MATHIAS ENARD, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (par Ph. Leuckx)

41PxCOze7aL._SL500_AA300_.jpgEpris d'Orient, spécialiste du monde arabe, Mathias Enard relate dans ce très beau et court roman une aventure exceptionnelle, qui a pour cadre la Constantinople de 1506, et pour héros l'architecte, sculpteur Michel-Ange, invité là-bas pour imaginer un pont pour relier La Corne d'or.

L'événement est attesté et le récit que le jeune romancier français (né en 1972, auteur du très intrigant « Zone ») s'enrichit d'atouts qui tiennent aussi bien à la langue précise qu'au dépaysement lié aux intrigues et aux décors ottomans.

Hymne à la beauté, le roman agit comme un parfum entêtant, et les descriptions d'Enard nous plongent dans l'époque, dans ces rues sombres, dans ces tavernes où le chant et la poésie enchantent.

Entouré de personnages qui sont séduits par lui, Michel-Ange, dont l'orgueil n'a d'égal que celui de Jules II, qu'il a quitté pour venir en terre de janissaires, apprend à se déprendre de ses attaches romaines et florentines pour se laisser aller aux charmes orientaux.

Les préparatifs du plan du pont à soumettre au sultan Bajazet, la découverte de l'amitié pour un poète fou amoureux de lui, Mesihi, l'empreinte d'un corps qu'il n'a pas conquis, ponctuent un séjour de plus d'un mois, au terme duquel il va fuir la ville.

Et quelle ville, restituée autant dans sa splendeur (la Coupole de Sainte-Sophie) que dans les mirages d'une aventure, qu'il pressent essentielle.

On entre de plain-pied dans l'univers de l'artiste, assez laid pour convertir toute esquisse en beauté. On partage ses manies, sa crasse (il ne se lavait jamais), ses goûts, ses désirs. Il ne se départit jamais d'une solitude hautaine. On le sent battre à des émotions, on le sent vivre une fièvre de tous les instants. Mais, à trente ans, il ne va pas encore jusqu'au bout de ses ambitions. Sans doute, sa frénésie des corps lui a-t-il fait manquer celui de l'ami amoureux et celui aussi de la chanteuse étrange sous le voile.

Le style d'Enard, onctueux, sensuel, méticuleux, nous ouvre à toute la magie d'un périple qui ne sera qu'un passage. L'aventure lui doit son lot d'images, inoubliables, soirées sur des coussins à écouter des airs anadalous, à l'époque où toutes les communautés vivent et se mêlent dans Constantinople.

Merci à Mathias Enard de nous donner cette musique, cette histoire insolite et prenante, gages d'une ouverture à l'autre, au sein de sa culture. Le romancier pétri de culture arabe, sans didactisme aucun,  engage son lecteur à se souvenir de ces périodes de tolérance.

Un grand livre, récompensé par le Prix Goncourt des lycéens.

Philippe Leuckx

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud), 156 pages, 17 €

Commentaires

  • Cette note de lecture est très intéressante et je suis vraiment tentée, ce sera l'une de mes prochaines lectures!

  • Cette note de lecture est très intéressante et je suis vraiment tentée, ce sera l'une de mes prochaines lectures!

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