• A l'ombre des flamboyants, par Denis Billamboz

    A l’ombre des flamboyants


    Heureux de vous embarquer pour cette ile de rêve où j’ai eu l’occasion de m’avachir sur la plage comme un bon touriste européen en mal de dépaysement et où malgré quelques tentatives, je n’ai pas rencontré de passionnés de littérature pour m’éclairer sur les lectures locales. Dans les boutiques de l’aéroport, ou de divers autres lieux commerciaux, on ne voit même pas un livre de Le Clézio qui a tout de même séjourné sur cette île et qui en a parlé, notamment dans celui que j’ai lu il y a bien longtemps,  « Le chercheur d’or ». C’est bien dommage car le Prix Nobel de littérature pourrait être une locomotive pour tous ces écrivains mauriciens qui produisent une littérature originale, souvent francophone dans un pays où la langue officielle est l’anglais mais où les journaux et la télévision utilisent le français comme pour rappeler qu’ils ont arraché cette concession aux Anglais au moment où l’île est passée de la France à l’Angleterre. J’ai choisi ces deux livres parce qu’ils évoquent tous les deux les problèmes de la femme qui n’est plus assez jeune pour jouer les séductrice mais qui l’est encore assez pour être follement amoureuse.


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    La noce d’Anna

    Nathacha Appanah ( 1973 - ….)


    « Aujourd’hui, 21 avril, je marie ma fille. » « Je l’aime tant, ma fille, je ne voudrais pas qu’elle s’en aille, … ». J’ai peur, j’ai peur, elle est si jeune, vingt-deux ans, elle n’a pas connu la vie, elle n’a pas connu d’autres amours, d’autres corps, d’autres sentiments. Elle n’a pas souffert, elle n’a pas assez ri, elle ne s’est pas abandonnée à la vie. Elle va se lier pour toujours avec l’amour de sa vie, ce petit huissier trop poli, trop honnête, trop sérieux, trop adulte, elle va mettre son corps en cage. J’ai peur qu’elle ne soit pas heureuse et qu’elle refasse les erreurs que j’ai faites à vingt ans avec mon premier amour qui m’a donné cette fille et qui l’ignore encore. Je ne l’ai certainement pas assez aimée, je l’ai laissée seule pour m’évader dans les histoires que je bâtissais pour construire mes romans. Elle va me laisser seule à son tour, elle va m’oublier comme j’ai oublié les miens là-bas sur cette belle île en fleur. Déjà, elle a réglé tous les détails de la cérémonie, je suis devenue encombrante, elle a peur que je gâche sa fête. C’est elle qui est désormais l’adulte qui décide et moi qui dois obéir, écouter et subir, je suis déjà la vieille qu’on surveille pour ne pas qu’elle fasse des sottises et pourtant je peux encore séduire bien que je n’aie guère gâté mon corps qui dut lui aussi subir mes évasions littéraires. Mais, dans toute cette foule qu’elle a réunie, je ne connais presque personne, je suis redevenue l’étrangère et l’angoisse de ma solitude future me harcèle à nouveau car le temps vite a passé, où est la petite fille innocente qui me donnait toute sa confiance ? Et pourtant elle m’aime sans doute un peu, ma petite fille ! Une main s’égare dans mes cheveux qui se sont libérés du carcan du chignon pour couler sur mes épaules, un homme, beau, un brin négligé, y glisse ses doigts ... je ferai l’amour à cet homme avant la fin de la noce !

    Sonia, écrivain mauricienne installée en France, marie sa fille qui n’a que vingt-deux ans, à un jeune huissier un brin guindé. Elle assiste à ce mariage impuissante, les jeunes on tout organisé, elle se sent de trop, la vieille qui va gâcher la cérémonie. Elle repense à sa vie, à son pays qu’elle a abandonné, aux siens qu’elle a laissés là-bas loin comme sa fille un jour la laissera seule et la peur de la solitude la hante brutalement mais une main vient effleurer ses cheveux qui se sont libérés du carcan du chignon…


    51%2BsER4B83L._SL500_AA300_.jpgIndian tango

    Ananda Devi (1957 - ….)

     

    « Mon dernier livre avait coulé sans le moindre remous et j’avais écrit le dernier mot : rien ne me permettait plus d’espérer, comme d’habitude, le prochain, serait le bon. Il n’y aurait pas de prochain. » Cet auteur anonyme (mais l’est-il réellement ?) peu lu et mal reconnu s’est réfugié à Delhi pou redonner un sens à sa vie. A Delhi où Subhadra déambule dans les rues en suivant une femme, l’auteur, qui, comme elle, admire les sitars dans la devanture d’un magasin d’instruments de musique. Subhadra, vit très mal le passage de la cinquantaine, son corps commence à se détériorer, mal dans son corps, mal dans son être, elle veut changer de vie pour revivre différemment, « peut-on ainsi renaître autre ? Transformation dans tous les sens, jusqu’au plus vif de soi ? » L’attirance pour cette femme, qu’elle identifie à un personnage de film, et les sitars pourrait être le moteur d’une nouvelle forme d’existence car, arrivée à la cinquantaine, elle fait un triste bilan de sa vie, épouse mal aimée, insatisfaite, qui n’a jamais connu le plaisir, bru considérée comme une étrangère par sa belle-mère comme Sonia Gandhi par les Indiens, femme privée des joies du corps par la religion. « On vous a obligées à apprendre la haine de votre corps et du nôtre. » Les deux femmes finissent pas se rencontrer et par consommer les sentiments qui les rapprochent pour échapper à leur vie de femme mal considérée et mal aimée.

    Ananda, dresse un portrait très fort de la femme qui voit la ménopause arriver comme le début du chemin qui conduit à la mort et qui a l’impression de n’avoir rien fait de sa vie et de n’y avoir même pas goûté. Une ode à la féminité que toutes les croyances ont essayé d’occulter pour faire croire aux femmes que la chasteté était garante d’une vie meilleure dans l’au-delà. L’angoisse du créateur non reconnu, de l’écrivain sans lecteur.

    Ce portrait de femme pourrait être aussi le portrait de l’Inde, un portrait sans concession, sévère, juste ?  Ce pays qui refuse d’être dirigé par une femme étrangère comme toutes les femmes sont étrangères et intruses dans la famille de leur mari après leur mariage. Mais, ce portrait n’est pas le portrait d’une femme mais le portrait de la femme qui pourrait être constitué par le dénominateur commun entre celui de l’auteur, celui de cette femme indienne et celui du personnage que l’auteur écrit malgré sa promesse de ne plus écrire. Ananda nous embrouille volontairement en dressant des personnages indéfinis, mélangés, mêlés, évoluant entre réel et virtuel, présence et absence, concrétude et évanescence, des personnages qui s’évaporent pour ne laisser que leurs problèmes sur la scène du roman. Et, comme Shiwa prendre de multiples apparences selon les circonstances évoquées.

    Ce roman, écrit dans une langue exigeante, dans un style qui sollicite fortement le lecteur, recourt à un montage un peu particulier, la première partie du récit est constituée de chapitres qui, alternativement, se réfèrent à mars 2004 et avril 2004 et la seconde de chapitres qui évoquent, avec la même alternance, des événements d’avril 2004 et de mai 2004. Une façon pour l’auteur de retenir le sable du temps, de stopper la dégradation des corps et de laisser le temps à ses héroïnes de vivre une autre vie, de goûter à ce qu’aurait pu être cette vie, de faire vibrer leur chair, celle de l’autre femme qui les attire, comme le sitar peut vibrer sous les doigts du musicien. Et, de se réincarner dans un personnage mythique que l’amour a rendu fou et ainsi échapper à la corruption du corps et de l’âme, des biens et des mœurs.

    « Sonia pourrait nous apprendre à ne plus être ce que nous sommes. » mais « une étrangère ne pourra saisir toutes les nuances de castes, de religions, de langues, de classes, de couleurs. Toutes les divisions qui peuvent exister ici » dans cette « Inde, éternelle affamée de ses innombrables faims. »

    Puérilité, vacuité, vaine existence…

    Denis Billamboz

  • Les mers

    Il collectionnait les mers, il en avait des centaines. Des roses, des vertes, des mal peintes, des bien dessinées. Des rondes, des en cube, des très froides, des toutes chaudes, des qui descendent les montagnes, des qui montent au ciel. Des normales qui font des vagues et de l’écume, des spéciales qui, comme vaches ou jardins, du lait et des légumes. Des quelconques en forme d’œuf ou de poire, de plus curieuses en forme de coquilles ou d’autos tamponneuses. Des qui piquent ou qui sonnent, qui font des peluches ou la fine bouche. Des effacées, des extravagantes, des un peu sottes, des carrément givrées. Des grosses, des fines, des puantes, des parfumées. Des qui ne ressemblent qu’à elles-mêmes. Mais celle qu’il préférait, c’était sa mer noire aux reflets nacrés, celle qu’il prenait au petit déjeuner avec des brassées de pain  bûcheron et des sucres comme des banquises qui fondent au soleil.

  • Jacques Bertin / Hôtel du grand retour

    Hôtel du Grand retour

    Tu vas revenir par les menthes
    Par les luzernes les étés
    Dans l'esprit les fusées errantes
    Les cheveux d'astres les épées
    Tu vas revenir par les ambres
    Les bleus les saumons les chamois
    Les chevreuils les dessins des chambres
    Et les yeux de l'homme aux abois

    Les trains fantômes de décembre
    Dans les vallées du souvenir
    Les rires d'eau des chutes tendres
    Qui dévalent de l'avenir
    Tu vas revenir redescendre
    Par les berges du verbe aimer
    Par le delta des regards tendres
    Le grand escalier des années

    Tu vas revenir par les plaines
    Par la colère par l'aveu
    Tu vas revenir par ma haine
    Tu vas revenir je le veux
    Par les rues des villes en cendres
    Où tu te glisses sans aveu
    Tu longes mes vers et tu trembles
    Et tu es veule et je te veux

    Tu vas revenir par les flammes
    Le lino usé de la mer
    Le film qui rugit sous la lame
    Qui brille et se tord à l'envers
    Tu vas revenir par tes drames
    Comme un peu de sang dans mon verre
    Par mes errances par nos larmes
    Ouvrir le rideau de la mer

    Les villes soudain applaudissent
    On aime cet auteur de vers
    La femme attend dans la coulisse
    Elle apparaît et tout se perd
    Cette chambre d'hôtel sinistre
    Le port au loin, plus rien d'ouvert
    En bas le gardien est complice
    Tu surgis dans mon dernier vers !



    Ecouter la chanson (+ Je t'attendais)

    http://www.dailymotion.com/video/x18ij2_jacques-bertin-hotel-du-grand-retou_music

    Les textes de 50 chansons de Jacques Bertin

    http://paroles.abazada.com/chansons,jacques-bertin,1113.htm

    Le site de Jacques Bertin

    http://velen.chez-alice.fr/bertin/index1.htm

  • Bourgeons sous la neige

    Bourgeons sous la neige est le nouveau blog de Francis Tugayé, haïkiste, joueur d'échecs, amateur d'arts et de jazz...

     

    Bourgeons sous la neige.

    Deux cygnes noir d'encre signent

    d'un coeur leur manège.

    F.T.

     

    http://bourgeonssouslaneige.over-blog.com/



     

     

  • Alexandre Millon.com

    Un beau site pour mettre en évidence le travail d'auteur d'Alexandre Millon.

     

    On nous invite à y entrer en franchissant une grille...

    Ses livres, ses photos, ses films coups de coeur, une lecture de Bons baisers de Chios, une interview...

     

    Et une citation d'Elsa Triolet à compléter dans A vous de jouer.

    http://www.alexandremillon.com/

  • Traction-Brabant n°36

    1085609042.jpgLe nouveau numéro de la revue de Patrice Maltaverne, Traction-Brabant, est paru.

    Au sommaire : Sébastien Ayreault - Fadila Baha - Pierre Bastide – Charlie Beiss - Jean-Christophe Belleveaux – Marc Bonetto – Heloisa Helena Campos Borges ((traduite par Yvan Avena) - Alexandra Bouge - Ferruccio Brugnaro (traduit par Jean-Luc Lamouille) – Henri Cachau – Michelle Caussat – Matthieu Gosztola – Thomas Grison - Patrick Joquel - - Michel L’Hostis - Xavier Le Floch - Patrice Maltaverne – Fabrice Marzuolo – Olivier Millot - Alain Minighetti - Bastien Mouchet – Didier Ober – Pascal Perrot – Christophe Petit - Alain Sagault – Éric Simon – Michel Talon – Jean-Marc Thévenin - Marlène Tissot.

    Illustrations de Fadila Baha - Marc Bonetto – Henri Cachau – Vincent Courtois - Delphine Gest – Francis Krembel - Jean-Louis Millet - Michel Talon - Patrice Vigues.

     

    60 pages, format A5
    Revue trimestrielle
    Abonnement : 10 € pour 5 numéros

    Le site de la revue :http://www.traction-brabant.blogspot.com/

  • Retour de vacances

    3 chouettes expos pendant l'été à Berck-sur-Mer, une agréable station balnéaire de la Côte d'Opale.

     

    # Une expo de photos de Sabine Weiss, 86 ans, au musée de Berck

    voir la vidéo de France3:

    http://culturebox.france3.fr/all/24691/20-cliches-de-sabine-weiss-au--musee-de-berck/#/all/24691/20-cliches-de-sabine-weiss-au--musee-de-berck

     

    # L'exposition Summer 2010 à galerie d'art contemporain Talents présente plusieurs artistes (peintres et sculpteurs)

    http://galerietalents.free.fr/Summer2010/ExpoSummer2010.html

     

    # Isabelle Kalden au salon de thé Côté mer

    http://www.isabellekalden.odexpo.com/


     

  • Bastien Lallemant / Filature

    Troisième album très remarqué de ce Dijonais dont la façon de chanter  rappelle Dominique A ou le Gainsbourg des débuts. Les textes ciselés de l'album sont un hommage au roman noir.

    Filature

     

    Bastien Lallemant présente son nouvel album: Le verger


    http://www.myspace.com/bastienlallemant

     

  • Mieux qu'un poke

    Samedi soir, je suis resté chez moi, seul, sans voir personne. J’ai adressé un poke à deux cent cinquante de mes amis FaceBook. Parmi eux, combien se fendaient la poire, s’envoyaient en l’air, se roulaient par terre ? Aucun n’avait répondu lundi matin. Je leur en ai voulu pendant le trajet jusqu’au boulot puis, au sur place, comme mon chef me faisait largement chier comme d’habitude, j’ai éprouvé une tendresse particulière pour chacun d’entre eux en particulier, c’était encore mieux que d’envoyer un poke.

     

  • Ces polars qui venaient du froid (chronique de Denis Billamboz)

    Ces polars qui venaient du froid


    Les vacances étant actuellement de pleine actualité, je me permets, dans cette livraison, d’aborder une littérature un peu moins exigeante, même si certains ouvrages du genre sont d’une très bonne qualité littéraire, pour meubler les heures de farniente sur les plages ensoleillées, en vous proposant la lecture de deux romans policiers venus de Scandinavie. Cette région est actuellement particulièrement prolixe dans le genre et j’ai retenu pour ma sélection un Suédois qui connait un grand succès depuis quelques années : Henning Mankel et un Norvégien qui n’est pas un inconnu non plus, Jo Nesbo. En vous souhaitant d’excellentes vacances avec beaucoup de suspens, mais seulement dans les pages de vos livres, avant de revenir à des lectures plus sérieuses.


    41RS65BJ58L._SL500_AA300_.jpgL’homme qui souriait

    Henning Mankel (1948 - ….)

    Vous voulez lire ce polar ? Alors, ménagez-vous une plage de temps suffisante car, passée la page cinquante, le temps de mettre les personnages en place, vous ne pourrez plus lâcher ce livre avant d’aborder les cinquante dernières pages qu’il n’est même pas nécessaire de lire tant elles sont banales, convenues et même empreintes d’une certaine dose de stupidité. Pourquoi Henning terminer un livre plein d’intelligence, de talent, qui tient le lecteur en haleine tout au long de la recherche de la vérité pour terminer cette histoire comme un mauvais film de série B ?

     

    Et pourtant cette histoire ne manque ni de souffle, ni de rythme, respirant à la cadence haletante de l’enquête sur la mort de deux avocats, le père et le fils, l’un par accident, a priori, l’autre par assassinat, qui vivaient à l’ombre d’un château acheté par un richissime homme d’affaires bien énigmatique. Wallander qui soignait une grave dépression au Danemark, a refusé son aide au fils après l’accident suspect du père mais, après le second décès, il se sent obligé de retrouver le meurtrier et d’établir la vérité sur ces deux disparitions si proches et si mystérieuses.

     

    Il va alors mettre en œuvre sa force d’analyse pour faire parler la logique qui sous tend cette affaire. Mais, même si j’ai apprécié la façon dont Mankell conduit son récit, il faut tout de même accepter quelques petites entorses à la cohérence, quelques petites indélicatesses envers la logique et remercier ce cher hasard qui fait parfois si bien les choses.

     

    Mais nous sommes prêts à pardonner beaucoup à Mankell car, par delà le polar, il nous livre un beau livre sur l’amertume et le désenchantement envers le fameux modèle suédois mais aussi vis-à-vis de cette foutue humanité qui est capable du pire surtout, même s’il existe des bons policiers pour vaincre les méchants et pouvoir croire encore en … l’amour !


    51XSB5MZ9HL._SL500_AA300_.jpgL’étoile du diable

    Jo Nesbo (1960 - ….)

    « Rien n’est plus long que de choper un tueur en série » et il faudra près de cinq cents pages à Nesbo pour nous livrer l’assassin de Camilla, Lisbeth et Barbara, retrouvées toutes les trois dans des lieux différents, mais pas n’importe lesquels, avec une balle dans la tête, un doigt de la main gauche en moins et un diamant rouge en forme d’étoile déposé sur une partie de leur corps. L’inspecteur Waaler est chargé de cette enquête avec  Hole pour le seconder mais Harry Hole n’aime guère son collègue qu’il soupçonne d’appartenir à une organisation responsable de la mort de la fille qui partageait son bureau quelque temps auparavant. Et, comme dans tout bon polar qui se respecte, Hole est un ivrogne invétéré qui a perdu la confiance de la femme qui essaie de partager sa vie et de sa hiérarchie qui fait de gros efforts pour ne pas le mettre directement à la porte. Il pourrait s’inscrire au club des policiers qui ont meublé avantageusement les rayons des librairies depuis un certain temps, les Pepe Carvalho, Montalbano, Rebus, Wallander et autres …. qui ont tous le même profil pochtron, grognon et franc tireur mais aussi flic de génie. A croire que le talent des policiers ne s’épanouit que dans l’alcool et à se demander comment la corporation n’a pas encore réagi à cette image récurrente.

     

    Nesbo livre là un bon gros polar ligoté avec de la ficelle bien grosse, même un peu grosse, dont l’intrigue ne manque pas toutefois d’une certaine adresse bien que les thèmes utilisés soient un peu usés. On retrouve, évidemment, dans cette histoire des néo et des crypto nazis, des policiers corrompus, un complot international, des signes sataniques, etc… et le tout dans une ambiance un brin gothique. Et pour que la soupe soit complète et nourrisse bien le lecteur, Jo n’hésite pas à mettre en scène divers personnages appartenant aux milieux de la presse, du spectacle et de la marge. On doit reconnaître que l’auteur a un art consommé du suspens et qu’il sait utiliser tous les trucs du métier pour tenir le lecteur en haleine – gare aux nuits blanches – presque jusqu’au bout car hélas, comme dans de nombreux polars, la fin ne finit pas de finir, sans réel suspens d’ailleurs, mais avec l’éternel phénix qui renaît non pas de ses cendres mais de sa bouteille d’alcool.

     

    Le seul point qui pourrait peut-être distinguer ce polar des autres, c’est qu’il n’est pas imprégné d’un quelconque misérabilisme générateur de névroses ou de motivations pécuniaires qui expliqueraient tous ces meurtres, mais au contraire il stigmatise la richesse brutale qui frappe la Norvège gavée de pétrodollars. « Malheureusement, nous vivons dans un pays qui est pour le moment si riche que les hommes politiques se battent pour être le plus généreux. Nous sommes devenus si bons, si gentils, que plus personne n’ose prendre la responsabilité de ce qui est désagréable. » Qui pensait que la misère engendrait l’insécurité ? Mais la richesse aussi peut-être mère de vices et de risques !

    Denis Billamboz

  • Les prédictions de Marie la moule (I)

     

    Après le Mundial, on ne reparlera plus de foot jusqu’à la reprise des championnats nationaux (trop vite, hélas). On n’entendra plus vuvuzeler ni klaxonner, et ça c’est bon pour le moral.


    Espagne/Pays-Bas en legos


  • JAN KARSKI de Yannick Haenel

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    Jan Karski est un résistant polonais mais qui vite sera considéré comme un témoin, celui du ghetto de Varsovie et celui du camp d’extermination d’Izbica Lubelska. Il va en pure perte apporter son témoignage auprès des figures importantes de l’époque dont des écrivains, Koestler notamment, et Roosevelt. Les Alliés lui prêteront certes une oreille attentive mais sans jamais développer des moyens propres à sauver les Juifs de l’extermination, en raison aussi du caractère particulier de la Pologne sur l’échiquier politique de l'époque. Pour le Karski d’ Haenel, le procès de Nuremberg n’aura servi, en 1945, qu’à gommer la responsabilité des Alliés, et des Etats-Unis d’abord, dans le massacre des Juifs. Il ne manque pas d’accabler les Russes, coupables du massacre de Katyn et d’être restés aux portes de Varsovie au moment de l’insurrection du ghetto.


    Le livre est composé de trois sections. La première rapporte l’intervention de Karski dans le film Shoah de Claude Lanzmann. La deuxième est un « résumé » du livre de Karski sorti en 1946. La troisième est une fiction sous forme de monologue dans lequel Karski se raconte à partir de son entrevue avec Roosevelt, il parle du silence dans lequel il va se plonger ensuite jusqu’au retour de sa parole, à l’occasion notamment du film de Lanzmann.

     

    Le livre après sa parution a opposé Claude Lanzmann et Yannick Haenel dans un échange vif et intéressant (voir les vidéos). Pour Claude Lanzmann, Yannick Haenel n’a pas le droit de falsifier la « vérité » de l’Histoire, tel qu’il le fait dans la partie romancée de son livre. Pour Haenel, il s’explique en déclarant qu’il fait dire à Karski ce qu’il n’a jamais dit ou osé dire, et que s’il prend des libertés avec la vérité historique (l’épisode où Roosevelt bâille et est plus intéressé par les jambes de sa secrétaire que par le témoignage accablant de Karski), on comprend que c’est pour montrer qu’en fin de compte c’est comme si cela s’était passé de la sorte car les Américains n’ont rien fait ou pu faire pour sauver les Juifs.


    Comme lui oppose Lanzmann, le procédé est léger car lorsque Karski rencontra Roosevelt, il était seul avec lui. C’est plus complexe que cet épisode emblématique et Haenel n’omet pas de montrer les enjeux en présence qui n’ont pas permis cette alternative. Haenel relève aussi que Karski a en quelque sorte été floué par Lanzmann dans sa demande de participation à son film. Il lui aurait laissé entendre que son film montrerait l’action des Polonais pendant la seconde guerre mondiale alors qu’on se souvient que c’est surtout l’antisémitisme des Polonais qui a marqué les esprits dans ce film terrible.

    « C’est ainsi que la Pologne est devenue le nom propre de l’anéantissement, parce que c’est en Pologne qu’a eu lieu l’extermination des Juifs d’Europe. En choisissant ce territoire pour accomplir l’extermination, les nazis ont aussi exterminé la Pologne. Il n’est plus possible aujourd’hui d’être polonais, il n’est plus possible de vivre en Pologne, parce que l’horreur de l’extermination rejaillit sur elle. Et même si les Polonais ont été victimes des nazis, et victimes des staliniens, même s’ils ont résisté à cette double oppression, le monde verra toujours dans les Polonais des bourreaux, et dans la Pologne, le lieu du crime. »

    Lanzmann explique pour sa part qu’il eût été impossible de sauver les Juifs et que c’est une accusation facile et sans grand fondement lancée par Haenel qui n'aurait pas assez travaillé son sujet.

     

    L’épigraphe du livre, signée Paul Celan, est celle-ci: « Qui témoigne pour le témoin ? » C’est évident qu’Haenel témoigne pour Karski, et va jusqu’à parler pour lui. Ce livre aura au moins permis de relayer le message dont il était porteur, de réinterroger l’histoire sur cet épisode majeur du XXème siècle, sur le rôle des Etats-Unis et des Alliés et dans le massacre des Juifs par les nazis, la nouvelle parution du livre de Karski ainsi que la diffusion de l’intégrale de l’interview de Karski accordée à Lanzmann en 1978 sous le titre : Le rapport Karski, diffusé sur Arte en mars 2010

    E.A.

     

    Voir les vidéos de Claude Lanzmann et Yannick Haenel à Mediapart, entretiens avec Sylvain Bourmeau:

    http://www.dailymotion.com/relevance/search/claude+lanzmann+mediapart

  • Lone Wolf / 15 letters

    Photographies de Gregory Crewdson


    http://www.myspace.com/thisislonewolf

     

    Un lien vers des photos de Gregory Crewdson:

    http://www.galerie-photo.com/gregory-crewdson.html

     

     

  • boa boa

    Tu me disais boa

    fais moi boa boa.

    Je ne comprenais pas

    je sortais la langue

    et je m’enroulais

    autour de toi...

    Mais noooooooan criais-tu

    la bouche tordue

    par les chaleurs de la nuit

    fais moi boa boare

    J’ai trop soaf

    de toi.

  • La beauté et l'enfer de Roberto Saviano (Chronique de Ph. Leuckx)

     

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    LA BEAUTÉ ET L'ENFER (éd. R.Laffont, 2010) de Roberto SAVIANO

     

    Il y aurait à écrire un essai sur le courage littéraire. Zola, Mandelstam, Pasolini y auraient leur place de choix. Et il faudrait pour le jeune Robbè comme l'appellent ses compagnons d'infortune le même honneur, tant écrire pour lui consigne éthique d'un devoir.
    Une conscience littéraire de cet ordre, c'est rare.
    Je lisais sa préface, tout en me rappelant chacun des épisodes effroyables de "Gomorra". J'y accompagnais l'écrivain insigne dans ses retranchements : acuité, vigilance, désir de dire, honneur.
    Les textes, dit-il, ont été écrits à l'ombre, dans des refuges-amis, dans des chambres d'hôtels, à l'heure de la relégation forcée.
    Ce sont tous des sursauts de liberté, où la beauté se décline sous les traits de personnalités hautes en volonté tel ce Leo Messi pour vaincre une déficience physique, tel ce Petrucciani, qui a fait de son nanisme un tremplin musical... La beauté, de cette mère Félicia, qui s'est battue plus de vingt-cinq ans pour redorer l'image de son fils, victime des mafieux.
    Avec Robbè, la beauté à préserver nous inonde, sans cesse fragilisée par les Systèmes mafieux, par les concussions de toutes sortes, l'abandon, le délaissement des responsabilités par des consciences qui doutent, peureuses ou abjectes.
    Dans des chapitres sombres comme le sont les fonds morbides d'affaires juteuses, la monstruosité de ce qu'on laisse faire (les déchets enfouis qui gangrènent la santé de centaines de milliers de riverains en Campanie ou encore la main-mise effroyable des clans à tous les niveaux économiques de l'état) donne froid dans le dos.
    Business, Guerre ponctuent l'essai d'articles qui analysent l'enfer du titre.
    Le livre de Michael Herr "Putain de mort" sur l'enfer du Vietnam, les références et hommages à Levi, à Chalamov, à Singer, à Rushdie, à Makeba servent un propos fermement tissé de convictions : croire en l'homme, qu'il vive au nord, au sud, qu'il connaisse l'enfermement idéologique ou concret, qu'il soit sous dictature ou vive en démocratie libérale surveillée...
    Robbè rejoint, et il le cite souvent, la vertu capitale d'un Camus, ouvert au monde, à sa souffrance, à l'explication de cette souffrance pour faire progresser l'homme. Saviano. Les phonèmes constitutifs de son nom disent tout à la fois la vitalité du propos "toujours en chemin", le non ferme à ce qui nous broie, le salut de "salve" en gage de fraternité assurée.
    Arrivé au bout du livre, c'est-à-dire au début de notre histoire, puisqu'elle reste à écrire en bien, en corrigé, il nous plaît de relire cette magnifique "Lettre à ma terre", seize pages qui disent plus qu'un attachement, elles sont ressaut de vigilance, d'attention à l'autre. Elles plaident en coeur, en sang, en chair pour une terre non mutilée par des tueurs, des empoisonneurs, des mafieux, qui dépouillent - pour un pizzo dérisoire - sa terre des fleurons de la jeunesse, humiliée, traquée, avilie. Saviano sait trouver les mots, non en stratège, mais en analyste d'une terre sienne, pour dire l'écoeurement qui lui soulève coeur et âme au seul nom des victimes à Castel Volturno, à Baia Verde, à Aversa, et dans tant d'autres lieux de non-vie pour les populations.
    Dans la plus belle tradition humaniste - celle qui dure et fait durer -, Saviano recourt à ces mots "OSEZ CHANGER". Croire en l'homme, c'est croire aussi que le monde socio-économique puisse être modifié, en dépit de toutes les contraintes.
    Et il invite avec fermeté les gens du sud à penser autrement : "CESSEZ D'ACCEPTER ET DE TOUJOURS SUBIR".
    Un jour, dit Robbè, vous aurez des enfants malades de ces terres empoisonnées, à cause des déchets toxiques. Et il sera trop tard. Aujourd'hui déjà, rappelle-t-il, le taux de cancers enregistrés sur ces terres a augmenté de plus de 20% et celui des malformations congénitales de plus de 80!
    Saviano l'admirable.

    Philippe Leuckx


     

  • MICROBE a 10 ANS & 60 NUMÉROS

    La revue fondée par Éric Dejaeger et Paul Guiot voici tout juste dix ans sort son 60ème numéro, préparé par Marc Bonetto.

    Au sommaire :
    collages de Santa
    Microbe 60.jpg et textes d’Alexis Alvarez
    AppAs
    F
    lorence Boutet
    H
    amid Chafi
    B
    ernard Deglet
    P
    atrick Frégonara
    C
    athy Garcia
    N
    adia et Alain Giorgetti
    C
    hristine Jeanney
    J
    ean L’Anselme
    M
    ichel Lequenne
    S
    erge Maisonnier
    V
    éra Mund
    A
    lban Orsini
    T
    homas Vinau

    L’abonnement:
    Belgique : 10 # ->12 € ou 10 # + 5 mi(ni)crobes -> 17 €
    Europe: 17 € ou 22 €

    Pour tous renseignements sur Microbe, voir le blog d'Éric Dejaeger:

    http://courttoujours.hautetfort.com/

    ou le contacter via son email: ericdejaeger@yahoo.fr

     

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    Et un excellent Mi(ni)crobe, TRISTANA, d'un trait dû au toujours surprenant Thierry Roquet: 30 petits textes qui nous racontent le quotidien d'une femme d'aujourd'hui ordinaire et touchante, courageuse et pleureuse, terre-à-terre et rêveuse, apolitique et épique, qui aimerait Rihanna & Coldplay & les films de Klapisch.

    "Qui est Tristana?

    L'incarnation de la solitude dans une grande ville où vivent des millions de gens qui se croisent en permanence sans jamais se voir?" É. Dejaeger

    Le blog de Thierry Roquet:

    http://moritchum.blogspot.com/

    Mi(ni)c 25 Roquet.jpg

  • Leonard Cohen / Because of

     

    Un site consacré à L. Cohen avec des chansons et des poèmes traduits en français.

    http://www.leonardcohensite.com/index2.php

  • Michel Duprez / Les arts tristes + Fini de rire

    Les arts tristes

     

     Ah, les arts ! Beau sujet, mais pas vraiment de quoi amuser la galerie.

    En peinture, par exemple, on ne sait jamais à quoi l’on s’expose. À peine terminé, ne voilà-t-il pas en effet que mon portrait en trompe-l’œil commence à perdre de l’huile, tout cela sans motif apparent… Vous voyez d’ici le tableau !

    Même moi, qui ai toujours été verni et maintes fois pris comme modèle, je commence sérieusement à me poser des questions sur nos perspectives d’avenir.

    Non, croyez-moi, à moins d’être bien encadré, et encore !....

    Mes tubes ? Je croyais pouvoir en tirer un meilleur parti en musique : eh bien, détrompez-vous. D’après certaines voix, dites « autorisées », il ne s’agirait là que d’airs empruntés. Il est toutefois hors de question pour moi de rembourser quoi que ce soit. Parce que je suis innocent, totalement innocent en ce qui concerne les faits dont on m’accuse. Si on devait d’ailleurs me reprocher quelque chose, ce serait au contraire d’avoir fait trop souvent des avances. Mais attention : uniquement par amour !

    Pour vous aussi, les petits rats, gare aux coups de balais, car c’est fini le temps des entrechats, du grand écart, des pirouettes et ronds de jambe sur fond de cancans. Si vous voulez encore être de celles qui font battre le chœur de l’opéra, sachez rester cha-cha-cha, car aujourd’hui plus personne ne sait sur quel pied danser.

    Oh, mais ne vous inquiétez pas, tout est relié. Moi-même, qui ai pourtant toujours été à la page, il suffit que je bénéficie d’une bonne couverture quand un de mes enfants passe en revue pour qu’en général l’envie de coucher par écrit m’obsède et se retourne contre moi.

    Et toi, la femme de chambre noire envoyée en ces lieux en vue d’immortaliser nos illustres tronches, arrête un peu de nous mitrailler ! Tu vois bien qu’y-a pas photo. On a les traits bien trop tirés pour que tu nous tires en portrait. Allez, sois gentille, s’il-te-plaît, tire-toi, tire-toi en douceur.

     

    FINI DE RIRE !

    Je ricane. D’accord, je n’ai pas souvent rigolé dans la vie. La vie elle-même, d’ailleurs, n’est pas toujours drôle. Pourtant, ne me croyez pas si vous voulez, mais rire, dans certains cas, peut s’avérer extrêmement dangereux…

     

    Ce que je vous dis est très sérieux, même si j’ai la réputation d’être l’abracadabra du bric-à-brac poétique, le coup de matraque à la métrique, le roi du troc trop à l’étroit dans son costume étriqué, bref le trouveur qui se souvient encore avec fierté d’avoir fait ses premiers pas comme plongeur dans l’Eurêka et qui, aujourd’hui pétrifié face à vous, est mort de trac.

     

    Voyons, voyons, un peu de bon sens, je vous prie, et réfléchissez : il faut être tordu pour se plier en quatre, trouver normal d’avoir la rate dilatée, de se fendre la pipe ou d’en arriver à devoir se tenir les côtes juste pour ne pas étouffer de rire ! Et même si quelques-uns, au bout du compte, ont fini par se dérider, vous pensez qu’ils ont rajeuni pour autant ? Nenni !

     

    Tiens, c’est marrant, tout d’un coup on n’entend plus rien ! Forcément : ils sont tous morts de rire.

    Après ça, on dira encore que le ridicule ne tue pas !

     

    Michel Duprez

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    Michel Duprez vient de publier "Rêve-toi et marche"

     

  • Jeanne Moreau / India Song

    Musique de Carlos d'Alessio, paroles de Marguerite Duras.

     

    M. Duras à propos de India Song (1975)

    "Calcutta, c'est ici. C'est souvent pas la peine d'aller là-bas, d'aller chercher l'exotisme. Et souvent on ne le trouve pas, on ne fait que se transporter dans l'exotisme, on ne se rend pas compte. C'est comme les voyages, la plupart du temps, ce sont de faux voyages. Il n'y a de vrais voyages qu'en profondeur..."

    "Il peut y avoir un cinéma de recherche. Un film non distribué est toujours vu."

    "C'est parce que je n'ai pas la force de m'occuper à rien que je fais des films, pour aucune autre raison."

    http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I04259990/marguerite-duras-a-propos-de-india-song.fr.html

  • Marguerite Duras / Le coupeur d'eau

    Dit par Martine Amanieu

    EXTRAITS

    « C’était un jour d’été, il y a quelques années, dans un village de l’Est de la France, trois ans peut-être, ou quatre ans, l’après-midi. Un employé des Eaux est venu couper l’eau chez des gens qui étaient un peu à part, un peu différents des autres, disons, arriérés. Ils habitaient une gare désaffectée – le T.G.V. passait dans la région - que la commune leur avait laissé. L’homme faisait des petits travaux chez les gens du village. Et ils devaient avoir des secours de la mairie. Ils avaient deux enfants, de quatre ans et d’un an et demi.

    Devant leur maison, très près, passait cette ligne du T.G.V. C’étaient des gens qui ne pouvaient pas payer leur note de gaz ni d’électricité, ni d’eau. Ils vivaient dans une grande pauvreté. Et un jour, un homme est venu pour couper l’eau dans la gare qu’ils habitaient. Il a vu la femme, silencieuse. Le mari n’était pas là. La femme un peu arriérée avec un enfant de quatre ans et un petit enfant d’un an et demi. L’employé était un homme apparemment comme tous les hommes.

    Il a vu que c’était le plein été. Il savait que c’était un été très chaud puisqu’il le vivait. Il a vu l’enfant d’un an et demi. On lui avait ordonné de couper l’eau, il l’a fait.

    L’employé a parlé. Il a dit qu’il était venu couper l’eau. Il n’a pas dit qu’il avait vu l’enfant, que l’enfant était là avec sa mère. Il a dit qu’elle ne s’était pas défendue, qu’elle ne lui avait pas demandé de laisser l’eau. C’est ça qu’on sait.

    Elle n’a pas dit à l’employé des Eaux qu’il y avait les deux enfants, puisqu’il les voyait, les deux enfants, ni que l’été était chaud, puisqu’il y était, dans l’été chaud.

    Elle a laissé partir le Coupeur d’eau. Elle est restée seule avec les enfants, un moment, et puis elle est allée au village. Elle est allée dans un bistrot qu’elle connaissait. Dans ce bistrot, on ne sait pas ce qu’elle a dit à la patronne. Je ne sais pas ce qu’elle a dit. Je ne sais pas si la patronne a parlé.

    Donc, cette femme dont on croyait qu’elle ne parlerait pas parce qu’elle ne parlait jamais, elle a dû parler. Elle n’a pas dû parler de sa décision. Non. Elle a dû dire une chose en remplacement de ça, de sa décision et qui, pour elle, en était l’équivalent et qui en resterait l’équivalent pour tous les gens qui apprendraient l’histoire. Peut-être est-ce une phrase sur la chaleur.

    J’ajoute à l’histoire du Coupeur d’eau, que cette femme, - qu’on disait arriérée - savait quand même quelque chose de façon définitive : c’est qu’elle ne pourrait jamais plus, de même qu’elle n’avait jamais pu compter sur quelqu’un pour la sortir de là où elle était avec sa famille. Qu’elle était abandonnée par tous, par toute la société et qu’il ne lui restait qu’une chose à faire, c’était de mourir. Elle le savait. C’est une connaissance terrible, très grave, très profonde qu’elle avait.

    Ils sont allés tous les quatre se coucher sur les rails du T.G.V. devant la gare, chacun un enfant dans les bras, et ils ont attendu le train. Le coupeur d’eau n’a eu aucun ennui. »

    in La vie matérielle © P.O.L. éditeur 1987.

  • La soupe à la Duras

    À propos de la soupe poireaux-pommes de terre dont parle  Marguerite Duras dans Outside.

    http://www.liberation.fr/vous/0101643133-la-soupe-a-la-duras

    À propos d'Outside

    http://remue.net/spip.php?article1407

    À propos de La cuisine des écrivains

    http://www.telerama.fr/livres/la-cuisine-des-ecrivains,57336.php

  • Un champion de la télé

    - Vous passez bien à la télé.

    - Je m'entraîne depuis des années...

    - Je ne vous avais jamais vu!

    - Je passais à des heures de faible écoute.

    - Et de fil en aiguille...

    - J'ai fini par présenter le journal.

     

  • Les gens littéraires

    - J'ai toujours un mot à dire.

    - Et moi, une phrase à placer.

    - Y en a qui en font tout un poème...

    - Ou tout un roman.

    - D'autres qui parlent comme dans les livres...

    - Pour ne rien dire.

  • Plus c'est court, plus c'est bon! (La chronique de D. Billamboz)

    Plus c’est court, plus c’est bon !

    Les deux lectures que je propose cette semaine sont une forme d’hommage à tous ceux qui ont choisi de s’exprimer à travers des textes courts, nouvelles ou autres formes. J’ai retenu, tout d’abord, un petit ouvrage de Stephen Crane qui est décédé très prématurément et qui n’a pas pu exploiter le génie littéraire qu’il exprime à travers les quelques petits textes rassemblés dans cet opuscule par Pierre Leyris. J’ai aussi sélectionné un recueil de nouvelles du mexicain Guillermo Fadanelli qui parvient avec des textes très courts à exprimer, d’une manière radicale et foudroyante, la violence et la misère sordide qui règnent dans les quartiers pauvres des villes sud-américaines.

    Ces deux recueils montrent bien qu’il n’est pas nécessaire de faire long pour prouver son talent et séduire le lecteur, même le plus exigeant.

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    L’arpent du diable et autres choses vues

    Stephen Crane (1871 – 1900)

    « Je ne peux pas attendre dix ans ; je n’ai pas le temps », en faisant cette réponse à Willa Cather qui lui promettait l’aisance matérielle dans les dix ans à venir, Crane pressentait que la vie allait être trop courte pour lui permettre d’exprimer tout son talent et il voulait aller, comme tous ceux que la mort a saisi prématurément, à l’instar de Mozart et Schubert et bien d’autres génies précoces, vite et, malheureusement, nous sommes restés un peu orphelin d’une œuvre qui n’a peut-être pas atteint sa plénitude car son décès est intervenu alors qu’il avait vingt-huit ans seulement. Il nous a cependant laissé quelques textes qui dévoilent tout le talent qui l’habitait : un art consommé de la narration qu’il a pu travailler quand il était journaliste et un don de l’observation très aigu.

    Pierre Leyris a rassemblé dans ce recueil, avec le récit de Willa Cather de sa rencontre avec Stephen Crane, un ensemble de textes courts qui sont des reportages journalistiques d’une grande qualité sur des sujets toujours très brûlants, la chaise électrique, la guerre gréco-turque, les bas-fonds new-yorkais, la mine, … qu’il ne faut pas nécessairement évoquer notamment quand on a le sens de la narration et le souci de la vérité de Crane. Certains de ces articles lui ont valu quelques déboires car ils montraient une réalité trop vraie que certains ne voulaient pas voir étaler au grand jour.

    Sous la plume de Crane, les personnages vivent  et parlent comme dans leur monde familier qu’il dépeint avec justesse et minutie. Parfois ces phrases sont presque trop belles pour le monde qu’il évoque mais son langage reste toujours fidèle à ses personnages et son art de la formule donne de la vigueur et de la vie au texte et entraîne le lecteur dans l’histoire avec un bel élan. Et, on se prend à rêver des grands romans que ce jeune auteur aurait pu écrire si la vie lui avait été donnée avec moins de parcimonie.

    Certains disent qu’il est un peu le père d’Hemingway et de Sherwood Anderson mais ils pourraient être aussi, à travers sa peinture sociale de l’Amérique, le grand-père de bien des écrivains de la génération des Kerouac et Shelby et même de celle de John Fante.

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    Un scorpion en février

    Guillermo Fadanelli (1963 - ….)

    Guillermo Fadanelli, écrivain mexicain né en 1963, écrit des nouvelles comme Schubert écrit de la musique : en morceaux très courts (les fameux Stücke Musik). Mais les morceaux littéraires de Fadaneilli que l’on ne peut qualifier de nouvelle tant ils sont brefs, n’ont absolument rien de romantiques , bien au contraire, ils n’évoquent que la violence gratuite, la médiocrité de la vie et la puérilité des êtres qui s’efforcent d’exister dans un monde sordide où l’amour n’est qu’un exercice charnel exécuté des plus perverses façons : pédophilie, viol, nécrophilie, etc …, Toutes les horreurs figurent dans ce bref recueil de cent-trente pages pour dix-neuf récits où deux ou trois nouvelles ont tout de même un caractère un peu plus émouvant et même assez pathétique malgré une ambiance toujours aussi sordide.

    Ce recueil est un peu comme la page de garde de toute une littérature latino-américaine qui ne trouve plus aucune raison de vivre dans un monde trop injuste et noie son désespoir et son désenchantement dans la violence et les pratiques sexuelles les plus sordides comme pour se venger de l’existence qui est imposée à ce peuple de misère. Ces récits rappellent l’atrocité de certaines nouvelles de Quiroga , le désespoir cynique de Vallejo (Fernando pas François) et bien d’autres écrivains du continent : Galeano, Onetti, Roa Bastos, Scorza, Arenas, Arriaga, … Ils sont aussi un hommage à la mémoire d’Arguedas, José Maria pas Alcides, qui n’a pas pu supporter cette vie qu’il a décidé de quitter prématurément. « Merde, maudite soit-elle, ça c’est la vie ! »

    Denis Billamboz

     

  • Mes zones érogènes

    J’ai perdu mes zones érogènes. Je ne sais pas où ni quand. La faute à la chaleur, à la disparition des valeurs, à ma distraction légendaire, à la Coupe du Monde de foutre, à la pollution sonore en banlieue pauvre, au silence des grandes surfaces après la restructuration d’un grand groupe de distribution, à la crise ergonomique des lits à une place? Et d’errer dans l’univers suprasensuel sans repères, sans marqueurs. Ah! l’heureux temps où par le simple fait du toucher voire (en cas d’extra) de la pénétration je m’envoyais en l’air pour douze secondes vingt-trois centièmes en moyenne par jour (j’ai tenu le livre de comptes de mes jouissances).