LES BELLES PHRASES

  • MICRO ÉLOGE DE LA MOUCHE

    Micro éloge de la mouche

     

    « Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. » 

    A. Monterroso

     

    Le poète ordinaire se félicite en mars de l’éclosion des (petites) fleurs (jonquilles,  jacinthes, camélias, anémones…), de l’arrivée des hirondelles, de l’afflux (soudain) de lumière (après les ténèbres hivernales et le rite de l’heure d’été), du réchauffement de l’air (sans évoquer les méfaits de l’allergie au pollen et autres graminées et des pics de canicule qui vont décimer une partie de la population), des bienfaits du crépuscule sur ses facultés à la rêverie, de l’accroissement de son caractère lunaire, du renouveau de la nature et de la réouverture (en grandes pompes) de son cœur aux choses de l’amour et, s’il est encore vif, fringant, apte à l’ébranlement, de sa libido aux choses du sexe. 

    Alors que le lecteur qui a lu Monterroso va simplement observer l’absence cruelle de mouches, la mouche vrombissante et merdeuse, la mouche cadavérique et chiante, la mouche vive et folle, la mouche pétulante et malsaine, la mouche exploratrice et méditative, et se mettre à guetter sa venue, sans quoi la vie printanière (tant attendue) ne serait pas la vie printanière, sans quoi l’été ne pourrait pas briller de son plus vil éclat.

    En effet, si la mouche ne venait pas mettre son grain de sel, jouer son rôle de mouche du coche, le poète ordinaire (et hautain avec les mouches) pourrait se croire le roi de l’univers poétique. Déconnecté du réel, il prendrait sa vessie pleine d’une inspiration sans limites pour une lanterne de lumière littéraire pisseuse, et pourrait, eh oui, écrire à jet continu, mourir et faire mourir ses lecteurs d’une indigestion d’irréalité qui pourrait sensiblement, en retour (qu’est le poète sans son lot de lecteurs triés sur le volet?), compromettre l’avancée de sa carrière littéraire jusqu’aux prix et replis de l’automne.

     

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    Un rêve

     

    Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s'il existe une différence entre rêver et vivre. J.L. Borges

     

    J’ai rêvé de Jorge Luis Borges. Il me disait avoir rêvé de moi et je m’en émouvais. Vous, Borges, vous avez rêvé de mon insignifiante personne?

    Dans mon rêve, dans un sursaut de vanité, je me dis alors qu’il serait bien que le maître le fît savoir au monde, une fois ramené à la conscience du réveil, qu’il signalât le fait à la presse, comme ça en passant, au détour d’une question sur les labyrinthes ou la cécité. Même si mon œuvre était minuscule, de la grandeur d’une pointe d’épine, d'une crotte de mouche, la remarque en passant amènerait le lecteur distrait à se piquer de cette infimitude qui caractérisait mon absence d’œuvre. Je m’en ouvris au grand écrivain qui y souscrit : Pourquoi pas, fit-il avec son air un peu absent et si touchant…

    J’ai fait ce rêve il y a trente-cinq ans et comme Jorge Luis Borges (à ma connaissance) ne s’en est jamais ouvert par la suite à quiconque, je décide aujourd’hui de le relater : Oui, dans mon rêve, Borges a bien rêvé de moi il y a trente-cinq ans (ou trente-six, c’est si loin maintenant)… 

     

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  • LIRE AU PRINTEMPS 2017: PREMIER RAYON DE SOLEIL LITTÉRAIRE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour aborder cette nouvelle saison, j’ai lu un auteur venu des antipodes, le Chinois Li Jingze, qui s’est penché avec une grande patience et une grande minutie sur les textes qu’ils soient anciens ou plus contemporains, sur les contes et légendes et sur les traditions ancestrales pour essayer de comprendre, et de nous faire comprendre, pourquoi les Chinois et les Occidentaux ont autant de difficultés dans leurs relations. Un bel exercice intellectuel et culturel pour commencer une nouvelle saison de lecture.

     

    cat_1484841970_1.jpgRELATIONS SECRÈTES

    LI JINGZE

    Editions Picquier

    Passionné par l’approche de l’histoire proposée par Fernand Braudel, Li Jingze a entrepris ce vaste récit, entre essai et histoire, pour essayer de comprendre et de faire comprendre comment deux grands empires pensant dominer le monde n’ont jamais pu se comprendre eux-mêmes et ne se comprennent peut-être encore pas très bien. Il a remonté le temps jusqu’à la dynastie des Tang (618-907) puis celle des Song (960-1279) pour retrouver les légendes, les poésies, les chansons, les textes anciens qui pouvaient lui permettre de faire revivre tout le petit peuple et ses avatars qui ont construit l’histoire de son pays. Et, ainsi, il a poursuivi son chemin dans le maquis des textes officiels, confronté à l’énorme problème de la traduction. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, il y avait plus de distance entre le chinois écrit et le chinois parlé qu’entre le chinois écrit et l’anglais.

    À travers cet immense travail, extrêmement documenté, l’auteur n’est pas historien de formation mais il connait certainement mieux l’histoire de son pays que de nombreux universitaires qui enseignent cette matière, c’est avant tout un très grand érudit qui a essayé de comprendre pourquoi son pays que tous ses habitants considèrent comme le centre du monde, « l’Empire du Milieu », n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre de l’autre puissance dominant le monde, l’Empire britannique. Jusqu’au XIXe° siècle encore, les Chinois et leur empereur en tête pensait qu’« En Occident il n’y a en fait qu’un pays, c’est l’Angleterre. L’Amérique, la France, l’Allemagne, etc… ce sont d’autres façons de désigner l’Angleterre, pour tenter d’abuser encore la dynastie céleste. » Pour simplifier notre discours nous dirons simplement que LI Jingze a essayé de comprendre pourquoi l’Occident et la Chine ne se sont jamais compris.

    Pour commencer, il faut admettre que ces deux parties du monde se sont d’abord connues seulement à travers les marchandises qu’elles échangeaient sans jamais se rencontrer. Les marchandises voyagent plus loin que les hommes. Les Croisés occidentaux ont ainsi découvert une foultitude de produits nouveaux dans les échelles du Moyen-Orient, des produits venus de Chine ou attribués aux Chinois, comme l’ambre gris, la rose ou le bois d’aigle… A travers ces produits inconnus, les Occidentaux ont fantasmé un pays sans le connaître tout comme les Chinois ont fantasmé l’Occident quand ils ont reçu les premiers produits manufacturés acheminés le long des voies de communication terrestres ou maritimes. La notion de Route de la Soie sera inventée plus tardivement. Marco Polo intéresse assez peu l’auteur qui s’étend beaucoup plus longuement sur les écrits et les aventures de Galeote Pereira, Guillaume de Rubroek, Matteo Ricci, pour terminer son périple historique avec Malraux qu’il conteste fermement, démontrant qu’il a beaucoup emprunté et qu’il n’a pas vécu ce qu’il laisse croire qu’il a vécu.

    L’auteur s’étend notamment sur la perception du monde qu’ont les Chinois, ils ont connu, au Moyen-âge, leur période la plus faste avec les Tang et Song notamment et ils se sont, à partir de cette époque, comme figés dans leur splendeur la croyant définitive et immuable, vivant dans le présent et ne voyant le changement que comme un nouveau présent à vivre. « Nous ne croyons qu’au monde actuel, c’est pourquoi éliminer l’ancien et faire bon accueil au nouveau est toujours un événement heureux. » Alors que les Occidentaux ont été dès les XII° et XIII° siècles bousculés et stimulés par de nombreuses innovations et inventions les projetant toujours plus fort vers l’avant, vers l’avenir. Ainsi le formidable élan occidental a été parallèle à la sclérose de la société chinoise engoncée dans les fastes de son riche passé. Les Occidentaux n’ont jamais compris que la Chine était un empire très civilisé issu d’une immense richesse économique, intellectuelle et artistique, et les Chinois n’ont vu dans les Occidentaux que des petits manufacturiers sans histoire ni tradition. Un empereur chinois disait « Qu’ont les Occidentaux de si extraordinaire ?..., nous avons tout cela : ils construisent des bâtiments, réparent les pendules, peignent des tableaux et jouent du clavecin, ils nous fournissent tout ce que nous voulons ! » Il était convaincu que lui était le gardien d’une tradition millénaire qui lui conférait le pouvoir sur le monde entier.li_jingze_76946.jpg?0

    Ainsi, les Occidentaux n’ont vu dans les Chinois que des barbares non civilisés tout juste capables de torturer leurs femmes en leur bandant les pieds. Les Chinois, eux, n’appréciaient pas plus cette coutume dont ils avaient honte. « Les Chinois de l’époque éprouvaient une profonde aversion pour cette coutume antique et se sentaient humiliés par l’intérêt des Occidentaux pour cette pratique. » « Nous ne voulons pas que les Occidentaux voient cela et eux justement veulent voir cela. » Ce regard sur la coutume des pieds bandés montre bien le fossé qui sépare les deux civilisations et peut-être aussi le manque de volonté des deux parties pour combler ce fossé, chacun voulant que l’autre soit son inférieur. Les multiples incidents protocolaires relatés par l’auteur confortent, s’il était nécessaire, cette appréciation. Nul ne voulait s’abaisser devant l’autre, chacun prétendant n’avoir de comptes à rendre à personne. Même les guerres n’ont pas réglé ce problème de préséance.

    Ce manque de volonté est renforcé par une grande difficulté de communiquer, la traduction d’une langue vers l’autre est un énorme problème. « Chaque fois qu’une langue rencontre une autre langue, c’est un piège d’une profondeur insondable, où s’agitent et bouillonnent les erreurs, les malentendus, les illusions et les tromperies les plus inconcevables. » L’auteur a recopié deux versions d’un même traité, l’une étant en Angleterre, l’autre en Chine, l’écart entre les deux textes est énorme et montre bien la difficulté que les deux peuples avaient de communiquer entre eux et aussi leur volonté insidieuse d’essayer de tromper l’autre à travers la version conservée du traité. Et pour conclure, Li Jingze renvoie les deux délégations dos à dos : « Ces humanistes naïfs qui étaient en même temps des colonialistes féroces… eux-mêmes comme leurs interlocuteurs étaient persuadés que dans l’univers il n’y avait qu’un sens, que leur propre langue exprimait totalement. »

    Ce livre est un puits de culture et de connaissance, il fait revivre la Chine d’avant l’An Mil jusqu’à l’époque que Malraux essaie de nous faire croire qu’il a connue, non pas la Chine des grands empereurs et des grandes batailles, la Chine du petit peuple qui a construit et transmis les légendes, les poésies, la tradition, tout ce qui fait la vie quotidienne d’un peuple. Et Li Jingze empreint de la sagesse millénaire de son peuple conclut non sans un brin de malice pour éviter la polémique : « Nous adorons notre histoire et nos traditions, mais nous avons une conception absolument unique de l’ « histoire » et des « traditions ». »

    A chacun son histoire, à chacun ses traditions et que nul ne peut juger celles de l’autre avec ses propres critères.

    Le livre sur le site des Éditions Picquier

  • CINQ QUESTIONS à MICHEL THAUVOYE, l'auteur d'UN DERNIER VER?

    couverture-un-dernier-ver.jpg?fx=r_550_550Tout le malheur des hommes

    L’auteur de L’important c’est la sauce récidive avec Un dernier ver ?

    Dans ce second opus diablement efficace et réjouissant (comme dans le premier), on retrouve le même cocktail à base de polar et d’humour tirant vers le rouge sang, agrémenté de plats mijotés servis avec de bons vins et de pop/rock du meilleur acabit des années 70 et 80. Ces nouvelles nous narrent des histoires improbables dans lesquelles par la force du je, on entre de plain-pied, avec une joie d’enfant ravi de commettre des actes interdits, comme si nous en étions les protagonistes, témoins ou inévitables victimes plus ou moins consentantes pris dans un enchaînement de circonstances menant au pire.

    Dix nouvelles de haute tenue qui rassasient notre besoin de fiction et qu’on a toutes envie de raconter également, preuve de leur indéniable pouvoir de conviction. Comme dans Une vague de froid, où à la suite d’un accident de voiture dont il a lui-même souffert, son pote qui conduisait a trouvé la mort, le narrateur fait la connaissance de la mère de son ami de laquelle il tombe amoureux mais, pour l’approcher, il va engager, à l’inverse de l’Humbert Humbert de Lolita, une liaison avec sa fille tout juste sortie de l’adolescence… Ou Le badinage est un sport d’église, ce récit dans lequel le père du narrateur vient lui présenter sa future épouse qui a l’âge d’être sa soeur…. Il y a aussi, dans Dernière marche avant le sommet, l’examen d’embauche qui finit très mal et la réunion de famille d’Un nerf de famille qui ne se termine pas mieux… Pour ne rien dire de la dernière nouvelle, Ver solitaire, où après avoir accepté de se faire sodomiser par jeu par son amie, l’affaire va aller de mal en pis pour le protagoniste.

    Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, le narrateur commence par sauver de la noyade le mannequin d’un jeune homme qui prend mal cette incursion dans le déroulement de son suicide virtuel…  Michel Thauvoye use dans ce recueil, on peut dire, de la même façon d’un avatar qu’il va plonger dans les situations les plus improbables (mais terriblement bien construites) où le burlesque finit souvent par voisiner avec l’horreur. Au moment où son alter ego pense vaincre les différents éléments en présence, qu’il va satisfaire ses désirs les plus chers, qu’il croit maîtriser les différents éléments mis en place, tout se retourne contre lui et le laisse en mauvaise posture quand ce n’est pas tout simplement sans vie.

    Blanc comme neige est peut-être le seul récit qui ne présente pas le moindre humour, c’est un récit kafkaïen et implacable.

    La morale de ces histoires jubilatoires, ne serait-ce pas que ce ne sont pas les autres qui sont cause de notre malheur, comme on pourrait aisément se le persuader à la lecture de ces nouvelles qui attestent pour sûr, d’une impossibilité du narrateur à vivre en société, voire en famille, mais cette impossibilité foncière qui fait que, comme le disait justement Blaise Pascal, tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

    D’autre part, si Mickaël, l’antihéros récurrent de ces récits, s’y était tenu, il ne nous aurait pas procuré ce furieux plaisir de lecture.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Cactus Inébranlable Éditions

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    CINQ QUESTIONS à Michel THAUVOYE

    1/ Quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques - et artistiques en général ?

    Le premier auteur dont l’univers m’a attiré est Boris Vian. D’abord avec ses romans « poétiques » (L’Ecume des jours, L’Arrache-cœur,…), puis, dans sa version Vernon Sullivan. La lecture de J’irai cracher sur vos tombes, relativement jeune, a été une révélation. Une telle liberté de ton et de thème m’avait impressionné.

    J’avoue aussi une passion pour « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Marques (lu neuf fois sans toutefois pouvoir encore dessiner de mémoire l’arbre généalogique de la famille Buendia). Un roman totalement jouissif.

    D’autres écrivains, qui m’ont marqué : John Irving, James Ellroy, Paul Auster, Jim Harrison, Bret Easton Ellis, Ian McEwan, Stephen King, Philippe Djian, Céline, Jean-Bernard Pouy, …, et rayon belge, Thomas Gunzig. Et il y en a encore tellement à découvrir…

    Rayon cinéma, de manière générale, les réalisateurs qui insufflent de l’humour dans des films noirs me touchent : les frères Cohen, Tarantino, David Lynch, Bertrand Blier (Buffet froid est un des films les plus délirants que j’ai vu). Et bien sûr, C’est arrivé près de chez vous.

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    2/ Peux-tu nous raconter la genèse d’une nouvelle thauvoyenne (élément déclencheur, construction de l’intrigue…)?

    L’idée peut surgir au détour d’une conversation, en écoutant la radio, la télé,… parfois un simple mot, une phrase. À partir de là, je construis mentalement les grandes lignes de l’intrigue. Généralement, je détermine la fin avant de commencer à rédiger. Je m’attarde sur la phrase introductive (mais pas autant que le personnage de La Peste…) qui, dans une nouvelle, me parait essentielle.

    Concernant la rédaction en elle-même, impossible d’écrire l’ensemble du texte pour le retravailler longuement ensuite. J’avance paragraphe par paragraphe, quand ce n’est pas phrase par phrase, et je ne vais pas plus loin tant que je ne suis pas (suffisamment) satisfait. Il en résulte que je peux rester calé assez longtemps sur un détail sans arriver à m’en détacher.

    Le texte passe ensuite quasi systématiquement entre les mains de plusieurs lectrices pour un avis général (et une correction orthographique) tandis que je le relis moi-même, pour arriver à la version définitive.

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    3/ Pourquoi la nouvelle est-elle ton genre de prédilection ? La nouvelle est-elle un genre déconsidéré ? Quelles sont les ingrédients qui font une bonne nouvelle ? Quels sont tes nouvellistes préférés ?

    En secondaires, mes dissertations n’entraient pas dans les critères classiques et étaient plus ou moins scénarisées. Je remercie encore mon prof de français de ne pas m’en avoir tenu rigueur…

    Ensuite, j’ai longtemps écrit de courts textes « pour moi-même », avant que mes premiers pas un peu sérieux (mais à peine) me dirigent, avec plus ou moins de succès, vers des concours de nouvelles. Un créneau dans lequel je me sens à l’aise que je pense malgré tout abandonner momentanément pour m’atteler à un roman.

    Le genre me semble plus reconnu dans la littérature anglo-saxonne que du côté francophone. Je ne m’explique pas vraiment ce désintérêt. Est-ce que cela ne fait pas assez sérieux parce le nombre de pages est réduit ? Peut-être que dans notre époque d’immédiateté et de vitesse, le récit court, qui demande moins de temps de lecture, pourrait trouver une place plus importante.

    Bien entendu, il n’y a pas de recette miracle pour une bonne nouvelle. Cela dépendra aussi du genre littéraire du récit.

    Globalement, je pense que, vu sa brièveté, l’histoire ne doit souffrir d’aucune baisse de rythme (ce qui sera moins gênant dans un roman, où certains passages peuvent être moins intense sans nuire à l’ensemble). Il me semble aussi important de plonger le lecteur dans l’histoire dès les premières lignes, sans mise en place excessive. Puis, élément essentiel, la fin se doit d’être marquante, surprenante. En cela, j’apprécie beaucoup les recueils de Thomas Gunzig ou de Philippe Djian, plutôt fulgurants.

    Côté américain, c’est un peu différent. Les textes sont souvent beaucoup plus longs et l’on peut se demander s’il ne s’agit plutôt de courts romans, dont ils empruntent parfois les codes (descriptions nombreuses, dialogues omniprésents,…). Stephen King en est un spécialiste, mais l’on peut aussi penser à Jim Harrison et ses magnifiques Légendes d’automne.

    Honte sur moi, je n’ai jamais lu la canadienne Alice Munro, spécialiste du genre.

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    4/ Tes nouvelles fourmillent de références pointues au pop/rock. Quels sont tes groupes, albums préférés ? Derniers coups de cœur ?

    Roger Daltrey déclarait récemment que le rock est mort. De plus, on a assisté ces dernières semaines à la disparition de figures mythiques : Bowie, Cohen, Berry. Et, d'autre part, à une sorte de sacralisation d’un songwriter (Dylan) par l’attribution du Nobel ? Partages-tu cet avis de Daltrey?

    Pour une raison inconnue – mes parents n’en étaient pas spécialement friands – j’ai dès mon plus jeune âge apprécié la musique rock. Mon premier 45t dans le style, acheté à 10 ans (en 1974…) était This Town ain’t big enough for both of us, des Sparks.

    Je suis un enfant du punk et, surtout, de la new-wave/cold-wave de fin 70, début 80. Les premiers album de Cure, Bauhaus, Sisters of Mercy, Fad Gadget, Siouxie and the Banshees, Magazine,…, ont bercé mon adolescence.

    Ce n’est que plus tard que je me suis attaché aux dinosaures du rock comme Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Pink Floyd, ou autres.

    J’écoute aussi beaucoup de Metal, un style souvent mal considéré pourtant plus complexe et vaste qu’on ne l’imagine.

    L’avis de Roger Daltrey n’a aucun sens. La mort du rock a déjà été décrétée à de multiples reprises sans empêcher que la scène soit toujours bien active. Evidemment, il est probable que l’on n’inventera plus jamais rien de nouveau, et que la disparition des mythes qui en ont écrit les grandes pages laisse un vide dans l’esprit de ceux qui ont grandi avec eux

    Mais des bons groupes et des bons albums, il y en aura toujours, j’espère.

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    5/ Idem pour la cuisine qui est un leitmotiv de tes nouvelles. Quels sont tes plats préférés ? Tes vins préférés ? Ecrire s’assimile-t-il à cuisiner ? Quels sont, d’après toi, les points communs aux deux activités ?

    Du moment qu’il est cuisiné avec plaisir et de bons produits, un plat pourra me plaire. Bon, évidemment, je saliverai plus facilement sur un homard au four, beurre au thym…

    Une évidence en ce qui concerne le vin, le Bourgogne, rouge ou blanc. Dans les appellations considérées comme un petit peu moins prestigieuses –Marsannay, Fixin, Monthélie, Givry, Santenay,… – on peut trouver des flacons remarquables à prix relativement raisonnables.

    Ecrire, comme cuisiner, est un acte de création. Des éléments à assembler avec harmonie, une sauce qui doit prendre, un ensemble qui doit fonctionner.

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    Le site de Michel Thauvoye

  • LE SILENCE

    14536806-Journal-vierge-avec-un-fond-blanc-Banque-d'images.jpgComme chaque matin, Adrien Lenoir s’installe dans son fauteuil-club et ouvre Le Silence. Il feuillette les nouvelles du jour d’avant. Sauf que Le Silence ne comprend que des feuilles blanches, numérotées soit, compartimentées, encadrées de lignes délimitant l’article vide, sans texte, sans le moindre signe typographique. Cela le lave du maelström des rêves de la nuit qui se confondent encore avec le début du jour et son lot de nouvelles à venir, d'actions à accomplir. Cela le calme, le transporte au-dedans de soi comme le font des séances de méditation réclamant un travail de concentration, sans l’inconfort des postures semi-acrobatiques qui l’accompagne.

    Le Silence s’est peu à peu imposé dans le paysage de la presse nationale qui, après un temps, ne proposait plus que des dessins, reflétant un monde de plus en plus imparfait (de leur point de vue graphique et expurgé du savoir de l’Histoire), étape qui préfigurait la fin, par explosion chromatique et légendes étiques, de la presse décriée. Ensuite, un magnat de la presse n'eut plus qu'à publier Le Silence, un quotidien entièrement blanc qui reprenait le grain de l’infâme papier journal, certes, mais dans un format plus maniable que les grandes feuilles de chou qui débordaient sur la tasse et les tartines du petit déjeuner.

    Le Silence, après trois mois de publication seulement, et un bouche à oreille fameux, éclipsa tous les autres titres de la presse écrite et provoqua, en réaction, un vif rejet de la presse virtuelle qui avait emporté les faveurs du lectorat traditionnel. Oui, le lecteur moyen commençait à déserter la lecture sur écran pour méditer addictivement Le Silence. Pour rentrer en soi, se centrer sur soi et rien que sur soi afin d’organiser le chaos que des décennies de surinformation avait placé dans leur esprit de plus en plus fouillis, à la limite de la saturation, au bord du si vanté burn-out.

    Malevitch, comme se faisait appeler le prince des nouveaux médias, avait auparavant créé une ligne de vêtements sans forme et une chaîne de restaurants de nourriture ultra light, sans goût. Comme dans tout ce qu’il entreprenait, il partait de rien pour imposer un vide salvateur, acclamé par tous comme un ersatz du monde parfait auquel chacun aspirait dans ses rêves confus. Il avait ainsi lancé une collection de livres blancs écrits par une armée de nègres sous-payés (trop heureux de participer à une entreprise de publication) qui s’était très bien vendus, plutôt que la poussive production coutumière en matière d’édition aux tirages de plus en plus confidentiels.

    Fort de son succès dans les affaires, Malevitch s’était lancé dans la politique et il avait fondé son mouvement, le Parti blanc, qui avait récolté les votes de tous les fieffés commentateurs de réseaux sociaux et de comptoirs privés, était sur le point de remporter les élections et de prendre la tête du pays…

    Adrien Lenoir, que nous avions laissé à sa lecture, gardait tous les journaux du titre et régulièrement se replongeait dans ceux des jours ou des années précédentes car chaque numéro, et là n’était pas le moindre des bienfaits du quotidien, enregistrait les pensées de son lecteur au moment de sa lecture blanche.

    On l’aura compris, le journal, quoique employant l’infâme papier journal traditionnel dans un format plus restreint, avait inclus dans sa texture l’électronique microscopique qui rassemblait tous les ressorts de la manipulation virtuelle. Adrien Lenoir, de même que presque toute la population mondiale, lisait maintenant Le Silence, ce canard sans caractère, comme en lui-même, comme pour lui-même, et n’était plus abonné qu’à ce seul médium.

    Certes, Adrien Lenoir avait vécu de nombreuses péripéties propres à un homme de son âge quand il s’abonna au Silence mais il était désormais condamné à ne plus voir son temps que par le seul prisme de son journal préféré. Certes, Adrien Lenoir ne voulait pas mourir mais il ne voulait plus vivre longtemps. Il mourut cependant à l’âge acceptable de cent trente ans, car Malevitch, devenu le roi du monde, n’avait pas encore réussi à refouler tout à fait la mort terrestre (sinon la sienne mais Malevitch n’était-il pas un être venu d’ailleurs ou bien le surhomme nietzschéen). Puisqu’Adrien était le dernier lecteur survivant du numéro zéro, qu’il avait tant relu, en souvenir du ravissement cosmique de ce jour-là, tellement plus fort que les pâles orgasmes sexuels des pauvres Terriens, Malevitch 1er , Roi du Monde, lui organisa des obsèques mondiales et Adrien eut droit, le premier, à un numéro collector entièrement noir, opaque, indéchiffrable, du Silence.

  • LA VIVALDI de SERGE PEKER

    vivaldi-1c.jpgLe temps sans cesse recommencé

    Une vieille dame de quatre-vingt-huit ans est admise à la maison de retraite Les Arpèges après avoir perdu l’usage de la parole. Les mots lui étant devenus douloureux, elle a décidé de ne plus en dire aucun. Aux Arpèges, elle occupe la chambre nommée La Vivaldi, un nom qui va désormais la définir, celui d’un espace de 16 mètres carrés où elle tourne en rond et d’où elle s’évadera dans ses rêveries.

    En étant aux Arpèges, je fais partie de ceux qui ne ressemblent à rien. En ne ressemblant à rien nous nous ressemblons tous. Ce rien nous est en partage. Il est notre butin, notre monnaie d’échange. Il nous rend tous égaux et ce d’autant que nos ego ont été déposés au vestiaire des Arpèges pour jouer une fin de partie sans affoler le monde par notre décrépitude.

    Sans nom propre et donc privée de parole, dotée d’un visage sur lequel les traits sont brouillés par les rides profondes, sans même les bijoux auxquels elle était attachée et qu’on lui a retirés, transparente à plus d’un titre, n'étant plus qu’yeux et oreilles, elle peut se faire dans le présent observatrice minutieuse des lieux et de ses congénères (la Schubert, la Prokofiev, la Liszt, la Fauré, le Rameau, le Wagner…  avec leurs manies ou tares), du manège des chaussons des pensionnaires et des blouses (bleues, blanches et roses) comme elle appelle, du personnel qui gouverne et administre l’endroit tout en revisitant par le souvenir sa jeunesse. Rien de plus que sa jeunesse (on ne saura rien de sa vie sociale de femme), celle d’une fille originaire d’une famille polonaise émigrée en France.peker-vivaldi.jpg

    Proche de ses grands-parents qui l’attachent à son passé familial, leur mort va l’ébranler, la jeter hors de l’enfance, de l’insouciance propre à cet âge.  À la déclaration de la guerre, elle est envoyée en zone libre par son père pour la mettre à l’abri ; elle se retrouve à la gare de Vierzon sans papier, sans identité, plus nue que nue. Enfermée, elle réussit à s’évader et à trouver bientôt refuge jusqu'à la fin de la guerre dans une ferme, où elle connaîtra son premier amour, après quoi elle rejoindra Paris. 

    D’une goutte de pluie glissant sur la vitre de sa chambre où elle vient de connaître une crise d’angoisse, la Vivaldi tire une philosophie de l’existence où tout n’est que recommencement, voyage du présent vers le passé, sans cesse recommencé dans l’instant.

    Ce récit, parfaitement maîtrisé dans ses allées et venues entre hier et aujourd’hui, pose de façon subtile la question de la mise à l’écart, de l’ostracisation des êtres différents, qu’ils se distinguent par leur origine, leur race, leur âge, leur handicap ou tout autre signe particulier, et qui sont dès lors appelés à se (re)construire une identité en dehors de celle assignée au plus grand nombre.

    La Vivaldi est le second roman de Serge Peker paru chez M.E.O. après Felka, une femme dans la Grande nuit des camps, inspiré de la vie de Felka Platek et de Félix Nusbaum, ce couple d’artistes ayant vécu en Belgique avant d’être envoyé au camp d’Auschwitz.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions M.E.O.

     

  • DENISE AU VENTOUX de MICHEL JULLIEN

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=3a929e72feae09b5c5921f97064bb792&oe=596922F1par NATHALIE DELHAYE

     

     

     

     

    60158.jpeg?w=270&h=431Chienne de vie

    Michel Jullien, que j'ai découvert avec le livre "Esquisse d'un pendu", nous emmène cette fois encore dans un univers surprenant, avec cette écriture très pointue, ce langage châtié, le sens du détail qui peuvent cependant effrayer quelques lecteurs... Mais ce serait dommage ! "Denise au Ventoux" est un livre à découvrir, au moins pour tous les amoureux d'animaux et de nature. 

    Paul est banquier, s'ennuie dans sa vie chronométrée, millimétrée. Il côtoie Adèle, une relieuse originale, tant dans son être que dans son art. Bientôt Valentine, la soeur dépressive de cette dernière, la rejoint dans son atelier. Elle rend quelques services, en échange de l'aide financière de sa soeur, elle s'applique tant bien que mal à des tâches ingrates, répétitives, recommençant parfois, sans jamais rechigner. Paul observe cette femme étrange avec laquelle le courant ne passe pas bien. 

    Pour la sortir de sa léthargie, et à la demande pressante de sa soeur, Adèle lui offre une chienne, femelle bouvier bernois, anciennement chienne d'aveugle, que Valentine nomme Athéna.jullien_site.jpg

    Paul, bien malgré lui, gagne bientôt la sympathie de l'animal, qu'il semble comprendre mieux que sa propre maîtresse.

    Cette histoire nous ouvre les yeux, sur les vies bien mornes que nous pouvons connaître, le vide, le manque, la solitude, le mal-être, la dépression... Chacun mène son petit bout de chemin comme il peut, l'un rencontre l'amour, l'autre ne le cherche plus, mais manque cruellement, malgré tout, d'affection. Le superficiel, les faux-semblants, le paraître bousculent cette histoire tranquille, en la personne de l'amant de Valentine, flamboyant personnage Hollandais qui lui en met plein la vue, lui promet une vie meilleure et chamboule son existence. 

    Et puis, il y a Athéna, cette chienne à qui Michel Jullien prête un rôle authentique, un cheminement de pensées, une interprétation des moindres faits et gestes qui ne manquent pas de piment. On sourit souvent, à l'image de cette chienne subissant cette vie oisive et presque lassante, on la plaint de la voir confinée dans si peu d'espace, chez cette maîtresse bien trop insouciante de son sort, on partage avec elle des réactions bien canines mais tellement compréhensibles. Paul la rebaptisera bientôt Denise, à son regard, à sa "bonhomie", un véritable échange s'établit entre eux, ainsi qu'une belle histoire, qui domine tout le reste et prend de l'ampleur au fil des pages, des sentiments profonds qui mêlent l'homme et l'animal, se confondent et apportent un bien-être infini.

    Le livre sur le site des Éditions Verdier 

    En savoir plus sur Michel Jullien

  • WEBERN / GOULD / SOLLERS

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    On peut préférer les hurlements du rock à Bach, ou les convulsions d’un chanteur pop à Mozart. Ce n’est pas mon cas, et c’est pourquoi j’aime Lisa. Pour la dixième fois, j’écoute et je regarde avec elle Glenn Gould jouant les Variations pour piano, opus 27 de Webern. C’est sublime d’intensité percutée, les notes sont enfin plus que des notes, chaque note en vaut dix, la droite et la gauche échangent leurs places, pas de mélodie, une harmonie surgie de la vitesse pure. La pensée tombe à pic sur un clavier renversé.

    Gould a de très longues mains qui, soudain, avec leurs doigts effilés, mesurent deux mètres. Il a un drôle de geste hiératique pour souligner une brève interrup­tion, il tend le bras gauche en avant, paume ouverte. À ce moment-là, il a l’air de sortir d’un tombeau égyp­tien de la 18e dynastie. Il pousse un mur d’air loin devant lui, dans l’avenir du son. Personne ne semble s’être rendu compte que Webern (grand admirateur de Bach) composait de la musique sacrée. Des hymnes pour dieux grecs, oiseaux libres.

    Les Variations ont été écrites en 1935-1936. L’enregistrement filmé de Gould, en 1974, dure 5 minutes 12 secondes. C’est un long concert en pro­fondeur. Anton von Webern est mort en 1945 dans des circonstances mystérieuses. Cet aristocrate autrichien, traité de dégénéré par les nazis et les staliniens, se réfugie dans les Alpes pour échapper aux Russes. Les Américains arrivent, et il sort un soir sur la terrasse de sa maison pour fumer. Un GI le vise et le tue. Il n’est pas coupable, il a cru voir quelque chose de louche, il s’agit d’une regrettable erreur, d’une minuscule bavure dans l’enfer de la Seconde Guerre mondiale. Le soldat meurtrier meurt dix ans plus tard, très déprimé et rongé d’alcool, en disant de temps en temps, en pleurant, à sa femme : « Je n’aurais jamais dû tuer ce type. » Personne ne l’a décoré pour ça, en effet.

    Webern aimait citer Hölderlin : « Vivre, c’est défendre une forme. » À quoi pensait-il, ou plutôt qu’entendait-il dans sa tête, ce soir-là, en sortant fumer ? J’aimerais installer un piano pour Lisa dans le temple de L’invisible à Égine. Elle jouerait ces Variations, et la déesse serait là, j’en suis sûr. Gould, à propos de Webern, parle de « vision paradisiaque ». Aucun doute : comme avec Bach ou Haydn, possédé par la beauté sans pourquoi, sauvage, il est en extase. (Beauté, Philippe Sollers, p. 20-21)

     

    *

    Extraits du roman de Sollers « H » sur une partition de Webern. Documents Ivanka Kristeva.
    Peinture, cahiers théoriques 6/7, printemps 1973 (archives A.G.)


     

    Les variations pour piano dans l'interprétation de Maurizio Pollini


    Une lecture de Beauté de Sollers par Frédéric Chauché pour La Cause littéraire

    Sollers parle de Beauté au micro de Josyane Savigneau

    Sollers au micro de Laure Adler

    D'après PILE OU FACE, l'excellent site consacré à Philippe Sollers

     

  • 152 PROVERBES mis au goût du jour de Paul ELUARD et Benjamin PERET

    original.jpg" En 1925, moins d’un an après le lancement de La Révolution surréaliste, Paul Eluard et Benjamin Péret cosignent une courte brochure, 152 Proverbes mis au goût du jour, diffusée par la Librairie Gallimard. Eluard avait pour sa part collaboré, juste après la Grande Guerre, à une éphémère revue, intitulée Proverbe, où il pratiquait le détournement des formes brèves. " (Jérôme Meizoz)

    C'est au moment de la publication des 152 proverbes, en 1925, qu'Yves Tanguy adhère au mouvement surréaliste. Il reçoit alors un envoi autographe signé de Péret contresigné par Paul Eluard: "A Yves Tanguy / Il faut battre sa mère pendant / qu'elle est jeune / l'as-tu fait ? / Benjamin Péret / Paul Éluard".

    Tanguy illustrera par la suite plusieurs ouvrages de Benjamin Péret.

     
     
    1.  Avant le déluge, désarmez les cerveaux.
    2.  Une maîtresse en mérite une autre.
    3.  Ne brûlez pas les parfums dans les fleurs.
    4.  Les éléphants sont contagieux.
    5.  Il faut rendre à la paille ce qui appartient à la poutre.
    6.  La diction est une seconde punition.
    7.  Comme une huître qui a trouvé une perle.
    8.  Qui couche avec le pape doit avoir de longs pieds.
    9.  Le trottoir mélange les sexes.
    10.  A fourneau vert, chameau bleu.
    11.  Sommeil qui chante fait trembler les ombres.
    12.  Ne mets pas la manucure dans la cave.
    13.  Quand un œuf casse des œufs, c’est qu’il n’aime pas les omelettes.
    14.  L’agent fraîchement assommé se masturbe de même.
    15.  La danse règne sur le bois blanc.
    16.  Les grands oiseaux font les petites persiennes.
    17.  Un crabe, sous n’importe quel autre nom, n’oublierait pas la mer.
    18.  Nul ne nage dans la futaie.
    19.  « Examine mon cas » dit le héros à l’héroïne.
    20.  Pour la canaille obsession vaut mitre.
    21.  Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens.
    22.  Rincer l’arbre.
    23.  Orfèvre, pas plus haut que le gazon.
    24.  Les curés ont toujours peur.
    25.  C’est le gant qui tombe dans la chaussure.
    26.  Devenu creux, le cap se fait tétine.
    27.  Le soleil ne luit pour personne.
    28.  Épargner la manne, c’est rater l’enfant.
    29.  Un vrai voleur d’hirondelles.
    30.  A petits tonneaux, petits tonneaux.
    31.  Ne fumez pas le Job ou ne fumez pas.
    32.  Plus elle est loin de l’urne plus la barbe est longue.
    33.  La concierge pique à la machine.
    34.  Belette n’est pas de bois.
    35.  Trois dattes dans une flûte.
    36.  Il ne faut pas coudre les animaux.
    37.  Dieu calme le corail
    38.  Tourner le radius du côté du mur.
    39.  Qui s’y remue s’y perd.
    40.  Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune.
    41.  Un clou chasse Hercule.
    42.  Quand la raison n’est pas là, les souris dansent.
    43.  Un peu plus vert et moins que blond.
    44.  Viande froide n’éteint pas le feu.
    45.  Une ombre est une ombre quand même.
    46.  Saisir l’œil par le monocle.
    47.  Le silence fait pleurer les mères.
    48.  Peau qui pèle va au ciel.
    49.  Il n’y a pas de désir sans reine.
    50.  Qui n’entend que moi entend tout.
    51.  Trop de mortier nuit au blé.
    52.  Une femme nue est bientôt amoureuse.
    53.  Qui sème des ongles récolte une torche.
    54.  La grandeur ne consiste pas dans les ruses, mais dans les erreurs.
    55.  On n’est jamais blanchi que par les pierres.
    56.  Mourir quand il n’est plus temps.
    57.  Se mettre une toupie sur la tête.
    58.  Honore Sébastien si Ferdinand est libre.
    59.  Trois font une truie.
    60.  Il y a toujours un squelette dans le buffet.
    61.  La métrite adoucit les flirts.
    62.  Un loup fait deux beaux visages.
    63.  Saisir la malle du blond.
    64.  Les complices s’enrichissent.
    65.  La feuille précède le vent.
    66.  Les cerises tombent où les textes manquent.
    67.  Joyeux dans l’eau, pâle dans le miroir.
    68.  Le marbre des odeurs a des veines mouvantes.
    69.  Mettez un moulin à cheval, il ira à Chatou.
    70.  S’il n’en reste qu’une, c’est la foudre.
    71.  Il ne faut pas lâcher la canne pour la pêche.
    72.  Duvet cotonneux des médailles.
    73.  Vague de sous, puits de moules.
    74.  Un nègre marche à côté de vous et vous voile la route.
    75.  Le rat arrose, la cigogne sèche.
    76.  Les enfants qui parlent ne pleurent pas.
    77.  A chaque jour suffit sa tente.
    78.  Comme une poulie dans un pâté.
    79.  Tout ce qui grossit n’est pas mou.
    80.  C’est l’auréole qui perce la dentelle.
    81.  Les poils tombés ne repoussent pas pour rien.
    82.  Coupez votre doigt selon la bague.
    83.  Il y a toujours une perle dans ta bouche.
    84.  Ne jetez aux démons que les anges.
    85.  Vous avez tout lu mais rien bu.
    86.  A quelque rose chasseur est bon.
    87.  Faire son petit sou neuf.
    88.  Loin des glands, près du boxeur.
    89.  Fidèle comme un chat sans os.
    90.  Un cou crasseux fait un pipe culottée.
    91.  Les beaux crânes font de belles découvertes.
    92.  Gratter sa voisine ne fleurit pas en mai.
    93.  D’abord enfermez le collier, ensuite attrapez-le.
    94.  Tout ce qui vient de ma cuisine grandit dans la cour.
    95.  Brûler le coq pour grossir.
    96.  Tirez toujours avant de ramper.
    97.  Un corset en juillet vaut un troupeau de rats.
    98.  User sa corde en se pendant.
    99.   Une brume s’y prend plus gentiment.
    100.  Jouer du violon le mardi.
    101.  Le pélican est ce qui se rapproche le plus du bonnet de nuit.
    102.  Saluer l’âne qui broute des griffes.
    103. Rassemble, afin d’aimer.
    104. Les courtisanes perdent leurs as.
    105. Passe ou file.
    106. Les savants qui s’approchent jettent leurs vêtements dans les fossés.
    107. Faire deux heures d’une horloge.
    108. Les homards qui chantent sont américains.
    109.  Il n’y a pas de cheveux sans rides.
    110.  Les amants coupent les amantes.
    111.  Un albinos ne fait pas le beau temps.
    112.  Tout ce qui vole n’est pas rose.
    113.  Je suis venu, je me suis assis, je suis parti.
    114.  Il y a loin de la route aux escargots.
    115.  Rouge comme un pharmacien. 
    116.  Porter ses os à sa mère.
    117.  Un plongeon vaut mieux qu’une grimace.
    118.  Le son fait la Beauce.
    119.  Dans le paysage, un beau fruit fait une bosse et un trou.
    120.  A chien étranglé, porte fermée.
    121. Herbe sonore se prend au nid.
    122. Dansez tout le jour ou perdez vos binocles.
    123.  Sourd comme l’oreille d’une cloche.
    124. Deux crins font un crime.
    125.  Mieux vaut mourir d’amour que d’aimer sans regrets.
    126.  Il y a un ivrogne pour les curieux.
    127.  C’est un rat qui dégonfle un autre rat.
    128.  Un trombone dans un verre d’eau.
    129.  Une arme suffit pour montrer la vie.
    130. Un jeune homme marié perd son nez.
    131.  Il n’y a pas de bijoux sans ivresse.
    132.  Les castors ne se purgent pas la nuit.
    133.  Mon prochain, c’est hier ou demain.
    134.  Écraser deux pavés avec la même souche.
    135.  Tuer n’est jamais voler.
    136.  Ne grattez pas le squelette de vos aïeux.
    137.  Taquiner le corbillard.
    138.  Les pelles ne se vendent pas sans fusils.
    139.  A chacun sa panse.
    140.  Les blessures en forme d’arc ne conjurent pas l’orage.
    141.  Sois grand avant d’être gras.
    142.  Un rêve sans étoiles est un rêve oublié.
    143.  Brosse d’amour pour les hirsutes.
    144.  Le sein est toujours le cadet.
    145.  Pendu aux cerises.
    146.  Chien mal peigné s’arrache les poils.
    147.  Celui qui n’a jamais senti la pluie se moque des nénuphars.
    148.  La rivière est borgne.
    149.  Une tarte suffit pour l’horizon.
    150.  A bonne mère, suie chaude.
    151.  Quand la route est faite, il faut la refaire.
    152.  Vivre d’erreurs et de parfums.

     

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  • QUAND J'ÉTAIS POÈTE

    C'est si peu de la littérature que c'est de la littérature.

    - Comprends pas. 

    Daniel Fano (Comme un secret ninja, Le Castor Astral)

     

     

    Préventivement

      

    Lors de tes baisers

    Je recueille ta salive

     

    Lors de tes pleurs

    Tes larmes

     

    Lors de tes rhumes

    Ta morve

     

    Au cas où je tomberais

    Fou amoureux de toi

     

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    L’attentat

     

    J’ai le bras long

    Et des vues

    Sur ton entrejambe

     

    L’envie aussi

    De te tirer les poils

    De nez

     

    Mais avant c’est l’heure

    De mon attentat poétique

     

    Je dépose un poème en boule

    Sur le banc public

    Où tu poseras les fesses

     

    Tu le déroules

    Comme un jour de fête

    À l'instant rêvé

     

    Pour lire ce vers

    Qui te fera éternuer

     

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    Les joueurs de blues

     

    Les joueurs de blues

    Font d’assez bons

    Chasseurs de papillons

    Pour autant qu’ils possèdent

    Un grand filet à bourdons.

     

    L’effet Doppler, à moi qui m’éloigne de ton centre

    Me fait entendre

    Tes cris d’amour à la périphérie de notre histoire

    Sur des fréquences bien distinctes.

    Ton orgasme se perd sur les longues ondes...

     

    Dans ton autobiographie

    Nulle part tu ne fais mention de mon nom

    Par contre tu évoques abondamment Macron

    Qui lorsque nous étions ensemble (il y a longtemps)

    N’était encore rien pour nous.

     

    Les mots de Sartre n’engagent plus comme jadis.

    Bonjour Tristesse fait moins jaser.

    Bien que Juliette joue les prolongations

    Paris n’a plus la cotte de maille.

    Les hauts et bas des filles font, eux, toujours rêver.

     

    Carla ne renonce toujours pas à Nicolas.

    Si j’étais président, je marierais une homosexuelle

    Pour qu’on ne dise pas que j’ai fait un mariage d’intérêt.

    Une lesbienne amoureuse d’une beauté africaine

    Qui chanterait le blues mieux qu’Ella.

     

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    Sur la tombe de Marilyn

     

    Pendant que tu bats les blancs d’œufs

    Je durcis ma coquille, je raffermis mon jaune.

    Penser à ta peau pâle sous les coups du soleil

    Me fait passer un bon dimanche.

     

    Je rassemble dans un album

    Toutes les photos de toi nue dans la cuisine.

    Je te vois en Chinoise bouffeuse de riz cantonais

    Face à une affiche de Mao bandant comme un taureau.

     

    Quand le rasoir autour de ton sexe dessine des arabesques

    Je crains autant que je désire une pointe de ton sang frais.

    Rendez-nous la femme prise sous les roues de la Maserati 

    Telle qu’elle était lovée sur le levier de changement de vitesse!

     

    En prenant l’aviron sur le Lac Tahoé

    Je plains les jonques à l’arrêt dans le port de Hong Kong.

    Le grand singe pioche des bouts de cervelle

    Dans le crâne d’une vache en s’étonnant de l’absence d’arêtes.

     

    Sur la tombe de Marilyn je suis venu avec un pistolet

    J’ai aligné les chiffres 0106192605081962 et j’ai tiré !

    Avant que s’affiche le résultat j’étais déjà loin

    Certain une fois de plus d’avoir perdu ma mise.

     

    Pendant que les tirs atteignaient la tête sans surprise

    L’écume des jours s’écoulait lentement sur le capot.

    Le service de sécurité fit mine de pas voir tes seins

    Qui pourtant s’étalaient sur le mobile lieu du crime.

     

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    Quand j’étais poète

     

    Quand j’étais poète, je te ligotais avec des fleurs d’orchidée

    Et tu aimais mes césures à l’hémistiche, mes envolées bondagières

    Sans griffer, tu caressais la main qui enserrait tes formes

    Mettait en valeur fentes et renflements.

     

    Tu n’étais pas avare de cris ni de pleurs.

    Prise dans les liens tu faisais plus chienne qu’une meute de hyènes.

    Les spectateurs conviés à la performance te découvraient par morceaux

    Puis tu n’as plus aimé l’accrochage de tes beautés en puzzle

     

    Au plus haut degré de mon désir de fragmentation.

    Je t’ennuyais quand je te pinçais même pour rire

    Quand je te tirais l’oreille, quand j’enlevais la ceinture de ton kimono

    Quand je te traitais de tous les noms qui te donnaient auparavant du plaisir.

     

    Tu disais des monstruosités sur mon compte, tu dénigrais mon travail.

    Un jour tu as brûlé toutes mes cordes, tu as défait les noeuds, tu as pris le large.

    J’ai appris depuis que tu ne te vêts plus que de robes de cuir, de combinaisons de latex

    Qu’on ne voit plus ta nudité que sur les clichés que j’ai pris

     

    Et qui circulent encore sous le manteau de l’hypocrite pudeur.

    Que tu tiens donjon et que des êtres viennent chez toi pour souffrir.

    Souffrir par toi, j’ai réfléchi à la question, physiquement je ne pourrais pas

    La torture de ton départ m’a fait connaître le summum du pire.

     

    Nous nous sommes revus comme si de rien n’était autour d’un thé au jasmin.

    Maintenant que nous voilà amis, régulièrement tu m’adresses tes soumises

    Celles qui te ressemblent, celles qui ont le rose de tes tétons et tes lèvres

    Qui font par leurs plaintes, leur façon de se tordre, le plus penser à toi.

     

    Mais je n’ai plus dans les doigts la dextérité passée,

    Dans mes yeux la force de ton regard, dans les bras la force

    De composer des odes aussi puissantes, des compositions aussi bien ficelées

    Que lorsque sur ton génie je construisais mon art éphémère et terrible.

     

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  • CE NE SONT PAS LES MOUETTES de DIDIER GIROUD-PIFFOZ

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    Ce-ne-sont-pas-les-mouettes.jpgLe narrateur retourne en Inde, dans une léproserie de Kumbakonam, là où il a travaillé en tant qu’humanitaire avec sa belle Solène, qu’il a aujourd’hui perdue, faute à un accident.

    Ce roman classique, à l’écriture vive, rend non seulement compte d’un amour sublime, mais encore d’un voyage initiatique au plus près des réalités effroyables de Bombay et des léproseries du sud de l’Inde.

    Regard au scalpel, dénonciation des Occidentaux qui viennent là pour leurs affaires ou pour leur regard de voyeur.

    Photographe, le narrateur se laisse aller à sa passion pour photographier une belle et pauvre Indienne, gagnant quelques roupies à l’hôtel, puis le regrette.2587562.jpg

    Ce bref roman réussit à gagner l’émotion des lecteurs, sans peser ni par ses thèmes ni par son écriture objective.

    C’est le pari d’un livre qui éveille à d’autres réalités et qui, merveilleusement, décrit une Inde d’enfants gagnés par la maladie et qui sont d’une force incroyable pour résister.

    On conseille ce roman aux vrais lecteurs, qui ne s’encombrent pas de références touristiques, mais veulent s’insérer dans un univers, non exotique, mais tout simplement humain.

    Didier GIROUD-PIFFOZ , Ce ne sont pas les mouettes, Ellia Editions, 2016, 154p., 16€.

  • ONZE POÈMES de SANDRA LILLO

     

    Se lever dans l'obscurité vierge

     

    premier pas au bout de la nuit

     

    allumer les lumières sur la peau du

    silence entrer dans la zone

     

    les gyrophares bleus écartent les rues

     

    Prendre le jour brisé derrière les plis bleu foncé

     

    le chant des oiseaux qui sifflent pour la première fois sur les branches de l'autre côté de la fenêtre

     

    de l'autre côté du monde

     

     

    ***

     

     

    L'ennui t'enfonce au milieu des ronces Il te raconte une autre histoire que la veille

     

    Tu perds

     

    Les rues sont engorgées du bois mort

    des radeaux échoués

     

    Que faire dans la nuit qui vient

     

    dans quel sens te tourner pour ne pas entendre

    que tu te trompes

     

    Les rêves qui couvent sous ton front sont-ils autre chose que des lieux de mémoire

     

     

    ***

     

     

    Il pleut depuis longtemps

     

    le temps manque pour tout

     

    la nuit coule le long des quais

    des gouttières

     

    comme une blessure du jour

     

    Continuer sur la route de toute façon brisée

    jusqu'à se détourner de ce qui ne dure pas

     

    Ne pas perdre l'instant où la lumière se lève

    les étoiles ne tombent pas

     

    Il suffit de peu pour tenir au rang

    de ce qui s'anime faiblit attire

     

      

    ***

     

      

    De temps en temps la lumière éclot dans

    l'obscurité

     

    Les jours se suivent jusque n' être plus que

    l'oiseau en cage

     

    le mot oublié

     

    L'âme penche dans le creux établi des jours

    partis sans qu'on en ait rien saisi

     

    ou est- ce le temps de la jeunesse qui résiste

    avec son lot de caprices

     

     

    ***

     

     

    Exaspérée par le bruit et le silence

     

    tourner autour du taillis des questions sans réponse

     

    En rester là à l'heure qui précède le soir sous la lumière allumée au- dessus du bureau

     

    L'angoisse traîne de ne pas être à la hauteur

    d'un baiser prolongé

    d'un acte de résistance 

     

     

    ***

     

     

    L'ombre de l'automne passe devant

    les doubles fenêtres

     

    la température a baissé à l'aube

     

    le chien est étendu sur le parquet

     

    le chat dort sur le pavé mou des coussins

    sa paupière semi- ouverte sur son œil

    citron vert

     

    Que faites-vous vous qui ne faites pas

    de bruit

     

    La journée semble n'appartenir qu'à ceux

    qui se donnent rendez- vous

     

    après minuit

     

     

    ***

     

    Dans l'antre uniforme de l'ennui

    tu forces le langage

     

    Tu veux quitter les eaux opaques de la mémoire

     

    Tu attends quelque chose d'intense

     

    être debout intact sous les breloques du mimosa

      

     

    ***

     

    La rue

     

    les chambres fermées

     

    les fenêtres ouvertes sur

    d'autres fenêtres

     

    Le ciel se cueille

     

     

    ***

     

    La perte grippe les rouages du mouvement

     

    de l'indéfini à hier tous les retours étaient possibles

     

    ce soir il n'y a que des départs

     

      

    *** 

     

    Je ne sais plus finir mes phrases

     

    mon territoire se résume à l'ouverture de la fenêtre sur les draps renversés d'insomnie

     

    paraplégique de l'autre partie du monde

     

    L'heure juste frappe aux portes par des cyclones après lesquels

     

    on rebattit beau triste et maladroit

     

    ramené sans cesse au milieu de la mer des feuilles mortes

     

    Tout le bruit de l'automne tombe dans le silence des nuits

     

    qui crient la peur de vivre

      

     

    ***

     

     

    Il y a derrière les masques les mesures d'une musique impossible

     

    l'urgence de toucher un visage

    une envie d'absolu

     

    rien qui ne soit inventé qui roule comme l' eau

     

    du ventre au cœur

    échoue dans une chambre vide

    que l' on ose plus regarder

     

     

    sandra_lillo.jpgSandra Lillo est originaire de Nantes. Elle écrit de la poésie et a contribué à plusieurs revues telles Le Capital des mots, Lichen , L'Ardent Pays, Nouveaux délits...

    Son recueil Les bancs des parcs sont vides en mars, illustré par Valérie Ghévart, vient de paraître aux Éditions la Centaurée.

  • LES OIGNONS SONT EN FLEUR de NORGE

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    JE NE SUIS RIEN. JE NE SUIS QUE CENT JUPONS

    QUI VOUS LÈVENT LE NEZ SOUS LEURS VAGUES DE CHARME

    ET VOUS VOILÀ CONDUIT PAR D’AIMABLES CRÊPONS

    AUX CIMES DU DÉSIR COMME AU BORD DES LARMES

     

    LES ODEURS

    Il entra dans la ville conquise et mélangea la forte odeur de son cheval suant à celles de la fumée, du sang, des suies, de la poudre, du fer rouge. Toutes ces odeurs éveillèrent l’idée d’une odeur de fille. Et il guetta les filles. Pour l’odeur.

     

    AUTRE CHOSE

    J’ai connu un peintre qui ne peignait jamais son modèle. Ah ! pour commencer, il avait besoin d’une soupière, d’une femme nue, de trois pommes dans un compotier. Mais il peignait plutôt un violon, un nuage. Il pensait à autre chose, voilà…

     

    LE DEVENIR

    Gustave devenait une chaise. Il est certain que lentement, Gustave devenait une chaise. D’ailleurs, tout le monde s’asseyait déjà sur lui. Ce n’était pas son idée de devenir une chaise. Il aurait préféré devenir un piano. Mais enfin, une chaise, c’est encore mieux qu’un paillasson.

     

    L’EXQUISE TRAVERSÉE

    La marche de Stéphane touchait à peine le sable. Elle chantait d’une voix blanche et souriait en fermant les yeux. Elle devint de plus en plus diaphane. Une écharpe de gaze, un parfum et si légère, si légère que ses amis doutaient souvent de sa présence. On en vint à la traverser sans heurt et tout en éprouvant une sorte de charme.

     

    L’AMITIÉ

    La pratique de l’amitié avec un poisson rouge ne se déroule pas sans difficulté. L’air et l’eau, déjà,… deux éléments si différents. Les nageoires, les ouïes, les mains, les jambes, tout cela n’est pas facile à concilier. N’empêche que j’éprouve beaucoup d’amitié pour mon poisson rouge. D’ailleurs, l’amitié entre hommes ne va pas non plus sans problèmes.

     

    LA MORSURE

    Goûte-moi cette pomme, dit Eve. Adam répond qu’il n’aime pas les fruits. Mais Eve y met encore ses belles petites dents. Ah ! quel délice ! Et l’homme tend aussi ses lèvres… C’est pas pour la pomme, c’est pour toucher la jolie morsure de la jeune Eve.

     

    CHÂTEAUX… MUSIQUES

    Eliane vivait pour son rêve, un grand rêve trop long à raconter… châteaux, musique, amours… Elle vivait pour son rêve, et voilà que ce rêve devint réalité… châteaux, musique, amours. Il faut en convenir, Eliane fut déçue. Elle vivait pour son rêve, pas pour sa réalité. Châteaux, musiques, amours : tout ça l’assommait !

     

    LA PEAU DES AUTRES

    C’est embêtant, je me mets toujours dans la peau des autres. Je me colle aux espoirs, aux désirs, aux tourments et même aux furonculoses de mon prochain. Dans la peau des autres ! On m’avait dit que c’était bien ; mais une fois que j’y suis, la grosse histoire, c’est d’en sortir.

     

    LA FOULE

    Profitant de sa solitude, il se mit à chanter. Ainsi, pensait-il, personne n’entendra. Il se trompait ; toute une foule bien cachée l’entourait. Mais heureusement personne n’écoutait.

     

    LA VERTU
    Que la vertu soit toujours récompensée, disait le bon roi Zobulphe, ce serait un peu fort ; et la vertu aurait beaucoup moins de mérite. Non, non, de temps en temps, je punis la vertu afin de la magnifier.

     

    LE LIT DE MORT

    Ce que j’ai vu, je ne le dirai jamais, jure Léonard. Tonnerre de Dieu, je ne le dirai jamais. Sur son lit de mort, il avoua quand même : rien.

     

    APPRENTISSAGE

    Il apprit le zam, le zem, le zim. Quand il sut le zim, le zem, le zam, il apprit le zom, le zum, le zoum. Quand il sut le zoum, il apprit quoi, quoi ? Il apprit à vivre. Difficile.

     

    LE PENSE-PLUS

    J’inscris tout sur un petit billet. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je plie le petit billet en quatre. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je le déchire et je le jette au feu. Comme ça, je ne dois plus y penser.

     

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    JE MÛRIS LONGUEMENT MES PROFONDES COULEURS :

    LIS, TULIPE, JACINTHE, OIGNONS, OIGNONS ENCORE…

    MIRACE DE COUVER ET PRODIGE D’ÉCLORE

    D’UN SEIN SI TÉNÉBREUX TANT DE LUMIÈRE EN FLEUR !

     

    BONIFACE

    Planez un peu, mais planez donc, lui conseillaient ses bons amis. Boniface plana, plana, plana, contempla des géographies. Mais il revint bientôt sur terre. C’est de terre, dit-il, que je vois bien le ciel.

     

    BOULE

    Il est assez exaltant de dire le contraire, car on découvre une autre face de la vérité. Mais mon oncle Léon me jure que la vérité est une boule et qu’elle est à l’endroit partout.

     

    COMME UNE OIE

    Oscar avait du génie, mais il était le seul à l’ignorer. Les épis frémissaient à son passage, les chênes s’inclinaient comme des joncs, les lions le saluaient d’une queue élogieuse. La lune même clignait son petit œil de souris. Mais lui, non, il ne s’apercevait de rien. Il était bête comme une oie.

    LE MONDE CONTINUE

    Il y eut de telles confusions que beaucoup d’enfants se mirent à parler par les oreilles, à respirer par les yeux, à voir par le bout du nez. Ne prenons rien au tragique, dit Sophie, il y a bien longtemps que des milliers de personnes pensent par le creux des fesses et le monde continue.

     

    AVOIR TORT
    J’adore avoir tort, nettement tort. Cela provoque le repentir, l’humilité, la prudence, les bonne résolutions, tous les sentiments bien riches, bien féconds.
    Hélas, avoir tort, j’y parviens rarement, c’est bien dommage.

     

    LES MOMENTS SUPRÊMES

    Ce fut un moment suprême. Et qui fut suivi d’un autre moment suprême. Les moments suprêmes se succédaient sans vous laisser souffler un instant. A la fin, surgit un moment ordinaire. On l’accueillit avec tant de soulagement que ce fut un moment suprême.

    L’EXPÉRIENCE

    Ils étaient vraiment faits pour s’entendre, mais ne vivant pas à la même époque, ils ne purent jamais se rencontrer. L’éternité les réunit enfin. Alleluia. Et ce fut un ménage insupportable.

     

    LE CONQUÉRANT
    Ah ! Cette ville imprenable, si Félix avait su qu’elle allait se rendre au premier assaut. Quelle histoire ! Le voilà maintenant avec  une ville de cent mille habitants sur les bras, lui qui n’entend rien à l’administration, lui qui déteste les cérémonies. Et surtout, la route à présent, la route inexorablement ouverte sur le désert.

     

    LE GRAND SECRET
    Un porte à franchir, la dernière et Victor allait trouver le grand secret. Mais tout- à–coup, il hésita : un secret révélé, ce n’est plus un secret. Et c’est bien d’un secret que Victor a besoin.

     

    TROU LA-LA

    Il eut un trou de mémoire, un assez grand trou, et distrait comme il était, ne se soucia guère de le recouvrir. Beaucoup de gens qui passaient tombaient dans ce trou-là : des amis, un colonel, un avocat, une danseuse, un peu de tout… Et vingt ans plus tard, quand il tomba lui-même dans son trou, on peut dire qu’il eut de la compagnie.

     

    UN PÈRE TRANQUILLE
    Le cyclone était bon bougre, il ne noya que cent quarante-sept personnes, démolit une cathédrale, une fabrique de galoches et deux maisons de repos. On n’en revenait pas, on n’avait jamais vu un si calme typhon. Chacun ses goûts, déclarait-il aux journalistes, moi je suis pour une vie de père tranquille, à l’abri du vent. Même chez les typhons, il y a des esprits popotes.

     

    UNE VÉRITÉ

    Adelin la guettait depuis toujours. Elle apparut enfin, assise à la margelle de son fameux puits et parfaitement nue. Tiens, encore une fausse blonde, dit Adelin.

     

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    NORGE, de son vrain nom Georges Mogin est né à Molenbeek-Saint-Jean le 2 juin 1998 et est mort le 25 octobre 1990 à Mougins dans le Sud de la France. 

    Il est le père de l'écrivain Jean Mogin (qui épousera Lucienne Desnoues).

    Il publie son premier recueil à l'âge de 25 ans. En 1931, avec Pierre-Louis Flouquet et Edmond Vandecammen, il fonde le Journal des Poètes. Après la Guerre, Norge va vivre en Provence avec sa seconde épouse artiste peintre. En 1958, il reçoit le Prix Triennal de Poésie pour son recueil Les Oignons.  Les Oignons sont en fleur est sorti chez Jacques Antoine en 1979 avec des illustrations de Serge Creuz.

    Ses poèmes ont été chantés en 1995 par Jeanne Moreau  (les écouter sur Youtube) dans une mise en musique par Philippe-Gérard. Paul Guiot (ici dans L'oiseau bleu) a mis en musique et chanté des poèmes de Norge avec le groupe Sacrebleu

    La voix de Norge disant Une chanson bonne à mâcher

    Large sélection de poèmes de Géo NORGE

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  • 180 MÈTRES D'APHORISMES à la BIBLIOTHÈQUE DE TOURNAI

    À la BIBLIOTHÈQUE de TOURNAI du SAMEDI 4 MARS AU 25 AVRIL 2017 dans le cadre d'une exposition intitulée: 180 MÈTRES D'APHORISMES du Cactus Inébranlable (et quelques autres).  
    Au programme, des phrases de: Patrick Boutin, Alain Helissen, Jacky Legge,Jérémie Sallustio, Jean-Paul Thaulez, Alain Dantinne, Eric Allard, Achille Chavée, Louis Scutenaire, Michel Delhalle, Massimo Bortolinii, Jean-Luc Dalcq, Jean-Loup Nollomont, Jean-louis Maurice Massot, Freddy Tougaux, David Greuse, Styvie Bourgeois, Francesco Pittau, Marc Tilman, Éric Dejaeger, Serge Basso de March, mirli, Joaquim Cauqueraumontt, Jean-Philippe Querton, André Stas, Jean-Philippe Goossens, Georges Elliautou, Paul Guiot, Thierry Roquet, Dr Lichic, Dominique Saint-Dizier, Mickomix (alias Scott Double-Fesse)...

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    Bibliothèque communale de Tournai

  • VOTE POUR UN POLITIQUE!

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    Tu as le cœur sur la main, tu n'as plus fait une seule bonne action depuis ton catéchisme, tu es dans une grande solitude existentielle et tu éprouves un irrépressible besoin d’aider ton prochain, ton semblable, celui qui sur les réseaux sociaux partage les mêmes souffre-douleur, les mêmes rabat-joie, les mêmes ré-pétitions, les mêmes indigestions, la mêmes imagerie animalière et familiale...

    Au lieu d’adopter un SDF pour partager ta tournée minérale, d’accueillir un migrant aux chaussures crottées, une sauterelle sans ailes et sans croquant, un poisson rouge de honte, une viande industrielle, VOTE POUR UN POLITIQUE ! 

    Un avocat sans clientèle, un médecin sans malade, un fonctionnaire sans fonction, un conducteur de travaux sans chantier, un Syndicaliste sans affiliés, un Communiste sans leader, un Libéral sans entreprise, un Socialiste sans valeurs, un Centriste sans pourtour, un Facho sans bras droit...

    Vote pour un politique et prodigue-lui des mandats sans compter (ses jetons de présence), la présidence d’une intercommunale et des présences sans nombre dans les manifestations de quartier, un accès gratuit à la culture locale, une place à tous les concerts de charité, un emploi fictif pour un proche, une page Facebook, un compte Twitter et une présence requise au conseil communal mensuel comme au débat télévisuel dominical.

     

    Ceci était un communiqué de l’Association des Politiques Désoeuvrés pour la Rééducation Politique du Citoyen (Par La Farce Démocratique S’Il Le Faut)

    La citation du jour (1)

    La citation du jour (2)

  • LEXIQUE DE BASE POUR ÉCRIVAIN.E DE LITTÉRATURE PRIME JEUNESSE

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    BABA CACA DADA FAFA GAGA HAHA KAKA LALA MAMA NANA PAPA RARA SASA TATA VAVA XAXA ZAZA

    BOBO COCO DODO FOFO GOGO HOHO JOJO KOKO LOLO MOMO NONO POPO RORO SOSO TOTO VOVO WOWO XOXO ZOZO

    BEBE CECE DEDE FEFE GEGE HEHE JEJE KEKE LELE MEME NENE PEPE RERE SESE TETE VEVE WEWE XEXE ZEZE

    BIBI CICI DIDI FIFI GIGI HIHI JIJI LILI MIMI NINI PIPI QIQI RIRI SISI TITI VIVI WIWI XIXI ZIZI

    BUBU CUCU DUDU FUFU HUHU JUJU KUKU MUMU NUNU PUPU RURU SUSU TUTU VUVU WUWU XUXU ZUZU

     

    Les cinq premiers momots que tu distingues te donneront le début de ton récit.

  • COUP DE THEÂTRE par GAËTAN FAUCER

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    Le comédien joue sur scène, le suicidé, lui, meurt en Seine.

     

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    Dire que les tragédiens ont connu les premiers souffleurs de vers.

     

     

    Le vénérable comédien passe sa vie en loge.

     

     

    Au théâtre, tout est passion... sauf les fruits.

     

     

    Le comédien de papier se froisse rapidement.

     

     

    Depuis la suppression des souffleurs, la température augmente pour le comédien.

     

     

    Quand le comédien passa son audition, on lui suggéra d'aller jouer ailleurs.

     

     

    Au théâtre, le menuisier jette toujours un oeil sur les planches.

     

     

    Sur scène quand le comédien se tait, le théâtre fait le reste.

     

     

    Faire du théâtre, c'est se retrouver.

     

     

    Quelques comédiens montent tréteau sur les planches.

     

     

    Le trac détraque certains comédiens.

     

     

    Le Japon a depuis toujours dit NO au théâtre.

     

     

    Sur scène, le comédien ivre a foncé dans le décor.

     

     

    Le drame, c'est quand la comédie n'est pas drôle.

     

     

    Compagnie inachevée cherche pièces détachées pour comédiens entiers.

     

     

    En tant que dramaturge, Ionesco a compris la leçon.

     

     

    Pour adapter une histoire tirée par les cheveux, un théâtre cherche une bonne attachée de tresses.

     

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    Vient de paraître: FACES & Cie de Gaëtan FAUCER 

    Gaëtan Faucer sera présent le vendredi 10 mars de 18 à 20 heures sur le stand de Novelas à la Foire du Livre de Bruxelles qui se tiendra du 9 au 13 mars 2017 sur le site de Tour et Taxi

     

  • LA VIVALDI de SERGE PECKER

    6a00d8345167db69e2019b01f6d68a970b-600wipar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    vivaldi-1c.jpgCe deuxième roman de Serge Peker éblouit par sa simplicité et son écriture fluide, aisée, pour tout dire maîtrisée.

    Le thème en est limpide : placée en maison de retraite, une vieille dame de 88 printemps raconte par le menu sa nouvelle vie, où chaque pensionnaire est appelé(e) du nom d'un musicien connu. Pour elle, sa chambre arbore le nom de Vivaldi. La Vivaldi est aussi légère et futée que la musique qui lui est associée. Elle arpente les couloirs de la maison, croque les faits et gestes de la Liszt, de la Verdi, et les comportements des "blouses" qui s'occupent de toute la petite patientèle.

    Elle a le temps d'évoquer - en alternance de sa vie en maison - son enfance et sa fuite lorsque ce fut la guerre pour passer en zone libre, y être accueillie par Gaston et avoir ses premiers émois.

    Autant le thème que l'écriture ravissent le lecteur, très vite accroché par l'histoire d'une vieille dame qui renoue avec son passé pour nous offrir de belles pages d'histoire intime auprès des siens, Juifs, venus de Pologne. Les grands-parents, les parents, sa sœur violoniste défilent au milieu des souvenirs.peker.jpg

    Rien de faux ni de chiqué dans cette remémoration d'instants fragiles et délicats. Rien de solennel non plus, tant la vivacité de la vieille dame restitue l'authenticité de sa vie passée et présente.

    La sobriété d'une écriture rapide et précise, la légère mélancolie qui baigne l'intrigue, la construction narrative qui alterne les épisodes : autant d'atouts pour un roman brillant et humain.

    Bref, un auteur qu'il nous plaira de retrouver.

    "La Vivaldi" de Serge Peker (Ed. M.E.O., 2017, 140p.)

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    FELKA, une femme dans la Grande Nuit du camp, son précédent récit paru chez MEO

     

  • UN PASSIONNÉ DE THÉÂTRE

    Th%C3%A9%C3%A2tre-national-LAIKA.jpgCe passionné de théâtre fit une belle carrière de comédien dans l’enseignement. Jamais il ne se produisit sur une scène classique, dans un théâtre subventionné ou sur une estrade du marché aux poissons local mais  plus de vingt fois par semaine (sauf  pendant les congés où il travaillait son texte) et devant un parterre varié, plutôt bon public d’autant qu’il ne payait pas sa place.

    Il ne laissait rien paraître de son trac lors de son passage au secrétariat où les artistes de la parole exerçaient leur art  éphémère. Sur le chemin le séparant de la scène, il saluait quelques collègues dans le même état, ou peu s’en faut, de stress prétraumatique et le directeur de l’établissement, qui se félicitait du bon retour sur les réseaux sociaux de ses spectacles, lui prodiguait les derniers encouragements nécessaires.

    La sonnette de changement d’heure faisant office de trois coups, il entrait dans son rôle en un tournemain. Il avait obtenu du P.O. que le dallage devant le tableau numérique fût recouvert de planches séparées de la première rangée de spectateurs par un rideau d'un rouge cramoisi. Après quarante minutes de prestation soutenue, il quittait la classe en sueur et, malgré les dix minutes d’applaudissements nourris (et quelques rires étouffés), il ne donnait aucun rappel, déjà requis ailleurs, assuré de trouver un public acquis à son jeu plus qu’à son texte, fort changeant et assez rébarbatif comme tous les textes scolaires.

    Quand la retraite, repoussée jusqu’à l’extrême, tomba comme un baisser de rideau, il retourna sur les bancs de l’université pour apprendre tout ce qu’il avait oublié ou jamais très bien compris.

  • LE PALAIS DE MÉMOIRE d'ÉLISE FONTENAILLE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=faa61a8caf62a6c11a8d05e2fb77a43e&oe=594195F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

    9782253087366-001-T.jpeg?itok=lnS2tacfConte hypnotique

    "Le palais de mémoire" est un conte étrange, une lecture troublante qui nous emmène en Chine au XVIIIème siècle.

    On découvre Artus, Jésuite ayant perdu la foi, autrefois chassé de la Cour de Versailles, chargé d'enseigner l'art de la mémoire et la foi chrétienne aux jeunes Princes. Il a sous sa coupe Jade, jeune homme impétueux qu'il va falloir dompter, canaliser sur la connaissance.

    Dur labeur pour Artus, mais petit à petit il gagne la confiance de Jade et lui fait découvrir des tas de choses, maîtrise sa pensée.

    Nous cheminions à travers un désert livide et glacé, sans croiser âme qui vive. Parfois une fumée signalait une cahute en pierre ; une silhouette tracée à l'encre noire sur la neige passait, furtive, courbée sous le poids des fagots. Tout en chevauchant, nous buvions du vin de riz tiède pour nous réchauffer, à même la fiole que j'avais rangée sous ma selle, et que la chaleur de ma jument gardait tiède... Enhardis par le vin, nous récitions à deux voix un poème de Li Po, chacun une strophe, l'autre enchaînant ; je ne sais plus qui de nous deux commença, nous aimions tous deux d'un même amour le poète fou, épris de la lune, de l'amitié et des libations sans fin, et le connaissions par coeur...

    La Chine de cette époque est très bien décrite, la Cité interdite délivre ses secrets, la Mandchourie à cheval offre ses plus beaux paysages.

    La plume est fine, l'ambiance feutrée, emplie de volutes d'opium, les désirs et les plaisirs se mêlent, les tabous s'envolent, ce conte nous emmène dans des contrées étranges, assez perturbant, sulfureux, Artus ouvre son palais de mémoire pour un ultime partage.

    On peut s'interroger sur cet enseignement singulier, sur le pouvoir du "précepteur" sur son élève, sur les résultats et les conséquences de cette emprise, ou se laisser emporter pour quelques heures, simplement, par ce conte hypnotique.

    Le livre sur le site de Calmann-Lévy

    En savoir plus sur Élise Fontenaille

  • UNE LITTÉRATURE EXTRAORDINAIRE

    C'est pourtant depuis qu'il n'écrit plus à la plume que l'écrivain pond ses livres.
    Éric Chevillard 

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    1.

    Quand ils ont limité à l'unité le nombre de publications par décennie et par écrivain, j’ai bien ri.

    Quand ils ont interdit aux romanciers de plus de quarante ans de publier, j’ai dit Place à la littérature jeunesse!

    Quand ils ont interdit toute nouvelle publication de quelque genre que ce soit pour le plus grand bien de la planète, je me suis repris deux fois en selfie.

    Aujourd’hui que je ne regarde plus que les photos de mes auteurs préférés sur Instagram, je me dis que c’est bien dommage qu’on ne puisse pas les rassembler dans un livre d’art.

     

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    2.

    L’Association des Auteurs du Dimanche a créé une Banque de Greffons de Textes prélevés dans les œuvres des auteurs morts à laquelle chaque éditeur peut faire appel en cas d’accident littéraire grave, de perte de sens ou de puissance, de manque criant de fond. La Banque a ainsi déjà sauvé des milliers de livres tout à fait inutiles.

     

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    3.

    L’absence de publication depuis six mois de cet auteur a ému considérablement le milieu littéraire. On s’est posé mille questions : sa créativité serait-elle à l’arrêt? redouterait-il un prix? écrirait-il – enfin - le livre de sa vie ? serait-il atteint d’une maladie incurable? ses muses auraient-elles pris le large, et ses éditeurs la caisse ? On a enquêté dans toutes les directions, on a émis les hypothèses plus fantaisistes. On a finalement moins craint qu’il ne publiât plus jamais qu’il ne vînt encore à  sortir un nouvel opus. Bref, la réaction à son silence éditorial a  peut-être été le fait littéraire le plus remarquable de sa monotone carrière d’écrivain.

     

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    4.

    Cet auteur de mictions souffre d’énurésie; manquerait plus qu’il ait la prose plate.

     

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    5.

    Dans les transports en commun littéraires, quand un obscur auteur cède sa place à un écrivain dans la lumière, il ne manque jamais de lui tendre sa carte de visite reprenant les ouvrages de sa maigre bibliographie.

     

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    6.

    Est-ce en marchant sur des oeufs en papier qu'on devient homme-lettres ?

     

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    7.

    Parfois, de très loin, on pense avoir détecté une littérature habitable, une poésie nouvelle, un théâtre viable. Les médias culturels s’affolent, les éditeurs lancent des OPA, les Maisons de passe de la poésie rallument leurs néons... Mais les sondes critiques déchantent à mesure que se rapproche l’objet de convoitise, que se laisse lire l'étoile promise. Les espoirs pâlis, les illusions tombées, il ne reste qu’à reprendre ses recherches dans une autre direction de la galaxie littéraire.

     

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    8.

    Cette résidence d’écriture très mal notée plusieurs fois sur Livragot par des poètes mécontents de l’accueil (« un petit personnel inculte et sans égard pour les artistes »), de la literie (« en peau de vache »), des couverts (« en plastique mou »), de la qualité du soleil (« on aurait dit une vieille lune ! ») et de la vastitude de la mer (« en fait, un simple bras de mer ») vient de perdre deux plumes à son enseigne.

     

     

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    9.

    Cet écrivain de fictions établi se mit sur les réseaux sociaux à raconter sa vie en des statuts fameux récoltant des likes au kilo, à délivrer ses opinions politiques dans des causeries formidables attirant les foules fascinées par tant d'insignifiance. Heureusement, il n’en fit jamais de livres et arrêta même d’écrire de la fiction.

     

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    10.

    À la fin du volume, le livre ne se terminait pas. Le nombre de pages le séparant de la fin restait constant malgré un effort de lecture soutenu. Fort de ce constat, et pour m’enlever tout doute sur la pertinence de mon observation, je me mis à noter dans un carnet les grandes lignes de l’intrigue qui perdurait, ne semblant jamais s’achever... Depuis que j’ai commencé cet exercice il y a fort longtemps, j’ai rempli une infinité de carnets.

     

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    11.

    Cet écrivain de pharmacie publie sur le papier bible des posologies, dans des boîtes de médicaments, des fictions bienfaisantes, des poèmes vitaminés. Nulle prose assimilable à un celle d'un manuel de développement personnel, non mais des histoires revitalisantes, des récits antalgiques, de la fiction fortifiante. Dans les officines où sont vendues ses publications, on observe une diminution sensible des drogues usuelles comme des produits de bien-être.

     

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    12.

    Pour ne pas froisser son éditeur, doit on dire de cet écrivain sans la moindre sensibilité et dépourvu de toute intelligence qu'il construit une oeuvre non pas infirme, estropiée, bancale mais tout bonnement extraordinaire?

     

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  • Pour commencer 2017: ÉCHANTILLON DE MES LECTURES DE RENTRÉE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’université on parlerait de « mélange » pour évoquer mes lectures, moi, je dirais tout simplement qu’il s’agit d’un échantillon des divers textes que j’ai lus depuis le début de cette nouvelle année. Un échantillon de trois livres représentant chacun un genre littéraire différent : un roman japonais de Fuminori Nakamura, un recueil de poésie de Thierry Radière et un recueil d’aphorismes présenté par Marc Tilman. Trois textes qui illustrent bien ma rentrée littéraire de janvier dans toute sa diversité et qui mettent un point final à cette rubrique, j’en ouvrirai bientôt une autre concernant mes lectures de printemps.

     

    510kwhPqjpL._SX195_.jpgL’HIVER DERNIER, JE ME SUIS SÉPARÉ DE TOI

    Fuminori NAKAMURA

    Editions Picquier

    Étonnant ce livre japonais, on dirait un roman policier mais il n’y a personne pour mener l’enquête, les informations arrivent par bribes et le narrateur n’est pas toujours le même, le « je » du texte peut se rapporter â différentes personnes en embrouillant le lecteur insuffisamment attentif. On découvre souvent l’identité du narrateur à la fin de son propos. Je dirais, en ce qui me concerne, que je considère plutôt ce texte comme un roman noir, comme il en paraît souvent au Japon, des romans vraiment très noirs, très cruels, sadiques, totalement amoraux. Si le narrateur change souvent, il faut aussi se méfier des noms, les protagonistes peuvent en avoir plusieurs ou se faire passer pour ceux qu’ils ne sont pas. Le jeu des apparences tient une grande place dans ce texte. L’un des principaux héros, le coupable ou la victime, selon les divers temps de l’intrigue, est photographe, il capture ses personnages pour les enfermer dans ses clichés mais, en même tempe, il leur confère la pérennité en conservant leur image.

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    Nakamura Fuminori 

    Raconter l’intrigue serait une gageure tant elle est complexe, elle rebondit sans cesse, laissant toujours le lecteur devant une vérité toute provisoire, ne sachant même pas si l’ultime est vraiment celle qui représente les faits qui se sont déroulés. Le célèbre photographe Yûdai Kiharazaka est accusé du meurtre de deux femmes qu’il aurait laissé brûlées dans les flammes afin de pouvoir tirer des clichés plus réalistes de la mort par le feu. Il ne nie même pas les faits, le premier incendie pouvait passer pour un accident mais le second est clairement une exécution par le feu. Il sera donc condamné à mort sans le moindre doute. Un jeune journaliste est sollicité par un éditeur pour écrire un livre sur ce meurtrier particulièrement odieux mais le plumitif découvre bien vite que tout n’est pas aussi simple, il fouille, fouine, rencontre les protagonistes survivants, enquête jusqu’à coucher avec la sœur de l’incendiaire. Il écrit à celui-ci, le rencontre mais il n’est pas le seul… Plus l’affaire avance plus elle est surprenante et plus la vérité s’éloigne de celle énoncée au départ du livre, dès la première ligne du livre : « C’est bien vous qui les avez tuées… n’est-ce pas ? » Cette vérité qui se dérobe sans cesse finira par apparaître mais est-elle l’ultime vérité de cette affaire ?

    Ce texte comporte beaucoup d’éléments littéraires comme les jeux des portraits qui pourraient évoquer celui de Dorian Gray, par exemple. « J’essayais de te faire entrer, toi, ma sœur, dans la photo. » Tout reste assez flou, les photos ont presque toutes disparues, où sont de trop mauvaise qualité, on ne sait plus très bien qui est qui. Ce recours à la photo implique un discours sur la réalité des choses et des gens et sur leur image. On touche de très près le mythe de la Caverne. Le roman se nourrit en bonne partie de ce rapport de la réalité et de la vérité à l’image, à la virtualité, à l’apparence. L’auteur injecte dans cette intrigue des personnages réels mais non vivants, des poupées destinées à remplacer les êtres disparus, ce qui complique encore notoirement la question de l’identité dans cette intrigue. On tutoie là, « Les belles endormies » de Kawabata, « L’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam ou la morte de « Bruges la morte » de Rodenbach. Un être artificiel peut-il prendre la place d’un être vivant sans risquer de semer le doute dans une histoire ? Ce roman évoque aussi le rôle de l’art dans la société en posant une question bien cruelle qui peut, peut-être, être formulée plus facilement en Orient qu’en Occident : « L’art seul peut-il pousser un être humain à en tuer un autre ? ».

    Ce texte très dépouillé, écrit à coup de phrases courtes et incisives, captive le lecteur, ne lui laissant aucun répit, un livre à lire d’une traite ou presque, un livre étonnant, dérangeant, un livre moderne. Sa construction est originale : entre les chapitres, l’auteur glisse la description de nombreuses pièces du dossier pour que son auditrice préférée, l’amour de sa vie, la première victime de l’incendiaire, la jolie jeune femme aveugle qu’il a tant aimée, comprennent bien comment il l’a vengée et combien il l’aimera toujours. C’est pratiquement le seul moment de tendresse de ce livre où les femmes sont bien mal considérées et présentées, pour certaines, comme de véritables harpies. « Une femme ordinaire qui meurt… qu’est-ce que ça peut bien faire ? ».

    Le livre sur le site des Editions Philippe Picquier

     

    Le%20soir.jpgLE SOIR ON SE DIT DES POÉMES

    Thierry RADIÈRE (poèmes) & José MANGANO (illustrations)

    Soc & Foc

    Thierry Radière ne m’en voudra pas si j’évoque l’objet avant son contenu, en effet ce livre est très séduisant, son éditeur, une petite maison associative que j’ai découverte avec cette lecture, a réalisé un joli petit livre qui évoque les livres de comptines. Il en a confié l’illustration à José Mangano qui a inséré de nombreux dessins entre les poésies de l’auteur, des dessins naïfs, des dessins aux couleurs chatoyantes qui attireront à coups sûrs l’œil des enfants et les raviront.

    Ce livre Thierry l’a écrit comme une offrande, une offrande thérapeutique, qu’il voudrait, une fois encore, insufflé à sa chère fille atteinte d’un mal pernicieux :

    « dans le poème que je t’écris

    je cherche le souffle d’un nouveau corps

    comme si les mots pouvaient faire tomber l’espace d’une rêverie

    Les épées de Damoclès ».

    Le mal semble avoir décuplé l’amour que ce père affectueux éprouve pour sa petite fille adorée, il lui dit des mots d’amour, d’affection, impuissant qu’il est devant la maladie :

    « je t’écris mes sentiments

    pour ne pas que tu aies peur

    pardonne-moi si je ne sais pas y faire ».

    Il cherche à lui faire comprendre que tant qu’il sera là, tout se passera bien pour elle, essayant ainsi de la rassurer et de lui apporter un peu de quiétude :

    Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg« que tu avais peurMangano-Jose%CC%81.jpg

    Que nous n’étions pas là

    Que tu nous appelais

    Et qu’on ne t’a pas entendue

    Mais nous saurons

    Que c’est parce que

    Nous étions occupés

    A jouer les aiguilleurs

    De ton sommeil

    Prêts à intervenir en cas de problèmes ».

    Ainsi, Thierry met en vers son immense amour pour cette enfant affligée d’un mal injuste, laissant libre cours à son immense talent de poète pour la distraire à son univers de souffrance, essayant de la faire vivre comme une enfant normale. Il lui raconte l’école, la maison, les animaux… tout le petit monde ravissant dans lequel elle vit pour le bonheur de ses parents, soustraite au mal par cet amour familial.

    Un recueil émouvant, l’amour d‘un père pour sa fille souffrante chérie qu’il voudrait guérir avec les mots d’amour qu’il partage chaque soir avec elle. De la poésie pour enfant, de la poésie pour papa thérapeute, de la poésie à partager avec un enfant même s’il ne souffre pas. Et quand il souffre, parfois la poésie l’emporte :

    « parfois la toux s’arrête brutalement

    ne demande pas son reste

    termine son chantier dans les airs

    près des oreilles tremblantes

    la nuit la transforme en enclume ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    couverture-blasphemes.jpg?fx=r_550_550BLASPHÈMES À TOUT VENT 

    Marc TILMAN

    Cactus inébranlable

    Marc Tilman ne prend pas les lecteurs au dépourvu, il les informe très clairement de ses intentions : il va blasphémer et même blasphémer à tout vent sans retenue aucune et pour que tous comprennent bien sa démarche il s’explique dans un avertissement en forme d’avant-propos. Il a été élevé par une mère très croyante, trop selon lui, qui lui a inculqué la religion comme on fait ingurgiter le maïs aux canards destinés à être sacrifiés sur l’autel des fêtes de fin d’année. Il en a bouffé de la religion, de la religiosité, des bondieuseries, à haute dose et à toute aussi fréquence. La soixantaine se profilant à l’horizon, il en est écœuré à vomir, « La souffrance est parfois intenable ». Alors pour rééquilibrer les plateaux de la balance entre spiritualité et blasphème, il fallait qu’il lâche une grosse, grosse, caisse d’injures, insultes, blasphèmes, obscénités et autres gros mots contre toutes les religions qui sévissent sur la planète et leurs fidèles apôtres, curés, imams ou autres autorités chargées de dispenser la parole dite bonne. Il tire avec sa plume comme un forcené avec sa kalachnikov.


    « Que le pape aille se faire mitre ! », pour que l’auteur puisse, sans scrupule aucun, s’adonner aux plaisirs terrestres : « Ma chérie, cette nuit, je lègue mon corps à ta science ». Et même si « Il y a loin de la croupe aux lèvres … Quoique ! », « Elle a donné sa chatte à la langue ». Je suis convaincu qu’il en veut au clergé quand il déclare : « Sans le moindre scrupule, ils ont pris du bon temps et ne l’ont jamais rendu », sans doute l’œuvre de quelque aigri : « Ce pisse-froid a la chaude pisse. Ca ne risque pas de le dérider ! » Quand je dis le clergé, je comprends également les bonnes sœurs qu’il affuble de bien des défauts : « Elle est tellement radine qu’elle use ses strings jusqu’à la corde », « Devant la pâtisserie, ses yeux avides jetaient des éclairs au chocolat ».marc-tilman.jpg?fx=r_550_550

    Ce ne sont là juste quelques exemples que j’ai insidieusement extraits du recueil pour illustrer à ma façon les propos que l’auteur énonce dans son avertissement, je crois avoir respecté son opinion même si j’ai ajouté quelques adresses de mon propre cru. J’ajouterai encore que les flèches de Marc Tilman ne sont pas toutes destinées aux religions et à leurs apôtres, il a d’autres cibles dans le monde laïc, notamment une dont j’ignore tout sauf la fonction, à qui il décoche une flèche en forme de sandwich beurre cornichon : « Jan Jambon a lu tout Francis Bacon », trop bons l’aphorisme et le sandwich ! Et comme dit notre auteur, comme « Le ver déprimé : « On n’est pas encore sorti de l’aubergine ». ».

    Voilà un joli recueil d’aphorismes plein de finesse et d’espièglerie et si l’auteur dit vouloir blasphémer, il le fait toujours sans aucune grossièreté, seulement avec intelligence et malice. Et pour conclure, nous lui laisserons ce serment digne d’un encyclopédiste du XVIII° siècle : « Je pense que je penserai toujours.

    Je crois que je ne croirai jamais. »

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • LA MARCHE À L'AMOUR de GASTON MIRON

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    La Marche à l'amour de Gaston Miron (1928-1926) est l'un des poèmes québécois les plus célèbres. Les Français et les Belges ont découvert Gaston Miron un soir de mai 1981 sur un plateau d'Apostrophes.

    Le poème a été publié, nous apprend Wikipedia, à l'origine dans Le nouveau journal en 1962, dans un cycle de sept poèmes intitulé aussi "La marche à l'amour". Une version légèrement révisée a été publiée sous forme de livre en 1970 dans L’homme rapaillé.

    Dans une interview, Miron a dit de La marche à l'amour que "tous ses échecs successifs dans l'amour ont été projetés dans ce poème écrit entre 1954 et 1958." 

     

    La mise en voix et en musique de Babx en 2014

    Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
    moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as
    tu viendras tout ensoleillée d'existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t'aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses
    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j'affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie
    nous n'irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d'indécence
    un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
    frappe l'air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l'amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j'ai quand même idée farouche
    de t'aimer pour ta pureté
    de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
    dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
    l'éclair s'épanouit dans ma chair
    je passe les poings durs au vent
    j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
    j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
    toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
    la nuit de saule dans tes cheveux
    un visage enneigé de hasards et de fruits
    un regard entretenu de sources cachées
    et mille chants d'insectes dans tes veines
    et mille pluies de pétales dans tes caresses
    tu es mon amour
    ma clameur mon bramement
    tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
    ma danse carrée des quatre coins d'horizon
    le rouet des écheveaux de mon espoir
    tu es ma réconciliation batailleuse
    mon murmure de jours à mes cils d'abeille
    mon eau bleue de fenêtre
    dans les hauts vols de buildings
    mon amour
    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
    tu es ma chance ouverte et mon encerclement
    à cause de toi
    mon courage est un sapin toujours vert
    et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
    tu es belle de tout l'avenir épargné
    d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
    ouvre-moi tes bras que j'entre au port
    et mon corps d'amoureux viendra rouler
    sur les talus du mont Royal
    orignal, quand tu brames orignal
    coule-moi dans ta plainte osseuse
    fais-moi passer tout cabré tout empanaché
    dans ton appel et ta détermination
    Montréal est grand comme un désordre universel
    tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
    ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
    fille dont le visage est ma route aux réverbères
    quand je plonge dans les nuits de sources
    si jamais je te rencontre fille
    après les femmes de la soif glacée
    je pleurerai te consolerai
    de tes jours sans pluies et sans quenouilles
    des circonstances de l'amour dénoué
    j'allumerai chez toi les phares de la douceur
    nous nous reposerons dans la lumière
    de toutes les mers en fleurs de manne
    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
    tu seras heureuse fille heureuse
    d'être la femme que tu es dans mes bras
    le monde entier sera changé en toi et moi
    la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
    de pas voletant par les lacs de portage
    mes absolus poings
    ah violence de délices et d'aval
    j'aime
    que j'aime
    que tu t'avances
    ma ravie
    frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
    par ce temps profus d'épilobes en beauté
    sur ces grèves où l'été
    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
    harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
    ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
    lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
    et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
    je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
    je roule en toi
    tous les saguenays d'eau noire de ma vie
    je fais naître en toi
    les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
    puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge
    terre meuble de l'amour ton corps
    se soulève en tiges pêle-mêle
    je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
    je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
    haletant
    harcelé de néant
    et dynamité
    de petites apocalypses
    les deux mains dans les furies dans les féeries
    ô mains
    ô poings
    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
    s'exhalera le froid natal de mes poumons
    le sang tournera ô grand cirque
    je sais que tout mon amour
    sera retourné comme un jardin détruit
    qu'importe je serai toujours si je suis seul
    cet homme de lisière à bramer ton nom
    éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
    mon amour ô ma plainte
    de merle-chat dans la nuit buissonneuse
    ô fou feu froid de la neige
    beau sexe léger ô ma neige
    mon amour d'éclairs lapidée
    morte
    dans le froid des plus lointaines flammes
    puis les années m'emportent sens dessus dessous
    je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
    des voix murmurent les récits de ton domaine
    à part moi je me parle
    que vais-je devenir dans ma force fracassée
    ma force noire du bout de mes montagnes
    pour te voir à jamais je déporte mon regard
    je me tiens aux écoutes des sirènes
    dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
    et parmi ces bouts de temps qui halètent
    me voici de nouveau campé dans ta légende
    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
    les chevaux de bois de tes rires
    tes yeux de paille et d'or
    seront toujours au fond de mon coeur
    et ils traverseront les siècles
    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
    lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
    je marche à toi, je titube à toi, je bois
    à la gourde vide du sens de la vie
    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
    à ces taloches de vent sans queue et sans tête
    je n'ai plus de visage pour l'amour
    je n'ai plus de visage pour rien de rien
    parfois je m'assois par pitié de moi
    j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
    je n'attends pas à demain je t'attends
    je n'attends pas la fin du monde je t'attends
    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    La marche à l'amour par Gaston Miron

    Gaston Miron par Jean-Michel Maulpoix

    Gaston Miron fut le poète d'un livre, L'homme rapaillé , et d'une cause, le Québec. Sur la solidité de ces deux assises, sa légende s'est construite. Mais beaucoup de temps a passé depuis un certain soir de mai 1981 où Bernard Pivot accueillait sur le plateau d'Apostrophes ce québécois au verbe énergique, enfin édité en format de poche: il est temps de le relire... [la suite sur le site]

    Gaston Miron sur Esprits Nomades: L'homme aux labours de poésie

    Parler de Gaston Miron revenait à parler du sacré d’une nation. Des Felix Leclerc, des Gilles Vigneault soit et encore, ce ne sont que des chansonniers. Mais un poète à la hauteur des plus grands poètes français et qui prend la parole alors que l'on ne lui demande pas, cela revenait à confondre meeting et alexandrins. Car en plus Miron il est engagé, il est politique ! Cela ne se fait plus. Halte là en France, laissons - le sur sa banquise ! Gaston Miron devait alors être enfoui dans le tiroir des « paroliers patriotiques ». Aussi Gaston Miron est encore exilé dans nos mémoires en France... [article complet sur le site]

     

    12 chanteurs rapaillés chantent Gaston Miron 

    Gaston Miron chantant et dansant...

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  • Pour commencer 2017: BONNES NOUVELLES DE BELGIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’occasion de la rentrée de janvier, Cactus inébranlable a sérieusement dynamisé sa nouvelle collection « Nouvelles » lancée en 2016, en publiant trois nouveaux recueils. J’ai déjà évoqué celui de Lorenzo Cecchi, je vous présenterai donc aujourd’hui ceux d’Anne-Michèle Hamesse, Ma voisine a hurlé toute la nuit, et celui proposé par Jean-Phippe Querton, T’as des nouvelles de JPé ?

     

    113716423.jpgMA VOISINE A HURLÉ TOUTE LA NUIT

    Anne-Michèle HAMESSE

    Cactus Inébranlable

    Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas, si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique. Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien lécher, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable, j’ai retrouvé un peu ces caractéristique dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs… qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.amh.jpg?fx=r_550_550

    Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles prennent des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se brise souvent les dents sur la carapace des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisées n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde,…, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves restent souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

    Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions tout simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots généreux. Elle croit plus dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui dérèglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

    Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans ce recueil une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savais si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi dans ses textes très souvent une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf au texte.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-t-as-des-nouvelles-de-jpe.jpg?fx=r_550_550T’AS DES NOUVELLES DE JPé ?

    Jean-Philippe QUERTON

    Cactus inébranlable

    Jean Philippe Querton, JPé, a fait le ménage de son bureau, vidé les tiroirs, délesté les étagères de toute la paperasse qui les encombrait, nettoyé le plan de travail de tout ce qu’il avait laissé s’accumuler au fil des ans passés à lire et à écrire. De cette tâche harassante, il a récupéré une pile de papiers en plus ou moins bon état dont il a extirpé des bouts de texte, des ébauches de texte, des idées de texte griffonnées sur des morceaux de papiers très divers, des bribes de textes et même des textes attendant juste une opportunité pour se glisser dans un recueil personnel ou collectif. Après une sélection minutieuse, il a retiré de cet amas de paperasses vingt-neuf textes plus un (le dernier étant peut-être celui qui a été écrit juste avant la publication de ce recueil quelques jours seulement après la mort de Léonard Cohen) qu’il a transformés en vingt-neuf nouvelles plus une qui constituent ce recueil.

    Je connaissais le JPé jongleur de mots, aphoriste averti et talentueux, amateur de la formule fulgurante, comme il le dit lui-même : « Je suis un dénoyauteur de mots, un dépiauteur de phrases, un désosseur de langage, un décortiqueur de sens. Je dépouille, je dépapillote, je dévêts… Détrousseur, dépeceur, spolieur ». Mais dans ce texte, j’ai découvert un JPé que je ne connaissais pas, le JPé conteur, celui qui sait à merveille raconter des histoires, les histoires qu’il a pour la circonstance transformées en nouvelles. Ces nouvelles récupérées lors de sa séance de tri sont évidemment très différentes. « Ce sont des textes écrits dans contextes bien différents, dans des moments particuliers de la vie et si certains transpirent la souffrance, l’amertume, d’autres font état d’un goût pour l’absurde qui plonge ses racines dans une forme de rejet des conventions et une insouciance bienfaisante ».Querton.jpg

    « Il y en a qui relèvent du burlesque, d’autres sont bien noires et sans doute que certaines évoqueront une forme particulière de romantisme, sans noyer le lecteur dans l’eau de rose ». Je dois dire que ce recueil m’a ému car entre les lignes de ces nouvelles, j’ai vu un homme face à la vie, à ses doutes, à ses certitudes, un homme parfois fort, parfois fragile recherchant le réconfort dans le cocon familial ou au cœur de sa tribu, ceux qui l’ont édité beaucoup moins nombreux que ceux qu’il a édités. Même ses coups de gueule, ses colères, sa répulsion à l’endroit de l’argent et de tous les pouvoirs, surtout religieux, qui abusent de la crédulité des foules, contiennent une humanité émouvante. Mais j’ai retrouvé aussi le JPé gouailleur, insolent, impertinent, incapable de retenir le bon mot, la formule qui percute. Je dois avouer que certains textes m’ont franchement fait marrer comme celui dans lequel un gamin admire ses parents pour avoir, en 1968, eu la géniale idée de virer les pavés de la plage.

    Sans flagornerie ni fausse-pudeur, JPé dessine ainsi, à travers une trentaine de textes pas très longs, le portrait d’un homme amoureux des lettres, des mots, des beaux textes, défenseur de toutes les causes pouvant rendre sa dignité à l’humanité souvent bousculée par des pouvoirs abusifs et cupides. Parfois, il se livre à nu, d’autres fois, il se cache derrière des personnages issus tout droit de son imagination mais toujours on retrouve ce fin lettré un peu bougon amoureux des lettres et surtout des hommes sans oublier les femmes évidemment.

    « Le rêve, la vie imaginée, construite comme un roman. Je suis l’écrivain de ma propre existence. J’ai les pleins pouvoirs et je veux décider de tout ».

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • APRICOT GROVES de POURIA HEIDARY au Festival du Film d'Amour de Mons

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    MV5BZmIwZDQxMDctYWVjMi00N2YxLWEyOTctZTc4MTlkNGQ1M2ZkXkEyXkFqcGdeQXVyMjk3NzkzNjY@._V1_UY268_CR3,0,182,268_AL_.jpgQuand le cinéma d'auteur peut, en 79 minutes, dire l'essentiel, instiller le malaise et résoudre, en toute fin de parcours, une énigme : voilà la réussite d'un premier long métrage, dû à un jeune cinéaste arménien de 32 ans, né en 1984.


    L'histoire tient en quelques lignes : Aram a vécu en Amérique et retourne au pays, à l'occasion de ses fiançailles. Son frère aîné vient le chercher à l'aéroport et le mène dans sa nouvelle famille. Les relations entre les deux frères sont profondes. Le voyage se poursuit jusqu'à la frontière iranienne.
    Quelques dialogues, beaucoup de silences et un art de dire en images traitées avec douceur et contemplation.
    Le cinéaste prend son temps pour décrire, raconter et émouvoir. Les longues séquences entre les deux frères, selon un road movie qui traverse l'Arménie, montrent combien l'attachement de l'aîné pour le cadet qui revient d'Amérique est intense. Le jeu des comédiens - Narbe Vartan et de Pedram Ansari - est remarquable de discrétion et de densité.
    Pouria Heidary, jeune cinéaste, sait mettre en scène le malaise - comme dans cette rencontre avec la famille de la fiancée d'Aram - autant que le silence et les paysages.


  • Au FESTIVAL DU FILM D'AMOUR de MONS, une oeuvre sautillante et inventive et belge du couple ABEL & GORDON : "PARIS PIEDS NUS"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    afficheppn.jpgDominique Abel et Fiona Gordon (tous deux nés en 1957) aux commandes d'un film qui mêle drôlerie, émotion et sensibilité.

    Le burlesque au service du cinéma.

    Fiona a reçu une lettre de sa tante Martha de Paris. La vieille dame ne veut pas aller en maison de retraite et quitte son domicile.

    Arrivée dans la capitale, Fiona se retrouve très vite sans bagage. Sur sa route vagabonde, elle rencontre Dom, sans abri imaginatif et voleur.

    La recherche de la tante peut commencer, épique et hilarante. On ne peut guère résumer l'intrigue tant l'inventive mise en scène lance des petits cailloux sur la route de l'imaginaire.

    Les personnages de Norman et de Martha, campés par les vétérans Pierre Richard et Emmanuelle Riva, forment avec Fiona et Dom un quatuor humain et comique.

    Véritables clowns à transformations, Abel et Gordon endossent les rôles chamarrés de leur prénom.

    Les vues de Paris, les trucages, les ambiances nocturnes, les lieux parisiens revisités (Eiffel, les bords de Seine, Lachaise...), des scènes épiques (la chambre ardente, le restau sur la Seine etc.) , tout invite au partage d'émotions pures. La jonglerie, l'humour délicat, les situations burlesques ajoutent au film leur part intime de rêve.

    Un beau film, lumineux de tendresse, aux images inoubliables. Et le dernier film de Riva, décédée il y a peu.

    Le Festival du Film d'Amour de Mons 

    En savoir plus sur le film



  • COULEURS DE FÉVRIER par NATHALIE DELHAYE

    Mimosa, au sud,

    tel un pinceau sur la toile

    égaye les massifs

     

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    Masquelours au nord

    pour les pêcheurs d'islande

    chantent à tue-tête

     

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    Nice envoie des fleurs

    Pansement sur les blessures

    des enfants meurtris

     

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    Odeur familière

    les crêpes ornent la table

    Douce Chandeleur

     

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    Pistes enneigées

    Les enfants noient la vallée

    De pleurs et de rires

     

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    Comme un mois rebelle

    Février veut s'allonger

    mais il prend quatre ans

     

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    À Saint-Valentin

    Comme les couples d'oiseaux

    Les cœurs s'embrassent

     

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    Narcisse apparaît

    Dans le jardin endormi

    Visant le soleil

     

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    Rythmes de samba

    Les cariocas en fête

    Rio endiablée

     

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    Touches blanche et bleue

    Perce-neige et crocus craignent

    La fin de l'hiver

     

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  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, une petite merveille: LA PUERTA ABIERTA de Marina SERESESKY

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

    La_Puerta_abierta.jpgDans un quartier populaire de prostituées, à Madrid, mère et fille - Antonia, Rosa - partagent un tout petit appartement qui donne sur une galerie intérieure. Comme elles, d'autres prostituées et travestis vivent là, dans une promiscuité qui frôle la violence. Lupita (travesti), une Russe, une "hyène" (toujours à l'affût de ce qui se passe), Paco, son mari, qui la trompe...

    Antonia, qui veut se faire appeler Maria Lujan, amoindrie par accident vit, sans s'entendre avec elle, avec sa fille Rosa qui s'adonne à la prostitution. Antonia laisse toujours la porte ouverte, au grand dam de sa fille.

    Un jour, une petite fille de sept ans, soudain orpheline, déboule dans leur vie. Normalement, la petite Lyuba a disparu.

    Au plus près de la vie quotidienne et dans un ton qui mêle rires et gravité, la cinéaste réussit un tour de force en proposant, sans une once de moralisme, une description juste de relations féminines, une présentation de la prostitution aujourd'hui et une leçon d'amour.

    L'attachement de la vieille Antonia pour la petite Lyuba nous vaut les plus belles scènes du film. Un intimisme de tous les instants, une mise en scène qui approche sans voyeurisme les personnages, un humour qui dose bien les réalités vécues, autant d'atouts d'une oeuvre qui traduit bien les difficultés du monde.

    La cinéaste dirige d'une main sûre toute cette petite troupe jusqu'aux enfants, Lyuba et Eduardito, compagnon d'infortune, qui vivent, ne jouent pas, cette histoire, dont on sort émus. Les comédiennes sont fabuleuses de justesse : Carmen Maci, Terele Pavez...

    Premier long-métrage d'une cinéaste, née en 1969.

    "La puerta abierta" de Marina Seresesky (Espagne, 2016, 84')

    Le film a été couronné du Grand Prix du Jury des Jeunes (compétition européenne ).

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (le site) (jusqu'au 17 février)


  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, "NOCES" de Stephan STREKER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    film.noces.f.jpgGlaçant portrait - d'après des faits réels - d'une jeune Pakistanaise qui tente d'échapper aux traditions de son pays. Intelligente, belle, rebelle, sensible. Ses tentatives d'émancipation seront vaines face au bloc familial qui la force au mariage. Selon sa famille, il est impensable que Zahira épouse un Belge. La tragédie se noue et impose sa violence. Comme toujours, la femme est sacrifiée et le poids de la tradition (mari imposé par Skype...) une insulte à la liberté. Le crime d'honneur enfin souille le beau visage d'une jeune femme écartelée entre l'amour des siens et la poursuite autonome de sa vie. L'arriération impose régression et repli.

    La mise en scène, très attentive aux ambiances nocturnes, dose et accélère la tension et jette le spectateur dans une nasse d'effroi et d'impuissance.

    La distribution est éblouissante : Lina El Arabi (Zahira), Zacharie Chassériaud, Sébastien Houbani (Amir) , Olivier Gourmet.

    Présenté à Toronto, Angoulême, le film de Streker a remporté diverses récompenses. 

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (jusqu'au 17 février)


  • DURET OU LA CONCRÉTION D'IMAGES

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

    duret-langue-soufflee-animal-150x179.gifLa langue poétique ici associe sans cesse des appositions, des métaphores presque sans lien : ceci bien sûr rend la lecture des 73 dizains légèrement incommode car les insolites concrétions de sens nous laissent souvent perplexe :

    49
    "ma langue grimpe sur
    le mât de cocagne
    elle fait le singe
    aboie sur les crêtes"

    Le "je" qui narre hèle des animaux "à l'aide", "engloutit chaque mot", prend pose de chien sur "les trottoirs", cite Artaud, énonce un "corps" dont "le visage est confiant".

    Ces poèmes désarçonnent l'épris de fluidité, plairont sans doute à l'amateur de signifiant qui aime dans un même vers pour la beauté de la chose "agrumes et arguments".chevreuil-patrice-duret-L-KPmlQz.jpeg

    Le livre, sans doute un vaste patchwork d'images, s'encombre de vers dissociés pour dire une langue rebelle au sens commun; le rapprochement des mots, pour être souvent barbare "la souris/ pagaie dans le lac secouer la planche/ regard lointain", ressemble à l'écriture automatique dans ce qu'elle a de plus artificiel ou d'expérimental.

    Pourtant, sous l'écriture très formelle, se niche un besoin "d'enfance", "l'air de n'y pas toucher", fragile écho d'expériences enfouies dans le carcan des dizains et dans l'accumulation d'images juxtaposées, mais à quelles fins?

    Patrice Duret, La langue soufflée de l'animal , L'Arbre à paroles, 2017, 82p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • POUR COMMENCER 2017: À PROPOS DE POÉSIE CONTEMPORAINE

    par DENIS BILLAMBOZ     arton117866-225x300.jpg

    Pour cette rentrée de janvier, j’ai pu disposer de deux opus évoquant la poésie contemporaine, des textes très élaborés, un peu savants même, qui donnent une idée de ce qu’est la littérature contemporaine aujourd’hui, notamment la poésie en prose. Celui d’Alexander Dickow, évoque les fruits, notamment les kakis, comme métaphore de la littérature, celui de Stolowicki s’accroche aussi au domaine végétal, il s’intitule Rhizome comme cette partie de la plante où poussent les tiges dans lesquelles j’ai vu les œuvres littéraires d’aujourd’hui.

     

    1540-1.jpgRHAPSODIE CURIEUSE

    Alexander DICKOW

    Louise Bottu Éditions

    Il y a bien longtemps qu’un texte m’avait bousculé comme celui-ci, à sa lecture, j’ai été comme déstabilisé, il est plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, il veut nous parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis, des kakis qu’on peut consommer selon deux manières l’une bonne, l’autre excellente même si elle est moins ragoûtante. Mais la gourmandise de l’auteur ne s’arrête pas à la nourriture, il veut aussi se régaler des mots mais pas seulement de leur sens et de leur son, aussi de ce qu’ils suggèrent, de ce qu’ils inspirent, de ce qu’ils créent en nous et surtout de ce qu’ils laissent entres les lignes là où l’on ne va pas avec assez d’attention. Alexander Dickow dit qu’il n’aime pas les mondes lisses, qu’il apprécie les imperfections : les bosses, les fissures, les stigmates, et les terrains inhospitaliers : les ruines, les ferrailles tordues, les façades délabrées. Mais ce n’est pas le chaos qu’il cherche, il « aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ».bio-image.img.240.high.jpg

    Son texte est à cette image, à deux faces, une très fouillée, très élaborée mais élaborée dans une forme qui pourrait sembler un peu anarchique et une autre face qui pourrait évoquer un auteur qui ne possède pas suffisamment notre langue malgré sa grande culture. Or, l’auteur, Américain d’origine, possède un doctorat de littérature française donc sa construction est un édifice très étudié qu’il faut essayer de comprendre comme un monument Art nouveau alliant différents styles pour défier l’académisme. Il place, en exergue à son propos, cette citation de Benjamin Fondane : « Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif / D’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre… ». Étrange aussi pour le lecteur cette entrée en matière.

    Son propos commence par une dissertation sur le goût et sa relativité « … les étrangers cherchent à trouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est Etranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît pas ni ne comprend…. » . Ce qui est bon ici, ne sera pas forcément bon plus loin. Tout ceux qui s’attachent à leur nourriture habituelle oublient à jamais une immensité de goûts, de saveurs, de sensations… Il fait aussi l’apologie des fruits dédaignés, trop mûrs, « C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. A peine quelques téméraires et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors ».

    Le fruit par excellence, celui qui illustre le mieux son propos, c’est le kaki qu’on peut manger de deux façons : une plutôt banale, l’autre plus audacieuse en le laissant approcher de la putréfaction pour que ses tanins deviennent de velours. Le kaki qu’on vénère dans un temple au Japon, « Un shogun Ashikaga honora en bienveillance le village car un moine qui eut nom Jinsai lui ayant fait don de succulents kakis. »

    Mais, le fruit n’est pas seulement le kaki, c’est aussi « le curuba ou le cériman, l’arosianthe ou le caroubin, le limpou ou le périgal-nohor aux frêles pétales maladifs », une liste qui peut faire saliver même si on ne connaît aucun de ces fruits car leur nom seul évoque déjà des saveurs nouvelles, exotiques, ensoleillées, enchanteresses… et là on comprend (moi j’ai compris)que si l’auteur évoque le kaki est sa mythologie, c’est parce qu’il symbolise dans ce fruit la vie sous toutes ses formes. « Tout s’emmêle. La couleur, la nèfle, le fuyu, une femme, le New Jersey, Châtillon, Clamart, Nancy. Une chose mène à l’autre, tandis qu’on ferait mieux d’en rester là, et de sentir ceci à jamais, cette couleur, par exemple, d’une peau ».

    La vie, la vie réelle, celle qu’on ne sait pas voir, qu’on se sait pas comprendre, sentir, déguster n’est pas où nous la cherchons, elle est ailleurs, elle est comme les mots, elle n’est pas dans les instants qui la constituent mais entre les instants comme toutes les vérités qui sont toujours ente les lignes du texte. « Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent. Ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ».

    Un texte intriguant, dérangeant, sibyllin, savant, trop peut-être pour moi, que chacun comprendra à sa façon mais qui comme le kaki sera toujours meilleur quand on le laissera vieillir tranquillement dans notre mémoire afin qu’il prenne toute sa saveur au cours d’une autre lecture quand le lecteur sera mûr lui aussi et qu’il saura chercher entre les mots la réelle signification de la pensée de l’auteur. En attendant, j’ai retenu que si

    « Certains fruits se consomment comme l’amour. Le kaki est de ceux-là. »

    Et, j’aime les kakis quelle que soit la façon de les consommer.

    Le site des Editions Louise Bottu

     

    4084327319.jpgRHIZOME

    Christophe STOLOWICKI

    Passage d’encres

    Rhizome, c’est le nom de la partie de certaines plantes, entre racines et tige(s), d’où poussent en général ces belles tiges, c’est du moins ce qu’on m’a enseigné quand j’étais jeune apprenti agriculteur. Christophe Stolowicki a adopté ce titre pour son recueil comme pour indiquer qu’à partir de ce rhizome, il fera pousser des tiges : ses colères, ses humeurs, ses remarques, tout ce qu’il a à vider sur ce que professent certains à propos de la littérature : des lieux communs, des idées reçues, des truismes et toutes sortes de fausses vérités qui essaient de nous faire croire que des belles tiges poussent un peu partout dans le monde littéraire. Des opinions, comme il le dit dans sa dédicace, qui vont souvent « à l’encontre du genre ». À contre-courant de ce que pensent en général ceux qui se disent les spécialistes de la littérature contemporaine.

    Son propos se présente comme un répertoire de citations, de pensées, d’idées concernant la littérature contemporaine, les diverses formes littéraires, les auteurs, quelques éditeurs et tout ce qu’ils pensent sur ce sujet, essayant de le partager avec le lecteur.

    Les tiges qu’il dresse sont comme des flèches qu’il décoche en direction de ceux dont il ne partage pas les vues, il introduit son texte avec un premier trait en direction des auteurs de textes courts, « les brèves », en stigmatisant les producteurs d’aphorismes trop prolifiques pour rester incisifs, « l’aphorisme plus assez dru pour se garder de suffisance », ou de haïkus trop rabâchés, dilués, lessivés « pour préserver sa consistante inconsistance ». Il évoque ensuite « Une poésie contemporaine tout en performances » qui « invente une dérisoire parade à la désaffection populaire ». Les prosateurs n’échappent pas à sa vindicte, ceux « qui pose prose » sont peu nombreux après Gombrowicz et Flaubert qui conservent son estime comme certains poètes : Celan, Pisarnik, Rimbaud, Baudelaire, Giguère, Luca, Metz et quelques autres. Même Sade n’échappe pas à ses flèches.2110_auteur_20111018160812.jpg

    Le roman, genre le plus exposé à la mode et à la commercialisation du talent, fait lui aussi l’objet d’une mise au point : après Stendhal et Flaubert, « un long intermède d’analphabète » d’où émergent seulement Mérimée et Maupassant. Un texte en forme de mise au point pour stigmatiser tous ceux qui se plient trop facilement aux effets de modes, aux statistiques des ventes, aux étiquettes trop élogieuses et à tous ceux qui vantent le talent de ceux qui n’en ont pas assez pour que le terme ne soit pas dévalorisé quand on l’évoque à leur sujet.

    Ce recueil m’a immédiatement fait penser à Philippe Jaffeux dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail, la même recherche poétique en prose pour évoquer la pensée et la mettre en textes pour un lecteur suffisamment averti. Philippe Jaffeux, je l’ai découvert au creux de l’une des dernières pages : « Philippe Jaffeux, ses calligrammes interstitiels qu’évide un logiciel ». Juste ces quelques mots pour évoquer le travail du poète pour la conception d’une écriture possible face au handicap lourd. Toujours des mots très lourds pour formuler des idées puissantes en de courtes opinions souvent en forme de sanctions.

    Chaque définition, chaque opinion, chaque remarque, chaque avis est, en effet, une forme de sanction, un coup d’épée contre les travers des « écriveurs » qui croient faire de la littérature mais ne font qu’un travail alimentaire en produisant comme à la chaîne. La littérature c’est autre chose, c’est un art, un art qui peut s’associer avec les autres, comme la poésie se calquant au rythme du rock and roll. La littérature contemporaine, sous toutes ses formes et tous ses aspects, s’écrit au rythme d’une musique et la musique que Stolowicki aime, c’est le jazz et particulièrement celui du Monk, le célèbre Thelonious Monk. Il déroule son texte au rythme de ces airs scandés par les longs doigts du jazzman sur le clavier du piano, réservant les trilles du saxophone de Coltrane à la longue phrase proustienne. L’art ne se divise pas, la musique scande la phrase et la peinture, notamment celle de Kandinsky et du Douanier Rousseau, plante le décor.

    Un texte qui évoque sans conteste possible le mode de penser de Philippe Jaffeux avec des expressions, des sentences, des exclamations, des remarques plutôt que des phrases. Cette forme d’expression, si elle s’éloigne hardiment d’un certain académisme, conserve toutefois une force réelle grâce à une recherche très poussée de mots très justes, très adaptés à l’évocation recherchée, à la pensée à transmettre. Stolowicki livre un véritable pamphlet contre ceux qui se croient littérateurs (auteurs, éditeurs, critiques, faiseurs de talents…) et recentre le débat sur le talent dans son expression la plus restreinte, la plus pure, la plus exigeante et je dirais même la plus intelligente car l’auteur formule ses avis et sentences avec la plus grande rigueur intellectuelle.

    Le livre sur le site des Éditions Passage d'encres