LES BELLES PHRASES

  • LE NOUVEAU BLOG des BELLES PHRASES est sur WORDPRESS !

    L'aventure littéraire des BELLES PHRASES se poursuit sur WORDPRESS !

     

     

    Lien vers le nouveau blog des BELLES PHRASES et ses chroniqueurs.


     

  • LES BELLES PHRASES à L'APÉRITIF DES POÈTES de l'AEB

    En dix ans d'existence, près de 4000 posts et plus de 650 000 visites, le blog littéraire LES BELLES PHRASES s'est peu à peu installé dans le paysage littéraire francophone.

    Avec, aujourd'hui, huit chroniqueurs, il a rendu compte au fil des années d'environ 1000 ouvrages de la grande comme de la "petite édition", relevant essentiellement du domaine du roman et de la poésie.

    Ce samedi 28 avril à 15 heures, à l'invitation de Claude Miseur, le blog sera au programme de L'Apéritif des Poètes de l'Association des Écrivains Belges pour une rencontre animée.  

     

     

  • UN COURS PARFAIT

    presentation-de-beau-professeur-devant-le-tableau-noir_7130-59.jpg   L'École est un spectacle.

    Guy Déborde

     

       Cet enseignant avait une doublure (un assistant issu du privé, déjà très heureux d’avoir déniché cet emploi subalterne dans le monde de l’enseignement qui l’avait toujours fait rêver mais qui lui avait été refusé par ses parents au sortir des études secondaires au motif que c’était un métier de saltimbanque) pour les essais lumière, la balance audio, les cascades un peu risquées sur l’estrade, le branchement des appareils électriques (c'était un vieil enseignant, il avait dansé sur les tubes de Claude François et pleuré sa fin tragique).

       Quand tout était prêt et que le public était chaud, qu’il scandait son nom sur un mode frénétique, il faisait son apparition en habit de lumière et donnait son spectacle, bien rodé à défaut d’être génial. Un peu essoufflé, couvert de craie (c'était un vieil enseignant, il renâclait à l'usage du tableau numérique), mais toujours alerte, il terminait cinq minutes avant le temps réglementaire. Il attendait la fin des applaudissements (dans le couloir, derrière la porte de la classe) pour faire son triomphal retour et goûter l'ovation (c'était un vieil enseignant, un reste de pudeur l'empêchait de faire le saut de l'ange, torse nu).

       Rarement, la veille d’un congé, il redonnait une séquence de cours de la période écoulée. Mais il empiétait alors sur l’heure suivante et les étudiants de cette école inclusive, majoritairement féminine, (un peu fayots, on s’en serait douté, durant la représentation) faisaient la tête car ils allaient manquer le cours suivant, donné par un enseignant récemment engagé, bien gaulé et au physique de prof de gym, ex-gogo dancer dans un bar qui avait dû fermer pour cause de restructuration.

     

  • RÉMINISCENCES de NATHALIE FICOT

    couv11189673.jpgInspirations profondes

       Le premier recueil de poèmes de Nathalie Ficot (paru en 1999) est semblable au Petit Théâtre, le poème qui l’ouvre. Mille échos y tintent, il est plein d'inspirations profondes, d’odeurs et de parfums, de peurs et de voeux qu’elle met en relation, à l’instar des correspondances baudelairiennes. Un Petit Théâtre qui met en scène et fait jouer des sentiments bien ancrés au cœur de la poétesse car ils la fondent et constituent le moteur de son écriture.

       Ce qu’elle craint plus que tout, comprend-on, c’est de dilapider ce fonds : l’amour qu’on nous porte comme celui qu’on porte à autrui, l’innocence face au monde pour garder intact le besoin de le transformer selon nos espoirs, de même que la capacité de former des rêves plus grands peut-être que le monde.

       Mais d’abord, écrit-elle :

    Ce Théâtre a une âme,

    Ecoutez-la chanter ! 

       Et on l’entend chanter avec les mots liberté, paix et amour au long des quarante-sept poèmes qui composent Réminiscences. Des poèmes à formes fixes et qui se déclinent même, avec bonheur, en alexandrins. Nathalie a le sens du rythme et on devine que, si elle s’en tient encore aux contraintes classiques, elle ne va pas manquer de lâcher la bride de la métrique et de l'usage de la rime.

       Les tendres paroles qu’elle adresse à Sarah, « la petite fille assise sur [son] lit, qui [la] regarde écrire les choses de la vie », on peut penser qu’elle se les adresse à elle-même :

    Ne grandis pas trop vite, reste dans ton cocon,

    Protège-toi contre les méchants, les amers.

    Je sais que, simplement, de ta voix au doux ton

    Tu les adouciras, petit bout de guerrière.

       Tout le recueil aspire à se souvenir des belles choses. Il milite pour une résistance aux forces d’effacement (de nos songes et de nos serments) et pour une reconnexion aux sensations et valeurs qui nous ont éveillé au monde, qui dès lors nous ont constitués en tant qu’entité morale mais qu’on finit trop souvent pas laisser se fondre dans les flots de l’amertume et de l’indifférence.

       Le poème se clôt sur un bel éloge de l’amitié, qui serait partage inconditionnel et soutien réciproque, à laquelle elle redonne une saine vigueur. Voilà un recueil qui nous réconcilie avec les forces vives de notre être, celles qui font à jamais battre nos coeurs.

    Éric Allard

     

    Le recueil sur Amazon

    Les chroniques de NATHALIE DELHAYE sur Les Belles Phrases

     

  • PÉTALES DE PROSE

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    Aux racines du bal, il y a une graine de danse.

     

     

    Les murs de plantes de pied ont des orteils.

     

     

    Les yeux des tubercules sont des fenêtres ouvertes sur le monde intérieur de la patate.

     

     

    Durant le Salon de l’auto, c’est journée portières ouvertes.

     

     

    Au Festival de la bifle, les hôtesses doivent faire bonne figure.

     

     

    Du sang séché

    entre tes jambes -

    règles désuètes

     

     

    Les textes des fantômes sont souvent ténébreux.

     

     

    Quand je romps le jeune, je fais l’économie d’un vieillard.

     

     

    Ce livre que cet écrivain destinait à l’édition à compte d’auteur ne passa même pas le cap de son comité de lecture interpersonnel.

     

     

    Temps gris-gris

    amulette

    des nuages

     

     

    Le diamant des femmes-grenouilles cache-t-il des crapauds ?

     

     

    Lorsque je fais mes courbes au carrefour des droites, on me prend pour un rond-point.

     

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    L’automobiliste riche roule sur l’or.

     

     

    Depuis que je collectionne les traits d'union, je vois la vie en pointillé.

     

     

    Écrire trois mots.

     

     

    À défaut d’avoir été un grand malade, il fut un grand hypocondriaque.

     

     

    Je suis un contemplactif : j’agis autant que j’hésite.

     

     

    À la fin du moi, je verse dans l’autosatisfaction.

     

     

    Ma mère m’a fait.

    Ma mère, ma faiblesse.

     

     

    Cette phrase n’ira pas loin…

     

     

    Le fabricant de précipices fait avec les moyens du bord.

     

     

    Le fabricant de préjugés a une clientèle sectaire.

     

     

    Pensant profiter de la réédition des pamphlets de Céline, ce génie des formes brèves a envisagé de faire publier ses plus immondes tweets.

     

     

    Des militants de Greenpeace analphabètes ont réussi à s'introduire au sein d’une association d’écrivains prestigieuse sans qu’on s’en aperçoive.

     

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     Flânons jusqu'à l’aire de promenade !

     

     

    Celle qui peint la nuit des baisers avec sa bouche a des lèvres de rêve.

     

     

    Des cours de bon sens, ça ne court pas les rues.

     

     

    Cathy Mini, mon petit amour caché.

     

     

    Militons pour l'interdiction des bruits de pas au pied du mur du son.

     

     

    La circulation des soupçons dépend du bon entretien des doutes.

     

     

         quand le peintre peint

                        le feu du ciel

    le pompier pompe

                              l’eau des songes

     


    Si les hommes (et femmes) politiques n'étaient pas tous de parti pris...

     

     

    J'ai déposé mon porte-bonheur au Mont-de-Piété ; il avait le dos cassé. 

     

     

    Toutes les abeilles n’ont pas la même conception des roses.

     

     

    E.A.

    (sauf à avoir involontairement reproduit un aphorisme précédemment lu)

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  • L'ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE

    555b5da341b10.jpg   Dans ce couple, l’écrivain, celui qui plastronnait, qui affichait ses publications, ses projets d’écriture, c’était l’homme. D’ailleurs, il était publié. De longue date et à profusion. Mais méfions-nous… l’écrivain n’est pas toujours celui qu’on croit.

       Un jour que son épouse trouva une heure de liberté (entre son boulot, le ménage, les courses, le jardinage, les finances familiales, la cuisine, le bricolage, ses charges de mère, de fille et de bru) elle commit sur son smartphone un aphorisme et sur sa tablette un poème et les trouva honnêtes. Elle les imprima sur l’imprimante de monsieur et les déposa sur son bureau. Il trouva l'aphorisme plaisant et le poème intéressant, et s’inquiéta de l’identité de leur auteur. La femme garda le silence.

       Une semaine plus tard, elle avait sa journée à disposition et elle tenta une nouvelle qu’elle ne méprisa pas. Elle le déposa sur le bureau de son conjoint qui la lut et s’interrogea. Elle observa ensuite qu’il avait fait sur le net une recherche à partir du titre...

       Un mois plus tard, elle avait écrit tout un récit. Le mari le lut d’une traite et le relut au lit, là  (au lilas aussi, qui trônait dans un vase printanier) où il n’emportait que les plus précieux auteurs. Il la questionna plus vivement ; elle demeurait de marbre. Un ami, une de tes amies ? s’enquit-il, sans espoir de réponse (il est entendu que toute statue se tue à se taire). 

       Un an après, sa femme avait écrit un roman et le déposa, selon une tradition désormais établie, sur le bureau du mari qui, depuis quelques mois, écrivait moins, et - il nous coûte de le dire - même plus du tout. Il se relisait sans cesse et se trouvait mauvais, il affectait une mine de revenu d’une remise de prix littéraires sans avoir obtenu le moindre livre de poche de consolation.  

       Cette fois, l’homme comprit sans avoir à demander. L’écrivaine de la famille, c’était elle, et rien qu’elle. Au fond, il n’avait écrit que pour l’empêcher de se réaliser en tant qu'écrivaine ; il se souvenant de quelques écrits de jeunesse de son épouse qu’elle lui avait montrés et qui surclassaient ses scribouillages du même âge.

       Quand il s’en ouvrit à elle, elle trouva les mots pour le rassurer : Mais ne t’en fais pas, je n’ai pas envie de publier sous mon nom. D’ailleurs, qui sait si je le pourrais l’être. Il est plus difficile de se faire publier quand on est un parfait inconnu, qu’on n'a pas une liste de publications, un réseau d’amis lettrés… Tu n’as qu’à publier le roman sous ton nom, tu n’as toujours été, sans vouloir te froisser, qu’un romancier commun. Je suis en train de terminer en secret un recueil de poèmes, tu pourras faire de même. Les gens seront heureux de découvrir que tu es aussi un poète de talent…

     

  • 2018, LECTURES PRINTANIÈRES : MES POÉSIES DU PRINTEMPS

     arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Pour inciter le printemps à manifester un peu plus de vigueur, je lui ai adressé quelques poésies publiées depuis moins d’un an. Je doute que ma manœuvre obtienne un quelconque résultat mais c’est toujours bien agréable de lire un peu de poésie. Dans cette chronique, j’ai rassemblé des textes forts différents : Fanny Chiarello et Hervé Bougel, tous deux édités aux Carnets du Dessert de Lune, Tom Buron qui publie chez Maelström et enfin Jean Portante, le premier Luxembourgeois qui prend place sur mes listes. Une longue chronique, un petit marathon de poésie !

     

    s189964094775898902_p851_i1_w1654.jpegPAS DE CÔTÉ 

    Fanny CHIARELLO

    Les Carnets du Dessert de Lune

    La poétesse a la délicatesse d’informer le lecteur que son recueil écrit en vers très libres, sans ponctuation, ni rime, ni majuscule, sans effets particuliers, des vers qui fusent et scintillent, raconte une histoire d’amour, la relation passionnelle qu’elle a connue l’espace d’un peu plus d’une demi année. « Ce recueil est le journal d’une relation vécue de juin 2006 à février 2007 ». Cette version est celle de l’auteure, écrite après qu’une version à deux voix ait été rédigée par les deux protagonistes sans que je sache si elle a été publiée.

    Même si ce n’est pas le premier recueil de Fanny Chiarello que je déguste, pour appréhender cette aventure sentimentale, dans toute son intensité, dans toute sa brièveté, dans toute sa plénitude, j’ai lu avec attention la préface d’Isabelle Bonnat-Luciani dont j’ai déjà eu l’occasion d’apprécier le talent et l’expertise en matière de poésie amoureuse libre et même débridée. Elle donne de très bons indices pour mieux connaître la poétesse : « Chez Fanny Chiarello, tout est affaire de maintenant, d’autant que le pire est toujours certain ».

    Maintenant, c’est la passion que l’auteure a connu pour une femme qu’elle appelle toujours vous comme pour laisser croire qu’il y aurait une distance entre elle et cette autre, une différence d’âge, de classe sociale, … ? Ou autre chose encore.ob_5b7230_fanny-chiarello.png

    « nos corps salés se joignent sur la

    serviette où se dessinent

    des continents nouveaux et parmi

    eux nos corps dérivent aussi »

    Une passion pain d’épice, pour évoquer cette autre métisse, une passion ferroviaire car si l’auteure habite du côté de Loos, comme ses mots l’indiquent, l’autre habite à l’autre bout de la France, dans le Sud, vers Montpellier. Et les mots et les vers se baladent entre les gares, les TGV, les trains moins prestigieux, les rendez-vous à Paris, à Lyon, ….

    « je prends des trains pour aller découvrir

    qui vous êtes quand vous ordonnez

    le monde autour de vous »

    Mais la distance distend la passion, étire les sentiments, et la poétesse comprend que l’amour qu’elle vit ne sera qu’éphémère. Chacune est trop attachée, trop identifiée à son territoire, trop marquée par son milieu pour l’abandonner et rejoindre l’autre.

    « alors je dois comprendre que nous ne vivrons pas

    sous les mêmes ciels nos vieilles années

    je dois comprendre que vous appartenez à ce territoire

    Tout autant que j’appartiens au mien …. »

    Comme l’a si bien dit Isabelle Bonnat-Luciani, cet amour est un amour de maintenant, pas un amour de demain, de plus tard, de quand on sera vieux, c’est un amour à consommer sur place, les voyages, les trains l’usent trop vite. Fanny c’est une fille d‘aujourd’hui, elle consomme au jour le jour même si elle souffrira très fort au moment de la rupture. C’est un cœur débordant de sensibilité jusqu’au bout de sa plume, une sensibilité qu’elle déverse sur la feuille en des jets spontanés, comme des mots qu’on crache dans la frénésie de l’amour, de la douleur ou de la colère.

    Lire Fanny Chiarello, c’est croire que l’amour peut surgir n’importe quand, n’importe où, disparaître aussi vite mais renaître ailleurs tout aussi site. Ce n’est surtout pas attendre éternellement l’aventure qui sera la bonne. Ou le moment qui sera le bon pour dévorer ce recueil.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    s189964094775898902_p850_i1_w1280.jpegLES CONTINENTS

    Hervé BOUGEL

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Ce recueil de dix-sept poèmes comme autant de voyages en train à travers la France et la Belgique mais surtout à travers la mémoire de l’auteur comme le suggère le rédacteur de l’avant-propos, Jean-Louis Jacquier-Roux, : « il voyage plus à son aise dans ses rêves, dans ses souvenirs et dans le vif de ses pensées qu’au gré de la réalité banale d’un Paris-Lyon à quinze euros… », évoque pour moi une célèbre comptine que nous chantions à nos enfants quand ils étaient tout petits. Les vers d’Hervé Bougel ne comportent que quelques pieds : trois, quatre, cinq, six, rarement plus, ils rythment les poèmes comme les « cliqueticlac » scandaient la comptine qui est remontée à ma mémoire :

    Cliqueticlac

    « J’ai parcouru

    Les continents

    Ce train avance

    Dans un clair obscur

    Dépassé

    Outrepassé

    …. »

    Cliqueticlac

    Ainsi, en l’espace d’une année, du 20 juillet au 24 juillet de l’année suivante, je suppose car rien ne l’indique, le poète a parcouru de long en large, en travers, en grande vitesse, en petite vitesse au gré des trains qu’il pouvait emprunter, la France profonde et la Belgique tout aussi provinciale, la campagne aux noms chantants qui donnaient un peu de musique à nos cours de géographie. Son voyage commence à Najac/Laguépie et le ramène à cette même gare après avoir visité Namur et Charleroi, Voiron et Grenoble et bien d‘autres gares au nom fleuris. Le poète se régale de ses noms qui chantent, donnant de la couleur à son voyage.AVT_Herve-Bougel_7957.jpeg

    « Je désire traverser

    La province

    La belle jaune

    Meuse

    A jamais

    Endormeuse

    Puis

    Namen

    Ottignies

    Et Gembloux

    … »

    Où il peut saluer un autre poète :

    « Sur les doutes

    Et les espérances

    De William

    Cliff l’ancien

    Jeune homme

    Traînant

    … »

    Mais le voyage ce n’est pas que les gares, c’est aussi les paysages qui défilent, les passagers qui se pressent, un spectacle permanent qui s’offre au regard.

    « Je ne vois plus

    Ni le ciel

    Ni l’avenir

    Maisons de terre

    Tordues

    Tours de Pise/pisé

    Ici au long

    Des voies

    La vie est si vite

    Epuisée

    … »

    Ainsi, au rythme d’une comptine, le poète nous fait visiter les dix-sept continents de son recueil, comme autant d’expéditions ferroviaires, laissant défiler les images, sans que nous ne bougions même le plus petit de nos orteils.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    CVT_Nostaljukebox_583.jpgNOSTALJUKEBOX

    Tom BURON

    Maelström 

    Si ma mémoire ne me trahit pas, elle en a l’âge, je me souviens que, dans Sur la route, Jack Kerouac raconte une rencontre, dans un bar miteux aux confins de la frontière mexicaine, entre son héros et un joueur de trompette qui l’enchante. Il l’encourage de la voix en lui criant « souffle ! souffle ! ... » J’ai eu un peu l’impression de revivre cette scène en lisant le second texte qui compose ce recueil et qui est dédicacé au saxophoniste argentin récemment décédé Leandro Barbieri mais l’incitation criée par l’auteur est beaucoup plus virulente :

    « RajoRAJORAJORajoRajoRajo !

    comme un chat des Andes en transe parcouru par le souffle grain déchirant des âmes amérindiennes free jazz colons hispaniques blackmen fabuleux… »

    Mais avant cet hommage au saxophoniste argentin, figure dans ce recueil un beaucoup plus long texte que le préfacier, Jack Hirschman, considère comme un poème qui se « structure autour d’un refrain - non pas un refrain de deux lignes, mais une séquence entière – qui se présente en contrepoint d’une série de couplets ».

    Dans ces couplets, Tom Buron exprime ses états d’âme comme un jazzman adepte du free jazz le plus fou jette ses sonorités dans des rips les plus effrénés. Ces textes sont désespérés comme un blues primitif qui chante la condition à laquelle l’esclave n’échappera pas mais aussi la nostalgie de toute une époque, celle de l’apothéose du jazz, quand les quarante-cinq tours garnissaient les jukebox de tous les bars.AVT_Tom-BURON_5432.jpg

    Selon Hirschman, Tom Buron est un « poète qui plus est qui assimile le jazz à la poésie, Buron représente la contemporanéité de demain… » Pour lui donc, demain se vivrait aujourd’hui ou jamais, « No futur’ comme certains disaient à une époque peut-être pas révolue. On ne sait ! Alors écoutons une fois encore le refrain de ce poème présenté comme un chant par l’auteur :

    « Nostaljukebox

    Fumant de fulgurances,

    Allons jaser sur les variations

    Nostaljukebox ».

    Enchaînons en écoutant la musique des vers de Buron, des vers aussi débridés, aussi libres et sonores que, selon le préfacier, le jazz d’Amiri Baraka. Ce recueil s’écoute comme il se lit, avec le cœur et avec les tripes.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    jean-portante-la-tristesse-cosmique.jpgLA TRISTESSE COSMIQUE

    Jean PORTANTE

    Editions Phi

    « Voici le livre de la réorientation de l’écriture », dit le poète, de la réorientation de son écriture, dans un « avant-dire » en forme d’avant-propos, il situe ce recueil dans le temps est dans son œuvre. Il vient après un long travail destiné à dire des choses du nord avec des respirations du sud. Jean Portante a des racines italiennes qui l’ont abondamment inspiré dans son œuvre jusqu’à ce que la terre tremble dans sa région d’origine. Il dit que ce tremblement de terre de l’Aquila a fait trembler son écriture. « La Tristesse cosmique est le premier livre de poèmes de l’après-vertige », de l’après tremblement, de l’après catastrophe. Il va chercher chez Jack London le titre de son dernier recueil, à ce jour, pour bien montrer cette rupture avec l’habituelle orientation nord-sud, Italie-Luxembourg, qu’il donne à son œuvre. Il précise cette nouvelle orientation en inscrivant la citation de Jack London en exergue à ce recueil : « La tristesse cosmique qui de tout temps a été l’héritage de l’homme ».

    Et cette tristesse cosmique, il va la chercher dans la nature, dans les éléments, dans « Le vent et la rose » où le vent souffle dans presque que chaque poème pour chasser les pensées nostalgiques et apporter sur ses ailes des sensations et des émotions nouvelles, comme des réorientations qui pourraient infléchir la vie de l’auteur. « L’oiseau migrateur » est lui aussi un vecteur de sensations nouvelles comme le « Semeur d’étoiles » ou les « Etoiles filantes » et le « Nageur d’ombre ». Tous ces vecteurs cosmiques sont les titres des chapitres de ce recueil.

    Et, tout l’art du poète est d’établir une corrélation entre les éléments qu’il interroge et les mots qu’il disperse sur la feuille.Jean-Portante.jpg

    « …

    et les mots plus secrets que les fruits

    glissent leur haleine dans la pluie

    bavardes les gouttes qui tombent

    comme si un mangeur de silence les comptait. »

     

    Ces mots constituent son seul viatique pour affronter le temps et repousser la mort, celle qui a été si gourmande à L’Aquila et qu’il veut oublier.

     

    « car vois-tu lors qu’on remonte vers la nuit

    On lève le regard pour recompter les étoiles

    C’est ainsi que vient la tristesse et si là-haut

    Rien ne bouge à quoi aura servi de mourir si tôt. »

     

    J’ai lu ce recueil plein d’une douce musique aux couleurs d’une mélodie italienne, rempli de sagesse et de paix, comme une profession de foi, comme une ode adressée à dame nature pour solliciter son appui pour vivre un changement, aborder une nouvelle vie, et oublier d’anciennes craintes, d’anciens traumatismes vécus dans un autre temps et dans une autre direction. 

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LA POÉSIE FAIT SON PRINTEMPS - DEUX OUVRAGES RÉCENTS

    AVT_Philippe-Leuckx_9487.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

     

     

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    Aurélien DONY, né en 1993, est l’un des plus jeunes (il vient d’être « détrôné » par Quentin Volvert, dont le premier livre « Ghettos » paraît ces jours derniers, au Taillis pré, né en 1997) poètes belges, et il a plusieurs cordes à son arc de chants et de romans.

    Bientôt 25 ans, et une intense production de poèmes, non pas pour faire bien ou en rajouter, mais par nécessité de dire le monde « comme il va mal, monsieur ! ».

    « Io, la belle » : la belle île ou la figure mythologique aimée de Zeus, cette blessure où viennent se perdre, après exil, tant d’âmes qui n’ont rien demandé d’autre qu’un peu de compréhension, d’accueil.

    De beaux poèmes empathiques et généreux, versifiés, retracent ces périples ponctués de mauvais sort, mâtinés de haines rentrées, parcourus de frissons. L’exil colle à eux comme une seconde peau maléfique. Le jeune Dony n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les coups portés à ces réfugiés de nulle part, qui errent, se désolent, et sur lesquels l’avanie tombe plus sûre qu’un beau destin :bf43-bf95-4830-bd9e-b4620ecdac55.jpg

    Argos aux yeux milliers

    Tiens ferme bride

    Cogne plus fort

    Cogne au plus vite

    Cogne et fais taire

    La voix qui monte (p.33)

    Le beau plaidoyer poétique pour une autre humanité (qui puisse prévaloir) est suivi de « Poèmes en prose » dont je détache quelques perles de ce « cristal de vivre » chavéen que Dony éclaire :

    « Du bruit du verre quand il se brise », beau et long poème « à dos de chameau-crabe » :

    Maman, ma chair, ma tendre infirmité…Le ciel passe son temps à me frotter les yeux…Vous m’avez donné corps, vous m’avez donné voix : je ne veux d’autre mère et pourtant ne m’aime pas…

    La voix rythme le cœur, plaide aussi, côté élégie.

    Aurélien DONY, Io la belle, Bleu d’encre, 2018, 96p., 12€.

    Le site de Bleu d'Encre Editions

     

    *

     

    MARGES DE LA LUMIÈRE

    suivi de

    J'AI DÉJÀ TANT VIEILLI DEPUIS QUE JE SUIS MORT

    byptet_orig.jpgMichel BOURÇON, né en 1963, à son actif plus de trente titres dont je vous recommande quelques récents (Jean Rustin – Ce peu de soi, À soi le lointain…), publiés à La tête à l’envers, au Phare du Cousseix, aux Carnets du Dessert de Lune, et bientôt au Coudrier, sort en ce printemps, aux éditions GROS TEXTES, un petit livre à l’élégante présentation, qui continue de distiller sa mélancolie foncière, qu’il reporte sur les arbres et la nature, dans une discrète saisie du monde :

    dans les soirs bleus

    au soleil englouti

    par de grands arbres noirs

    il n’est pas rare de revenir

    sur d’antiques souffrances

    où le peu de lumière qui reste

    a des soubresauts qui le soulève

    tant au-dessus des branches

    que dans le corps

    se tenant dans l’ombre et l’irrésolution (p.53)

    En quête de voir plus clair « nu/ dans un coin », dans cette « défroque de soi », le poète du peu, le poète de l’ombre sait qu’il n’y a rien à faire d’autre qu’écrire, lumière ou son absence, joie rétive ou bonheur, même si « cela nous serre le cœur », oui, « il n’y a qu’à laisser faire ».

    L’ethnographe d’un temps ordinaire prolonge les vers de Pirotte « j’ai déjà tant vieilli/ depuis que je suis mort » par des poèmes d’un naturalisme étrange, où le cadavre du poète qu’il est vient visiter, par une très belle circulation des mots, par une capillarité quasi mystique, un peu pessoenne (je pense à ce fragment du « Livre de l’intranquillité » où Fernando parle des caves de sa mémoire), ses proches :

    je viens dans vos têtes

    entre

    sans frapper (p.64)

    j’entends quelqu’un appeler

    dans le souvenir

    que j’ai de lui (p.67)

    Ce long thrène de douleur, de souvenir acide, sans corps, décharné, de leurre (« je ne me suis pas reconnu/ en ce cadavre ») est une traversée infernale – ni enfer ni paradis – quoiqu’il faille « échapper à ce corps » : j’ai beau crier/ ce qui me tait/ je ne suis qu’une foule/de pensées sans crâne/ se mouvant dans le noir (p.89)

    Le désespoir a des doigts de fée mais reste désespérance.

     

    Michel Bourçon, Marges de la lumière, Gros Textes, 2018, 94p., 7€.

    Le blog de Gros Textes

     

  • PURE PENSÉE

     ren%C3%A9-magritte-la-corde-sensible.jpg  À force de m’évoquer, je m’efface. A force de spéculer sur mon compte, je deviens simple signe, je me découvre pure pensée. Je m’agite dans mon corps fini, je finis par en sortir, sans mal mais sans y mettre les formes. Je flotte un moment entre univers charnel et monde aérien comme si j’hésitais à me draper dans les oripeaux du spectre. Puis qui dit que le spectre n’est pas sapé comme un prince, avec des sous-vêtements en dentelles et une mise à faire pâlir d’envie Cristina Cordula? Je n’ai plus lieu d’être qui que ce soit, certes, mais j’ai le droit d’avoir du style et même du répondant. Merde, cris-je de mon statut d’à peine poussière à la nature environnante, faite comme on le sait d’une majorité de déjections et d’une infime fraction de sublime. Je virevolte dans le ciel des idées, je tourbillonne au gré des vents existentiels, je papillonne d’un esprit à l’autre sans me poser, ni me reposer, il faut aller de l’avant, défier l’infini, tutoyer les mésanges. Je suis tel un rêve en mouvement dans la nuit de la déraison.

       À force de songer à moi, je m’évapore. À force de m'effleurer, je me manque. À force de spéculer sur mon ombre, je deviens simple image, pur reflet. J’embrume les nuages, j’embue mes miroirs, j’emberlificote les fils de mon histoire. Ma mère qui m’appelle au téléphone ne reconnaît plus ma voix, sur Skype elle me cherche en vain dans l’invisible, elle pense perdre la vue, et l’ouïe, je lui dis : Non, maman, c’est moi qui m’évanouis, ton fils, ta graine montée en plante et sortie de ton ventre, enfin, de ta fente, celui qui a réjoui ton existence et qui maintenant se morfond dans le vide intersidéral, la mer des chimères, pardon mère chérie.  

       À force de m’alléger, je prends de la hauteur. À force de m'aérer, je me sens reprendre consistance. À force de spéculer sur mes longues ondes, je deviens amas vertigineux, ovule fécondé, Big bang mortel, j’explose sous des lèvres, mais à qui sont-elles, elles sont si savoureuses, si pleines, puis cette langue, dure et tendue, cette haleine phénoménale…. Ce sont celles d’un magnifique orang-outan, et j’ai pris la forme d’une banane parfaite mais naturellement muette. J’essaie de hurler, comme il se devrait en pareille circonstance, de formuler une phrase à peu près compréhensible par un primate lambda, pas le temps pour un discours, quelques mots qui me feraient exister avant de passer sous la denture du formidable bipède. Voilà, il m’avale, ce n’est pas douloureux, limite agréable, je suis déjà fractionné, salivé, réduit en morceaux filandreux, je ne me reconnais plus, et je connais le trou noir, le précipice vertigineux des entrailles animales tant vantées, tant désirées par le commun des mortels. Je vais bientôt me fondre dans le circuit intestinal prodigieux, je vais ressortir en merde fabuleuse, mêlée à d’autres divins déchets pour ensemencer la terre, pour des métamorphoses nouvelles et illimitées, pour des noces démentes.

       Non, je n’ai pas terminé de me transformer, la vie est un éternel recommencement, une romance sans fin, un livre dématérialisé. Je vous tiendrai informé, on garde le contact, je vous transmettrai mes publications, nombreuses et invariables. J’ai vos coordonnées spatiales, je sais de quel non être vous êtes constitués, on est pareil, on se ressemble, on finit même par s'attacher, c’est pour ça que vous me comprenez si bien et si fort. Je vous aime comme rien ni personne.

     

    Illustration: La corde sensible de René Magritte 

  • LE COUP DE PROJO D'EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 2/2)

    LE COUP DE PROJO d'EDI-PHIL RW sur LE MONDE DES LETTRES BELGES 

    (mars 2018, 2/2)

     

    image.pngDans ce deuxième volet, il est question des livres d’Éric Allard, Unimuse et Françoise Lison-Leroy.

     

    Éloignons-nous légèrement de l’actualité immédiate pour évoquer des livres parus en 2017.

     

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    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550Eric Allard. Un petit recueil (88 pages en format réduit, quasi ludique) paru chez Cactus Inébranlable éditions avec un joli titre : Les écrivains nuisent gravement à la littérature. On ne va pas passer la brosse à reluire au leader de ce blog (que je vois comme une plateforme culturelle et créative), qui nous fait en sus le plaisir et l’honneur de nous citer en page de garde… mais tout de même ! L’objet est esthétique, le travail éditorial de qualité, on ne distingue pas ces coquilles qui pullulent chez d’autres, la mise en page est agréable.

    Quant au contenu… Il est à l’image de son auteur. C’est-à-dire ? Le talent est omniprésent, dans l’écriture ou l’inventivité, mais il faut le débusquer derrière le facétieux, cette impression qu’il ne faut pas se prendre au sérieux mais

    contrepointer le réel ou le détourner par le biais de l’humour, en amenuiser la gravité ou les travers : « Les jurés du Prix du Meilleur 100e roman ont peu de livres à lire. »

    Des aphorismes, surtout, impertinents et drôles. Mais pas que. Entrecoupés de « texticules » variés. Le tout au service d’une mise à jour de l’univers éditorial, traqué dans ses noirceurs ou ses mesquineries, ses échecs : « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains. » ou (plus amer mais très réaliste) « Cet auteur très prolifique publie un gros volume sobrement intitulé : BIBLIOGRAPHIE. A paraître, du même, le très attendu : FUTURES PARUTIONS. »

    Mais pas que. L’auteur navigue au gré des vents (de son inspiration) sur l’océan du milieu en s’abandonnant à des pauses plus enjouées voire lyriques : « Cette écrivaine qui rêve d’être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page. » ou « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers. ». La pudeur laisse même filtrer à l’occasion une envolée humaniste (désabusée par l’observation clinique ?) : « J’ai rêvé d’un écrivain en place qui accepterait en première partie de ses livres des nouvelles de jeunes auteurs et qui, en cas de prix, partagerait avec lui… »

    A déguster en gourmet, quelques pages à la fois, comme un vieux Porto. En laissant pointer la deuxième vague des saveurs, son esquisse philosophique ou éthique.

     

    Cartographies picardes. Une publication d’Unimuse, qui regroupe vingt-et-un auteurs de Wallonie picarde. On y retrouve avec plaisir des textes des pointures de la région de Tournai : Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy, Michel Voiturier et Marie-Clotilde Roose, Colette Cambier, etc. On regrettera l’absence d’une Régine Van Damme. Mais, comme moi, elle a beau être du pays, elle n’appartient pas à la famille Unimuse sans doute, qui se réunit une fois par mois autour de Marianne Kirsch, elle est plutôt romancière aussi, quand la plupart des auteurs, ici, sont poètes. Le principe ? Une plume (ou un clavier ?) évoque un coin du Tournaisis. J’ai apprécié me balader dans mes terres de racines en compagnie de mes pairs, particulièrement aimé le texte de Michèle Vilet, que je ne connais pas du tout (quoique le nom me rappelle celui de mon directeur d’école primaire, à Béclers). On notera qu’un petit village comme Blandain peut s’enorgueillir de posséder deux grandes dames des lettres francophones de Belgique : Françoise Lison-Leroy et Marie-Clotilde Roose. A la place du bourgmestre, je songerais à rebaptiser deux rues et à honorer la Beauté et l’Esprit. Mais les lois belges n’y mettent-elles pas

    obstacle en imposant un délai de cinquante ans entre la mort d’une personnalité et l’attribution de son nom à un espace public ?

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    On recule encore un peu, pour relire un opuscule datant de 2015, et terminer cet article en beauté.

     

    9782856681978.jpgFrançoise Lison-Leroy, Le silence a grandi. Un recueil paru chez Rougerie, primé à Paris. Une couverture dépouillée, blanche, une mise en page sobre mais efficace, un texte par page, resserré, appliquant quasi les principes du Yin et du Yang, le rapport contrasté du noir et du blanc, du vide et du plein, de l’absence et du sens. Dédié à un poète décédé en 2008, Paul André.

    Je ne lis pas souvent de poésie et n’en suis pas expert. Mais je lis beaucoup et vis dans l’Art du matin au plongeon abyssal dans la nuit, ce qui compense un peu et autorise un avis, en toute humilité.

    Mon ressenti ? Je n’ai pas tout compris, mais est-ce nécessaire ? Un peu comme en religion ou dans ce qui touche au sacré, il y a une sensation délicieuse à se sentir dépassé, amenuisé face au Mystère. Qui vous prend par la main pour vous redresser ensuite, vous porter vers les nues et le dépassement, l’élévation, vous envoler.

    Alors que tant d’auteurs en quête d’identité se réfugient dans la poésie ou la nouvelle par manque de temps, de souffle ou de talent, y enfouissant/dissimulant les limites de leur langue ou de leur imagination, il est de vrais poètes et nouvellistes, qui portent à bout de bras le Graal transmis par des Baudelaire, des Villiers, qui ont ce talent de décaper la phrase et le mot, de réinventer la langue, le sens, l’émotion avec intensité, densité. Françoise Lison-Leroy est de cette eau-là, on est fasciné/happé, dès les premiers mots, par la Beauté, inouïe : « Vous êtes le prince enfui qui n’a lieu pour personne. »

    Tout est du même acabit, ciselé et perforant : « Le silence a grandi. Vous en ouvrez la porte, désormais, comme on plonge en un saut dans une galaxie. »

    J’adore certains passages. Comme celui-ci, dont j’eusse apprécié qu’il me fût adressé : « Vous étiez cet enfant grave et songeur, tendu vers l’improbable. On vous disait céleste, arrogant. On vous guettait aux abords des nuages. Vous interrogiez les cailloux, les fourmis ailées, la flaque aux merles tapageurs. Et le cœur piquant de la renoncule. »

    Plus loin, magnifique encore : « Vous édentiez les barreaux, piégés entre l’azur et vous. On ne vous connaissait pas de geôlier. »

    Ou : « Vous étiez ce champ libre qu’une averse féconde, ce creuset voué aux partitions. », « Vous trouviez dans les livres ce qui ne se dit pas. Les mots du torrent oublié. », « Comme vous, demeurer en chantier. (…) Ce qui s’achève est

    mort. », « Et nous, cueilleurs de lunes et d’équinoxes, nous reprendrons nos filets haut perchés. »

    Un recueil et une autrice à lire d’urgence ! Pour s’arracher aux contingences, se confronter à la Grâce, à l’Essence.

     

    Le blog de Philippe REMY- WILKIN 

  • LE COUP DE PROJO D’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES (mars 2018, 1/2)

    Le coup de projo d’Edi-Phil RW sur le monde des Lettres belges

    (mars 2018, 1/2)

    Dans ce premier volet, il est question des livres de Sébastien Ministru, Isabelle Bielecki, Lew Bogdan, Carino Bucciarelli et Guy Stuckens.

     

    image.pngL’actualité ? Me frappent les sorties nombreuses de journalistes et critiques belges dans de belles maisons parisiennes (Eric Russon, Sébastien Ministru, Jérôme Colin, Myriam Leroy…).

    Un Colin assènera qu’ils cherchent ainsi (à l’étranger) à ne pas être publiés sur la foi de leur popularité médiatique, mais, sans douter de la bonne foi d’un médiateur qu’on apprécie beaucoup, on sourira devant sa naïveté. Une starlette belge francophone a beau être en principe inconnue en France ou en Flandre, la signer signifie nécessairement un amortissement à l’échelon local, des ventes supérieures à la plupart des auteurs… français.

    Mais. Ne parlons pas abstraitement ou cyniquement. Ces auteurs/autrice ont peut-être tout simplement été élus sur foi de leurs talents. Jetons un œil sur l’une de ces productions.

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    9782246813996-001-T.jpeg?itok=Q_e0BFacSébastien Ministru a livré son premier roman, Apprendre à lire, publié par un géant parisien, Grasset (157 pages).

    Le pitch est accrocheur : un père de quatre-vingt ans demande à son fils de près de soixante de lui apprendre à lire. Stupeur de celui-ci : ils n’ont quasi jamais rien partagé, échangé. A l’arrière-plan, la relation du narrateur, Antoine, avec son compagnon Alex, un peintre de grand talent. Se précipitant rapidement vers l’avant-scène, une rencontre de passage, un prostitué très jeune, Ron, va interférer dans les cours dispensés, la vie des personnages.

    Les premières pages me déconcertent. L’écriture est simple, les thématiques renvoient à un autre roman belge, le Rosa de Marcel Sel (voir article sur ce blog) : incommunicabilité père/fils, secrets de famille et traumatismes du passé qui bloquent le déploiement de la vie sur plusieurs générations, absence de recours aux tuteurs de résilience qui confine à une complaisance dans le malheur, racines italiennes et biographies d’émigrés et descendants, etc.

    Une fois digérées ces intersections, je renverse progressivement ma perspective. Somme toute, il est très intéressant d’observer des variations sur le même thème. Rosa avait une ampleur de fresque, un souffle romanesque que ce livre ne possède pas, n’a pas choisi aussi de posséder, il faut l’admettre et découvrir le texte pour ce qu’il est, hors comparaison.

    L’écriture est simple ? Mais elle est fluide, efficace, sobre :

    « Je lui ai dit que j’avais trop de choses en tête, trop d’informations qui, au bout du compte et du vacarme, annulaient tout ce que je pouvais penser, si jamais j’avais pensé quelque chose.. »

    Les personnages ? Ils sont esquissés avec subtilité et, surtout, beaucoup de réalisme, une absence de complaisance. Ainsi, le narrateur, s’il a ses bons moments, s’il nous confronte parfois à des élans de pure humanité, se montre un peu revenu de tout, aimant son compagnon mais à travers une vie de couple délavée, où on va chercher le sexe ou un certain accomplissement ailleurs, où on ne s’intéresse pas à des prostitués utilisés comme objets, où l’activité professionnelle semble sur des rails ne menant vers aucune destination, etc.

    Bref, on est plongé dans le gris de la vie, de beaucoup de vies, mais il y a ce point de basculement, la demande du père. Qui entrouvre le sillon de l’aventure, extérieure mais surtout intérieure. Un peu comme on ouvrirait soudain les volets d’une maison de campagne abandonnée depuis vingt ans. L’air s’infiltre, la lumière.

    C’est un bon livre. Qui se lit facilement et agréablement. Qui émeut et interpelle. Un Feel Good Book ? Oui, mais raffiné, jamais racoleur.

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    On quitte la Foire du Livre de Bruxelles avec les deux dernières sorties des éditions M.E.O. (Gérard Adam), des romans de Lew Bogdan et Isabelle Bieleki.

     

    tulipes-japon-1c.jpgIsabelle Bielecki. Les Tulipes du Japon (238 pages) nous projettent dans la vie d’une femme, Russe d’origine, qui trimbale sur le dos (qui finit cassé au sens premier) de trop lourdes valises : un vécu de déracinés, de rescapés aussi (les parents) des camps et des tragédies. Pourtant, notre héroïne se bat contre les obstacles avec talent et courage, creuse un sillon original, avec son travail au sein d’une entreprise japonaise. A le grand mérite de réagir face à une vie privée délavée, d’oser préférer l’aventure, au sens d’épisode de vie véritable, au confort. Souvent complexée mais ne renonçant jamais.

    Au-delà des premières impressions d’autofiction, très réductrices, on glisse progressivement vers la fable, c’est la femme, la condition de la femme quasi, qui nous heurte de plein fouet, et, en tant qu’homme, on est honteux d’observer le comportement de nos semblables, trop nombreux, sans doute majoritaires, tous ces écueils qu’on place sous le sol mouvant de nos compagnes ou collègues, employées (les divers types de harcèlement y passent, à commencer par le moins évoqué : l’absence du présent, le mari ou le père, l’amant qui ne vous écoute pas, ne vous comprend pas, ne participe en rien de votre réalisation). On se consolera en songeant que c’est la majorité de la gent humaine (femmes comprises donc) qui s’abîme dans l’abus de pouvoir,

    l’indifférence, la lâcheté, la superficialité. Sinon, notre monde, évidemment, ne serait pas celui des Trump et Poutine, Erdogan et autres tribuns… populaires.

    Ecrit de manière fluide et raconté de manière alerte, nous révélant en sus les dessous d’une certaine émigration japonaise, le récit termine quasi en thriller soft : j’ai dévoré les dernières dizaines de pages en partageant les divers combats de l’héroïne, en espérant lui voir dénicher la parade, vaincre l’adversité et toucher à bon port… privé et professionnel.

    Nul doute que de nombreuses personnes seront touchées par un livre qui met en scène les difficultés de l’existence et promeut la résistance tout en ayant la grâce de ne pas nous offrir une super-héroïne mais un roseau, qui plie, rassemble ses forces menues, manque de rompre mais…

    livre-icon-vecteur-logo-clipart__k22113595.jpg

    fenia-1c.jpgLew Bogdan. On reste en Russie, ou plutôt on en repart, avec le roman/récit Fenia, sous-titré Ou l’acteur errant dans un siècle égaré. Qui affiche un titre magnifique… à confirmer !

    Un roman ? On connaît la propension de l’éditeur Gérard Adam à retenir des projets hors étiquettes (cf les romanouvelles d’Evelyne Wilwerth, la fausse étude historique More de Daniel Charneux, etc.) mais il bat ici tous ses records. Je m’extasiais il y a peu sur l’audace d’un Christian Lutz/Samsa Editions publiant les 500 pages du (faux) roman de Maxime Benoît-Jeannin. Témérité pulvérisée ici ! Près de 1000 pages ! Qui tiennent plus du récit que du roman.

    De quoi s’agit-il ? On commence avec les heurs et malheurs d’une communauté pour le moins méconnue, les Doukhobors, dont l’Histoire « se perd dans les brumes du Moyen-Age », secte (horrible mot, dénaturé quand il s’applique à des bienveillants) judéo-chrétienne ne reconnaissant pas la nature divine du Christ, pacifiste, végétarienne, influencée par la philosophie indienne, etc. On est à la fin du XIXe siècle, un tsar réformiste meurt assassiné et le sort des minorités bascule, débute une ère de pogroms, atroce, qui préfigure tant et tant l’apocalypse nazie. La focalisation glisse sur un groupe de personnages qui vont faire émerger le théâtre yiddish, se faufiler à travers les dérives incendiaires de l’Histoire pour, d’émigration/refuge en réinvention/adaptation ensemencer l’Europe puis le nouveau Monde, imposer un art nouveau du jeu, des planches aux écrans, qui donnera un jour, entre autres, l’Actor’s Studio mythique, soit le laboratoire d’où sont issus les James Dean, Marlon Brando, Marilyn Monroe, Elia Kazan, Paul Newman, Robert De Niro, etc.

    Le fond du livre est prodigieux et on comprend la tentation de Gérard Adam de mettre à la disposition des lecteurs une telle somme, racontée par un témoin et acteur de l’épopée. On applaudira en sus son extraordinaire travail au service du livre. Quand il s’agissait d’éclaircir à coups de machette un livre aux allures de forêt amazonienne.

    Mais. A l’impossible nul n’est tenu. J’ai beau être moi-même assimilé à un expert ès récits polyphoniques, opéresques, amples, complexes, je me trouve ici débordé, submergé. Amoureux de l’Histoire, je plonge avec avidité. Amoureux des histoires (savamment construites pour happer et retenir l’attention), je suis frustré et perplexe.

    Mon reproche principal ? On ne vit pas les évènements extraordinaires, passionnants, bouleversants qui sont évoqués, ils sont restitués. Le recul est trop conséquent. Des Juifs, des Russes, des cinéphiles, des théâtromanes ou de purs historiens seront captivés par la matière, mais le lecteur moyen se trouvera embourbé par l’excès de détails, de noms, de digressions. Les pages 31 à 33 offrent une mise en abyme des forces et faiblesses du livre. En une page et demie, on voit apparaître et présenter… quatorze personnages : « les docteurs Nicolaï Zebarev et Andreï Bakounine (…) deux infirmières, Maria Satz et Halina Koralnik (…) », etc. Mais on découvre parallèlement la genèse du théâtre yiddish, « né dans les caves à vin de Roumanie, de Galicie et du Sud de la Russie où l’on se plaisait à chanter des balades populaires que l’on mimait à la manière de la Commedia dell’arte ». Le feu s’éteint, se rallume. Yoyo.

    La lecture s’assimile selon moi à une traversée océane, on y croise des trésors d’informations de la meilleure eau (sic !) et on succombe un moment à l’envoûtement, on subit un effroyable tangage à d’autres, le mal de mer terrasse. Bref, à déconseiller aux apôtres du cabotage littéraire et à proposer aux adeptes du Grand Large !

    Je vais quant à moi poursuivre la lecture à mon rythme, pour son fond (abyssal), mais préfère en parler déjà car j’aurai terminé… dans plusieurs mois. Et tant pis si mes conclusions sont modifiées dans 100 ou 500 pages.

    Pour en savoir davantage, voir la présentation offerte par le site de l’éditeur : https://www.meo-edition.eu/fenia.html

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    Poursuivons avec des nouveautés.

     

    1ere-de-couvV1.jpgCarino Bucciarelli, dont j’ai beaucoup aimé le titre d’un recueil de nouvelles paru en 1997, L’Inventeur de paraboles (chez Luce Wilquin), n’avait plus rien publié depuis 2001, après deux romans chez le grand éditeur genevois L’Age d’Homme. Le voilà de retour avec un nouveau recueil de nouvelles, Dispersion, 177 pages, paru chez Encre Rouge, une petite structure indépendante française découverte lors du Salon de Charleroi en novembre.

    Le souffle du singulier, de l’étrange plane entre les pages. Un parfum de ces Petits Maîtres adorés (plus que les Grands ?) du XIXe siècle (Mérimée, Maupassant, Villiers, Nerval…). Un homme qui se liquéfie soudain, un autre qui s’attache un peu trop à… son cactus, un troisième qui croise malencontreusement un oiseau terrifiant, etc. Une vingtaine de nouvelles, autant de plongées déclinant l’arc-en-ciel du fantastique. Courtes, variées, étonnantes, amusantes, inquiétantes :

    « Par la porte de ma chambre, je vis, au ras du sol, filer une étoffe blanche. Je n’avais pas de temps à perdre ; je me précipitai, les mains tendues, vers le tissu qui s’enfuyait – accroché à Dieu sait qui – vers la cuisine. Ce n’était pas la traîne d’un vêtement que je suivais mais une queue de belette immaculée. »

    Mais. Que s’est-il passé au niveau éditorial ? Un laisser-aller singulier pénalise la réception du texte, rompt le pacte citoyen qui engage tout écrit. Mise en page rudimentaire, coquilles…

    Carino Bucciarelli mérite un tout autre écrin !

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    Guy Stuckens. J’ai eu le privilège de recevoir en primeur l’édition spéciale de Petit Coquin (Les Editions provisoires, 63 pages), une série de portraits de femmes, qui alterne croquis et texticules. L’auteur, qu’on connaît avant tout comme médiateur culturel (Radio Air libre, émission Cocktail Nouvelle Vague, qui offre mille et une découvertes hors sentiers battus, musicales, littéraires…), s’est amusé à imaginer (ou revivre ? ou un peu des deux ?) de nombreuses rencontres avec la gent féminine. C’est écrit avec humour et tendresse, ironie parfois. Une esquisse. Qui laisse entrevoir autre chose. Un projet de roman, de nouvelles ?

     

     Le blog de Philippe REMY-WILKIN

     

  • MON PARTI

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    Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique.

    Charles Péguy, Notre jeunesse (1910)

     

       Le parti m’a fait. Il a introduit sa longue tige idéologique dans le ventre de ma mère porteuse pour déposer sa semence et, dans la foulée des élections suivantes, je suis né. Tel que mon parti m’a fait. Tel, pour ainsi rire, que vous me voyez sur les listes électorales, mes traits en gros plan, au comble de la félicité, et mon corps qu’on devine, membres absents mais néanmoins constitutifs de mon être social. Tout entier dévoué au parti, à son président, à ses statuts, à son programme, à son Électeur. C’est avec quelques doigts d’une main d’un de ces membres que j’ai signé mon adhésion au parti, que je vote et revote sans fin pour mon parti, que je me révolte avec mon parti.

       Je mourrai quand mon parti le voudra car je ne dois mon existence politique, et tout mon être à sa cause dédié, qu’à mon parti. Je vais où mon parti le décide, je viens quand mon parti me désire et me veut. Je crie, je jouis, je n’ai jamais d’aussi bons orgasmes qu’au sein même de mon parti. Tout le monde les voit sur les photos où on me distingue au milieu des militants de mon parti, je ne cache pas mon plaisir car c’est un plaisir public, né du public, fait pour le public. Je suis un être sociable, fait pour autrui et au service d’autrui. Je n’ai pas de moi qui m’appartienne, le meilleur de moi-même appartient au parti. J’ai choisi d’appartenir à mon parti, tel un cabot à son maître, tel un soumis à sa maîtresse, telle une murène à la pourriture. C’est un libre choix de contraintes: quand mon parti gagne, je gagne. Je veux la réussite de mon parti. Je veux le bonheur du parti. Je ne veux pas quitter ce monde avant d’avoir vu le bonheur de mon parti ruisseler sur le monde et le socle des militants heureux et la horde des électeurs ravis. Je partirai le jour que mon parti voudra me voir partir. Je mourrai à moi-même et même si le parti me rejette je mourrai en sachant que c’est la volonté du parti et l’autre partie de moi-même, la partie dévolue au parti, s’éteindra dans un soupir de contentement dirigé vers le seul front serein du parti.

       Le parti m’a fait. Il est libre de mes faits et gestes. De mon sexe et de ma peau. De mon visage pour les photographies (même mes selfies lui sont dédiés car je suis le visage de mon parti) et de mon cerveau pour ses idées. Je m’assois dans les sièges que mon parti a prévus pour moi, je me couche dans les lits des dirigeants qu’elle a choisis pour mon repos et mon plaisir personnel. Je suis au service de mon parti, corps & âme, pieds & poings liés. Je dois mon existence au parti. Je représente le parti, je suis le parti, je vais où le parti me dit d’aller, de faire, et je dis ce que le parti me dit de dire, de taire. Je m'exprime dans les mots mêmes du parti. Je respecte mon parti plus que quiconque, je prie pour mon parti, je pleure pour lui dans la défaite des larmes de sang.

       Les soirs de spleen électoral, je lèche la carte de mon parti, je la promène sur ma peau, je l’arrête là où je veux car c’est la carte de mon parti, elle est aussi faite pour les caresses, les baisers, les marques d’affection, les bavures et les mouillures. Les cartes de parti sont faites pour l’amour, le grand amour, celui qui est aussi fait de débordements et de salissures.

       Le parti m’a fait. Il a introduit sa longue tige idéologique dans le ventre de ma mère porteuse pour déposer sa semence et, dans la foulée des élections suivantes, je suis devenu l'heureux élu. 

     

  • 2018, LECTURES PRINTANIÈRES : COURT, TOUT COURT

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Le printemps pointe son nez, les jupes raccourcissent, pour rester à l’unisson, je vous propose trois textes qui mettent le court à l’honneur : un recueil posthume des premiers carnets d’André Blanchard restés inédits jusqu’à ce printemps, un joli recueil d’aphorismes de Jane Agou et enfin un recueil collectif de textes très courts édités par Jacques Flament. Je vous l’avais dit le court est très tendance en ce printemps.

     

     

    9782842639341.jpgUN DÉBUT LOIN DE LA VIE

    André BLANCHARD

    Le Dilettante

    J’ai découvert André Blanchard à travers le dernier tome de ses carnets, publié peu après sa mort, il les a tenus presque jusqu’à son dernier souffle. Avant, je ne le connaissais pas, je n’avais même jamais entendu parler de lui, pourtant nous avons dû fréquenter la même université pendant deux ou trois ans et la même ville pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, Le Dilettante publie ce qui pourrait-être considéré comme le premier tome de ses carnets, la partie restée presque intégralement non publiée à ce jour. Cet opus comprend outre ses premiers carnets, Notes d’un dilettante, la partie concernant les années de 1978 à 1986, un texte, une véritable profession de foi, qu’il a intitulé Ex-voto par lequel il raconte comment et pourquoi il est entré en littérature comme d’autres entrent en religion.

    Dans cet Ex-voto qui respire la patine littéraire tant il semble l’avoir peaufiné, écrit en 1999, il raconte sa vie d’enfant, né dans un milieu très modeste, ayant réussi de belles études de droit qui lui promettaient en avenir glorieux et fortuné jusqu’à ce qu’il décide, arrivé au sommet de la pyramide universitaire, de tout plaquer pour ne se consacrer qu’à la littérature. Et pas à n’importe quelle littérature, à celle qui ne rapporte rien, il repoussait aussi bien le roman, que le théâtre et la poésie. Sa passion allait aux carnets, journaux et autres textes courts qu’il lisait beaucoup et qu’il écrivait aussi pour le plus grand plaisir d’un public maigre mais très averti dans lequel figuraient de nombreux critiques littéraires.

    « Un des plaisirs que me procure d’habitude le Journal d’un écrivain est d’y retrouver des auteurs familiers ou que j’ai envie de connaître ».

    Toute sa vie durant, il dû assumer et justifier ce choix qui le maintint dans une vie marginale de privation et de souffrance car outre son manque d’argent, il vécut longtemps de petits boulots, « pionnicat » notamment, affublé de plus d’une surdité croissante et surtout de sifflements dans les oreilles, une véritable torture. Il résume son choix par cette formule lapidaire : « …. le droit, c’est l’ordre ; la littérature un ordre, … ».

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    André Blanchard

     

    Dans la seconde partie de l’ouvrage, Notes d’un dilettante (clin d’œil à son éditeur), il en était réellement un, il raconte sa vie chichement vécue auprès d’une compagne compréhensive, évoque ses lectures, les écrivains qu’il appréciait, les affronts et remarques qu’il devait supporter et distille des avis et réflexions sur la société telle qu’elle se débine, corrompue par l’argent, le paraître, la gloire factice, la facilité… Il commence donc ses carnets en 1978 et dès juin précise sa situation :

    « C’est l’année de mes vingt-sept ans. Il faudrait peut-être que je me décide maintenant à accélérer le rythme, et à me coltiner la question essentielle qui m’échoit : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette vie ? Qu’ai-je fait ? Rien ».

    Le point de départ est ainsi fixé, le lecteur sait qu’il a affaire à un homme sorti brillamment de ses études, qui aurait déjà dû s’engager dans la vie active, mais Blanchard, lui, s’est engagé en littérature où il essaie de s’épanouir à la lecture des carnets et journaux de ses auteurs favoris : Flaubert, Léautaud, Julien Green, Stendhal, Montherlant, Mauriac et quelques autres mais pas tous, il reste très sélectif. Il ne lit pas la littérature étrangère ou très peu, seulement des auteurs de la Mitteleuropa, conservant une place particulière pour Nietzsche. Il ne s’intéresse pas beaucoup à la littérature anglophone et ignore même totalement les autres.

    Observateur critique, il consacre de nombreuses notes à l’actualité littéraire, parfois à l’actualité politique et aux faits de société marquants ainsi qu’à quelques événements locaux dont je me souviens bien. Avec un réel recul, parfois une pointe d’ironie bien affûtée ou un trait narquois, il sait dénoncer les abus du pouvoir comme ceux des contestataires maniant trop facilement la violence pour la violence. Il envoie aussi quelques piques aux anciens soixante-huitards qui se sont habilement recyclés dans la vie politique notamment.

    Plus généralement, il évoque la mort, la religion, un sujet qui revient sans cesse dans ses écrits même si c’est pour dénoncer son emprise sur la société, un sujet qui le rapproche de Julien Green à qui il reproche d’être trop asservi à ses croyances, la réussite sociale qui ne peut que le fuir, l’écriture, l’amour des livres qu’il considère comme des vivants,

    « Qu’un livre est une chose vivante, je l’entends déjà au premier degré. Ainsi lorsqu’il m’arrive d’en emporter avec moi, ma première occupation une fois sur place est de les déballer afin qu’ils respirent ».

    Il confie aussi à ses carnets ses difficultés financières, son amertume, les critiques qu’on lui adresse où, pire, qu’il devine dans son dos.

    « J’eusse craint que s’adjugeant une sorte de droit naturel à chapitrer, elles (mes connaissances) ne me serinent, par exemple, qu’être écrivain c’est un passe-temps, louable certes, édifiant peut-être, mais bon pour des retraités ou des rentiers, … »

    Il pose ainsi l’éternel problème de la place, du rôle peut-être, du moyen d’existence certainement de l’écrivain dans la société. En ce qui le concerne, il ne fera jamais aucune concession, il ne marchandera jamais son talent, il n’écrira que ce qu’il considère comme de la littérature : ses carnets, ses notes, ses aphorismes, ses réflexions… Marginal peut-être mais intègre et talentueux sûrement !

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    couverture-la-mort-a-petites-bouchees.jpg?fx=r_550_550LA MORT À PETITES BOUCHÉES

    Jane AGOU

    Cactus inébranlable

    Les P’tits Cactus prennent une nouvelle tournure, ils se spécialisent, s’enroulent autour d’un thème général, Éric Allard avait choisi la littérature, ce dernier numéro propose des variations autour de la mort mais pas forcément de la mort méchante, celle qui se promène avec sa faux et sa grande cape. Non, plutôt de celle qui se comporte comme un acteur de la vie même si elle en est le dernier comme dans La voleuse de livres de Markus Zusak ou dans Les intermittences de la mort de José Saramago où elle dénonce surtout la bêtise humaine. Ainsi, l’auteure raconte, à travers des aphorismes et des textes ultras courts, les aventures, souvent de Polette, Robert et Morice, des histoires de morts, souvent de suicides, comme pour défier la grande faucheuse, la narguer, la ridiculiser… Parler de la mort c’est une façon, en creux, d’évoquer la vie.

    « jane agou… c’est quand on lui a demandé sa bio que ça s’est corsé… », elle n’a même pas un nom propre, on dirait qu’une jane agou c’est comme une petite souris, un nom commun dont on affublerait les grignoteuses de mots qui essaient de les assembler pour leur donner un sens particulier parfois drôle, burlesque, surréaliste ou même sérieux, dramatique, pour évoquer la vie, ses détours, ses avatars et ses mésaventures. Un petit animal tout mignon, futé, rusé qui tricote des mots pour ne pas se retrouver dans une poubelle, pour servir à quelque chose, pour rappeler aux vivants que la mort les attend pour leur dernière aventure, leur dernière sottise, leur dernier voyage…

    Cette jane agou, elle sait tout écrire :

    La tendresse, l’amour :

    « Elle avait commencé à lui faire du bouche-à-bouche bien avant qu’il ne se noie. Il en a eu la vie sauve bien avant qu’il meure. »

    Des raccourcis fulgurants :

    « Elle est morte. / Sa vie fut d’une banalité affligeante. »

    Le cynisme :

    « - Papa est mort les enfants, on va pouvoir regarder ce qu’on veut à la télé. » 

    Le surréalisme :

    « Ils lui ont sauvé la vie. / Ils n’ont pas su la rendre heureuse. »

    « Robert s’est suicidé en plusieurs fois pour voir défiler sa vie en plusieurs épisodes. Il adorait les séries. »

    Et, bien sûr la poésie :

    « Robert a toujours aimé la vie.

    Puis il est parti.

    La vie.

    Et elle a aimé Morice.

    Mais il n’est pas resté. »

    Cette grignoteuse de mots, elle a tous les talents, elle sait les accommoder à toutes les sauces même celles que je n’ai pas citées. Je gage que la mort lui en sera reconnaissante et qu’elle ne lui collera pas aux basques avant longtemps.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    image322.jpgL’INSTANT FUGACE 2

    Collectif

    Jacques Flament Editions

    En musique on parlerait d’une compile à laquelle ont participé divers interprètes mais, en l’occurrence, il s’agit de littérature, c’est donc un recueil que Jacques Flament a eu la bonne idée de produire en rameutant quatre-vingts auteurs gravitant autour de sa maison d’édition. Au cours de ma lecture, j’ai ainsi rencontré des amis que je connais depuis un bon bout de temps maintenant, comme Éric Allard qui a l’honneur d’introduire ce recueil avec son complice Denys-Louis Colaux, des gens que je connais un peu, des gens que j’ai déjà lus ailleurs, et beaucoup d’auteurs dont je n’avais même jamais entendu parler. Jacques Flament ne leur a imposé qu’une seule contrainte, celle de la longueur : une demi page par texte sachant que certains ont eu droit à deux ou trois contributions.

    Apparemment, il leur a laissé la liberté du sujet, leur demandant simplement, comme il l’a écrit sur la quatrième de couverture de saisir l’instant fugace où l’inspiration submerge l’auteur, où la muse se fait trop pressante pour ne pas céder à son insistance.

    « L’instant fugace, c’est l’urgence qui s’impose en quelques phrases, l’évidence du texte fugitif qui éclaire, questionne, étonne, déconcerte ».

    Chacun a donc choisi son thème, son message, son image, sa réflexion… et étonnement, même s’il existe une grande diversité entre tous les textes proposés, certaines constances apparaissent comme un fil rouge qui relierait les muses de tous ces auteurs. Comme la fille qui « a coincé le billet le long de sa cuisse, entre la fatigue et la misère », bon nombre de textes évoluent entre cette misère et le désespoir, entre la fatigue et la tristesse, entre la solitude et la peur et entre la vieillesse et la mort qu’elle annonce. Il reste tout de même une place pour l’ironie, la fantaisie, le surréalisme voire le burlesque…

    De même si chacun a son style, Terpsichore n’est jamais bien loin, soufflant l’inspiration du poète au creux des oreilles des auteurs pour donner la couleur, comme disent les musiciens, à ce recueil, une couleur agrémentée de jolies images, « Il fait nuit sur la ville. Il fait peur dans mon cœur », de formules de style bienvenue, « Partage de l’argenterie et des vieux griefs » et des raccourcis saisissants, « Le lendemain, il prit le train et descendit entre deux stations ».

    Mais ce que je retiendrai avant tout, c’est que ces auteurs, et leur éditeur, sont des amoureux des mots comme l’a si bien écrit l’un d’eux à qui je laisserai ma conclusion :

    « Ah tes mots ! Ils restent coincés dans ta bouche, tes mots. Tu les mastiques, tu les mâches, tu les mâchonnes et tu les mâchouilles … Tes mots, on dirait des oisillons cramponnés aux brindilles de toi qui n’osent pas sortir du nid douillet de ta pensée ».

    Le livre sur le site des Editions Jacques Flament

    L'INSTANT FUGACE 1

     

  • GUERRE ET TÉRÉBENTHINE de STEFAN HERTMANS

    par LUCIA SANTORO

     

    9782070146338Pendant plus de 30 ans, Stefan Hertmans a conservé sans les ouvrir les deux cahiers où son grand-père a consigné ses souvenirs.

    « Je gardais les cahiers fermés, alors que je savais que ce récit exceptionnellement bien documenté avait sa place dans les archives de la Première Guerre mondiale – autrement dit, que par ma scandaleuse indolence , je recelais de surcroît un témoignage direct saisissant , qui aurait dû entrer dans le domaine public. »

    Le premier cahier contient les écrits d’une jeunesse « misérable » à Gand, avant 1900, ainsi qu’une partie de ses souvenirs de la Grande Guerre. Le second cahier reprend l’histoire d’Urbain là où s’arrêtait le premier, au beau milieu de l’année 1916.

    Comment écrire sans trahir ? C’est tout l’enjeu de ce récit ambitieux qui, outre l’hommage rendu à une grande figure familiale, tente de réconcilier le militaire que fut Urbain Martien et l’artiste qu’il aurait voulu être.

    « Ce travail me confrontait à la douloureuse réalité de toute œuvre littéraire : je devais d’abord me guérir de l’histoire authentique, la libérer, avant de pouvoir la retrouver à ma manière. »

     

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    Stefan Hertmans

     

    Stefan Hertmans découpe son récit en trois parties distinctes. La première est consacrée au processus d’écriture de l’auteur et à la jeunesse difficile de son grand-père, aîné d’une famille désargentée de cinq enfants dont le père, Franciscus, restaurait avec talent les fresques fatiguées des églises sous le regard admiratif de son premier fils. Urbain héritera de lui un profond intérêt pour la peinture.

    La deuxième partie constitue un volet sanguinaire. La parole est laissée au soldat de la Grande Guerre, lequel raconte dans une pléthore de détails les horreurs, les traumatismes et les humiliations mais aussi l’amitié, le courage et les valeurs militaires. Le tout offre un contraste saisissant entre « le sublime et la mort ». Dans les tranchées, le temps s’arrête pour ces jeunes gens sans âge et la monotonie s’installe : « Vieux avant l’heure, nous nous comportons comme des enfants fatalistes, enfermés, obtus, indifférents à la vie et à la mort. »

    La troisième partie fait référence à la vie maritale d’Urbain Martien fondée, tout comme sa vie militaire, sur un certain sens du devoir. La peinture, qu’il exerce sans génie, lui permettra de ranimer quelque peu son amour perdu.

    À travers l’histoire de son grand-père, Stefan Hertmans met magnifiquement en perspective la Flandre du début du 20siècle, à grand renfort de références à l’art, flamand principalement. En retournant un siècle plus tard sur ces  lieux qui « ne sont pas qu’un espace » mais qui « sont aussi associés à une époque », Hertmans interroge la cruauté du changement perpétuel :

    « Même une poignée du sable froid et sale d’un sentier forestier ne me permet pas d’établir une forme de contact avec ce qui s’est passé autrefois.»      

    Outre ses cahiers, Urbain Martien a légué à son petit-fils le sens merveilleux du détail et de l’émerveillement. Guerre et Térébenthine est le brillant aboutissement de cette transmission.

     

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    Le livre sur le site de Gallimard

     

    Disponible aussi en Folio 

     

    En savoir plus sur Stefan Hertmans, écrivain belge néerlandophone né à Gand en 1951.

     

  • DES JOURS QUE JE N'AI PAS OUBLIÉS de SANTIAGO H. AMIGORENA

    002771401.jpgUn livre à oublier !

    Un homme dont l'épouse a une liaison menace de se suicider sur cinq chapitres courts. Au début du sixième, il écrit : L’écriture est un suicide perpétuel. Pour faire tomber la pression dans son couple, il part pour l’Italie et relate sous la forme d’un journal de voyage son périple. 

    Le narrateur est écrivain et la mère de ses enfants est comédienne. C’est un récit, à peine romancé d'une histoire vécue. Elle remonte, au moment de sa parution en 2014 à une dizaine d'années. La femme dans la vie réelle, c’est Julie Gayet et l’homme, c’est Santiago H. Amigorena lui-même, scénariste de bons films des années 90 et 2000 (notamment pour Cédric Klapisch), et, par ailleurs, auteur remarqué de chez P.O.L. depuis 1998.

    Il entrecoupe son livre, qui alterne péniblement le « je » et le « il », d’extraits des Lettres à Lou d’Apollinaire, la seule lecture dont il est capable en cette période, on veut bien le croire, insupportable, de sa vie. La seule lecture aussi qui vaille dans ce volume qu’il nous est donné à lire.AVT_Santiago-Amigorena_2602.jpeg

    Le narrateur ou son « il » serine à tout propos son souci d'être écrivain - et rien d'autre - , son statut d’écrivain plus obstiné qu’effectif, vu ce qu’on en aperçoit, car, du début du livre à la fin (à laquelle on aspire ; vite qu’il revienne d’Italie et qu’il réintègre son foyer!) de cette supplique. Mais son odyssée dure 250 pages, heureusement de petit format et, heureusement, comme on l’a dit, parsemée des passages d’Apollinaire qui nous apportent une belle respiration littéraire et qui nous font mesurer l’écart existant entre un écrivain-né et un écrivain en mal de reconnaissance…

    Dans une vidéo promotionnelle, aussi plaintive que l’est le roman, l’auteur déclare qu’il ne tenait pas à sortir ce livre et qu’il y a été un peu poussé…  Il faut dire qu’à l’époque, Julie Gayet était surexposée suite à sa liaison, devenue un secret de polichinelle, avec le président Hollande…  Même si malheureusement, on y découvre l’auteur toujours très affecté par cette histoire, le livre n’est pas à conseiller, en tout cas, pour une première lecture de son oeuvre.

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

    L'auteur présente son livre

    Les ouvrages de Santiago H. Amigorena chez P.O.L.

     

     

     

  • L'UNION LIBRE d'ANDRÉ BRETON

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    Portrait d'André Breton par Victor Brauner (1934), 

    Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, France

     

    Ma femme à la chevelure de feu de bois
    Aux pensées d'éclairs de chaleur
    A la taille de sablier
    Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
    Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur
    Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
    A la langue d'ambre et de verre frottés
    Ma femme à la langue d'hostie poignardée
    A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
    A la langue de pierre incroyable
    Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
    Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
    Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
    Et de buée aux vitres
    Ma femme aux épaules de champagne
    Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
    Ma femme aux poignets d'allumettes
    Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur
    Aux doigts de foin coupé
    Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
    De nuit de la Saint-Jean
    De troène et de nid de scalares
    Aux bras d'écume de mer et d'écluse
    Et de mélange du blé et du moulin
    Ma femme aux jambes de fusée
    Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
    Ma femme aux mollets de moelle de sureau
    Ma femme aux pieds d'initiales
    Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
    Ma femme au cou d'orge imperlé
    Ma femme à la gorge de Val d'or
    De rendez-vous dans le lit même du torrent
    Aux seins de nuit
    Ma femme aux seins de taupinière marine
    Ma femme aux seins de creuset du rubis
    Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
    Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
    Au ventre de griffe géante
    Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
    Au dos de vif-argent
    Au dos de lumière
    A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
    Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
    Ma femme aux hanches de nacelle
    Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
    Et de tiges de plumes de paon blanc
    De balance insensible
    Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
    Ma femme aux fesses de dos de cygne
    Ma femme aux fesses de printemps
    Au sexe de glaïeul
    Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
    Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
    Ma femme au sexe de miroir
    Ma femme aux yeux pleins de larmes
    Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
    Ma femme aux yeux de savane
    Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
    Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
    Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu.

    André Breton (1931, extrait de Clair de terre)


     

  • LA POÉSIE N'EXISTE PAS d'EUGENIO MONTALE

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    Portrait de l'artiste en être ridicule

    De 1946 à 1951, Eugenio Montale, publie dans des journaux italiens des textes satiriques qui démontent le statut du poète, du philosophe, du  chanteur et du peintre.

    Il les dépeint dans leur être social, avides à la fois de singularité et de reconnaissance officielle, soucieux d'être subsidié tout en critiquant le "système".

    Le poète veut être subventionné mais réclame la liberté d’insulter ceux qui le subventionnent ; il veut que la critique soit libre mais également contrainte de s’occuper spontanément de lui.

    Le poète n’aime pas les autres poètes, mais il se fait parfois anthologiste  et rassembleur des vers d’autrui pour pouvoir y joindre les siens.

    Dans Le parti des poètes, on lit ceci : L’auteur, en outre, exhibe ad abundantiam sa photo et ses titres universitaires. Et le poète de 1950 ne connaissait pas les réseaux sociaux !

    Le poète est marxiste, christologue, adepte de l’urbanisme, de la technique et du progrès.
    Ce portait aurait pu, depuis lors, être décliné sur le même moule en fonction des divers contextes artistico-politiques.

    Aujourd’hui, même si le poète – croqué par Montale - est resté indécrottablement marxiste (le label est toujours rassembleur, utopiste à défaut d’avoir d’avoir fait ses preuves), on ajouterait volontiers: islamophile, écologique (tendance antispéciste), adepte du retour à la nature et de la décroissance, et tout à la fois, il va sans dire, contre le réchauffement climatique et les centrales nucléaires. À charge pour les politiciens qu’il vomit (du moins, ouvertement), et les scientifiques, qu’il méprise, de dépasser les contradictions et de régler les problèmes.

    Soixante ans plus tard, rien n’a beaucoup changé, on le voit dans l’artistique attitude, tant le portrait qu’en fait Montale est tout aussi cinglant qu'intemporel. 

    Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, on trouve une non définition de la poésie. Dans le deuxième qui se lit comme une fable grinçante, intitulé Un poète national, on a une version communiste de la chose, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, la version belge. L’intellectuel décline une liste d'attributs de l’intellectuel (moyen). On y retrouve ce double aspect déjà cité consistant pour l'artiste à vouloir se démarquer de la plèbe tout en sollicitant les deniers publics.

    L’intellectuel n’arrive pas à vendre ses livres et demande l’intervention de l’Etat.

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    Le portrait du peintre n'est pas moins accablant.

    Le peintre n’a rien dit. Mais il a délégué tout jugement à une clique de gens supposés compétents dont il accepte les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres.

    Le peintre a trois voix : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique et peinture abstraite. Il juge opportun de les exploiter toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « période ». Il espère ainsi que l’une ou l’autre de ces trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

    Le peintre découvre avec stupeur que  son coiffeur, son tailleur, sa concierge peignent mieux que lui. Ce sont des peintres du dimanche, les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique, transmissible.

    Le musicien a aussi droit à quelques saillies.

    Notre époque est démocratique et n’admet pas une musique où certaines notes pourraient en dominer d’autres. (…) Cette poussière sonore réalise la vraie démocratie musicale, la civilisation de masse engendre légitimement la musique sérielle, et s’y opposer  est la preuve d’un esprit incurablement réactionnaire.

    Dans l'article consacré au chanteur, on y savoure ces passages :

    Le chanteur n’est pas moins vaniteux que le compositeur et le chef d’orchestre, mais sa vanité est beaucoup plus naïve et voyante. Tout compte fait, c’est un modeste. Il meurt en serrant sur son sein un autographe du grand Leoncavallo ; aucun compositeur ne mourra en serrant sur son sein une photo du chanteur.

    Le chanteur hérite du nom (pas la voix) de son père  et même de son grand-père. Et souvent il s’appuie sur le nom dont il a hérité. Tant il est vrai qu’on chante avec tout sauf avec sa voix.

    Comme il est signalé dans la préface, le poète Montale s’affirme ici comme un excellent prosateur et, qui plus est, un fin pamphlétaire. À ceux qui penseraient que de tels constats auraient dû lui fermer à jamais les voies de la plus haute reconnaissance littéraire, précisons qu'en 1975 l’Académie suédoise lui remettra le Prix Nobel de littérature.  Eugenio Montale est décédé en 1981 à l'âge de 84 ans. 

    Éric Allard

     

    La_poesie_n_existe_pas.jpgLe livre sur les site de Gallimard

    Poèmes d'Eugenio Montale sur Babelio

     

     

     

  • TOUJOURS AUSSI JOLIE de CARINE-LAURE DESGUIN

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    Une ville, un amour

    De retour à Charleroi après dix ans passés à New-York, Virginia, qui occupe un appartement situé place Buisset, croit revoir son ancien amour, Marcus, sur une des photos prises par elle la veille à la gare de Charleroi-Sud.

    Mais Marcus est mort, peu avant son départ, et enterré. L’obsession de Marcus est-elle le signe qu’il ne serait pas décédé ou bien qu’il demeure indéfectiblement vivant en elle ?
    Elle rencontre bientôt Serge B., le bibliothécaire de la Bibliothèque M. Yourcenar, témoin de leurs amours passées… qui va répondre à ses interrogations.

    La vie prend de ces tournants parfois, comme c'est étrange. Virginia ressent en elle de grands remous et elle pressent, comme si des milliers d'antennes plantées dans son corps faisaient écho avec l'univers en entier, que des changements surviendront bientôt dans sa vie. Un nouvel amour? Qui sait? Après tout, être fidèle à un fantôme comporte des avantages mais aussi, hélas, des inconvénients. Parfois, le soir, la solitude est écrasante. Elle se dit que finalement, ces photos insolites viennent pimenter son destin, que rien n'arrive par hasard, que ce hasard n'existe pas, qu'il n'est que le reflet de nos pensées. "

    Cela se passe au printemps 2016, pendant la transformation de la Ville Basse, fort bien rendue, quand un vaste projet architectural reconfigure tout un quartier, éliminant par ailleurs le bâtiment ayant abrité le fameux Cabaret-Vert où s’est arrêté Rimbaud, dans son périple de 1870, pour savourer un jambon-beurre. 

    Le chantier du futur centre commercial creuse un gouffre qui génère son lot d'amertumes, suite aux démolitions, et d'incertitudes, quant à l’avenir de la cité. 

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    Carine-Laure Desguin est coutumière dans ses fictions de ces ambiances citadines, de ces portraits de villes, de ces histoires d’amour improbables autant qu’idylliques, du conflit entre marginaux et notables, entre défenseurs de la modernité (des idées, des comportements) et tenants du passéisme.

    Ici, le lieu participe de l’état d’entre-deux où est plongée l’héroïne de l’histoire. On peut penser que l’amoureux disparu, qu’elle croit revoir, est le Charleroi d’hier qui se meurt. La question, le suspens réel consiste alors à savoir si la ville, elle, renaîtra de ses cendres au sein des nouvelles constructions, et si la greffe va prendre? Il est certain que cette interrogation ne trouvera pas aussi vite réponse que celle concernant, dans la fiction, l’existence de Marcus et la reprise de l'amour... Mais c’est aussi ce qui donne à ce récit bien mené valeur de métaphore pour l’avenir de Charleroi ou de toute autre ville soumise à un semblable réaménagement urbain.

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site d'Edilivre + extrait

    Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN

    CABARET-VERT par ABLAZE sur un texte de Carine-Laure Desguin et une partition musicale d'Ernest Hembersin 

     

  • RAVIVE de ROMAIN VERGER

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2d4104edb64fff1be9b511b4f735e774&oe=5AB096CApar NATHALIE DELHAYE

     

     

     

     

     

    1ereravive.jpgPlongée dans l'abîme

    Après avoir lu deux romans de Romain Verger, j'ai voulu découvrir cet auteur comme nouvelliste. "Ravive" est un recueil de neuf nouvelles, toutes très sombres, fantastiques et intrigantes.

    L'auteur nous emmène sur les traces de son enfance, en Bretagne, où il revient avec son lot de peine et son expérience de vie.

    Les souvenirs remontent à la surface, comme tant de choses effrayantes, flottent sur la mer, au gré de ses flux et reflux, et ravivent dans les esprits des douleurs profondément enfouies.

    On s'interroge beaucoup à cette lecture, à juste titre, Romain Verger nous incitant à découvrir nombre de mots inconnus au fil des pages, tourmentant notre perception par des situations dangereuses, des êtres monstrueux, des constats amers.

    Oui, c'est une écriture qui dérange le pauvre lecteur qui, malgré le sentiment de malaise exprimé, veut découvrir la prochaine nouvelle, parce qu'elle apportera un autre éclairage sur l'humanité, sur sa profondeur, sur sa laideur.

    Certes ce n'est pas une lecture facile, comme celle d'autres ouvrages de cet auteur, qui nous bouscule et nous emmène dans un autre univers, le sien, qui est remarquable.
    Regard très noir et êtres étranges, horreur parfois, mais il y reste le lien avec nos propres vies qui ne manquent pas de douleur et hélas parfois d'atrocités...

    Un livre en neuf épisodes à découvrir par petites touches peut-être, afin de ne pas sombrer dans l'abîme, avec une écriture qui situe bien les lieux et leur magie, et campe l'ambiance de moments angoissants.

     

     
     
     
     
     
    Les précédents romans de Romain Verger lus par Nathalie Delhaye:
     
     

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : CLIN D'OEIL CORÉEN

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Après les Jeux Olympiques en Corée, je vous propose ce joli texte d’une Coréenne qui évoque avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, les regrets que la narratrice éprouve en pensant ne pas avoir été assez attentive à la jeune fille recueillie par sa famille, qui l’a élevée comme une petite maman. C’est très touchant et joliment écrit. Décidément la Corée nous envoie de bien belles pépites littéraires.

     

    005279227.jpgMA TRÈS CHÈRE GRANDE SOEUR

    GONG Ji-Young

    Éditions Picquier

    « Bongsun a encore disparu, m’a annoncé ma mère… Mon Dieu elle a déjà eu quatre enfants de pères différents…. »

    Bongsun c’est la jeune fille recueillie par la famille de la narratrice alors qu’elle n’était qu’une enfant mal traitée par une famille d’accueil, c’est elle qui a pour bonne partie élevé celle qui est désormais une écrivaine reconnue, celle qui raconte cette histoire alors qu’elle traverse une période perturbée par son divorce. A l’annonce de cette nouvelle, la narratrice se souvient de la fille âgée d’une dizaine d’années de plus qu’elle qui l’accompagnait partout, la prenant en charge comme une petite maman ou comme une grande sœur attentionnée.

    La famille n’est pas fortunée, la mère travaille au marché pour faire bouillir la marmite, le père est parti aux Etats-Unis pour reprendre des études pouvant lui assurer l’accès à un bon travail, bien rémunéré. Malgré ces difficultés, la mère ne veut pas renvoyer Bongsun qui peu à peu se transforme en une petite bonne au service de la famille. Quand le père revient et trouve un excellent emploi lui assurant des revenus de plus en plus conséquents, la mère veut à son tour jouir d’une vie de bourgeoise et déplore que sa bonne ternisse l’image de sa famille et surtout la sienne

    Bongsun est une fille d’humeur toujours égale, travailleuse et souriante, elle s’occupe comme une sœur de la narratrice alors âgée de quatre/cinq ans. Après quelques humiliations, elle comprend qu’elle ne fera jamais réellement partie de la famille et ne résiste pas longtemps à l’appel de la chair. Elle avorte d’un premier bébé, fruit des œuvres d’un vilain garçon qui la tabasse, avant de se marier avec un homme plus âgé qu’elle qui décède rapidement de la tuberculose. Elle a été utilisée par la famille du défunt pour lui donner un héritier qu’elle n’avait pas encore. La narratrice poursuit ses études au collège puis à l’université et se détache de plus en plus de cette fille qu’elle finit par chasser de son esprit jusqu’à ce jour où sa mère l’informe de la nouvelle aventure qu’elle a entreprise. En plein divorce, elle réalise tout ce que fut cette fille pour elle quand elle était une enfant un peu livrée à elle-même avec une mère trop occupée par son travail puis par son image et un père trop haut placé pour s’intéresser aux problèmes familiaux et ancillaires.

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    Gong Ji-yong [ci-dessus] est une romancière très connue en Corée où ce livre a déjà été édité trois fois, née en 1963, elle a connu la dictature et lutté pour les droits de l’homme, la condition des femmes, des enfants, des travailleurs, des handicapés, des homosexuels… Tous ces thèmes ou presque se retrouvent dans ce roman, ils ne sont jamais évoqués avec haine ou violence, toujours avec douceur et conviction. L’auteur démontre que l’amour et la tendresse sont certainement plus forts que la brutalité et l’exclusion sociale. En lisant ce livre on a l’impression que plus les gens s’enrichissent, plus ils deviennent intolérants, autoritaires, intransigeants et surtout très soucieux de ce qu’ils ont peur de perdre. Bongsun n’a rien, seulement des malheurs et des misères, alors elle n’a peur de rien, elle n’a rien à perdre, elle peut sans aucun risque garder l’espoir qu’un jour la roue tournera, qu’un homme l’aimera et la fera vivre décemment, elle n’en veut pas plus. Une plongée dans le passé faisant sourdre tout l’amour que cette fille a donné à l’auteure mais aussi toute l’ingratitude et tout l’orgueil dont celle-ci a fait preuve à l’endroit de celle qui a guidé ses pas jusqu’à l’entrée au collège.

     

    Le livre sur le site des Editions Picquier 

     

  • LES BÂILLEMENTS et autres textes à dormir debout

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    Les bâillements

    Quand cet homme bâillait, il fallait ouvrir les portes et les fenêtres. Et, même, le jeter dehors. Sinon il se cognait aux murs et aux plafonds. Il risquait de s’endommager.
    Quand cet homme bâillait, c’était le signe qu’il faisait rentrer de l’air dans ses poumons, dans toutes les alvéoles de son corps.

    C’était le signe qu’il allait s’envoler.

     

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    Malmène ton artiste !

    Malmène ton artiste, insulte-le, humilie-le ! Ne lui laisse aucun répit! Traite-le  de plan Z, de parasite, de rebut de la société de consommation! (Il se plaindra, il criera au scandale mais ne te laisse pas impressionner!) Reprends le moindre de ses propos, il n’a de toute façon rien à dire, sinon il aurait fait politicien, psychologue, agent de la circulation, directeur des ressources humaines, gestionnaire de réseau ! Abuse de lui, de son temps, de son amour, de ses bras et jambes, qu’enfin il serve à quelque chose ! Qu’il n’ait pour ultime repli, pour dernier recours, pour suprême refuge que son seul art.

     

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    Le flocon

    Le flocon qui tombe, régulièrement dans sa chute il tourbillonne, il ne sait où aller, où se poser.

    Le flocon, cet indécis !

    On devrait le tirer comme un canard, le farcir de plomb pour qu’enfin il tombe droit ou se dissolve dans l’air.

    Le flocon, cette graine de con !

     

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    Des textes disparaissent

    À chaque foire du livre, des textes disparaissent, ils ne reviennent pas dans leurs livres, ils filent à l’anglaise, profitant de l’émoi, de l'effet de masse, de la chaleur, de la notoriété ambiante... On ne les revoit jamais. Ils ont compris sans qu’on leur explique. Ils ont réalisé sans qu'on les filme, sans qu'on les scanne. C’est un grand bien, une aubaine pour la littérature de salon : il y a trop de textes qui s'incrustent !

     

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    L’ogre

    Il se tenait devant moi, la bouche largement ouverte.

    Et j’avais pitié, je lui donnais mes doigts à grignoter...

    Mais il était insatiable et j’avais pitié.

    Je lui donnais mes poignets, mes bras puis mes pieds, mes jambes à bouffer... Mais il était insatiable et j’avais toujours pitié.

    Finalement, il se servait tout seul sur ma carcasse. il voyait à mes yeux que j’avais pitié, que j’aurais jusqu’au bout pitié de sa grande faim.

     

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    Photos: L'homme qui bâille  (étain - Budapest, Szépmuývészeti Múzeum) de Franz Xaver Messerschmidt

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : NOUVELLES DE FEU

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Deuxième recueil de nouvelles de Lorenzo Cecchi que je commente sur ce site et toujours la même flamme, la même envie de vivre même si ces dernières nouvelles sont plus brûlantes encore, jusqu’à consumer complètement les personnages que soit d’amour, de rage, de colère ou même de combustion physique pure et simple.

     

    cover-blues-social-club.jpg?fx=r_550_550BLUES SOCIAL CLUB

    Lorenzo CECCHI

    Cactus inébranlable

    « Allumer le feu, allumer le feu Et faire danser les diables et les dieux Allumer le feu, allumer le feu Et voir grandir la flamme dans vos yeux Allumer le feu ».

    Le feu, Lorenzo, il l’allume sans retenue aucune dans ce recueil de sept nouvelles publié quelques jours seulement avant le décès de Johnny. Le feu des flammes bouté à un matelas déposé dans un couloir pour incendier tout un étage, ou à l’escalier d’un autre bâtiment pour apaiser une obsession mais il allume aussi le feu de la colère dans les tripes de gars vexés et humiliés, le feu de l’amour dans le cœur de l’amoureux transi et le feu destructeur des bombes lâchées par les terroristes. Le feu dévore ces histoires au rythme du blues et du rock n’roll qui envahit ce livre où l’on croise : Robert Johnson, Big Bill Bronzy, Elmore James, B.B. King et Bill Haley et Chuck Berry, dans un rythme infernal et brûlant.

    Un éditeur véreux connait les flammes en essayant de se refaire pour retrouver un passé plus glorieux mais entaché d’une faute définitive. Obsédé par la musique endiablée des voisins du dessus un pauvre type les enflamme. Quand l’élève dépasse le maître, celui-ci se laisse gagner par le feu de la colère. Le jeune professeur est consumé par le feu de l’amour qu’il éprouve pour la fille du pochtron le plus assidu du bar. Le chat-dans-la gorge met le feu dans les larynx des hôtes qu’il n’aime pas. Maman est à Malbeek, le jour où le feu des bombes ravage tout comme elles peuvent aussi sortir du sac étrange du mystérieux voisin. Voilà sept histoires de feu, de flammes et de musique endiablée, sept aventures bousculant définitivement la vie de gens ordinaires.

    J’ai retrouvé à la lecture des ces nouvelles, des impressions que j’avais déjà eues lors de la lecture des Contes espagnols de Lorenzo, j’avais alors « surtout trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre ». Cependant ces dernières nouvelles sont beaucoup plus sombres, leur chute est presque toujours très noire. Après cette dernière lecture, je ne pourrais pas écrire : « Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues ». Je dirais plutôt de réserver cette lecture pour les jours où l’on se sent fort, les jours où l’on a envie de chanter :

    « Je veux la foudre et l'éclair L'odeur de poudre, le tonnerre

    Je veux la fête et les rires Je veux la foule en délire ».

    (texte d'une chanson de Johnny Hallyday écrit par Zazie)

     

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    Le livre sur le site du Cactus Inébranbable

    DIX QUESTIONS À.... LORENZO CECCHI

     

  • LES RAPPORTS À SOI ET À L'AUTRE, AUX RACINES ET AU MONDE REVISITÉS À TRAVERS LE PRISME DE PAGES DE L'HISTOIRE ITALIENNE

     image.pngpar PHILIPPE REMY-WILKIN

    Rosa est le premier roman de l’essayiste Marcel Sel, une figure singulière du paysage politique et culturel belge, un hybride de bloggeur et d’enquêteur indépendant, un héraut de la libre-pensée. Qui plus est, le livre est publié par Onlit, une structure innovante qui a joué les pionnières dans le registre numérique, pâti de la stagnation (temporaire ?) du genre mais été capable de rebondir en mode classique. Sel/Onlit ne viennent-ils pas de décrocher les prix Saga Café et des Bibliothèques de Bruxelles… tout en étant finalistes du prestigieux Rossel ou chez les lecteurs de Club ?

     

    60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Les premières lignes :

    « Tu vas écrire un roman, qu’il m’a dit. C’était un ordre.

    - Et comment je fais pour vivre ?

    - Tu as quel âge ?

    (…) Depuis dix ans, il me verse un salaire mensuel, comme ça, sans rien en échange. Travailler, je ne peux pas. Il le sait. Je suis une sorte d’artiste. (…) il a son usine, alors il me paye. »

    « Il », c’est « Le Père, c’est Albert Palombieri ». Le roman commence sur un ton direct, en mode intimiste. Le narrateur est un jeune homme à la dérive, un « adultescent » en inadéquation quasi totale avec le monde, sa ville (Bruxelles), son père, les femmes (et l’amour, qu’il n’arrive pas à assumer sur la durée). L’émotion affleure rapidement, avec la narration d’un traumatisme d’enfance, qui semble avoir modelé un destin. Maurice, vers neuf ans, avait la passion de l’écriture et a déposé un poème sur le bureau paternel, en quête de reconnaissance. Aucune réaction. Alors il revient dans la pièce, cherche son œuvre :

    « Je me précipite sous le bureau, entre un pied de chaise et la corbeille. Et juste avant qu’il n’éteigne la lumière d’un geste sec, je le vois, mon poème ! Il est dans la corbeille à papier grise, chiffonné. »

    La scène se reproduira au fil des mois, des années. Avec le même résultat. Qui mène à la perte de confiance et à cette plongée dans l’altérité mise en scène dans les romans des Moravia, Camus, Sartre.

    Face à la demande paternelle (a priori saugrenue : écrire un roman pour un homme qui ne l’a jamais lu !), le narrateur se cabre puis décide de se venger. Il sait ce qu'il va faire, il va écrire « La Vengeance du Fils » ou « J’emmerde le Père », l’histoire d’un homme de trente ans qui se voit imposer un projet d’écriture mais le retourne contre son concepteur. Mise en perspective des vies, des destins dans un panorama élargi. Car Maurice possède une arme secrète : son grand-père Nonno, qui a quitté jadis l’Italie pour la Belgique, lui a raconté sous le sceau de la confidence absolue ce qu’il a toujours dissimulé à son fils : l’histoire de leur famille. Or celle-ci, épique, inscrite dans l’Histoire de son pays d’origine, charrie des secrets douloureux voire impossibles à gérer. Commence un second roman (le livre du Fils, envoyé au Père en fragments), qui ressuscite toute une famille, un village, la saga du fascisme de son lustre à sa désagrégation, les années de guerre, l’alliance avec Hitler puis sa dislocation, la collaboration et la résistance, le rapport à la judéité.

    Deux romans alternent. Avec leurs rebondissements, leurs suspenses. Le Père, au début, paie sans lire. Comment le contraindre à affronter les démons du passé ? Mais le Fils lui-même peut-il pénétrer l’étoffe de son travail d’écriture sans y plonger tout entier ? S’y brûlera-t-il les ailes ? Ou le roman muera-t-il en médiateur vers la rédemption ?

    A centre du récit, des récits, la figure de Rosa, la mère du Père, la grand-mère du Fils. Une rousse « au regard brûlant » (des allures de Maureen O’Hara ?). Que l’on croise pour la première fois alors qu’elle embarque pour un train menant vers un camp de concentration. Sa vie et sa disparition. Depuis sa jeunesse insouciante et frondeuse jusqu’à l’amour, l’engagement, la trahison…

     

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    Marcel Sel (en compagnie de Jacques Mercier) lors de la remise du Prix Saga Café

     

    Mais, dans le sillage de Rosa, ce sont des pans d’Histoire qui quittent les limbes de l’Oubli. Et, lecteur francophone, on découvre avec étonnement un passé méconnu/inconnu, du ralliement du peuple italien au fascisme, vu comme un vecteur d’ordre, de modernité, de progrès, jusqu’aux prises de position du Duce : Musssolini se montre hostile aux théories racistes d’Hitler et ses militaires protègent les Juifs, les Romanichels, les Serbes… quitte à se confronter aux alliés allemands ou croates (Oustachis), MAIS il retourne sa veste devant la nécessité d’un soutien nazi plus appuyé ou planifie le massacre de la communauté slovène.

    En clair ? On lit un roman très romanesque, palpitant et émouvant, avec de l’amour et de l’amitié, des rencontres inoubliables (Aaron Zeller dans le train de la Mort), des mystères. Mais on lit aussi un ouvrage historique, qui informe et fait réfléchir. Et un roman de mœurs, une saga familiale qui orchestre l’émancipation, la réalisation. Maurice sera-t-il capable de laisser venir à lui son Hannibale (le fantasme de la femme conquérante) ? Accouchera-t-il son père en lui rendant son passé ? A moins que ça ne soit l’inverse ? Ou les deux ?

    L’écriture, le plus souvent mise au service d’une narration efficace, s’autorise des envolées plus délicates, littéraires :

    « (…) quand me sont apparus les yeux écorchés d’Aaron Zeller, à Trieste, ces yeux qui s’éteignaient pendant qu’agonisait l’humanité. »

    Des réminiscences intertextuelles m’auront souvent traversé. J’ai évoqué l’altérité/inadéquation mythifiée par L’Etranger, La Nausée ou La Désobéissance, mais d’autres échos affleurent. Le Monde de Sophie, avec le fil rouge tendu par un Père/démiurge qui dirige vers un apprentissage, un Bildungsroman. De beaux romans d’Adolphe Nysenholc ou Alain Berenboom, d’autres de Rossano Rosi ou Giuseppe Santoliquido, avec le dévoilement/rappel de nos immigrations juive et italienne, leurs drames et leurs apports à notre culture, notre vie nationale. Les romans de Mathilde Alet, avec la mainmise du Non dit, du Mal dit ou du Trop peu dit dans les relations, les constructions identitaires. In fine, comment ne pas songer à une variation libre sur le thème de l’incommunicabilité père/fils, le syndrome de Karoo* mis en exergue dans un article des Belles Phrases** ?

    Un bémol ? On peut s’irriter devant l’incapacité du Père et du Fils à user des tuteurs de résilience, comme s’ils se complaisaient dans leur mise en tragédie.

    Une illumination ? On peut à l’inverse s’extasier devant l’importance conférée à l’écriture. Songer que les majuscules apposées au Père et au Fils colorent le récit d’une aura biblique. Ce qui implique une attention soutenue au symbolique, au métaphorique. Le Verbe n’est-il pas le principe créateur ? Nommer apportant sens et existence ? Maurice, qui veut écrire des romans mais échoue faute de sujet, ne pourra-t-il écrire des histoires qu’après avoir appréhendé la sienne ? Sur le modèle « Il faut avoir été aimé pour pouvoir aimer » ou « Il faut s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres » ? Le livre comme matrice des personnages, qu’il ressuscite ou accouche ?

    En conclusion, ce roman est une réussite épatante. Qui happe dès les premières pages et ne faiblit pas dans les dernières. Un travail de romancier et d’écrivain. Qui séduira grand public et gourmets.

     

    * Karoo est un roman (extraordinaire !) de Steve Tesich, qui a donné son nom à une revue/plateforme culturelle formant la jeunesse à la critique (et à l’esprit critique), qui nous est particulièrement chère : https://karoo.me/author/adamatraore1453

    ** Le syndrome de Karoo explicité: http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2017/09/19/karoo-ou-la-maladie-de-l-existence-8765504.html

     

    60_ONLIT_rosa_bandeau_rossel_1200x1200.jpg?v=1511292014Marcel SEL

    ROSA

    Editions Onlit, roman, 2017

    296 pages

    Le livre sur le site d'Onlit 

     

    Pour en savoir plus sur l'auteur (mystérieux : Marcel Sel est un pseudonyme !) et son œuvre 

     

    UN BLOG DE SEL, le (célèbre) blog de MARCEL SEL 

     

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : UNE PLACE POUR LA POÉSIE

     arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

     

     

     

     

     

    9782842639310.jpgAU NORD DE MOGADOR

    William CLIFF

    Le Dilettante

    Un homme plus très jeune, presque vieux, ayant aimé, aimant encore, les hommes, les hommes jeunes, les garçons juste pubères, évoque ses émois, ses attirances, ses désirs, ses étreintes, les émotions qu’il a eues tout au long du voyage que fut sa vie entre la Belgique, la France, les Amérique du nord et du sud et ailleurs encore, en des poésies voluptueuses, jamais vulgaires, toujours joliment rythmées.

    « et aujourd’hui hanté par ce souvenir j’ai

    Tenté de le rimer pour en faire un poème ».

    Ses amours appartiennent à un autre temps, elles sont passées, mais elles agitent toujours la mémoire et les hormones du vieil homme, nostalgique sans vraiment jamais regretter.

    « C’est bête de s’aimer et de tant se comprendre

    en sachant bien pourtant qu’il faudra se déprendre ».

    Il se souvient encore des amours passées, des amours fugaces, des amours désirées et non obtenues, des amours entrevues, échappées, des étreintes passagères, des étreintes virtuelles, de toutes ces situations qui lui ont fait monter la volupté en tête et l’ont toujours obligé à partir, à aller voir plus loin parce qu’on ne peut pas tutoyer l’inaccessible.

    « Je dus m’éloigner parce que la vie est telle

    qu’on ne peut pas toucher aux êtres de lumière ».

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    Conscient d’avoir caressé les anges, le vieil homme se penche sur son passé pour s’interroger sur ses moments de glorieuse faiblesse.

    « Je suis un faible qui s’adonne à la misère

    au lieu d’avoir un ange à aimer comme un frère, »

    Conscient qu’il n’est plus temps pour lui de songer à une autre vie.

    « « N’est-il déjà pas trop tard » se dit-il

    « déjà trop tard pour refaire sa vie ? » »

    Conscient qu’il devrait privilégier l’amour sincère et désintéressé, meilleur ami contre la solitude souvent compagne complice de la vieillesse, aux étreintes passagères et fougueuses des jeunes gens qu’il a souvent courtisés.

    « Mais ce que je préférerais par-dessus tout,

    c’est ta simple présence dont les dieux jaloux

    me priveront toujours d’avoir la jouissance ».

    Un magnifique recueil de poésie d’un érotisme raffiné, d’une sensualité exacerbée, une ode à la beauté des corps, à la délicatesse des sentiments et des sensations, un texte charnel, d’une chair délicate et suave, des vers beaux comme l’amour d’un éphèbe.

     

    Le livre sur le site du Dilettante

    WILLIAM CLIFF sur le site du Dilettante

     

  • JOUR DE GRÈVE

    en-greve.jpgARRÊTONS TOUT ! Le travail, le syndicalisme, le Sans Domicile Fixe, le réfugié fiscal, la politique et la connerie, la psychanalyse et le stand-up, la presse d’opinion et les compresses, l'expulsion de étranger et l'éclosion du nouveau-né, les frais de succession et les grands froids, l’économie locale et le marché mondial, la vente de larmes aux fabricants de collyres, l’agriculture intensive et la poussée des cheveux, la tombée du soir et la montée des eaux, les casseurs de burnes et les briseurs de rêve, les noceurs et les bosseurs, les faiseurs de trouble et les faiseuses d’ange, les tests à l'effort et les fautes de main, le massacre des baleines et le veganisme universel, les crimes d’honneur et les griffes sur les carreaux, la poésie rimée et les courants littéraires, le coussin péteur et le bugle d'interieur, le plein emploi et les aides à l'embauche, les boissons pétillantes et l'alcool de prune, la réforme des pensions et les mariages forcés, le temps dans les montres et le sang dans les veines, le rouge et le noir, le gris-gris du quotidien et les ventes d'ânes, le vent sur les plaines et l'argent sur les comptes, la liberté d'expression et la récolte du blé, la haine de l’autre et l’amour du prochain, le cycle de l’eau et la fonte des glaces, le port du voile et la chasse à courre, les concours de miss et le mystère de la foi, les seins siliconés et les contours des yeux, les bourses à l’écriture et la course aux prix, les écrivains en classe et les maîtres étalons, les cônes de cirque et les accidents de la circulation, les soifs de sphères et les faims de pure forme, le Sidaction et les maladies orphelines, la teinture sur ongles et les tatoueurs de sirènes, les parenthèses hantées et les tortures coutumières, le culte de la maternité et les grand-mères débranchées, les couches culottes et la malbouffe, les défilés de lingerie fine et les exercices spirituels, les émissions  de CO2 et les chefs étoilés, l'alun bashing et  l'haleine de book des livres-chanteurs, la guerre des nerfs et le cirque médiatique, le système marchand et les roulements à billes, les roues à aubes et le rouge au front, le passage des saisons et le repassage des petites culottes sales, l’écoute de soi et l'épilation à la cire, les peines de coeur et les maux de foie, le transformisme et la transpiration, le peeling et le peaking, le sucre et la reconstruction d'hymen, le crêpage de chignons et la culture du chicon, la pilule et les statines, le hoquet et les règles, le nez qui coule et la respiration artificielle, le mal de dent et les râles de plaisir, les fuites urinaires et la pluie sur les toiles, la toux et les sirops, le cuir et la bougie, l'ail et l'olive, le thym et le thon, la plume et le poil, le trique et le troc, le stupre et le fiel, la beuh et la weed, les faux-cils et le gros sel, la pipe dans les maisons de retraite et l’onanisme à l’école, les prêts à tempérament et les prix à la consommation, l'art nègre et les expositions de ceintures, les têtes couronnées et les cervelles vides, l'autoflagellation et les toasts à la gelée royale, les prises de bec entre rapaces diurnes et les yeux doux d'hiboux, la mise à l'index des taux de pénétration et l'ouverture entre les orteils, les grandes surfaces et les pertes de poids, les caissières topless et les vendeuses de sextoys, l'allant des Lolitas et les nombrils la boutonnière, la langue de boeuf et les joues de porc, les rabat-joies et les boute-en-train, les traits-tirets et les lignes à haute tension, la littérature jeunesse et le Viagra, la roulette russe et le char d'assaut, le chant choral et la chicorée, l'ondinisme et les peaux de banane, l'écriture automatique et le Diesel, le partage des taches à la naissance et la mise en commun des transports amoureux, le nettoyage des pierres tombales et le chauffage des caveaux, les Anthony Delon et les David Halliday, les Thomas Chedid et les Matthieu Dutronc, les Michel Cyrulnik et les Boris Onfray, les Deed Floyd et les Pink Purple, les Lady Madonna et les Radio Gaga, les Amélie Pancol et les Katherine Nothomb, les Angotlâtres et les Minimoix, les pro-Poutine et les anti-Trump, les opticiens optimistes et les aveugles antisceptiques, les billets d'humeur et les notes de lecture, les tickets to ride et la ride du lion, les mots fléchés et les romans à tiroirs, les nombres ronds et les cercles académiques, les cancers du côlon et les crises de goutte, les captures d'écran et les saisies sur salaire, l'analyse des rêves et la numérologie, les plans de secteur et les points de suspension, les phrases à rallonge et cette énumération… ARRÊTONS-NOUS avant la f 

     

  • LE LIVRE DES LIVRES PERDUS de GIORGIO VAN STRATEN (Actes Sud)

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    À la recherche des livres perdus

    Giorgio Van Straten, né à Florence en 1955, est directeur de l’Institut de culture italienne de New York, spécialiste de la musique mais aussi romancier.  Il a entrepris, aidé parfois d’amis écrivains,  d’écrire ce bref et stimulant ouvrage publié en France par Actes Sud qui rapporte huit histoires de livres perdus, par la volonté ou non de leur auteur.

    Et non des moindres puisqu’il s’agit de Sylvia Plath, Walter Benjamin, Malcolm Lowry, Nicolas Gogol, Bruno Schulz, Ernest Hemingway, George Byron ou bien Romano Bilenchi. Ce dernier est sans conteste le moins connu des huit même s’il est, pour l’auteur qui l’a fréquenté, un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle. C’est aussi, parmi les livres dont il parle, le seul qu’il ait lu avant que l’ épouse de l’écrivain ne fasse, plus tard, disparaître le manuscrit dont Van Straten regrette amèrement de ne pas l’avoir photocopié au moment de sa lecture.

    Les Mémoires de Byron ont vraisemblablement été brûlés par l’éditeur du poète en mai 1824 après sa mort parce qu'ils révélaient probablement son homosexualité.

    Hemingway, fin 1922, perd ses premiers essais narratifs se trouvant dans valise déposée sur le filet  porte-bagages d’un train cependant que la femme qui le rejoint à Paris quitte momentanément le compartiment pour s’acheter une bouteille d’eau d’Evian.

    Le livre perdu par Bruno Schulz s’intitulait Le Messie, un graphic novel avant la lettre, car le roman était illustré par Schulz. Il fut caché certainement par l’auteur en août 1941 dans un lieu si sûr qu’il n’a toujours pas été retrouvé.

    Nicolas Gogol, qui était un perfectionniste autant qu’un esprit tourmenté en proie à des crises mystiques, avait entrepris d’écrire sa Divine Comédie. Après le premier tome figurant l’Enfer devait suivre un second volume racontant la rédemption de Tchitchikov. Par méprise ou non, Gogol brûle tous les feuillets une nuit de février 1852. "C’est le premier des nombreux bûchers qui constellent l’histoire de la littérature russe entre le XIX ème et le XXème siècle : Dostoiëvski (avec la première partie de L’idiot), Pasternak, Boulgakov, Anna Akhmatova " note à propos de cet épisode, rapporté Van Straten, Serena Vitale, une spécialiste de la Russie.

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    Giorgio Van Straten

     

    Un autre ouvrage adoptant la structure de la Divine Comédie est le fait de Malcolm Lowry. Il est intitulé In Ballast to the White Sea (son Paradis, devant faire suite à Au-dessus du volcan) et partira en fumée en 1944 dans l’incendie d’une cabane où l’écrivain alcoolique vivait avec sa seconde femme.

    À Portbou, entre l’Espagne et la France, lors de la nuit du 26 au 27 septembre 1940,  Walter Benjamin se donne la mort. Il a emporté jusque là, fuyant les Nazis, un lourd bagage qu’on ne retrouvera jamais et qui comportait sans doute des manuscrits.

    Enfin, Sylvia Plath, qui choisira aussi de se donner la mort un matin de février 1963, laisse de même des écrits (un roman commencé et des pages d’un journal intime) qu’on n’a jamais lus et qui furent sans doute éliminés par son mari, Ted Hughes, qui ne tenait pas à ce que leurs enfants les lisent un jour…

    Et, à la fin du voyage entrepris pour rendre hommage à ces livres perdus, l’auteur écrit :

    J’ai compris que les livres perdus ont quelque chose que tous les autres n’ont pas : ils nous laissent à nous qui ne les avons pas lus, la possibilité de les imaginer, de les raconter, de les réinventer.

    En racontant leur histoire, en tentant de les approcher au plus près, de deviner leur contenu, pour qu'on ne les oublie pas, ne les retrouve-t-on pas, à la façon du temps proustien, écrit en substance Giorgio Van Straten en guise de conclusion à ce livre bien réel qu’on a sous les yeux et entre les mains. 

    Éric Allard

    Le livre sur le site d'Actes Sud

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : ÉNIGME HISTORIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ 

    La Belgique aurait-elle trouvé son Umberto Eco, son Charles Robert Maturin, son William Wilkie Collins, …. ? Je ne sais, mais ce que je sais c’est que ce roman peut prendre aisément place sur les rayons des bibliothèques auprès de « Le pendule de Foucault », de « Melmoth ou L’homme errant », ou encore de « La dame en blanc » ou d’autres livres de ces auteurs ou d’auteurs semblables, sans dénaturer le rayon où il sera inséré.

     

    sam_ph_31252_cover1.jpgLUMIÈRE DANS LES TÉNÈBRES

    Philippe REMY-WILKIN

    SAMSA Editions

    Il y a bien longtemps que je n’avais pas croisé, au creux d’un paragraphe, le comte de Saint-Germain, ou Cagliostro, ou sous d’autres noms d’emprunt ce personnage qui erre dans l’espace et le temps sans jamais vieillir. Philippe Remy-Wilkin le fait revivre, non il ne meurt jamais, le fait vivre tout simplement dans son épais roman sous le nom du comte de Smaragda. Il en fait l’un des principaux protagonistes de l’étonnante affaire qu’il met en scène, une histoire qui commence par une disparition bien mystérieuse dans une chambre close. Les éléments essentiels du roman gothique sont déjà présents : la chambre close, la disparition mystérieuse, l’occultisme, un personnage de légende échappant aux lois de la nature…

    « … nous avons appris avec consternation la disparition du baron d’Alladières… Il était aux environs de 23 heures, cette nuit (13 juillet 1865), quand la police bruxelloise a été mandée au numéro… de la chaussée de Waterloo, à Uccle… Les gardiens de la paix discutaient dans le hall avec leur hôtesse quand d’horribles hurlements ont jailli depuis le premier étage, … Tous se sont précipités. La plus jeune fille du baron… se trouvait devant la porte de son père, prostrée à même le sol… la porte était fermée et le silence seul a répondu aux appels angoissés… A l’intérieur, tout parait en l’état habituel, mais de d’Alladières nulle race. Le silence absolu.

    ….

    Que s’est-il donc passé derrière le mur du castel ? Où sont passés le criminel et sa victime ?.... ».

    Cet extrait de L’Indépendance belge, du 14 juillet 1865, expose l’essentiel de l’énigme que l’auteur va développer tout au long de son vaste roman qui met en scène outre le baron d’Alladières, son épouse, ses enfants, ses amis, héros de l’indépendance belge, ses ennemis de diverses origines, et toute une théorie de personnages plus louches les uns que les autres, tous aussi mystérieux les uns que les autres. On rencontre parmi eux l’incontournable comte de Saint-Germain sous diverses identités comme de coutume, Baudelaire lui-même, des personnages historiques, des personnages de légende, des personnages mythiques, … toute une troupe que l’auteur dirige avec la maestria d’un général napoléonien sur le champ de bataille. Il est bien difficile d’en dire plus sur l’enquête menée, dans un premier temps, par le Vidocq belge de l’époque et le Rouletabille de service, sans risquer de dévoiler le fil de l’intrigue fort complexe élaborée par l’auteur. Les personnages sont nombreux, pas toujours définis, souvent grimés, changeant d’apparence et d’identité, apparaissant, disparaissant, réapparaissant, il faut être très vigilant pour essayer de comprendre qui est qui car, de plus, comme le dit la voyante instrumentalisée tout est inversé.

    « Quand l’esprit galope à rebours, pour assembler les pièces du puzzle ?

    La chambre close

    Le baron d’Alladières, un personnage si fascinant. Jan Venegoor of Hesselinck. Le comte Smaragda et Hugo Kacelenbogen, le Mélomane. Charles Baudelaire et Gérard de Valnère. Vivien et Aymon de Sainte-Marie. Disparitions et apparitions. Le fantôme. Le baron. Dans le cimetière. Rajeuni. »

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    Philippe Remy-Wilkin

     

    Avec ce long roman gothique, Philippe Remy-Wilkin s’inscrit dans une longue lignée d’auteurs qui ont fait la fortune du roman d’énigme, plus ou moins ésotérique, plus ou moins noir, plus ou moins historique, plus ou moins légendaire. Ma lecture m’a rappelé celles de certains écrivains, cités ou non par l’auteur, qui avaient une part de familiarité avec ce texte. J’ai pensé en commençant au plus ancien d’entre eux, Charles Robert Maturin et son Melmoth, l’homme errant, puis à William Wilkie Collins, à Joseph Sheridan Le Fanu, à Victor Hugo, à Ponson du Terrail et d’autres encore pour terminer par Umberto Eco et Le pendule de Foucault. Il en fait intervenir certains par le truchement de Baudelaire : de Quincey, Poe, Dickens… Ce livre pourra donc être rangé sur le rayon des grandes énigmes occultes qui ont excité et titillent encore des milliers de lecteurs. Les grands romans noirs de notre époque puisent directement leurs racines dans ce riche terreau.

    L’auteur fait dire à l’un de ses personnages :

    « L’on tend désormais à préférer les ténèbres à la lumière, et c’est le règne de la gothic novel, Sade et la sexualité, les vampires et l’horreur, Vidocq et le crime. On quitte les salons pour fouiller dans les poubelles ou les bas-fonds de l’âme. Et ce n’est pas dégoûtant, c’est passionnant, neuf, vivifiant. Adieu perruques et poudres, artifices et mensonges. »

    La grande force et l’habilité de Philippe Remy-Wilkin a surtout été de mêler, sans jamais s’emmêler, des personnages et des événements issus directement de l’histoire, celle de la naissance de la Belgique notamment, des légendes dont celle du Hollandais volant dont il raconte longuement la naissance au son du Vaisseau fantôme de Wagner qu’il fait intervenir dans le récit, des extraits de la tradition ésotérique rosicrucienne et d‘autres notamment celle de Cagliostro, le comte de Saint-Germain ou de Smaragda pour la circonstance, des personnages traditionnels et des événements des folklores et des croyances belges et hollandais. Un roman qui serait presque une somme de tout ce qui a été écrit dans ce domaine depuis au moins deux siècles, qui est une excellente source pour se remettre en mémoire toute cette littérature mais aussi l’histoire de la Belgique que certains, comme moi, connaissent certainement bien mal. Et, comme ce livre est très agréable à lire, les pages tournent vite, car il y a au moins un mystère par chapitre, c’est un excellent moment de lecture fort instructive.

    Et pour clore mon propos, je voudrais reproduire cette citation pleine de sagesse que l’auteur a mis dans la bouche de l’un des protagonistes :

    « Recherche la beauté, qu’elle soit fille de la Nature ou de l’Artifice. Ne te contente pas d’être. L’animal est, quand l’homme devient ».

     

    sam_ph_31252_cover1.jpgLe livre sur le site de SAMSA Editions

    Le livre sur Amazon

    Pour en savoir plus sur le roman sur le site de Philippe Remy-Wilkin

     

    Philippe REMY-WILKIN sera ce dimanche 25 février en dédicaces de 11 h à 12 h 30 à à la Foire du Livre de Bruxelles 

    Mardi 27 février 2018, il sera devant le micro de Gérard Adam en compagnie de Jean-Pol Hecq et Evelyne Heuffel (à 19h, à l'Espace Art Gallery) pour parler des rapports histoire/Histoire. 

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : HISTOIRE EN IMAGES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Après celle de Miles, de Kerouac et de Bowie, Yves Budin raconte l’épopée fulgurante de l’étoile noire qui illumina, l’espace d’une décennie, le ciel et les salles d’exposition de Manhattan. A grands coups de son gros marqueurs noirs, il réinvente l’ambiance des quartiers sombres de la Grosse Pomme, là où Basquiat passa en quelques années des graffitis muraux aux toiles pour milliardaires.

     

    s189964094775898902_p849_i1_w2244.jpegVISIONS OF BASQUIAT

    Yves BUDIN

    Les Carnets du Dessert de Lune

    « 1979. New York …. J'ai bientôt vingt ans.... Je glisse dans tes rues, dans tes veines...». Jean-Michel Basquiat s’est embrouillé avec Al Diaz, « SAMO IS DEAD » fleurit sur les murs de SoHo, ses aphorismes n’ornent plus les murs de Lower Manhattan, il vend des cartes postales dans downtown Manhattan, Andy Warhol lui en achète une. Yves Budin commence la biographie de l’artiste à partir de cette date, il a saisi son marqueur noir, le plus gros, un gros marqueur noir pour dessiner la vie fulgurante de Basquiat dans la ville noire, « New York est une truie qui a des pertes… », des pertes noires, « New York est une ruine, une déchirure qui suinte la pisse et l’héroïne ».

    Après Visions of Miles, Visions de Kerouac, Visions of Bowie, Budin a décidé de visiter Basquiat, Jean-Michel Basquiat le fils d’un Haïtien et d’une Portoricaine qui, en un temps record, est passé du statut de zonard tagueur dans Manhattan à celui de monstre sacré de l’art contemporain, ses toiles atteignent des prix extraordinaires. Budin raconte en une soixantaine de planches la vie christique de cet artiste météorique qui a traversé New York, Manhattan, le Pop Art, les eighties, le marché de l’art comme une fusée interstellaire.

    Yves Budin raconte ce parcours météorique en noir, un deux ou trois dessins par planches, du noir, du noir partout pour planter le décor, la ville qui a vu naître le héros, le héros comme un christ noir, comme la mort noire qui hante la ville et les salles des ventes. Des dessins noirs frappés d’une touche rouge comme une plaie qui saigne, qui saigne comme la souffrance de l’artiste. Et brusquement, une deux ou trois peut-être planches en couleur pour évoquer, certainement, l’œuvre de Basquiat. Et, un fil noir, pour fil rouge, des légendes aussi fulgurantes que la carrière de l’artiste : « La truie couine … Le cœur pompe et le sang n’est pas sain… », « Fractures, lésions internes, ablation de la rate … », « Il faut se transformer, se créer, s’inventer » …

    Je ne vais pas vous raconter la vie de Basquiat vue par Budin, il faut la voir, la découvrir, la sentir, la ressentir dans les dessins, dans le texte. C’est une BD, plus qu’une BD, un coup de poing, un uppercut à la Cassius Clay, un document collector, l’expression d’une douleur, d’une souffrance, la trace noire laissée par un môme décédé à vingt-sept ans, la queue d’une comète noire ayant déchiré le ciel de Manhattan pendant une petite décennie, le temps de devenir une légende.

    J’ai découvert Budin en 2016 dans l’évocation de Kerouac, aujourd’hui je découvre la légende de Jean-Michel Basquiat sous les traces de ses gros marqueurs noirs. Merci Yves pour cette évocation qui en appelle d’autres, d’autres légendes qui ont illuminé le ciel de notre jeunesse, de notre adolescence, de notre vie quand elle était plus jeune…. Jimmy, Janet, Curt, James et bien d‘autres dorment bien trop paisiblement au paradis des légendes.

     

    yb1.jpgLES CARNETS DU DESSERT DE LUNE à la FOIRE DU LIVRE DE BRUXELLES

    VISIONS OF BASQUIAT sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    YVES BUDIN [ci contre] sur le site des Carnets du Dessert de Lune

    Un site francophone consacré à Jean-Michel BASQUIAT

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : OBSCÉNITÉ LITTÉRAIRE

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Selon l’éditeur, ce texte est le plus obscène que Jacques Abeille a écrit, car sous le pseudonyme de Léo Barthe, c’est bien Jacques Abeille qui se tapit, l’éditeur ne le cache même pas. Avec ce texte, l’auteur démontre qu’on peut aborder tous les sujets en littérature, ou presque, quand on a du talent et du doigté, et qu’on ne donne pas systématiquement ni dans la provocation, ni dans la basse vulgarité et pas plus dans l’étalage sordide des sentiments et des moeurs.

     

    005282760.jpgL’ANIMAL DE COMPAGNIE

    Léo BARTHE

    La Musardine

    Henriette et son mari sont aussi amoureux qu’au premier jour, ils ont une grande connivence surtout dans leurs ébats sexuels. Mais un jour, tout change, leurs amis, Georgette et Edmond, leur confient la garde de leur chien pendant un séjour loin de leur maison. Le chien se montre alors très affectueux et quitte difficilement les jupes d’Henriette qui éprouve des sensations qu’elle a oubliées depuis longtemps, des sensations qu’elle a connues quand, jeune adolescente, elle cherchait, avec ses petites amies, des réponses à leurs questions sur leur éveil sexuel en jouant avec un chien. Entre la femme et le chien, une véritable relation se noue, une relation qui se dénoue quand les amis rentrent de leur voyage. Mais Henriette n’a pas perdu le désir allumé par le passage du chien à la maison.

    Georgette découvre vite qu’une relation particulière s’est nouée entre son amie et son chien, elle ne s’en offusque pas, elle préfère reprendre cette relation à son profit pour assouvir les fantasmes qui la hantent depuis longtemps. Georgette et Edmond se lancent alors à la recherche de leurs désirs inavoués profondément enfouis au fond de leur être, sous le regard de leurs amis. Cet épisode prend fin avec le départ définitif des propriétaires du chien au grand dam d’Henriette qui finalement décèle dans sa sexualité l’inclinaison qui lui permet d’obtenir l’extase sexuelle et l’épanouissement personnel.

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    Jacques Abeille 

     

    L’auteur de ce texte sulfureux n’est autre que de Jacques Abeille qui signe pour la circonstance sous le pseudonyme de Léo Barthe. Ce livre choquera bien évidemment ceux qui se cantonnent dans une morale relativement stricte et conventionnelle mais pourra intéresser d’autres lecteurs à l’esprit très ouvert. Ce livre est à la fois obscène et très littéraire, Jacques Abeille use d’une langue très dépouillée même s’il ne rechigne pas à l’emploi de séries de trois adjectifs ou de trois termes pour décrire certaines choses ou impressions. Sa prose est très pure, ses mots sont d’une grande justesse, choisis avec grand soin, il démontre ainsi qu’on peut dire des choses tout à fait immorales avec la plus grande élégance. On le savait au moins depuis la lecture de Jean Genet.

    Dépassant les considérations littéraires, on remarque que Léo Barthe ne se fourvoie jamais dans une vile pornographie, il raconte, il décrit, toujours très élégamment, les pulsions sexuelles qu’une femme éprouve, des pulsions qu’elle va chercher aux creux de son enfance et même au plus profond de la condition humaine. Une vraie leçon de tolérance à l’endroit de ceux qui trouvent leur plaisir dans des pratiques différentes, un message de liberté pour tous les autres qui feraient bien de ne pas contraindre leurs envies et de ne pas se fier à l’avis des autres. Mais, comme l’écrit le narrateur : « La liberté est une provocation » Alors, les préjugés et les condamnations que ces autres profèrent vivront encore longtemps !

     

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    L'oeuvre érotique de Jacques Abeille, alias Léo Barthe, sur le blog de La Musardine

     

     

  • LA FONTE DES GLACES de JOËL BAQUÉ

    1389712.jpgManchots empereurs et chasseurs d’icebergs

    Né en Afrique d’une mère carcassonnaise et d’un père comptable qui mourra écrasé par un éléphant qu’il voulait prendre en photo, Louis est un charcutier à la retraite qui vit chichement dans le souvenir de son épouse trop tôt disparue.  Un jour, il découvre sur une brocante un manchot empereur empaillé pour lequel il a un coup de cœur.  Cela va changer le cours de son existence. Il en achète bientôt onze autres qui, installés dans son grenier, vont former sa Dream Team près de laquelle il trouvera régulièrement refuge. Jusqu’au moment où le désir se fera pressant de rencontrer, dans leur milieu de vie, de vrais manchots empereurs. Pour ce faire, Louis quittera son pavillon toulonnais pour Ushuaia et découvrira avec l’aide d’un guide inuit une manchotière mais aussi le goût de vieux biscuits soviétiques qui joueront bientôt un rôle essentiel...
    C’est la première étape du périple car, ensuite, il va embarquera pour le Nord canadien avec une journaliste à bord d’un chalutier appartenant à des chasseurs d’icebergs.
    La suite apportera son lot de surprises qui contribueront à faire de Louis un héros de la cause écologique.

    Hélas, le projet initial du retraité toulonnais de s’opposer au réchauffement climatique provoquant à terme la disparition de ses chers manchots empereurs se fondra dans l’entreprise commerciale dont il va être la dupe.

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    Joël Baqué 

     

    Le roman peine un peu à démarrer (cela tient sans doute aussi à  la façon d’écrire de Baqué qui confie dans un interview écrire sans plan préétabli et au fil de la plume) car Louis ne fait la rencontre motivant son engagement écologique qu’après une cinquantaine de pages et, même si les passages les plus jubilatoires sont ceux où Louis, aidé d’un homme d'affaires peu scrupuleux, atteint la gloire, jamais Louis ne redressera la barre de l’aventure qui lui échappe. Enfin, sans s’être jamais rebellé contre la situation, il finira par endormir paisiblement au milieu de sa Dream Team, faisant retour dans le rêve qu’il a nourri comme si, face à la machine infernale du capitalisme qui tire profit de toute velléité d’aller à contre-courant, d’inverser la marche du processus, l’humanité ne pouvait plus se bercer que d’utopie. 

    Derrière la farce se profile, mais en demi-teinte, sur le mode de la loufoquerie, une critique cruelle mais jouissive de l’entreprise commerciale d’exploitation de la planète sans précédent à l’œuvre qui nous  pousse, à l’apathie, signe avant-coureur, sans doute, d’un endormissement généralisé de nos facultés d’agir.  

    Éric Allard 

     

    Le livre sur le site des Éditions P.O.L
    Les ouvrages de JOËL BAQUÉ chez P.O.L

     

    Joël Baqué parle de son roman