LES BELLES PHRASES

  • JOURNAL 2016 de THIERRY RADIÈRE (Ed. Jacques Flament)

    Ljournal2016radie%CC%80re.jpg’année d’un écrivain

    À la demande de Jacques Flament, Thierry Radière s’est plié, l’année 2016, à l’exercice du Journal. C’est l’année de la mort de Delpech, de Prince, de Butor, celle de l’attribution du Prix Nobel de littérature à Bob Dylan, celle de la lutte sociale contre la loi EL Khomri…  Ses notations sur les faits rapportés  sont surtout prétexte à des considérations personnelles et littéraires. Un Journal que je me suis vite surpris à lire comme une fiction, celle d’un enseignant, par ailleurs auteur, père, mari et homme attentif à son épouse, à ses enfants et amis écrivains. Jusqu’à attendre la dernière notation qui clôt la chronique de l’année comme elle l’a commencé par une considération d'ordre pratique portant sur les kakis accrochés aux branches du plaqueminier comme s’il fallait marquer le retour du même par une balise ouverte sur la nature, sur l’extérieur... 
    Car on comprend que l’auteur a besoin de repères familiaux, amicaux, d’une relation enracinée dans le réel pour permettre à la fois de libérer son imaginaire et d'apprivoiser sa sauvagerie intérieure.

    Thierry nous fait pénétrer sans effraction (ce n'est pas le genre de la maison) dans son univers familial mais aussi de son travail d’enseignant (avec des remarques fort pertinentes sur le métier et le milieu professionnel dans lequel il évolue) et son processus créatif d’écrivain, tout entier organisé autour de son amour de la littérature, entre écriture quotidienne et partage de lectures avec ses amis éditeurs, auteurs ou poètes, qu’il aime à citer à mesure qu’il reçoit de leurs nouvelles: Queiros, Roquet, Tissot, Rochat, Blondel, Vinau, Bergounioux, G. Lucas, Belleveaux, Emery, Perrine, Bonat-Luciani, Prigent, Goiri, Boudou, Prioul… Car, écrit-il, l’écriture d’un Journal a sans doute aussi cette fonction-là, entre autres, de mettre en relation des lecteurs et des références.

    De temps à autre, il examine un concept à sa manière, il le sonde jusqu’à l’os et il en ressort des pages typiquement radieriennes qui rappellent ses nouvelles et ses poèmes. Il revient, un jour, sur l’écriture de Copies, où j’apprends qu’il s’agissait d’une œuvre de fiction alors que j'avais lu le texte comme un journal de correction d’un enseignant qui découvre par ailleurs l’amour.  Ainsi Thierry slalome, depuis ses premiers écrits publiés, entre fiction et réalité d’une façon tout à fait singulière où l’ancrage dans le quotidien est aussi fort que son imagination est échevelée, imprévisible. Y compris sa poésie dont il nous livre régulièrement depuis longtemps des extraits sur sa page Facebook. Au fil des pages de ce journal, il nous livre aussi deux nouvelles inédites : La canicule et La nuit.

    Le 21 novembre, à un salon du livre, le député PS local (du parti du président Hollande à l’initiative de la loi El Khomri, à laquelle Thierry est hostile), Hubert Fourages achète sa plaquette Vos discours ne passent plus  (Microbe, 2015) qu’il a cité dans son discours inaugural. C’est une énigme pour moi, note Thierry. Ce texte est un recueil anarchiste… Le monde des gens qui nous gouvernent est décidément un univers que j’ai du mal à saisir.

    Le 3 août, il note : « Avec le Journal, le moindre mensonge est tout de suite décelable. » Juste notation car, à moins qu’il s’agisse d’un journal fictif où l’écrivain voudrait afficher une image trompeuse, l’écriture d’un journal pousse le diariste à se confronter à soi-même sans faux-semblant et dans un souci de sincérité. Il se livre au lecteur tel qu’il se reconnaît au jour le jour ; c’est en cela que l’exercice est risqué mais exaltant.

    Voici un livre qu’il faut lire pour découvrir Thierry Radière ou pour parfaire la connaissance qu’on aurait déjà de ses divers ouvrages, et en attendant le prochain. Pour approcher un peu mieux l’homme et l’auteur, savoir de quoi sa vie journalière est faite, de quoi se nourrit son imaginaire d’écrivain...

    Éric Allard 

     

    31gQ7fOzX5L.jpgEXTRAITS

     

    « Il y a toujours comme un bruit de rêve dans les casseroles secouées de ma cuisine intérieure. » (2 janvier)

    « Les enseignants ont souvent oublié les adolescents qu’ils furent. La fonction les a modifiés et ils attendent de leurs ouailles des prouesses qu’ils n’étaient peut-être pas capables de produire à leur âge. » (15 janvier)

    « La publication est une drogue : plus on publie, plus on veut l’être. » (19 janvier)

    « Rares sont les libraires offrant à leurs clients des petits livres qui sortent des sentiers battus. C’est cette littérature-là que Facebook m’a permis de découvrir. Je défends toujours ce réseau social quand il est attaqué. Qu’on choisisse de ne pas avoir de compte facebook parce qu’on n’a rien à y partager et qu’on ne veut pas passer sa vie sur un écran est un argument recevable et compréhensible. En revanche, prétendre que facebook est une perte de temps – si on a des créations à partager  et d’autres à aller voir - est totalement aberrant. » (6 mars)

    « … en général, les profs de français ne lisent pas, j’avais oublié, et encore moins des poèmes.  »  (10 mars)

    « Je me disais que vivre, c’était peut-être meubler son vide à longueur de temps,  que sans ce réflexe de décor intérieur, je finirais par m’appauvrir et à être de plus en plus envahi par l’inaction et la paralysie des sens. » (11 mars)

    « Les coquilles ont la vie dure, elles s’accrochent toujours à un endroit qu’on pensait pourtant vierge de toute imperfection. » (6 avril)

     « La rentrée scolaire commençait ce jour-là : en mille neuf cent soixante-trois. Mémère ne s’est pas trompée : je suis né à minuit quarante-cinq , à quelques minutes près et je n’ai fait que cela depuis que je suis né, aller à l’école. » (16 septembre)

    « Je trouve mon équilibre pressé entre prose et poésie. Je distille le jus de cette pression abstraite entre images figuratives et phrases intempestives. Entre instantanés et longs métrages. Entre pointillés figés et tracés  sinueux. Ainsi brinquebalé d’une pulsion à l’autre, je rejoins peu à peu mon obsession de toujours : trouver une certaine forme d’équilibre et m’en contenter afin de me sentir bien intérieurement. » (20 novembre)

     

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    LIENS

     

    Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

    THIERRY RADIÈRE sur le site de La Maison des écrivains et de la littérature

    Sans botox ni silicone, le blog de THiERRY RADIÈRE

     

  • LE MILIEU ÉDITORIAL FRANCO-BELGE ET LA COLLABORATION

     philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Brouillards de guerre est un très beau titre pour un roman… qui n’en est pas un. Quoiqu’il en épouse souvent l’allure. Mais. L’auteur, un essayiste, nous offre un mélange de genres. Des trames biographiques, romanesques, se faufilent à travers des chroniques. Paris et Bruxelles sous l’Occupation, entre 1942 et 1945. Mais oyez, oyez, lecteurs ! Le voyage sera sidérant !

     

     

    sam_ph_31450_cover1.jpgCinq cents pages ! Un événement en soi, quand nos auteurs ou éditeurs rechignent à dépasser les deux cents. Une ambition rare a donc précédé l’œuvre, une immense collecte d’informations y est chevillée. Mais « l’Esprit souffle où il veut », aurait dit Jésus. Quand Barrès lui rétorquait, à deux mille ans de distance : « Il est des lieux où souffle l’Esprit ». Eh bien, disons-le haut et clair, ce livre est l’un de ces lieux, un souffle traverse ces pages, les animant comme les voiles d’une caravelle tournée vers le Nouveau Monde.

    Les premières lignes, fluides, nous projettent dans un roman historique :

    « La jeune femme descendit du tram devant le théâtre du Parc, face au Palais de la Nation qui abritait le Parlement et le Sénat, et se dirigea vers le coin de la rue Royale et de la rue des Colonies. Un grand drapeau à croix gammée flottait légèrement en cette douce matinée de printemps devant la façade du bâtiment rendu inutile par la défaite et l’Occupation. »

    On vit de plain-pied la rencontre entre une créatrice mue par l’ambition et son éditeur, toutes les émotions et pulsions qui affleurent :

    « Elle croisa les jambes et posa son sac sur ses genoux. Colin transpirait un peu à la vue de cette belle et fraîche jeune romancière. Bien qu’il la connût depuis quelques années déjà, elle lui faisait toujours autant d’effet. (..) Elle se sentait si reconnaissante qu’elle était prête à toutes les concessions face à ce gros mâle concupiscent (...) De quoi parlait-il ? Sa bouche grasse luisait. Il avait fait rouler l’expression sur sa langue, comme une plaisanterie salace parce qu’elle était une femme… « La première fois »… C’est tentant de faire le rapprochement… Ils ne pensent qu’à ça, se dit-elle. Ils n’y peuvent rien. C’est glandulaire. Glissons. »

    On songe un instant à l’actualité, aux affaires Weinstein et Spacey, l’arrivisme et la prédation, etc. Mais nous ne sommes pas dans un roman, ou alors un roman arcbouté au Réel ?, la jeune beauté n’est pas une créature chimérique ou quelque obscure écrivaillionne, non, c’est l’une des plus grandes plumes de notre Histoire littéraire, Dominique Rolin*, adaptée au cinéma, mystérieuse compagne des décennies durant du (trop ?) célèbre Philippe Sollers. Face à l’éditeur de son premier roman, Paul Colin, un collaborateur de la pire espèce, malveillant, antisémite.

    Le portrait de Rolin, en quelques pages, est fracassant. Une égocentrique uniquement préoccupée par sa réalisation personnelle, qui se fiche de la politique (et donc du sort des autres) comme d’une guigne, ne voit ses interlocuteurs que dans leur rapport à elle et à son œuvre.

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    Maxime Benoît-Jannin

    Une biographie sans fard de l’autrice (osons ce mot féministe !) de L’Infini chez soi ? Non, la scène s’élargit rapidement, les acteurs défilent. Rolin voyage vers Paris et y oublie son mari dans les bras de l’éditeur parisien d’origine belge Robert Denoël, mais voilà qu’apparaissent des célébrités du temps ou futures, le récit explose en sillons multiples, la polyphonie s’installe, c’est une ère entière qui ressuscite. Nous pénétrons dans les atermoiements d’Elsa Triolet et Louis Aragon, sortons au café avec Sartre et Beauvoir, surprenons la première rencontre de celui-ci avec Albert Camus, écoutons atterrés les propos antisémites de Céline et Rebatet, les échanges sur la littérature entre Paul Valéry, Gaston Gallimard et Denoël, observons à la loupe Cocteau et Eluard, Max Jacob et Jean Genet… dans des rues, des soirées hantées par des silhouettes en uniforme vert de gris.

    Comment décrire la submersion qui nous engloutit délicieusement ? Des biographies se croisent et se décroisent, se superposent parfois (les amours axiales de Rolin et Denoël, Valéry et Jeanne Loviton, Denoël et Loviton) mais explosées par l’irruption du Temps : articles de presse, recensions de spectacles, de procès, etc.

    Benoît-Jeannin tient du démiurge, il y a une tentation proustienne à l’œuvre, un fil glisse du sillage de Rolin (quel beau film eût écrit un Truffaut à partir des premières scènes !) pour embobiner un univers, une époque. Qui jaillit sous nos yeux hallucinés tel un Titanic remontant des profondeurs océanes pour retrouver sa trépidation.

    Il y a un bémol. Parfois, aspiré par une trame narrative, on est pressé de lire la suite mais l’auteur privilégie la reconstitution panoramique et nous voilà séparé du roman par la chronique pure et dure. Qui intéressera davantage le féru d’Histoire que le lecteur d’histoires. Ainsi, accompagnant Paul Valéry aux concerts de la Pléiade, on en découvre le programme :

    « Emmanuel Chabrier, Trois valses romantiques (Jean Françaix et Soulima Stravinski).

    Michel Ciry, Madame de Soubise (paroles d’Alfred de Vigny), (Paul Derenne et Francis Poulenc).

    Erik Satie, Trois morceaux en forme de Poire (Simone Filliard et Francis Poulenc).

    Etc. »

    Oui, parfois, reprenant son souffle, on s’interroge. Que lit-on ? Un roman, des romans, des biographies, des chroniques, une étude historique, des micro-essais, des nouvelles ? Et il y a tout cela. Mille manières d’aborder le thème central : la reconstitution d’un monde perdu, peuplé de fantômes et d’ambiguïtés sur la nature humaine, mais une reconstitution d’une essence supérieure, où le Vrai se révèle sans maquillage. Comme si l’ouvrage de Benoît-Jeannin accrochait ses lecteurs à une caméra et un micro pour les projeter via une machine à remonter le temps au cœur des événements.

    Si l’on intègre la profusion du contrepoint, l’entreprise est globalement passionnante. Car l’immense puzzle vaut à la fois par sa vision d’ensemble et l’enseignement qu’elle délivre mais, tout autant, par l’appétit suscité par une infinité de ses pièces/fragments narratifs, qui transportent intrinsèquement et indépendamment du Tout. On sera donc happé par des épisodes de la Résistance (l’assassinat de Paul Colin, les prouesses de notre aviateur Jean de Sélys Longchamps, l’attaque d’un train destinée à sauver un convoi de Juifs, etc.), des énigmes policières qui incendient justice et médias, les affres des vies privées de célébrités monumentalisées par l’Ecole ou l’Histoire soudain incarnées, mais on sera déstabilisé par la teneur des textes publiés par les autorités, les journaux, la plongée au cœur de la collaboration, qu’elle soit abyssale ou en méandres sournois, pusillanimes. On est surtout sans cesse surpris par l’auteur et ses mille angles d’attaque. Ainsi, à la page 154, un texte rédigé par un journaliste de province, un hommage courageux à l’une des victimes des arrestations arbitraires :

    « Harry Baur vient de mourir ; mais le cinéma, qu’il a marqué de sa puissante personnalité, lui assure une longue survie.

    Il y a quelques années, j’ai pu observer Harry Baur au cours d’une répétition. Congestionné, couvert de sueur, il attaquait d’intangibles difficultés, se donnait corps et âme, sans réserve, sans prudence pour sa personne, sans ménagement pour sa santé : toute intelligence, toute sensibilité à découvert (…) J’ai vu Harry Baur porter seul le poids d’une pièce, élever celle-ci au-dessus du sujet, créer autour du texte son œuvre à lui et, par son jeu, rejoindre la vie dans ce qu’elle a de plus secret. Je l’ai vu gravir avec acharnement le dur chemin de la perfection. »

    Micro-essai, somme toute, sur l’Art, ode à l’investissement du véritable artiste, qui atteint une dimension métaphysique.

    La suite ? Un déferlement d’informations, de réflexions et d’émotions. Où l’on mesure comme rarement l’impact de l’antisémitisme vichyste, des compromissions opportunistes, des fanatismes idéologiques. Et je doute qu’on puisse encore lire Céline (et même son Voyage) ou Rebatet (j’adorais son Histoire de la Musique) comme si de rien n’était… Un kaléidoscope, où le didactique est rarement pesant, où les sensations fugaces d’une force centrifuge s’évanouissent devant la perception du projet créateur, une puissance centripète servie par une écriture belle et limpide. On lit plusieurs livres à la fois mais ceux-ci sont les instruments d’un même orchestre, au service d’une composition unique.

    In fine, on se surprend à applaudir l’auteur et son éditeur (Christian Lutz) qui ont osé aller à contre-courant des normes et des habitudes pour nous offrir un ouvrage épatant, époustouflant, l’une des rares productions de ces derniers mois qui doivent impérativement trouver niche dans toute bibliothèque humaniste. 

    Ph. R.-W.

     

    * Dominique Rolin était l’autrice (je persiste, féministe !) préférée de mon épouse vers ses vingt ans et sa lecture me marqua.

     

    sam_ph_31450_cover1.jpgMaxime Benoît-Jeannin

    Brouillards de guerre

    Editions Samsa, roman, 2017

    500 pages

     

    Sur l’auteur et son œuvre, un complément d’information à lire sur le site de l’éditeur SAMSA

     

  • AU CREUX DU SILENCE de MARCEL PELTIER (Éd. du Cygne)

    DS4C8fdW0AY6rgi.jpgLA VIE BRÈVE

    Depuis près de vingt ans, Marcel Peltier écrit des haïkus et s’interroge à leur sujet, ne se contentant pas de la forme fixe établie, remettant en cause les classiques vers de 5/7/5 pieds supposés être dits dans un souffle.

    En prenant appui sur les travaux oulipiens de Roubaud ou Le Lionnais, et dans le sillage des quanta(s) de Guillevic,  il réduit ici encore la forme brève, cherchant, sur le mode de l’essai et de l’erreur, en mathématicien qu'il est, la formule qui mêle le minimum de mots avec le maximum d’efficacité, tout en demeurant dans l’esprit zen présidant à l’écriture de haïku : notation sur le vif qui privilégie la sensation sur l’intellect.

    En six mots, parfois moins, rarement plus, suivant la contrainte qu’il s’est fixée, il délivre des instants volés à son quotidien.

    Attentif aux sons, aux contrastes visuels, aux perceptions minuscules qui trahissent un état d’âme plus qu’elles ne l’expriment, c’est le non-dit, l’oiseau de la sensation que traque Marcel Peltier dans ces exercices journaliers (la pratique du haïku procède du journal, extime, on dirait ici, en citant Tournier), ce qui transparaît du caché, sans souci de psychologie.

    On ne peut s’empêcher de penser à l’aphorisme wittgensteinien : Ce dont on ne peut (bien) parler, il faut le taire.  Dans le rendu du sujet, rien ne doit transparaître de l’inconscient de l’observateur pour que la flèche des mots atteigne le coeur de cible.marcel_peltier.jpg

    Même si on peut penser qu’à travers ses nano-poèmes, Marcel Peltier dit, en creux, des choses de lui mais non identifiable de prime abord. Il ne s’agit pas de rendre compte d’une personnalité dont on sait qu’elle est fluctuante, de l'ordre d'une caractérisation sociale, mais juste de glaner un geste, une position, de surprendre une expression faciale, un tropisme. Ou bien encore de donner des yeux aux choses inanimées…

    Le haïku est l’instrument de la surprise, de l’étonnement, de l’éphémère. Tel un photographe de l’indicible, Marcel Peltier capte des instants de vie, saisit des petits riens qui font sens le temps d’un surgissement (ou d’une éclipse).  

    Des haïkus desquels ne sont pas exclus, loin de là, l'érotisme, l’humour, l’esprit caustique, la satire sociale, l’émotion voire le tragique d’une existence, la trace d’un deuil... Le propos n’est jamais de poser un jugement sur les faits observés, tout au plus d’émettre un soupçon empathique, une proposition face à l'éventail des possibles.

    De la sorte, Marcel Peltier est toujours en équilibre sur le fil du silence. C’est de là, du silence, de cette faille, qu’il épie sans espionner les reflets du monde nouménal qui marquent à la façon d’une trace fugitive le miroir des jours pour dessiner une image avec une rare et précieuse économie de mots. Car la vie est brève et l’écriture sans fin.

    Éric Allard 

     

    AU CREUX DU SILENCE sur le site des ÉDITIONS DU CYGNE

    DÉCANTATION DU TEMPS de MARCEL PELTIER aux ÉDITIONS du CYGNE

    L'ATELIER PELTIER, mon article sur le travail de Marcel Peltier (sur Ecrits-vains)

     

    EXTRAITS

     

    Crépuscule,

    Les choses se cachent

       Sans un bruit.

     

     

    Envol,

    rendez-vous

    Manqué.

     

    *

     

    Du chocolat sur

     ses lèvres.

     

     *

     

    Une chape de silence,

    vieilles photos

     

     *

     

    La pénombre,

    frôlement légers

    Des tissus

     

    *

    Rosée,

    mes chaussures

    Lavées.

     

    *

    Table d’hôte,

    les invités sont

    Les mésanges.

     

     

  • CLAUDE DONNAY, ARNAUD DELCORTE : L'UN EN PROSE, L'AUTRE PAS.

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    447.3.jpgLe poète Donnay s'est donné, depuis peu, le temps de consacrer à la prose une partie de sa création. Jusqu'il y a peu, seule la poésie trouvait audience. Après un roman réussi chez M.E.O, un autre en préparation, le voici prêt à nous plonger dans l'atmosphère bruxelloise de son "Bocal Paradis", longue nouvelle que publie maelström dans sa collection "Bruxelles se conte".

    Ce rêve "étrange et pénétrant" n'a rien de verlainien, quoique très bien écrit, quoiqu'il faille y voir la volonté de rompre avec la brièveté poétique pour une certaine ampleur, un certain goût pour la phrase construite et la fluidité qui va avec.

    Difficile de raconter une nouvelle. Plus difficile encore quand le texte jalouse la complexité, voisine avec le fantastique naturaliste : déjà ce bocal, dans lequel nage un narrateur gonflé par la reproduction des choses...donnay-web-paysage.jpg

    Et puis au mitan de l'inventive fiction, une Mona Lisa aux belles formes...et des questions qui ne trouvent pas toujours réponse..

    Quoi qu'il en soit, Donnay a bien raison de s'adonner à la prose qui lui va comme un gant.

    En matière de poésie, Baudelaire ronronnerait d'aise puisque les chats ont ici droit de regard et de caresse!

    (Claude Donnay, Bocal Paradis, 2017, Maelström, coll. Bruxelles se conte n°67, 28p., 3€)

    Le livre sur le site de l'éditeur 

    Bleu d'Encre, le site de Claude DONNAY

     

    couverture-5-bord-3mm-blanc_sm.jpgArnaud Delcorte (né Hainuyer en 1970) a débuté en poésie il y a neuf ans, et depuis, son rythme de croisière régulier lui a permis d'éditer une petite dizaine d'ouvrages, dont un roman, sans compter des participations à de bonnes anthologies haïtiennes.

    Le voici, aux commandes avec le peintre Sébastien Jean (né en 1980), Haïtien, d'un livre inclassable où le babil/babel des langues et des arts ordonne une réflexion peu orthodoxe sur le monde: sentiments, sexes, sensations, goût du plaisir, de l'azur et plaisir des sens s'agitent en tous sens.March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

    Poèmes en plusieurs langues (français, anglais), illustrations nerveuses, colorées, fantasmatiques de bêtes et d'humains en torsades de reliefs, dans le droit fil des compositions par exemple d'un Siqueiros : "Quantum Jah" étonne par la mixture qu'il donne d'un monde déboussolé, dont la violence, dont les angoisses, dont l'appel d'air aux changements attisent le lecteur. L'audace le dispute à la provocation, et l'on sait qu'Arnaud ne recule pas devant le terme cru ("sexe dégourdi dans la tienne") ni devant la figuration poétique des plus élégante : "tu me soulèves comme un enfant/ des flaques de ciel plein les joues".

    La tolérance joue son atout : qu'on soit blanc, noir, créole, homo, hétéro, fille, garçon, pauvre, voyageur, sans langue, avec toutes les langues, le poème enjoint quiconque à vivre plus loin, à nouer au babil tous les "babels" du voyage et de la connaissance.

    (Arnaud Delcorte et Sébastien Jean, Quantum Jah, Les Editions des Vagues, en Haïti, 2017, 128p., 14,99€)

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    En savoir plus sur Sébastien JEAN et sa peinture

     

  • DOUZE CHANTS DE LA GRÂCE d'ANDRÉ CAMPOS RODRIGUEZ

    André Campos Rodriguez

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    Né en 1951 . Jeunesse au Maroc à Casablanca jusqu’à l’âge de 21 ans. Fils de Républicains espagnols opposés au franquisme… Au préalable, réfugié politique - puis opte librement pour la nationalité française (car francophile et francophone…)

     

     

    Douze Chants de la grâce…

     

    1.

     

    Il n'y a pas une ride

    dans l'aurorale clarté qui s'annonce

    comme une promesse

     

    Il n'y a aucun signe néfaste

    ni rien à signaler 

    à part l'imminente arrivée

    de la beauté

      

     

     

    2.

     

    Que peut-on dire

    au matin lumineux

    qui nous lave de sa lumière

     

    que peut-on souhaiter de mieux

    une grâce parée

    si bien dans la soie

    de la quiétude et du silence

     

    où complice la solitude

    s'éclipse pour le souffle

     

     

     

    3.

     

    D'une joyeuse épiphanie

    sur la crête de l'instant

    il boit à la source vive

     

    La beauté en sa bonté

    toute révélée

     

    dans ce refus même

    de la posséder

     

     

      

    4.

     

    Par enchantement

    une porte ou une fenêtre

    s'ouvrent dans la lumière

     

    et recule l'enfer

     au profit

    de la vie ouverte

     

    Avènement prodigieux

    où le souffle

    devient tendresse

     

    douceur…   et légèreté de la joie

     

     

     

    5.

     

    Nous sentons bien que l'invisible

    ne cesse de se manifester

    à travers la relation complice

    - que nous surprenons 

    des arbres de ce chemin de montagne

    où zinzinulent les mésanges

    dans un profond silence

     

     

     

    6.

     

    J'aspire à l'espace ouvert et bleuté

    du ciel habillé de la moutonneuse

    blancheur des nuages

     

    Cette paix accueillante

    qui nous donne à goûter

    le bonheur de vivre

     

    Notre tête s'est vidée

    et notre corps a gagné

    une bénéfique densité

     

    pour que le cœur exulte

    et rende grâce

     

     

     

    7.

     

    Ne bouscule pas ton silence

    celui qui cherche nonchalant

    à installer la clarté dans nos vies

     

    Laisse l'ombre jouer à sa guise

    les comédies du destin

     

    Nous veillerons sur les roses de décembre

    la fraicheur des pétales grenats

    prêts pour le sacrifice de l'hiver

     

    Notre espoir se portera sur le printemps

    qui aussitôt nous élargira

    sur les épaules nues du don

     

     

     

    8.

     

    Ne nous racontons pas d'histoires

    dormir debout n'enchante guère

    le sage qui contemple le réel

    infiniment perpétuel

     

    La mort il faudra bien l'assumer

    là où elle nous surprendra

     

    Prions uniquement pour que la peur

    soudain  n'éclipse

    notre fragile équilibre

      

     

     

    9.

     

    Pour le moment c'est l'arbre

    qui nous évite les errances

    que les ombres contiennent

     

    Il est prodigieusement ici

    devant nous à bâtir un refuge

    où bouillonnent les couleurs

    de la terre et du ciel

     

    à nous éviter aussi d'aller

    à la ligne

    d'un futur aléatoire

     

     

     

    10.

     

    Que l'espace de la vie

    devienne l'espace du poème

    et que le poème transfuse

    la vie même en chaque image

     

    Comme il sait être le protecteur

    des oiseaux de passage

    que l'arbre nous soutienne

    en cette perpétuelle quête

     

    qu'il soit notre maître spirituel

     

    et qu'il ne cesse

     

    par sa mystérieuse beauté

    de nous montrer le ciel

     

     

     

    11.

     

    Les fleurs aussi sont nos maîtres

     

    Exprimer parfums et beautés

    en un temps si bref

     

    Fragiles, vulnérables, offertes

     

    elles sont comme le poème

    absolu du don

      

     

     

    12.

                                                                (à R.Z.)

     

    Sans toi à mes côtés

    à partager et embellir les petits évènements

    quotidiens qui nous entourent

     

    ma vie 

    chargée des ombres du passé

    serait autrement plus amère

     

    Avec toi le présent se présente

    comme une fleur légère

    un parfum ineffable

     

    Nous regardons vers la même source

    et c'est comme une grâce offerte

    qui se dégage et ne nous appartient pas

     

     

     

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    photo d'André Campos Rodriguez

     

     

    Du même auteur

    - Mosaïque d’un cri (M.P.C. 1982)

    - Petits je (ux) de rhétorique (Jacques Morin, Polder 30,1985).

    - Le bleu de clémence ( Aube 1987)

    - Odes à la nuit étale (L’Horizon Vertical, 1989)

    - Les douze balises (Jean Le Mauve, L’Arbre 1990).

    - Chemin de ronde , (en collaboration avec J.L. Fontaine, C. Hémeryck, et H. Lesage , Éditions Rétro-Viseur 1993).

    - L’invisible correspondance (Cahiers Froissart, 1994).

    -- Pour désigner la cendre (Jacques Morin, Polder 1996).

    - Légendes, éclats, approches… (Editinter, Robert Dadillon, 1999).

    - « Pour que s’élève  CE QUI N’A PAS DE NOM » / Choix de Poèmes 1985-2016/ préface d’Alain Lemoigne /

    volume de 214 pages, Editions de L’Ardent Pays, 2016.

     

    Anthologies

    - Génération Polder, anthologie de Jacques Morin, Ed. La Table Rase 1992.

    - Le Silence parle ma Langue de Jean-Claude Dubois (une présentation critique de 24 poètes du Nord/Pas-de-Calais) Editions Rétro-Viseur 1999.

     

    Articles, textes ou poèmes parus dans différentes revues dont :

    L’Ivraie, Foldaan, Les Cahiers Froissart, RegArt, RétroViseur, Plis et Déplis amoureux, Jalons, Décharge, Sources, La Bartavelle …(du temps de Pierre Perrin), Phréatique, Noréal,, Friches, Lieux d’Être, Comme en poésie, Le Comptoir des Lettres…etc…

     

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     L'ARDENT PAYS, le blog-revue d'ANDRÉ CAMPOS RODRIGUEZ

     

  • VERS LES RIVAGES VIERGES d'ÉRIC ÉLIÈS (textes) et MAJA BIALON (photographies)

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2d4104edb64fff1be9b511b4f735e774&oe=5AB096CApar Nathalie DELHAYE 

     

     

     

     

     

    41HWJCNH41L._SX313_BO1,204,203,200_.jpgInvitation à la méditation

       Étrange mariage que les poèmes et les photographies unis dans cet ouvrage, "Vers les rivages vierges" nous emmène bien au bord de la mer, à pas lents sur le sable ou dans les rochers.

       Les effluves à portée de narine, le bruit des vagues et l'apaisement, tout est là pour inviter le lecteur à la méditation face à l'étendue bleue.

       C'est un moment de plaisir que de lire ces poèmes, on y trouve des images, beaucoup d'images, appuyées par les photographies en noir et blanc, mais qui ne s'imposent pas trop et nous laissent l'occasion d'imaginer encore. Les regrets aussi apparaissent au coin d'une dune, la nostalgie se ressent, mais l'espoir, beaucoup d'espoir surgit de l'écume.

       Cette poésie certes structurée se lit pourtant sans contrainte, l'auteur a su éviter le piège de la poésie cadrée et non fluide, qui peut gêner la lecture et faire fuir les réfractaires à la poésie classique. Ici tout se déroule, va et vient, les rimes sont riches et les poèmes très bien réalisés, de sorte que les jambages et figures imposées n'alourdissent pas la lecture.

       Une image, un poème, un beau mariage somme toute, qu'il est agréable de découvrir, lire et relire.

     

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

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    La distance entre les êtres

     

       « Je déteste les talons hauts, leur vacarme lorsqu’ils martèlent les trottoirs. Ma démarche et légère et silencieuse. J’aime m’approcher des gens doucement, à la manière des chats. » Ainsi débute le récit de Camille, 43 ans, la principale narratrice de La solitude des étoiles, le sixième roman de Martine Rouhart.

    Camille est assistante vétérinaire et vit en lisière d’un zoo. L’autre narratrice, c’est Suzanne, elle a 68 ans et c’est la mère de Camille.

       Les deux femmes ont ceci en commun qu’elles ont toutes deux perdu trop tôt leur compagnon. Hormis cela, la mère ne se reconnaît pas en sa fille qu’elle juge « plus fermée qu’une huître ». Même si, au fil de leur récit, on comprendra qu’elles partagent plus d’un trait semblable. Malgré leur lien de parenté, elles restent des énigmes l’une pour l’autre.   

       Camille perçoit les individualités humaines comme des étoiles dans le cosmos: « La foule, un désert, et on n’est pas seul à être seul. Les gens : une nuée de solitudes démultipliées séparées par une distance interstellaire. » Elle s’accommode de sa solitude ; même, elle la cultive. Cela ne la rend ni malheureuse ni heureuse, du moment que les autres demeurent à une distance respectueuse: "En somme, de la majorité de nos semblables, on ne se rapproche que par hasard et sans les rencontrer…" martine-rouhart.jpg

       Après un incident survenu à la clinique pour animaux où elle travaille comme assistante vétérinaire, elle décide de prendre du champ quelque temps en Ardennes dans une maison isolée louée pour l’occasion...

       Martine Rouhart et détaille la mécanique intérieure et scrute les mouvements du coeur. Elle relève les variations d'état d'âme, elle mesure la distance entre les êtres comme elle observe le passage des saisons sur la nature. Elle le fait à coups de notations brèves, poétiques, jamais appuyées ou répétitives. Elle trouve les mots justes, nouveaux, adaptés à chaque nouvelle observation. Une écriture à petits points qui couture, recouvre parfaitement les sujets étudiés, les situations rendues, les petites plaies de l’existence qui menacent de suppurer en affectant notre relation à autrui. Comme ce petit choc d’une pomme de pin trouant la neige, que la narratrice, un moment, signale.

      Dans la maison de campagne, Camille va faire la rencontre d’un homme incongru, Théodore, mystérieux à souhait, qui traversera sa vie avec la fulgurance d’une comète, sorte d’ours ou d’ogre qui ne se livrerait que par sentences, par éclats, avant de retourner dans sa tanière. Elle s’attache vite à ses visites régulières qui raniment les braises d’humanité de son feu intérieur, la reconnecte à son être profond qui est fait d’ouverture au monde du vivant. Comme entre les étoiles et les humains que sépare un espace inimaginable se nouent des liens secrets qui échappent à toute psychologie. 

       Le roman est entrecoupé, sur des pages à part, de notations poétiques et scientifiques de Philippe Jaccottet, Anne Perrier ou Hubert Reeves qui font communiquer les faits narrés par la mère et la fille avec les citations rapportées, l'infiniment petit des rapports sociaux à l'infiniment grand de l'univers.

       Mère et la fille vont se rapprocher à la faveur de cet épisode ardennais. Camille va quitter, dans les faits, sa solitude mais l’énigme Théodore, la place qu’il a occupée, même quand il aura disparu de sa vie manifeste, n’en demeure pas moins sujette au questionnement. Martine Rouhart a cette élégance de ne pas en dire plus, de laisser le lecteur se faire son idée sur la position des êtres par rapport à leurs semblables sur la carte du tendre des relations humaines. 

    Éric Allard 

     

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    Le livre sur le site de l'éditeur + extrait

    Martine Rouhart sur le site de l'AEB

     

  • SEUL EN ALASKA

    2506907114.3.jpgpar JULIEN-PAUL REMY

     

     

     

     

    Retour sur le Festival du Film de Voyage et d’Aventure qui se tint à Bruxelles en décembre, un événement consacré à une caractéristique essentielle de l’être humain : la capacité à s’arracher à sa propre existence, à dire non à son environnement de vie, à se déterritorialiser pour mieux s’enraciner ailleurs.

    Coup de projecteur sur le film Seul en Alaska, mettant en scène Eliott Schonfeld et sa traversée de l’Alaska pendant trois mois. Une aventure entreprise initialement davantage par rejet de la société individualiste, matérialiste et capitaliste que par attrait d’un ailleurs.

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       Le Projet

       Avant de retracer le récit du film et d’en dévoiler tout l’intérêt, une critique s’impose d’emblée concernant le projet de l’explorateur-réalisateur : l’individu qui, pour rompre avec la société individualiste, s’en sépare géographiquement, ne reproduit-il pas une logique individualiste en poursuivant son seul intérêt ? Un certain type d’individualisme comme remède à un autre type d’individualisme ?

       Le point de départ du film s’ancre dans une question propre à la jeunesse : comment trouver sa place ? C’est précisément pour y apporter une réponse que le protagoniste entreprend de se déplacer : il désire ainsi trouver sa place dans la société en trouvant sa place dans la nature et dans le monde.

       Certains trouvent leur place dans la société sans avoir à la trouver dans la nature, d’autres trouvent leur place dans la nature sans la trouver dans la société, et d’autres encore trouvent leur place en société en la trouvant dans la nature. Cette dernière catégorie opère un double mouvement : du particulier (partie d’un tout, un microcosme, la société) au général (le tout, l’ensemble, le cosmos, le monde), et ensuite du général au particulier. En trouvant leur place dans le Tout, ils trouvent leur place dans l’une de ses parties. Comme si l’humain procédait d’une triple origine : familiale, nationale/territoriale, et naturelle. Comme s’il se départait de ses origines secondaires pour retrouver ses origines primaires. Comme si la société humaine, en se rendant étrangère à la nature, rendait les êtres humains étrangers à eux-mêmes. Comme si l’être humain, pour s’accomplir, avait besoin de réaliser sa part d’être de nature et d’animal.

    https://youtu.be/i1cSWpo8aXI

     

       L’Expédition

       Eliott entretient au début de son aventure une relation ambivalente d’amour-haine avec la nature. Amour de la nature car symbole d’échappatoire au malheur et à la violence de la société mais, durant son parcours d’intégration, surgissent également une haine, une colère et une jalousie : il a rejeté la société mais la nature le rejette. Comment ? En lui rendant la vie dure. Il fustige alors la nature et ses êtres vivants, animaux, insectes et végétaux : comment osent-ils avoir ce qu’il n’a pas : leur place ? Comment osent-ils vivre en harmonie ? Comment osent-ils avoir tout, en n’ayant rien ? Comment osent-ils vivre aussi facilement et simplement alors que pour lui, humain, la vie est un combat de chaque instant ? Sa vie est survie, alors que pour eux, la vie n’est que vie. Leur vie consiste à accueillir la vie, à recevoir ce qu’elle leur donne, tandis que pour lui, vivre consiste à confronter son existence à la vie, à imposer à la nature sa propre vie, qu’elle considère comme un corps étranger. La nature lui semble aussi injuste que la société. Mais, paradoxalement, plus l’épreuve dure, moins elle est une épreuve car plus il pénètre physiquement dans la nature, plus la nature le pénètre spirituellement. Il en devient une partie, un élément. En intériorisant la nature tout en obligeant celle-ci à l’intérioriser. Le voilà peu à peu membre de cette nouvelle patrie d’adoption. Il a trouvé sa place, sait ce que la nature peut lui donner et éprouve un sentiment de symbiose. La peur de l’inconnu et de ses dangers (ours, grizzly) ne l’habite plus car la nature lui est familière. Il a tout, en n’ayant rien.

       Le titre du film évoque la solitude mais en réalité cette expérience se caractérise par une solitude partagée. Eliott est seul sans jamais être seul car il a choisi de garder un lien permanent avec la société humaine : une caméra, qui lui sert d’interlocuteur ou, plus exactement, qui représente quelqu’un à qui/quelque chose auquel s’adresser. L’écran de la caméra incarne l’œil, le regard de l’humanité et des autres sur lui. En partageant chaque jour sa solitude, il n’est jamais vraiment seul. Aussi, cet intermédiaire technologique le pousse à jouer un rôle car on ne se comporte pas de la même manière face à une caméra, c’est-à-dire face à autrui, qu’en étant seul avec soi-même. Le rôle de la caméra ne se limite pas à enregistrer purement et simplement la réalité de son expérience de vie, non, le fait d’être vu modifie sa manière d’être et de voir son expérience : il manie l’humour à foison, prend du recul par rapport à son vécu, éprouve une jubilation sociale impossible à éprouver seul. La caméra modifie par sa présence cela même qu’elle filme. Elle n’est pas extérieure au voyage mais partie intégrante de celui-ci. D'ailleurs, sans elle, ce voyage eût-il été entrepris ?

         Eliott Schonfeld Aventurier

  • MADE IN CHINA de JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

    livre_galerie_9782707343796.jpgLes tribulations d’un écrivain belge en Chine

       Depuis une quinzaine d’années, Jean-Philippe Toussaint entretient des relations artistiques et amicales avec la Chine et, en particulier, avec Chen-Tong,  son éditeur chinois (auparavant éditeur de Robbe-Grillet et Beckett) et producteur de quelques-uns de ses derniers films, dont Fuir en 2008.


       C’est à l’occasion du tournage en 2014 de The Honey Dress, la scène qui ouvre Nue, le dernier roman de son cycle romanesque, M.M.M.M, qu’il se rend là-bas.

       Made in China est donc à la fois le journal des préparatifs du tournage et une réflexion sur le hasard et la fatalité (qui rappelle son essai sur L’urgence et la patience).

       « Dès lors que nous sommes engagés dans l’écriture d’un livre, il obéit à une fatalité qui nous dépasse. En somme, la fatalité que l’œuvre porte en elle est irréductible à la somme des hasards qui la composent. »

       La lecture achevée, on peut regarder le film (via le lien proposé) qui décevra certainement mais nous fera, en regard, préférer le livre-prétexte de 180 pages.

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       En 1989, lors d’une interview qu’il m’avait accordée, paraphrasant un propos de Kundera que je lui demandais de commenter, il répondit : « Puisque l’essentiel dans un film est ce qu’on ne peut dire que par un film, quiconque est assez fou pour adapter des romans au cinéma aujourd’hui doit les filmer de manière qu’on ne puisse pas les raconter. »

       C’est à voir car on assiste à un jeu de mise en abyme qui peut parfois désorienter mais auquel, au fil des livres et depuis Autoportrait à l’étrangernous a habitué Jean-Philippe Toussaint qui rend compte du réel mais en le romançant (« Car même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. »). Tout en pratiquant, dans la première partie du livre, de constants allers-retours entre passé et présent.

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    Jean-Philippe Toussaint, Chen-Tong et l'équipe du film 

       Made in China, ce sont les tribulations d’un écrivain belge en Chine. Où les acrobaties d’un Belmondo (dans le film de de Broca tiré du roman de Jules Verne) seraient ici remplacées par des  voltiges verbales, où à l’esprit d’aventure s’est substitué l’étonnement par rapport au réel qui semble toujours se conformer à nos désirs, du moins, prendre, à mesure qu’il s’organise en fiction, une forme qui en tiendra lieu.

       Même si Jean-Philippe Toussaint ne note pas de faits caractéristiques, de signes patents de la Chine actuelle, quelque chose de la couleur locale, de l’esprit chinois transparaît. À la lecture de ce livre, comme des précédents, on sourit souvent, on rit pleinement parfois (la scène où il se présente en chinois à trois jeunes filles hilares), on épouse le point de vue du narrateur.

     Malgré la ténuité du propos, son caractère hybride (entre journal, essai et récit), la magie toutefois opère, une fois encore. Car, depuis La Salle de bain en 1985, Jean-Philippe Toussaint a posé un ton singulier, un déhanché de phrase, une désinvolture unique dans la littérature française, une manière de rendre compte de l’anecdotique entre attention et flottement et, pour tout dire, un côté zen affirmé et affiché. Une patte, un style propre qui nous imprègne de ce qu’elle saisit, nous met à la place du narrateur à tel point qu’on aurait presque le sentiment de vivre ce qui nous est relaté au moment où on le lit.

      « La possibilité qu’un livre achevé ait été écrit exactement comme il a été écrit est quasi nulle. (…) Le livre qu’on termine, comme la vie qui s’achève, clôt définitivement cette ouverture aux possibles. L’œuvre, ou la vie, se referme au vent des fortuits, et devient la fatalité qu’elle devait être. »

     Ainsi va la vie, ainsi se font depuis trente-trois ans les livres de Monsieur Toussaint…

    Éric Allard

     

    auteur_174.jpgLe livre sur le site des Editions de Minuit

    Dossier et interview de Jean-Philippe Toussaint par mes soins en 1989

    Le site de Jean-Philippe Toussaint

     

                               THE HONEY DRESS

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  • 2018 - NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : SPÉCIALE ANNOCQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour proposer cette rubrique, j’ai un peu triché, les deux livres que je vous présente ne font pas partie de cette rentrée mais je les ai lus il n’y a pas très longtemps et j’avais très envie de parler de Philippe Annocque que j’ai écouté attentivement, en octobre dernier à Belfort, même si j’ai tout oublié et qu’il reniera peut-être mes chroniques. Le lecteur est aussi un acteur de la naissance d’un texte et il peut contribuer à faire apparaître sa propre version du livre. Donc je propose aujourd’hui mes commentaires de lecture de Elise et Lise sorti en février 2017 et de Pas Liev publié en octobre 2015.

     

     

    72dpi-elise-lise_couv.jpgELISE ET LISE

    Philippe ANNOCQUE

    Quidam Editeur – 2017

    J’ai lu ce livre comme un recueil de textes courts, les chapitres qui composent la dernière publication, à ma connaissance, d’Annocque peuvent se lire comme des textes indépendants, ils forment chacun un tout même si un fil rouge les relie. Ils évoquent, pour un ou deux protagonistes, une posture, un ressenti, des intentions, des manœuvres, des états d’âme, des sentiments, … mais jamais des faits tangibles ou des dialogues concrets qui pourraient construire une histoire. Et même s’il n’y a pas d’histoire, il n’y en a jamais chez Annocque, il y a tout de même, en creux, comme une intrigue qui émerge car le lecteur cherche à comprendre le titre du livre : Elise et Lise ou Elise est Lise. Dans chacun des courts chapitres de son récit, environ une page et demi, l’auteur sème un petit caillou blanc qui montre le chemin que le lecteur pourrait suivre pour dénouer cette intrigue.

    Le lecteur essaie de comprendre comment les quatre personnages qui peuplent le récit peuvent interagir pour résoudre l’énigme coulée dans le titre de l’ouvrage. Tous, après avoir vu comment Lise se rapproche d’Elise, imite Elise, copie Elise, prend la place d’Elise, se fond dans Elise,… au fil des paragraphes, penseront certainement qu’Elise est Lise. Mais l’auteur développe son intrigue au-delà de cette constatation qui figure déjà dans le titre du livre. Alors, moi j’ai admis qu’Elise et Lise étaient les deux personnages d’un conte imaginé par Sarah l’étudiante en deuxième année de littérature qui étudie les faux héros dans les contes de Perrault et des Grimm, principalement dans des contes comme La gardeuse d’oies. Elles seraient des fausses héroïnes et Luc ne serait lui aussi qu’un faux héros, un faux prince charmant qui aurait manqué sa mission. Et peut-être que LiseElise n’est que la métaphore des études qui éloignent Sarah de son prince charmant à elle, qu’elle n’a pas le temps de charmer. Elle dit Sarah, même l’éditeur l’a remarqué, « Quand on lit un conte, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte ». Mais cette histoire n’est que la mienne, d’autre la verront peut-être autrement.

    Je n’ai pas relu tous mes Annocque mais je crois que celui-ci est celui que je préfère, j’aime sa construction, j’aime les possibilités d’interprétation que l’auteur m’y laisse, j’aime sa rédaction avec des chapitres courts et des phrases courtes, dépouillées, précises même s’il a abondamment usé de la répétition pour préciser certaines choses ou pour insister sur certains points. Je ne sais pas si ce processus littéraire a un nom, il consiste à énoncer un fait, un état, et à le répéter avec une précision supplémentaire (elle était grande, elle était vraiment grande, elle était belle, elle était belle comme une princesse). Ce processus permet de mettre en évidence les points essentiels du récit, ceux auxquels l’auteur veut donner de l’importance ou plus de poids. Et cette ambiance de conte de fée m’a ramené vers mon enfance où beaucoup de contes m’ont émerveillé.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    72dpi-site-couvpasliev-6b8aec64e311c27c5c0507b8484a59ad.jpgPAS LIEV

    Philippe ANNOCQUE

    Quidam Editeur

    Le car avait laissé Liev au milieu de nulle part, dans une immense plaine glaiseuse et vide, des labours à perte de vue. « C’était en plein milieu des champs. Il n’y avait pas de relief. Juste quelques bosquets, assez loin. » On croirait lire le récit de la campagne ukrainienne de l’armée italienne écrit par Malaparte. Liev avait été embauché comme précepteur de deux enfants à Kosko mais quand il arrive à la résidence, les enfants ne sont pas là et même s’ils reviennent de vacances - peut-être ? – Liev ne les voit jamais. On comprend alors que les enfants n’existent pas, pas plus que la belle Sonia qu’il doit épouser et pas plus que les autres personnages de cette histoire dont on ne connaît que les apparences. On ne sait jamais d’où viennent et où vont les personnages, ils passent dans l’histoire comme dans l’esprit de Liev sans réelle consistance. On comprend alors que cette histoire n’existe pas, que Liev n’existe pas ou du moins que Liev n’est pas Liev. Liev n’est peut-être que le personnage encadré par des êtres inconnus et questionné par des gens habillés d’étrange façon. Philippe Annocque nous raconte peut-être l’histoire qui a pris corps dans la tête de Liev après qu’il a subi un fort traumatisme psychologique. Une histoire qui n’aurait jamais existé. Et ce personnage à peine esquissé qui hébergerait Liev dans sa tête existe-t-il lui aussi ? Ce livre n’est que doute, supposition, suggestion, peut-être…

    Philippe Annocque a peut-être voulu nous montrer que la réalité n’est pas la même pour tout le monde que chacun invente sa propre réalité et que chacune de ces supposées réalités est aussi crédible que n’importe quelle autre. Il n’y aurait peut-être pas de réalité, de vérité, absolue qu’elle serait très relative et dépendante de l’esprit qui la conçoit ou la reçoit. 

    Pour une fois au moins, Philippe Annocque délaisse un peu les contraintes oulipiennes qu’il s’impose, même s’il propose encore quelques fantaisies, pour s’adonner à la fiction, la fiction dans la fiction, la fiction mis en abyme. Une forme de jonglerie avec le récit et les idées au lieu d’une jonglerie avec les mots. « Un retour vers le roman » dit son éditeur, un retour qui déstabilise le lecteur en le laissant dans un doute profond tournant autour des « peut-être » et de l’incertitude permanente qui habite ce texte. Le lecteur pourrait même douter de l’existence de l’auteur, croire en une création de l’éditeur, douter de l’existence de cet éditeur et ainsi de suite jusqu’à douter de sa propre lecture mais puisque je doute, je suis peut-être …. ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    annocque2.jpgLes livres de Philippe ANNOCQUE sur le site de Quidam Éditeur

    HUBLOTS, le blog de Philippe ANNOCQUE

     

     

  • GLOIRE TARDIVE d'ARTHUR SCHNITZLER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

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    Jeune, Arthur Schnitzler souhaita publier cette longue nouvelle dans "Die Zeit". C'était en 1895. Les circonstances en décidèrent autrement. Grâce au fils du romancier viennois, Heinrich, on découvrit dans les archives à Cambridge ce texte : "Später Ruhm".

    Si l'édition propose en couverture roman, on ne relancera pas le débat sur la lisière fine parfois qui sépare longue nouvelle de bref roman; Pavese, comme Schnitzler, se prête aisément à ce jeu.

    En tout état de cause, voici une oeuvre sensible, poignante sur un destin presque clos au départ, qu'une bande de jeunes littérateurs relance, alors que tout semblait perdu pour Saxberger, auteur, jadis, d'un beau recueil de poèmes "Les Promenades", redécouvert par cette jeunesse viennoise , ces Meier, Bolling, Linsmann, Staufner...

    De "La Poire bleue" (où il a ses habitudes, aux côtés de personnages qui ne voient goutte en la poésie sans doute) au vieux café de la Burgplatz, le vieil Edouard Saxberger, encore fonctionnaire, tire les ficelles de sa vie pour en satisfaire peut-être quelque allant nouveau. Mais la mélancolie traîne, ce n'est pas pour rien qu'on est ici chez Schnitzler dans l'étouffoir parfois des destinées, recru de chagrin, ou peu ménagé par la vie sociale.1505186221101931schriftsteller-sterreichportraitundatiert-picture-id541068633?k=6&m=541068633&s=612x612&w=0&h=cj-uxkBjm_2k3SWwlsyT5lzZdeAbaWCKYe5tBboLno8=

    Avec un sens inouï de la légèreté mâtinée d'une mélancolie qui pèse au-delà des fenêtres d'un petit appartement qui donne sur la Wienerwald, l'auteur de "Une jeunesse viennoise" puise à la fois dans sa vie (il fut aussi ce dandy des années 80, à qui tout pouvait sourire) et dans l'atmosphère d'une ville qui épouse si bien les atouts et limites d'une Mitteleuropa, qui sent déjà un peu sa fin, avant les grandes interrogations du nouveau siècle et la guerre qui commence à ronfler au pourtour.

    Les cafés viennois, alors viviers des littérateurs et des artistes, que célèbre souvent le romancier de "Mademoiselle Else", qu'il s'agisse du "Central", ou "Hawelka", ou "Bauer", ou bien d'autres, respirent cet air viennois jusqu'à la lie. On retrouve ici l'ambiance délétère de "Les dernières cartes". Le café peut libérer une vie ensevelie comme la rencogner avec la même candeur de surface. On y brille. On y cause. On s'y écharde aussi.

    L'intrigue qui culmine avec la fameuse "soirée littéraire", à propos de laquelle les jeunes apprentis écrivains se sont allègrement étripés pour l'organiser, pousse en avant un Saxberger en pleine rétention, qui ne croit plus beaucoup à cette « gloire" qu'on lui sert tardivement. Elle met en avant aussi une comédienne sur le retour, dont certains journaux se moquent, qui tente, en vain, de s'approcher un peu plus du vieux poète désenchanté : Mademoiselle Gasteiner.

    On sort du livre, ébloui par tant de justesse, effondré par tant d'acuité chez l’auteur de « La Ronde » à déceler dans le cours des vies ordinaires le grain de sable qui bloque ou déroge à l'écoulement heureux des choses.

    Le romancier, moins bien traité il me semble que les grands écrivains de l'époque charnière 1890-1920, avec une infinie fluidité - que beaucoup n'atteignent pas -, avec une économie de moyens bien moderne pour l'époque d'écriture (mai 1895), est un maître de la sensibilité, qui traite, aussi bien que Svevo, Gide et quelques autres de son temps, le rapport intime qui se noue entre la petite histoire des gens et l'époque qui peut les broyer, l'air de rien.

     

    gloire%2Btardive.jpgArthur Schnitzler, Gloire tardive, Albin Michel, 2016, 176p, 16€. Traduction de l'allemand par Bernard Kreisse , postface signée par Wilhelm Hemecker et David Österle.

     

    Le livre sur le site d'Albin Michel

  • PORT-AU-PRINCE et autres poèmes de DIERF DUMÈNE

    27156940_945193035641540_1240715115_n.jpg?oh=ec7a8aeed7e2b59db535176139912985&oe=5A6CF3C5DIERF DUMÈNE est né à l'Arcahaie le 2 décembre 1995, ville ayant une grande portée historique pour avoir organisé le congrès de 1803 qui allait donner naissance à la création du bicolore haïtien.

    Poète, écrivain, nouvelliste, il est aussi secrétaire général d'une association ayant pour but d'accompagner les enfants démunis d'Haïti.

    Auteur de plusieurs recueils de nouvelles inédits et d'un recueil de poésie, en voie de publication.

    Il a créé depuis quelques mois un blog-revue, Magie Poétique, qui accueille des poèmes, souvent inédits, de nombreux poètes francophones disparus ou bien vivants.

     

     

    Port-au-Prince

     

    Hier encore j’ai été là

    Perché du haut de ma solitude

    A regarder Port-au-Prince

    Se lavant les pieds de béton

    Dans les rives du Bord-de-Mer

    Et la mer avait l’odeur

    D’une femme en mal d’enfant

     

    Son corps n’en pouvait plus

    Des étreintes

    Capricieuses de l’aube  

    Et Pégase s’envolait

    De fleur en fleur

    En quête de l’air frais

    Pour nourrir  les saints  

     

    Port-de-Prince

    Je m’en vais marcher

    Courir

    Dans tes pas

    Dans tes rues

    Mangeuses de rêves

    Où jonchent des tiges pituitaires

    Trop lourdes

    Pour des cranes d’acier

    Pour dire

    A la mer

    Que la Bête était là

    Un jour de Noël

    Et qu’elle a bu tous nos vins

    Jusqu'à en mourir d’ivresse

     

    ***

     

    Le temps

     

    Le temps passe vite

    Et laisse ses empreintes

    Dans le vide

    Des morceaux de bonheur

    Brisent sous nos pas

    Mal agencés

    Du trop-plein de toi

    Jaillit une parole en gésine

    Heureusement que nos coeurs

    Ont survécu dans les prunelles

    Du vent

     

    ***

     

    Sous-vêtements

     

    Ô ma bien-aimée

    N’enlève pas

    N’enlève pas tes sous-vêtements

    Du haut de la chaire

    Pour ne pas donner

    Aux airs ambulants

    Libres comme une chute

    Dans le néant

    L’envie d’habiter ta chair humide

    Car j’ai peur des amalgames

     

    ***

     

    Ton corps

     

    Fatigué du poids

    De ton corps

    Je me fais un lit

    Dans tes cheveux

    Couleurs des jours absents

     

    *** 

     

    Nos rires

     

    Remplis de pointillés

    Nos rires s’inscrivent

    Dans le quotidien

    Des terres mêlées

     

     

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    Les roses

     

    Les roses s’habillent

    De mille papillons

    Pour tatouer un arc-en-ciel

    Sur les dunes du Sahara

    Et les anges se saoulent

    Du nectar de l’instant

    Au son des faits divers

     

    ***

     

    Tes seins

     

    Les minutes

    Se brûlent les ailes

    Tandis que tes seins

    Comme une étendue

    De terre salée

    Me parlent d’amour

    Dans une tempête

    De déhanchements

    Et j’ai froid

    Dans tous mes gestes

     

     ***

     

    Nos rues

     

    Que de rire

    Sous une lune

    À moitié nue

    Nos rues chantent

    La gloire des nuits

    Ensommeillées

    Par la caresse du vent

    Jouissance d’une mer en rut

    Faisant la cour aux étoiles

     

    *** 

     

    Ombre

     

    Si au printemps

    Des poètes

    Je porte mon ombre

    Sous mes paupières

    C’est parce que

    Je donne mes yeux

    Aux champs de blé

    Pour ne pas à regarder

    Mourir de faim

    Cette marge blanche

    Dans l’indifférence

    De mes doigts

     ***

     

    La terre

     

    J’ai cru

    Que la terre t’a trahie

    Le jour

    Où elle a fui dans ta ville

    Avec des montagnes

    Partout dans la tête

    Mais non

    La terre ne t’a pas trahie

    Elle t’a assumée 

     

     

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    Les manguiers

     

    Fleurissent

    Les manguiers à l’ombre

    Des jours bénis

    Pour annoncer

    L’arrivée  des abeilles

    De tout horizon

    Portant les fruits des saisons

    Sous leurs ailes

     

     ***

     

    Ma vue

     

    D’où surgit

    L’âme de la terre

    Pour venir habiter ma vue

     

    Le monde

    Est une maison         

    Dont le toit marche

    Dans les mains de l’azur

    Pour escorter chaque étoile 

    Chaque nuit

    Et la vie repousse

    Avec des racines en plein ventre


    ***

     

    Des pluies d’hiver

     

    Des pluies d’hiver

    Caressent nos toits

    Tel des vagues solitaires

    Voguant sur le corps nu d’une mer

    Qui chante l’oraison des saisons

     

    L’enfant dort

    A point fermé

    Pour n’écouter

    Que chanter l’aube

    À l’autre côté de la rivière

     ***

     

    Écran

     

    Sur l’écran

    Des lauriers

    Est peint le mal de l’être

    Mais nous feignons 

    De ne pas sentir

    L’odeur du silence

    De la forêt

     

    ***

     

    La foule

     

    La foule s’égaie

    A l’arrivée

    De l’ange-charbon

    Tenant un nid de mots étoilés

    Dans ses bras

    Il y a de quoi se faire une omelette

    Pourvu que les écumes printanières

    Tombent par milliers

     

    ***

     

    La musique

     

    Pause amicale

    La musique m’a mise un pied

    Dans le coeur

    Et j’ai failli vomir ton nom

    Sur le rivage

    Pris en otage

    Par un ras de marée

      

    ***

     

    Le poème

     

    Le poème marche en nous

    Comme des grains de sable

    Oubliés au bord du littoral

     

    On se le dit pour noyer

    Ses souvenirs dans un verre

    De tisane de Champagne

     

    On l’écrit sur chaque rivage

    Chaque visage

    En quête d’un sourire précoce

    Pour lever les voiles du temps

     

    On l’allume comme on fume

    Son dernier cigare

    Chaque jour qui se lève enfante

    Un poème glacé

    Comme les rayons du soleil

     

     

    Voir sur la précédente livraison de Dierf pour Les Belles Phrases

    FB_IMG_15087210518806467.jpg
    MAGIE POÉTIQUE, le site de
    DIERF DUMÈNE
     

  • APHORISMES À L'ÉLASTIQUE (II)

    26734158_1998116313774360_7395172933919535969_n.jpg?oh=5eabdb85644a35bafb33287257969647&oe=5AED8741

     

    C'est beau, une langue prise dans les rets - filandreux - d'un chewing-gum ! 

     

    Les éléphants mâchent-ils des montgolfières ?

     

    Partisan du moindre ressort, cet élastique se la coule douce.

     

    Se mettre élastique en tête pour faire correspondre tous ses neurones.

     

    Étirer sans faim un élastique beige dans un plat de pâtes.

     

     

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    L’élastique qui balance est bien lâche.

     

    Ne pas jeter l’élastique humide avec l’essuie de bain en caoutchouc !

     

    L’immobilité est l’élastomère de toutes les vis.

     

    Dormir sur un matelas pneumatique dans une chambre à air vide.

     

    Je connais un éditeur élastique tiré à hue et à dia par ses auteurs qui n’a plus aucun ressort.

     

     

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    Un élastique dans un verre d’eau augmente-t-il la tension superficielle ?

     

    Le charmeur d’élastiques joue sur leur corde sensible.


    L’élastique a des tocs comme toute fronde.

     

    Invisible est l’élastique qui relie l’âme à la beauté, l’astre à sa lumière, l’arbre à ses racines, l’arc à flèche du peau rouge à la main d’indien de Dieu.

     

    L’élastique à la retraite ne fait plus tension au travail.

     

     

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    Quand une femme te demande l’élastique de ton nœud papillon pour serrer son chignon, ne va pas croire qu'elle est tombée dans ton filet !

     

    -  Connasse de courroie !

    - Salope de brassière !

    - Je vais te tirer la sangle !

    - Je vais te remonter les bretelles !

     

    Peut-on claquer la jarretière contre la cuisse de sa belle pour frapper son imagination?

     

    L’élastique a du succès avec les fils.

     

    Avec un lance-pierre géant, peut-on atteindre la montgolfière avec un éléphant?

     

     

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    L’hirondelle élastique ne fait pas le printemps plus long.

     

    Quand l’élastique de la nuit s'étire jusqu'à l’aube, elle retourne fissa au crépuscule précédent.

     

    Quand on avale des élastiques, allonge-t-on son temps de transit ?

     

    Écarter sans mesure l’entrejambe élastique d'une femme sauterelle. Puis sauter à pieds joints dans l’entrebâillement.

     

    Quand l’élastique passe à la vitesse supérieure, c’est qu’elle a lâché prise.

     

     

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    Ne fixe pas l’élastique dans les yeux si tu veux garder la vue droite!

      

    L'écho, c’est du son à l’élastique. Le sot, c'est du con à l'élastique.

     

    Etirer la métaphore de l’élastique... Puis laisser filer. 

     

     

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    Merci à Titi Tov pour le lien vers la photographie !

     

    Relire les APHORISMES À L'ÉLASTIQUE (1)

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : RENTRÉE CHEZ LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour cette rentrée littéraire de janvier 2018, Le Dilettante propose deux ouvrages qui illustrent bien, c’est du moins mon avis, le ton décalé que cet éditeur propose en général à ses lecteurs. Un roman de Laurent Graff plein d’inventivité dont le héros a trouvé la solution miracle pour éviter le vieillissement et un ouvrage de Frédérick Houdaer qui propose un regard particulier sur la vie des enfants élevés dans les sectes.

     

    005275728.jpgLA MÉTHODE SISIK

    Laurent GRAFF

    Le Dilettante

    Un homme qui a connu sa femme lors d’un « speed love » s’en lasse vite au point d’éprouver des envies de meurtre après la naissance de leurs trois enfants. Un meurtre par « méditation », jamais commis seulement pensé, tout droit inspiré par l’odieux assassinat perpétré par Dupont de Ligonnès. Il découvre ainsi la spirale infernale qui sclérose ce nouveau monde : pénalisation à l’extrême des plus petits délits ou simples envies de mal faire, détection facilitée de ces faits grâce à des matériels très sophistiqués, judiciarisation outrancière de la société et condamnation à des peines de plus en plus lourdes. Laurent Graff, avec cette caricature de notre société, semble vouloir dénoncer la restriction de plus en plus sévère des libertés individuelles, la surveillance de plus en plus étroite des citoyens, la judiciarisation de plus en plus systématique des rapports sociaux, l’incarcération pénale de plus en plus fréquente, la surpopulation des prisons…

    Cette situation conduit le système judiciaire à trouver des peines allant de plus en plus loin pour stigmatiser les crimes les plus odieux. Ainsi un chercheur, un certain Salvador Beckett, met au point une prison capable d’accueillir des condamnés à la détention au-delà de la perpétuité, la détention éternelle. Pour concevoir son projet il s’est inspiré de la vie d’un homme dont l’administration a fini par s’inquiéter de son existence alors qu’il avait déjà cent vingt ans. Ce vieillard, Grégoire Sisik, vivait seul et après une carrière professionnelle très linéaire, toujours chez le même employeur, il a organisé une vie simple, composée de journées parfaitement identiques : horaires réguliers, toujours la même alimentation, donc toujours les mêmes courses à horaires réguliers, toujours les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould comme musique et chaque après-midi le visionnage du Samouraï avec Alain Delon…

    Ainsi, Grégoire Sisik vit des journées toutes parfaitement identiques et comme il ne fréquente personne, il n’attend jamais rien et comme il n’attend rien, il a supprimé la principale mesure de quantification du temps : le temps de l’attente, le temps de l’impatience, le temps d’avoir, de recevoir, de percevoir, quelque chose. Ainsi la notion du temps lui échappe totalement au point de faire disparaître le vieillissement lui-même. Grégoire Sisik vit hors du temps jusqu’à ce qu’un bureaucrate zélé vienne s’assurer qu’il est toujours bien en vie et que c’est bien lui qui perçoit la pension que la caisse de retraite lui verse. On a l’impression que Laurent Graff aurait lu Histoires vraies de Blaise Cendrars où l’on peut lire ces quelques lignes : « Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, terrasse l’espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie du lecteur ! »

    Les gens de l’extérieur ayant découvert son grand âge, veulent découvrir ce phénomène et savoir comment il a pu devenir aussi vieux sans aune assistance. La science analyse son existence et essaie de la reproduire pour en faire un modèle qui permettra peut-être de voyager dans l’espace au-delà des limites du temps.

    Avec ce texte un peu trop réaliste pour être une vraie fable, Laurent Graff nous raconte une histoire surréaliste, drôle, « ébouriffante », plutôt inquiétante car on sent bien que derrière la drôlerie pointe une critique à peine voilée des dérives de notre société, des dérives qui pourraient nous conduire dans des situations beaucoup moins drôles que celles qu’il a décrites. Notons aussi qu’encore une fois Laurent Graff a su faire preuve d’une grande créativité et que son art de la formule, de l’image et des situations cocasses donne comme toujours un certain éclat à ses textes.

    Le livre sur le site du Dilettante

     

    9782842639280.jpgARMAGUÉDON STRIP

    Frédérick HOUDAER

    Le Dilettante

    EphèZ, dessinateur de BD à la notoriété naissante, est à l’hôpital où il attend sa sœur Isa, écologiste militante, pour prendre une décision très grave, ils doivent, ensemble, décider si les médecins peuvent pratiquer une transfusion sanguine sur leur mère en danger après un accident de circulation. Le problème pourrait paraître simple mais leur mère est une militante très assidue des Témoins de Yahweh, une secte qui interdit la transfusion sanguine, elle a déjà averti plusieurs fois qu’elle préférait la mort au sang d’un autre, d’un inconnu, d’un mécréant peut-être. Mais la sœur et le frère passent outre les recommandations maternelles, ils ont rompu depuis longtemps avec ses croyances.

    Cet épisode est pour le fils un moment important où il se remémore le chemin parcouru avec sa mère depuis qu’il l’accompagnait dans son porte à porte prosélyte ou quand il dessinait ses premiers personnages dans la marge des revues qu’elle distribuait. Sa sœur et lui ont-ils réellement totalement coupé les liens avec les pratiques maternelles ? Ce n’est pas l’avis d’Emilie, la copine d’EphèZ, l’enseignante en science, elle n’accepte pas les théories d’Isa, l’écologiste très active, elle participe à des missions commandos la nuit dans des usines ou autres lieux stratégiques pour l’écologie. Elle reproche aussi à son conjoint certaines reliques des comportements maternels, on n’oublie jamais totalement son éducation première.images?q=tbn:ANd9GcRfmbw-hO0THjOWG8GAlyO46PKpvS68XpPpmP8Q5e6yFCjd0OMN

    Frédérick Houdaer a saisi ce trio à un moment crucial de leur vie, notamment pour EphèZ, il n’était jusqu’alors qu’une sorte d’adolescent attardé vivant dans son cocon auprès d’Emilie qui remplaçait sa mère. Désormais, il sait que la mort est possible, il l’a vu à l’hôpital, et de plus sa copine est enceinte, il va devenir père, ça lui fait terriblement peur, il refuse d’accepter cette situation. Il va lui falloir grandir brusquement, devenir un adulte à temps complet, accepter son passé, sa mère scientifique brillante qui a tout plaqué pour entrer en religion, son père qui a quitté cette mère obnubilée par sa foi et construire sa vie et celle de sa famille.

    Il a bien compris que cette secte n’est qu’une forme d’intégrisme religieux avec tout ce que cela comporte : la manipulation des plus faibles, les pressions sur les fidèles, les pollutions en tout genre, …. Mais, de l’autre côté, il voit qu’il y aussi des intégristes scientifiques qui manipulent aussi beaucoup de monde, pas toujours pour rechercher le bien être de l’humanité. L’espace d’une gestation, Frédérick Houdaer va essayer de rendre EphèZ adulte et responsable dans la mesure où on puisse l’être. Il veut l’aider à trouver les réponses aux questions auxquelles il doit désormais répondre : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Pour quoi faire ?

    Dis Frédérick, c’est quoi la vie ?

    Le livre sur le site du Dilettante

    Branloire pérenne, le blog de Frédérick Houdaer

     

  • POLKAS DE STRAUSS & MASTURBATION

    johann_strauss_gerd_heidger_tourbillons_de_vienne_valses_et_polkas.jpg   Cet homme bien sous tous rapports connut une sorte de révélation artistique, et pas que, le matin du Nouvel An. La veille au soir jusque très tard, il l’avait passée en compagnie de vieux amis hirsutes retrouvés à la faveur d’un groupe jimmypagien sur un réseau social à réécouter des albums de Led Zeppelin et ils avaient terminé sur (No) satisfaction des Stones qu’ils avaient au demeurant toujours boudé. Il avait, à l’occasion, revu une fille dont il avait été éperdument amoureux quarante-cinq ans plus tôt. Le problème, c’est qu’il ne l’avait d’abord pas reconnue et l’avait prise pour la mère d’un de ses anciens condisciples de l’époque. Bien que, de son côté à elle, elle semblait vouloir passer désormais à l’acte pour gommer tant d’années d’indifférence de sa part, qu’elle ne s’expliquait pas a posteriori et se faire pardonner sa négligence, sa morgue de jeune fille sûre alors de ses charmes…

        Mais ne parvenant pas, mais pas du tout, à faire la jonction avec la fille idyllique qu’il avait connue, et pour lequel il se serait damné, et cette femme… de son âge, notre sexagénaire, que nous appellerons Léon-Jacques pour préserver son anonymat, d’autant que son esprit avait été rendu confus par une surdose de ledzeppelinades, de baccardi-coca et d’une pétarade de joints. De sorte que lorsqu’il se réveilla avec une bienvenue trique d’enfer dans sa couche, tel un Silène bedonnant, et sans savoir par quel miracle il avait franchi les trente kilomètres du lieu de rassemblement des amateurs de Robert Plant au volant de sa Peugeot Partner d'occasion, il alluma avec sa zappette la télé sur le Concert du Nouvel An retransmis depuis la salle dorée du Musikverein de Vienne où l’Orchestre Symphonique jouait la Polka de Lucifer, opus 266 de Johann Strauss Jr. Sans savoir pourquoi, il se branla en revoyant son amie d’antan telle qu’elle avait alimenté ses fantasmes de jeune homme, avec une précision étonnante, et connut un plaisir rare. Il avait si bien joui qu’il se palucha deux fois supplémentaires avant la fin du concert sur d’autres polkas survoltées au programme du concert dirigée par un chef (Muti, Mehta, Maazel, Jansons ou Barenboim) sur lequel il ne put, dans son trouble mélomaniaque, mettre un nom.

        Ainsi, les premiers jours de l’année, plutôt que de verser dans sa coutumière déprime de janvier jusqu'au fameux Blue Monday (où il allait jusqu'à accrocher une corde symbolique à son plafonnier), il partit en quête, avec un entrain inédit, de toutes les polkas de Johann Strauss fils et les essaya toutes, sous différentes conduites, pour varier les plaisirs.

        De Joie du cœur à Violeta, de la polka de Pepita à Trains du plaisirD’Elise (polka française) à Polka d’Ella (un hommage anticipatif à la chanson de France Gall sur La Fitzgerald?) en passant, en vrac, par les Polka d’Olga, Polka Aurora, Une bagatelle, Présents pour dames, Petit flirt, Louange des femmes, Postillon d’amour, Sang léger, Petite Louise, De la bourse, À la chasse, La petite amie du soldat, Par téléphone, Saisis ta chance, Prompt à l’action, Polka des Hussards, Danse avec le manche à balai... ou Viens vite, il versa des 10 cc de contentement.

        Le deux-temps musical se révélant, comme il en fit le constat, le meilleur stimulus de la libido masculine menacée de consomption.

       Entre les deux-temps, il se délectait des biographies de la famille Strauss et d’une époque et où la vie sous l’impératrice Sissi était sissi belle et sissi ordonnée... Il renia tous ses idéaux de jeunesse, ses nombreux amis communistes passé du col mao rouge au blanc du mont Ventoux à vélo, il brûla dans un méchant autodafé le hargneux Thomas Bernhard qui ne faisait qu’agonir un pays rythmé par une musique tonique et rehaussé de sommets immaculés et, pour faire profiter un maximum de gens de cette période bénie (où il se sentait merveilleusement bien), il donna tous ses vinyls de Led Zeppelin à une association de Sans abri pour décorer (si si) l’intérieur, fort morne, il faut en convenir, de leurs cartons d’emballage.

        Toutefois, quand sur le groupe Facebook des sympathisants du nouveau chancelier autrichien, on lui demande en guise de quizz, de toutes les polkas de la famille Strauss laquelle a sa préférence, il cite sans hésiter la subtile Pizzicato polka opus 449 (que Johann a composée avec son frère Jozef) qui lui tire les plus subtils pincements cérébro-spinaux en autorisant des associations d’idées stimulantes et sylvestres (course de doigts sur la tige, d’oiseaux sur la branche…).

        Enfin, après chaque poussée d’adrénaline, chaque décharge de bonheur solitaire - hyperconnecté à ses souvenirs -, avec Le Beau Danube bleu opus 314, grandiose somnifère musical, il s’endort et rêve longtemps d’un fleuve se perdant dans les plaines d’une légendaire nature forestière où nulle pensée érotique, aucune tentation surgie du passé non moins que d’un présent amer n’encombre ses longues et bénéfiques siestes hivernales…

     

    BONUS musical

     

  • 2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : EN COMMENÇANT PAR DES JEUX DE MOTS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pour commencer cette nouvelle année littéraire, j’ai choisi de vous faire jouer avec les mots en faisant appel à deux spécialistes du genre même si ce n’est que le premier recueil édité par Styvie Bourgeois, elle est tombée dans la marmite du Cactus inébranlable alors qu’elle était une jeune fille encore. Le second recueil est l’œuvre d’un auteur devenu chevronné, Éric Allard le célèbre blogueur des Belles phrases. J’ai bien apprécié ces deux recueils car, tous les deux, ont un fil rouge, un thème, pour l’ensemble de leur contenu : l’érotisme pour Styvie Bourgeois, les écrivains et leurs éditeurs pour Éric Allard. Je n’oublierai pas de citer aussi Emelyne Duval l’illustratrice du recueil de Styvie.

     

    cover-conversations-avec-un-penis.jpg?fx=r_550_550CONVERSATIONS AVEC UN PÉNIS

    Styvie BOURGEOIS

    Emelyne DUVAL

    Cactus inébranlable

    C’est réconfortant et réjouissant de constater qu’un éditeur pas spécialisé dans le genre érotique, produise un livre portant un tel titre et de plus que cet opus soit signé par deux femmes. Ça fait plaisir de voir qu’on peut encore mettre un grand coup de pied aux fesses de l’hypocrisie toujours si bien chevillée au corps de notre société. Styvie Bourgeois l’auteure et Emelyne Duval l’illustratrice ont décidé de nous faire rire en parlant de cet organe qu’on évoque plutôt dans des histoires souvent bien grasses. Elles, elles utilisent leur talent artistique respectif sans jamais sombrer dans le mauvais goût ou la vulgarité. Elles ne quittent jamais le registre de l’art même s’il est suffisamment grivois pour amuser les lecteurs sauf les pisse-froid.

    L’auteure l’avoue dans son propos liminaire : « Il m’aura fallu quelques années encore pour assumer toute la franchise et la spontanéité que l’on retrouve dans ces pages ». Affranchie de tout complexe et inhibition mal venue, elle écrit en toute franchise sur ce sujet qui préoccupe tellement le monde bien que bien peu ose en parler librement. Elle ne lésine pas sur son féminisme avoué mais un peu différent peut-être, « Il y a des filles qui n’ont pas compris qu’être chiantes ne nous sert plus depuis longtemps ». Je lui laisse la responsabilité de ce propos, je ne voudrais pas encourir les foudres féminines.belle-belle-.jpg?fx=r_550_550

    A travers ses traits d’esprit, Styvie Bourgeois [ci-contre] s’affirme femme, femme libre, femme non résignée, femme sexuellement assumée, « Tout est dans l’art de revêtir son habit de vierge effarouchée ou de salope à propos ». Ça a le mérite d’être clair et franc. Elle ose aller sur des sentiers que peu empruntent, pour formuler des raccourcis foudroyants du meilleur effet. « Masturbation : Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Et, elle écrit si justement : « Il faut prendre des libertés mais pas celles des autres » et « Quand nos avis divergent, c’est toujours la tienne que je préfère ». Celle-là, je l’apprécie particulièrement. Voilà la preuve qu’on peut-être grivois et talentueux à la fois sans forcément livrer un message dans chaque sentence, juste un petit aveu ou une petite confidence, par exemple, « Mon mari est le seul capable de mettre le doigt sur ce qui me fait plaisir », « Si l’Amour est ma nourriture, le sexe est ma gourmandise ».

    mons-09-2016.jpg?fx=r_550_550Styvie n’oublie pas son illustratrice qui propose un dessin pour chacune des ses inspirations, « Elle faisait des portraits noir et blanc de personnages hauts en couleur », sauf qu’Emelyne Duval [ci-contre] n’oublie jamais la petite pointe de rouge qui rend son dessin plus érotique. Elle mérite bien de partager la maternité de livre car sa production est, en espace au moins, égale à celle de l’auteure. Deux femmes fortes, deux femmes qui osent parce qu’elles connaissent bien la réponse à cette question « Une bite contre trois orifices. C’est qui le sexe fort ? » Alors quand elles nous disent, « Il y a des fidélités qui se méritent », il serait bien avisé que nous réfléchissions un peu avant d’approuver ou … de nier.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

    Le site d'Emelyne Duval

     

     

    cover-minute-d-insolence.jpg?fx=r_550_550LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT A LA LITTÉRATURE

    Éric ALLARD

    Cactus inébranlable

    Il est arrivé, juste après le beaujolais nouveau mais avant Saint Nicolas et le Père Noël pour pouvoir être déposé chez tous ceux qui l’ont mérité. Je parle bien sûr du P’tit cactus d’Eric Allard qui est encore là, tout chaud, sur mon bureau. Eh oui ! Eric Allard a été « cactussé » (je ne sais si l’académie des aphoristes belges reconnaît ce qualificatif mais je l’assume), il est entré dans la célèbre collection des P’tits Cactus comme d’autres entrent dans la Pléiade sauf que dans la collection des  cactées littéraires on entre droit debout, bien vivant, alors que dans celle des belles filles, on rentre à l’horizontale les pieds devant, sauf exception, certain jouant l’anticipation. Il a franchi le contrôle du comité de lecture sans aucun souci, il avait préparé son affaire, « J’aligne toujours bien mes phrases avant de les présenter au peloton d’exécution du comité de lecture ».

    Pour Eric, ce recueil est l’occasion de dire avec habilité, intelligence et même une certaine élégance, sans jamais penser à mal, quoique…, tout ce qu’il a toujours tu sur le monde littéraire. Je trouve que parfois, il s’avance un peu mais c’est le problème de ce fichu narrateur qui prend parfois des libertés avec l’auteur. Il se permet même de prétendre que « Les plus belles rencontres entre écrivains et éditeur se terminent souvent sous la couverture » et pourquoi pas la jaquette ? 

    Eric chérit particulièrement les poétesses, « J’aime les poétesses toutes lues qui m’offrent un dernier vers », surtout celles qui ne font aucune concession à la facilité, « Les vraies poétesses ne prennent jamais la prose. Même pas pour un éditeur parisien ». Il ne méprise pas pour autant les autres auteurs, « Le philosophe s’attaque aux mots par le versant des idées, le poète descend la montagne de la pensée en rappel ».eric.jpg?fx=r_550_550

    Ce qu’il dédaigne, c’est la marchandisation et l’industrialisation de l’art, l’intérêt pécuniaire, bref tout ce qui éloigne le lecteur de la création artistique pure. « Cet entrepreneur littéraire vient d’ouvrir une chaîne d’ateliers d’écriture en complément d’un centre d’élevage de poète de concours ». Les passe-droits en tout genre lui fournissent aussi de belles cibles pour ses flèches acérées.  « Pour complaire à leurs parents, le fils de cet auteur et la fille de cet éditeur ont pour le déshonneur de la Littérature été contraints à un mariage d’intérêt ».

    Le monde des lettres est un univers complexe qu’Eric essaie de décrypter pour le lecteur et même s’il n’a plus d’encre dans le sang d’autres en ont encore. « Depuis que je n’ai plus de veine avec les éditeurs, je me fais un sang d’encre ». L’éditeur et l’auteur forment souvent un couple infernal que le lecteur comprend mal surtout quand leurs femmes se mêlent de leurs affaires. « Quand la maîtresse de l’éditeur est la femme de l’écrivain qui porte la maison, il y a péril en la demeure ». Alors, nous suivrons les bons conseils qu’il distille au fil des pages : « Tenez-vous à distance des mots quand ils sont dans la bouche d’imbéciles ! », « Devant le passage à niveau des Lettres, je regarde passer le train des écrivains » qui se bousculent convaincus de leur supposé talent.

    Eric c’est aussi un humour très fin qu’il faut savoir décrypter, je me demande si je ne suis un peu la victime pas tout à fait innocente de l’une de ses flèches : « Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles ». D’accord, je relirai mieux mes chroniques.

    Avec tout ça, j’ai pris un grand plaisir à lire ce recueil plein de finesse, de sous-entendus, de piques acérée, … bien cachés dans le subtil jeu des mots. Je ne sais qui m’a dit  « Tu t’es vu quand t’as lu ! » Allard, t’es hilare !

    Le livre sur le site du Cactus 

     

  • UNE GALERIE DE PORTRAITS SULFUREUX : DOUZE FANS (CÉLÈBRES) D'HITLER !

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

    Ils admiraient Hitler est le millésime 2017 des études historiques menées par Arnaud de la Croix, un sillon désormais labellisé, son Léon Degrelle ayant connu un succès tonitruant auprès du public et été récemment couronné par le Prix des Lecteurs du salon Ecrire l’Histoire de Bruxelles.

     

     

    9782390250142.jpgDe nombreux observateurs notent les points communs entre notre temps et les années 30, les dérives qui allaient mener au naufrage de 39-45, à un crépuscule de l’Humanité, or Arnaud de la Croix nous invite, au fil de ses récents livres, à revisiter cette décennie, à nous informer, ce qui est bien, mais à nous interroger aussi, nous faire réfléchir, ce qui est mieux.

    Les douze figures proposées ici sont particulièrement intéressantes. Il s’agit en effet de douze personnalités devenues célèbres avant leur interaction avec Hitler, le nazisme, ou indépendamment de celle-ci. Qui plus est, sept d’entre elles le furent pour des qualités, des talents d’exception. L’auteur ne nous parle pas de Goebbels, Himmler ou Goering, il évoque de véritables phares du temps. Lovecraft renouvelle la littérature fantastique. Heidegger sera un maître à (re)penser pour bien des philosophes, notamment français. Lindbergh a fait planer une génération avec son vol sans escale New-York-Paris*. Leni Riefenstahl** a inventé une grammaire cinématographique. Henry Ford a offert le luxe de conduire à la moitié du peuple américain. Knut Hamsun a obtenu le Prix Nobel de littérature mais surtout annoncé Kafka, Joyce ou la Beat Generation. Robert Brasillach fut l’un des plus grands espoirs des lettres françaises. 

    Les cinq autres ? Mussolini, le prototype des leaders fascistes, qui inspirera Hitler avant l’inversion des rôles, l’homme de la Marche sur Rome et du salut bras et main tendus. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem et premier gourou de la cause palestinienne (ou, plus précisément, arabe de Palestine). Edouard VIII, ce roi dont on a (trop) dit qu’il abandonnait un trône par amour (pour la divorcée américaine Wallis Simpson). Notre Degrelle (et honte) national, qui gagna des élections avec son parti Rex ultra-droitier-catholique, rêva de mettre fin à notre parlementarisme. Le moins connu, Alois Hudal, un évêque autrichien  qui se battait durant l’entre-deux-guerres pour rapprocher les peuples slaves et germaniques, éradiquer le communisme, depuis la tête de l’Anima, une institution vaticane.

     

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    Arnaud de la Croix 

     

    Or donc ces douze célébrités ont basculé du côté obscur de la Force. Pourquoi et comment ? C’est ce qu’Arnaud de la Croix va nous raconter, expliquer. Dans un  ouvrage qui présente divers intérêts.

    Au premier degré, douze récits de vies, une information historique, la résurrection et la remise en ordre d’informations éparses et parfois erronées. Ainsi, je voyais Henry Ford comme l’inventeur du travail à la chaîne et, en disciple de Charlie Chaplin, j’y lisais un fossoyeur de l’artisanat, un agent de la réification de l’individu, de la rentabilité à tout prix. Erreur ! Ford était (é)mu par des considérations sociales, la mythique Ford T était une voiture à bas prix accessible à un maximum de citoyens américains, la chaîne permettait une élévation  des salaires.

    Au deuxième degré, l’observation clinique du basculement. Comment et pourquoi ? Mussolini défend l’apport de citoyens juifs pleinement italiens, nie l’existence des races et applaudit les métissages, mais il va retourner sa veste, adopter le pas de l’oie nazi, etc. Lindbergh est le héros des Etats-Unis et du monde occidental, mais sa notoriété est responsable du rapt et de l’assassinat de son fils***; il fuit en Angleterre, dégoûté par un monde jugé pourri, décadent, et… ? Riefenstahl se passionne pour l’exaltation des corps, la mise en scène, dès sa formation (danseuse) puis naturellement (actrice, réalisatrice), or Hitler et les nazis vont lui offrir ses fantasmes sur un plateau… olympique.  

    Au troisième degré, une interrogation sur les raisons profondes, les points communs éventuels entre douze personnes a priori très différentes. Car entre le très social Henry Ford et le souverain antiparlementariste Edouard VIII, l’affolante Leni Riefenstahl et le psychorigide évêque Hudal… Quid ? Un antisémitisme forcené ? Mais que dissimule celui-ci ?

    In fine, je décèle un quatrième degré. La cerise sur le gâteau. Le bonus du DVD. Ces chocs électriques qui secouent conscience et édifices mentaux. En posant des questions dérangeantes. J’ose ? Pas moi, non, mais les personnages d’Arnaud de la Croix oui. On condamne le nazisme sur base de ses millions de victimes ? Si l’on entrouvre la porte d’une nécessaire régénération d’une civilisation décadente****, ne doit-on pas rappeler que la Révolution française, tant vantée, a causé des massacres sans nom, du génocide planifié en Vendée chouanne aux guillotines, en passant par les guerres napoléoniennes ? Des millions de morts pour imposer les Lumières ? Les Américains n’ont-ils pas fait aux Japonais ce que les Allemands avaient fait aux Juifs ? N’y avait-il pas en France une forme de fascisme et un antisémitisme virulent dès la fin du XIXe siècle, donc bien avant les modèles présumés ? On répondra en s’arcboutant à la pensée de Camus, pour qui aucune cause ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’une seule vie. Idée que je renforcerais par l’impossibilité de prévoir les conséquences ultimes de toute action, les limites de tout système avant son application, etc.

    La matière de ce livre est détonante et son traitement positivement étonnant. L’auteur, hyper actif sur les réseaux sociaux, dans les débats d’idées, y apparaît très à gauche, irréductible adversaire des fascismes et dérives ultra-libérales. Or cet homme si engagé manifeste dans ses études une impeccable rigueur intellectuelle et éthique. Il ne démolit pas ses personnages mais les présente dans leur complexité, leur contexte, quitte à nous donner des informations contradictoires, poursuivant la seule quête du fait et du vrai. Nulle complaisance mais une justesse dialectique qui restitue la fragilité des âmes et des perspectives, des engagements. Somme toute, cet auteur entend les individus qu’il dénonce, il les entend et il les voit. Véritablement. Il introduit, ce faisant, des dimensions psychologiques ou sociologiques du meilleur acabit.

    Le cas de Lovecraft, notamment, est remarquablement esquissé. Avec lui, on découvre une forme de racisme ordinaire et contingent. Au départ, comme évoqué par le romancier Michel Houellebecq, il est avant tout « vieux jeu », « de par son éducation puritaine au sein de l’ancienne bourgeoisie de la Nouvelle-Angleterre. Bref, il éprouve ce que nous avons hélas quasi tous observé autour de nous : un « mépris bienveillant et lointain ». Mais. Ça ne l’empêche pas d’épouser une femme d’origine juive. Puis de basculer dans « une authentique névrose raciale ». Pourquoi ? Parce que venu à New-York, pauvre, il doit vivre dans un quartier où les immigrants l’effraient et lui inspirent une répulsion sans limite. Pourtant, sa haine, d’une férocité sidérante, est contextuelle et donc non essentielle. Et il se métamorphosera à la fin de sa vie au fil des découvertes, mutant vers la gauche, abandonnant sa judéophobie jusqu’à défendre un rabbin dont il admire les qualités exceptionnelles.

    L’art du contrepoint illumine l’ensemble de ce livre éveilleur en douce. Il n’est qu’à admirer la manière dont l’auteur débute son chapitre V :

     « Lindbergh meurt d’un cancer en 1974. Il se vouait corps et âme, depuis plus de trente ans, à un combat peut-être perdu d’avance : celui de la préservation de la nature sauvage et de l’existence des peuples dits primitifs. Il se préoccupait de « la baleine à l’Amérindien d’Amazonie », comme le dit joliment sa belle-fille Alika. »

    Un livre aussi agréable que passionnant et perforant (… notre douce quiétude). Et on regrettera que l’auteur n’ait pas en projet de compléter la liste avec une deuxième salve d’adorateurs sulfureux, citant quelques noms pour mieux nous frustrer : Unity Mitford, la folle (british) d’Hitler, l’immense écrivain Louis-Ferdinand Céline (glurps !), de grands intellectuels comme Mircea Eliade ou Emil Cioran (re-glurps !), le mahatma Gandhi (re-re-glurps !). Doit-on lancer une pétition, Arnaud de la Croix ?

     

    PS De l’auteur, j’avais déjà lu Douze Livres maudits, devinant qu’il allait devenir une référence de par ses qualités de synthèse et de vivacité, un art subtil de couronner un récit fluide de notations haut de gamme originales. Voir mon article sur la plateforme culturelle Karoo, qui évoque davantage l’homme et son parcours :

    https://karoo.me/livres/treize-livres-maudits-hublots-demultipliant-lhorizon

     

    * Mon grand-père maternel suspendit ses activités médicales pour aller assister à l’atterrissage de Lindbergh.

    ** Georges Lucas, Jodie Foster, Mick Jagger, Andy Warhol, etc. ont proclamé leur admiration pour Leni Riefenstahl.

    *** L’affaire Lindbergh inspirera Le Crime de l’Orient-Express à Agatha Christie. 

    **** Beaucoup de gens, de toutes natures, sont aujourd’hui déclinistes.

     

    9782390250142.jpgArnaud de la Croix

    Ils admiraient Hitler

    Editions Racine, étude historique, 2017

    160 pages

     

    Le livre sur le site des Éditions Racine

    Les ouvrages d'ARNAUD DE LA CROIX aux Éditions Racine

     

  • PETITE SUITE DÉSERTIQUE de HARRY SZPILMANN

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    petite-suite-d-sertique-scan-de-couverture_1_orig.jpgLecture intéressante de "Petite suite désertique" de Harry Szpilmann, jeune poète belge, dont c'est le sixième recueil publié, ici au Coudrier.

    L'ont précédé trois recueils au Taillis Pré, deux au Cormier.

    Sept photographies atomisées, éléments minéraux agrandis jusqu'à devenir des constructions esthétiques abstraites, accompagnent ces textes brefs : d'une part, des poèmes versifiés, d'autre part, des aphorismes en petites proses accolées.

    Le poète épuise les ressources d'un univers fait de silence, d'une lumière "qui ne tombe sur nos paupières/ que pour mieux nous léguer/ sa part d'obscurité" (p.34), d'une bonne dose de "terre annulée" "au creuset de l'absence" (ibid.), de "mirage/ de la vraie vie" (p.47), de signes que le lecteur prendra plaisir à éclairer, selon ses grilles de lecture : en termes d'attente, d'errance féconde "transhumant entre les éclats/ mutiques d'un silence" (p.31).

    Une bonne centaine d'aphorismes forent un peu plus cette matière inépuisable, à l'aune des "grains" et poussières :

    "Ne plus écrire que dans l'espoir de faire du silence sa demeure" (p.94)

    ou

    "Notre traversée du désert n'aura été que vaine si notre parole échoue à y moissonner un regain d'ombre et de lumière" p.78)

    "Lorsque la blessure s'ouvre et se découvre saturée de poussière, il ne nous reste plus qu'à faire alliance avec la rêche hostilité de nos déserts" (p.70)

     

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    Harry Szpilmann

     

    Sans doute pourra-t-on reprocher à l'auteur de répéter certains motifs ou d'abuser un peu des formulations restrictives (ne... que), mais ce sont là broutilles à côté de l'intense réflexion, quasi théodore-monodienne de ces "espaces" livrés à l'imaginaire d'un auteur qui n'a guère choisi la facilité mais s'est donné pour mission d'objectiver au plus près ces matières, toutes de particules de vie, de mort, de silence, qui nous poussent sans cesse à une exploration intérieure - ce dont on lui saura gré.

    L'écriture, côté poèmes, est sans doute plus intense, dans la densité que le poète offre aux vocables dans des rythmes qu'aèrent des distiques :

    "Il nous aurait fallu être

    d'une autre humanité

     

    pour que nous eussions pu

    nous sustenter

     

    de torrents faméliques,

    de cailloux pyrogènes,

     

    de trop rares signes

    spoliés à nos astres occis" (p;25)

     

    Le poète attise toute réflexion sur notre place dans la complexe agitation du monde, astres et terre saisis dans le même mouvement de la pensée.

    Un bon livre.

     

    Harry SZPILMANN, Petite suite désertique, Le Coudrier, 2017, 108p., 16€.

    Le livre sur le site du COUDRIER

    En savoir plus sur Harry SZPILMANN

     

  • LA VIDÉO QUI CHOQUE LES FANS d'AYMERIC CARON où on le voit se régaler d'un pilon de poulet (bio)

    Aymeric-Caron-et-Natacha-Polony-des-relations-cordiales.jpg?fit=600%2C300&ssl=1

    Désolé, la vidéo a été supprimée pour des raisons d'éthique antispéciste bien compréhensibles. 


    Demain, la vidéo-scandale où Catherine Deneuve raconte qu'elle a aimé un homme... 

     

  • LE LIVRE DE SA VIE d'ÉRIC ALLARD sur le site d'AUXERRE TV

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    "Raide dingue d'un livre, non mais ? Ça existe, ça ? On le dirait bien..."

     

    Cet homme était tombé amoureux fou d’un livre.

    À la première phrase, il avait compris que c’était le livre de sa vie. Il l’avait lu et relu des dizaines de fois et il n’en restait pas moins épris, raide dingue, bleu de bleu de ce livre. Il restait des heures à contempler sa tranche, à relire la préface, la postface, les pages liminaires, tout le paratexte. Feuilleter ses pages lui procurait des sensations inouïes...

    Lire la suite ici 

  • DIX QUESTIONS À... LORENZO CECCHI

    LORENZO CECCHI, natif de Charleroi, a publié six livres depuis 2012. Blues Social Club, un recueil de sept nouvelles, est paru fin 2017 aux Cactus Inébranlable Éditions.

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    • Tu as sorti fin 2017 ton second recueil de nouvelles au Cactus Inébranlable, intitulé Blues Social Club. Peux-tu nous dire comment tu as composé ce recueil, sur quel(s) thème(s), avec quel(s) fil(s) rouge(s) ?

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    Depuis six ans, depuis que je me suis mis à l’écriture, en même temps que des romans, j’ai écrit des nouvelles, assez bien de nouvelles. Je ne les ai pas écrites avec une idée de logique, avec un fil rouge. Elles me sont venues comme ça, je les ai entassées et, quand il a été question de les publier, j’ai pioché dans la production et les ai réunies en recueils en les adaptant pour leur donner un semblant de cohérence. Ainsi pour les « Contes espagnols », ai-je ajouté un verre de cava par-ci, un « adios » par-là pour « ibériser » le texte. Je trouve cette habitude de thème un peu idiote : chaque texte se suffit et raconte une histoire finie ; pourquoi doit-il être relié au précédent ou au suivant ? Mystère !

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    • Tu n’as pas toujours écrit de la fiction. C’est assez récent. Quel a été l’élément déclencheur, comme on dit ? Y a-il eu des signes avant-coureurs ?

    Je crois avoir été saisi d’une sorte de pudeur et, après « Faux témoignages », je me suis mis à travestir mon vécu pour le rendre de moins en moins conforme à la réalité. La fin de « Petite Fleur de Java » a été décisive. Après avoir mêlé le vrai au faux durant tout le roman (le faux ayant la plus grande part comme pour « Nature morte au papillons ») la fin délirante s’est imposée à moi comme pour me propulser dans la fiction pure du suivant : « Un verger sous les étoiles ».

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    • Tes écrits sont, pour une partie d’entre eux, ancrés dans ton passé et tes diverses vies (agrégé de sociologie, tu as exercé des emplois ou fonctions dans les milieux culturels et commerciaux). Après quoi, tu prends des libertés avec ton vécu pour verser dans la pure fiction… Penses-tu qu’il faille avoir beaucoup vécu pour bien écrire ? Quel est ton idée de la littérature ?

    Je ne sais pas s’il faut avoir beaucoup vécu pour bien écrire, l’exemple de Rimbaud, de Radiguet, de Keats montre l’inverse. Qu’il faille vivre les choses intensément pour rendre le réel intéressant, voilà qui me semble plus important. Mais aurais-je écrit de façon intéressante (écris-je d’ailleurs bien et ma prose est-elle captivante ?) si je n’avais pas une histoire de soixante ans derrière moi ? Je n’en sais rien et n’en saurai jamais rien. Ce dont je suis certain, c’est que la narration, quand elle est de qualité, qu’elle raconte du vécu ou du fantasmé, suffit. Tout est dans la façon de raconter.

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    • Au cours de tes différentes existences, tu as enseigné durant une dizaine d’années la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts de Mons. Qu’as-tu tiré de cette expérience dans l’enseignement ? Tu écrivais les textes de tes cours de tes conférences ? Quels sont les artistes que tu as mis en valeur, ceux qui ont toujours tes faveurs ?

    J’enseignais deux heures par semaine à Mons. Le reste du temps, j’étais représentant de commerce. Ces deux heures me permettaient une rupture avec le monde des affaires. Les étudiants en peinture auxquels je m’adressais, m’apportaient la fraîcheur, l’insouciance, l’arrogance aussi de leur âge. J’avais été comme eux peu de temps auparavant, mais connaissais maintenant la dure loi de la société de consommation ; je leur ai enlevé quelques illusions, ils m’ont rendu quelque naïveté…

    Aucune préparation de cours ni de texte. On partait sur un thème que l’on poursuivait toute l’année. Le cours se construisait de lui-même de façon dialectique, logique qui, à mon sens préside à la création et donc adaptée à mon public de futurs peintres. Je m’efforçais de pointer les faux syllogismes et les opinions qui se présentaient comme vraies et indiscutables. Je jouais les animateurs, les encourageais à faire table rase des mythes et préjugés, surtout ceux qui touchaient au statut de l’artiste : l’homme qui vient d’ailleurs et qui voit ou sent ce que les autres, la piétaille, ne voient pas.

    Je ne mettais pas d’artistes particuliers en valeur, mais ne pouvais m’empêcher de montrer ma préférence pour les figuratifs (en argumentant cela va de soi !) dans les échanges avec les étudiants dont j’étais plus le pair que le magister.

     

    • Tu es par ailleurs  harmoniciste et chanteur. C’est arrivé comment ? Que t’apporte la musique ? Quels sont tes musiciens préférés ? La musique, le rythme déteignent-ils dans ton écriture ?

    Je n’ai pas véritablement une activité d’harmoniciste ou de chanteur, il m’arrive de chanter ou de jouer avec des musiciens quand cela se présente (rarement). Je ne chante ou joue que du blues. Comment cela est-il arrivé ? J’étais animateur à la maison des jeunes « La brique » à Charleroi. Un groupe du coin devait s’y produire (l’un des membres, tout jeune à l’époque, et qui a fait une carrière internationale depuis, était Michel Hatzigeorgiou). Voilà t’y pas que le chanteur perd sa voix juste avant de monter sur scène. Pour palier sa défection, les musiciens me demandèrent de le remplacer. Ma carrière de chanteur commença ce soir-là, planqué derrière d’immenses haut-parleurs, baragouinant un semblant d’anglais. Trois semaines plus tard, avec d’autres potes, nous formions « Too Late Blues Band » qui se produisit pendant deux ans dans toute la Wallonie et aussi (une seule fois) en France.

    Je ne saurais dire si la musique déteint sur mon écriture, mais il est vrai que je me relis tout haut et que je suis très sensible au rythme des phrases. C’est souvent la musique de la phrase qui m’impose les corrections, et elles sont nombreuses, crois-moi !

    Mes musiciens préférés sont pléthore et dans tous les genres, du classique à la variété, mais j’ai un faible pour les vieux bluesmen comme Robert Johnson ou Muddy Waters. J’adore aussi la chanson napolitaine.

     

    • Peux-tu nous donner un exemple ou l’autre de genèse d’une nouvelle ou d’un roman ? De quoi tu es parti, comment l’idée de départ a-t-elle évolué… ? Quels sont par ailleurs tes rapports avec la poésie ? Et l’écriture sous contrainte (à partir de photo, dans un cadre fixé, comme tu as été conduit à la faire pour textes aux Editions Jacques Flament ou pour le projet Shoot, avec le photographe Michel Clair) ?

    La genèse de « Petite Fleur de Java » : L’idée de départ vient d’un reportage télévisé ou l’on voit une femme défigurée par une projection d’acide sulfurique. Comment accepter une situation de traumatisme aussi grave, quels problèmes énormes d’identité rencontrait cette pauvre dame ?  J’avais moi-même été confronté à un gros traumatisme après un accident de la route et, bien que les séquelles fussent bien moins conséquentes, il m’avait été difficile d’accepter mon nouvel état. Ainsi est né le roman  Petite Fleur… », une réflexion sur l’identité et la schizophrénie comme échappatoire possible.

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    En ce qui concerne la poésie, je suis admiratif des poètes qui, en quelques mots, arrivent à la quintessence, à des moments d’illumination et à les faire partager. Je pense que la poésie est le genre littéraire le plus difficile : c’est l’art de la synthèse, on dit tout avec presque rien. Peut-être m’y essayerai-je un jour… C’est le top de l’écriture sous contrainte, la poésie.

    J’ai aimé écrire dernièrement des textes régis par des règles strictes de longueur et de thèmes. J’ai toujours défendu l’idée que la discipline, les contraintes ouvraient plus les champs de l’imaginaire qu’elles ne les restreignaient et j’en été conforté en l’expérimentant moi-même ; il semble que la création exige sa part de sueur pour atteindre la beauté. La facilité apparente, l’épure ne s’obtient que par des années de travail. 

     

    • On a l’impression que tu n’es pas du genre à t’asseoir en position de lotus pour trouver l’inspiration mais, que lorsqu’une idée te vient, il te faut la mettre à écrire sans tarder ni te soucier de considérations matérielles. Comment mûris-tu tes idées, entretiens-tu la muse ? As-tu toutefois des manies, des tics d’écriture, des moments et des lieux privilégiés pour écrire ?

    Contrairement à l’impression que je semble donner, je suis plutôt du genre contemplatif et paresseux. Je peux rester longtemps sans rien écrire. Puis, tout à coup, je ressens un manque. C’est le signal. Je m’installe devant l’ordi, sans avoir la moindre idée de ce qui va arriver. Après les premiers mots qui résolvent la première contradiction (celle de la page blanche insatisfaisante), les autres apparaissent qui m’imposent de les surmonter pour avancer dans le récit. Je ne sais pas où celui-ci m’emporte, il se construit au fur et à mesure. Puis je le travaille et retravaille. J’ai beaucoup de textes commencés que je revisite presque quotidiennement, ajoutant un mot, retranchant une phrase ou envoyés à la poubelle carrément quand ils ne veulent pas faire le chemin avec moi.

    J’écris dans mon bureau et seulement là. En vacances, en dehors de mon bureau, je suis incapable de former la moindre phrase intéressante. 

     

    • Tes auteurs, personnages préférés, tes romans cultes, ceux que tu aurais aimé avoir écrits ? Comment et quand t’est venu le goût de la lecture ? Le premier livre que tu as lu ?

    Impossible de répondre de façon exhaustive à ta question. J’aime trop d’auteurs que pour les citer tous. Quelques uns : Sciascia, Pavese, Bevilacqua, Faulkner, Harrison, Stevenson, Conrad, Modiano, Bloy, Gary, Bernanos (Georges), etc. J’aurais aimé écrire « La vie devant soi ».

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    Je pense que le goût de la lecture m’est venu par mon oncle Raffael. J’avais cinq ou six ans quand il arriva d’Italie, exclu du séminaire, avec une valise pleine de livres. Parmi ceux-ci, des livres d’histoire illustrés où l’on voyait des images d’Annibal traversant les Alpes escortés d’éléphants et d’hommes en armes. Après ça, j’ai voulu comprendre et me suis acharné à vouloir apprendre à lire. Robinson Crusoé a été le premier livre que j’ai lu en dehors des manuels scolaires, il m’avait été offert par un voisin.

     

    • Quel est pour l’instant ton meilleur (ou pire) souvenir d’auteur? Une anecdote savoureuse, insolite sur le milieu littéraire ?

    Pire souvenir : Quand une dame de la RTBF m’a téléphoné pour m’annoncer que « Nature morte aux papillons » était sélectionné pour le prix Première et qu’elle a ajouté qu’il était impératif que Laurent Dehaussay m’interviewe sous peine d’être exclu de la sélection. La perspective de me retrouver face au journaliste m’a rendu malade longtemps. Je n’ai dû mon salut qu’à un ami médecin, hypnotiseur éricksonien. J’ai répondu aux questions du journaliste (extrêmement gentil) comme dans un rêve. Mon inconscient avait pris le relais, heureusement paraît-il.

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    • Les projets littéraires, artistiques qui te tiennent particulièrement à cœur en ce début 2018 ?

    Deux livres: Un recueil de nouvelles illustré par le peintre Michel Jamsin au « Cactus Inébranlable Éditions » et « Paul, je m’appelle Paul ! », un roman qui paraîtra chez LiLys éditions.

     

     Propos recueillis par Éric Allard

     

    BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI sur le site du Cactus Inébranlable

    Une lecture de BLUES SOCIAL CLUB sur Les Belles Phrases

     

  • DIX POÈMES INÉDITS de ÉRIC ALLARD sur MAGIE POÉTIQUE

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    Dix poèmes sur MAGIE POÉTIQUE,

    le blog-revue de Dierf DUMÈNE, poète haïtien.

     

    J'existe où je suis né

    Mes dessins

    Les couloirs du passé 

    Mon boucher mon boulanger mon libraire

    Le plasticien du temps

    À la manière de

    La mort l'après-midi

    Paupière défunte

    Un sourire de façade

    Sur ton souvenir

     

  • DES NOUVELLES de ROBERTO BOLANO

    Voici deux recueils de nouvelles toniques de Roberto Bolano, l'écrivain chilien décédé trop tôt (en 2003 à l'âge de 50 ans) et devenu culte. Les ouvrages sont disponibles dans la collection de poche Titres de chez Christian Bourgois.  

     

    513TPOTRitL._SX298_BO1,204,203,200_.jpgLE GAUCHO INSUPPORTABLE

    Jim et autres ballades

    Incontestablement une patte d’écrivain court de bout en bout de ce recueil composé d’essais et de nouvelles.

    Le recueil commence par un premier texte court et percutant intitulé Jim . Le gaucho insupportable, La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble narre l’exil dans la pampa d’un ancien avocat qui voit son pays, l’Argentine, n’être plus, après le scandale boursier, que l’ombre de lui-même, jusque dans la pampa où les lapins - féroces – ont remplacé le traditionnel bétail. 

    Le policier des souris raconte l’enquête d’une souris flic à propos de la mort d’un bébé souris tué par un être de son espèce dans les égouts de la ville. 

    Le voyage d’Albert Rousselot nous entraîne dans le périple en France d’un écrivain argentin plagié par un cinéaste français, qui souhaite le rencontrer. 

    Le but du voyage sera manqué (comme souvent dans ce genre de récit) mais ce déplacement conduira l’écrivain à découvrir autre chose que prévu et qui était peut-être ce à quoi ce voyage le destinait: une sorte de bonheur par l’entremise d’une relation avec une prostituée, comme des vacances de l’âme. 

    Deux contes catholiques fait s’entrecroiser habilement deux histoires sur fond de croyance religieuse ; y sont évoquées les figures de Santa Barbara et de saint Vincent.c34b54cedb07b50f7ae5fb3d18c19db3da3f4ab3.jpeg 

    Enfin, deux essais. 

    L’un sur la maladie et la littérature avec, dans l’article « Maladie et poésie française», une étude comparée de deux poèmes marquants du XIXème siècle : « Brise marine » de Mallarmé et « Le voyage » de Baudelaire. 

    Un autre essai traite avec un entrain communicatif de la littérature en langue espagnole et se présente comme un inventaire détaillé de ce qu’elle compte d’auteurs marquants. La plupart y sont d’ailleurs attaqués comme Garcia Marquez et Vargas Llosa, mais aussi Munoz Molina, Perez Reverte et « les enfants tarés d’Octavio Paz », tous garants d’une littérature qui se vend bien parce que facile à lire et se voulant « planétaire ». Les seuls qui obtiennent grâce aux yeux de Bolano sont, parmi les plus célèbres, Cortazar et Borges mais aussi Sergio Pitol, Fernando Vallejo, Ricardo Piglia ou Mario Santiago.

    « La littérature, surtout en Amérique latine, et je crains qu’en Espagne ce soit la même chose, est réussite sociale, bien sûr, c’est-à-dire grands tirages, traductions, en plus de trente langues (moi je peux citer vingt langues, mais à partir de la vingt-cinquième je commence à avoir des problèmes, non parce que je croirais que la vingt-sixième langue n’existe pas, mais parce qu’il m’est difficile d’imaginer une industrie éditoriale et des lecteurs birmans tremblant d’émotion aux avatars magico-réalistes de Eva Luna).... »

    Hélas, Roberto Bolano nous a quittés en 2003 des suites de cette maladie qu’il évoque : il n’avait que 50 ans et était considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain de sa génération.

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

     

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    9782267017304FS.gifAPPELS TELEPHONIQUES

    Des femmes et des livres

    Ce qui frappe à la lecture de ces nouvelles, c’est leur vitesse de narration, l’aspect serré du texte. Les événements se succèdent sans pause, on est sûr d’avoir le principal de l’histoire, et cette assurance de lire le principal de l’histoire nous tient éloigné de l’ennui, donc en haleine. Les sujets de ces nouvelles sont les femmes et les livres, le principal je vous disais, ce qui fait le sel de la vie des hommes et des femmes qui aiment lire et aimer.

    Le recueil commence par l’histoire d’un écrivain argentin, Sensini, qui participe à des concours de nouvelles. Où on apprend qu’on peut concourir avec des textes semblables en en changeant seulement le titre. Il y a une femme dans cette nouvelle, la fille de l’écrivain, que le narrateur rencontrera. 

    Le recueil se termine par la Vie d’Anna Moore, une vie menée tambour battant, dans la quête de l’amour, par delà les frontières et les déconvenues. Il y a des cahiers d’écriture dans cette nouvelle, ceux qu’a écrits Anna Moore aux tournants de son existence et dont le narrateur s'est à coup sûr inspirer.roberto-bola-o-958812-250-400.jpg

    Entre ces nouvelles représentatives, on en trouve douze autres qui explorent le spectre thématique entre l’amour des femmes et l’amour des livres et qui, toutes intenses, toutes traversés par une écriture vive, nous entraînent dans leur course dangereuse.

    "Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu'un homme peut tout supporter. mais ce n'est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la ruine, à la folie, à la mort." (début de Enrique Martin)

    E.A.

    Le livre sur le site de Christian Bourgois

    Les ouvrages de ROBERTO BOLANO sur le site de Christian Bourgois

     

    Quelques images d'une interview de Roberto Bolano traduite en français

     

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  • LE REPOS DE L'ENSEIGNANT

    5423e763-3e4e-4ca9-ab02-965ca91fa5c6-jpg.jpg?$p=hi-w795Après sa journée de boulot, ce prof aspire, comme tout bon travailleur, à un repos bien mérité.

    Au volant de son véhicule, sur le chemin du retour, il se rappelle les nombreuses périodes de cours de la journée écoulée, la superbe avec laquelle il a délivré son savoir, l’amène manière dont il a répondu au questionnement des étudiants sur tous les points du programme de la discipline dans laquelle il excelle, comment il a fait acquérir les compétences inscrites dans le référentiel et reprises dans son journal de classe (le même modèle qu’il possédait quand il était collégien, il y a trente-cinq ans), comment il a enregistré les présences avec un mot aimable, un encouragement à chaque étudiant, dont il connaît les nom, prénom et âge (ainsi que des détails très privés divulgués sans vergogne lors des conseils de classe par ses collègues et la psychologue du centre scolaire), comment il a fait une cour discrète sans lourdeur à la nouvelle prof de géographie (qui donne accessoirement cours de pilates pour compléter son horaire), comment, dans une classe à hauts potentiels, il a fait passer un test dans les règles de l’art et corrigé, selon un grille de correction infaillible, plusieurs fois revue par l’inspection, et de quelle façon, enfin, il a salué avec les égards dus à leur rang ses supérieurs mais aussi chacun de ses semblables, y compris les membres du secrétariat et du personnel d’entretien.

    Il s’est aussi empressé de donner à un père visiblement mécontent du sort réservé à une de ses ouailles et muni d’un couteau de cuisine peu avenant (et assez déplacé en ce lieu, il faut dire) la localisation exacte du bureau du préfet de discipline et de sa secrétaire particulière…

    Enfin, parvenu chez lui, il débranche sa puce électronique clipsée au lobe temporal, ce minuscule logiciel qui se place derrière l’oreille et que l’Education Nationale fournit à chaque entrée en fonction des nombreux candidats aux postes désertés en masse par les enseignants professionnels. Il se sert un long mojito glacé et, après un baiser distrait à son épouse et ses enfants, il s’installe devant son écran de télé pour suivre sur la chaîne du sport un match de play-off. Il se prend trois fois en selfie avec son chat sur les genoux et un paquet de Doritos, pour poster sur ses réseaux sociaux préférés. Et il ne s’endort jamais avant d’avoir lu trois pages de Gala ou quinze lignes du dernier Mussot. Les soirs où il se sent l’âme culturelle, il ne ferme pas les paupières sans avoir visionné la bande-annonce d'un nouveau film, feuilleté un ouvrage sur la peinture impressionniste ou chantonné le texte d'une chanson de Céline Dion (composée par Goldman). Enfin il peut s'endormir du sommeil du juste pour traverser une nuit sans sans rêve, le temps que se recharge doucement mais sûrement son progiciel d’enseignant modèle. 

     

    Tous les MAUX D'ÉCOLE, VICES D'APPRENTISSAGE & AUTRES CALAMITÉS SCOLAIRES sont à lire ICI

  • WAKOLDA de LUCÍA PUENZO

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    81w7o9uyzvl.jpgLe loup dans la bergerie

    Il est des livres achetés qui trônent sur la bibliothèque pendant des mois, sans que l'on sache réellement pourquoi. C'est le cas de celui-ci. Sans même lire la quatrième de couverture, la photo de la poupée au regard angoissant m'avait stoppée dans mon élan.

    Ce livre nous plonge en Argentine, à la fin des années cinquante. De nombreux dirigeants nazis ont fui en Amérique du Sud, et ce pays en abrite, en accueille, en couvre sans plus de précautions. De nombreux sympathisants, voire nostalgiques, offrent leur concours à ces monstres. D'autres ferment les yeux, ou ignorent vraiment qui ils sont.

    C'est le cas de la famille de Lilith, jeune fille de douze ans qui souffre de nanisme. Fraîche, pétillante et heureuse de vivre, elle ne tarde pas à attirer l'attention d'un homme, un prédateur, un scientifique, le meilleur scientifique allemand, comme disent certains, Josef Mengele. Manipulateur, il ne tarde pas à s'immiscer dans la vie de cette famille, touchant les cordes sensibles, flattant le père, Enzo, qui fabrique des poupées pour sa fille.21006394_20130516095314308.jpg

    Plusieurs thèmes sont abordés dans ce livre.

    D'abord le rôle de l'Argentine, pays protecteur des nazis en fuite, mais aussi pays ayant persécuté, parqué dans des camps de concentration et exterminé des populations entières d'Amérindiens, à la fin du 19ème siècle, un parallèle qui glace le sang.

    Ensuite, le personnage de Mengele, ses actes, son esprit pervers, son don de manipulation, sa cruauté. L'auteure essaie de retranscrire ce qu'était cet homme, au travers de pensées plus sombres les unes que les autres, et relate l'emprise qu'il avait sur les gens qu'il cotoyait.

    Et Lilith, personnage central de cette histoire, prête à tout pour grandir, gagner quelques centimètres, afin que les autres ne se moquent plus d'elle à l'école. Enfant touchante et obnubilée par le médecin (qui se prétend vétérinaire), elle se rend complice innocemment, totalement abandonnée à son prédateur.

    Reste l'histoire des poupées, Herlitzka, jolie blonde presque parfaite, échangée contre Wakolda, poupée Mapuche qui détiendrait certains pouvoirs... 
    L'Aryenne contre le Sang mêlé, de quoi offrir encore au lecteur matière à réfléchir.

    Ce livre est dérangeant par les thèmes évoqués, troublant par une atmosphère pesante, et horrifiant par les faits relatés. Certes faits inspirés, puisque c'est un roman, mais la volonté de Lucia Puenzo de transmettre et raconter l'horreur n'est pas à démontrer.

    Ce livre a été adapté au cinéma par l'auteure elle-même, "Le médecin de famille".

     

    Le roman sur le site des Éditions Stock

    Les romans de Lucía Puenzo

    Bande-annonce du film tiré du roman

  • ÊTRE OU NE PAS ÊTRE CHARLIE par PHILIPPE REMY-WILKIN

    philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgEtre ou ne pas être… Charlie.

     

    Un texte écrit dans le contexte des débats sur les caricatures/blasphèmes/intégrismes et dédié aux esprits libres,

    avec une pensée toute particulière pour François Cavenaile et Frédéric Renard, Michel Gross et André Versaille.

     

     

     

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts "Je suis Charlie".

    Des foules en marche, avec des pancartes ou des t-shirts « Je ne suis pas Charlie » ou « Je suis Kouachi ».

    Des foules.

    A priori différentes. Les unes enracinées dans la compassion, les autres dans le rejet.

    Mais. Est-ce vraiment si simple ? L’amour contre la haine, le droit contre le non-droit ?

    Une foule peut-elle signifier le Mal et une autre le Bien ?

    Qu'est-ce qu'une foule ?

    Question subsidiaire : combien de vrais Charlie dans la foule des Charlie ? Marchent-ils pour attirer la sympathie du voisin ou pour s’intégrer, pour un idéal philosophique, pour l’autre et sa survie, sa sécurité ? Savent-ils clairement ce qu’ils proclament ? Ce qu’ils proclament est-il identique ou le message premier escamote-t-il des réalités, des revendications fort diverses voire opposées ? S’agit-il de rassembler la société occidentale, dans ses différentes composantes, athées et croyants, catholiques, juifs et musulmans, etc., au nom de la tolérance ? Ou de fragmenter, opposer un front large à un monde du Dehors vu comme menaçant, l’intégrisme islamiste voire l’islam, au nom d’une intolérance laïque ?

     

    La marche des Charlie. Qui a remué l’Occident. Etait-ce positif et beau ? Ou confus et maladroit ?

    La marche des Charlie. Avec des Netanyahou et des Erdogan, d'autres du même acabit. Curieux.

    La marche des Charlie. Avec des gens de toutes les couleurs et de tous les horizons, qui luttent pour la liberté d'expression, les droits des femmes, etc.

    La marche des Charlie et celle des anti-Charlie. Les uns, au premier abord, défilent pour la liberté d’expression, les autres contre le blasphème. Des positions inconciliables ? Ou existe-t-il un point de rencontre, loin des amalgames et des clichés, des réductions ?

     

    Liberté d’expression et blasphème.

    Mais de quoi parle-t-on ?

     

    La liberté d’expression.

    Certains la déposent sur la table des débats… comme une nouvelle Table des Lois, un socle définitif, absolu. Un palier de moralité ou de civilisation en dessous duquel il ne faudrait pas descendre. La tentation, il est vrai, est grande, car il a fallu des millénaires pour faire reculer l’arbitraire, nous doter de droits inaliénables, d’un Vivre ensemble infiniment plus confortable. Un formidable acquis de la laïcité, des philosophes ? Certainement. Mais c’est oublier que nos religions furent sans doute aussi, à un moment donné de l’Histoire, des occasions de progrès, d’ouverture. C’est oublier que tout mouvement croît, stagne, agonise. Que ce qui fut constructif et libérateur devient ensuite castrateur ou fossilisant. Le syndrome du père Mozart, le complexe Léopold ? Qui vaut pour des systèmes, des organisations, des partis, qui furent des décennies durant à l’avant-garde du progrès avant de devenir des maillons faibles, ankylosés, corrompus, égocentriques du développement sociétal.

     

    La liberté d’expression.

    Des Etats appartenant à la même civilisation occidentalo-libéralo-romano-gréco-judéo-chrétienne peuvent diverger sur la notion, ses limites, son viol. Ainsi un pasteur, aux States, pourra en toute impunité brûler un Coran en public, tout en sachant que le battage médiatique fera des morts aux quatre coins du monde. Mais un humoriste (Dieudonné), en France, sera poursuivi pénalement pour incitation à la haine, certains de ses spectacles interdits. Nos pays diffuseront largement les couvertures de Charlie Hebdo, les caricatures incriminées, quand le monde anglo-saxon s’y refusera. Une journaliste française (Caroline Fourest), d’ailleurs, dénonçant cette pusillanimité sur un plateau télévisé britannique, se verra rappeler à l’ordre par la présentatrice, et cette dernière présentera ses excuses au public, la caméra filera hors champ pour escamoter la couverture brandie. Une pudeur, des tabous à géométrie variable ? Oui. Selon qu’on soit en Australie, en Amérique, en France, il n’y aura pas le même rapport à l’argent, à la réussite, à l’intime, au sacré.

    Or, si l’on admet des divergences de perspectives entre la France et l’Angleterre, pourquoi ne ferait-on pas l’effort d’en admettre de plus conséquentes entre la Turquie et la Belgique, la Russie et l’Allemagne, les Alpes et l’Amazonie, etc. ? Comment concilier des invariants civilisationnels chers à nos Lumières, nos Voltaire, tout en échappant à l’étroitesse de vues, au nombrilisme de l’eurocentrisme, de l’ethnocentrisme, du communautarocentrisme ? Tout est là. Oser poser des balises et interdire, refuser à droite (par exemple l’excision, le mariage forcé, le crime d’honneur…) tout en acceptant à gauche (le port de la kippa ou du voile, de la croix, la pratique du Ramadan…).

     

    La liberté d’expression.

    Toute liberté est, par essence, limitée, parce que ma liberté, dit l’adage, se termine où commence celle de l’autre. Peut-on fumer sous le nez d’un bébé, pousser sa chaîne hifi au maximum quand un voisin dort ou étudie, raser un biotope admirable pour y placer son habitat, poursuivre une jeune beauté de gestes débridés, pour ne pas dire violer, frapper, assassiner à son gré ? Non. Les libertés individuelles absolues ne peuvent cohabiter. Toute vie en société, fondée sur un échange de services et le respect de règles, d’interdits, nous confronte à la limite. Comme toute règle, en grammaire, s’assortit d’exceptions. Pour le meilleur, souvent, car l’existence de l’exception entrave l’abandon au dogmatisme et au Non pensé. S’il n’y avait cette nécessité de l’empathie, ce double mouvement obligé du Vouloir et du Respecter, la liberté s’embétonnerait, une loi aveugle et inflexible défaisant l’esprit de la loi, balayant la capacité de notre esprit à discriminer le cas par cas, qui fait pourtant notre dignité voire notre humanité. La règle, en art, n’a-t-elle pas souvent, loin de brider, décuplé le génie créatif ? Il n’est qu’à songer aux pièces de l’ère classique confrontées aux trois unités, aux cinéastes de l’âge d’or hollywoodien contournant le Code Hays, etc.

     

    La liberté d’expression.

    Si l’on ne peut tout faire, on ne peut tout dire non plus. On ne peut pas tout dire n’importe où, n’importe comment et avec n’importe qui. Une blague sur les Juifs qu’on partage avec un ami juif, ce n’est pas la même chose qu’un rire partagé avec un membre du Front national. Un Juif qui blague à propos de la Shoah, ce n’est pas la même chose qu’un jeune étudiant d’origine maghrébine. Et réciproquement avec Allah, Muhammad.

    La caricature ou la liberté d’expression, somme toute, ne sont pas des valeurs absolues. Elles peuvent refléter un confort, un défouloir, flotter alors dans un horizon moyen. Elles peuvent aussi sombrer dans l’abject, s’il s’agit de stigmatiser une autre communauté ou des individus marginalisés, de hurler avec les loups, la majorité contre une minorité. L’horreur de Salem, du pogrom ! Elles peuvent enfin tendre vers l’Idéal, vers le plus beau des combats, si elles s’apparentent à un courageux contre-courant, s’il s’agit de nourrir la dialectique, relancer le débat citoyen, dénoncer ou balayer des lieux communs, des mensonges, protéger l’innocence martyrisée. La grandeur de Voltaire, de Zola !

     

    La liberté d’expression.

    Et le blasphème. Dans l’angle opposé.

     

    Le blasphème.

    Qu’est-ce que le blasphème ? Un sacrilège, un écart énorme par rapport au sacré. Or le sacré est lié à la religion, à la foi.

    La foi. Il n’y a aucune preuve objective, scientifique de l’existence d’une ou plusieurs divinités. La foi, pour être de bon aloi, repose donc non sur une certitude, un Savoir mais sur un Croire, une sensation qui peut être certainement très forte, très profonde mais qui n’en demeure pas moins une terre enchâssée dans l’océan du Doute. Elle relève donc de l’individuel, du privé, de l’intime dans une société évoluée, progressiste, où le citoyen a des perceptions affinées du monde et du rapport à l’autre, à l’éthique. Mais elle est de l’ordre du communautaire dans une société du passé ou réactionnaire, où elle offre un ciment à une nation, un Etat dont le membre n’est pas encore un adulte plein et délié, un citoyen responsable, mais demeure, au contraire, un enfant immature, à l’identité précaire, qui abandonne la liberté de ses choix pour la satisfaction de besoins immédiats, le plus souvent préjudiciables.

    Cependant. L’absence de preuve n’implique pas une supériorité de la négation du divin face à son affirmation. Y a-t-il des éléments matériels pour accréditer la supériorité de Shakespeare sur Marc Lévy, celle de Mozart ou des Beatles sur Plastic Bertrand, celle de Bergman ou Fellini sur Luc Besson, d’Arte sur TF1 ? Il existe une autre dimension, l’intuition, qui n’est pas mol abandon à de fugaces impressions mais fulgurance percutante issue de l’ordinateur de notre être, qui active mille logiciels d’analyse du monde et nous présente une synthèse qui peut être mille fois plus pertinente qu’un lent décryptage rationnel.

     

    Le blasphème.

    On peut considérer, et c’est mon cas, que la notion n’existe pas au sens strict, absolu, tout en étant pénétré de la conviction profonde et sincère, et c’est encore mon cas, qu’il y a derrière ce terme, dans certains cas, un écart éthique conséquent, voire délictueux ou criminel.

    De fait, sans sacré, il n’y a pas d’insulte au sacré. Mais. Si l’on considère avec respect celui/celle qui croit, il y a une acception à définir et qui serait le verso, pour l’athée ou l’agnostique, du recto blasphème du croyant. Quand on touche à l’intime d’une communauté. Surtout quand on y touche gratuitement. C’est-à-dire sans valeur ajoutée au débat, dévoilement d’une vérité difficile à dire, etc. Quand on y touche par intérêt. C’est-à-dire pour s’attirer les faveurs d’une frange de population animée de troubles intentions.

     

    Le blasphème.

    Le dérapage à connotation blasphématoire, disons.

    Se moquer d’une institution humaine (l’Eglise catholique, par exemple), des excès et dérives de fanatiques (DAESH), de naïfs, tout cela est sain, vital, nécessaire. De l’ordre de la critique citoyenne, de la remise en question, qui nous acheminent vers l’autonomie, la responsabilité, la solidarité.

    Mais. S’attaquer à un Dieu qui ne nous a rien fait ni dit. A des fondateurs de religion (Jésus, Muhammad) dont les figures sont mal connues, dont les messages nous sont parvenus manipulés, interprétés, déformés… à quoi cela rime-t-il ? Ne serait-ce pas comme s’attaquer à la végétation ou au vent, aux volcans ou aux mers ? Soit se tromper de combat. Ou ne pas se tromper, bien sûr, par perversion, malveillance. Car le combat ne peut fonctionner que contre des acteurs conscients. Un pape, un mollah, un président, un chef de parti, une majorité dans une assemblée, un gouvernement, une escouade de fous, d’assassins, etc.

    A quoi bon, ainsi, incriminer Allah ou Muhammad, l’islam quand l’islamisme, le terrorisme islamique ont comme premières victimes des musulmans et une culture musulmane ? Et comme forces motrices, très souvent, des délinquants sans foi ni loi, qui se jettent dans n’importe quelle dérive sectaire au hasard de leurs errances ou des failles du système.

    A quoi bon ?

    Mais à quoi bon aussi s’offusquer trop radicalement si on est sûr de sa foi et assuré dans son identité ? Il suffit de sourire et de se détourner. De ridiculiser à son tour ou de mener vers un tribunal. De proposer un échange qui véhiculera au-delà des clichés et lacunes du Savoir.

     

    Le dérapage à connotation blasphématoire.

    On peut mépriser ou haïr M’Bala M’Bala, l’odieux donné (au système… d’en face) sans souhaiter qu’il soit brûlé par des disciples du rabbin Kahane. Mais simplement, légalement, interdit, sanctionné. Plus judicieux encore : démonté par une analyse démontrant un opportunisme très conventionnel, très… système.

     

    Alors ?

    Entre liberté d’expression et dérapage à connotation blasphématoire.

    Etre ou ne pas être… Charlie ?

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Il m’est arrivé de me sentir en communion avec des (DES !) Charlie, et beaucoup assurément, tout en étant incapable de me dire Charlie, pour avoir épousé, aussi, des réflexions d’anti-Charlie ou de Non Charlie.

    Situation inconfortable dans un monde d’étiquettes et de chapelles, où celui qui est à égale distance de deux ennemis est appréhendé comme un ennemi par ces deux-là.

    Si être Charlie, c’est refuser qu’on soit assassiné pour un dessin, un écrit, je suis Charlie. Contre la barbarie et le non-droit. Condamnant sans réserve des sauvages, ne leur laissant aucune circonstance atténuante.

    Mais. En même temps. Quand on est coulé depuis l’enfance dans la volonté de tendre des passerelles entre les communautés, dans un combat quotidien contre l’amalgame et le cliché, comment épouser le nom d’une revue qui glissait si souvent dans la provocation gratuite, soit le bête et méchant, le nihilisme ou la discrimination variable aux antipodes de l’éthique intellectuelle. Comment cautionner ce qui blesse non un puissant, ce qui confinerait à l’audace et à l’héroïsme, mais une population fragilisée, juxtaposant mille inégalités et discriminations ? Il me souvient qu’enfant j’intervenais pour protéger un condisciple attaqué par quatre garnements mais ne me suis jamais rallié à une bande, un encerclement clanique.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    On ne tiendra pas compte, évidemment, de l’opinion des fanatiques, et la vérité, toujours, mérite de progresser toutes voiles dehors (sans jeu de mots).

     

    Je suis Charlie s’il s’agit de pouvoir avancer des thèses sans tabou. Muhammad n’a pas existé, il était juif, il n’a pas inventé l’islam mais poursuivi la religion du Livre. Les Juifs n’ont pas connu l’Exode et sont descendus des collines cananéennes, David fut un roitelet et un chef de bande, le monothéisme biblique est une création tardive d’un Josias aux aspirations génocidaires, Yahwé avait une épouse, Ashera, le Jardin d’Eden ou le Déluge sont des plagiats de L’Epopée de Gilgamesh, une merveille mésopotamienne. Jésus était un homme, sa mère l’a conçu hors mariage, son père, Pantera, était un légionnaire romain d’origine syrienne dont on a retrouvé la tombe en Allemagne. Le christianisme a été réinventé, confisqué, détourné par Byzance et Rome. Etc. On doit pouvoir ouvrir tous ces débats, comme il convient de remettre en question les soubassements de l’Amérique, l’impérialisme financier, l’influence sur le sort du monde de la City ou des compagnies pétrolières, le colonialisme, les dérives du communisme, de l’ultra-libéralisme, de l’islamisme… Démonter Napoléon, Staline, Léopold II. Tout doit pouvoir être interrogé, critiqué, remis en question. Baudouin a-t-il trempé dans l’assassinat de Lumumba ? Qui a assassiné Lahaut ? Peut-on parler d’un génocide congolais ?

    Tout. Tant qu’il s’agit de faire progresser la dialectique, le savoir, la compréhension du monde. Détruire (des mythes, des légendes, des contre-vérités) pour permettre une reconstruction plus nuancée, sincère, vraie.

    Mais. Si la destruction est pathologique ? Gratuite donc.

     

    Je ne suis pas Charlie s’il est question de dessiner un Muhammad hideux et barbare, voire le derrière à l’air. Car. Loin de susciter un débat fertile, ne tente-t-on pas alors de flatter/rallier le raciste qui sommeille en beaucoup ? Le musulmanophobe, rimant avec arabophobe, qui nous éloigne d’une islamophobie a priori légitime. A contrario, un dessin où Muhammad regretterait d’être aimé par des abrutis… Le message serait subversif, interpellant, productif. Sauf s’il est dit ou sous-entendu qu’il n’est aimé QUE par des abrutis. La caricature, là, au lieu d’ouvrir, amenuiserait la réflexion et la plaquerait violemment entre des œillères.

     

    Etre ou ne pas être Charlie.

    Ou être à la confluence des deux courants. Des deux aspirations.

    Exprimer et respecter.

    Sortir de la théorie et du laboratoire. Appliquer dans le champ du réel. Essayer.

    Elire. Tout acte, toute parole attachés à une réflexion.

    Faire et dire à droite, ne pas faire ou dire à gauche. Ou peaufiner la manière, poser des balises claires.

    Ainsi, dans un roman, narrer une page d’Histoire, un génocide (en Terre de Feu), en s’abstenant de révéler les origines du commanditaire. Dans un autre, donner une famille d’accueil juive au héros, ou des amis allemands, polonais au creux des sombres années 1920. Ou oser raconter Muhammad et la genèse de l’islam.

    Dans tous les cas, en balayant clichés et amalgames, en offrant de la matière solide, de la diversité, de la nuance. Sans complaisance. Avec empathie. Pour s’enrichir de la richesse inépuisable et somptueuse de l’altérité, reculer ses limites, atténuer ses lacunes, ses a priori. Avant de proposer le même voyage à d’autres.

    Philippe REMY-WILKIN

     

    Le roman de Philippe Remy-Wilkin, Lumière dans les ténèbres, vient de paraître aux Éditions Samsa

    L'Épopée de Gilgamesh de Philippe Remy-Wilkin (Éd. Maelström)

  • EPIPHANIA 1937 ("J'ai maintenu ma vie...") de GEORGES SÉFÉRIS

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    " Cher Georges Séféris, si proche du plus malaisé – du plus vrai – de chacun de nous, que signifie cet impossible dont vous parlez dans votre poésie vigilante, à quelle contradiction ultime emprunte-t-il son malheur? À votre histoire sans doute, pour une part, et il serait facile de reconnaître dans les hasards qui ont déterminé votre vie les éléments comme rassemblés à dessein d'un théâtre de la dissociation du réel. Il n'est pas indifférent qu'un enfant ait vécu à Clazomène l'été, entre des pêcheurs et la vigne, et à Smyrne, grand port "retentissant" où l'Europe et l'Asie, l'intemporel et le siècle, les rituels et les marchandises se mariaient richement pour la conscience charmée ; puis, que l'exode de tout un peuple, dans le sang et les larmes du désespoir, l'ait séparé à jamais de l'heureuse terre natale : 

    Tout ce que j'ai aimé a disparu avec les maisons 
    Neuves l'autre été 
    Qui ont croulé sous le vent d'automne


    a écrit Séféris, et ce n'est pas là qu'une image. Mais tout aussi décisif fut que la nouvelle patrie, à la fois la même et si différente, l'Attique au passé trop présent, au présent trop grevé d'absurdités et de drames, n'ait guère eu à offrir au jeune homme qui lui venait que sa tristesse d'alors : que la "souffrance", dirent tant de voix, d'être grec. Et encore la guerre, et toutes sortes d'exils. Georges Séféris a passé une grande part de sa vie à être grec – à servir la Grèce – dans les pays étrangers, et il a bien été ce voyageur empêché de rentrer au port qu'il évoque dans ses poèmes. " 


    Yves Bonnefoy (1963).

     

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    EPIPHANIA 1937

    La mer en fleurs et les montagnes au décroît de la lune ;

    La grande pierre près des figuiers de Barbarie et des asphodèles ;

    La cruche qui ne voulait pas tarir à la fin du jour ;

    Et le lit clos près des cyprès et tes cheveux

    D'or : les étoiles du Cygne et cette étoile, Aldebaran.

    J'ai maintenu ma vie, j'ai maintenu ma vie en voyageant

    Parmi les arbres jaunes, selon les pentes de la pluie

    Sur des versants silencieux, surchargés de feuilles de hêtre.

    Pas un seul feu sur les sommets. Le soir tombe.

    J'ai maintenu ma vie. Dans ta main gauche, une ligne ;

    Une rayure sur ton genou ; peut-être subsistent-elles encore

    Sur le sable de l'été passé, peut-être subsistent-elles encore

    Là où souffle le vent du Nord tandis qu'autour du lac gelé

    J'écoute la voix étrangère.

    Les visages que j'aperçois ne me questionnent pas ni la femme

    Qui marche, penchée, allaitant son enfant.

    Je gravis les montagnes. Vallées enténébrées. La plaine

    Enneigée, jusqu'à l'horizon la plaine enneigée. Ils ne questionnent pas

    Le temps prisonnier dans les chapelles silencieuses

    Ni les mains qui se tendent pour réclamer, ni les chemins.

    J'ai maintenu ma vie, en chuchotant dans l'infini silence.

    Je ne sais plus parler ni penser. Murmures

    Comme le souffle du cyprès, cette nuit-là

    Comme la voix humaine de la mer, la nuit, sur les galets,

    Comme le souvenir de ta voix disant : « Bonheur ».

    Je ferme les yeux, cherchant le lieu secret où les eaux

    Se croisent sous la glace, le sourire de la mer et les puits condamnés

    À tâtons dans mes propres veines, ces veines qui m'échappent

    Là où s'achèvent les nénuphars et cet homme

    Qui marche en aveugle sur la neige du silence.

    J'ai maintenu ma vie, avec lui, cherchant l'eau qui te frôle,

    Lourdes gouttes sur les feuilles vertes, sur ton visage

    Dans le jardin désert, gouttes dans le bassin

    Stagnant, frappant un cygne mort à l'aile immaculée

    Arbres vivants et ton regard arrêté.

    Cette route ne finit pas, elle n'a pas de relais, alors que tu cherches

    Le souvenir de tes années d'enfance, de ceux qui sont partis,

    De ceux qui ont sombré dans le sommeil, dans les tombeaux marins,

    Alors que tu veux voir les corps de ceux que tu aimas

    S'incliner sous les branches sèches des platanes, là même

    Où s'arrêta un rayon de soleil, à vif,

    Où un chien sursauta et où ton cœur frémit,

    Cette route n'a pas de relais. J'ai maintenu ma vie. La neige

    Et l'eau gelée dans les empreintes des chevaux.

    CVT_Poemes-1933-1955-suivi-de-Trois-poemes-secrets_363.jpeg

    Poème de Georges Séféris écrit en 1937 et publié dans le recueil collectif de son œuvre sous le titre ÉPIPHANIE 1937, dans Cahier d'études.

    Traduction de Jacques Lacarrière (Poésie-Gallimard, page 84)

     

    Ce poème de Séféris dit par Yves MONTAND (sur Youtube)

     

    La cantate de Mikis Theodorakis d'après le poème de Séféris chantée par Dimitri Kavrakos avec le National Symphonic Orchestra de l'E.R.T. sous la direction de Loukas Karytinos


     

    Merci à Jean-Paul Leclerc pour m'avoir fait connaître ce texte ainsi que la cantate de Mikis Theodorakis.

     

    ENTRE LA VAGUE ET LE VENT de Georges SÉFÉRIS, lu par Philippe LEUCKX

     

    Georges Séféris, le Prix Nobel de Littérature de 1963, (sur la photo ci-dessous le long de la plage de Salamis) s'est éteint en 1971 à Athènes à l'âge de 71 ans. 

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  • SOUVENIRS DORMANTS de PATRICK MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    9782072746321FS.gifLes livres de Modiano deviennent de plus en plus brefs mais gardent la magie de l'arpenteur insatiable des terres d'adolescence à Paris. Le spécialiste des nomenclatures de patronymes comme puisés aux bottins d'antan sait comme pas un entortiller les fils de sa narration pour créditer son récit du maximum de vraisemblance. Pour mieux faire, il puise à grandes louches dans son propre passé (des dates qui correspondent, le narrateur est né à Boulogne-B. comme lui en 45; la mère est comédienne de seconde zone etc.)

    "Souvenirs dormants" ou comment puiser (et épuiser) à la nasse de ces menus événements entre déambulations et activités insolites pour recréer un temps que les moins de cinquante n'ont pas pu connaître. On est en 58, en 64, en 67. Comme des fantômes ressurgis du passé, les personnages portent toutes et tous un passé qui les poisse : ici autour d'une secte (parisienne, puis savoyarde), des femmes croisées dans les cafés ou tout au fond d'une rue de banlieue, Geneviève Dalame, Madame Hubersen... Le narrateur a la manie de lister ses contacts, conservant des noms, des numéros d'immeubles, des numéros de téléphone...

    Dormants, souvenirs toujours près de se réveiller à la conscience d'un narrateur hors pair dans la lecture de ce passé fécond, qu'il ne peut rattraper que par bribes.lead_large.jpg?1430152227

    Magie d'une écriture d'une simplicité souveraine, jouant du kaléidoscope des événements recoupés pour tisser une toile proustienne autour de noctambules, puisque chez Modiano, on est oiseaux de nuits, dans des rues floues, de brouillard pour mieux relayer sans doute la brume des nostalgies enfuies.

    L'incipit : "À cette époque, j'avais souvent peur du vide" annonce, de très loin, ces vertiges d'une narration somnambulesque qui conduit les personnages et les lecteurs au bord de vertiges insoupçonnés, que chacun(e) d'entre nous peut ressentir, face à son passé et à ces multiples rencontres d'un jour, d'une nuit, d'une époque, enfouies.

     

    Patrick MODIANO, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, 112p.

    Le roman sur le site de Gallimard

    Le Réseau Modiano: Un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano

    patrickmodianoa.ashx?la=en

  • ENTRE LA VAGUE ET LE VENT de GEORGES SÉFÉRIS

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    63824.jpgLe poète, né à Smyrne en 1900, lauréat du Nobel de littérature en 1963, a vécu l’histoire et ses aléas comme une seconde peau. Ses poèmes en portent trace et, mêlant mythe, terre natale, réflexion politique, amour de la beauté grecque, entre terre, île et tradition, Séféris donne une poésie qui tranche, par ses convictions, ses combats, sa posture de résistance. Il a dû souvent se résoudre à une lutte obstinée.

    Entre mer, vague et remous de la géographie et de l’histoire, et le vent, tout à la fois porteur de sens, de révolte, voilà vingt poèmes qui associent ferveur et acuité, sens de la "polis" grecque, cité et démocratie, attachement résolu à ses terres et aux siens.

    Poèmes qui s’illuminent de statues, d’un détour par l’enfance, d’anges « au plus près » alors que le statut d’étrangers bousculés cède à l’effroi, à la fatigue de vivre.220px-Giorgos_Seferis_1963.jpg

    « Mes mains disparaissent et me reviennent

    amputées »

    L’exil, la cendre, le regret épuisent un destin :

    « Tout ce que j’ai aimé s’en est allé avec les maisons »

    La mort, compagne obsédante, la fragilité de l’être, la quête de la « mémoire/ de ceux qui vivront ici où s’achève notre course » : le poète consigne la nudité, protège des voix, « regarde les îles », en dépit de tout, en dépit des pauvres possibilités qui lui sont offertes :

    « Ecris si tu peux sur ton dernier tesson

    le jour le nom le lieu ;

    jette-le à la mer et laisse-le couler »

    C’est une poésie marquée au sceau du temps « infidèle », d’une gravité de « pierres » à soulever :

    « Il sombre celui qui lève les grosses pierres.

    (…)

    Blessé par ma propre terre

    supplicié par ma propre chemise

    condamné par mes propres dieux,

    ces pierres »

     

    Il partage, par métaphore, le sort même de la Grèce, de toujours, celle des îles, des sculpteurs de temps, des penseurs d’espaces.

    Comme le destin du roi d’Asiné modèle celui des enfants, des adultes, poursuivis par la guerre, celui du poète est de dessiner un avenir qui ne soit pas seulement teinté de souffrance mémorielle mais de l’appoint d’une sagesse renouvelée à l’aune des générations passées.

    Mais la plus grande blessure, ineffaçable, n’est-elle pas d’avoir déserté la maison natale ?

    « Tu sais les maisons sont promptes à nous en vouloir, quand on les déserte »

    Le beau poème des « maisons » s’honore de parfums, de gestes, qui attisent chez le lecteur tout le paradis perdu.

    Les vignettes de Xenos entre ocre, rouge et brun, recèlent, à côté des beaux poèmes, une esthétique liée à la Grèce profonde, éternelle, où le rouge brique saigne sur le gris, où l’ocre dit assez la terre d’où elle provient.

    Un très beau livre, à l’édition bilingue, à la composition très élégante.

     

    Georges Séféris, Entre la vague et le vent, La tête à l’envers, 2017, 92p., 21€. Traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin et Catherine Perrel ; Peintures de Harris Xenos. Préface du poète Thanassis Hatzopoulos.

    Le livre sur le site de L'autre livre

     

  • 101 POÈMES ET QUELQUES CONTRE LE RACISME (Le Temps des Cerises)

    Couv_101-poemes-contre-le-racisme.jpgUne excellente anthologie composée (et préfacée) par Francis Combes et Jean-Luc Despax, de poèmes d'auteurs pour la plupart toujours bien vivants et qui s'inscrit dans le cadre d'une action internationale initiée par le WPM (le Mouvement mondial des poètes). 

    " A travers la diversité des paroles présentées, elle constitue un acte en commun contre la barbarie ordinaire. "

    Voici une sélection d'une dizaine de poèmes !

    Les brève notices biobibliographiques des poètes sont tirées de l'ouvrage. 

     

     

     

    MICHEL BESNIER

     

    Ce n’est qu’au jeu de cartes

    Que les couleurs m’importent

     

    Ou au jardin

    Pour commenter les parfums

     

    Ou avec mes chats

    Pour commenter leurs noms

     

    Avec les humains

    Je suis daltonien.

     

    Michel Besnier est né en 1945 à Cherbourg. Il est l’auteur de romans (au Seuil et chez Stock), de livres de poésie et de livres pour enfants.

     

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    FRANCIS COMBES

     

    ÉVOLUTION

     

    Du temps où nous vivions au fond des océans

    Les petits se faisaient dévorer par les grands

    Aujourd’hui que nous vivons sur  terre

    (parfois même un peu plus haut)

    Avec difficulté nous apprenons

    À nous débarrasser des habitudes anciennes

     

    Francis Combes est né en 1953 En 1993, il a fondé un collectif d’écrivains Le temps des cerises. Il a publié une trentaine de livres, surtout de poésie, mais aussi des traductions, des essais et deux romans.

     

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    BRUNO DOUCEY

     

    LA GÉOMÉTRIE DE DONALD

     

    Aucune tête au carré

    Ne peut occuper tout l’espace

    Dans un bureau ovale.

     

    Pour y régner en maître

    L’usufruitier temporaire des lieux

    Ne peut miser sur l’élargissement naturel de sa pensée.

     

    Il lui faut donc écraser des courbes

    Tuer l’œuf dans la poule

    Et la poule dans l’œuf

    Torturer des ellipses

    Réinventer des angles droits

    Et nier que la tête est ronde.

     

    Mettre au carré un bureau ovale

    Est aussi difficile

    Que saisir un ballon de football

    Par temps de pluie.

     

    Le plus simple est de construire

    Un quadrilatère de quatre murs

    A l’intérieur du bureau ovale

    Et de les aligner

    Sur les quatre points cardinaux de la planète.

     

    Une fois construit

    Les murs n’auront besoin

    Ni de fenêtres ni de portes.

     

    Imagine-t-on

    La maison blanche de Donald

    Ouverte sur des visages noirs ?

     

    Dimanche 27 janvier 2017

     

    Bruno Doucey est né en 1961. Il est écrivain et éditeur. Après avoir dirigé les Editions Seghers, il a fondé une maison d’édition vouée à la défense des poésies du monde et aux valeurs militantes qui l’animent.

     

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    LAURENT FOURCAULT 

     

    MON HÔTE L’AUTRE

     

    Naguère j’ai dû faire un psychanalyse

    fallait-il que je n’aille pas bien car ça m’a

    coûté un max d’argent – suffit pas que tu lises

    Freud donc j’étais perclus entre autres d’un amas

     

    de haines ça t’avilit et te paralyse

    or j’ai fini par remonter jusqu’au trauma

    et j’ai compris ce qui depuis me mobilise :

    on hait chez l’autre (et ça te pourrit le rama

     

    ge) ce qu’on ne peut aimer en soi par exemple

    que toi tu sois tout serré quand lui est ample

    son rire sans vergogne devant toi contrit

     

    qu’il vienne et se mélange chez toi tout s’emmêle

    qu’il soit noir et te montre ce que de ton mel

    ting pot intime tu refoules triste tri

     

    Laurent Fourcault est né en 1950. Professeur émérite à Paris-Sorbonne, il est aussi rédacteur en chef de la revue de poésie internationale Paris-Sorbonne.

     

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    ABDELLATIF LAÂBI

     

    LES TUEURS SONT A L’AFFÛT

     

    Mère

    ma superbe

    mon imprudente

    Toi qui t'apprêtes à me mettre au monde

    De grâce

    ne me donne pas de nom

    car les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    fais que ma peau

    soit d'une couleur neutre

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    ne parle pas devant moi

    Je risque d'apprendre ta langue

    et les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    cache-toi quand tu pries

    laisse-moi à l'écart de ta foi

    Les tueurs sont à l'affût

     

    Mère

    libre à toi d'être pauvre

    mais ne me jette pas dans la rue

    Les tueurs sont à l'affût

    Ah mère

    si tu pouvais t'abstenir

    attendre des jours meilleurs

    pour me mettre au monde

    Qui sait

    Mon premier cri

    ferait ma joie et la tienne

    je bondirais alors dans la lumière

    comme une offrande de la vie à la vie

     

    * In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

    Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par un groupe de skinheads venant d'une manifestation du Front national.

    Les tueurs sont à l’affût, lu par Gaël Kamilindi


     

    Abdellâtif Laabi est né en 1945 à Fès, au Maroc. Emprisonné pendant huit ans pour son opposition intellectuelle au régime, il est libéré en 80 et s’exile en France en 1985. Il a obtenu le Goncourt de la poésie en 2009. Son œuvre, essentiellement poétique, est publiée à La Différence et chez Gallimard.

     

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    JEAN L'ANSELME

     

    L’ÉMIGRANT

     

    Pas de TRAVAIL

    Pas de FAMILLE

    Pas de PATRIE

     

    Vive PÉTRIN !

     

    Jean L’Anselme est né en 1919 et décédé en 2011.
    Picard ayant appris à lire et à écrire derrière le cul des vaches le laid pour lui n’est pas ce qu’il y a de pis. Auteur entre autres de Le Ris de veau, Pensées et proverbes de Maxime Dicton, La Chasse d’eau, les Poèmes con, manifeste suivi d’exemples, La mort de la machine à laver et autres textes…

     

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    ALAIN  (GEORGES) LEDUC

     

    AÉROPORT DE PÉKIN

     

    La vendeuse manie aussi bien le boulier

    que la calculette

    Elle a le type des femmes du Nord,

    des femmes de Mandchourie

    et ses seins soulèvent parfois  légèrement

    sa tunique de soie noire.

    Comme elle me tend un bol en belle laque rouge,

    nous recevons une brève décharge d’électricité statique.

    Nous nous sourions au même instant

    et toute la fraternité humaine passe dans ce sourire.

    J’aime la couleur de ce bol, la couleur de sa tunique.

     

    Alain Leduc est né en 1951. Originaire du nord de la France, professeur et critique d’art. Romancier et poète.

     

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    JEAN-CLAUDE MARTIN

     

       le bulletin d’information  dit qu’une épidémie  tue

    par milliers des gens dans un pays lointain. Devant ce

    bleu, ce ciel, peut-on y croire ?  Ça nous gâche l’insou-

    ciance, comme un festin devant des mendiants. Mais

    qu’y changer ? le monde est injuste. Dieu, est mal

    fait… Envoyer un chèque. La radio passe à d’autres

    sujet. Il faut surmonter la douleur des autres.  D’ail-

    leurs, il n’y a pas de cadavres  sur la plage. Juste un

    petit crabe éventré. Qui procure  à un bataillon  de

    fourmis une très agréable après-midi.

     

    Jean-Claude Martin est né en 1947. Préside la Maison de la Poésie de Poitiers depuis 2006. A publié de la poésie chez Rougerie, au Cheyne, au Tarabuste, au Dé bleu, chez Gros textes et aux Carnets du Dessert de Lune.

     

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    JACQUES ROUMAIN

     

    SALES NÈGRES

     

     

    Jacques Roumain est un écrivain et poète haïtien né en 1907 à Port-au-Prince et mort en 1944.

    Fondateur du parti communiste d’Haïti en 1934. Il est l’auteur de Gouverneurs de la rosée, chef d’œuvre de la littérature mondiale.

     

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    JOËL SADELER

     

    AMBRE SOMMAIRE

     

    Sur la plage alignés

    En épidermes serrés

    Les gentils vacanciers

    Aux petits pores

    Et aux grands pieds

    Se bronzent au soleil

    De l’été

    Tout bien-pensant

    Tout bien-dorant

    Tout bien-bronzant

    Tous

    Bruns-bicots

    Et noirs-négros

    Mais à la rentrée

    Racistes jusque dans le métro

    Racistes jusque dans le boulot

    Racistes jusqu’à l’os

    Et tout ça

          pour la peau

     

    Joël Sadeler est né en 1938 et mort en 2000. Il a donné son nom au prix Joël Sadeler qui récompense chaque année depuis 2001 un recueil de poésie destiné à la jeunesse.

     

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    SALAH STÉTIÉ

     

    SENGHOR

     

    Il y a dans le nom de Senghor le battement du sang
    Il y a le souvenir de Gorée
    Il y a – sans impertinence mais c’est référence parler – « Luitpold le vieux prince régent »
    Il y a pour moi dans Sedar, abusivement, mémoire d’un cèdre du Liban

    Il y a bien des Français qui parlent petit-nègre
    Lui parle et écrit le français naturellement
    Comme l’agrégé de grammaire qu’il est et comme le
    Normalien qu’il fut et plutôt mieux que l’un et que l’autre
    Parce qu’il a su désagréger la langue au bénéfice d’une langue plus forte, éternellement à venir, ô poésie, superbement, anormalement,
    Un français châtié que le sien, mais non point puni pour autant,
    Car il y a dans le nom de Senghor, à fleur de peau, le grand cri simplificateur, le cri du sang !

    À fleur de peau, il est fils d’Afrique, de Sainte Afrique, sa mère est noire
    Sa femme est blanche et sa mère est noire et c’est pourquoi cet homme est un pont
    Un pont, à travers Gibraltar, entre Casamance et Normandie,
    Entre Normandie et Casamance,
    Un pont entre hier et demain et, entre Grèce et Bénin, à peine un détroit, un Hellespont.

    Négritude est un mot de sa trouvaille, et de son invention aussi métissage
    Nous serons tous demain nègres ou nous ne serons pas
    Nous serons tous demain blancs ou nous ne serons pas
    Nous serons jaunes, nous serons rouges, nous serons
    Ces beaux métis par l’esprit et le cœur, délicieusement comblés par l’arc-en-ciel

    Nous habiterons tous, Senghor, ta négritude
    A seule fin d’habiter ta vastitude et la nôtre
    Car les chambres étroites sont comme les fronts étroits :
    L’homme et l’idée y respirent mal et s’y déplaisent

    L’homme et l’idée avec toi vont leur libre chemin de langue
    Leur chemin français vers tous les hommes et toutes les idées
    Leur chemin sénégalais vers tous les hommes et toutes les idées.

    Car la langue après tout n’est que la langue et l’homme est plus :
    Il est le citoyen de Babel
    Il est celui par qui toute langue se délie et Babel ô Babel sa liberté !

     

    Salah Stétié est né à Beyrouth en 1923. Considéré comme un des principaux poètes de la francophonie.

    Le site de Salah Stétié

     

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    L'ouvrage sur le site du Temps des Cerises