime aussi les fruits, les légumes, le bon pain, les pâtisseries, les viennoiseries, les chocolats. Bref, j’aime tout ce qui se dévore ; la nourriture est ma préoccupation première pourvu qu’elle soit de qualité et préparée avec art, sinon avec la plus grande application.

       Je suis ce qu’on appelle un gastronome. Mon repas à peine terminé, j’envisage déjà le suivant. Mes menus sont concoctés avec soin, rien n’est laissé au hasard car, comme en amour, si les préludes se voient négligés, point de transport de qualité, point d’extase. Chacun de mes repas me procure un véritable orgasme. Oh, rien à voir avec le bref ressenti de l’éjaculation qui se prolonge par un bien-être relaxant un rien plus long ! Ma jouissance à moi dure le temps du repas et je décide de sa longueur au gré de mes caprices, le soir surtout (le midi pour déjeuner je me contente d’un sandwich du meilleur pain que je prépare moi-même) quand d’autres se vautrent devant la télé après avoir mangé une cochonnerie réchauffée au four à micro-ondes.

       Les tables d’exception d’Espagne et du monde me sont connues. Pas toutes, Dieu merci. Tant encore à découvrir ! Je consacre mes week-ends aux excursions de bouche : je file à Gérone pour me rassasier des mets exquis des frères Roca, à Valence au « Qinque Dacosta » ; je vais saluer Ferran Adrià du « El Bulli » et suis reçu en VIP au « Calima » de Marbella, au « Lasarte » de Barcelone, à la « Casa Marcial » de Parres et tant d’autres de moindre réputation, mais excellents toutefois comme « Can Fabes » à Sant Celoni.

       En semaine, boulot oblige, je dîne à Madrid, j’ai fait du « DiverXo » ma cantine. De temps en temps, je prends l’avion pour Copenhague, Bruxelles ou Paris. Peu importe la dépense, peu importe le temps d’attente (il faut réserver parfois un an à l’avance pour goûter aux merveilles des chefs de ces contrées lointaines), la joie n’en est que plus intense.

       Je gagne très bien ma vie, heureusement. Mon métier de trader à la S.A. Banco Popular Español rapporte gros en salaire et en primes. Pourtant, je n’ai rien de côté, pas de poire pour la soif (je n’ai pas résisté à la dévorer), pas de carnet d’épargne. Tout mon salaire passe en dégustations dans ces prestigieux restaurants. Je suis tous les mois à la limite de ce que peuvent me permettre mes cartes de crédit. Dans ces conditions, je vis seul. Je ne pourrais subvenir aux charges supplémentaires que m’occasionneraient la paternité, le statut d’époux ou les deux. Une femme, même si elle travaille, ça coûte. Ne parlons pas des mômes ! Mon père disait toujours, en regardant ironiquement ma mère quand elle rentrait d’avoir fait les magasins : « Les femmes les moins chères sont celles qu’on paie. » C’est vrai que mon notaire de papa était près de ses sous ; je suis fils unique, sans doute Alfredo Ramos, mon père, l’avait-il voulu ainsi pour éviter des frais.

       Pour ce qui est du sexe, de ses exigences, je m’arrange en fréquentant de temps en temps les filles des vitrines, rarement, car le plaisir sexuel me laisse à chaque fois désappointé, comme déjà dit supra. Si ce n’était pour le soulagement qu’il offre, en vous débarrassant pour quelque temps des tensions provoquées par ces stupides pulsions naturelles à nous reproduire, il faut bien admettre que l’orgasme sexuel est d’un piètre réconfort, presque insignifiant, si on le compare au plaisir insigne que nous procurent nos papilles gustatives au contact des mets suaves concoctés par ces magiciens que sont les chefs des meilleures maisons.

       Attention, je ne dis pas que je n’apprécierais pas la compagnie d’une femme au quotidien. Disposer de quelqu’un avec qui partager ses préoccupations, à qui se confier, qui prendrait soin de vous, me semble certes bien agréable ; je ne suis en rien misogyne, encore moins un solitaire compulsif. Non, je suis simplement réaliste : je ne veux ni souffrir ni faire souffrir par la faute de mon inclination irrépressible à manger bien, beaucoup, et de qualité. D’accord donc pour une compagne, pour autant que celle-ci soit non seulement un fin gourmet, mais encore qu’elle ait de la fortune pour pouvoir s’asseoir en face de moi régulièrement dans les meilleurs restaurants sans que je sois obligé de compter ou, pire encore, de faire l’impasse sur un plat, qui serait venu me faire de l’œil dans les suggestions du moment, parce que trop onéreux. En résumé, l’harmonie de notre couple ne pourrait s’envisager qu’à ces conditions : une affection sincère réciproque avec libido mesurée assortie d’un goût immodéré pour la fine cuisine qu’une aisance financière suffisante permettrait sans restriction.

       Dernièrement, quelqu’un à qui je n’adresse plus la parole désormais, un collègue de la banque (un guichetier au revenu modeste), m’a dit que j’étais drogué à la bouffe. Qu’il n’y avait aucune différence fondamentale entre moi et un junkie sauf que le drogué était dans l’illégalité, mais que les lois étaient faites par des salauds comme moi qui, comme moi encore insista-t-il, s’empiffraient comme des porcs.

       — Tu ferais exactement ce que fait ce type si tu n’avais pas ta dose, avait-il ajouté, tu accomplirais des actes délictueux, des meurtres de petits vieux pour les dépouiller et ainsi te procurer de quoi t’offrir tes agapes de merde dans tes restaurants chics. Je trouve que t’es un dégueulasse.

       Nous venions de passer à côté d’un mendiant Calle de Maldonado quand il m’avait houspillé de la sorte. Il venait de se fendre d’une pièce de deux euros. Je lui dis qu’il était con, que l’autre allait s’empresser d’aller sniffer de la colle ou s’envoyer un coup de gnôle avec son argent.

       — Il est camé jusqu’aux yeux. Tu ne lui rends pas service, avais-je insisté.

     

    Lorenzo Cecchi

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • QUATRE COULEURS: CARREAU (dame de)

    6_9ae08.jpgCette dame aimait tant les carreaux que pour les laver elle usait de sa peau nue. Préalablement recouverte d’un mélange d’eau tiède et de vinaigre blanc avec un soupçon d’ammoniac et un demi-oignon (selon le conseil de sa grand-mère laveuse de vitraux dans une église), sa peau en chacun de ses pores au contact du verre lui procurait tous les types de sensations qui si nous étions amateurs de bons mots nous ferait dire qu’ils la laissaient, après un temps d’intenses émotions associées, sur le carreau.

    Epuisée mais comblée. Pour un paquet d’heures au moins.

    Puis, pour le séchage, sa peau au grain finement serré valait tous les chiffons microfibres du monde.

    Mais si une face des carreaux étaient bien nickel, tel un miroir purgé de ses images, vous comprendrez que l’autre présentait de vilaines traces (de buée, de doigts, de salive mais pas que) quand je vous aurai dit que les fenêtres de son domicile donnaient toutes sur un lieu public très fréquenté.

     

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  • GÉRONIMO A MAL AU DOS de GUY GOFFETTE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    product_9782070457106_195x320.jpgCri du coeur

    Comment dire "Je t'aime" à un père intransigeant, sévère, moraliste et avare de signes extérieurs d'affection ?

    C'est ce que fait Simon, au décès de Géronimo, ce père qu'il a subi, puis fui, qu'il n'aura jamais connu vraiment qu'avec son regard d'enfant injustement blâmé et d'adolescent rebelle. 
    Pourtant, il en a vu quelques fois, de l'émotion, dans ce regard paternel, le château-fort sans cesse reconstruit pour la Saint-Nicolas, ou les larmes versées à l'anniversaire de mariage. Mais pour ce grand enfant, l'aîné indomptable, c'était trop peu, et le ressentiment n'en est que plus vif, alors qu'il veille auprès de son patriarche mort.

    Simon a beau faire, dans ces circonstances, il se repasse le film de sa vie, les premières années, et cherche à comprendre le pourquoi des choses. L'éloignement qu'il a choisi et qu'il assume était pour lui un instinct de survie, un sursaut de liberté, une bouffée d'oxygène. Aussi il subit le regard de la fratrie qui, sans le dire, lui reprochent d'avoir été si peu présent.

    C'est une déclaration d'amour que Simon fait à son père, trop tardive hélas, mais quand même. Un cri du coeur pour celui qu'il n'a jamais su comprendre, et qui ne l'a jamais compris. Le tout avec pudeur, avec une formule qui évite le règlement de compte en bonne et due forme, parce que ce n'est plus l'heure, qu'il est trop tard pour ce faire, et que Géronimo repose en paix.

    Le livre sur les site des Editions Folio/Gallimard

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    Guy Goffette sur le site de Gallimard

  • QUATRE COULEURS: COEUR (roi de)

    0294371001430991435.jpgDepuis quelque temps, le cœur du roi lui donnait du souci. Non pas qu’il lui fît mal ou  qui lui causât du désagrément. Simplement, il s’inquiétait de son sort, s’interrogeait sur son fonctionnement, sa longévité, son imperturbable battement. Il pressentait que son cœur aspirait à l’indépendance. Et, comme souvent, ce qu’il avait prémédité se réalisa.

    Son cœur, dans un grand ramdam, qui le laissa KO mais conscient, se dégagea de son corps.

    Un moment décontenancé, comme l’enfant sortant du ventre de sa mère, sans un regard vers la poitrine ouverte, l’organe partit vivre sa vie de cœur solitaire.

    Le corps du préméditant n'en fut point affecté.

    Le trou ménagé pour permettre la sortie du coeur se referma vite sans écoulement d’humeur et sans dommages collatéraux. Les organes restants, préalablement coachés en secret à cette fin par ce cœur prévoyant et sensible, se concertèrent pour prendre chacun en charge une de ses diverses fonctions.

    Aujourd’hui, notre roi n’a plus à s’inquiéter de son cœur.

    Depuis quelque temps, par contre, son foie lui donne quelque souci.

     

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  • LE PRIX UNIQUE DU LIVRE NE S'APPLIQUERA PAS AUX ROMANS DE GUILLAUME MUSSO

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      Le prix du livre unique à propos duquel un avant-avant-….-avant-projet de décret a été introduit et qui ne sera, cela dit, applicable que trois ans après son adoption souffrira toutefois une notable exception.

       Elle concerne les livres de Guillaume Musso (et d’autres romanciers dont les cas sont actuellement en discussion)* après qu'une étude commandée par le Ministère de la Santé mentale a montré que la lecture accrue de ses ouvrages occasionnait chez ses lecteurs une perte significative de sensibilité à la vraie littérature.

       Pour lutter contre cette addiction nuisible à titre individuel et collectif, la Communauté française de Belgique prélèvera une taxe de 40%, pour commencer, sur ses publications avec obligation d’un blurb mentionnant : Ce genre de livres nuit considérablement à votre sensibilité littéraire.
       Signalons aussi que tout écrivain qui sera pris en train de lire un de ses ouvrages sera aussitôt interdit de publication sur tout le territoire pendant deux ans (au moins).

     

     

    *Un versement en faveur des œuvres personnelles de la ministre de Culture ou, pour les éditeurs sur la sellette, une attention toute particulière apportée à ses propres manuscrits seront évidemment prise en considération lors des délibérations

     

     -/-

    Plus sérieusement, Gérard Adam des éditions MEO signale ceci sur sa page Facebook à propos du prix unique du livre : « On devrait s'en réjouir. Malheureusement, pour les éditeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles,, c'est plus complexe : les libraires de notre communauté seront encore moins enclins à mettre nos livres sur leurs tables, et il nous sera encore plus difficile d'offrir un contrepoids, aussi minime soit-il, à l'hippopotame éditorial parisien. La littérature, c'est pourtant comme la nature : la diversité y est essentielle. »

  • SOUS LE TILLEUL EXACTEMENT

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    (Les orages de la vie littéraire)

       Ce poète choisit de vivre sa vie d’écrivain là où lui vint son premier poème à l’âge de quatorze ans et demi. Sous un tilleul. Là, il fit construire son baraquement où il installa bientôt le siège social de sa maison d’édition qui ne publiait que ses ouvrages à raison d’un par semaine, les mauvaises semaines.

       Régulièrement, pour booster les ventes, il organisait des animations comme aiment en consommer le public de pré-week-end pour lui donner envie de se cultiver tout en ayant le sentiment d’avoir une vie sociale sinon festive, d’être aimé de ses semblables comme de son chien, d’avoir sa part de bonheur comme de Pastis 21. Ainsi, il laissait choir (par toute une machinerie subsidiée par le service des travaux publics de son village, si heureux de compter un écrivain parmi ses concitoyens) de la cime dudit tilleul des feuilles de vers que le public récoltait puis assemblait à sa guise en poèmes, façon atelier d’écriture végétal, censément ou non faire sens. Le quidam ramasseur de bons mots, fils ou fille d’agriculteur ou d’ingénieur des mines, de marchande des quatre saisons ou de pharmacienne, achetait immanquablement alors plus aisément la plaquette d’un collègue. Tout en savourant une infusion...

       Mais, un jour, l’arbre, quoique cool, s’attira les foudres d’un orage se fichant de la Poésie comme de son premier éclair. Et notre homme, après une heure de déprime bien légitime, entre tentative de suicide littéraire et fuite définitive hors des sentiers battus de l’Art-bre, choisit de rejoindre l’Association du Trèfle à Trois feuilles qui réunissait les anciens éditeurs des Editions du Gland, de l’Acacia Nain et du Cyprès de Mourir avec lesquels il forma bien vite (j'espère que vous suivez) les attendues Editions du Trèfle à Quatre Feuilles qui publia dès lors des collections au nom des Mousquetaires d’Alexandre.
       Sa collection ne publiait que ses textes et ceux de ses poètes associés et lui échut le beau nom d’Aramis quoiqu’il eût préféré celui plus valorisant de D’Artagnan qui était pris, il va sans dire, par le fondateur des anciennes Éditions du Trèfle à Trois Feuilles.
    Hélas, l’Orage, de plus en plus insensible à l’art d’écrire à l’ombre des arbres en fleurs, n’avait pas dit son dernier mort (lui aussi aspirait à donner toute sa lumière !) et fit en guise d’happening chuter sur la tête des quatre mousquetaires, un soir qu’ils se réunissaient sous la treille Milady, un trèfle en fer forgé à quatre folioles dont chacune exactement vint se ficher dans le crâne des malchanceux imprimeurs-scribouilleurs. Leur pastis se colora de rouge.

       Le correspondant local n’avait jamais vu ça et décrit la chose avec une plume qu’on ne lui connaissait guère, de telle sorte que même après l’événement qui ébranla la vie culturelle du hameau et son prodigieux article, il fondit une revue de poésie, qui ne publia, pour commencer, que ses poèmes de faits divers, dans une prose hachée menu en vers et en filet, ce qui lui assura, au niveau du village et des stricts alentours, une réputation qui ne durerait pas moins de quelques heures après son foudroiement par l’Orage décidément ennemi des Belles Lettres.

  • LE COMPLOT

    ob_51501a_the-bilderberg-group-art.jpg   Le professeur de sciences occultes avait reçu carte blanche et ce, depuis le 11 septembre 2001, pour éliminer les enseignants suspectés d’un assassinat directorial le jour de la remise des prix.

       Comme chaque année, le professeur de sciences occultes avait occis quelques professeurs parmi les plus susceptibles de porter atteinte à l’intégrité du chef d’établissement : le prof de règlement de contes, le prof de sciences contemporaines, le prof de chimie ésotérique, le prof de véganisme industriel, le prof de géométrie des abdos aux barres perpendiculaires, le prof de comptage dentaire, le prof de connaissance des méthodes, le prof de religion organique, le prof de gestion du spectre cathodique, le prof d'étude du milieu de terrain, le prof de lecture de sketch, le prof de langues palliatives, le prof de lavage de cerfs-volants, le prof de physique lunatique, le prof de résilience de bureau, le prof d'esthétique de la sandale, le prof de carrosserie de la casserole, le prof de mécanique des flammmes, le prof de digestion assistée par ordinateur et, last but not least, le prof d'utilisation de la touche eject du magnétoscope lors du visionnage d'une vieille VHS de James Bond. 

       Pas moins de vingt enseignants parmi les meilleurs dans leur discipline ultra pointue et sans le moindre intérêt avaient définitivement été rayés des listes de l’Education nationale. Et, comme chaque année, grâce à l’intervention judicieuse du maître ès magie noire, le préfet des études était sorti sain et sauf de sa réunion de fin d’année.

       En salle des professeurs, debout sur une escabelle, beau comme un demi-dieu-nageur sur son plongeoir, il avait annoncé les mesures de la rentrée, distribué les horaires et souhaité de belles et grandes vacances à la poignée d’enseignants survivants. Comme chaque année, prenant sa voix la plus sombre - et difficilement audible -, il avait enfin débité la liste des disparus par accident ou empoisonnement malencontreux de l’année scolaire écoulée qui, comme les précédentes, avait été une fois de plus fort cruelle.

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 42

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne savait plus que dire, il n’avait jamais imaginé que son ancien collègue puisse être aussi con, ce fort en gueule rêvait de laisser une trace dans l’histoire, c’était vraiment trop drôle. Il avait dû faire un effort pour ne pas lui exploser de rire au nez. Décidément, l’ambition rend aveugle et stupide. Lui qui espérait bien ne rien laisser derrière lui de façon à ne créer aucun nouveau problème pour son entourage, craignant même de ne pas décéder assez rapidement pour ne pas embêter la société. Il ne pouvait pas s’imaginer que des gens pensaient de leur vivant à la place qu’ils occuperaient dans la postérité et pourquoi pas aux obsèques fastueux auxquels ils auraient droit avec cercueil de luxe, drapeau tricolore dessus, discours du maire et foule immense et reconnaissante. Décidément, il ne comprendrait jamais rien à ces gens là, ils ne devaient pas faire partie de son monde à lui.

    - Bon, il faut que je me sauve !

    - Déjà !

    - Obligations ! Tu sais, il faut toujours un élu dans toutes les manifestations, ça rassure le bon peuple.

    - File vite !

    ÉPISODE 42

    Il avait réussi à ne pas rire et se trouva tellement soulagé qu’il commanda un second demi qu’il buvait cette fois seul sans se demander ce qu’il pourrait bien dire à l’autre prétentieux assis en face de lui. La bière n’était peut-être pas géniale mais il y a certaines circonstances où elle prend un goût particulier qui la rend mémorable. Sur le pont du ferry qui reliait Buenos Aires à Montevideo, il se laissait aller à la rêverie, Carmen l’attendrait sûrement sur le port, il n’avait pas à se soucier des problèmes d’intendance, elle avait certainement tout prévu. Il somnolait un peu en buvant lentement cette bière délicieuse, il projetait déjà d’aller au Chili par la voix de la mer, celle que Delgado Aparain et Sepulveda avaient choisie pour leurs fameux échanges épistolaires au sujet des « Pires contes des frères Grim ».

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    Le facteur l’avait conduit jusque sur le port, là où le bateau qui devait contourner le cône américain pour livrer son courrier en Patagonie chilienne, sur la mer de Wedel, était amarré à quai. Il avait la ferme intention de monnayer son transport sur ce bateau pour rejoindre Luis Sepulveda qui entretenait une correspondance régulière et abondante avec Mario Delgado Aparain pour dresser la biographie des jumeaux les plus loufoques d’Amérique latine. Le capitaine voulait bien l’embarquer mais il l’avertit au préalable des difficultés de ce voyage qui passait par le célèbre Cap Horn, Everest des navigateurs, ce qui n’était pas toujours une partie de plaisir. Ceux qui l’avaient passé s’en vantaient après mais peu avant car la trouille leur nouait souvent les tripes.

    La saison était encore belle et la mer n’était pas trop démontée, elle moutonnait comme un champ de blé avant la moisson, secouant le rafiot avec une certaine précaution qu’elle n’avait pas toujours. Il avait trouvé refuge dans un petit recoin de la cale où il avait pu tendre un hamac pour dormir et éventuellement lire à la lumière d’une bougie. Le voyage se déroula pratiquement sans encombre jusqu’à la Mer de Wedel où le facteur venait relever le courrier à bord du bateau malgré les requins qui lui arrachaient, chaque fois, une belle escalope ou un moignon de jambe. Il assista au dernier exploit du facteur qui repartit avec une fesse moins rebondie, avant de demander que, lui, on le débarque à terre parce qu’il tenait particulièrement à cette partie charnue de son individu. Sur le quai réservé aux cap-horniers, il remarqua un petit baleinier qui s’apprêtait à rejoindre son port d’attache sur l’île de Chiloé au large des côtes chiliennes. Une belle occasion pour lui de remonter vers Valparaiso où il pourrait éventuellement faire étape.

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    L'île de Chiloé

    Dans un bar, sur le port, où les marins réapprenaient la stabilité en passant progressivement du roulis de la mer au tangage de l’alcool, il apprit que Francisco Coloane naviguait sur ce bateau qui avait passé plusieurs mois dans le sillage de la baleine. Il bondit, paya une tournée générale aux quelques marins qui étaient agrippés au comptoir comme des naufragés à un morceau de planche, et courut jusqu’au bateau pour négocier son voyage jusqu’à Chiloé avec le capitaine qui trouva là quelques pièces pour compenser une saison de pêche plutôt quelconque. Il changea donc de bord prestement, troqua le rafiot des facteurs contre le baleinier, mais ne gagna pas grand chose en matière de confort. Mais peu importe, il allait vers une destination qui lui convenait bien et il était sûr de rencontrer le chantre des mers du Sud Pacifique, Francisco Coloane.

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    Franciso Coloane

    Un soir, après le repas, ou ce qui en tenait lieu, il réussit à rejoindre l’écrivain qui gribouillait dans son coin quelques notes pour le livre qu’il ne manquerait pas de rédiger à son arrivée au port d’attache du rafiot, sur cette île où il était né et résidait encore parfois quand il préparait une campagne de pêche ou un nouveau récit. Pendant presqu’une nuit, Francisco lui raconta la pêche à la baleine dans les îles de la Mer de Patagonie, jusqu’au fameux Horn, les journées, les semaines à louvoyer entre les îles en espérant apercevoir enfin le jet que la baleine ou le cachalot soufflait, le moral des marins qui descendait aussi vite que grimpait l’aigreur du capitaine, le froid qui devenait de plus en plus intense, la glace qu’il fallait casser et évacuer pour qu’elle n’emmène pas le navire vers les abîmes et enfin le monstre en vue qu’il fallait combattre avec les harpons depuis les chaloupes au risque de chavirer à tout moment. Parfois, il y avait une grande déception après une pêche médiocre synonyme de petite rétribution mais d’autrefois la pêche était fructueuse alors la cambuse chantait, le capitaine sortait un baril de rhum supplémentaire et les marins oubliaient pendant quelques instants leur vie de misère et de souffrance. Il aurait voulu connaître au moins une fois cette vie mais ce n’était plus de son temps, il y avait désormais de gros bateaux très bien équipés qui décimaient les cétacés à grands coups de canons et rendaient totalement obsolètes les rafiots comme celui sur lequel il naviguait.

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    Le baleinier rentra au port, Castro capitale de l’île, avec sa maigre cargaison qui serait sans nul doute la dernière, il ne pouvait pas concurrencer les bateaux-usines et les cétacés devenaient de plus en plus rares rendant les campagnes de pêche peu rentables. Ils accomplirent donc une dernière bordée dans les bars du port pour marquer cet événement et graver un dernier souvenir commun dans leur mémoire. C’est au comptoir de l’un de ces bars à marin qu’il entendit parler d’une maison où les femmes en manque d’ennuis, de préoccupations, de problèmes à résoudre, de diables à tirer par la queue, de gamins à élever, … soignaient leur dépression qu’elles nourrissaient pour remplir leur vie trop facile. Il y avait là, Marcela Serrano qui écrivait, disaient certains, des livres qui lui servaient un peu de thérapie. Il ne connaissait pas cet écrivain, il se renseigna en douce, mine de rien, et décida de lui rendre visite dès que son état le lui permettrait, pour le moment, il était en bordée et il se devait à ses compagnons de mer qui noyaient dans l’alcool leur tristesse et leur nostalgie.

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    Marcela Serrano 

    Quand il reprit contact avec la vie, quand il eut dilué tout le rhum qu’il avait bu, quand ses esprits furent à peu près clairs, il se rendit à l’auberge des femmes tristes pour visiter Marcelle Serrano mais ce n’était pas elle qui effectuait un séjour dans cette auberge, c’était son amie Floreana, historienne de la Patagonie où elle avait sans doute rencontré Patricio Manns sur son cheval dans les vastes plaines de la Terre de Feu et Luis Sepulveda réfugié sur les bords de la Mer de Wedel. Floreana lui raconta que toutes les femmes qui étaient là avaient des difficultés avec la gent masculine et qu’elles se plaignaient de l’impossible rencontre entre les deux sexes analysé dans un catalogue de doléances qui évoque : le besoin de suprématie des hommes, la carrière professionnelle qu’il faut assurer, les mariages ennuyeux, les troubles existentiels, la drogue pour tenir et surtout ces hommes qui ont désormais peur des femmes émancipées qui empiètent sur leur territoire. Il resta coi, pensa qu’il avait fait une erreur, qu’il était tombé là où un marin ne met jamais les pieds et attendit poliment que son interlocutrice poursuive ce qu’elle tardait à faire…

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    Un choc à l’avant, le ferry venait de heurter le quai avant de s’immobiliser et de le tirer d’un mauvais pas, il croyait parler avec une femme de lettres et il se retrouvait dans une auberge pour femme en situation délicate avec l’homme de leur vie ou plutôt celui qu’elle croyait être celui-ci. Une fois sur le quai, il repéra vite son amie Carmen, Carmen Posadas bien sûr, qui l’attendait à la sortie de la douane. Après les civilités, les manifestations de joie et d’enthousiasme et les baisers amicaux d’usage, ils prirent la route pour rejoindre le centre ville où Carmen avait retenu une table à laquelle elle avait invité également Eduardo Galeano et Juan Carlos Onetti.

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    Carmen Posadas

    Le repas était excellent et la discussion roulait sur la littérature, évidemment, et sur la situation dans le pays. Il leur raconta le rêve qu’il avait fait sur le bateau et ils regrettèrent avec lui que le maître des rêves ne l’ait pas conduit à la rencontre de Patricio Manns avec lequel il aurait pu faire de belles randonnées en Patagonie, et de Luis Sepulveda qui ne limitait pas ses travaux d’écritures aux courriers qu’il adressait à Mario Delgado Aparain. Il aurait pu tout aussi bien l’accompagner chez le vieux qui lisait des romans d’amour dans son coin de campagne. Bof ! Je reviendrai une autre fois et j’irai voir ces braves gens auprès des quels vous m’accompagnerez, j’en suis convaincu.

    Monsieur ! … Ho Monsieur ! … vous dormez ? On le secouait de plus en plus fort, il émergea péniblement, il était toujours attablé dans ce bistrot où il avait bu un demi avec son ancien collègue de travail mais un petit attroupement s’était constitué autour lui. Il ne comprenait rien et se sentait un peu ridicule. Il voulut s’éloigner rapidement mais il ne savait pas s’il avait payé, ou non, ses consommations. Le garçon lui dit qu’il semblait dormir mais qu’il avait un tel air d’absence, depuis plus d’une heure maintenant, que ses voisins de table avaient fini par s’inquiéter et demander qu’on essaie de le réveiller. Il ne les remercia même pas, les regarda d’un air bovin, eut envie de les traiter d’andouilles, de les maudire, de les assassiner, … mais il ne pouvait tout même pas leur dire qu’il était à table, à Montevideo, avec des écrivains qui lui parlaient de la littérature locale. Ils l’auraient pris pour un proxénète sur le retour, nostalgique du bon vieux temps où ce métier nourrissait grassement son homme dans cette capitale aux mœurs réputées frivoles.

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    Montevideo

    Il régla l’addition, même les deux demis que son ami politicien avait promis de payer oubliant bien vite cet engagement, ce qui ne le surprit pas réellement, on ne peut pas toujours promettre et toujours donner, il faut bien quelques fois laisser aux autres le soin de payer. Il s’en alla marcher un peu dans les rues avoisinantes pour se réveiller complètement et maudire encore ces cornichons qui ne comprenaient rien au monde des rêves, qui ne savaient pas qu’on peut vivre des aventures merveilleuses dans le monde onirique. Qu’ils végètent dans leur monde de limonadiers à la panse débordante, gavés de bière mais qu’ils lui foutent la paix ! Il en avait marre de ce monde normé où chacun doit suivre le même chemin, où tout est mesuré, interdit, toléré, permis éventuellement. Ce monde où seuls les imbéciles qui régissent les autres ne se trompent jamais parce qu’ils ont tous les droits. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas été de si mauvaise humeur et même s’il retrouvait progressivement son équanimité habituelle, il en voulait toujours à ces décideurs de ce qui est bon et de ce qui est mal, qui s’ingèrent sans cesse dans la vie des autres. Qu’ils me foutent la paix !

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    Luis Sepulveda

    Et dire qu’il aurait pu prendre le bateau en vrai, enfin dans son vrai rêve, pour rejoindre Luis Sepulveda sur les rives de la Mer de Wedel, partir avec lui à la rencontre du vieux qui lisait des romans d’amour et, ensuite, rencontrer Patricio Manns qui aurait parlé du temps où les gauchos coupaient les oreilles des indiens de la Terre de Feu pour toucher la prime destinée à ceux qui contribuaient à la décimation des populations autochtones. Il aurait bien trouvé ensuite un ami pour lui indiquer le chemin de l’Altiplano andin où il rêvait, depuis des années, de se rendre pour rencontrer Alcides Arguedas et Oscar Cerruto.

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    Lac Titicaca

    Et maintenant, il était sur les rives du célèbre lac Titicaca avec ses deux amis dans « une sorte de brume bleutée qui noie le contour des choses. Le ciel, d’une clarté laiteuse, se colore de tons discrètement violacés par les rayons du soleil qui se lève, énorme et rouge, là-bas aux lointains confins de l’horizon, comme s’il surgissait du sein même de la montagne. » C’était Alcides qui laissait parler son âme de poète pour chanter ce pays qu’il aimait tellement et auquel il avait dédié quantité de lignes. Son œuvre entière aurait pu paraître comme un hommage à cet Altiplano andin accroché sous les sommets inaccessibles de la cordillère, dans le climat rigoureux des hautes montagnes. Il fallait dompter le froid et amadouer l’altitude pour pouvoir enfin profiter des merveilleux paysages que le soleil dessinait sur les sommets éternellement enneigés toisant ce plateau perché, de toute leur fière arrogance. Et dans cette plaine, ou le vert n’arrivait pas à vivre bien longtemps, laissant sa place à cette couleur indéfinie qui oscille entre le vert et le jaune, cette espèce de caca d’oie qui évoque bien ces maigres prairies fanées qui ne peuvent nourrir que des moutons, le lac, l’émeraude, le diamant, la merveille, illuminait toute la région, reflétant les rayons du soleil qui traversaient l’éther originel sans trouver le moindre obstacle sur leur chemin lumineux. Le lac, dieu des indiens qui vivaient sur ses hauts plateaux, père nourricier qui fournissait le poisson et quelques autres denrées comestibles, réserve d’eau inépuisable et fournisseur de végétaux pour divers usages allant de la construction à l’outillage aratoire.


     

  • DIERF DUMÈNE

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    Dierf Dumène est né à l'Arcahaie le 2 décembre 1995,ville ayant une grande portée historique pour avoir organisé le congrès de 1803 qui allait donner naissance à la création du bicolore haïtien.

    Poète,écrivain,nouvelliste,il est aussi secrétaire général d'une association ayant pour but d'accompagner les enfants démunis d'Haïti.

    Auteur de plusieurs recueils de nouvelles inédits.

     

     +++

     

    L'écho du silence

     

    Tant de souffrances et de malheurs
    Tant de douleurs et de haines
    Et surtout tant de plaisirs
    Que me rappelle la sveltesse de ton corps
    Plaisirs immortellement mortels
    Plaisirs moraux sans scrupule
    Qui s'érigent en maître-point-final
    Dans une boîte Nietzschéenne

    Le soleil en un seul pas
    Va se noyer au fin fond
    De la mer des Caraïbes
    Ainsi la musique continue
    Sa randonnée sous la voix lancinante
    Des oiseaux migrateurs perchés
    Aux branches mortes du bougainvillier
    En ivresse

    Mais ma muse n'est que cette voix lointaine
    Qui ne se lasse de se métamorphoser
    En une mélodie 
    Pour chanter ma Mort
    Me réveiller de mon sommeil 
    Avec les cordes d'une guitare sinistre

    Des voix-jumelles dans l'écho 
    Du silence
    J'écris ma vie à l'encre rouge
    Au regard d'un passé qui me hante
    Alors que je caresse le présent

     

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    Matin cadavérique

     

    Matin cadavérique
    Le soleil se dissimule
    Entre les jambes 
    D'une masse de nuages
    Les arbres ne dansent
    Ni ne bavardent plus
    Le vent s'immobilise
    Regardant le temps
    Qui s'en va tristement
    Le flirt dure des éternités

    Des larmes coulent
    Goutte à goutte
    Et se métamorphosent
    En un vaste torrent 
    Qui inonde
    Dévaste
    Le champ de mes espoirs

    Dans le silence
    Qui habite le nécropole
    Je la vois défiler 
    En compagnie de mille et une âmes
    Exprimant ses regrets
    Sa mélancolie
    Son ras-le-bol

    La nature m'a trahi
    Demain
    Dès l'aube
    Je prends mon envol

     

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    Poème à ma bien-aimée

     

    Mille fois j'ai hélé ton nom
    Depuis ma fenêtre mi-close
    Au faîte du mont Sinaï
    Et cette brise 
    Encore cette brise d'hiver
    Me pinça de ces droits d'acier

    Mille fois j'ai suivi tes pas 
    Dans le désert aride 
    De mes nuits fantasmagoriques
    Ma chambre n'en finit pas de te tendre la main

    Mille fois je t'ai fait l'amour
    Devant l'autre face cachée de la mer
    Et une lune sans pudeur
    Était jalouse de ta peau d'ébène

    Et depuis,j'ai du mal à me débarrasser 
    De mon humble avarice
    Tant ce corps frêle a grand faim
    De tes étreintes charnelles

    Si un jour j'aurais franchi
    La grande porte bien avant toi
    Sache que j'ai la passion 
    Du petit prince mal-pensant
    Au royaume des mages d'orient

     

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    Cataclysme

     

    Ma ville s'écroule sur un tas de pierres brûlées
    Que je porte en moi
    Elle me consume et je l'aime
    D'un coeur d'enfer

    Ô terre pourquoi t'énerves-tu
    Ô terre pourquoi bois-tu le sang
    De ma chair d'un seul trait

    Et puis de la poussière sur le boulevard
    Un tourbillonnement de poussière
    Voile la face du midi
    Dans l'intersection où les baraques 
    S'évertuent à marquer
    Le dernier pas d'une danse funeste

    Comme pour enlever les cicatrices 
    Du jour de l'an sur les visages 
    Masqués des gosses du bitume
    Des mains se rejoignent 
    À l'angle des rues Pavé 
    Tandis que la terre dans sa course affolée
    Va et vient sous ma couche de béton

    Ma vie est faite de l'ombre d'espoir
    Je rêve les yeux grands ouverts
    Des rêves de singeries
    Des rêves de conneries
    Des rêves qui semblent être réels
    Je ne rêve plus sinon je meurs
    Eh bien je me rêve car je ne suis rien
    Qu'un fragment de rien du tout
    Si je vis c'est pour pleurer les autres

     

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    La lueur du jour

     

    Si je dois partir
    Je partirai avant minuit
    Telle une âme meurtrie
    Vagabondant bras dessus
    Dessous
    En quête d'autre contrée
    D'autre source
    Où s'abreuver à satiété

    Si je dois partir
    J'irai demander aux Tout-Puissants
    Pourquoi défèquent-ils 
    Dans les lits de nos enfants
    Endeuillés
    Pourquoi égorgent-ils nos femmes
    Pour se les offrir en holocauste
    Comme s'ils n'en ont pas assez
    De nos malheurs
    De nos cris inlassables

    Si je dois partir
    J'irai aux tréfonds de l'abîme
    M'armer de toutes les armes
    De la cruauté 
    Pour devenir
    Aussi cruel que les Ange-Charbons
    Privés d'émancipation et de gloire

    Enfin,si je dois partir
    J'irai nulle part 
    Seul,je resterai 
    Des heures durant 
    Les yeux rivés 
    Sur les montagnes 
    En attendant point à l'horizon
    Le soleil de l'aube
    Quitte à me perdre dans sa lueur jaunâtre

     

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  • COPIES de THIERRY RADIÈRE

    image254.jpgCorrige les épreuves du Bac d’abord !

    Juin 2012,  le narrateur, la quarantaine, enseignant depuis dix-sept ans, corrige l’épreuve du Bac de français intitulée Les Chemins de la mémoire qui porte sur des textes de Mallarmé, Chateaubriand, Nerval et Green. Il en a cent soixante à corriger à raison de nonante minutes par copie.

    Il vit l'amour avec Françoise depuis sa rencontre avec elle six mois plus tôt. Il se présente comme un amputé de la mémoire qui aurait vécu sans souvenirs marquants jusqu’à cette union qui donne un sens à sa vie, un chemin à sa mémoire, reconfigure son existence… Ainsi il s’assimile les souvenirs de Françoise relatifs à ses séjours tahitiens et il nous les fait revivre par la relation qu’il en fait.

    Tahiti se rêve d’elle-même quand Françoise m’en parle.

    Depuis qu’il connaît sa bien-aimée, il se remet en cause en tant qu’enseignant et vit les corrections de copies, souvent indigentes, comme un enfer le séparant du temps à passer avec elle. Son niveau d’exigence a augmenté, il attend désormais trop des copies qu’il corrige.

    Dès que j’ai une bonne copie entre les mains, j’ai le sentiment d’exister

    Sur un ton plus plaisant, il ajoute : On devrait être exemptés de corrections, quand on est amoureux.

    Il n’a pas de réminiscences de son adolescence, aucun souvenir de son propre passage du Bac n’est relaté, et on comprend qu’à commenter comme il le fait les textes de l’épreuve, il vise l’excellence (l’atteint et, si l’on peut dire, la dépasse) tout en épuisant provisoirement (car chaque époque relit les classiques autrement, indique-t-il justement) le commentaire relatif à ces textes. De même, il livre une copie modèle à ces extraits littéraires donnés en pâture à des étudiants qui n’ont pas toujours, pour les multiples raisons évoquées, l’opportunité d’en tirer le meilleur. Par ce prodigieux commentaire, on peut raisonnablement penser que le narrateur devient écrivain et se libère d'une certaine façon de l'emprise des textes exemplaires qu'il a enseignés.

    Cela nous vaut de la sorte sur, entre autres, les thèmes (développés le long du récit de manière musicale) de la mémoire et de l’oubli, de la lecture et du temps des pages remarquables et singulières dignes des écrits de Proust ou de Green.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Le souvenir, c’est peut-être cela : des évocations furtives donnant à l’amnésie des suées que l’on retient malgré soi.

     

    Il faut de l’amour pour se souvenir. Ou de la haine aussi.

     

    Faut-il avoir tout oublié pour parler de la mémoire comme d’une fiction à inventer ?

     

    Je crois davantage à l’oubli qu’aux souvenirs auxquels certains s’agrippent dans la crainte ridicule de perdre la tête et par conséquent le sens de leur vie.

     

    En plus, elle s’adapte au temps, la mémoire ; elle est diffuse et s’exprime aussi dans l’oubli.(… ) Quand aucune trace ne reste, c’est qu’elle s’est déplacée ailleurs, la mémoire.

     

    Les plus beaux souvenirs sont ceux qu’on imagine.

     

    Lire, c’est draguer le fond du sens pour faire remonter l’or à la surface du temps.

     

    Ce narrateur ultrasensible donne par petites touches un examen de l’adolescence et de la jeunesse de laquelle, chaque année qui passe, il se sent plus éloigné. Á l’instar de Nizan s’exprimant sur ses vingt ans, il ne laisserait certainement dire à personne que l’adolescence est le plus bel âge de la vie. 

    Un constat dénotant une société immature en devenir qui ne sort jamais de l’adolescence car elle n'a plus le courage de se forger des rêves, de cultiver des utopies dans la terre du possible aussi bien que la force de les réaliser.

    D’un clic, ils se retrouvent à des années-lumière des exercices qu’on leur demande d’effectuer. Ils ont perdu l’habitude de lire du français. Cela ne les effraie pas. Ils parlent un anglais très pauvre et il leur permet de dialoguer à la surface de la vie. (…) On dirait que la surface des choses suffit à leur équilibre. Ils sont nés impatients et le deviendront de plus en plus. Cela ne les effraie pas.

     

    J’imagine un monde où les gens ne communiqueront plus que par messages écrits et vocaux. Ils n’auront jamais je temps de discuter vraiment, trop pris par leur ordinateur et leur télévision satellitaire présente partout dans la maison. Le mutisme nous guette. L’amnésie, aussi.

     

    Vient toutefois le moment de la correction de la copie idéale, qu’aucun correcteur n’aurait pu écrire, qui lui fournit matière à définir cette copie parfaite comme étant «  le résultat d’une alliance bien dosée entre une créativité enfin sortie de l’ombre et une intelligence terriblement efficace ».

    Au fur et à mesure des commentaires et corrections qui constituent le fil d’Ariane du récit, un prétexte à méditer, des esquisses de critique du système éducatif en général et de l’enseignement de la littérature en particulier se dessinent. Car le baccalauréat, épreuve ultime et emblématique d'un cycle d'études,  propose à la fois des lectures déconnectées du vécu des étudiants, révélant pour le moins leur (in)adaptation à la  société numérique, tout en permettant à chacun d’obtenir la moyenne et, aux autorités, d'afficher un taux de réussite très élevé.

    Un fossé s’est creusé entre le corps professoral et le milieu estudiantin. Ainsi, un de ses collègues lui dit un jour cette phrase terrible : « Les élèves sont des fantômes et ils agitent dans nos têtes des idées que nous ne comprenons plus. » 

    La société nouvelle et les relations qu’elle génère semble échapper aux concepteurs des tests d’évaluation et de toute la chaîne éducationnelle, dépassée, pour n’avoir pas pris la mesure du changement en cours et tout aussi incapable d’opposer une réplique éducative adaptée. Se contentant de refiler La pipe de Mallarmé ou la Fantaisie de Nerval à une masse d’étudiants, intellectuellement amorphes, pour se faire des crocs qu’on n’a pas pu leur apprendre à aiguiser...

    Un constat aussi amer que lucide qui a l’avantage de mettre le doigt sur les problèmes réels, sans acrimonie ni procès d’intention, et toujours à échelle humaine. L'homme de terrain, l'homme amoureux des grands textes et de sa femme suggère des solutions tout en s’interrogeant sur le sens de sa vie et l’état de l’enseignement de la littérature.

    Quand allons-nous oser analyser, en même temps que les élèves, un extrait du dernier roman que nous avons lu et que nous avons aimé.

     

    Peut-être ignorent-ils que la confusion de leurs pensées fait la richesse d’une argumentation.  Il faudrait leur apprendre que disserter, c’est mettre à plat et d’une manière organisée le chantier de la pensée.

     

    Copies est un livre non conforme, une suite de variations sur la copie et le modèle, le réel et la fiction, un croisement osé et réussi entre le journal d’un correcteur et l'essai, l'autofiction et l'hymne à l’amour, qui prend justement place dans la collection Philosophies des Éditions Jacques Flament. Indispensable pour comprendre les épreuves du Bac de français, les enjeux actuels de l’éducation mais aussi les noces de l’amour (de la littérature et d’une femme) avec la mémoire.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

    Sans botox ni silicone, le nouveau blog de Thierry Radière

     

  • LA DER DES DERS, le conte espagnol #4 de LORENZO CECCHI

       Conte espagnol 4

     

       La der des ders2.jpegCher Vincent,

       Je t’écris cette lettre à la mode d’antan, avec stylo et papier. Pourquoi pas un courriel, me diras-tu, cela aurait fait l’affaire tout aussi bien et m’aurait économisé les frais d’un timbre-poste. Mais, vois-tu, te laisser une bafouille de moi, griffonnée de signes dessinés de ma menotte tremblante, m’a semblé, en la circonstance, plus élégant. Quelle circonstance ? Eh bien, ce message sera le dernier texte que j’écrirai jamais. Avec lui se terminera mon œuvre littéraire. Oui, cher Vincent, mon ultime tartine t’est destinée, et de ma plus appliquée calligraphie qui plus est ! J’espère que tu en éprouveras quelque fierté, que ton incommensurable orgueil y trouvera de quoi étancher un tant soit peu la soif inextinguible de reconnaissance à laquelle il aspire depuis toujours.

       Pendant que j’écris, une famille voisine défile sur le chemin qui mène au supermarché. Le père, un immense escogriffe, un douanier paraît-il, mène son monde. Ce type ne salue personne. Il semble habité par une sorte de rancune. Je me demande parfois ce qui trotte dans la tête des gens. Tant de choses que j’ignore… Je partirai sans les connaître et, à vrai dire, je m’en balance.

       Mais revenons à nous, cher Vincent.

       Pour rester dans la tradition épistolaire donc, je t’assure, en guise de préambule, que je suis en excellente santé et souhaite que cette missive te trouve toi aussi en pleine forme. Il en ira différemment, en ce qui me concerne, quand tu liras son contenu puisque je me serai donné la mort. Ne saute pas sur ton téléphone pour m’appeler cela ne servirait à rien, il sera trop tard. C’est un réflexe, je sais… Je t’entends penser : « Qu’est-ce qui lui prend à ce cave ? Pourquoi ? » Eh bien, je n’en sais trop rien moi-même, si ce n’est qu’il me semble plus élégant de tirer ma révérence avant que ma décrépitude, déjà bien avancée, ne confine à l’indignité. Peux-tu m’imaginer, moi, ton ami, à l’ego au moins comparable au tien en dimension, dans le hall d’entrée d’une maison de retraite, attendant la visite de je ne sais qui, assis sur un cul boursouflé par un lange ? Que le diable m’emporte avant, Vincent ! Mais comme je ne fais aucune confiance à Satan, je préfère m’en occuper personnellement. « On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même », c’est ce qu’on dit, et je n’ai, en revanche, aucune raison de douter de la sagesse populaire qui a inspiré ce proverbe.

       Les barbituriques donc.

       Ta surprise passée, ton envie d’intervenir pour m’empêcher de faire une bêtise ‒ que j’aurai déjà commise ‒ oubliée, poursuis la lecture s’il te plaît. T’ai-je déjà dit que tu étais mon meilleur ami, Vincent ? Non, je ne pense pas. Ou alors, peut-être à l’occasion d’une de nos nombreuses cuites, mais je n’en ai nulle souvenance, nos écarts de conduite remontant malheureusement à bien loin. Dans mon état normal, je veux dire celui de la sobriété, je ne suis pas enclin à m’épancher ni toi à recevoir sans broncher des mièvreries sentimentales, ce qui explique que je me sois abstenu jusqu’à présent de te dire combien je t’aimais. Quelle eût été ta réaction à l’ouïe de pareille déclaration ? Je ne sais et n’ai pas voulu me risquer à donner du grain à moudre à ton mépris en la proférant. J’en profite donc maintenant, à distance respectable du rictus de dégoût que je vois s’esquisser sur ton faciès (passablement disgracieux, tu en conviendras), pour exprimer ce cri trop longtemps contenu : Vincent je t’aime ! Je t’aime d’amour.

       J’ai organisé mes funérailles dans le moindre détail et compte, bien entendu, sur ta présence. Mes instructions sommaires ‒ un pâle aperçu du spectacle ‒ sont celles-ci : on me conduira au cimetière sans passer par l’église dans un char attelé par six chevaux noirs qu’accompagnera une fanfare de trente-trois musiciens, lesquels joueront des marches militaires et des morceaux tirés de La Vie parisienne de Jacques Offenbach. Les majorettes de Malaga seront également du cortège. Tu es en train de te dire, je te connais, que ça va coûter bonbon tout ça et que dilapider une fortune pour rendre hommage à un cadavre relève de la plus haute connerie. C’est vrai. Tu as raison mon pote, mais je t’emmerde. T’as toujours tiré le diable par la queue alors que moi j’ai toujours dépensé. C’est comme ça, pourquoi m’arrêterais-je maintenant ? Mes bouquins se sont bien vendus ; les tiens, bien meilleurs j’en conviens, n’ont pas reçu l’accueil qu’ils méritaient. Ravale donc ton ressentiment, camarade et, pour une fois, profite sans morgue et sans arrière-pensée de ce qui t’est offert. Et puis, mon Vincent, tu me vois changer mes dispositions à la dernière minute, lésiner sur les frais de mon propre enterrement pour ménager tes susceptibilités ?

       Ho ! Du calme, Vincent ! Retiens-toi, ne chiffonne pas la lettre pour l’envoyer à la poubelle. On ne va pas se disputer lors de nos adieux tout de même… Se quitter fâchés, tu n’y penses pas ! Allez, pardonne-moi vieux frère et ne tiens pas compte de ce qui précède, je t’en prie. Non, t’es pas radin, t’es économe ! D’accord ?

       Tu verras, ça sera du spectacle. Ce que j’en ai déjà dit plus haut n’est, je le répète, qu’un pâle avant-goût. J’ai voulu faire dans le grandiose et, si tout se déroule comme prévu, ça le sera. La mise en scène m’a d’ailleurs été inspirée en partie par une de tes nouvelles dont le titre m’échappe. L’histoire se passait à La Nouvelle-Orléans… Le mot « trombone » figurait dans l’intitulé, me semble-t-il. Il y était question d’un grand musicien qui avait été assassiné par méprise. On l’avait pris pour un autre dans l’obscurité d’une ruelle et il s’était fait suriner. À ses obsèques, plus de mille jazzmen venus de tout le pays jouaient « When the Saints » derrière les nombreux chœurs Gospel que comptait la ville, tous réunis pour l’occasion.

       Sans pépin, tu arriveras à Malaga par Ryanair jeudi prochain, juste à temps pour la levée du corps au funérarium « Lopez » à Marbella. Un taxi t’attendra à l’aéroport. Tout est payé. Je t’envoie le réservation par mail. Ne rate pas, s’il te plaît, ton avion à Charleroi ; sois bien à l’avance pour une fois.

       Après mes obsèques, si tu le souhaites, attarde-toi à la maison, prends des vacances. Puerto Banùs est splendide en cette saison ; pas de cohue ni de m’as-tu-vu comme on peut en observer qui se tortillent l’été. Ma femme te recevra volontiers. Ce n’est pas la place qui manque, tu t’en rendras compte. Dolorès est non seulement jeune et belle, mais elle est également très gentille et bien élevée. Sans parler de sa cuisine : un régal ! Tu jugeras par toi-même. Ses autres talents te demeureront malheureusement cachés. À ton âge et dans ton état, les seuls hommages que tu pourrais éventuellement lui rendre seraient, comment dirais-je ?...de pure civilité. Je pars donc tranquille et heureux, sachant que je te reverrai là-haut sous peu sans qu’une seule fois tu aies réussi malgré tes nombreuses tentatives à me cocufier. Si si, ne prends pas cet air indigné, galopin ! Nicole, Rebecca, Juliette et Florence m’ont tout raconté.

       À notre revoyure prochaine donc, si je peux m’exprimer ainsi. D’ici là, prends soin de toi et sans rancune.

       Ton ami de toujours et pour l’éternité,

       Jean-Christian

       Puerto Banùs, le 11 novembre 2015

     

    Lorenzo Cecchi

    Illustration de Jean-Marie Molle

  • CENT MALICES

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    1) Enlever un bébé panda à sa mère pendant qu’elle se fait photographier

    2) Piquer un fard à un reporter sans paupière, piquer un phare à une camionneuse allumée

    3) Caresser les cinq doigts de pied d’une unijambiste sans la faire tomber de rire

    4) Casser le col du Tourmalet avant le sommet, former un papillon avec les derniers lacets

    5) Dissoudre une montagne de sucre dans un café long

    6) Décrocher le clocher de l’église et l’éloigner de la vue du clergé local

    7) Découper comme un saucisson un minaret en tranches fines 

    8) Souffler les septante bougies en tissu du bikini dans une résidence pour pin-ups âgées.

    9) Ecarter les grilles du barbecue pour sauver les jeunes brochettes d'un enfumage certain

    10) Bourrer de colle les urnes d’un bureau de vote dont on est le président à vie

    11) Arrêter une araignée blanche en bleu de carabe dans son travail de fourmi rouge

    12) Exhiber sa mie quand elle coupe le pain bis en tenue d'Eve

    13) Réprimer un cri bref dans un sanglot interminable

    14) Faire mine d’avoir été encorné par la corne de brume pour faire rugir de plaisir les associations de défense des nuages

    15) Relier son orteil droit à  son oreille gauche avec un long cheveu clair, mesurer la blondeur parcourue

    16) Faire durer une minute de silence plus d’une journée lors de la mort d’un horloger suisse

    17) Enumérer cent noms de mimes morts

    18) Faire commettre une faute de nain à un mini président

    19) Prendre de la mescaline avec Michaux, de l’opium avec Cocteau, de l’Oulipo avec Queneau, de l’eau de toilettres avec Musso

    20) Snober la rentrée littéraire en ne publiant rien

    21) Élever un nègre avec des livres de Marc L. pour qu’il vous rapporte gros

    22) Crever l’œil à un borgne avant qu’il ne vous voie

    23) Clouer un marteau sur le dos d’une chaise à porteur

    24) Ecluser trois ou quatre biefs puis penser à canaliser

    25) Suivre l’arrondi d’un sein, d’une ou deux lèvres de pierre, sans tourner amoureux

     

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    26) Faire la file indienne pour voir un film de western

    27) Favoriser la réinsertion d’un taureau assassin de torero en filet de bœuf bien tendre

    28) Démarquer son désaccord pendant la remise des brouilles et autres fâcheries

    29) Achever de mâcher le chewing-gum de sa collègue préférée

    30) Couvrir de la viande crue de lait, d’œufs et de crème pour atteindre, par dégoût et des couleuvres, au véganisme parfait

    31) Fatiguer le voisin avec de vraies histoires de voisinage

    32) Retourner à l’amour après un long détour par l’amitié et réciproquement

    33) Couper le jeu du partenaire avec du pique et verser le sang de son cœur

    34) Tamponner hygiéniquement son courrier du coeur

    35) Dissimuler un condom à l’effigie du patron dans le sac à main de sa secrétaire

    36) Passer sa langue sur les bords de la rivière où s’est baignée la naïade

    37) Déplacer subrepticement dans une librairie les livres d’Artaud, Michaux, Frénaud, Péret, Ponge, Picabia… sur la table des best-sellers.

    38) Compter à rebours les bourgs du comté

    39) Jouer du violon sur le toit, dévaler la pente de la mélodie

    40) Donner à voir à son miroir des mètres cubes de masques et satrapes

    41) Profiter d’un séjour en cosmothérapie de son ange gardien pour se loger une balade céleste dans la tête.

    42) Noircir son passé de façon à le rendre complètement opaque

    43) Faire des aréoles de sein de nonne avec des auréoles de sainte

    44) Bloquer l’été avec un morceau de glace, l’hiver avec un tas de soleil même si le barrage ne tiendra pas longtemps

    45) Faire porter le chapeau chaud d’Amélie à un pic à glace

    46) Hypothérapier son jockey, hydrothérapier son maître-nageur, aromathérapier son fade conjoint

    47) Embellir son pedigree par amour d’une esthéticienne sociale

    48) Scandaliser une beauté ordinaire en lui montrant les affres resplendissants de la laideur

    49) Marcher funèbrement d’un pas joyeux, courir se jeter dans la tombe de ses rêves

    50) Adopter un bébé requin pour qu’il se fasse les crocodiles nains de l'étang

     

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    51) Malmener la mer parce qu’on ne sait pas nager

    52) Montrer la ville du visage dans l’air de la campagne

    53) Rire noir jaune rouge le jour de la Fête nationale belge

    54) Boire de l’essence de jeune fille le jour de ses noces de d’or

    55) Perdre tout le bénéfice de trente-trois ans d'une vie palestinienne irréprochable dans une crise de foi ridicule

    56) Balancer le nom du traître le jour de la Saint Judas

    57) Nommer ministre de la Campagne un homme de paille

    58) Faire transhumance dans les pâturages du sens

    59) Mettre en jeu son sens des affaires dans une entreprise de farce et attrapes

    60) Blanchir sa nuit jusqu’à la rendre plus claire que l’aube.

    61) Réaliser une pipe plus vraie que nature morte

    62) Caresser un tremble, souffler sur ses feuilles

    63) Souffler sur ses peurs, attiser quelques haines

    64) Apprendre le langage des cygnes à un canard boiteux

    65) Punir les crimes de sphère en période d’extension linéaire

    66) Autoriser le port du masque en dehors du carnaval

    67) Autoriser le port du poil dans l’administration des aisselles

    68) Carboniser la neige en grillant l’hiver

    69) Couper les livres à un bibliophage

    70) Doucher son conjoint après lui avoir enfilé un maillot de l’équipe nationale de football (ou, à défaut, un maillot jaune)

    71) Arrondir ses fonds de noix

    72) Couper l’aube à un incendie de lumière naturelle

    73) Tarifer ses sourires en période de grande tristesse.

    74) Louper son train en cherchant à grossir la gare sur Google Maps

    75) Faire tourner son nombril autour de la terre

     

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    76) Accuser son partenaire de toutes les vis puis serrer très fort

    77) Stériliser en douceur son père pour éviter toute nouvelle fratrie

    78) Pouffer de mourir

    79) Défaire de vieux os pour avoir la moelle, l’argent de la moelle et le sourire mortifère

    80) Changer l’eau en huile, multiplier les peintres aux Noces de la Fiac

    81) Peindre avec les nains des fresques gigantesques

    82) Réclamer la tête du bourreau lors d'une décollation

    83) Orgasmiser le tourisme sexuel dans une région érogène

    84) Paulocoelhiser ses aphorismes pour les rendre likables par le plus grand nombre sur les reseaux sociaux

    85) Etudier le mode de non fonctionnement d’un cerveau d’enseignant pendant les vacances scolaires 

    86) Décapsuler une bière avec un ouvre-cercueil

    87) Saler le prolétariat bien maigre pour le faire grignoter par le patronat

    88) Promulguer à grand renfort de publications la régulation des naissances de livres: un par an et par famille d'écrivants (pour commencer)

    89) Stopper un auteur d’aphorismes à succès avant qu’il ne se lance dans le roman de gare

    90) Entonner des chants d'éolienne révolutionnaires à des panneaux photovoltaïques conformes 

    91) Etoffer son vocabulaire patronal en accédant à un poste à verbosité réduite

    92) Épouser une noble et belle cause, lui faire une ribambelle de mioches braillards et ingrats

    93) Faire régulièrement ses exercices aux barres chocolatées sans perdre de poids

    94) Offrir à sa chef de bureau l’agrafeuse en forme de gode de ses rêves

    95) Philosopher avec un photographe des idées, photographier le philosophe des images en train de prendre un selfie

    96) Décliner une invitation à un vernissage sous le prétexte qu’on aura bouffé avant

    97) Boucler un tour de bouche avec la langue en un millième de seconde

    98) Donner sa langue au chien de fusil pour qu’elle porte loin

    99) Arrêter d’un seul bon mot l’enfer des listes en cours

    100) Fermer le sac à malice avec de la bave de limace

     E.A. 

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  • LA PETITE LUMIÈRE d'ANTONIO MORESCO

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     RADIOGRAPHIE DE l’ÂME

     

    C'EST L'HISTOIRE D'UN HOMME...
    D'un homme qui vit seul, reclus dans une petite maison dans un petit hameau inhabité. Attention, c'est un conte à nouveau que nous propose M. Moresco, un conte sombre, très sombre, triste, très triste.
    Cet homme vit simplement, observant la nature envahissante, les animaux libres comme l'air, il fixe l'horizon, et puis, et puis...
    Et puis il voit une petite lumière, discrète, un tout petit point lumineux loin là-bas, qui l'intrigue et le pousse à attendre chaque soir pour la voir encore. Curieux, il part à sa recherche. 
    Quelle n'est sa surprise de découvrir un petit garçon, dans une petite maison qui, tous les soirs, laisse la lumière allumée. Il est seul, lui aussi, énigmatique, surgi d'une autre époque. Qui est-il ? Que fait-il ainsi, abandonné, livré à lui-même dans cette nature hostile ?

    Rencontre bouleversante, celle de cet homme et cet enfant, celle de ce livre avec ses lecteurs. Mille interrogations se posent, point de rationnel, de la poésie, de l'énigme, de l'émotion. 

    On est restés assis devant la cheminée je ne sais combien de temps, l'un à côté de l'autre, parce que le feu peut se regarder des heures durant sans jamais se lasser. Il n'est jamais immobile. Les petits branches crépitent, se cassent, on voit l'espace d'un instant leur petit squelette incandescent tandis que la flamme s'élève, commence à mordre les zones internes des morceaux de bois plus gros, avec ce bruit qui semble un soupir, elle change sans cesse de couleur, devient bleue, verte même, elle se ressoude en un tortillon plus grand aux autres petites flammes qui se lèvent, çà et là, de la pile, partant de dessous, sifflant, et lançant d'un coup ces nuées d'étincelles projetées loin comme par une explosion 

    Et cette petite lumière, alors ? Ne serait-ce pas celle que chacun de nous recherche quand il ne nous reste plus rien ? Peut-être... Et cet enfant ? Ne serait-il pas le narrateur petit ? Peut-être...

    Voyez, "La petite lumière" est un livre qui déroute, un repli sur soi, une analyse en profondeur, une radiographie de l'âme, des personnages attachants, troublants, se contentant de plaisirs simples, d'un regard prégnant sur ce qui les entoure, mi-vivants mi-fantômes, perdus, dans un monde qui n'est plus le leur, qu'ils rejettent et fuient...

    Le livre sur le site des Éditions Verdier

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  • LE PEUPLE

    "Le malheur en tout ceci, c’est qu’il n’y a pas de peuple, au sens touchant où vous l’entendez..."

    Céline, letttre à Elie Faure, juillet 1935.

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    Le peuple a sa maison

    Son palais son ciel de sang son grand soir

    Son droit de voter et de roupiller

    Dans la nuit de rêve de son choix

     

    Le peuple a sa raison

    Son tri son centre de tir sa guillotine

    Son droit de parader et de crever

    Dans le champ de bataille de son choix

     

    Le peuple a sa mission

    Son destin son sens des racines son avenir tracé

    Son droit de router et de se dorer

    Dans l’hôtel all in de son choix

     

    Le peuple a sa chance

    Son jeu ses matchs et tiercés sa loterie

    Son droit de tourner roulette et de perdre

    Dans le casino en ligne de son choix

     

    Le peuple a sa panse

    Son foie ses faims de joie sa bière nationale

    Son droit de désirer bâfrer et lamper

    Dans le restoroute de son choix

     

    Le peuple a sa monnaie unique

    Son fric son blé d’or ses flocons d’avoine

    Son droit de banquer et de dépenser

    Dans l'enfer fiscal de son choix

     

    Le peuple a son spectacle permanent

    Ses journaux ses écrans de vie sa poudre aux yeux

    Son droit de s’enténébrer et de s’abîmer

    Dans les caves de la culture de son choix

     

    Le peuple a son clergé

    Ses prophètes et martyrs ses porte-voix assourdissants

    Son droit de servir toutes les grand-messes

    Dans tous les petits partis de son choix

     

    E.A.

  • ALBUM NUMBER ONE CINÉMA MAGIQUE de CARINE-LAURE DESGUIN

    109959305_o.jpgDes chansons sur notre drôle de vie

    Cet album original comprend des textes de chansons en quête de musique mais qu’on peut aussi bien lire sans, tant, telles qu’ils sont écrits, ils incluent, font entendre la leur.

    On s’fera la malle, c’est un peu la chanson goldmanienne sur le mode de l’envol et qui prône le départ, l’arrachement aux habitudes qui nous conditionnent en nous promettant les étoiles, la paix dans le monde et le secours pour les plus démunis. Sauf qu’on y lit bien vite : On ira suivre les chacals / Hisser les oripeaux Ou Nous sommes tous vivants vivant des jeux de rôles...

    On retrouve dans les autres textes de cet album au titre très euphonique cette ouverture/fermeture au monde comme Dans des ciels bleus où, à une envolée, une ascension vertigineuse, succède la chute inattendue…

    Il pleuvra des amoureux

    Sur la terre des déserts

    Dans Bordel cette route, c’est d’un voyage dans l’enfer de la drogue et des villes fantômes dont il s’agit.ob_2a74e0_album-number-one-exemplaire-test-008.JPG

    Alors je vais

    Cueillir la daube

    Cette poussière blanche

    La dernière fois raconte le souvenir d’un moment passé avec une personne morte dans un accident, nous rappelant qu’on devrait toujours vivre les moments partagés avec un être comme s’ils étaient les derniers…

    Cinéma magique souligne à sa manière que toute chanson est un film en miniature qu’on regarde défiler et dans lequel on joue par procuration.

    Tes crayons de couleur

    Taille-les sur mon cœur

    Le Big Bang électronique relate une catastrophe bien réelle que certains continuent à ne pas voir…

    Les carrefours mécaniques

    Rassemblent

    Les clones et les cliques

    La vie fera bien ça est une chanson consolatrice, une sorte de berceuse, de prière tournée vers l’avenir.

    La vie fera bien ça

    Rendre ce qu’elle nous doit.

    Le jour prochain s’ra loin raconte l’Hôtel du Déversoir où l’on passe de vie à trépas…

    Dans un ciel d’éternité

    Tes jours sont enterrés

    Dans Thanksgiving Day, c’est le décor d’une ville en fête toute la sainte journée ; soudain Au hasard dans la foule / un inconnu  s’écroule...

    Cet album number one offre ainsi une palette émotive contrastée mariant la mort à la folie des hommes, la misère à l’espoir chevillé au corps, un œil toujours tourné vers l’enfance... Mais, en chanson, tout ça devient un baume, une réjouissance, une façon de se moquer ou de s'émouvoir, une célébration de cette drôle de vie qui est la nôtre. Dont le mystère, la musique sous-jacente, c'est sûr, confine au magique…

    À signaler aussi le format A6 de l’album qui tient bien dans la poche revolver, à dégainer à la vue de toute guitare avenante ou à l’écoute de toute voix engageante…  

    Et la photo de couverture signée Derry Turla.

    Éric Allard

    L'album sur le site de Carine-Laure Desguin.

  • LES TIGRÉS, une nouvelle inédite de VÉRONIQUE JANZYK

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       Il était arrivé, la pulpe des doigts sanglante. Sur le visage, l’expression méritait qu’on s’y arrête. La mère avait poussé une espèce de cri. Elle avait surtout vu le sang. Elle n’avait pas vu le regard du fils et ce qu’il y avait dedans. Le père aussi avait crié. C’était souvent comme ça entre eux. L’un criait et l’autre suivait. L’enfant connaissait ça par coeur. Le premier cri, il le sentait arriver. La voix de l’un ou de l’autre se modifiait légèrement. Il y avait des silences. Le ton montait.

       Aujourd’hui, l’enfant ne pensait pas être accueilli comme ça, par des cris. Devant le sang, après les cris, le père et la mère avaient demandé en cœur ce que c’était, ce qu’il avait fait. En guise de réponse, l’enfant avait montré le lieu du sang, la chambre des parents.

       Le chat était étendu dans le fond de la garde-robe. Il était entré par la porte-fenêtre. Elle béait. La double porte de la garde-robe était elle aussi entrouverte. Le chat s’était couché et avait mis au monde ses petits. Ils étaient cinq. La mère de l’enfant décida qu’on laisserait les animaux dans l’armoire. Une couverture rendait la couche douillette. Deux chatons survécurent. Les trois autres émirent des râles qui furent pris pour leurs premiers miaulements. L’enfant  pensa pour sa part que les chatons se disputaient. Il continua de le croire et en déduisit que crier est une maladie mortelle. Les trois chatons moururent. Avec une mère errante, cela devait arriver. C’était dans l’ordre des choses. Ce qui étonna, ce fut la résistance des autres. N’ayant plus que deux petits, la chatte paradoxalement mis moins d’énergie à les nourrir. Son lait se tarit. On rapatria la féline famille dans le salon. Elle passa de l’obscurité à la lumière. La mère prépara des blancheurs de biberons. Les petits tétèrent biberon et mamelles. Le père, la mère et l’enfant se penchaient parfois au-dessus du panier. C’était un moment de paix suspendu au-dessus des museaux. Vers leur quatrième semaine apparut la ressemblance entre les chatons. Ils étaient en tous points similaires. Pas une ligne qu’ils ne partageaient, pas une tachette qui ne se reproduise sur l’un et l’autre, pas un cil qui ne manque à l’un et non à l’autre. Jusqu’aux paillettes dans les yeux, jusqu’aux coussinets des pattes, en tous points pareils. Cela ne leur enlevait rien.  Cela donnait plus d’existence à chacun d’eux. Ils se mirent à ramper de concert. Ils sortirent ensemble du panier. Ils se ressemblaient tant qu’il était impossible de distinguer un meneur, un premier et un retardataire. C’étaient des chatons ex aequo. Parce que nul ne pouvait distinguer les chats, ils étaient égaux. Aucun n’apparaissait plus lent ou moins intelligent. L’entente parfaite ravit l’enfant. Les parents ne furent pas indifférents au tableau. Ils partagèrent le plaisir de voir survivre les deux créatures. Les chatons forcissaient. Ils étaient de jour en jour plus beaux aussi, plus soyeux. A leur vue, le couple reprit espoir, chacun dans son coin, sans s’en ouvrir à l’autre. La force leur manquait pour en parler comme manquait encore aux chatons l’élan pour sortir de la maison. Ils miaulaient devant les murs. Ils levaient le nez vers la lumière. Le père souffrit de nostalgie, nostalgie de leur âge d’or, un âge d’avant l’enfant. Lorsque les chatons se mirent à sortir, les états d’âme des adultes avaient passé. L’attendrissement avait fait son temps. La tension étaient revenue. Le gamin pleurait quelquefois de devoir courir derrière des chats épris de liberté. La chatte venait de plus en plus souvent s’installer sur ses genoux devant la télé, ou quand il était penché sur sa console de jeux. La chatte n’avait pas son pareil pour se faufiler. A l’enfant, elle avait appris cela d’elle, dès le début, dès leur toute première rencontre : à faufiler une main sous la fourrure. Il se souvenait bien de sa sensation, quand il avait glissé sa main sous le chat tout entier, pas seulement sous le ventre, le chat qui s’était tout entier soulevé pour accueillir la main, et qui ne pesait rien dessus ; il se souvenait si bien de  sa main avec dessus la chaleur animale et dessous la froideur du sang froid. Le sang de la mère, irriguant les poils, et le sang froid de la poche où se débattaient les petits. Il avait saisi la vie toute neuve, entre le chaud et le froid. C’était aussi simple que ça.

       Un jour, les parents lui expliquèrent qu’il allait avoir deux maisons. Les chats tigrés lui avaient tout appris du chiffre deux. Il acquiesça. Il manifesta même un certain enthousiasme. Il entreprit de diviser ses jouets, et ce faisant il réalisa qu’il était riche en jouets. L’inventaire lui fit du bien.

       De les imaginer séparés, son père et sa mère lui parurent plus grands, plus forts. « Tu auras un chaton d’un côté et de l’autre », lui dirent-ils. « Et la mère ? » s’inquiéta-t-il, « Elle sera où, avec quel petit ? »  Aucun des parents ne s’était posé la question.

     

    2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpgVéronique Janzyk a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l'auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd'hui, parus en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

    Son dernier livre, LE VAMPIRE DE CLICHY, un recueil de nouvelles teinté de fantastique, est paru chez ONLIT éditions.

    Il est disponible via le lien ci-dessus en version papier (12€) et en version numérique (5,99€).

     

  • LA VIE HEUREUSE

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    Seul

    dans le songe

     

    découvert

    tout à fait

     

    sans un mot

    pour la nuit

     

    condamné

    à l’aube

     

    je m’avance

    vers la foule

     

    de tes lèvres

    tôt levées

     

      

    Dans ta bouche

    je trouve

     

    entre les dents

    et les gencives

     

    sur ta langue

    à demi-broyée

     

    conjuguée à tous les verbes

    de ta salive

     

    de quoi vivre

    un dernier jour

     

    la vie heureuse

    du chewing-gum

      

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 41

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Il se décida donc pour une expédition à la bibliothèque, il voulait sélectionner quelques livres de littérature contemporaine française qu’il connaissait mal et qu’il avait certainement trop négligée ces dernières années. Il avait certaines difficultés à nourrir ses expéditions oniriques avec ces livres dont il ne savait pas toujours extraire la quintessence mais peut-être qu’une lecture plus assidue lui ouvrirait, elle aussi, des portes sur d’autres espaces qu’il pourrait parcourir jusque vers des horizons encore vierges pour lui. L’expérience le tentait fortement, il fallait qu’il pousse cette porte, il avait vraiment envie d’explorer d’autres chemins dans ses évasions littéraires ; il était donc nécessaire qu’il mette le nez dans les rayons de sa bibliothèque pour dénicher quelques oeuvres susceptibles de lui indiquer les pistes à suivre pour pénétrer ce monde nouveau, ce monde où les mots dansent sur de belles phrases, ce monde où les mots sont les personnages, où l’art est l’histoire.

    ÉPISODE 41

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    Un vaste nuage de poussière blanche, grise, sale et sèche avala la place centrale de ce petit village paumé au fond de la campagne argentine dans la région de Cordoba, là où la civilisation n’arrive qu’à tout petits pas après avoir cheminé péniblement sous un soleil carnassier, prêt à dévorer quiconque le braverait. En un instant, les immeubles vétustes affichant la stratigraphie des aléas météorologiques qui avaient affecté la ville depuis quelques décennies, disparurent avec les maigres arbres qui, autour de la place, résistaient encore à la chaleur, comme le mirage s’évapore devant le naufragé du désert. Une fois de plus, le bus venait de passer à vive allure, traversant le village sans marquer l’arrêt réglementaire, laissant les voyageurs sur le morceau de trottoir qui servait de quai, déçus, agacés, fâchés, énervés, désabusés, résignés, chacun selon son état d’esprit, selon le motif de son voyage, selon son inquiétude aussi car que pouvait bien signifier cette incongruité, cette défaillance du service des transports qui ne semblait pourtant pas un hasard, une erreur, mais bien plutôt une manœuvre prévue, une consigne précise donnée au conducteur.

    Il était là, parmi ces abandonnés du reste du monde, plus surpris qu’inquiet, il se demandait pourquoi le bus ne s’arrêtait plus dans ce trou perdu, pourquoi certains semblaient si perturbés, pourquoi d’autres l’observaient d’un œil inquisiteur. Il ne savait que faire, il était de plus en plus perplexe, il avait peur de cette foule en émoi, il n’osait pas non plus s’éloigner trop loin de ce groupe car il craignait de se perdre dans le dédale des ruelles qui irriguait le village du maigre flot des quelques habitants qui s’aventuraient encore hors de leur maison ou des lieux publics. Il observait les gens qui l’entouraient, essayant de percer le mystère qui semblait planer sur ce bled perdu dans la chaleur argentine mais, comme chacun avait sa propre version, il ne comprenait rien à ce qui se passait sinon que les autres ne comprenaient pas plus que lui.

    Il se résignait à repartir vers son hôtel, remettant son expédition à plus tard, quand il aperçut un peu à l’écart de l’attroupement bouillonnant, une femme encore jeune mais qui semblait cependant avoir déjà vécu un bout de vie autre part que dans cette impasse où seul le soleil semblait avoir encore trouvé une bonne raison de briller. Bien que légers, ses vêtements indiquaient une origine plus noble portés par les autres femmes du village et même les femmes habituellement de passage comme celle qui était descendue dans le même hôtel que lui avec un représentant de commerce à l’air un peu énigmatique pour ne pas dire louche. Il s’approcha de cette femme qui pourrait peut-être lui apporter quelque information moins fantasmagorique que toutes les affabulations fusant autour de lui. Il l’aborda donc. Elle parut surprise qu’on lui adresse la parole et qu’on vienne troubler sa lecture, elle était plongée dans un livre qu’il ne reconnut pas et dont il ne pouvait pas lire le titre de la position où il était. Elle leva la tête lentement, dévoilant de grands yeux sombres que son ample chevelure brune masquait jusqu’à présent, le regarda droit dans les yeux d’un regard interrogateur semblant lui demander qui il était et qu’est-ce qu’il lui voulait. Il comprit bien que le moment était venu de se présenter et de lui dévoiler le motif de son audacieuse démarche.

    « Madame, veuillez m’excuser, mais votre calme dans cette ébullition ambiante m’a semblé être la seule source à laquelle je pourrais éventuellement trouver quelques informations fiables pour prendre une décision censée concernant l’attitude à adopter dans une telle situation. Je suis étranger, Français, je séjourne en ces lieux uniquement pour mon plaisir et voudrais rejoindre la capitale pour mettre le cap sur l’Uruguay où une amie m’attend avec une impatience croissante comme vous vous en doutez certainement. Alors, auriez-vous quelques informations au sujet de cet étrange comportement de l’autobus qui refuse de prendre les voyageurs de ce village ? » Elle le regardait toujours, semblant décrypter lentement le message qu’il venait de lui transmettre, elle se décida enfin à parler : « Vous savez ici, dans ce coin isolé, tout est aléatoire, rien n’est définitif et rien n’est réellement compréhensible, il faut accepter et attendre, tout cela ne durera pas éternellement. »

    Il n’avait rien appris, il tenta une nouvelle fois sa chance : « Mais vous aussi vous vouliez monter dans ce bus, qu’allez-vous faire maintenant ? » « Aujourd’hui, je vais terminer ce livre qui me passionne et ensuite j’aviserai, quand j’ai entrepris cette expédition vers cette région, je savais que le temps était, ici, une dimension aléatoire et en conséquence je n’ai formulé aucun projet à court terme. De toute façon, je récolterai au moins quelques idées pour mon prochain roman. » Il marqua un léger signe d’étonnement, très léger, qu’elle remarqua cependant. « Vous écrivez ? » Elle sembla un peu contrariée de s’être dévoilée à un inconnu de passage et acquiesça d’un hochement de tête. « Mais c’est magnifique ! » ne put-il s’empêcher de s’enthousiasmer avec un sourire ravi. Il ne rencontrait pas tous les jours des écrivains sans être invité, simplement par hasard. Elle comprit qu’elle en avait trop dit et qu’il convenait d’apporter quelques précisions à son aveu : « J’écris un peu, ou plutôt j’essaie d’écrire des choses qui sont peut-être des romans, peut-être pas, mais tout de même des fictions qui sont malgré tout très plausibles, sur ces régions à la marge de la nation, qui semblent oubliées de tous. J’essaie de leur donner un peu de vie et de considération. » Il lui proposa alors de parler de tout ça, de la vie dans ce village, de tout ce qui se passait un peu mystérieusement dans les alentours et surtout de ce qu’elle écrivait et peut-être de ce qu’elle lisait aussi. Et, pour évoquer tous ces sujets, il serait certainement plus confortable de s’installer à l’ombre de l’un des grands arbres qui préservaient encore un semblant de fraîcheur sur la terrasse du bar de son hôtel. Elle accepta volontiers son invitation car elle avait senti qu’elle pouvait partager un moment de plaisir littéraire, au moins, avec cet étranger qui semblait si enthousiaste quand il parlait des livres et des écrivains.

    Ils s’étaient installés là où l’ombre semblait la plus épaisse, la plus fraîche, même si ce n’était qu’une illusion, mais parfois l’impression est aussi prégnante que la réalité. Pour ne pas évoquer trop brutalement des sujets trop personnels, il lui demanda quel était le livre qu’elle lisait là-bas près de l’arrêt de bus. Elle le sortit de son sac et il put lire sur la couverture : « Façons de perdre » et en-dessous « Julio Cortázar ». Il avait lu ce livre, mais il y avait déjà bien des années.

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    Julio Cortazar

     

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    - Vous cultivez vos classiques ?

    - Oui, Julio est un écrivain important de notre culture, peut-être pas comme Borges ou Arlt mais il est reconnu comme un grand auteur argentin même s’il est né en Belgique et décédé à Paris.

    - J’ai lu ce livre, il y a déjà bien des années, mais ma mémoire commence à devenir poreuse, elle a déjà laissé échapper bien des choses dont le souvenir de ce livre.

    - Je commence seulement ma lecture et je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. Je peux simplement vous avouer que Julio m’accompagne souvent dans mes excursions à la campagne.

    - Alors parlez-moi plutôt de ce que vous écrivez.

    - J’écris certes un peu mais je ne publie pas encore beaucoup. J’ai quelques projets et quelques idées dont celle de cette histoire de bus qui ne s’arrête plus. Je pourrais effectivement faire quelque chose avec ça mais je ne sais pas trop comment encore.

    - Le contexte local est pourtant assez riche pour nourrir un roman.

    - Effectivement, on peut toujours insinuer que l’armée grenouille quelque chose, que des groupes de révolutionnaires ourdissent des mauvais coups dans le coin et que le pouvoir prend des mesures préventives et même curatives. La matière ne manque pas, il faut maintenant structurer tout ça en un texte possible même si ce n’est pas très crédible car rien n’est réellement crédible dans ce pays où la chaleur déforme tout.

    - Je sens que vous tenez déjà votre livre et je serais très heureux de vous l’acheter dès sa sortie. Vous voudrez bien m’en informer, voilà mes coordonnées sont inscrites sur cette carte.

    - Je suis désolée mais je n’ai pas de cartes avec moi, je peux simplement vous donner le nom sous lequel j’écris : Eugenia Almeida et j’espère que la presse, un jour, citera mon nom et mon livre. On verra !

    - Je n’en doute nullement !

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    Eugenia Almeida 

    Ils burent un dernier verre d’un léger vin blanc tiré des vignes qui poussent sur les collines du piémont andin, un vin fruité et frais, peu alcoolisé mais un peu acide, qu’il était possible de boire même les jours de grande chaleur sans risques de vertige. Il lui demanda quels étaient ses projets tout en lui rappelant, au préalable ses intentions : « Je pense repartir pour la capitale le plus vite possible et naviguer jusqu’à Montevideo car mon amie doit s’impatienter. Il faudra que je l’avertisse de ma situation actuelle afin qu’elle ne doute pas de ma visite. » Elle lui confia qu’elle aussi désirait rejoindre Buenos Aires où l’un de ses amis écrivain, Pablo Ramos, voulait l’emmener à la découverte du quartier où il était né, où il avait grandi au milieu d’une bande de chenapans qui avait plus de considération pour lui que sa famille trop occupée par des problèmes familiaux et financiers, où il était devenu brutalement un homme sans s’en rendre compte, abandonnant lâchement sa jeunesse qui lui avait tant donné. « Il voudrait que j’aille avec lui dans ce quartier du Viaduc pour respirer l’air de son adolescence et vérifier si les lieux de leurs exploits sont toujours en l’état. Il voudrait aussi m’initier à ce fameux vin des Berges qu’il avait découvert quand il était trop jeune pour ça et qui lui avait laissé un bien mauvais souvenir. »

    Ils décidèrent donc de faire route commune, dans le mesure du possible, dès qu’un moyen de transport se présenterait, peu importe lequel. Ils n’attendirent pas très longtemps, un voyageur de commerce, chez nous on dirait un camelot eu égard à ce qu’il vendait, accepta, le lendemain, de les prendre dans son vétuste camion. La route fut longue et pénible, le commerçant qui voyageait en général seul, profita abondamment de leur compagnie pour les saouler de considérations et d’anecdotes qui ne pouvaient intéresser que ceux qui pratiquaient le même métier que lui. Ils arrivèrent enfin à Buenos Aires où ils se séparèrent, lui partant vers le port, elle se dirigeant vers le quartier du Viaduc où Pablo Ramos voulait l’emmener à l’origine de la tristesse, de la sienne du moins. Mais, avant de la quitter, il lui glissa malicieusement le titre qu’elle pourrait donner à son prochain livre : « L’autobus », elle ne répondit pas mais son sourire en dit plus qu’un acquiescement verbal.

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    Pablo Ramos

    Il se dirigeait vers un arrêt de bus pour consulter la carte du quartier qui y était suspendue, quand il entendit une voix tonitruante qui l’interpellait, il avait très envie de faire la sourde oreille et de passer son chemin mais le gaillard insistait et la voix se rapprochait rapidement, il ne pouvait éluder l’interpellation, il devait céder à l’appel d’il ne savait plus qui même si cette voix ne lui était pas inconnue. Il tourna lentement la tête et reconnut, à son grand dam, un de ses anciens collègues de travail pour lequel il n’avait aucune amitié et assez peu de considération. C’était le genre fort en gueule, élu local parce qu’il parlait plus fort que les autres et semblait toujours tout savoir sans n’avoir jamais rien fait. Il se résolut tout de même à l’accueillir avec le minimum d’amabilité et lui tendit même la main avant que l’autre n’ait le temps de le faire.

    - Salut ! Comment vas-tu ?

    - Comme un vieux !

    - Ne dis pas ça, nous avons le même âge et mes électeurs pourraient nous entendre.

    - Tes électeurs, tu sais depuis longtemps ce que j’en pense !

    - De braves gens qui comptent sur moi.

    - Justement, ils feraient bien d‘apprendre à compter, ils feraient peut-être moins d’erreur en votant !

    - C’est pas gentil ça !

    - Mais non, juste une boutade comme au bon vieux temps.

    - J’aime mieux comme ça car maintenant je suis adjoint au maire.

    - Félicitations !

    - Allez viens, je paie un pot pour fêter notre rencontre et arroser mes nouvelles fonctions.

    - En vitesse alors, juste un, je suis pressé !

    Ils rejoignirent l’un des bistrots qu’ils fréquentaient avec une certaine assiduité quand ils étaient encore dans le monde du travail qu’il fallait bien oublier de temps à autre en s’évadant vers un comptoir plus accueillant qu’une console d’ordinateur fabriquée en Chine. Instinctivement, ils retrouvèrent les places qu’ils aimaient occuper à cette époque et commandèrent la boisson rituelle : « Un demi ! ». Le personnel avait changé et personne ne les salua comme autrefois, autres temps, autres mœurs. Le monde qui avait été le leur ne l’était plus, la page était tournée et partout, même dans ce bistrot populaire, la société n’oubliait jamais de le faire remarquer. Ils burent leur bière en silence ne sachant pas très bien quoi se raconter, les fils avaient été coupés, ils n’avaient plus grand-chose en commun si ce n’est un passé pas forcément très folichon. Il lança la discussion espérant ainsi vider rapidement les sujets qu’ils pouvaient encore évoquer ensemble et s’évader prestement pour se réfugier dans sa tanière, comme disaient ses voisins.

    - Toujours dans la politique ?

    - De plus en plus !

    -  Tu ne fatigues pas trop ?

    - Non, non, juste un peu plus de café et quelques tonifiants les jours où il faut paraître.

    - Quand même !

    - Rien de bien méchant, juste pour l’entretien de la machine.

    - Et tu attends quoi de cette fonction ?

    - J’aime rencontrer des gens et je crois que je suis un personnage important de ma commune, je laisserai peut-être une trace dans son histoire avec mon nom sur la plaque d’une rue.

    - Pas vrai !

    - Pourquoi pas ?

    - Oui, ça fait bien !

    Il ne savait plus que dire, il n’avait jamais imaginé que son ancien collègue puisse être aussi con, ce fort en gueule rêvait de laisser une trace dans l’histoire, c’était vraiment trop drôle. Il avait dû faire un effort pour ne pas lui exploser de rire au nez. Décidément, l’ambition rend aveugle et stupide. Lui qui espérait bien ne rien laisser derrière lui de façon à ne créer aucun nouveau problème pour son entourage, craignant même de ne pas décéder assez rapidement pour ne pas embêter la société. Il ne pouvait pas s’imaginer que des gens pensaient de leur vivant à la place qu’ils occuperaient dans la postérité et pourquoi pas aux obsèques fastueux auxquels ils auraient droit avec cercueil de luxe, drapeau tricolore dessus, discours du maire et foule immense et reconnaissante. Décidément, il ne comprendrait jamais rien à ces gens là, ils ne devaient pas faire partie de son monde à lui.

    - Bon, il faut que je me sauve !

    - Déjà !

    - Obligations ! Tu sais, il faut toujours un élu dans toutes les manifestations, ça rassure le bon peuple.

    - File vite !

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    L'autobus d'Eugenia Almeida lu par Denis Billamboz

    Le temps de l'insouciance de Pablo Ramos lu par Denis Billamboz

    Lire en Argentine par Denis Billamboz 

     

  • APRÈS LA GUERRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLLAMBOZ

    Un coup de nostalgie ? Une opportunité de lecture ? Je ne sais pas trop mais j’ai lu récemment le livre de Mérindol et j’avais lu peu de temps avant le roman d’Audiard qui sommeillait depuis de longues années dans mes tiroirs et j’ai eu envie de rapprocher ces deux textes. Celui d’Audiard évoque plus l’occupation que l’après-guerre mais ce qui m’intéresse surtout c’est la montée en puissance de cette génération qui a rebâti la France détruite par la guerre, la génération qui a grandi pendant la guerre et qui a donné naissance aux fameuses Trente Glorieuses. Les premières images que j’ai découvertes, les premiers souvenirs qui ont imprimés ma mémoire, … tout cela figure dans ces livres et d’autres de cette même période.

     

    893811.jpgFAUSSE ROUTE

    Pierre MÉRINDOL (1926 – 1913)

    « L’histoire de cette histoire commence au comptoir… », comment bouder un livre qui commence au comptoir, même s’il ne s’agit que de la préface, une préface goûteuse comme une assiette de charcuterie dégustée à l’heure du casse-croûte sur le zinc d’un bar, avec un pichet de brouilly ou de côte du Rhône. Un morceau d’anthologie qu’il ne faut surtout pas éluder. Cette histoire sent le cambouis, le gasoil, la goldo froide ou fumante selon les moments, le chou, le poireau ou un autre légume encore selon le chargement transbahuté à l’arrière et, les jours de bonne fortune, les relents des étreintes passagères. C’est un road movie des années cinquante, une histoire de routiers qui s’ennuient à longueur de journée dans un camion poussif qui se traîne entre Marseille et Paris pour garnir le ventre affamé de la capitale.

    Avec son pote Edouard, le narrateur, fait la route sillonnant la France selon l’axe nord-sud, où l’inverse, en faisant halte dans des auberges ou des hôtels dont les tenanciers sont, à la longue, devenus des amis, la nourriture est riche et goûteuse, les vins ne sont pas frelatés, le gîte est bon et la patronne pas toujours farouche. La route est leur résidence, l’hôtel et l’auberge un lieu de passage indispensable pour satisfaire les besoins élémentaires. Une vie simple, sans histoire, réglée par l’obligation de livrer à une heure bien précise, une vie qui laisse le temps de flâner le soir, le dimanche et les jours sans frets.

    Et pourtant, un jour, Edouard arrête le camion pour prendre à bord une jeune femme seule sur le bord de la route, il n’espère qu’une étreinte passagère mais la fille s’installe bientôt à bord pour faire la route avec les deux amis s’incrustant de plus en plus dans la vie d’Edouard au point que ce dernier finit par acheter un bar à la Moufte pour installer sa belle à demeure. Ainsi va la vie jusqu’à ce qu’un ancien pote d’Edouard débarque à Paris pour lui demander d’accueillir son fils venu suivre ses études à Paris. Le jeune homme donne un coup de main à la tenancière du bar pendant que le routier sillonne la France mais celui-ci n’est pas tranquille, il a flairé l’embrouille, le drame se noue…

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    Pierre Mérindol

    Le préfacier, Philibert Humm, prévient : « Le roman justement, puisque c’est de lui qu’on cause, n’est pas un chef-d’œuvre inconnu. Autant vous le dire tout de suite. Et c’est précisément ce qui nous plaît ». Non, ce roman n’est peut-être pas le livre inoubliable qu’on imposera aux potaches de France et de Navarre, c’est une histoire simple, une banale tragédie domestique dont regorgent les journaux, évoquant les gens simples qui se démenaient pour construire une vie décente après avoir traversé une guerre horrible. C’est aussi un portrait de la France de l’après-guerre avec ses bistrots, ses stations-service, ses hôtels de préfecture, ses routes sinueuses et ses lourds camions que nous guettions, sur le bord des routes, avec une grande curiosité. C’est la France de la reconstruction, l’aube des trente glorieuses, une bouffée de nostalgie qui évoque l’enfance de ceux de ma génération. C’est aussi la preuve qu’il ne faut pas laisser les auteurs comme Mérindol enterré à jamais dans le cimetière des écrivains oubliés. N’oublions pas que cet auteur, avant de faire une longue carrière journalistique au Progrès de Lyon, a traîné sa misère du côté de Montparnasse avec Robert Giraud et Robert Doisneau avant que celui-ci devienne célèbre et laisse ses camarades de bohème orphelins.

    Le livre sur le site des Éditions Le Dilettante

     

    2260014895.08.LZZZZZZZ.jpgLE P'TIT CHEVAL DE RETOUR

    Michel AUDIARD (1920 – 1985)

    Audiard, j’ai dégusté sans modération aucune les dialogues qu’il a mis dans la bouche de Gabin et de bien d’autres acteurs de la même génération. J’ai couru les salles de cinéma pour me repaître de tous les films dont il en avait écrit les dialogues. Aujourd’hui, enfin, j’ai l’opportunité de me goinfrer de sa prose par la lecture, non plus par la parole des autres, en lisant ce roman qui raconte l’histoire de trois jeunes garçons qui, craignant l’arrivée des Allemands dans leur quartier parisien, ont vite enfourché leur bicyclette pour fuir vers le sud sans savoir réellement où ils allaient, Ils voulaient seulement fuir la guerre. « En somme, cette guerre, on voulait bien la gagner, à la rigueur la perdre, ce qu’on ne voulait surtout pas, c’était la faire. Ca, à aucun prix ! » Ils avaient entendu trop de choses sur cette guerre, « On s’était même fait des idées à propos d’elles, des idées très précises, très mûries. Notamment, que la guerre moderne – donc technique – était une affaire de spécialistes et qu’il ne faut jamais déranger les spécialistes dans leur spécialité ».

    Je suis un grand admirateur de sa prose argotique, vernaculaire, rabelaisienne, il invente des formules désopilantes, créé des images hilarantes, emprunte des raccourcis foudroyants dans un langage qu’il a gardé de son enfance dans les rues du XIV° arrondissement de Paris. Il peint un monde de jeunes gens fort démunis qui vivent de la débrouille, de quelques larcins, de petites combines, rien de bien grave, juste de quoi épater les filles du quartier en espérant trousser leurs jupons le plus vite et le moins longtemps possible pour ne pas s’attacher et garder leur liberté. Mais après, les drôleries de la Drôle de Guerre, il faut bien se rendre à l’évidence, les Boches sont aux portes de Paris et il est plus prudent de prendre les devants en quittant la capitale au plus vite. Voilà, juste « Pour expliquer bien clairement pourquoi on s’était retrouvés à vélocipède sur un itinéraire aussi fantasque, peut-être convient-il de replacer la photo de famille dans son cadre : juin 40. Un temps inouï. Un soleil de feu ».

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    Michel Audiard

    Leur fuite à bicyclette prend des allures de chevauchée fantastique dans le flot de la France en pleine débâcle, sous les bombes des Stukas et la mitraille des Messerschmitt, puis, comme ils avançaient beaucoup moins vite que les panzers, au milieu de l’armée allemande fonçant, elle aussi, vers le sud. Au long de cette épopée picaresque, ils rencontrent des personnages étonnants en essayant de chaparder leur nourriture et de trousser, à chaque occasion, des filles et des femmes souvent très compréhensives mais pas toujours très séduisantes ni très jeunes. Peu importe, ils voulaient surtout devenir des hommes, des vrais, des hommes qui savaient parler aux femmes et les satisfaire. Ils menaient ainsi une existence un peu bohême avec la seule contrainte de trouver leur pain quotidien dans un pays en pleine déliquescence où toutes les règles semblaient abolies. « Elle était marrante la France d’alors !... Inconséquente…. feignasse…. alcoolique… putassière…. moscoutaire…cagoularde…. mais merveilleusement légère et gaie. Ceux qui ne l’ont pas connue à cet âge-là ne sauront probablement jamais … comme elle a pu être gentille et drôle ».

    Avec ce récit drôle, hilarant, Audiard donne sa vision de la France de la Débâcle qui n’était pas encore celle de la collaboration ou de la résistance, la vision d’un jeune homme de vingt ans, il appartient à la première classe qui n’a pas été mobilisée. Cependant sous la blague, le bon mot, le raccourci, l’image désopilante, la formule colorée, il y a le regard acéré, le regard qui débusque la France qui va mal tourner, les affres de la veulerie, de la trouille, de la cupidité, de la vengeance facile par occupants interposés. L’aigreur perce vite sous la croûte de l’amuseur, il avait compris qu’une époque mourrait et que la suivante serait très différente, que des appétits nouveaux étaient en train de naître. « Ah, on y était vraiment dans la métamorphose des générations ! Le passage de témoins, comme disent les coureurs de relais !... madame Manière était sans doute un des derniers spécimens d’un romantisme décadent, un bel animal aux pulsations lentes, la fin d’une race à laquelle succéderait de petits fauves rudimentaires ». La belle décadente était le symbole de cette France en pleine mutation dans le malheur et la douleur.

  • LA CHEVROLET, CONTE ESPAGNOL #3 de LORENZO CECCHI

      La chevrolet.jpeg  Il se souvient. Il entend sa maman appeler : « Osvaldo ! » Il revoit ses parents s’extasier devant la crotte qu’il vient de produire dans le petit pot en fer émaillé. Ils ont l’air ravi. Ils s’autorisent à considérer la chose comme un signe avant-coureur encourageant ; les autres fonctions corporelles reviendront bientôt à la normale, pensent-ils. L’enfant survivra, ils en sont convaincus. Ils ne le perdront pas comme ils ont perdu leur premier-né, une fille qu’ils eurent à peine le temps de prénommer. Elle s’accrochait pourtant bien aux mamelons, semblait robuste. Et puis elle avait cessé de respirer dans son sommeil, comme ça.

       Les yeux brillent. L’inquiétude habituelle s’en est allée. Du moins pour un moment. L’enfant tourne autour du pot, cul nu, encouragé par les bravos. Maman lui court après sans trop se presser, pour le torcher. Elle rit, maman, lui intimant d’arrêter de fuir. Mais elle le laisse filer dès qu’elle peut l’empoigner.

       — Hé ! Le vilain garnement va-il s’arrêter ? Tu vas t’arrêter, oui ?

    Le petiot rit aux éclats, fier d’échapper à sa poursuivante.

       — C’est qu’il est espiègle, le petit salopard ! Et rapide avec ça, s’enorgueillit le père.

       La pâleur chronique quittera bientôt ses joues, disent les yeux des parents. L’anémie maligne qui le fragilise finira bien par s’éloigner, mais il faut l’aider. Pour ça, Osvaldo et Mirella ajoutent aux remèdes des médecins leurs incantations magiques :

       — Bravo, bravo ! Quel beau caca ! Ça alors, quel beau caca il a fait là, notre galopin !

       Ils sont tous les trois devant le réduit qui sert de remise à l’extérieur de la maison. Il fait beau, c’est l’été. Leur voisin espagnol lave la grosse américaine qu’il vient d’acheter pour en mettre plein la vue à son retour au pays. Bientôt les vacances et il faudra qu’il affiche sa réussite, que les autres restés au village le jalousent. Osvaldo lui dit qu’il aurait mieux fait de garder sa Skoda. Avec la Skoda, les quatre mille kilomètres aller-retour, il était sûr de les accomplir sans problème. C’est du solide, la mécanique communiste, insiste-t-il. Le gros bac à ailes d’avion que Miguel a acheté d’occase, d’après Osvaldo, ne tiendra pas la distance.

       — C’est que du tape-à-l’œil ta bagnole, tu vas le regretter. Il t’a bien entubé, le garagiste. Ne me dis pas qu’il t’a fallu ajouter un supplément à la reprise de la Skoda ! Si ?

       Miguel ne répond pas. Il en a ras-le-bol des sarcasmes du Rital, ce n’est pas la première fois qu’il le bassine. À la moindre occasion il en remet une couche. Il croit qu’il sait tout mieux, le Macaroni.

       — Osvaldo, laisse Miguel tranquille ! ordonne Mirella sur un ton de maîtresse d’école. Les gens font comme ils veulent. En quoi ça te regarde ?

       — C’est pour son bien que je le dis, réplique Osvaldo. Une voiture de capitaliste c’est toujours un piège pour le prolétaire.

       Se tournant vers Miguel, il enchaîne :

       — Miguel, on est des travailleurs nous, des prolos, pas des patrons. Quand ils nous laissent des choses à eux, c’est qu’elles ne valent plus rien. Il va te la prendre, Franco, ta voiture. Il ne va jamais admettre que tu en aies une plus grosse que lui, le Caudillo.

      — Mais t’as fini, Osvaldo ! Faites pas attention, Miguel, laissez-le dire, moi je la trouve très belle votre voiture, beaucoup plus belle en tout cas que la nôtre. Hein Osvaldo ? Nous on n’en a pas ! Il est jaloux, je vous le dis, Miguel.

       Maman reçoit un sourire du voisin qui la rassure : Miguel n’entend plus Osvaldo, celui-ci peut continuer à déblatérer tant qu’il veut, il n’en a rien à battre.

       — Trahi par sa propre femme ! s’écrie indigné Osvaldo. Quand t’as fini, Miguel, tu viens boire un coup, propose-t-il ? Seulement, c’est du vin italien... Tu viens quand même ?

       — Merde ! lance Miguel. Je finis… et je viens, conclut-il.

       Sa mère a fini par l’attraper. Elle lui nettoie le popotin et le couvre ensuite de baisers qui explosent sur son ventre. Le môme se tord de rire.

       Ô comme il se souvient.

    Lorenzo Cecchi

    Illustration originale de Jean-Marie Molle

  • LE POINT

    « Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire  aurait trouvé le point. C’est le mouvement perpétuel.» Blaise Pascal 

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    Le point A. Le point là. Ou ailleurs. Le point sépare. Il compte. Les points de suspension. Le point manque. Le point marque. L’arrêt et le départ. C’est une frontière. Entre passé et futur. De l’action. Du raisonnement. De l’insensé. Le point songe. L’instant. Le devenir. Il sombre. Le point. Mais il revient. Il réveille. Il allonge. Le récit. L’histoire. Le contexte. Le point double. Le point triple. Le point forme. Des i, des j. Il construit. Des lignes et des surfaces. Le point presse. Les mots, les lettres. Dans un coin de page. Au milieu. Sur les bords. Le point répare. Le point de côté. Le point pointe. Les virgules. Les exclamations. Les interrogations. Il questionne. Les non-points. Les nombres-points. Il illumine. Il idolâtre. Il illusionne. Le point monte. En puissance. Comme un soleil. Le point chaud. Puis descend. En vrille. Le point stagne. Au fond du puits. La point bas. Le point de rupture. Le point quotidien. Le point T. Il creuse. La terre du texte. Agrandit l’écart. Le restreint. L’efface. Il accentue. Il seconde. Les minutes et les heures. Il annonce. Il dénonce. La fin. Le recommencement. Le point à faire. Le point fait. Le point faible. Le point pointe. Le rond-point et l’infini. Le degré nul. Le degré zéro. La température de fusion. Le point critique. Ce qui s’écrit mal. Ou sans rythme. Sans blanc. Le point tricote. Un point à l’endroit. Un point à l’envers. Le point file. Au point d’eau. Le point fuite. Il s’évade. Il lève l’ancre. Le point port. Le point s’éloigne. On ne peut plus le voir. A peine un cercle. Dans le noir. Un évidement. Dans le rien. Une tache claire. Une cache invisible. Une marque de livre. Un signe d'absence. Un au revoir. Un plus jamais. Un tout ce qu’on voudra. Un tout ce qui n'est plus. Le point de non retour. Le point mort. Le point mort. Le point mort. Le point mort. Le point.  

     

  • CHANTER LE BAISER...

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    Souchon

    Perret

    Perret

    Delerm

    Brassens interprété par Leforestier

    Murat

    Veloso & Joao Gilberto

    Celentano

    Presque oui

    June Richmond

    Ginette Reno

    Piaf chante Prévert

    Jeanne Moreau chante Rezvani

    Yannick Gillot

    Katty Perry

    Placebo 

    Louis Ville

    Gainsbourg

    Chamfort

    Odeurs

    Mika

    Voulzy

    Niagara

    Annie Girardot chante Lama 

    Le baiser au cinéma revu par Blow up (le top 5)

    More and more...

    Le baiser spaghetti de La Belle et le clochard analysé par Mickaël Launay

    Les First kiss de Tatia Pilieva

    En savoir plus

     

    Une sélection de baisers en peinture

     

    Le baiser de Rodin

    BONUS

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  • PHRASES ET AUTRES...

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    La phrase qui débute dans l’aphorisme fait voeu de brièveté.  

     

    Le cou rage de supporter une tête aussi folle.

     

    Le faux pli prie mais ne croit plus au défroissement du monde.

     

    Au fond de la nuit, le soleil reprend des couleurs.

     

    Le chien de nuit ne résiste pas à l’appel de l’aube.

     

    Au front de la nuit s’accroche une chevelure d’étoiles.

     

    Une nuit d’insomnie peut vous transformer un songe-creux en un obstiné rêveur.

     

    Certains murs de points d’exclamation vous enlèvent toute envie de lire plus avant.

     

    Celui qui maîtrise le vent garde les moulins au sec.

     

    À l’horizon de ma vie intérieure, j’aperçois mon voisin qui vient sonner à ma porte...

     

    Fermeture de lèvres pour cause d’inventaire de baisers.

     

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    Le lanceur de fourchettes vise un bon repas.

     

    Au festin de ton corps, entre les amuse-bouches et le dessert, j’ai le temps de te manger cent fois.

    L’oiseau du baiser finit toujours par s’envoler de son nid de lèvres.  

      

    Avec la monnaie du jour, dépenser sa nuit en rêves ruineux.

     

    Séjourner des heures durant au pays de la soif ; partir avant la faim.

     

    Mon pas s'accorde au tien, papa, et, quand il y a dysharmonie, je tombe avant que tu ne meures.

     

    Avant d’apercevoir la tombée du jour, il faut gravir la pente de midi.

     

    Dans le cadre de la fête de la puce magique, des milliers de chiens se gratteront.

     

    Au vacarme de ma musique intérieure, je préfère le chant d’un oiseau.

      

    Poire ou coing-figue, il faut choisir.

     

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    Il ne faut pas s’arrêter de lire d’un coup mais par petites phrases.

     

    Ma traque se termine quand le policier s’aperçoit qu’il a perdu son instrument de frappe.

     

    Dans l’histoire linéaire de cette phrase on chercherait en vain le moindre signe de révolution.

     

    Au bout des points de suspension t'attend une autre phrase…

     

    Suppose un couteau amoureux d’une fourchette au bord d’un chemin de table avant le repas puis, après leurs ébats dans l’assiette, l’obligation dans laquelle ils sont de cohabiter dans le compartiment étroit et crasseux du lave-vaisselle…

     

    Je bourgeonne, tu éclos à peine, il se flétrit, elle fane, nous pourrissons lentement ensemble, vous venez de mourir, ils jouissent encore de la vie.

      

    Je n’ai pas le cou d’une victime ni toile bras d’un bourreau; pourtant comme j’aime ta main qui tient si fermement la hache.

     

    Elle me foule du pied et je voudrais être tout le temps son chemin.

     

    Les fleurs nyctalopes voient-elles les bouquets de fantômes ?

     

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    Un coup de désordre jamais n’abolira le bazar.

     

    Quand je fais la planche à repasser sur le chemin de fer, une manne de trains froissés m'attend à la gare de pliage.

     

    Toutes les reines-claudes du monde ne vaudront jamais un haricot princesse !

       

    La vie bien rangée de la nuit se passe à dérouler des rêves informes.

     

    À mes lèvres, tu peux passer la langue quand tu veux.

     

    Au matin, je ne cherche pas à décrypter mes rêves, j’ai déjà bien du mal à mettre en route la machine à café.

      

    Le crachat de la femme aimée est un soufflant baiser.

     

    Les chauves ont tous les peignes du monde pour s'imaginer hirsutes.

     

    Quand sur tes lèvres arrive une larme, savoure le goût ton chagrin !

     

    Les virgules sont les dos d’âne de la phrase, le point final un signal stop mais la route continue…

     

    E.A.

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  • INSTANTS RÉVÉLÉS de Noëlle LANS (Editions M.E.O)

     

    instants-reveles-1c.jpgIdentification d’une femme

     

    Dans Instants révélés, un recueil en six sections ponctué d’encres de Chine de Mireille Labé, Noëlle Lans vise à travers des fragments qui sont autant d’épiphanies, à accéder à des moments de vérité, à l’autre en elle qui pourrait la dire plus justement. Elle sait qu’elle excède toute définition d’elle-même, renfermant un moi  plus riche et dense que celui qu’on lui prête ou qu’elle affiche. Et l’écriture lui permet d’apporter les incessantes corrections et retouches à l’image de soi.

     

     Non apparence.

    Instant privilégié.

     

    Son moi est un laboratoire qui permet de mieux se circonscrire sans s’atteindre jamais car le moi est sans cesse changeant, fonction du temps, puzzle en construction. 

    Si elle parle d’elle, c’est peut-être pour en finir avec elle-même.

     

    Elle a toujours guetté quelque chose – quoi ?

    qui la définirait en la surprenant,

    lui offrirait un contour inattendu

    la dessinerait de façon différente.

     

    L’ultime échec serait pour elle de ne pas s’être bien connue et d’avoir vécu sur une erreur d’identification.

    Elle n’a pas peur de mourir, mais d’avoir mal vécu.

     

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    Noëlle Lans

     

    Dans Identification d’une femme, un des derniers films d’Antonioni, un réalisateur désoeuvré recherchant un visage féminin idéal pour un prochain film déclare ne pas être avec les êtres du sexe opposé comme il est face à la nature. Sans les mots pour briser le charme, provoquer dispute et éloignement.

    On retrouve dans ce recueil ce double sentiment, d’être en accord avec la nature et non avec les autres, toujours plus là pour juger des faits que pour accueillir une parole. Avec toujours cette espérance de quelqu’un à aimer autrement, en secret, de façon impalpable.

    Elle rêve d’une promenade idéale

    où chaque être croisé sourirait spontanément à l’autre

     

    L’instant ne préjuge pas de tout le temps, il n’est de vérité que celle du moment auquel on accède et l’instant est le temps par excellence du poète. Il nous dit par intermittence sans nous assigner une vérité propre.

    Des annotations la décrivent justement, dans ses doutes comme dans ses affirmations. Elle vit sur la pointe des pieds, se dit décollectionneuse de tout,  aimant les arbres, les aurores, les armures (sans les armées), la pierre, le vulgaire caillou, le chien (sans ses aboiements).

    Née gauchère, elle refuse et rejette la ligne droite. Sans intérêt !

     

    Un recueil qui interroge l’autre à travers soi et le monde et réciproquement dans lequel chacun se reconnaîtra peu ou prou, en découvrant une petite centaine de poèmes/fragments pour se mieux connaître et affronter la vie instant après instant.

     

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    Mireille Dabée

     

    Les encres de chine de Mireille Dabée représentent pour la plupart des corps portés par des traits d’encre, des traits comme des branches qui les portent aussi bien qu’ils les barrent, les écartèlent, figurant force et frein à la fois, élan et poutre… Des traits comme le verbe qui nous réunit et nous sépare des autres.

    La préface est signée Michel Joiret qui souligne la complicité des deux femmes : « Voilà que les deux artistes trempent leurs mots, leurs signes et leurs couleurs dans le même bain. Rien ne les distingue, rien ne les distrait du thème initial, rien ne vient troubler le silence des feuilles écrites ou griffées…. »

     

    Peut-être est-ce dans l’invisible que tout est vrai.

     

    Éric Allard

     

    Le livre sur le site des Editions M.E.O.

     

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 40

     

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Après une longue pause, au cours de laquelle le vieux sage sembla vouloir cesser la conversation, il reprit tout de même son propos en précisant : « cette histoire on peut la lire entre les lignes de bien des textes africains, je parie que tu connais un certain nombre d’exemples que tu pourrais me citer ». Surpris par cette proposition, à son tour, il resta coi, interloqué. Voyant l’hébétude de son compagnon, le sage, poursuivit : « Ne crois-tu pas que Gwendoleen que Buchi Emecheta emmena à Londres n’était pas un peu un petit lièvre qui se sauvait pour fuir les problèmes qu’il rencontrait au pays. Ne crois-tu pas que la jeune fille qu’Amma Darko a rencontrée au-delà de l’horizon n’était pas qu’une petite chèvre candide qui est allée se faire croquer ailleurs en s’enfuyant pour ne pas se faire croquer au Gahna ? Ne crois-tu pas que la jeune femme que Sylvain Ananissoh met en scène dans son Togo natal n’a pas elle aussi rencontré les hyènes ? Dis-moi, toi aussi tu connais des histoires de Boucki, de Leuck ou de Béye, tu lis suffisamment de livres africains pour avoir une certaine idée là-dessus. »

    ÉPISODE 40

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    Aminata Sow Fall

    A la lumière de ces exemples, il lui vint à l’esprit le souvenir d’un certain nombre de lectures qu’il avait faites ces dernières années sans qu’il les rapproche, sur le moment, des lavanes et contes de Birago. Il se souvenait notamment des mendiants qui peuplaient un livre d’Aminata Saw Fall qui étaient obligés de faire grève pour ne pas être dévorée par les Boucki qui peuplaient la ville, il se souvenait également de Dioublé, un jeune homme brillant et intègre, sorte de Béye en version masculine et intellectuelle qui finit par être croqué par les hyènes que Tierno Monembo avait laissées courir dans son livre, et pourquoi ne pas voir un petit Leuck dans l’enfant noir de Camara Laye ? Oui, l’Afrique, finalement n’était peut-être qu’une histoire d’hyènes qui voulaient dévorer les gentilles chèvres et de rusés lapins qui se défilaient prestement avec adresse.

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    Après avoir écouté son ami, Birago, approuva du chef et resta un instant figé comme s’il attendait encore quelque chose. Levant son regard vers l’immensité de l’étendue d’herbe sèche qui composait la savane alentour, il parcourut celle-ci d’un regard circulaire et dit : " Tu as peut-être oublié quelques exemples plus éloquents comme le livre d’Hamadou Kourouma qui pose une question définitive et fondamentale jusque dans son titre  En attendant le vote des bêtes sauvages ", tu ne vas pas me dire que le brave Hamadou ne pensait pas aux hyènes qui peuplent notre pays et s’arrogent le pouvoir pour mieux dévorer les autres et s’approprier ce qu’ils possèdent, pauvres Béye et pauvres Leuck, pliez l’échine ou fuyez à toutes jambes, comme la belle Alice, mais vous avez bien peu de chance, les Boucki sont a vos trousses et vous rattraperont bien vite.

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    Oui, je crois que je pourrais voir encore beaucoup de hyènes courir dans les pages des livres que je lis, et pas que des livres africains, des hyènes qui courent derrière de gentilles petites biquettes candides et crédules ou derrière de rusés petits lapins qui tentent de s’esquiver mais n’ont aucune chance de se sauver s’ils n’abandonnent pas leur terrier, leur territoire, leur pays. Cela lui semblait simple, bien trop simple et cependant tout cela n’était pas faux, c’était l’éternelle histoire de celui qui veut la part de l’autre pour en avoir une plus grosse pour lui ou qui n’a droit à sa part que s’il la prend à un autre. Et, comme le disait Birago Diop, non sans une petite part de cynisme, car « malheureusement, ce soir, Béye, tu as rencontré le BESOIN. » Ce fameux besoin que les Africains éprouvent désormais dans toute son ampleur et toute sa tragédie.

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    Sa rencontre avec le vieux sage ne l’avait pas tiré de son angoisse, il restait terrorisé par ce qu’il avait vu et maintenant il savait que d’autres choses tout aussi effroyables étaient possibles, ailleurs peut-être, mais possibles tout de même. Et, à ce moment, il se souvint d’un autre Diop, Boris Boubacar, et du livre terrible qu’il avait écrit sur les massacres du Ruanda. Oui, décidément l’Afrique est dans une grande douleur, et pas seulement l’Afrique, l’humanité entière qui écrit actuellement une page bien noire de son histoire, une page noire certes, mais avec beaucoup de rouge, le rouge du sang. Avant de partir pour ce voyage imaginaire vers ce continent, il rêvait encore de l’enfant noir qui aurait pu être celui de Camara Laye mais aussi celui qui avait vu le jour à Aké avant de devenir l’un des premiers lauréats africains du Prix Nobel de littérature, Wole Soyinka. C’était au temps où l’Afrique sortait d’une longue colonisation avilissante et humiliante et qu’elle croyait encore en un avenir possible et même doré. Au temps où Mariama Bâ luttait pour la liberté avant de devoir avaler bien des couleuvres tout comme Chinua Achébé et bien d’autres encore qui ne croyaient plus en leurs rêves et se laissaient aller dans un scepticisme de plus en plus profond, en faisant des rêves peuplés d’hyènes dévorant leur continent la gueule dégoulinante du sang de tous ces enfants candides et innocents qui ne croyaient qu’à la liberté et qui ne pensaient pas qu’un jour le besoin les conduiraient là où Béye la petite chèvre s’était fait dévorer.

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    Wole Soyinka

    Il voulait quitter cet univers car il aurait voulu rêver de jours meilleurs pour ce continent mais il ne trouvait pas de livres qui puissent l’entraîner sur le chemin de l’espérance, sa quête aboutissait toujours là où l’hyène croque la chèvre. Même s’il retournait de fond en comble son impressionnante pile de livres à lire ou qu’il s’attèle à l’exploration systématique des fonds de la bibliothèque locale, il avait l’impression qu’il ne trouverait jamais un livre récent qui lui raconterait l’Afrique peinte aux couleurs du bonheur, de la liberté et de la prospérité. Il ne pourrait jamais s’arracher à ce rêve sinistre qui le poursuivrait tant qu’il ne partirait pas pour un autre monde.

    Ce monde de la faim, de la peur, de l’humiliation et de la mort semblait composer une des strates des divers mondes qui nous sont accessibles par le rêve, l’introspection, le voyage ou d’autres moyens encore, une strate qui paraissait nécessaire à l’humanité pour qu’elle y déverse son trop plein de vices. Il se leva, prépara un bon café bien fort tout en se disant que ce produit, venu d’Afrique, n’était certainement pas payé suffisamment cher aux producteurs pour qu’ils puissent ne pas rencontrer ce fameux besoin qui est à la base de la chaîne alimentaire des humains dans ce pays et de la chaîne des envies de tous ceux qui arpentent ce continent de long en large pour en tirer le maximum de profit. Cette pensée versa une nouvelle dose d’amertume dans ce café dont il attendait autre chose.

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    Le café le ramena tout de même malgré, ou à cause, de son amertume à son terrier, à lui, comme ses voisins devaient définir son habitation, où il reprit progressivement conscience de son environnement en se disant que ses rêves devenaient de plus en plus embrouillés et qu’il avait bien des difficultés à se souvenir de ce qu’il avait vécu dans cet autre monde qu’il fréquentait cependant toujours plus assidûment. Son esprit semblait s’encombrer progressivement et inéluctablement de sédiments de ses lectures et d’autres rêves rémanents qui composaient, en un diabolique mélange, des songes de plus en plus complexes où il s’égarait de plus en plus facilement. Il ne voyait pas comment sortir de cette situation, il fallait qu’il accepte ces compositions oniriques s’il voulait encore avoir une raison de vivre en dehors de la médiocrité quotidienne que lui proposait l’univers des autres. Il ne pouvait pas mettre en panne d’un seul coup, brutalement, sa machine à voyager dans les mondes des lectures, le risque était trop grand, il pourrait se retrouver prostré sans aucune motivation, sans envies, sans occupations, sans préoccupations, sans plaisir, … sans raisons d’être encore.

    L’heure n’était pas encore venue de se poser ce genre de questions, il fallait qu’il bouge un peu, qu’il s’ébroue l’esprit, qu’il achève le transfert entre le monde qu’il venait de quitter et celui qu’il cherchait à réintégrer. Les journées étaient désormais plus longues, l’équinoxe de printemps était déjà dépassé depuis quelques semaines, il pouvait s’offrir une sortie en ville ou une balade à la campagne de quoi le réconcilier définitivement avec le monde terrestre où il avait encore de belles joies à vivre dans les livres, dans la cuisine, dans le vin, … et auprès des amis qu’il avait gardés même s’il n’était plus très nombreux et des nouveaux, plus virtuels, qu’il avait rencontrés grâce aux nouveaux moyens de communication.

    Il se décida donc pour une expédition à la bibliothèque, il voulait sélectionner quelques livres de littérature contemporaine française qu’il connaissait mal et qu’il avait certainement trop négligée ces dernières années. Il avait certaines difficultés à nourrir ses expéditions oniriques avec ces livres dont il ne savait pas toujours extraire la quintessence mais peut-être qu’une lecture plus assidue lui ouvrirait, elle aussi, des portes sur d’autres espaces qu’il pourrait parcourir jusque vers des horizons encore vierges pour lui. L’expérience le tentait fortement, il fallait qu’il pousse cette porte, il avait vraiment envie d’explorer d’autres chemins dans ses évasions littéraires ; il était donc nécessaire qu’il mette le nez dans les rayons de sa bibliothèque pour dénicher quelques oeuvres susceptibles de lui indiquer les pistes à suivre pour pénétrer ce monde nouveau, ce monde où les mots dansent sur de belles phrases, ce monde où les mots sont les personnages, où l’art est l’histoire.

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