LES BELLES PHRASES

  • Pour commencer 2017: BONNES NOUVELLES DE BELGIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’occasion de la rentrée de janvier, Cactus inébranlable a sérieusement dynamisé sa nouvelle collection « Nouvelles » lancée en 2016, en publiant trois nouveaux recueils. J’ai déjà évoqué celui de Lorenzo Cecchi, je vous présenterai donc aujourd’hui ceux d’Anne-Michèle Hamesse, Ma voisine a hurlé toute la nuit, et celui proposé par Jean-Phippe Querton, T’as des nouvelles de JPé ?

     

    113716423.jpgMA VOISINE A HURLÉ TOUTE LA NUIT

    Anne-Michèle HAMESSE

    Cactus Inébranlable

    Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas, si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique. Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien lécher, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable, j’ai retrouvé un peu ces caractéristique dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs… qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.amh.jpg?fx=r_550_550

    Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles prennent des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se brise souvent les dents sur la carapace des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisées n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde,…, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves restent souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

    Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions tout simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots généreux. Elle croit plus dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui dérèglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

    Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans ce recueil une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savais si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi dans ses textes très souvent une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf au texte.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-t-as-des-nouvelles-de-jpe.jpg?fx=r_550_550T’AS DES NOUVELLES DE JPé ?

    Jean-Philippe QUERTON

    Cactus inébranlable

    Jean Philippe Querton, JPé, a fait le ménage de son bureau, vidé les tiroirs, délesté les étagères de toute la paperasse qui les encombrait, nettoyé le plan de travail de tout ce qu’il avait laissé s’accumuler au fil des ans passés à lire et à écrire. De cette tâche harassante, il a récupéré une pile de papiers en plus ou moins bon état dont il a extirpé des bouts de texte, des ébauches de texte, des idées de texte griffonnées sur des morceaux de papiers très divers, des bribes de textes et même des textes attendant juste une opportunité pour se glisser dans un recueil personnel ou collectif. Après une sélection minutieuse, il a retiré de cet amas de paperasses vingt-neuf textes plus un (le dernier étant peut-être celui qui a été écrit juste avant la publication de ce recueil quelques jours seulement après la mort de Léonard Cohen) qu’il a transformés en vingt-neuf nouvelles plus une qui constituent ce recueil.

    Je connaissais le JPé jongleur de mots, aphoriste averti et talentueux, amateur de la formule fulgurante, comme il le dit lui-même : « Je suis un dénoyauteur de mots, un dépiauteur de phrases, un désosseur de langage, un décortiqueur de sens. Je dépouille, je dépapillote, je dévêts… Détrousseur, dépeceur, spolieur ». Mais dans ce texte, j’ai découvert un JPé que je ne connaissais pas, le JPé conteur, celui qui sait à merveille raconter des histoires, les histoires qu’il a pour la circonstance transformées en nouvelles. Ces nouvelles récupérées lors de sa séance de tri sont évidemment très différentes. « Ce sont des textes écrits dans contextes bien différents, dans des moments particuliers de la vie et si certains transpirent la souffrance, l’amertume, d’autres font état d’un goût pour l’absurde qui plonge ses racines dans une forme de rejet des conventions et une insouciance bienfaisante ».Querton.jpg

    « Il y en a qui relèvent du burlesque, d’autres sont bien noires et sans doute que certaines évoqueront une forme particulière de romantisme, sans noyer le lecteur dans l’eau de rose ». Je dois dire que ce recueil m’a ému car entre les lignes de ces nouvelles, j’ai vu un homme face à la vie, à ses doutes, à ses certitudes, un homme parfois fort, parfois fragile recherchant le réconfort dans le cocon familial ou au cœur de sa tribu, ceux qui l’ont édité beaucoup moins nombreux que ceux qu’il a édités. Même ses coups de gueule, ses colères, sa répulsion à l’endroit de l’argent et de tous les pouvoirs, surtout religieux, qui abusent de la crédulité des foules, contiennent une humanité émouvante. Mais j’ai retrouvé aussi le JPé gouailleur, insolent, impertinent, incapable de retenir le bon mot, la formule qui percute. Je dois avouer que certains textes m’ont franchement fait marrer comme celui dans lequel un gamin admire ses parents pour avoir, en 1968, eu la géniale idée de virer les pavés de la plage.

    Sans flagornerie ni fausse-pudeur, JPé dessine ainsi, à travers une trentaine de textes pas très longs, le portrait d’un homme amoureux des lettres, des mots, des beaux textes, défenseur de toutes les causes pouvant rendre sa dignité à l’humanité souvent bousculée par des pouvoirs abusifs et cupides. Parfois, il se livre à nu, d’autres fois, il se cache derrière des personnages issus tout droit de son imagination mais toujours on retrouve ce fin lettré un peu bougon amoureux des lettres et surtout des hommes sans oublier les femmes évidemment.

    « Le rêve, la vie imaginée, construite comme un roman. Je suis l’écrivain de ma propre existence. J’ai les pleins pouvoirs et je veux décider de tout ».

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • APRICOT GROVES de POURIA HEIDARY au Festival du Film d'Amour de Mons

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    MV5BZmIwZDQxMDctYWVjMi00N2YxLWEyOTctZTc4MTlkNGQ1M2ZkXkEyXkFqcGdeQXVyMjk3NzkzNjY@._V1_UY268_CR3,0,182,268_AL_.jpgQuand le cinéma d'auteur peut, en 79 minutes, dire l'essentiel, instiller le malaise et résoudre, en toute fin de parcours, une énigme : voilà la réussite d'un premier long métrage, dû à un jeune cinéaste arménien de 32 ans, né en 1984.


    L'histoire tient en quelques lignes : Aram a vécu en Amérique et retourne au pays, à l'occasion de ses fiançailles. Son frère aîné vient le chercher à l'aéroport et le mène dans sa nouvelle famille. Les relations entre les deux frères sont profondes. Le voyage se poursuit jusqu'à la frontière iranienne.
    Quelques dialogues, beaucoup de silences et un art de dire en images traitées avec douceur et contemplation.
    Le cinéaste prend son temps pour décrire, raconter et émouvoir. Les longues séquences entre les deux frères, selon un road movie qui traverse l'Arménie, montrent combien l'attachement de l'aîné pour le cadet qui revient d'Amérique est intense. Le jeu des comédiens - Narbe Vartan et de Pedram Ansari - est remarquable de discrétion et de densité.
    Pouria Heidary, jeune cinéaste, sait mettre en scène le malaise - comme dans cette rencontre avec la famille de la fiancée d'Aram - autant que le silence et les paysages.


  • Au FESTIVAL DU FILM D'AMOUR de MONS, une oeuvre sautillante et inventive et belge du couple ABEL & GORDON : "PARIS PIEDS NUS"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    afficheppn.jpgDominique Abel et Fiona Gordon (tous deux nés en 1957) aux commandes d'un film qui mêle drôlerie, émotion et sensibilité.

    Le burlesque au service du cinéma.

    Fiona a reçu une lettre de sa tante Martha de Paris. La vieille dame ne veut pas aller en maison de retraite et quitte son domicile.

    Arrivée dans la capitale, Fiona se retrouve très vite sans bagage. Sur sa route vagabonde, elle rencontre Dom, sans abri imaginatif et voleur.

    La recherche de la tante peut commencer, épique et hilarante. On ne peut guère résumer l'intrigue tant l'inventive mise en scène lance des petits cailloux sur la route de l'imaginaire.

    Les personnages de Norman et de Martha, campés par les vétérans Pierre Richard et Emmanuelle Riva, forment avec Fiona et Dom un quatuor humain et comique.

    Véritables clowns à transformations, Abel et Gordon endossent les rôles chamarrés de leur prénom.

    Les vues de Paris, les trucages, les ambiances nocturnes, les lieux parisiens revisités (Eiffel, les bords de Seine, Lachaise...), des scènes épiques (la chambre ardente, le restau sur la Seine etc.) , tout invite au partage d'émotions pures. La jonglerie, l'humour délicat, les situations burlesques ajoutent au film leur part intime de rêve.

    Un beau film, lumineux de tendresse, aux images inoubliables. Et le dernier film de Riva, décédée il y a peu.

    Le Festival du Film d'Amour de Mons 

    En savoir plus sur le film



  • COULEURS DE FÉVRIER par NATHALIE DELHAYE

    Mimosa, au sud,

    tel un pinceau sur la toile

    égaye les massifs

     

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    Masquelours au nord

    pour les pêcheurs d'islande

    chantent à tue-tête

     

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    Nice envoie des fleurs

    Pansement sur les blessures

    des enfants meurtris

     

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    Odeur familière

    les crêpes ornent la table

    Douce Chandeleur

     

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    Pistes enneigées

    Les enfants noient la vallée

    De pleurs et de rires

     

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    Comme un mois rebelle

    Février veut s'allonger

    mais il prend quatre ans

     

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    À Saint-Valentin

    Comme les couples d'oiseaux

    Les cœurs s'embrassent

     

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    Narcisse apparaît

    Dans le jardin endormi

    Visant le soleil

     

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    Rythmes de samba

    Les cariocas en fête

    Rio endiablée

     

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    Touches blanche et bleue

    Perce-neige et crocus craignent

    La fin de l'hiver

     

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  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, une petite merveille: LA PUERTA ABIERTA de Marina SERESESKY

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

    La_Puerta_abierta.jpgDans un quartier populaire de prostituées, à Madrid, mère et fille - Antonia, Rosa - partagent un tout petit appartement qui donne sur une galerie intérieure. Comme elles, d'autres prostituées et travestis vivent là, dans une promiscuité qui frôle la violence. Lupita (travesti), une Russe, une "hyène" (toujours à l'affût de ce qui se passe), Paco, son mari, qui la trompe...

    Antonia, qui veut se faire appeler Maria Lujan, amoindrie par accident vit, sans s'entendre avec elle, avec sa fille Rosa qui s'adonne à la prostitution. Antonia laisse toujours la porte ouverte, au grand dam de sa fille.

    Un jour, une petite fille de sept ans, soudain orpheline, déboule dans leur vie. Normalement, la petite Lyuba a disparu.

    Au plus près de la vie quotidienne et dans un ton qui mêle rires et gravité, la cinéaste réussit un tour de force en proposant, sans une once de moralisme, une description juste de relations féminines, une présentation de la prostitution aujourd'hui et une leçon d'amour.

    L'attachement de la vieille Antonia pour la petite Lyuba nous vaut les plus belles scènes du film. Un intimisme de tous les instants, une mise en scène qui approche sans voyeurisme les personnages, un humour qui dose bien les réalités vécues, autant d'atouts d'une oeuvre qui traduit bien les difficultés du monde.

    La cinéaste dirige d'une main sûre toute cette petite troupe jusqu'aux enfants, Lyuba et Eduardito, compagnon d'infortune, qui vivent, ne jouent pas, cette histoire, dont on sort émus. Les comédiennes sont fabuleuses de justesse : Carmen Maci, Terele Pavez...

    Premier long-métrage d'une cinéaste, née en 1969.

    "La puerta abierta" de Marina Seresesky (Espagne, 2016, 84')

    Le film a été couronné du Grand Prix du Jury des Jeunes (compétition européenne ).

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (le site) (jusqu'au 17 février)


  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, "NOCES" de Stephan STREKER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    film.noces.f.jpgGlaçant portrait - d'après des faits réels - d'une jeune Pakistanaise qui tente d'échapper aux traditions de son pays. Intelligente, belle, rebelle, sensible. Ses tentatives d'émancipation seront vaines face au bloc familial qui la force au mariage. Selon sa famille, il est impensable que Zahira épouse un Belge. La tragédie se noue et impose sa violence. Comme toujours, la femme est sacrifiée et le poids de la tradition (mari imposé par Skype...) une insulte à la liberté. Le crime d'honneur enfin souille le beau visage d'une jeune femme écartelée entre l'amour des siens et la poursuite autonome de sa vie. L'arriération impose régression et repli.

    La mise en scène, très attentive aux ambiances nocturnes, dose et accélère la tension et jette le spectateur dans une nasse d'effroi et d'impuissance.

    La distribution est éblouissante : Lina El Arabi (Zahira), Zacharie Chassériaud, Sébastien Houbani (Amir) , Olivier Gourmet.

    Présenté à Toronto, Angoulême, le film de Streker a remporté diverses récompenses. 

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (jusqu'au 17 février)


  • DURET OU LA CONCRÉTION D'IMAGES

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

    duret-langue-soufflee-animal-150x179.gifLa langue poétique ici associe sans cesse des appositions, des métaphores presque sans lien : ceci bien sûr rend la lecture des 73 dizains légèrement incommode car les insolites concrétions de sens nous laissent souvent perplexe :

    49
    "ma langue grimpe sur
    le mât de cocagne
    elle fait le singe
    aboie sur les crêtes"

    Le "je" qui narre hèle des animaux "à l'aide", "engloutit chaque mot", prend pose de chien sur "les trottoirs", cite Artaud, énonce un "corps" dont "le visage est confiant".

    Ces poèmes désarçonnent l'épris de fluidité, plairont sans doute à l'amateur de signifiant qui aime dans un même vers pour la beauté de la chose "agrumes et arguments".chevreuil-patrice-duret-L-KPmlQz.jpeg

    Le livre, sans doute un vaste patchwork d'images, s'encombre de vers dissociés pour dire une langue rebelle au sens commun; le rapprochement des mots, pour être souvent barbare "la souris/ pagaie dans le lac secouer la planche/ regard lointain", ressemble à l'écriture automatique dans ce qu'elle a de plus artificiel ou d'expérimental.

    Pourtant, sous l'écriture très formelle, se niche un besoin "d'enfance", "l'air de n'y pas toucher", fragile écho d'expériences enfouies dans le carcan des dizains et dans l'accumulation d'images juxtaposées, mais à quelles fins?

    Patrice Duret, La langue soufflée de l'animal , L'Arbre à paroles, 2017, 82p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • POUR COMMENCER 2017: À PROPOS DE POÉSIE CONTEMPORAINE

    par DENIS BILLAMBOZ     arton117866-225x300.jpg

    Pour cette rentrée de janvier, j’ai pu disposer de deux opus évoquant la poésie contemporaine, des textes très élaborés, un peu savants même, qui donnent une idée de ce qu’est la littérature contemporaine aujourd’hui, notamment la poésie en prose. Celui d’Alexander Dickow, évoque les fruits, notamment les kakis, comme métaphore de la littérature, celui de Stolowicki s’accroche aussi au domaine végétal, il s’intitule Rhizome comme cette partie de la plante où poussent les tiges dans lesquelles j’ai vu les œuvres littéraires d’aujourd’hui.

     

    1540-1.jpgRHAPSODIE CURIEUSE

    Alexander DICKOW

    Louise Bottu Éditions

    Il y a bien longtemps qu’un texte m’avait bousculé comme celui-ci, à sa lecture, j’ai été comme déstabilisé, il est plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, il veut nous parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis, des kakis qu’on peut consommer selon deux manières l’une bonne, l’autre excellente même si elle est moins ragoûtante. Mais la gourmandise de l’auteur ne s’arrête pas à la nourriture, il veut aussi se régaler des mots mais pas seulement de leur sens et de leur son, aussi de ce qu’ils suggèrent, de ce qu’ils inspirent, de ce qu’ils créent en nous et surtout de ce qu’ils laissent entres les lignes là où l’on ne va pas avec assez d’attention. Alexander Dickow dit qu’il n’aime pas les mondes lisses, qu’il apprécie les imperfections : les bosses, les fissures, les stigmates, et les terrains inhospitaliers : les ruines, les ferrailles tordues, les façades délabrées. Mais ce n’est pas le chaos qu’il cherche, il « aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ».bio-image.img.240.high.jpg

    Son texte est à cette image, à deux faces, une très fouillée, très élaborée mais élaborée dans une forme qui pourrait sembler un peu anarchique et une autre face qui pourrait évoquer un auteur qui ne possède pas suffisamment notre langue malgré sa grande culture. Or, l’auteur, Américain d’origine, possède un doctorat de littérature française donc sa construction est un édifice très étudié qu’il faut essayer de comprendre comme un monument Art nouveau alliant différents styles pour défier l’académisme. Il place, en exergue à son propos, cette citation de Benjamin Fondane : « Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif / D’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre… ». Étrange aussi pour le lecteur cette entrée en matière.

    Son propos commence par une dissertation sur le goût et sa relativité « … les étrangers cherchent à trouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est Etranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît pas ni ne comprend…. » . Ce qui est bon ici, ne sera pas forcément bon plus loin. Tout ceux qui s’attachent à leur nourriture habituelle oublient à jamais une immensité de goûts, de saveurs, de sensations… Il fait aussi l’apologie des fruits dédaignés, trop mûrs, « C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. A peine quelques téméraires et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors ».

    Le fruit par excellence, celui qui illustre le mieux son propos, c’est le kaki qu’on peut manger de deux façons : une plutôt banale, l’autre plus audacieuse en le laissant approcher de la putréfaction pour que ses tanins deviennent de velours. Le kaki qu’on vénère dans un temple au Japon, « Un shogun Ashikaga honora en bienveillance le village car un moine qui eut nom Jinsai lui ayant fait don de succulents kakis. »

    Mais, le fruit n’est pas seulement le kaki, c’est aussi « le curuba ou le cériman, l’arosianthe ou le caroubin, le limpou ou le périgal-nohor aux frêles pétales maladifs », une liste qui peut faire saliver même si on ne connaît aucun de ces fruits car leur nom seul évoque déjà des saveurs nouvelles, exotiques, ensoleillées, enchanteresses… et là on comprend (moi j’ai compris)que si l’auteur évoque le kaki est sa mythologie, c’est parce qu’il symbolise dans ce fruit la vie sous toutes ses formes. « Tout s’emmêle. La couleur, la nèfle, le fuyu, une femme, le New Jersey, Châtillon, Clamart, Nancy. Une chose mène à l’autre, tandis qu’on ferait mieux d’en rester là, et de sentir ceci à jamais, cette couleur, par exemple, d’une peau ».

    La vie, la vie réelle, celle qu’on ne sait pas voir, qu’on se sait pas comprendre, sentir, déguster n’est pas où nous la cherchons, elle est ailleurs, elle est comme les mots, elle n’est pas dans les instants qui la constituent mais entre les instants comme toutes les vérités qui sont toujours ente les lignes du texte. « Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent. Ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ».

    Un texte intriguant, dérangeant, sibyllin, savant, trop peut-être pour moi, que chacun comprendra à sa façon mais qui comme le kaki sera toujours meilleur quand on le laissera vieillir tranquillement dans notre mémoire afin qu’il prenne toute sa saveur au cours d’une autre lecture quand le lecteur sera mûr lui aussi et qu’il saura chercher entre les mots la réelle signification de la pensée de l’auteur. En attendant, j’ai retenu que si

    « Certains fruits se consomment comme l’amour. Le kaki est de ceux-là. »

    Et, j’aime les kakis quelle que soit la façon de les consommer.

    Le site des Editions Louise Bottu

     

    4084327319.jpgRHIZOME

    Christophe STOLOWICKI

    Passage d’encres

    Rhizome, c’est le nom de la partie de certaines plantes, entre racines et tige(s), d’où poussent en général ces belles tiges, c’est du moins ce qu’on m’a enseigné quand j’étais jeune apprenti agriculteur. Christophe Stolowicki a adopté ce titre pour son recueil comme pour indiquer qu’à partir de ce rhizome, il fera pousser des tiges : ses colères, ses humeurs, ses remarques, tout ce qu’il a à vider sur ce que professent certains à propos de la littérature : des lieux communs, des idées reçues, des truismes et toutes sortes de fausses vérités qui essaient de nous faire croire que des belles tiges poussent un peu partout dans le monde littéraire. Des opinions, comme il le dit dans sa dédicace, qui vont souvent « à l’encontre du genre ». À contre-courant de ce que pensent en général ceux qui se disent les spécialistes de la littérature contemporaine.

    Son propos se présente comme un répertoire de citations, de pensées, d’idées concernant la littérature contemporaine, les diverses formes littéraires, les auteurs, quelques éditeurs et tout ce qu’ils pensent sur ce sujet, essayant de le partager avec le lecteur.

    Les tiges qu’il dresse sont comme des flèches qu’il décoche en direction de ceux dont il ne partage pas les vues, il introduit son texte avec un premier trait en direction des auteurs de textes courts, « les brèves », en stigmatisant les producteurs d’aphorismes trop prolifiques pour rester incisifs, « l’aphorisme plus assez dru pour se garder de suffisance », ou de haïkus trop rabâchés, dilués, lessivés « pour préserver sa consistante inconsistance ». Il évoque ensuite « Une poésie contemporaine tout en performances » qui « invente une dérisoire parade à la désaffection populaire ». Les prosateurs n’échappent pas à sa vindicte, ceux « qui pose prose » sont peu nombreux après Gombrowicz et Flaubert qui conservent son estime comme certains poètes : Celan, Pisarnik, Rimbaud, Baudelaire, Giguère, Luca, Metz et quelques autres. Même Sade n’échappe pas à ses flèches.2110_auteur_20111018160812.jpg

    Le roman, genre le plus exposé à la mode et à la commercialisation du talent, fait lui aussi l’objet d’une mise au point : après Stendhal et Flaubert, « un long intermède d’analphabète » d’où émergent seulement Mérimée et Maupassant. Un texte en forme de mise au point pour stigmatiser tous ceux qui se plient trop facilement aux effets de modes, aux statistiques des ventes, aux étiquettes trop élogieuses et à tous ceux qui vantent le talent de ceux qui n’en ont pas assez pour que le terme ne soit pas dévalorisé quand on l’évoque à leur sujet.

    Ce recueil m’a immédiatement fait penser à Philippe Jaffeux dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail, la même recherche poétique en prose pour évoquer la pensée et la mettre en textes pour un lecteur suffisamment averti. Philippe Jaffeux, je l’ai découvert au creux de l’une des dernières pages : « Philippe Jaffeux, ses calligrammes interstitiels qu’évide un logiciel ». Juste ces quelques mots pour évoquer le travail du poète pour la conception d’une écriture possible face au handicap lourd. Toujours des mots très lourds pour formuler des idées puissantes en de courtes opinions souvent en forme de sanctions.

    Chaque définition, chaque opinion, chaque remarque, chaque avis est, en effet, une forme de sanction, un coup d’épée contre les travers des « écriveurs » qui croient faire de la littérature mais ne font qu’un travail alimentaire en produisant comme à la chaîne. La littérature c’est autre chose, c’est un art, un art qui peut s’associer avec les autres, comme la poésie se calquant au rythme du rock and roll. La littérature contemporaine, sous toutes ses formes et tous ses aspects, s’écrit au rythme d’une musique et la musique que Stolowicki aime, c’est le jazz et particulièrement celui du Monk, le célèbre Thelonious Monk. Il déroule son texte au rythme de ces airs scandés par les longs doigts du jazzman sur le clavier du piano, réservant les trilles du saxophone de Coltrane à la longue phrase proustienne. L’art ne se divise pas, la musique scande la phrase et la peinture, notamment celle de Kandinsky et du Douanier Rousseau, plante le décor.

    Un texte qui évoque sans conteste possible le mode de penser de Philippe Jaffeux avec des expressions, des sentences, des exclamations, des remarques plutôt que des phrases. Cette forme d’expression, si elle s’éloigne hardiment d’un certain académisme, conserve toutefois une force réelle grâce à une recherche très poussée de mots très justes, très adaptés à l’évocation recherchée, à la pensée à transmettre. Stolowicki livre un véritable pamphlet contre ceux qui se croient littérateurs (auteurs, éditeurs, critiques, faiseurs de talents…) et recentre le débat sur le talent dans son expression la plus restreinte, la plus pure, la plus exigeante et je dirais même la plus intelligente car l’auteur formule ses avis et sentences avec la plus grande rigueur intellectuelle.

    Le livre sur le site des Éditions Passage d'encres

  • LA CHIENNE DE NAHA de CAROLINE LAMARCHE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=faa61a8caf62a6c11a8d05e2fb77a43e&oe=594195F1par NATHALIE DELHAYE

     

     

     

     

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    De beaux voyages

    "Lire c'est voyager, voyager c'est lire" Victor Hugo.

    Cette citation a accompagné le livre de Caroline Lamarche au fil des chapitres, présente sur un marque-page choisi au hasard. Et colle à la perfection à cet ouvrage, puisqu'il y est question de voyage, de voyages au pluriel même...

    Le premier, un voyage dans les souvenirs, la petite enfance, la narratrice raconte ses premières années, auprès de ses parents, et de Lucia, sa "seconde mère", qui compte tout autant à ses yeux. A la mort de celle-ci, trop accaparée par sa nouvelle vie d'adulte et son histoire d'amour naissante, notre héroïne décide de ne pas se rendre à ses obsèques, avec regrets pourtant.

    Pour le voyage suivant, elle est invitée au Mexique, pour la fête des morts, par la fille de Lucia, Maria, qui a suivi son mari dans ce pays. Cinq ans après l'enterrement auquel elle n'avait pas assisté, sa vie a changé, son amour naissant a vécu, puis se meurt. Plus rien ne la retient, elle part... Un voyage initiatique à la découverte de ce pays, des moeurs et coutumes de chaque communauté, où souvent la femme n'a qu'une place de second ordre, voire pire... Et puis ce conte, "La chienne de Naha", présent tout au long du roman, énigmatique et angoissant.mfplissart.jpg

    Voyage spirituel aussi, puisque, lors de ses pérégrinations, la jeune femme côtoiera de nombreux religieux, partagera avec eux les prières, les offices.

    Voyage de l'âme, surtout, le retour sur soi, sur cet amour qui meurt, sur ces années pourtant agréables pleines de souvenirs. Un coeur en peine, une âme perdue, c'est difficile pour elle de profiter pleinement de ce qui l'entoure, on a l'impression qu'elle se laisse porter par les événements, qu'elle subit, que son destin ne dépend que de la bienveillance de ceux qui l'accueillent. Dans ce pays inconnu, où elle se trouve parfois dans des zones sensibles, elle a certes conscience du danger, mais rien ne l'atteint. Par contre elle s'émeut des conversations avec les personnes qui la reçoivent, essaie de partager leur quotidien et s'intéresse à elles, se ressource malgré elle pour un retour prochain...

    De beaux voyages donc, un choc de cultures, un changement de repères intéressant pour un être assez perdu ayant sombré dans la mélancolie. Émouvant.

    Le livre sur le site de Gallimard

    Le site de CAROLINE LAMARCHE

  • LA SONATINE DE CLEMENTI de CLAUDE RAUCY (Éditions MEO)

    51Gubqs0cbL._SX195_.jpgLa morale de l'histoire

    Cet ouvrage rassemble deux nouvelles et un long récit.

    La Sonatine de Clementi ouvre le recueil. L’action se passe principalement à Florence, il s’y mêle subtilement la question de la réincarnation, le charme opère indubitablement et on n’est pas étonné d’apprendre que la nouvelle a obtenu un prix.

    La dernière nouvelle, Le pion du troisième, rapporte le piètre quotidien d’un surveillant d’établissement scolaire vivant toujours chez sa mère et victime d’une agression.

    Le héros à la sarbacane raconte la vie d’un héros malgré lui, contraint, comme nombre de Belges en Mai 40, à l’exode vers la France. Il souffre de fuites urinaires, d’énurésie, dans des circonstances où l’émotion le submerge, lui qui par ailleurs n’exprime pas particulièrement ses sentiments et en semble souvent dépourvu.  Après quelques péripéties et après s'être séparé de sa mère, il va être accueilli dans le Gard par une châtelaine qui prendra soin de lui comme d’un fils ou comme d’un amant.

    L’action de la première partie s’interrompt au moment où il décide de rentrer en Belgique, à la façon dont on quitte le giron maternel, et on le retrouvera quelques années plus tard, de retour au pays, marié et bientôt employé du Chemin de fer avant que son passé ne lui soit renvoyé d’une manière pour le moins ironique.

    Les trois protagonistes de ces histoires narrées avec le talent de conteur qu’on connaît à Claude Raucy ont la particularité, comme le souligne la quatrième de couverture, d’être des personnages insignifiants, à la limite de la veulerie, à la différence du premier, plus fin, plus cultivé.c._rauct_venise.jpg

    En tout cas, le héros à la sarbacane semble ballotté au gré du vent de l’histoire, il n'est guère animé par le souci de prendre son destin en main ou de modifier la trajectoire de son existence, il fait partie de ces êtres qui sont les jouets des circonstances qui feront d'eux des héros ou des victimes, la proie du pire comme du meilleur. Il y a en Baptiste de l’Étranger de Camus, du Lacombe Lucien du film de Louis Malle (écrit avec Modiano) et cette incapacité à penser ce qui lui arrive, ce qui, d’après Hannah Arendt, caractérise l'être susceptible de se faire l'instrument du mal.

    L’art de Raucy consiste à installer son lecteur au coeur de ses récits en liaison avec la nature (par exemple, ces chapitres placés sous le signe des cerises ou des sureaux), la vie à la campagne, et insidieusement, presque à son insu, à lui faire se demander quelle aurait été sa position dans la situation des personnages. Tout en suscitant notre intérêt de lecteur, il nous fait nous poser la question du bien et du mal et, par extension, nous interroger, par les récits qu’il donne à lire et à vivre, sur la morale de nos propres histoires. 

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le blog de Claude RAUCY


     

  • LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

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    Ce vieil enseignant se rappelait très bien avoir donné cours à des jeunes filles rieuses sur une terrasse à Rome, à des cadavres frais du jour dans une morgue à Madrid, à des chevaux blanc cassé dans une écurie d’Augias, à des enfants colorieurs dans une garderie de Carcassonne, à des nageurs en maillot couleur pomme dans une piscine du Calvados, à des mécaniciens abstèmes dans un garage de Bombay, à des assistantes sociales en burn-out dans un cabinet de psy de Charleroi, à de vaillants sidérurgistes dans une aciérie de Detroit, à des acrobates volants sur un trapèze chez Bouglione, à des oiseaux filiformes sur un fil électrique à Madagascar, à des policiers ivres dans une tour en argent massif, à des politiciens véreux dans un bureau de vote au Chili, à des députés déboussolés dans un parlement de Wallonie, à des grains de sable sur une plage du Mexique, à des particules fines dans un carrefour comme un autre, à des vêtements sales dans une laverie automatique en bordure du Mékong, à une liasse de billets neufs sur le comptoir d’un tripot de Kiev, à une sauce Béchamel dans un soufflé de chou-fleur de Gerpinnes, à trois frelons roses sur une rose de Pondichéry, à une rangée de piquants sur un cactus de Houston, à des amateurs de mouches molles dans un abattoir de fortune, à des cibles mouvantes dans un ancien stand de tir de l’Armée Rouge, à des chanteurs désargentés du Choeur de l'opéra de Quat'sous, à des ouistitis nains sur la branche d’un arbre à gommes d’Amazonie…

    Il se souvenait de toutes les circonstances de temps et d’espace, des mimiques de chaque participant et des paroles échangées, de chaque objet proposé à la vue et de chaque pensée ayant parcouru, même à la vitesse de l’éclair, son esprit absorbé par la tâche de dispenser son savoir.

    Mais il ne se rappelait plus du tout quoi il avait bien pu enseigner.

  • N'OUBLIONS JAMAIS LES CARESSES d'ÉVELYNE WILWERTH (Éditions M.E.O.)

    2017-01-25_143808_ill1_CARESSES-1.jpgLe tourbillon de la vie

    Une place en demi-cercle un 21 juin dans une capitale européenne entre 14 heures 20 et 19 heures 09. Le décor est bien planté et le cirque, le cycle de la vie va pouvoir opérer le temps d’une après-midi caniculaire.

    Une dizaine de personnages, y compris un animal et une plante, vont subir les affres de l’extrême chaleur. Un couple adultérin présent sous le prétexte d’un colloque, une châtelaine et son père, un enfant et sa mère, une artiste peintre hantée par Nicolas de Staël et ses bleus, un réceptionniste en surpoids, un SDF et son chien, une plante esseulée et assoiffée…

    Evelyne Wilwerth relate les séquences de manière chronologique sous divers angles, de façon à balayer le pourtour de l’espace. L’action évolue au fil des différents points de vue et ce qui apparaît d’abord de façon éclatée s’organise en l’histoire d’un lieu à tel moment, comme notamment dans un de ses précédents livres, Hôtel de la mer sensuelle, et un peu à la façon de ces travaux perecquiens circonscrivant toutes les péripéties survenant en un endroit donné (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, La vie mode d’emploi).

    Pour ce faire, l'écrivaine malmène la syntaxe, la ponctuation, utilisant tantôt des phrases brèves, faites de quelques mots, tantôt des phrases longues épousant le mouvement, la course du temps ou la courbe d’un instant. Elle use d'un langage performatif pour faire ressentir le tourbillon de la vie.wilwerth-caresses.jpg

    « Vous tournez, vous me contournez, je tourne, je tourne sur moi-même, la fièvre monte déjà, je répète Vous Vous, l’enroulement est rapide très rapide puis soudainement lent très lent étiré long infiniment long il devient un immense vertige les murs dansent  déjà les parfums m’enivrent et soudain Vous serrez fort si fort trop fort vos yeux sont des braises je lâche un cri je vais défaillir  Vous me soutenez  Vous me redressez violemment la tête de la fureur de votre regard je gémis et soudain c’est le déroulement sauvage et moi je »

    Tous les personnages de cette comédie urbaine sont comme enfermés (souvent à deux) dans leur histoire, et le ciel plombé, l’atmosphère étouffante, la catastrophe annoncée sont à l’image de leur situation à ce tournant de leur existence.

    L’autre du couple fermé est plus ou moins présent, plus ou moins passé, il ne permet plus l’évasion, pris lui-même dans la relation maladive, le cercle vicieux qui s’est établi et qui court à sa perte. Il faudra un drame, peut-être un meurtre, en tout cas une victime expiatoire, une remise à plat des choses et des chronos à l'instant zéro pour que les protagonistes du récit, en réalisant le manque d’amour dont ils souffraient de même que le lien rompu avec la terre, le centre vital de leur être, repartent de plus belle dans la ronde des jours...  
    Une fois encore, Evelyne Wilwerth donne un livre éclatant qui a du style, de l’allant et une morale aussi que vive que bouleversante.    

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site d'ÉVELYNE WILWERTH

  • LA ROBE DE LA MARÉE

    10 PHRASES SEULES

     

    Le fou d’écriture rêve d’être une ombre pour épouser l’eau.

    De cette union naissent les livres.

    Edmond Jabès

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    1.

    En construisant son œuvre labyrinthique comme un secret d’alcôve, cet architecte du sens a égaré le mystère de fabrication.  

     

    2.

    En piquant l’aiguille dans le nerf optique de l’air, l’homme à tête de verre a sauvé les apparences.

     

    3.

    En retournant les grandes lèvres du ciel sur les gencives de la nuit, le décrocheur d’étoiles a découvert le langage du rêve.

     

    4.

    En appelant l’Être suprême à se dresser contre la mer, le moine plieur à chiffonné la robe de la marée.

     

    5.

    En répandant son ivoire sur la porcelaine du monde, l’éléphant de la montagne a accouché d’une souris blanche aveugle.

     

    6.

    En mettant son grain de sable dans le livre de l’oubli, le mémorialiste du songe a perdu le fil de l’intrigue.

     

    7.

    En faisant naître un sourire sur le visage de la Vierge, l’archange Gabriel ne savait pas quel prodige il avait conçu.

     

    8.

    En travaillant à la maîtrise du feu avec des étoiles neuves, ce fabricant de nébuleuses perdit l’usage de ses flammes.  

     

    9.

    En poussant la fille des lumières à repeindre la nuit en aube, la mère des ténèbres vit assez pour recoudre un bouton d’étoile.

     

    10. 

    En découvrant un brin de givre sur le cou d’un cygne, le soleil fondit l’or des épées pour en faire des cristaux de neige. 

     

  • LA ROUTE DES CENDRES de CLAUDE DONNAY (Éditions M.E.O.)

    route-cendres-1c.jpgL'homme rompu

    À bientôt quarante ans, David Guesdon franchit la barrière de bois de son domicile sans se retourner. Mais, contrairement aux autres jours, il ne se rend pas à la gare de Bobigny pour aller au boulot; il enjambe les rails pour se diriger vers la Nationale et faire du stop. Mais que fuit David qui prend comme avatar William Jack, formé des  prénoms des écrivains emblématiques de la Beat generation? Et qu’emporte-t-il dans son sac qui lui casse le dos ?

    En se dirigeant vers le Nord, un peu à la façon du McCandless d’Into the wild (vers le blanc, le froid, l’effacement, le recouvrement du passé?) à pied, en voiture et même en péniche, jusqu’aux Pays Bas en traversant la Belgique, il va faire des rencontres remarquables (surtout des femmes, ces « inconnues au regard qui encensent ta journée ») qui seront autant de stations dans sa fuite en avant et sa marche du souvenir. Car il se remémore Séréna, la femme qu’il a laissée et sans doute assassinée après cinq ans de vie commune, en des fragments qui composent un portrait attachant d’une femme insaisissable qui se sentait mal aimée. En la racontant, il dévoile aussi bien des pans de son enfance auprès d’une mère qui lui a toujours préféré son frère et l’a programmé à devenir un handicapé du cœur, un fuyard de ses propres sentiments...

    Autant William Jack est avide de moments de vive émotion sensorielle « où l’on se sent vraiment vivant », autant on le sent incapable de se donner entièrement et exclusivement à un être, délaissant en permanence le sujet de son affection pour une quête impossible, préférant la perfection du rêve à l’imparfait du réel. David Guesdon possède une mentalité de voyeur même si celle-ci n’exclut pas des plongées dans la pure sensualité mais des immersions ponctuelles qui ne modifient pas en profondeur sa structure mentale et affective.donnay-web-paysage.jpg

    « William Jack ne s’aime pas, mais le plus grave, il le sait maintenant, c’est qu’il ne peut aimer vraiment. Cette faille, ce vertige, ce vide qui sourd de lui, Séréna l’a perçu avec sa sensibilité de femme rompue à toutes les fragilités, à toutes les délicatesses.  » Plus loin, on lit que « Séréna en avait pris conscience très tôt et ce que William Jack prenait pour une froideur de son être n’était qu’une protection contre le sentiment que William Jack ne pourrait véritablement l’aimer. »

    Jan et Dries, un couple de Hollandais qui l’embarquent sur leur péniche descendant vers Rotterdam, représentent  pour l’homme rompu, le vagabond céleste qu’est David/William, le couple rêvé, rassurant, qui respire la complicité amoureuse.

    Un roman juste et beau (à l’image du titre et du final) écrit dans une langue fluide qui fait le partage entre le récit et des moments de pure poésie. Le genre du road-trip, parfaitement maîtrisé, est le prétexte à relater une cavale, reflet d'une fuite intérieure, mais aussi à raconter un amour impossible et qui puise dans la conscience de cette impossibilité sa grandeur. La route des cendres est aussi bien (parmi d’autres interprétations) un roman sur la lumière qui éblouit sans nourrir et l’attente de l’ombre, sur l’impossible enracinement et la vanité du voyage, sur la difficulté à vivre ici et maintenant en regard du bleu rêvé du ciel et de l’amour des femmes…   

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions M.E.O

    Le blog de Claude Donnay et de Bleu d'Encre

    Claude Donnay sur Matélé pour présenter son roman

  • POUR COMMENCER 2017: LE CONTE EST BON

     arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    La rentrée littéraire de janvier est bien espiègle. Elle nous propose des « Contes espagnols » de Lorenzo Cecchi, chez Cactus inébranlable, des contes qui sont surtout de très bonnes nouvelles qui raviront les amateurs du genre et de la littérature percutante. Elle nous propose aussi, chez Espace Nord, la réédition du magnifique roman de Pascal de Duve, « Izo » qui est peut-être, lui, par contre un très beau conte. Mais peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse et avec ces deux livres vous l’aurez, j’en suis sûr… l’ivresse des mots et de leur musique.

     

    couverture-contes-espagnols-1.jpg?fx=r_550_550CONTES ESPAGNOLS

    Lorenzo CECCHI

    Cactus inébranlable

    Lorenzo Cecchi nous offre neuf contes, apparemment le compte est bon même si l’éditeur tend un petit piège au lecteur inattentif, mais l’important reste que ces contes soient bons et ils le sont. A priori, sans connaître l’auteur, il semblerait que le narrateur soit très proche de lui et qu’il décrive dans ses contes des moments d’émotion particuliers qu’il aurait vécus avec des Hispaniques, notamment des Espagnols et surtout des Espagnoles, côtoyés à Bruxelles ou en Espagne. Il faut souligner pourtant une exception à cette généralité, la neuvième et dernière nouvelle n’a rien à voir avec les autres même si elle concerne bien une belle Ibérique, elle ne concerne pas le narrateur, elle raconte l’horrible vengeance, au XVII° siècle, d’un triste noble italien incapable de satisfaire sa femme et fou de rage quand il apprend qu’elle le trompe. J’ai apprécié toutes les nouvelles du recueil, Cecchi a l’art de la narration, il sait raconter et son regard sur les gens, leur comportement, leurs sentiments, leurs émotions, leurs motivations est très perçant. Il voit juste, à travers les quelques faits divers qu’il raconte, c’est un peu la diaspora ibérique qu’il met en scène avec ses petites tracasseries, ses aventures et mésaventures. Ces contes sont peut-être plus des nouvelles que des contes sauf peut-être ce fameux neuvième et dernier conte qui évoque un fait qui pourrait être historique, l’est peut-être, ou n’est finalement qu’un conte, peu importe l’histoire est aussi abominable que le texte est bien troussé. J’ai dégusté ces vieux mots oubliés qui sonnent si joliment aux oreilles des amateurs d’histoire dont je suis.

    L’auteur a peut-être connu cette Conchita qu’il prenait pour une Espagnole qu’elle n’était pas ou cette Frida qui, elle, était bien espagnole alors qu’il la croyait suédoise. Je suis presque sûr qu’il a effectivement vendu sa première marchandise à un émigré hispanique ayant pris en pitié sa grande maladresse commerciale. Par contre, je doute qu’il ait été l’heureux bénéficiaire de la fureur sexuelle de la belle mexicaine qui s’est vengée de la tromperie de son mari avec le premier venu. Ainsi le lecteur, pourra laisser courir son imagination pour essayer de comprendre ce qui vient directement de l’imagination de l’auteur ou ce qu’il a puisé dans carrière professionnelle et dans sa vie d’immigré du sud de l’Europe. La querelle entre le narrateur italien et son voisin espagnol, plus macho l’un que l’autre, sent le vécu plus que l’histoire du gars qui écrit à son meilleur ami, juste avant de se suicider, qu’il part heureux de savoir qu’il n’a jamais couché avec aucune des femmes qu’il a eues.

    Même si on respire une certaine pointe de mélancolie dans ces textes, j’y ai personnellement surtout trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre, d’espièglerie et même de dérision dans les moments les moins favorables de l’existence. Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues. Je ne voudrais surtout pas oublier les illustrations chatoyantes de Jean–Marie Molle, son rouge notamment qui, à lui seul, dégage une véritable fureur de vivre.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     


    350_L230.jpgIZO

    Pascal DE DUVE

    Espace Nord

    « Espace Nord » a, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort du peintre René Magritte, décidé de rééditer « Izo » le célèbre roman publié par Pascal de Duve en 1989. Izo, le personnage éponyme de ce roman, avec sa redingote noire, son chapeau noir et ses gros souliers noirs, semble directement « plu » de « Golconde » la tableau de Magritte que l’éditeur a placé sur la couverture de cette réédition, conférant ainsi une nouvelle dimension à cette toile en inventant pour l’un des personnages, celui ayant eu la chance de choir directement sur une chaise du Jardin du Luxembourg à Paris et non comme les autres de se diluer dans le sable et les pelouses de ce jardin, un bout de vie éphémère prolongeant ainsi l’histoire racontée sur la toile.

    Le narrateur se promenant un jour d’orage dans les Jardins du Luxembourg aperçoit alors que le ciel déverse des torrents d’eau, un homme affalé sur une des chaises qui meublent ce jardin, un homme coiffé d’un anachronique chapeau melon noir et vêtu d’une tout aussi anachronique redingote noire. Il le secoue, le secourt et l’emmène chez lui pour le réconforter. Il s’attache au sort de cet étonnant personnage et s’occupe de lui procurer le gîte et le couvert. L’homme ne parle pas et ne prononce que quelques mots inintelligibles, l’auteur retient un énigmatique « Isobretenikkhoudojnika », il décide de l’appeler ainsi mais en simplifiant cet imprononçable patronyme en un beaucoup plus pratique « Izo ».

    Izo se révèle vite être un être très doué, surdoué, doté d’une mémoire fantastique et d’un esprit d’analyse et de déduction particulièrement impressionnant, il découvre tout, il semble ne rien connaître, il paraît venu d’ailleurs, son esprit est vierge comme celui d’un nourrisson ouvrant les yeux pour la première fois. Il se passionne pour des choses futiles, même insignifiantes, ou pour des choses beaucoup plus complexes, élaborées, matérielles ou intellectuelles comme le métro qu’il considère comme un autre monde, ou les langues étrangères qui lui permettent de nouer conversation avec n’importe qui dans les rues de Paris ou par téléphone au hasard des numéros qu’il compose de manière de tout à fait aléatoire.

    Izo, c’est une page blanche sur le bureau de l’écrivain, il n’a aucun sens des valeurs, rien ne l’a encore pollué, il a une merveilleuse faculté d’émerveillement qui le fait s’extasier devant la moindre babiole comme devant une définition très complexe pêchée dans l’une des encyclopédies qu’il ingurgite comme d'autres des verres de bière, sauf que lui retient ce qu’il absorbe. Son impressionnante culture, acquise en quelques semaines, sa faconde, son innocence, sa fraîcheur, son enthousiasme lui facilitent les contacts avec les personnes qu’il rencontre et avec lesquelles ils nouent des liens d’amitiés. Il devient vite un habitué des cafés les plus prestigieux de la capitale où il connait les personnels et quelques habitués ayant une certaine notoriété. Il devient ainsi quelqu’un de connu sans en avoir la moindre idée. Il conserve sa fraîcheur et son innocence jusqu’à ce qu’il comprenne que la vie n’est pas linéaire, qu’elle évolue et donc qu’elle va vers un aboutissement qu’il voudrait comprendre. Commence alors pour lui une recherche de ce que pourrait être cet aboutissement et sa signification, à travers les religions : le catholicisme, le protestantisme, l’islam et même le communisme pensé comme une forme de religion lui aussi. Mais, pour la première fois ses étonnantes facultés buttent sur une énigme qu’il ne saisit pas.

    Je retiendrai de ce texte outre bien sûr la grande maîtrise littéraire de l’auteur, la richesse de son vocabulaire, la fluidité et l’élégance de son style, quelques belles assonances, la qualité picturale de ses descriptions, tout est en couleur, surtout la capacité d’émerveillement du héros. Izo est un être irréel, venu d’ailleurs, enfant légitime de l’imaginaire matérialisé sur terre, découvrant un monde rempli de choses merveilleuses que nous nous ne voyons pas ou plus. On dirait que Pascal de Duve cherche à nous délester de toutes les scories que l’histoire a accumulées sur nos épaules et dans nos têtes pour que nous redécouvrions un monde simple, candide, joyeux, sans aucune prétention, sans appât du gain, sans recherche du pouvoir, juste un monde où les gens vivraient en bonne intelligence. Cet émerveillement devant ce monde possible me suffirait mais l’auteur nous entraîne sur un autre chemin, il nous démontre que ce monde n’est qu’éphémère et qu’il faut penser à ce qu’il y aura après et quand on pense à ce qui vient après la vie on créée la religion même si cet après n’a pas un ou des dieux, c’est déjà une pensée religieuse. Et, pour Izo, les religions conduisent à une impasse, alors faudra-t-il suivre l’auteur sur le chemin de la philosophie pour trouver les réponses aux fameuses questions qui obsèdent tous les êtres pendants ? J’aimerais, pour ma part, rester avec Izo sur le chemin merveilleux de l’innocence et de la découverte en jouant la politique de l’autruche.

    « Izo » c’est plus qu’une lecture, c’est une réflexion philosophique, mais c’est aussi une ouverture à l’émerveillement. « Mon apparition c’est le monde, je veux dire l’existence, cette chose magnifique à la quelle on ne pense jamais, et que je viens de découvrir. » Voilà tout est dit, l’auteur de ces quelques mots plein d’espoir pouvait s’envoler quelques années plus tard, jeune, trop jeune, beaucoup trop jeune, vers le monde d’Izo où il a certainement trouvé son après.

    Le livre sur le site d'Espace Nord

  • PAUL FURLAN: " JE NE SAVAIS PAS QUE J'AVAIS DÉMISSIONNÉ. "

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    Ce vendredi 27 janvier, comme les autres jours de la semaine depuis juillet 2009, date de sa première entrée en fonction en tant que ministre, Paul Furlan s’est rendu à l’Elysette sans passer par la Maison communale de Thuin dont le personnel alarmé, ne le voyant pas, a cru à une démission en cascade voire à une dissolution pure et simple du PS dans le marasme de la Gauche européenne.  

    Au 25/27 rue du Mazy, à Namur, Paul Furlan a salué Jean-Claude, Maxime, Paul… tous sont restés cois de le croiser aujourd’hui. Il s’est ensuite dirigé vers son cabinet pour s'étonner de la présence d’une nouvelle secrétaire, une Rocherfortoise bon teint, qui a demandé qui elle devait annoncer à Pierre-Yves Dermagne. Paul a souri, il a cru à une plaisanterie, à une maladresse de débutante… Il aurait même ajouté avec sa bonhomie habituelle: C’est la St Elio aujourd’hui  ou quoi? Car le grand St Elio, c’est connu, met parfois son noeud papillon à l’envers et le parti sens dessus dessous.

    - Paul Furlan, c’est moi le ministre des Pouvoirs Pouvoirs locaux, de la Ville, du Logement, de l’Energie et… des Intercommunales florissantes uniquement pour ses dirigeants et administrateurs. Ministre, a-t-il répété, l’anagramme d’InterimS.

    La secrétaire lui a alors fait doucement comprendre qu’il n’était plus ministre suite à sa démission de la veille. Elle lui a montré un article de journal attestant de ses dires. Paul Furlan a fait des grands yeux, il a bredouillé quelques paroles inaudibles avant d’énoncer clairement, comme se réveillant d’un mauvais songe : « Je ne savais plus que j’avais démissionné. » 

    Aux dernières nouvelles, il ne serait pas encore arrivé à Thuin.

    Il se murmure qu’il serait parti vers le Sud-Est, loin des grandes villes corrompues, en direction de la Famenne, là où se trouve la réserve de forces vives et immaculées du Socialisme en route vers le rose paradis de Éthique.

     

  • GRANDE OURSE de ROMAIN VERGER

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=91c6fd129789e1998b64a6adf7a2769b&oe=591A08F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

    003630036.jpgRomain Verger nous conte ici de bien étranges histoires. D'une part, celle d'Arcas , homme préhistorique qui se retrouve seul, abandonné, sa famille, sa tribu, ont disparu. Il essaie de survivre, niché dans sa grotte, se nourrissant des quelques réserves encore existantes... Et puis un jour, il ne reste plus rien, rien qu'un ventre qui appelle, une faim qui l'affaiblit. Autour de lui, un univers de glace et de neige, rien à manger, pas âme qui vive... De dépit, il s'en va, se dit que marcher lui fera le plus grand bien, part vers l'inconnu...
    Puis arrive l'histoire de Mâchefer, homme de notre temps, anorexique, qui réduit jour après jour ses portions de calories et s'en fait un point d'honneur. Vie triste d'un gardien de Musée, qui partage un pavillon coupé en deux avec Ana, la propriétaire, étrange bonne femme, il poursuit son chemin sans plaisir, attendant patiemment le point de non retour, que sa maladie gagne, qu'il ne lui reste que la peau et les os...

    Ces deux êtres, à des dizaines de milliers d'années, vont connaître un drôle de destin. Les maux qui les rongent, la faim et la solitude pour Arcas, la volonté de ne plus manger et, aussi, une certaine solitude pour Mâchefer, montrent des similitudes fortes. Comme si Mâchefer descendait de la lignée d'Arcas, comme si ces deux hommes se fondaient l'un en l'autre, et souhaitaient ne laisser derrière eux qu'un petit amas presque insignifiant... Mais la vie est toute autre, et les êtres qui croiseront leurs vies respectives, afin de les sauver, leur feront perdre pied, la folie n'est pas loin, l'irréel, le fantastique prennent le pas sur la raison de ces deux hommes perdus.rv-012-72.jpg

    L'écriture de M. Verger est très fine, précise et éloquente, le jeu du rêve et de la réalité très troublant, les descriptions parfois peu ragoutantes ajoutent une part de lourdeur, quelque chose qu'on a du mal à digérer, comme une bouillie trop épaisse, et ramènent ces deux hommes à un état primaire, dans leurs états d'âme, dans leurs pulsions, dans leurs priorités...
    Un sentiment d'oppression grandissant au fil des pages, le même ressenti lors de la lecture de "Zones sensibles" du même auteur.

    Le livre sur le site de Quidam Editeur

     
  • LE DILETTANTE OUVRE SON CATALOGUE 2017

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Avec deux ouvrages sortis le 18 janvier 2017, Le Dilettante a ouvert son catalogue pour cette nouvelle année littéraire. Bill D’Isère propose un roman reconstituant le fameux enlèvement d’un transport de fonds dans la région lyonnaise en 2011 en s’intéressant principalement à la personnalité et au parcours de celui qui aurait pu être l’auteur de cet impressionnant détournement. Hélène Couturier quant à elle évoque la condition des femmes toujours amoureuses de leur mari qui cherchent un peu de fantaisie ailleurs.

     

    9782842638894FS.gifTEDDY LE KOSOVAR

    Bill D’ISÈRE

    Le Dilettante

    Lire c’est s’exposer à d’étranges coïncidences. Ainsi, devant effectué un voyage en train assez long, je m’étais muni d’un livre assez copieux, un livre qui relate le vol d’un véhicule de transport de fonds dans la région lyonnaise en 2010, et, en rentrant chez moi, j’apprends que ce jour même, un autre véhicule de la même société transportant cette fois de l’or industriel a été braqué près de Lyon lui aussi. Etonnant non ? J’étais coincé entre l’actualité qui tournait, ce jour, autour du vol de l’or et ma lecture qui me ramenait à la disparition d’un véhicule rempli de billets de banques.

    Bill d’Isère qui n’est pas Bill mais est bien d’Isère, réinvente à sa façon l’affaire du vol de ce véhicule de transport de fonds commis par un employé de la société délestée « un beau jour d’automne 2010 ». La victime ayant purgé sa peine, nous devons éviter d’évoquer tout ce qui pourrait permettre de la reconnaître. Bill consacre peu de pages au déroulement des faits qui sont bien connus maintenant et qu’il est facile de retrouver à travers des livres, films et sites Internet… le sujet a fait couler beaucoup d’encre et de salive et généré une petite montagne d’octets sur les fameux réseaux dits sociaux. Bill concentre principalement son texte sur la personnalité et la parcours de ce jeune homme issu de l’immigration qui, un jour sans raisons apparentes, bascule dans la délinquance, grande par le montant du forfait, plutôt banale par les moyens mis en œuvre.288.jpg

    La première préoccupation de l’auteur a été de transformer son héros en le dotant d’une nouvelle identité, d’un arbre généalogique plus exotique et d’une jeunesse chaotique. Ainsi, le voleur devient Mirosh pour sa mère, Michel pour l’état civil français et Teddy pour la presse et le grand public. Il serait le fruit de l’escapade de sa mère à Cuba. Elle vivait dans l’Albanie très fermée d’Hojda, elle eut la chance de pouvoir participer à un transport présidentiel à Cuba où la douceur des îles, les flèches du soleil, le sang chaud des autochtones l’invitèrent à laisser une large place à la gaudriole. Elle revint donc de Cuba avec une petite graine bien plantée au plus profond de son être. Elle comprit que son avenir en Albanie était très compromis, elle imagina alors un stratagème audacieux pour fuir le pays dans un conteneur de chemises. Arrivée en France, elle fut accueillie comme réfugiée et bientôt mère d’un joyeux bambin qu’elle éleva du mieux qu’elle put jusqu’à ce qu’elle rencontre un nouveau conjoint qui voulait faire le bonheur du gamin contre sa volonté. Commence alors un long cheminement qui conduit directement le môme aux premiers larcins, au chantier de rééducation puis à mille petits boulots tous moins lucratifs les uns que les autres, qu’il dégote surtout grâce tout ce qu’il a appris quand il fréquentait l’école des gitans en quête de quoi vivoter.

    Et puis il trouve enfin un job stable, payé régulièrement : convoyeur de fonds, il travaille consciencieusement jusqu’au jour où définitivement saturé par le comportement des patrons, des riches, de ceux qui ceux qui donnent les ordres et les punitions, il décide de se venger de toutes les humiliations subies en se barrant avec le camion plein de beaux billets de banque. La suite vous la connaissez, le grain de sable qui fait capoter le plan le plus efficace tellement il est simple, la reddition, le jugement, l’appel, la taule sans remise de peine ou presque, la libération mais pas la liberté car dehors les flics le traquent sans cesse, ils veulent trouver les quelques millions qui manquent dans le camion et qu’ils croient qu’il a planqués. Mais Bill, il ne tombe pas dans le piège de la reconstitution, il invente une fin grandiose au nez et à la barbe de tous les flics de France.

    Bill d’Isère a repeint cette histoire très médiatisée aux couleurs de Frédéric Dard dans une ambiance à la Guyard, j’ai pensé à son roman : « Soudure » où les malfrats, comme ceux de Bill sont surtout des victimes du système (le fameux système qui ronge tout le monde et que tous les politiciens veulent changer avant chaque élection) qui profite uniquement à ceux qui possèdent déjà trop pour être tranquilles comme les policiers qui auraient bien pu étouffer les quelques millions qui se sont évaporés avant que la camion soit officiellement retrouvé mais ça c’est Bill qui nous le glisse en douce, entre les lignes, nous on ne sait rien.

    Le livre sur le site du Dilettante 

     

    9782842638795.jpgIL ÉTAIT COMBIEN DE FOIS

    Hélène COUTURIER

    Le Dilettante

    « Combien de fois tu m’as trompé ? » La question est brutale, elle cingle comme un coup de fouet, Mathilde ne l’attendait pas, elle n’a même pas l’intention d’y répondre mais Jo s’acharne, revient à la charge, alors elle ment, comme elle l’a toujours fait, avant de comprendre que son mari essaie de lui faire endosser la responsabilité de leur séparation qu’il va lui annoncer. Elle n’avait pas envie de cette rupture, elle avait trouvé un équilibre entre son mari et ses amants, elle était même restée fidèle pendant huit ans avant de trouver sa vie un peu monotone se lassant de la rigueur de son mari alors qu’elle aime la fête, la nuit, les rencontres imprévues, les émotions fortes.

    Jo veut des comptes qu’elle ne peut même pas lui fournir, elle ne compte pas, elle pourrait tout juste lui raconter ses errances dans les calle barcelonaises, dans le quartier des pakis, des dealers et des prostituées. Et, ce soir, pour éviter de lui répondre, elle part pour une nouvelle odyssée dans ce quartier de la marge où réside son fournisseur, où elle pourrait trouver un homme pour finir la nuit.Couturier.jpg

    Le plume d’Hélène Couturier court aussi vite que les escarpins de son héroïne sur l’asphalte de Barcelone quand elle part en bordée dans les quartiers interlopes à la recherche de stimulants aptes à lui fournir l’énergie et l’excitation nécessaires pour faire la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais ce soir, son odyssée n’est qu’une vaine errance, elle réalise alors que son mari lui manque, qu’elle s’en passera difficilement, qu’elle n’est plus la belle jeune femme qu’elle a été, que son potentiel de séduction a diminué et qu’il diminuera encore sérieusement dans les années à venir. Jo voulait des comptes, elle n’avait qu’un conte à lui offrir.

    Ce conte c’est l’histoire de bien des femmes de cinquante ans qui ont été de belles filles, de belles jeunes femmes, des épouses qui ont séduit des hommes élégants, plein de charme, qui ont élevé un ou deux enfants et qui, vers la quarantaine, s’ennuie auprès d’un mari qui essaie de faire carrière et

    qui commence à lorgner vers des femmes plus jeunes. Alors maintenant que le sexe ne conduit que très rarement à la procréation, il peut offrir divers plaisirs avec d’autres hommes, pas forcément toujours les mêmes, pas forcément des amants attitrés, seulement des hommes charmants, attentifs, attentionnés qui n’ont nullement envie de s’attacher à une femme, mais seulement envie de passer de bons moments avec des femmes indépendantes, autonomes, sensuelles, cultivées et très peu encombrantes Des femmes juste pour le plaisir qui cherchent des hommes juste pour le plaisir.

    Ces femmes ne veulent pas pour autant laisser leur amour en déshérence, elles veulent juste séparer le plaisir sexuel de leur vie sentimentale, elles aiment leur homme et leur famille, elles aiment leur job et la vie qu’elle mène, elles voudraient juste que leur homme ne les enferme pas dans le sempiternel dilemme :

    « Trop de morale pas de sexe

    Trop de sexe pas de morale ».

    Un livre qui intéressera bien des femmes mais aussi des hommes, tous ceux qui cherchent à faire la part du sexe dans la vie et dans l’amour et surtout ce que le sexe peut apporter pour sortir de la monotonie qui s’installe progressivement dans presque tous les couples.

    Le livre sur le site du Dilettante

  • L'AUTEUR IDÉAL et autres histoires d'écrivains

    La littérature est une planète habitable.
    Éric Chevillard

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    L’ AUTEUR IDÉAL

    Cet éditeur rêvait une fois encore de l’auteur idéal : beau et bon, aimable, humble et doué de tout le talent nécessaire pour remporter un grand prix d’automne quand son rêve devint réalité... L’écrivain était là, bien réel, l'éditeur pouvait le toucher partout et même lire dans ses pensées qu’il rêvait une fois encore de l’auteur idéal…

     

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    LES HÉTÉRONYMES

    Cet écrivain avait tellement d’hétéronymes qu’il ne savait plus qui était qui et qu’il lui arrivait même, en interview, parlant au nom d’un d’entre eux, de pourfendre l’œuvre d’un autre.

     

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    UNE BIBLIOGRAPHIE NAUSÉABONDE

    Son premier roman, La Corbeille, passa inaperçu. La Poubelle fit un four ; La Décharge se révéla un échec cuisant, L’incinérateur, un feu de paille. Heureusement son chef d’œuvre, Déchet Vide Ordure, qui eût enflammé la critique mais brûlé n’importe quel éditeur, est resté inédit.

     

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    UN BARON DES LETTRES

    Cet écrivain qui ne croyait pas à la littérature parvint malgré lui au sommet de la pyramide littéraire et se mit alors aimer le pouvoir des mots. Aujourd’hui qu’il est un baron des Lettres reconnu, secondé par une armée de sectateurs et de conseillers fort payés, il est devenu indétrônable. Même mort depuis longtemps, ses affidés nient la triste réalité et, pour prolonger son souvenir, publient leurs plus beaux livres sous son  nom.

     

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    LA SERIAL LISEUSE

    Cette lectrice préférait le corps des écrivains à leurs livres tant qu’ils étaient vivants. Elle tenait à connaître leur goût, éprouver leur texture, sonder leur profondeur. Après leur mort, qu’elle provoquait, elle lisait autrement leurs ouvrages. Car elle voulait les lire de son vivant à elle. Même si, de la sorte, elle abrégeait leur œuvre mais aussi (à toute chose malheur est bon) leurs dispersion en commentaires oiseux sur les réseaux sociaux.

     

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    L’ÉCRIVAIN BIDON

    C’est le propre de l'écrivain bidon de faire beaucoup de bruit avant que ses livres-poubelles ne soient enlevés par les éboueurs de la critique.

     

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    LES LIVRES PARLENT

    Un jour, les livres se mirent à parler, à se dire. Ce furent d’abord quelques murmures dans telle librairie de province, dans telle bibliothèque de village, sur tel rayonnage de particulier. Mais la rumeur se propagea : telle une épidémie, elle se répandit à tous les lieux enfermant des livres auxquels on ne put plus accéder qu’avec des écouteurs branchés sur du stoner rock ou muni de protections auditives puissantes. De nombreux libraires et bibliothécaires ainsi que des lecteurs imprudents qui ne s’étaient pas prémunis perdirent l’ouïe. D’autre part, ils peuvent maintenant se rendre aux lectures publiques sans crainte d’être indisposés par la mauvaise diction, l’accent épouvantable de tel premier prix de conservatoire autoproclamé de la lecture à haute voix qu’un brave traducteur en langue des signes rompu aux borborygmes du mal disant convertit en langage nettement plus compréhensible.

      

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    SANS NOUVELLES

    Cet écrivain mégalomane dont le monde littéraire était sans nouvelles depuis sa précédente publication il y a six mois vient de faire une spéculaire réapparition en couverture d’une autopublication de la rentrée littéraire.

     

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    ATTENTION, DANGER !

    Ce libraire prenait soin de délimiter le rayon poésie de sa boutique par des panneaux de danger. Plusieurs fois des lecteurs imprudents avaient été pris d'effroi en constatant l’endroit où ils avaient malencontreusement abouti et leur prise en charge avaient nécessité les soins d’un psychologue spécialisé dans les traumas littéraires. 

     

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    L’OGRE DES LIBRAIRIES

    Dans les librairies de ce pays, les livres vinrent à manquer. On constatait la disparition de rayonnages entiers, parfois même de toute une section. Plus trace soudain des livres de cuisine, des manuels de bien-être, de littérature marclévyesque, de thrillers danbrowniens, de romans feel good, de carnets luisants de mots léchés, d'ouvrages de pataphysique pour les nuls, de recueils de poésie du routard ou de volumes de maths financières. Une enquête initiée par le Fonds des Lettres mais surtout un système de caméras surveillance infaillible conclut à l’existence d’un dévoreur de livres.

    Ce bâfreur restait introuvable malgré une faim gargantuesque qui décimait des librairies entières, plongeant les boutiques de livres papier au bord du dépôt de bilan.

    C’est par hasard, bien des années après la disparition de toute librairie, qu’on retrouva l’ogre, haut et gros comme un Atomium, recouvert d’un manteau de miroirs pour passer inaperçu, explosé par un éclatement stomacal, étendu sur l’esplanade de la Bibliothèque Nationale, d’où par ses monstrueux orifices s’échappait un sang d’encre qui rejoignait par les rues de la ville un fleuve de phrases immondes où des cadavres puants de lecteurs dérivaient depuis des années...

     

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    UNE OFFRE SUPÉRIEURE À LA DEMANDE

    Les auteurs sont devenus plus nombreux que les lecteurs, si bien que nombre d’auteurs n'écrivent pour personne. Et les éditeurs, plus fréquents que les auteurs, de sorte que de nombreux éditeurs ne publient aucun auteur... Le lecteur est devenu si rare que des salons lui sont consacrés. Auteurs et éditeurs s’y pressent dans l’espoir de comprendre l’étrange phénomène qui les a mis sur la paille.

     

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    JOURNAL D’UN INTOLÉRANT LITTÉRAIRE

    Dans Journal d’un intolérant littéraire, cet allergique à Proust, Gracq, Simon, Borgès, Dostoïevski et quelques autres écrivains prises de tête propose un programme de lecture sans génie, un régime light à base de Bourdeaut, Barbery, E.L. James, Delatour, Jardin et autres auteurs de polar qui provoquent une agréable lecture sans aigreurs d’estomac ni migraine et n’altèrent en rien votre habituelle vision des choses.

     

     

    E.A.

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  • BOUDDHA et autres textes mous

    LES MOIGNONS (VII)

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    Bouddha

    Le Bouddha est un homme-tronc comme les autres. Il a fait le deuil de ses membres, de tout mouvement associé, de préhension comme de déplacement. Il a intégré la notion de mouvement: il roule pour lui-même. On ne verra jamais un Bouddha tracer vers le marchand de journaux, vers son bureau ou le club de fitness. Ayant atteint l’éveil en semblant n’avoir pas dormi mille nuits d’affilée, il semble enraciné dans sa position de lotus jusqu’à la fin des temples. Il sommeille assis, il rêve éveillé. S’il s’élève, ce n’est pas de plus de quelques centimètres du sol. Le Bouddha dort et parle en dormant. Il raconte ses rêves et ses rêves font loi. C'est une sorte d’analyste froid, qui note et empoche. Parfois il jette ses membres à qui en veut. Il rit sous cape en voyant ses adeptes essayer de les saisir au vol, prendre toutes les postures de la lévitation.

    Le Bouddha est un homme-tronc comme les autres. Il soigne, il polit ses moignons. Et qu’on ne vienne surtout pas l’empoigner !

     

     

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    Les maîtres

    Le maître des horloges ne maîtrise pas tous les temps. Le maître des clés s’est fait tromper par une serrure. Le maître des ambassades n’a pas prise sur le pays entier. Le maître du suspense se lasse des intrigues. Le maître des bains ne supporte pas les jacuzzis. Le maître des rires ne supporte pas qu'on s'esclaffe. Le maître des enterrements mourra un jour. Le maître des emportements s’est laissé embarquer par le courant. Le maître des accents porte un chapeau. Le maître des identités ne sait plus qui est qui, qui il est, qui quoi qu’est-ce. Le maître des fentes ne connaît pas toutes ses failles. Le maître des peines d’amour souffre d’infidélité chronique. Le maître des textes n’aime pas celui-ci (qui l'en blâmerait?). Le maître de la conduite sans points n’a pas de suspension.

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    Les mers

    Il collectionne les mers, il en a des centaines. Des roses, des vertes, des mal peintes, des bien dessinées. Des rondes, des en cube, des très froides, des toutes chaudes, des qui descendent les montagnes, des qui montent au ciel. Des normales qui font des vagues et de l’écume, des spéciales qui font du lait et des légumes comme vaches ou jardins. Des quelconques en forme d’œuf ou de poire, des plus curieuses en forme de coquilles ou d’autos tamponneuses. Des qui piquent ou qui sonnent, des qui font des peluches ou la fine bouche. Des effacées, des extravagantes, des un peu sottes, des carrément givrées. Des grosses, des fines, des puantes, des parfumées. Mais celle qu’il préférait, c’est sa mer noire aux reflets nacrés, celle qu’il prend au petit déjeuner avec des brassées de pain complet léger et des sucres comme des banquises fondant au soleil.

     

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    La motte

    Quand je pars en exploration dans une motte de beurre, j’en ai pour ma journée. Une motte de beurre, on n’en a jamais fait le tour; il reste toujours quelque chose à découvrir: une pente à descendre, un versant à escalader, un boyau à découvrir, un grain de sel à détailler, une mollesse qui ne ressemble à aucune autre mollesse, un jaune très jaune, un filet zébré tirant étrangement vers le blanc de la crème de lait baratté qui a sa source dans la vache et le fermier qui la  trait avec toute la poigne de l’homme avide de prendre son plaisir là où il s’en trouve. Point à la ligne et retour à la ferme.

     

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    Rêver dur

    Je fais des rêves durs qui font mal à mes nuits. Je dois avoir un problème de transfert onirique. Je devrais changer mon système d’interprétation des songes. Au matin, j’ai des douleurs de crâne, je peine à réaliser que c’est le jour. Je marche sur des fantasmes.  Je piétine des chimères. J’écrase un ou l’autre cauchemar. J’irréalise, je m’illusionne, j’imagine des rêves mous aux claires formes qui glisseraient de la nuit au jour comme une ombre chère. Je pleure, je crie, je suis malheureux comme une pierre mais rien n’y fait. Je fais toujours des rêves durs comme un calcul sur la tombe d’un aérolithe. Comme un moellon sur la stèle d’un galet. Comme une épave de paquebot sur le cénotaphe d’une baleine.

     

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  • BLEU DE BLEU de JEAN MOGIN

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    Quand j’ai besoin de bleu,

    Quand j’ai besoin, de bleu, de bleu,

    De bleu de mer et d’outre-mer,

    De bleu de ciel et d’outre-ciel,

    De bleu marin, de bleu céleste ;


    Quand j’ai besoin profond,

    Quand j’ai besoin altier,

    Quand j’ai besoin d’envol,

    Quand j’ai besoin de nage,

    Et de plonger en ciel,

    Et de voler sous l’eau ;



    Quand j’ai besoin de bleu

    Pour l’âme et le visage,

    Pour tout le corps laver,

    Pour ondoyer le cœur ;



    Quand j’ai besoin de bleu

    Pour mon éternité,

    Pour déborder ma vie,

    Pour aller au-delà

    Rassurer ma terreur

    Pour savoir qu’au-delà

    Tout reprend de plus belle ;



    Quand j’ai besoin de bleu,

    L’hiver,

    Quand j’ai besoin de bleu,

    La nuit

    J’ai recours à tes yeux.

     

     

    Jean MOGIN (1921-1986)

    La Belle Alliance (1963)

     

    QUELQUES CHANSONS BLEUES...
































    LE BLEU KLEIN 

    LE BLEU AU CINÉMA


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  • L'EXAMEN

    image.jpgLe jour de l’examen était arrivé et le professeur était fébrile. C’était un jour d’examen exceptionnel, un de ces jours qui comptent dans une vie.

    Le professeur se tenait à l’entrée de l’amphithéâtre pour accueillir les étudiants. Pour chacun, il avait un mot, une attention. Pour chacun, il savait exactement ce qu’il devait leur dire pour les mettre en confiance, leur donner toutes les chances de réussir leur épreuve. Quand les deux cents étudiants furent installés, leur smartphone fermé, leur matériel sorti précautionneusement de leur étui ou de leur valisette, il alla s’installer au milieu de l’estrade, un peu à côté du pupitre où se tenait le micro et son portable. Il n’était pas nécessaire, cette fois, de parler et, d’une certaine façon, ça l'apaisait: il avait trop souvent jargonné.

    Chaque étudiant savait précisément ce qu’il avait à faire et le fit comme il l’avait répété pendant la période de blocus. Le professeur suivait scrupuleusement leur petit cérémonial personnel pour conjurer le stress; quand il observait un geste mal exécuté, un manquement qui pouvait leur être préjudiciable, il le leur signalait d’un regard appuyé, ou d’un raclement de gorge suggestif. L’étudiant comprenait son erreur et se corrigeait.

    Quand le professeur jugea que plus aucun doute ne subsistait sur le résultat de l’examen - c’était un homme avisé et nanti d’une longue expérience -, il donna l’ordre de départ du concours.

    Les deux cent balles de calibre 9 mm atteignirent toutes sans exception sa tête. C’était la meilleure session de sa vie professionnelle, une épreuve de prestige au final éblouissant qu'il avait eu raison de proposer; la seule aussi qu’il n’aurait pas besoin de corriger.   

     

  • L'ACCORDÉON DU SILENCE d'ANNE-MARIELLE WILWERTH (Éd. du Coudrier)

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

     

     

     

    l-accord-on-du-silence-scan-couverture_1_orig.jpgAprès vingt recueils, Anne-Marielle Wilwerth signe ici peut-être son plus beau livre. L’écriture y coule avec grâce, densité, sensibilité, n’hésitant pas à livrer des pans plus méconnus d’un portrait saisi « dans l’encrier de l’avenir », avec ce dosage d’optimisme et de gravité.

    Avec audace et détermination, la poète signale ici un travail raffiné sur soi, sans tapage ni égotisme, livrant failles, « absence de soi-même », puisqu’il faut, dit-elle « déboutonner les inquiétudes », chercher « une vie plus souple ».

    Elle écrit selon sa formule personnelle en peu de vers pour mieux livrer la « paroi poreuse du monde », nous « faire des confidences », tout attentive à ce « poème à naître » comme un enfant qu’on soigne avec délicatesse.

    Qu’elle parle des îles (Ouessant) ou des voyages en « mémoire clandestine », l’auteur se pose des questions sur ces « joies métisses », sur « l’instant tellement palpable ».Anne-Marielle-WILWERTH.jpg

    La fluidité des poèmes (« un poème rampe sous la dune ») chante aussi bien « le chant rassurant de l’océan » que le doute d’avoir « maraudé en vain/ dans le vaste verger marin ».

    Poésie fleurie, dont les images vagabondent librement dans la nasse de notre lecture.

    Nous avons aimé la simplicité des notations (« l’invisible est semeur d’écume »), la petite musique qui honore « félinement » le « blanc », le goût « de la transhumance », « cette nomade liberté » qui enchante ces vers, comme « les joies simples de l’âme », lorsqu’on s’est « dépouillé de soi ».

    En pleine maîtrise, la poète entame un nouveau pan de sa création : bon vent à celle qui sait aussi bien écouter les silences et en faire un nid chaud de poèmes transparents.

     

    Anne-Marielle WILWERTH, L’accordéon du silence, Le Coudrier, 100p., 20€. Illustrations très réussies de Pascale Lacroix. 

    Le recueil sur le site des Éditions du Coudrier

    Bergère du silence, le site d'Anne-Marielle Wilwerth 

  • UNE RÉSIDENCE D'ÉCRITURE BIEN TENUE

    ILLUSTRATION-Fontevraud-residence-1024x577.jpegDans cette résidence d’écriture bien tenue, le soleil est changé tous les matins, la mer est passée au bleu, tous les soirs on vaporise de l’essence de muse dans les chambres pour une bonne oxygénation onirique, de la lecture labellisée est administrée aux résidents que la Société des Gens de Lettres a choisis pour se refaire une santé littéraire sans compter la petite bourse de psychostimulants marqués du paraphe de leur écrivain préféré...

  • NOS AMIES LES (BELLES) POULES par GAËTAN FAUCER

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    La poule aux oeufs dort.

     

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    J'ai découvert un texte sans coquille écrit par une belle poule.

     

     

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    Le documentaire sur la poule à poil est classée X.

     

     

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    Ma poule sans eux est très solitaire.

     

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    La poule au pot n'a pas eu de chance.

     

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    La poule de luxe ne mérite pas la basse cour.

     

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    L'étude de la poule : plumologie

     

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    Ne surtout pas la prendre pour une dinde !

     

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    Prière de ralentir devant un nid-de-poule.

     

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    La poule de mer ne vit pas à la campagne.

     

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    La faisane est une poule gradée.

     

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    La poule d'eau est un genre de poule mouillée.

     

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    La poule cougar aime les jeunes coqs laids.

     

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    Certains coqs abusent un peu trop de cocotte.

     

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    Dans la basse cour, le jeune coq joue au poulet.

     

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    C'est dans les vieilles casseroles que l'on fait les meilleures poules.

     

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    La poule aux yeux d'or.

     

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    La belle poule aime la culture... surtout le maïs.

      

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    Gaëtan FAUCER (un petit poussin)

  • LES GNOUS

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    Je me réveillai avec un e en moins au niveau des genoux. Comme toutes les métamorphoses, celle-ci eut lieu de nuit. C’est une espèce de lourdeur au niveau des jambes qui me fit me réveiller. Heureusement les gnous étaient, tout comme moi, encore endormis.

    Le gnou est un bovidé du genre connochaetes, il est herbivore et , contrairement aux apparences, il s’agit d’une antilope, comme me l’apprenait le site Wikipedia que je consultai vite via mon smartphone après avoir identifié la nature des animaux qui avait pris possession de mes rotules, et pour tout dire, s’étaient substitués à elles.

    En effet, le gnou, de prime abord ne fait pas penser à une gazelle mais à un buffle et il ne sent pas moins fort. C’étaient de petits gnous heureusement et les cornes n’étaient pas trop disgracieuses. Je me dis qu'elles valaient bien les cornes de rhinocéros. Marcher avec des gnous à la place des genoux n’est pas de tout repos, il va sans dire. Et d’abord sortir du lit s’avéra vite casse-gueule, puis descendre les escaliers s’apparenta à de la haute voltige mais ne s’habitue-t-on pas à toutes les sortes de handicaps et ne finit-on pas, même, par en tirer profit?

    Parvenu avec peine dans la cuisine, je pris mon café pour me redonner de l’allant. Je me lavai péniblement car les gnous s’étaient réveillés et réclamaient de l’attention. Il s’agissait maintenant, sinon de les dresser (avec tout le respect, il va sans dire, dû à leur espèce), de modérer leurs ardeurs, de leur faire entendre raison (cela viendrait en son temps). Je leur expliquai comme je pus que j’avais ma vie et même quelques opinions et qu’il n’était pas question que je demeure à la maison à glander.

    Je donnai cours ce matin-là sur la reproduction du ver de terre (hermaphrodite comme chacun sait) à une classe de girafes qui n’eurent d’yeux que pour mes gnous. Puis je rentrai sans repasser par la salle des profs qui sentait l’étable depuis le lot des dernières mutations survenues dans le corps professoral après la succession de désordres en tout genre subis dans le secteur. 

    Dans l’auto, les gnous s'assoupirent, mon métier de malade les avaient mis, bien tassés, sur mes genoux et je pus regagner mon domicile sans ennui. Mais quand je fus arrivé chez moi, passé le seuil, les gnous manifestèrent l’envie de se sustenter, ils n’avaient rien mangé de la journée. J’eus l’impression qu'ils avaient grandi car je dus passer la porte sur les gnous. (Une petite voix me disait bien que j’accumulais bêtement les jeux de mots mais les jeux de mots, c'est parfois l'ultime rempart avant la déraison.)

    Je trouvai ma femme dans la cuisine en peignoir et les chevaux en bataille. Elle me trouvait l’air d’un transfomer et me demanda ce qui m’était arrivé avant que je lui pose la même question. J’ai pris un jour de congé maladie aujourd’hui, me dit-elle sans mettre son propos entre les guillemets d'usage. Je lui répétai alors qu’en effet je ne l’avais pas vue à la direction de l'école durant la journée. Les chevaux sont trop lourds à porter, il me faudra quelques jours d’apprentissage, me dit-elle. Il y a une journée de formation prévue à cet effet ce week-end, lui appris-je après l'avoir lu dans le carnet d'avis réservé aux maîtres animaux.

    Après quoi nous échangeâmes à propos de la politique intérieure comme de l’expulsion de centaines d’ouvriers du bâtiment transformés en bourricots. Mais il était trop tard pour prendre attitude, pour protester contre la marche du monde, pour s’afficher unijambiste ou antispéciste, pour prendre sa carte du parti bête ou du parti ultra littéral (cela viendrait en son temps): les mulets avaient déjà quitté notre cité en direction du port pour le quai d'embarquement où était amarré l'Arche de Noé. 

     

  • TES LÈVRES, L'HIVER

    TAKE FIVE (IV)

    L’usage d’une seule métaphore

    attristerait mortellement

    la neige.

    François Jacqmin

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    Pour sortir

    dans l’hiver

    et marcher sur la neige

    je chausse mes poèmes

    de cinq vers.

     

     

    Dans la blancheur

    absconse

    de janvier

    me souviendrai-je

    de la texture de tes lèvres ?

     

    *

     

    Mon passé s’évanouit

    sous la neige.

    D’un seul cristal de glace

    solidifier

    tout l’avenir…

      

    *

     

    La chute de neige

    n’éteint pas le feu.

    Chaque flocon qui tombe

    entretient le tison

    de l’hiver.

     

     

    La couverture de poudreuse

    suffit à ta peau

    pour se protéger

    de mes baisers

    frileux.

     

    *

     

    Quand il te faut parler

    à l’hiver

    avant toute parole

    exerces-tu tes lèvres

    aux gerçures?

     

    *

     

    L’arbre insensible

    au gel

    ne voit pas

    l’oiseau de neige

    qui grésille sur la branche.

     

    *

     

    Sur ta peau si pâle

    j’imagine des luges

    arrêtées à tes seins

    incapables d’imaginer

    un vertige plus grand.

      

    *

     

    Derrière les paroles embuées

    tes lèvres, l'hiver

    donnent à espérer

    le sauna

    d’un baiser.

     

    *

     

    Le regret de la neige

    ne dure pas.

    Comme toutes les amours

    il laisse place

    à la fonte des espérances.

     

    *

      

    Sur le verglas

    flambant neuf

    du jour

    j’ai brûlé

    un feu rouge.

     

     

  • POUR COMMENCER L'ANNÉE 2017

    arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

    Première lecture de l’année

    Pour commencer l’année 2017, Philippe Picquier nous emmène, presque de force, en Corée du Nord, en fait c’est Vincent-Paul Brochard, l’auteur, qui nous dirige sur les traces des personnes enlevées et conduites en Corée du Nord contre leur volonté. Une question qui a défrayé l’actualité il y a quelques mois déjà avant que l’ONU condamne cette pratique. Un roman qui pourrait passer pour un témoignage.

     

    9782809712193FS.gifLE PONT SANS RETOUR

    Vincent-Paul BROCHARD

    Editions Picquier

    « Le pont sans retour », c’est celui qu’on ne peut traverser qu’une fois sans espoir de le franchir un autre jour, même très lointain, dans le sens inverse, ceux qui se rendent en Corée du Nord comme ceux qui se rendent en Corée du Sud ne feront jamais le voyage dans l’autre sens. C’est le trait d’union qui unit si mal les deux parties de la péninsule séparées depuis 1953, depuis la fin de la guerre de Corée. C’est le symbole choisi par Vincent-Paul Brochard pour concrétiser le sort de Julie Duval, l’héroïne qu’il met en scène dans ce livre, emmenée par la force et par la ruse en Corée du Nord par des membres d’un groupuscule révolutionnaire japonais réfugié dans ce pays fermé à tous pour échapper à la police nippone.

    En novembre 2002, Kim Jong Il, le dictateur coréen alors au pouvoir, a reconnu que ses services avaient enlevé un certain nombre d’étrangers notamment des Japonais, d’après quelques témoignages de très rares réfugiés, il apparaitrait qu’il y aurait eu quelques Français parmi les personnes retenues de force en Corée du Nord. Vincent-Paul Brochard à travers la fiction qu’il a construite essaie d’expliquer ce qui a conduit les Nord-Coréens à perpétrer ces enlèvements désormais condamnés par l’Organisation des Nations Unies, et l’aberrante logique de ce pouvoir totalitaire, fantasmagorique et erratique.

    Julie Duval constituait une excellente cible pour les activistes chargés de recruter de force des jeunes Françaises pour les besoins des services nord-coréens, elle parlait et écrivait excellemment le Japonais, les liens avec sa famille étaient presque inexistants, il était donc facile pour une jeune Japonaise de l’aborder sous le prétexte d’échanger des cours de conversation française contre des cours de conversation nippone. Julie accepte donc cet échange avec Keiko, les deux filles sympathisent vite et nouent une amitié suffisamment forte pour que la jeune Japonaise propose à son amie de l’accompagner pour des vacances dans son pays natal. Enthousiasmée, Julie accepte mais à Hong Kong le voyage tourne à l’enlèvement et elle se retrouve vite « l’invitée forcée » du groupuscule japonais qui l’a enlevée, dans un camp de formation où on l’endoctrine de force, elle doit acquérir tous les éléments de l’idéologie prônée par Kim Il sung pour asseoir son pouvoir : le Juche.

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    Ayant acquis les fondamentaux de cette idéologie et après être passée par les geôles locales, elle est confinée dans une demeure isolée au fond d’une campagne déserte où elle doit former une jeune Coréenne à la langue, la culture et les mœurs françaises. On lui fait croire que cette élève très douée embrassera la carrière diplomatique et qu’elle servira la cause de la révolution en participant au rapprochement du peuple coréen avec le reste du monde par la diffusion du « kimilsungisme ». Et que ceci facilitera le rapprochement des deux parties de la péninsule. La séparation est pourtant brutale, la jeune Française reste en Corée sous la protection d’un haut cadre du parti et la jeune Coréenne poursuit son parcours révolutionnaire dans la mission qui lui est confiée.

    Vincent-Paul Brochard l’avoue, il y a très peu de documents sur le sujet et pourtant on dirait qu’il a vécu cette expérience lui-même, il connait le fonctionnement de l’administration nord-coréenne comme s’il avait séjourné dans cette partie de la Corée. Il connait aussi remarquablement les problèmes que la Corée du Nord a dû surmonter dans les années quatre-vingt-dix, l’histoire des relations entre le Nord et le Sud, les querelles intestines qui minent le pouvoir, les artifices, les manipulations, les exactions, les mensonges, tout ce que le pouvoir utilise pour faire croire au bien fondé de son action et à la nécessité de soutenir un pouvoir fort et autoritaire pour échapper au diable occidental qui a contaminé le Japon et gangrené la Corée du Sud, tout ce que Bandi a écrit dans les textes qu’il a fait passer sous le mur qui sépare les deux parties de la péninsule.

    C’est donc, plus qu’une fiction, plus qu’un roman d’espionnage, plus qu’une carte postale sur la Corée du Nord que nous propose Vincent-Paul Brochard, c’est presque un essai sur cette république démocratique, seule survivante du communisme du XX° siècle, et son régime qui résiste encore et toujours malgré une conjoncture très difficile et un pouvoir démentiel, à conserver une indépendance insolente, agressive et hautaine qui fait trembler même les états les plus forts.

    Le site des Éditions Philippe Picquier

  • HAÏKUS D'HIVER de NATHALIE DELHAYE

     

    Arbres dénudés

    Oiseaux qui ne chantent plus

    Hiver à deux pas

     

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    *

     

    Figé par le froid

    Le sapin s'offre au soleil

    Pluie de perles d'eau

     

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    *

     

    J'ai vu en songe

    Neige et écume se mêlant

    En ballet ardent

     

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    *

     

    Fins pas sautillants

    L'oiseau perdu dans la neige

    Marque le sol blanc

     

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    *

     

    La lune alanguie

    Abat sur l'étendue blanche

    Son reflet bleuté

     

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    *

     

    Sur l'étang gelé

    Les cygnes se rapprochent

    Amour éternel

     

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    *

     

    Dans la cheminée

    Les flammes ne troublent pas

    Le repos du chien

     

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    *

     

    Les perce-neige

    Bravant les affres du froid

    Sourient au soleil

     

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    *

     

    Les nuages blancs

    Saupoudrent l'épicéa

    De sucre glacé

     

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    *

     

    La terre endormie

    Sous un linceul de flocons

    Guette le printemps

     

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  • POÈMES DU SANG QUI BAT

    Le sang engendre des fantômes

    Carlos Edmundo de Ory (Aérolithes 

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    LE SANG QUI BAT

     

    Le sang qui bat

    bout

    dans mes déveines

     

    Le sang qui bat

    blesse

    les cœurs cadenassés

     

    Le sang qui bat

    taille

    des roses de chair

     

    Le sang qui bat

    lance

    des lames de lumière

     

    Le sang qui bat

    rit

    comme l’éléphant pleure 

     

    Le sang qui bat

    guette

    la néfaste bactérie

     

    Le sang qui bat

    rate

    les sentiments rances

     

    Le sanq qui bat

    gare

    à la voie fermée !

     

    Le sang qui bat

    you

    and me for ever?

     

    Le sang qui bat

    tonne

    comme l’orage éclair

     

    Le sang qui bat

    fouille

    les fonds de langue

     

    Le sang qui bat

    bouche

    les artères fémorales 

     

    Le sang qui bat

    lustre

    le cuir des coeurs

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    LA COUPURE

     

    Avec la bouteille brisée

    du songe

    j’ai coupé

    la racine

    de ton regard

     

    À partir de là

    tu m’as vu trouble

    légèrement rosé

    comme si j’avais bu

    à ta source

     

    Il me restait

    à taillader ta chair

    en un endroit précis

    pour échapper

    au sentiment d’étanchéité

     

    Du sang a coulé

    de tes yeux

    à mes mains

    et j’ai ramassé

    tes pupilles

     

    Il me restait

    à décrire

    le crime

    avec le tranchant

    de ma plume

     

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    L’IMAGE TEMPLE

     

    Couchées

    à demi-nues

    dans la lumière

    de l’aube

    tes lèvres

     

    Ont léché

    le sang

    de mes nuits

    s’écoulant

    entre tes rêves

     

    l'image temple

    du regard

    que des prêtres

    en soutane

    contemplent

     

    Et l’âme du miroir

    brisé

    s’ouvrant

    sur l’autel

    de tes hanches

     

    D’où fuit

    à jet continu

    le sang

    d’un vitrail

    en feu

     

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    Les photogrammes sont tirés du film d'Alain Robbe-Grillet,

    Glissements progressifs du plaisir (1974), avec Anicée Alvina.