• Le boulet

    MCj02507550000%5B1%5D.gifComme on m’a toujours traité de boulet et que je me suis toujours écrasé (et que j’étais trop grand pour le lancer de nains), j’ai entamé sur le tard une carrière d’homme-canon. J’ai étudié la balistique et l’art de retomber sur son séant. J’ai plusieurs fois dévié de ma trajectoire mais finalement je m’en suis tiré sans trop de fractures ni de poudre dans les sourcils. J’ai fini en homme-fusée à l’occasion du feu d’artifices de mes cinquante ans où je me suis envoyé en l’air. Depuis j’erre dans le vide interstellaire, entre terre et rien. Cela valait mieux que de finir passe-boule dans une baraque foraine, des balles plein la tête.

  • Une barque pleine de sens, par Philippe Leuckx

    une-barque.gifUNE BARQUE PLEINE DE SENS, L'UNIVERS DE MATHY RAMASSÉ EN UN SEUL LIVRET

    Bel objet, d'abord, que cette « Barque » (1) que le Tétras Lyre publie dans sa collection « Lettrimage ». Philippe Mathy avait déjà été publié à Soumagne avec un très bel ensemble « Invisible passant » en 1994. Entretemps, d'autres livres sont venus, édités chez Cheyne, au Taillis Pré, à l'Herbe qui tremble.

    Le pliage sous la forme symbolique de l'embarcation, les couleurs, la disposition du texte sur les flancs et sa répétition en ombre sur les eaux du plasticien, Alberto Guidolin, vrai guide des couleurs et des matières :  tout invite au plaisir de la découverte, sens, formes, textes.

    A suivre depuis très longtemps le poète de Guignies et du monde (né en 1956), l'on se sent ici, à la fois en terrain connu, et en évolution synthétique d'une oeuvre déjà longue (depuis 1978). Et voilà le miracle, oui, c'est le mot, d'un texte assez court qui embrasse tant de thèmes personnels et trouve à les mettre en écho avec les préoccupations des lecteurs.

    Tout ici converge vers une sollicitation du sens : d'une part, à l'intérieur des thématiques de Mathy (le vide, le plein; la position humble du poète qui recueille les strates du monde; la nature...) , d'autre part, en prise directe avec ce que la poésie est vouée à dire, à signifier.

    Je ne voudrais pas surcharger la barque ni la délester de ses talents : elle est là, elle existe, elle se fait toute petite ( Aucun souci de marquer mon passage. A l'eau qui me porte, je confie le soin d'effacer mon sillage); on croit entendre, par apologue, parler le poète lui-même, qui, de toujours, s'est donné cette citation pessoénne (Etre poète n'est pas une ambition : c'est ma manière à moi d'être seul).

    Encore faut-il comprendre ce souci vrai de correspondre, au plus juste, avec ses lecteurs : si l'on écrit sans doute est-ce par bonheur de mener là, à ce lieu de la relation du livre, quelques mots, quelques vers au plein relief du monde...

    Huit paroles, donc, d'une barque, bien ancrée, bien encrée. Guidolin et Mathy nous relatent une traversée, un voyage en couleurs : du ponton, où elle fut lancée; dans la patience d'une ombre qui viendrait la détacher, jusqu'au voyage (Partir, partir, comme un chant d'oiseau se noie dans les cimes).

    Dans l'entre-deux des eaux, du ciel (ô les couleurs du ciel!), de l'autre (à la fois charge et contrainte, à la fois attente et désir), la coque de la barque, à laquelle Mathy est sensible : « Barque à Rome », dont les Editions les Pierres nous avaient donné à lire, dans un autre registre certes,  quelques beaux fragments, paysage bachelardien, où les éléments sont matières à rêveries.

    La barque vogue, reçoit, traverse les espaces : elle est poésie, légère, fragile, unique, destinée à recevoir, à donner, elle est, par une métaphore sensible, ce lieu de la vibration, qui force respect comme l'attente a été à ce point consentie.

    Sensibilité particulière d'un être que fonde le « battement » du temps, comme l'eau « bat » la barque, comme le coeur sollicite « autrui », « au creux » des saisons, du temps, les tempes éclairées par le vers qui le fonde.

    C'est ainsi que « Une barque », dans sa modeste présentation – quoique brillante – réussit à rappeler à elle tout le sillage d'un auteur, dans les veines de ses thèmes, dans l'élégante simplicité de sa voix.

    Un bonheur, que le poète a placé à l'ombre d'un beau vers de K. Raine.

    Un miracle de densité.

    Philippe Leuckx

    article paru d'abord dans Francophonie vivante de mars 2011

    (1) Une barque, Ed. Tétras Lyre, Soumagne, 2010,

  • Dieu a changé d'ordinateur

    dieu039.1243715204.thumbnail.jpgDieu a changé d’ordinateur et je ne suis pas allé en enfer. Son nouveau portable lui convient bien mieux que celui que je lui ai volé. Qu’aurait-il fait avec Word, Excel, Paint ? Maintenant, avec sa webcam à effets spéciaux, il peut se faire une auréole et une longue barbe blanche quand il échange à toute heure sur Skype.god avec la flamme de chambre du Saint-Esprit.

     

  • Les mots pelés (11)

     

    Le plus long mot de la terre ne fera jamais le tour de tes hanches.

    * * *

    Conte-traction, histoire née.

    * * *

    Les textes pondus trop vite contiennent des coquilles.

    * * *

    Le mot tarde me monte au nez.

    * * *

                                                     - Combien pèse cet auteur ?

      - À peine trois livres. Je vous l’emballe ?

  • Des capiteuses pensées

    1448699476.jpgDiaboliquement vôtre

    Jean-Philippe Querton a eu la bonne idée de diviser son recueil en 7 sections, correspondant aux 7 péchés capitaux, pour se gagner les bonnes grâces du démon des aphorismes. Pour sûr qu’il a réussi son pari : il brûlera longtemps en enfer, aux côtés des Stas, Scutenaire, Chavée, Dejaeger (qui signe la préface) et autres faiseurs de pensées brèves à la plume trempée dans la braise.

    Justement, lisons ce qu’écrit Éric Dejaeger : »Bien qu’ayant commis quelques romans noirs de bonne qualité, Querton est un passionné de la petite phrase qui étonne, fait rire (jaune), fait grincer des dents ou oblige l’esprit du lecteur à gamberger un peu plus que d’habitude. »

    « Au cours de géographie, le cancre est souvent installé au fond de l’atlas. »

    « J’ai un oncle qui croit en la réincarnation. »

    « L’aveugle est incapable d’observer une minute de silence. »

    « J’aime bien la musique slave, c’est propre. »

    « Suivre un régime pour arriver assez fin ».

    « Il est trottoir pour aller aux putes. »

    « J’ai connu un zoophile qui sautait régulièrement du coq à l’âne. »

    « Un boulanger d’extrême-droite ne veut que du pain raciste. »

    « Dispute à la poissonnerie, le thon monte. »

    « Une seule croix, Jésus, ça ne suffit pas pour gagner au Lotto. »

    En lisant ces aphorismes, on sent souvent la « boutade monter au nez ». Nettes, tranchantes, prêtant à la réflexion ou à la poésie et même à l’érotisme, ces pensées sont une réjouissance.

    Pour « la colère », JPQ s’en prend à la Belgique et se pique de quelques saillies contre un pays « indisposé ».

    « Dans la Belgique des Simpson, c’est Bart qui commande. »

    Une de ses spécificités, c’est de livrer des aphorismes à partir du nom d’une ville.

    « J’ai visité Lille, je ne l’ai pas trouvée si déserte que ça. »

    « Un homme à Bertrix en vaut deux. »

    Une petite dernière, avant de retourner au travail...

    « La chômeuse a les seins qui pointent. »

    Bon, avec tout ça, je n’ai pas dit que ce recueil est le premier rejeton des CACTUS INEBRANLABLES EDITIONS dont Jean-Philippe Querton est l’initiateur. Une petite maison à tenir dès à présent à l’œil : il pourrait en sortir d’autres ouvrages tout aussi piquants.

    Sur son site, vous pourrez lire d’autres momoqueurs qu’il délivre par mail depuis janvier 2008 et, dorénavant, sur son site :

    http://jeanphilippequerton.e-monsite.com/

    E.A.

     

     

  • Puma plume

    Un puma plume s’envola dans un ciel fauve. Mais personne pour croquer la scène, ce n’était pas un dimanche et le peintre travaillait pour gagner sa croûte.

  • Secret story ou Le pense-bête

    Elle avait coutume d'utiliser son ventre comme pense-bête. Bien lui en a pris car, après qu’on eut retrouvé son corps décapité et amputé des quatre membres, on put exaucer sa dernière volonté : sauver à Secret Story le candidat n°2 de l'élimination.

  • Écrivains à New York

    Un documentaire de 52' diffusé sur Arte

    "Jonathan Franzen, Jonathan Safran Foer, Nicole Krauss, Rick Moody, Marisha Pessl... Qui sont ces jeunes auteurs - en terme de date de parution plus que d'âge - qui renouvellent aujourd'hui la littérature américaine ? Pour le savoir, Nelly Kaprièlian, critique littéraire aux Inrockuptibles, s'est rendue à New York, en compagnie du réalisateur Sylvain Bergère. Car c'est ici, dans "la cocotte-minute de la culture américaine", selon les termes de l'écrivain Rick Moody, que les nouvelles générations puisent et vivent leur inspiration. À l'instar de leurs aînés Bret Easton Ellis et Jay McInerney qui, dans les années 80, ont révolutionné le roman par leur style satirique, parlé et obscur, voire dopé aux drogues. Mais comme le souligne Jay McInerney, premier invité de cette jouissive balade littéraire, si New York est toujours aussi fertile en invention, la ville a profondément changé, et ses écrivains avec."

    A voir ici: http://video.google.com/videoplay?docid=-1137366214128765497

    Ou ici: http://videos.arte.tv/fr/videos/romans_made_in_new_york-4032996.html




  • Southside story à Chicago, par Denis Billamboz

    Southside story à Chicago

    La lecture réserve parfois bien des surprises et peut aussi provoquer des coïncidences étonnantes, ainsi après avoir lu « Un enfant de ce pays » de Richard Wright, j’ai, peu de temps après, lu « Mama Black Widow » d’Iceberg Slim, deux écrivains que je ne connaissais pas du tout avant d’avoir rencontré leur livre respectif dans les rayons d’une bibliothèque ou d’une foire aux livres. Les deux histoires racontées dans ces deux romans se déroulent à peu près dans le même quartier et parfois même dans les mêmes rues des quartiers noirs de Chicago, le Southside, du côté de la trentième rue. A la lecture, on a même parfois l’impression que les deux héros vont se croiser et partager un verre dans un des bars miteux qu’ils fréquentent. De plus, ces deux livres évoquent le même problème, la place des noirs dans la société américaine de l’entre deux guerres et le traitement qui leur est réservé. La différence vient essentiellement de l’angle de perception des deux écrivains, Wright écrit plutôt un long plaidoyer pour expliquer comment un jeune noir est devenu assassin sans le vouloir, alors que Slim se concentre plus sur la mise en scène de la vie des noirs dans ces quartiers de misère pour témoigner sans nécessairement plaider.

    Une belle surprise, une coïncidence heureuse et deux lectures que je vous souhaite, un jour, de mettre bout à bout, surtout pour ceux qui s’intéressent à la question noire en Amérique avant la dernière guerre.

     

    51MGD137DQL._SL500_AA300_.jpgUn enfant de ce pays

    Richard Wright (1908 – 1960)

    Publié huit ans avant « Pleure, ô mon pays bien aimé », ce livre pourrait-être, lui aussi, un grand roman sur la négritude. Mais, à mon avis, c’est avant tout, et surtout, une très longue dissertation sur la condition des noirs aux USA dans les années trente.

    En s’appuyant sur un fait divers réel, Wright construit une histoire qui pourrait être l’argument d’un opéra ou la trame d’une tragédie grecque, une histoire relativement simple et banale qui lui sert à démonter la mécanique de la ségrégation raciale et de l’exploitation des noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’abolition de la séparation des races, pour ce qui concerne les apparences au moins.

    Bigger Thomas, jeune noir semblable à la plupart des jeunes noirs qui rodent dans le SouthSide de Chicago pour occuper un temps qu’ils ont bien du mal à meubler sans laisser exploser la violence qu’ils accumulent quotidiennement, décide d’accepter un job de chauffeur dans une richissime famille blanche pour aider sa mère, son frère et sa sœur avec lesquels il vit dans une seule pièce infestée de rats. Cette famille cherche à aider des jeunes noirs pour leur donner une autre chance dans la vie et peut-être, aussi, pour se donner un brin de bonne conscience. Leur fille unique, jolie, adulée et idéaliste, fréquente les communistes en espérant pouvoir agir contre cette ségrégation qu’elle ne comprend pas et ne tolère pas plus.

    Le premier jour où Bigger travaille à la maison, elle lui demande de l’emmener sur le campus à l’occasion d’une manifestation culturelle mais, en fait, la jeune fille veut retrouver son petit ami communiste et profiter de la présence du jeune noir pour découvrir le quartier où il habite car elle n’a jamais mis les pieds dans un ghetto noir. Après une soirée bien arrosée en compagnie de son petit ami et son chauffeur la jeune fille regagne la maison familiale mais, sous l’effet de l’alcool, ne peut pas rejoindre sa chambre par ses propres moyens. Le chauffeur la porte donc jusqu’à son lit pour ne pas alerter les parents qui ne sont pas au courant des escapades de leur progéniture. Et, c’est à ce moment que le grain de sable qui transforme une banale escapade en tragédie, se glisse dans les rouages de la machine. Surpris par l’intrusion de la mère aveugle dans la chambre, le jeune noir empêche la fille de parler avec un oreiller pour ne pas qu’elle avertisse sa mère car un noir dans la chambre d’une blanche, à la fin des années trente à Chicago, ça fait très désordre et ça peut conduire jusques sur le fauteuil électrique. Mais le fameux grain de sable grippe bien la machine et Bigger étouffe la jeune fille.

    La tragédie entre alors de plain pied dans la vie du jeune noir qui improvise les pires scénarios pour échapper à la suspicion, à la police, etc… mais le problème de Wright n’est pas de raconter les aléas de cette histoire, même s’il le fait bien, son objectif est plutôt de nous expliquer pourquoi cette tragédie a pu se nouer, comment ce jeune homme n’est en fait que le produit des méthodes utilisées par les blancs pour contenir les noirs dans un espace réduit et les soumettre à la spéculation locative, pour leur interdire l’accès à une réelle instruction, pour les faire travailler pour une poignée de menues monnaies qu’ils consommeront dans les magasins qui leur sont réservés et qui ne vendent que des produits médiocres. Bref, une longue dissection à la précision chirurgicale pour expliquer que la ségrégation ne peut accoucher que de tels individus et que de tels événements sont inéluctables dans de telles conditions.

    Un réquisitoire implacable contre toute forme de ségrégation sociale qui ne concerne hélas pas que les Noirs aux Etats-Unis mais aussi les Juifs en Allemagne, à cette époque, et les pauvres en Russie, avant la révolution. Ce réquisitoire est sans faille, mais il faut le lire avec une certaine prudence et ne pas l’adopter sans connaissance de tous les éléments qui ont présidé à l’élaboration de ce livre. Il faut notamment bien comprendre que Wright a passé son argumentaire au sas du léninisme et qu’il faut en tirer les conclusions qui s’imposent. Ceci simplement pour dire que les arguments avancés par Wright, s’ils sont parfaitement crédibles et justifiés, ne sont pas forcément exhaustifs et que la haine qui est l’un des principaux moteurs de cette tragédie, n’est pas née de ce côté de l’Atlantique mais qu’elle était déjà bien ancrée dans les gènes des esclaves avant qu’ils quittent l’Afrique. Ibrahima Ly l’explique tellement bien dans « Les noctuelles vivent de larmes ». L’histoire s’accommode mal des schémas préfabriqués.

    Cette dissertation, même si elle est un peu technique, parfois, clinique, souvent, et sociologique, toujours, n’en comporte pas moins une forte dose d’émotion car Wright a fait le choix de mettre le lecteur dans la peau de celui qui pourrait être considéré comme le méchant en rapportant les faits tels qu’ils sont vus par celui-ci sans rien ajouter d’autre ou juste ce qui est nécessaire à la bonne compréhension de l’histoire. Le lecteur devient ainsi le principal protagoniste de l’intrigue et vit au rythme de celui-ci partageant ses états d’âme et sentiments qui sont fort complexes, la haine y occupe la place principale et nourrit un fort désir de vengeance mais n’exclut pas cependant  un filet  d’humanité et quelques élans de tendresse.

    Et Wright nous laisse avec le problème entier, le blanc, même s’il est le mieux intentionné, ne comprendra jamais le noir, « … je suis un blanc et ce serait trop te demander de ne pas me haïr, alors que tous les blancs que tu vois te haïssent, toi. » Et, le noir ne pourra jamais fréquenter les blancs sans ressentir un profond sentiment de honte et de haine. « … Elle était belle, gracile, avec quelque chose dans les yeux qui lui faisait penser qu’elle n’avait pas pour lui les sentiments de haine des autres blancs. Mais, malgré tout elle était blanche et il la détestait. » Ce livre ne comporte aucune solution possible, que des constats à méditer et des pistes quelque peu prémonitoires :

    - « Il avait l’impression qu’un jour un noir ferait l’union du peuple noir et que ce jour-là ils agiraient mettant un terme à la peur et à la honte. » Et, un jour l’Amérique élut un président noir !

    - « Qui sait si quelque choc léger, rompant l’équilibre délicat entre l’ordre social et les aspirations déchaînées ne causera pas l’écroulement de nos gratte-ciel ? »

     

    41rorEks9FL._SL500_AA300_.jpgMama Bkack Widow

    Iceberg Slim (1918 – 1992)

    Iceberg Slim, célèbre proxénète des quartiers noirs de Chicago qui a évité de se fondre dans la foule des truands déchus en écrivant sa biographie en prison, raconte, ici, la vie d’un travesti noir dans le ghetto de cette même ville depuis les années trente jusqu’à la fin des sixties. Hasard des lectures choisies par impulsion, j’ai lu ce livre juste après « Un enfant de ce pays » de Richard Wright qui situe son action dans les mêmes quartiers à la fin des années trente. Otis Tilson, notre travesti, aurait donc pu rencontrer Bigger Thomas dans le Southside, vers la trentième rue, mais ceci n’est que de la fiction.

    Otis est arrivé à Chicago vers le milieu des années trente quand sa famille a quitté une plantation du Mississipi pour le nord où elle espérait trouver de meilleures conditions de vie mais où elle ne rencontra que la haine, la misère, la ségrégation, la répression et la violence sous toutes ses formes. Le père, véritable homme de la terre, n’a jamais pu s’adapter à la vie du ghetto et a peu à peu sombré dans l’alcoolisme, la mère, attirée par les paillettes, a, elle, su résister mais à quel prix. Véritable « veuve noire », elle a détruit tout ce qui l’entoure pour garder la tête haute et sortir de sa condition. « Comment, avec quelle grande sagesse et avec quel amour, elle a guidé ses enfants et leur Papa sur le chemin de la tombe. » Otis, victime des attentions sexuelles d’un diacre éprouve de plus en plus d’attirance pour les beaux garçons malgré sa mère qui veut le protéger mais l’étouffe et l’empêche de gagner son indépendance et sa liberté.

    Ce livre est avant tout l’histoire d’une famille du sud rural égarée dans un ghetto urbain où il n’y a pas de travail mais beaucoup de misère, assez d’alcool frelaté, pas mal de drogue et tous les trafics imaginables pour survivre et s’offrir ces plaisirs éphémères sans compter la prostitution qui, sous la soie et le satin, cache de bien grandes souffrances. Un monde fragile où la faim tenaille les estomacs, où l’instruction est trop chère pour les pauvres noirs, où la haine devient une raison de vivre et un rempart contre l’autodestruction. La haine qui est le seul lien qui réunit les deux communautés, « et la triste vérité était que les parents de Frederick haïssaient les noirs tout autant que Mama détestait les blancs. »

    Là où Wright a tenté de nous expliquer pourquoi la ségrégation était une des tares de notre époque, Slim se contente d’exposer les faits et de faire vivre ses personnages. Mais quels personnages, Otis le travesti, bien sûr, tenaillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles qui le courtisent et sa chair qui réclame les sensations procurées par les beaux mâles. Un dilemme bien difficile à vivre et qu’il ne surmontera peut-être jamais. Mais, le personnage principal est tout de même le personnage éponyme du roman, Mama, qui veut échapper à sa condition de noire, « … ce qu’on lisait dans ses yeux c’était une haine glaciale, la blessure de sa négritude qui lui empoisonnait l’âme », pour atteindre la fortune et la respectabilité que seuls les blancs obtiennent, quel qu’en soit le prix. Personnage complexe oscillant entre l’amour et la haine, la dignité et la veulerie, mais privilégiant toujours la possession des êtres et des biens.

    Un sujet somme toute assez banal et largement exploré mais rarement avec une telle véracité, un tel réalisme et malgré tout une grande sensibilité. Le récit dévoile souvent la réalité la plus sordide, parfois l’horreur la plus cruelle, mais soulève aussi l’émotion la plus pathétique, la tendresse, l’amour malgré cette haine tenace qui imprègne tout le ghetto. La seule petite lumière qui sourd dans cette noirceur vient de Berlin quand Jesse Owens écrase les blancs et quand Martin Luther King se dresse pour lancer son message de paix et de respect entre tous les hommes.

    Mais, voilà, l’espoir n’était pas pour Otis, « … il était noir dans un monde haineux de blancs où un noir est comme un balai de chiotte. » et de plus « … un pédé, et pour les pédés il n’y a pas de lendemain, juste aujourd’hui. »

    Denis Billamboz

     

  • Paul Louka (1936-2011)

    Ce n'est pas la faute aux poètes (1975)

    Car les poètes, pareils au bois qu'on fait les croix,
    S'en vont tous enrhumés.
    Et les poètes jamais n'iront au Panthéon
    Des saintes renommées.

    ...

    Ils n'iront pas au paradis,
    Pas en enfer, pas à Paris.
    Si leur chanson est éphémère,
    Ce n'est pas la faute aux rivières.

    ...

    Ma guitare n'est plus espagnole (1976)

    Ma guitare n'est plus espagnole,
    Elle n'ira plus se faire bronzer.
    Et merde à la Costa del Sol
    Où les poètes sont étrangers !
    Si ma guitare est enrhumée,
    Je prendrai mon harmonica
    Pour mieux jurer fidélité
    à Garcia Lorca.

    Mi pais esta triste
    Todo muere incluso la libertad
    Mi pais esta triste
    Madre, viva la libertad

    ...

    Linda (1975)

    Le cœur sans armure,
    Par-dessus le mur
    Du jardin,
    Je la regardais
    Venir à moi dès
    Le matin.

    Elle s'appelait Linda.
    Elle avait, oui da,
    De beaux seins.
    Le feu dans le corps,
    Moi, j'étais encore
    Un gamin.

    De septembre en mai,
    Nous suivions le même
    chemin
    Jusqu'à son lycée
    Où notre odyssée
    Prenait fin.

    Seul et sans discours,
    J'allais à mon cours
    De dessin.
    J'y buvais dans l'art
    Toutes les couleurs
    Du chagrin.

    ...



  • Lucian Freud (1922-2011)

    Bande-son: Lou Reed



  • NON au littérairement correct! d'Éric Dejaeger

     

    4058387335.jpgIrréflexions & listes potachères

    À propos des aphorismes (de Jean-Philippe Querton), Éric Dejaeger écrit justement: « Tout comme il existe différents types de romans, on trouve aussi toute une série de types d’aphorismes. » Et, dans le même ordre d’idée, on peut dire qu’un auteur d’aphorismes a aussi ses thèmes de prédilection, et, en l’occurrence, puisque ceux-ci se classent dans la catégorie des « humoristiques calembouresques mordants » qu’aime l’auteur, ses têtes de turc.

    Il s’agit des intouchables, de ceux sur lesquels on ne peut rien dire, ou qui font en sorte de présenter d’eux une image lisse, conforme. Et aujourd’hui comme hier, ce sont les mêmes : les Eglises, la famille royale, les politiciens de tous bords... Cercle qu’Éric a élargi à d’autres domaines: l’anorexie, la Star ac’, l’enseignement, les poètes... Sans omettre de préciser par ailleurs qu’il « adore écrire au subjectif imparfait ».

    « Même si un politicien se lave tous les jours, il se mouille rarement. »

    « Renaissance : mettre l’homme, et non le poète, au centre du poème. »

    « Il n’y a qu’un illettré pour accepter de devenir une bombe. »

    « Aux Seychelles, l’écrivain connaît l’angoisse de la plage blanche. »

    Pour écrire cela, on devine que Dejaeger ne lâche jamais de vue la langue, ne lui permet aucun écart ou plutôt qu’il s’autorise des écarts avec le langage tel qu’il se pratique communément (le « littérairement correct » du titre) par le jeu des calembours, des contrepèteries... mais pas seulement. En travaillant (avec, sur) ses obsessions, il met au jour les travers et faux-semblants du monde. Comme ici, sur le mode de « guerre et pets », et en les reliant au mot précédent, il met en relation deux adjectifs qui ne s’étaient jamais rencontrés sur ce terrain...

    « Quelle est la différence entre une guerre intestine et une guerre coloniale ? »

    Dans cet autre aphorisme, on n’est pas loin du même processus. 

    « Ne pissez plus n’importe où ! Faites-le contre l’église de chiantologie. »

    Par les détours de ce mode de pensée, on navigue aussi bien en plaine poésie, comme ici:

    « Maquillée beau teint de téléphone. »

    « Je rêve d’écrire un opérap » 

    « Ivre libre ! »

    ... Qu’en des contrées volontiers rocailleuses non dénuées de piquant et d’inventivité crue:

    « A la naissance, j’ai reçu deux bourses littéraires. Depuis, j’écris avec mes couilles. »

    Quand la langue dérape sous l’effet d’un conducteur de mots, ça donne forcément des têtes-à-queues... saisissants.

    Comme les auteurs d’apophtegmes, Scutenaire en tête, Éric Dejaeger n’est pas avare de ses « irréflexions », comme il les appelle. Ce recueil en compte près de 250.

    Sans compter les nombreux qui interviennent dans les « listes potachères » qui occupent les pages de gauche du présent recueil. André Stas nous met en garde dans sa préface sur les risques redoutables auxquels s’exposent les lecteurs de ces listes, pour tout dire, désopilantes. Lisez la « liste d’animaux pour le moins vicieux » (éléphantasme, lamasoutra...), la « liste de livres introuvables »  (« Vacances en glaise » de Giacometti, « De l’inconvénient d’être nez » de Cyrano de Bergerac...) ou encore (parmi d’autres) la « liste de personnages malheureusement absents des aventures d’un célèbre gaulois » (Samprépus, jeune romain d’origine juive ; Sarcosix, traître gaulois...).

    En résumé, le livre idéal à lire l’été sur la plage (c’est le moment) ou en hiver sur le canapé (avec maman).

    Les collages sont d’Emilie Alenda, la photo de Sofia Bourdon.

    Lire d’autres irréflexions sur le blog de l’auteur : http://courttoujours.hautetfort.com/

    E.A.

    éd. Gros Textes, 8 €

    http://rionsdesoleil.chez-alice.fr/GT-Editions.htm

     

  • Laurent de Belgique à dîner

    img_1.jpgJeudi soir, j’ai reçu Laurent à dîner. D’abord il s’est pris les pieds dans le paillasson à l’effigie d’Albert II (un cadeau de ma mère).Une faute de goût, je le reconnais. Il ne m’en a pas tenu rigueur. Au contraire, il m’a demandé pour l’emporter. Battre régulièrement la figure royale de ses semelles, quel pied ! Il n’avait plus mangé à sa faim depuis son voyage en Lybie, m’a-t-il confié. J’avais pourtant commandé un simple couscous royal. Il en était réduit à aller piquer de la nourriture pour animaux à sa fondation les jours fériés. Pauvre Prince ! Avant son départ, je lui ai donné mon reste de monnaie. Il a fait élégamment mine d’ignorer le côté face des pièces. Sur son interdiction de défilé, il est resté muet. Sur Claire, pas un mot. Sur les affaires, motus. On a finalement parlé du tour de France, il m’a dit n’avoir aucune sympathie pour les prétendants au jaune. Avant de partir, au volant de sa Porsche Cayenne, il m’a adressé un petit signe de la main, ça m’a touché. En remontant à mon appart’, j’ai croisé Guy Gilbert qui sortait de chez ma voisine de palier stylée hip hop où il avait été invité à dîner. Sans son habituel blouson noir piqué de vieux badges, sapé comme un rappeur, il était presque méconnaissable.    

  • SI LONGUES SECONDES de Daniel Charneux & Salvatore Gucciardo

    haiku-174x300.jpg60 haïkus

    Comme l’écrit Colette Nys-Mazure dans sa préface, il est difficile voire absurde de parler des haïkus, genre fondé sur le lâcher-prise et la non intentionnalité : « Dire qu’on ne va rien dire et malgré tout tenter de mettre en lumière la puissance du mystère. »

    Dans ce recueil illustré par Salvatore Gucciardo, ce sont soixante (comme le nombre de secondes, de minutes dans l’unité supérieure) haïkus qui s’offrent à voir et à lire à raison de trois par page et par dessin, réunis suivant un thème. Il y est question de vieilles et d’enfants, de soleil et de bleu, de feu et de nuage, de neige et de marée, d’arbres et d’oiseaux, d’ombre et de lumière...

    Ce qui distingue les haïkus de Daniel Charneux, outre leur « perfection » (on croirait lire des haïkus d’Issa ou de Ryokan – auquel l’auteur a consacré un roman), c’est l’attention portée aux signes de vie, l’étonnement proprement joyeux d’être en vie. Mais à pointer les faits de manière si aigüe, Charneux relève le caractère éphémère de ces petites épiphanies. Rien ne dure et il n’y a rien à déplorer. Et pourtant, à la lecture de ces fragments (sans cause ni effet, isolés du temps), comme à la vue de photos un peu datées ou au souvenir des dimanches, on ne peut s’empêcher de sentir la mort au cœur de chaque micro-événement. Ainsi que l’écrit la préfacière, Daniel Charneux « essaie de maintenir ensemble les deux extrêmes, de n’être infidèle ni à la beauté ni à la misère de l’univers. »

    petit feu qui meurt

    tout le long de l’allumette

    le bois qui se tord

     

    galet solitaire

    recueilli à marée basse

    son poids dans ma main

     

    neige       belle étrenne

    dans le bois carte postale

    où fond le soleil

     

    A la lecture de ces instantanés, on pense volontiers à cette phrase de Léon-Paul Fargue : « L’art ne sera que là où vous saurez percevoir, et faire apercevoir, la solidarité haineuse qui lie l’être et le vivre. » Même si ici, « haineuse », est de trop.

    Les dessins saisissants de Salvatore Gucciardo, à l’encre de Chine, aux motifs d’un noir profond gravent l’instant dans la durée et font chatoyer toutes les nuances de gris alentour dans une atmosphère tantôt lourde, tantôt légère, comme s’ils pointaient le tragique, sans pathos, de toute existence.

    Cet ouvrage, dans lequel on aura rarement autant ressenti la communion entre un auteur et un artiste, est dû aux éditions Audace, dirigée par Pierre Bragard, dans la collection Terre d’asile « dont le but est de donner la parole à des créateurs qui ont trouvé asile chez nous ». En l’occurrence, Salvatore Gucciardo, originaire de Sicile, qui vit en Belgique depuis l’âge de 8 ans. En signalant enfin que les bénéfices générés par la vente du recueil vont à une association de lutte contre la leucémie, on aura dit l’essentiel du commentaire. Reste à chaque lecteur à embarquer pour un voyage au quotidien, yeux et sens aux aguets, en quête de ces fleurs du temps ouvertes sur un intemporel présent...   

    temps figé soudain

    le surplace de l'aiguille

    si longues secondes

    E.A.

    éd. Audace, 10 €

    http://enqueteparallele.wifeo.com/editions-audace.php

     

  • Daniel Charneux à Télétourisme (Le caillou qui bique)


    Extrait de Suivez mon regard. Plus d'infos sur le blog de Daniel Charneux:

    http://www.gensheureux.be/site/1957-suivez-mon-regard

  • Le beau bleu ébloui de la nuit

    J'avance, tu remues.
    La nuit ne nous voit pas.

    Le ciel prend la forme de ton visage.
    J'ai tes mains pour longue-vue.
    Ta parole à portée de mes lèvres
    éloigne le faux bruit de ma vie.

    Tout tintement est suspect
    de mettre en fuite ton murmure.
    L'art de s'empêcher de se nuire.

    L'œil nourri de sens
    rassasie nos miroirs.
    Nous sommes l'un pour l'autre visibles.

     

    Pour L'almanach d'Éric via Le blog d'Erica:

    http://leblogderica.canalblog.com/archives/almanach_d_eric___parution_en_auto_edition/index.html


  • L'orage

    images?q=tbn:ANd9GcQxAwpS8_Oq_huGmmNETzXpsBtOYRpTqJzP7vpxC0T1PJyQvQNCAyant horreur de la lumière du jour comme du temps ensoleillé, il avait obstrué toutes les fenêtres de son logis à l’aide de photos de ciels zébrés d’éclairs. Seulement quand il y avait de l’orage il ouvrait en grand ses fenêtres.

  • Interview Livres & vous: Philippe LEUCKX

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    Philippe LEUCKX est enseignant, écrivain et critique. Il collabore à de nombreuses revues littéraires. Chaque quinzaine, il fait part sur ce blog de ses coups de coeur littéraires ou cinématographiques.

     

     

    1/ Ton auteur fétiche ?

    PAVESE

     images?q=tbn:ANd9GcRhHVHv98fcoO-_oDzqrNXh9zxcln67KUhLyaxlzQ6IA7ELcBtiCg

     

     

     

     

     

    2/ Le(s) livre(s) que tu n’aurais jamais dû lire, à la réputation surfaite ?

    Livres de Nothomb...

     

    3/ Une trouvaille littéraire ? Un auteur méconnu à recommander?

    HARDELLET

     

    images?q=tbn:ANd9GcRsMW9tTa5ozeZdPR0ASRCy24O_5vqetx1PBJ7dULCGnChnXHK-kQ4/ L’écrivain que tu as, aurais aimé, ou aimerais rencontrer.

    PASOLINI

     

    5/ Comment écris-tu ?

    Par saccades. Dans des moleskines. Sur place.

     

    6/ Un épisode de ta vie qui t’a servi de modèle pour un ou l’autre de tes livres?

    Mes voyages m'inspirent.

    romerumeur.jpg7/ Ton livre personnel préféré?

    Rome rumeurs nomades (Ed. Le Coudrier)

     

    8/ Ta phrase, citation préférée?

    Voyager à travers les terres habitées, donc à travers les âmes (Armand Guibert)

     

    9/ Coup de cœur artistique récent?

    Erri De Luca : « Le jour avant le bonheur »

     

    10/ Ton prochain livre ?

    Mon prochain livre s'intitulera « D'enfances »

     

    Ses 10 Livres préférés

    51SX00QGZRL._SL500_AA300_.jpg1. La storia / Morante

    2. Combray / Proust

    3. Le bel été / Pavese

    4. Le désert des Tartares / Buzzati

    5. Les portes de Gubbio / Sallenave

    6. Les chasseurs I et II / Hardellet

    7. Les cendres de Gramsci / Pasolini

    8. Le lac / Bourniquel

    9. Les années / Ernaux

    10. La terrasse des Bernardini / Prou

     

    Philippe Leuckx sur Wikipedia:

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Leuckx

     

  • Voyage en Avril de Nicole Avril, par Philippe Leuckx

    41hVqJq4pgL._SL500_AA300_.jpgAu-delà du bonheur du titre, un vrai livre d'un écrivain véritable, que l'écriture, depuis une quarantaine d'années, a nourri.

    Pour Nicole Avril, c'est d'abord un livre d'hommage aux siens, à sa mère et à son père, décédés en 2007 et 2004.

    L'occasion aussi de rebrousser chemin et passé pour esquisser une manière de portrait, sans tomber dans les pièges de l'égotisme et des partis-pris, car, il y a ici, matière à se souvenir : les deuils successifs vécus à La Rochelle la font replonger vers un passé bruissant de découvertes et d'apprentissages. A l'enfance meurtrie de sa mère, qui n'a pas connu son père, répond le talent d'inventeur-breveté du père, obligé de suivre une carrière à laquelle il n'était pas vraiment préparé.

    Il peint. Il se passionne pour l'histoire, révère la photographie et la pratique.

    Le couple déménage souvent et c'est de Lyon à Paris en passant par La Rochelle que l'auteur voyage, depuis sa naissance, à l'aube de la deuxième guerre mondiale.

    Son livre, riche d'expériences multiples – les relations filiales, la scolarité, l'écriture, les voyages...-

    m'apparaît comme une traversée de plusieurs décennies, où tout a changé, de la culture aux usages, en passant par les rapports humains.

    Dans une écriture qui scintille de simplicité, sa prose remue – au sens concret, et le lecteur est amené à partager nombre de faits, de comportements et d'expériences, dans une empathie sensible.

    Peu d'écrivains arrivent à se garder de parler trop d'eux quand ils évoquent le noyau familial; Nicole Avril réussit sans cesse à explorer dense et profond dans cette mine fournie par ses parents. Des photos, des bouts de papiers griffonnés, des films, des pages collées de livres qu'elle a dédicacés servent de tremplin à la résurgence du passé. Au milieu de ces vestiges, la fille, bien plus souvent que l'écrivaine, surgit, vive, attachante, nuancée dans cette « reprise » du passé, puisqu'il s'agit de traiter toute cette matière noble. Même les coups du sort – un avortement, un premier mariage raté, les incompréhensions filiales, cèdent le pas à un exposé profondément humain, insinuant une conviction chaleureuse au sein de la lecture : cette femme, hors pair, digne, mesurée, a le don de faire table rase sans brutalité, de toutes les précautions d'usage. Nicole Avril, dont j'avais donné à lire à mes élèves « Dans les jardins de mon père » et « Les gens de Misar », est une écrivaine de premier ordre et ce livre, un modèle d'analyse psychologique et biographique.

    Tout serait à citer de ce récit, noué dans les traces du chagrin, tant les séquences nous semblent tout à la fois indispensables et magnifiques : suffit-il de citer l'épisode de la déchéance de la mère lorsqu'elle joue aux cartes ou la chute du père, au corps émacié comme sortant des camps de la mort.

    Oui, le voyage entrepris par Nicole est un périple réussi, chaleureux comme la vie que guettent tous ses personnages du réel, et sa manière si enfantine d'appeler les siens par « petit papa, petite maman » nous donne assez le ton sur lequel elle écrit leur histoire, loin de la grande, dans le tissu vivant des mots qu'elle maîtrise.

    Avec Ernaux, Lefèvre et Sallenave, Nicole Avril est l'une des écrivaines françaises les plus émouvantes.

    Un très beau livre.

    Philippe Leuckx

    Cet article est d'abord paru dans Francophonie vivante de février 2011

    Demain, découvrez l'interview Livres & vous de Philippe Leuckx

     

  • 14 juillet Noir

    images?q=tbn:ANd9GcTPMXh2oxmODJ1W8Yy5u27GwP9C0sk-CO3hki9moBqEUp_m2gFkCela fait 4193 jours que des milliers de mots de la langue française sont retenus en otage dans des livres de Marc Lévy. En effet, c'est le 17 janvier 2000 que l'homme évité par tous les amateurs de bonne littérature commit son premier rapt avec Et si c'était vrai? avec la collaboration de l'éditerroriste Robert Laffont... Des mots noircis, leur famille dans le chagrin,  les comités de soutien désespérés... Et pas l'ombre d'une libératon en vue. Au contraire, le bandit poursuit ses exactions à un rythme de plus en plus soutenu, fort de ses complicités dans le monde entier. Il se murmure que le président Sarkozy le soutiendrait secrètement car il aurait repris la lecture grâce à lui après, comme on le sait, un arrêt de plusieurs décennies à la suite d'une lecture malheureuse de La Princesse de Clèves.


  • Mauvais sang

    La magie de la radio (Reggiani + Bowie), la course en Lavant...


  • Le génie est une question de muqueuses... et autres citations

    Le génie est une question de muqueuses. L'art est une question de virgules

    Le bon écrivain est celui qui enterre un mot chaque jour

    L'artiste contient l'intellectuel. La réciproque est rarement vraie.

    La pensée, oui, dans une belle chair.

    En art, il faut que la mathématique se mette aux ordres des fantômes.

    Les huîtres, je les adore: on a l'impression d'embrasser la mer sur la bouche.

    Tu te crois libre parce que tu pars, et tu emportes tes pantoufles.

    Monsieur, je suis l'offensé, j'ai le choix des armes, je choisis l'orthographe. Donc, vous êtes mort.

    J'appelle bourgeois quiconque renonce à soi-même, au combat et à l'amour, pour sa sécurité.

    La poésie est le point où la prose décolle.

    Point n'est besoin d'écrire pour avoir de la poésie dans ses poches.

     Le psychologue: un crème de menthe qui voudrait passer pour une absinthe.

    Le génie, c'est quand ça va si vite qu'on ne sait pas comment c'est fait.

     Vous faites le ménage de l'univers avec les ustensiles du raisonnement. Bon. Vous arrivez à une saleté bien rangée.

    Ne fais donc jamais de citations classiques: tu exhumes ta grand-mère en présence de ta maîtresse.

    Léon-Paul FARGUE (1876-1947)

     

     

     

  • Deux ou trois poupées...

    Poupée de cire, poupée de son / Arcade fire 2007


    La poupée barbu / Marka 1995

     

    Baby doll / Cat Power 2003

    BONUS: Il faut ranger ta poupée /Hugues Aufrey 1966

    http://www.youtube.com/watch?v=H54T9R8exQ4

  • L'homme à la pipette

    Ce qu’il préfère dans les bouées et autres objets gonflables, c’est la pipette. Qu’il suce, lèche, tète, aspire, souffle à discrétion. Sa mère, c’est une poupée.

  • "L'Album" de Bernard Tirtiaux

    51ul%2Bp4MgpL._AA115_.jpgUn beau portrait de l'homme multiple qu'est Bernard Tirtiaux, sur Télévesdre, filmé dans son atelier de Martinrou.

    http://www.televesdre.eu/site/_l_album_bernard_tirtiaux_ecrivain_et_maitre_verrier_diffuse_le_14_03_2011_-6649-999-138.html

  • Daho & Jacno

    Les objets

    Amoureux solitaires par Daho & Calypso (Valois)

  • Le monstre

     

    Un jour, sans qu’on sache pourquoi, il arrêta sa collection de femmes pendues pour commencer une collection d’hommes noyés.

  • L'Iran des martyrs, par Denis Billamboz

     

    L’Iran des martyrs

    Après avoir évoqué, avec Taos Amrouche, l’ébullition qui affecte le monde arabe assoiffé de plus de liberté, je voudrais réunir dans cette chronique deux auteurs iraniens, Kader Abdolah et Chahdortt Djavann, qui montrent, dans les deux œuvres que je présente, que la révolution peut aussi accoucher du pire. Juste un petit signe en direction de ces pauvres opprimés qui cherchent un peu plus d’air pour respirer un peu mieux et vivre comme devraient vivre tous les êtres humains sur cette planète. Il serait trop dommage, après tous les combats, après tous les sacrifices, après tous les jeunes gens fauchés par la mitraille de la répression, que ces peuples se fassent confisquer leur révolution par des intégristes bornés et sanguinaires. Deux lectures à méditer et qui montrent bien que l’espoir n’est pas permis sous ces régimes plus autoritaires que religieux, plus pervers que vertueux.

     

    51A0C9SvtpL._SL500_AA300_.jpgLa maison de la mosquée

    Kader Abdolah (1954 - ….)

    Au moment où l’Egypte s’ébroue pour essayer de se débarrasser de son dictateur, j’ai lu par hasard ce livre de Kader Abdolah qui n’est en fait que la démonstration de l’effritement du pouvoir du Shah d’Iran devant la montée en puissance de celui des religieux les plus extrémistes et les plus intolérants.

    A Sénédjan, trois cousins habitent dans une maison séculaire adossée à la mosquée, le chef du bazar, gardien des clés de celle-ci, l’imam timoré et tolérant de cette mosquée, le muezzin qui s’est tellement fondu dans sa fonction que tous l’appellent par le nom de son emploi. Ces trois familles, une vingtaine de personnes environ, constituent comme un condensé de la population iranienne : riche commerçant pieux et bienveillant, imam modéré, grands-mères vestales du foyer, gardiennes de la tradition, frère adepte de la modernité de Téhéran, jeunes révoltés contre la dictature et la religion ou partisan des ayatollahs de Qom et ceux qui ne comptent pas beaucoup mais qui sortiront de l’ombre le moment venu, sans oublier la Perse éternelle perpétuée par le poète de la famille.

    « C’étaient des années tranquilles mais comment aurait-il pu savoir qu’une nouvelle époque allait bientôt s’ouvrir avec une rapidité inouïe ? Et qu’une tempête destructrice était imminente ? Une tempête furieuse qui le ferait plier et trembler comme un vieil arbre. » Et, cette tempête manifestera ses premiers symptômes quand le gendre de l’imam décédé viendra prendre sa place et enflammera la mosquée par ses prêches exaltés et ses prises de positions extrémistes.

    Cette société vivait dans un équilibre qui semblait pourtant bien réel, la stabilité nécessaire au commerce régnait partout, les familles regroupaient tous les leurs : les vieux, les fous, les infirmes et les handicapés, les religieux comme les profanes. Personne n’était rejeté et on traitait toujours les problèmes en famille pour ne pas mêler la police aux affaires internes. Et pourtant, la ville changeait à grande vitesse, le Shah conduisait une politique de modernisation, de laïcisation, d’industrialisation et de libération de la femme qui faisait craquer ces équilibres ancestraux. « Le tapis persan n’était plus un facteur déterminant de l’économie et de la politique. Il était désormais supplanté par le gaz naturel et le pétrole. »

    Le centre névralgique de la ville se déplaçait en même temps que les sphères du pouvoir et de l’influence, la ville moderne s’opposait au bazar, la Perse à l’Iran, Téhéran à Qom, la religion à la modernité, l’obscurantisme et les ténèbres aux lumières des boutiques, le Shah aux ayatollahs et la  dictature devenait toujours plus dure pour contenir la montée en puissance des opposants. Et brusquement, « nous avons eu une révolution, pas un simple changement de pouvoir politique. C’est un bouleversement total de la mentalité des gens. Il va se passer des choses qu’on n'aurait jamais imaginées en temps normal. La population pourra commettre des actes horribles. »

    La famille est alors emportée, comme le fut l’Iran, dans le tourbillon de la révolution islamique, chacun voyant son destin basculé, des têtes tombèrent, certains sortirent de l’ombre, d’autres flairèrent le changement et surent tourner casaque, et certains allèrent même jusqu’au bout de leur idéal pour le pire mais aussi pour le meilleur. Les Egyptiens peuvent, peut-être, tirer quelques enseignements de cette fiction mais El Aswani leur avait déjà communiqué quelques clés avec celles de « L’immeuble Yacoubian ».

     

    51GNW9NCEGL._SL500_AA300_.jpgJe viens d’ailleurs

    Chahdortt Djavann (1967 - …..)

    « On me demande souvent d’où je viens. Cette question, je me la suis posée à mon tour, et ce livre est ma réponse. Je viens d’où je parle, je viens d’où je regarde. Je viens d’ailleurs. » Cette petite fille, elle pourrait être elle, Chahdortt Djavann, petite Iranienne d’une douzaine d’années qui rencontre l’histoire, celle qui s’écrit avec du sang et des larmes, un jour de 1979 quand les « pasdaran », les commandos islamiques surgissent dans son lycée et massacrent les élèves révoltées contre la dictature mise en place par le régime islamique.

    Chahdortt raconte dans ce petit livre et en quelques scènes la vie d’une gamine qui devient une jeune fille sous ce régime qui écrase le peuple et surtout les femmes qui sont ramenées à l’état animal, vouées  à la procréation d’enfants, mâles de préférence. Ces années « elles m’ont appris que pour survivre il fallait renoncer à vivre ». Après les années lycée et la révolte, viennent les années d’étudiante et la soumission, le temps de l’exil et le retour pour trouver le vide, la culpabilité d’avoir échappé à ce monde, le désespoir, la résignation et un énorme gâchis.

    C’est un livre de la révolte, de la douleur, mais jamais de la résignation ni de la haine, c’est aussi un acte d’amour envers le pays qu’il l’a reçue et qu’elle a aimé. « Cette langue a accueilli mon histoire, mon passé, mon enfance, mes souvenirs et mes blessures. Cette langue m’a accueillie. Elle m’a adoptée. Je l’ai adoptée. Mais, quels que soient nos efforts mutuels, les vingt-quatre ans que j’ai vécus sans elle laisseront à jamais une lacune en moi. »

    Chahdortt nous emmène dans sa douleur et dans sa révolte avec l’émotion, la douceur et la dignité qu’elle doit peut-être à la pratique de la langue perse qui se prête si bien à la poésie, mais qui n’altère en rien la puissance du témoignage et l’indignation qui envahit le lecteur qui croit ressentir jusqu’au fond de sa chair, toute cette violence gratuite et stupide répandue au nom d’un soi-disant dieu qui aurait été bien peu recommandable pour imposer un tel traitement à des âmes aussi innocentes. Un réquisitoire implacable contre tous les intégrismes qui envahissent notre monde.

    Denis Billamboz

     

  • Microbe n°66 + Minicrobe Virginie Holaind

    Microbe 66.jpg Au sommaire:
    Illustrations de Joachim Regout
    Textes de:
    É
    ric Allard
    S
    amantha Barendson
    C
    orentin Candi
    G
    uillaume Decourt
    É
    ric Dejaeger
    E
    lvindra
    C
    hristophe Esnault
    J
    ason Heroux
    C
    atfish McDaris

    Morgan Riet
    A
    nny Rivat
    B
    asile Rouchin
    A
    lain Sagault
    Mi(ni)crobe 30 - Holaind.jpg
    Salvatore Sanfilippo


    Le 30e mi(ni)crobe est signé Virginie Holaind : APRÈS TOUT, JE N’AI FAIT QUE REGARDER

    Pour tous renseignements (commande, abonnement), contacter Éric Dejaeger via son blog: http://courttoujours.hautetfort.com/

  • Di Rupo à dîner

    art_33646.jpgMercredi soir, j’ai reçu Di Rupo à dîner. Il m’a dit le bien que mon invitation lui faisait en cette période agitée. Je lui ai parlé de ma vie professionnelle, de ma volonté de prendre ma préretraite au plus tôt, de mon souci de travailler moins jusque là... Il prit son air contrarié et me dit, sévère, qu’il ne changerait pas sa note, alors qu’il n’en était pas question. J’aimais le la qu’il donnait de temps à autre, entre deux amuse-bouches, de sa voix électorale, et je lui dis. Il reprit son calme et me confia qu’au fond il serait devenu libéral s'il ne s'était pas senti une obligation morale envers le prolétariat d'où il est issu. Mais il m’affirma qu’il en prenait le chemin, avec l’aide de l’idéologue réformateur du Parti, son Bel Homme à Lui. Comprenant l’amitié qui unissait ces deux-là, je dis : « La prochaine fois, Elio, tu viendras avec Paul, je te le promets, je ferai deux fois plus de pennes aux brocolis. » Il me fit son sourire désarmant puis, comme il était très fatigué, il s’est endormi sur le canapé rose du salon, avec son Doudou vert en peluche qui ne le quitte jamais.