• La télé de l'extrême

    castaldi.jpgIl escaladait son poste de télé, placé très haut dans son salon puis le regardait, la tête en bas, sans se tenir. La vue d'un Castaldi le faisait chaque fois s’effondrer. Il avait beau répéter l’action plusieurs fois par semaine, en suivant les conseils d’un coach acclimateur de Castaldi (père, fils & mère Allégret), il ne parvenait pas à s’habituer. 

  • Conversation avec mon chat

    Samedi soir, j’ai engagé la conversation avec mon chat. À moins que ce ne soit lui - on ne sait jamais dans ces cas-là qui prend l’initiative. C’est surtout lui qui a parlé et moi qui ai 52485084.jpgécouté, un peu pris au dépourvu par l’énormité de la chose. Il m’a annoncé qu’il allait me quitter, qu’il se sentait partir, qu’il en avait maximum pour trois mois... Après la surprise et la peine, je pense avoir trouvé les mots pour lui dire mon amour, combien il avait compté pour moi. J’ai le temps de commencer les démarches administratives : impression des faire-part de décès, achat de la concession, de la pierre tombale... Il ne veut pas se faire incinérer, il a toujours eu horreur des flammes. En attendant, je pense à une épitaphe. Régulièrement, je lui soumets des propositions mais il demeure désormais muet, à croire qu’il n’a jamais parlé.

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    L'illustration est signée Christelle Cuche

    http://www.christellecuche.fr/

     

  • UN LIVRE DE POEMES ADMIRABLE. LE GESTE ORDINAIRE. MAXIME COTON EVOQUE SON PERE.

    Par Philippe LEUCKX

    Je ne devrais pas le préciser, mais je n'ose le cacher : je suis fier d'avoir été l'un des premiers à parler de Maxime Coton, quand il publia son premier livre, "La biographie de Morgane Eldà", au Tétras Lyre en 2004. Il n'avait que dix-huit ans. Je suis fier de lire, sept ans après un deuxième livre, plus copieux, 48 poèmes, qui tous, tournent autour de la figure du père, comme on "tourne" tout autour d'un sujet capital. Les mots ne veulent rien dire ou tout dire : LE GESTE ORDINAIRE est aussi un film "tourné" par le jeune Maxime Coton, vingt-cinq ans aujourd'hui; il y est question de PERE, de CAPITAL, au sens marxiste, de GESTES, au sens ouvrier du geste agi, porté dans une usine...

    La poésie sociale, vraiment sociale est rare; pour qu'elle porte, elle ne supporte aucun apprêt, aucun cliché, aucun poncif : si elle veut atteindre sa cible, - un lecteur adulte, pris au vif, au coeur - , elle doit signer sa pureté, éveiller l'âme autant que l'esprit. C'EST LE CAS ICI. Insigne poésie, aussi pure qu'un poème des "Ceneri di Gramsci", aussi net qu'une élégie de Penna (je pense à une "ardente solitude", dans laquelle Maxime C. se reconnaîtrait sans ambages).

    LEGESTEORDINAIRE.jpgDire l'autre, surtout quand il s'agit de son père, quand celui-ci tient toute sa vie dans les mains, celles du travail, celles données depuis longtemps à l'usine. DIRE. C'est la grande question du livre : tenir un langage qui soit apte à DIRE ce qu'il n'est pas aisé de FORMULER : la distance de classe (encore un thème pasolinien du social); la différence née au sein d'une famille par l'interstice du social modifié (on n'est pas loin de l'Ernaux de "La Place" ni de l'univers tragique de Mauvignier quand il peint la femme de peu dans "Apprendre à finir". Mais foin des références littéraires, je ne veux surtout pas ferrer le travail de Maxime dans une suite qui serait moindre. Au contraire, l'urgence de langage élève son livre au niveau des quatre références de premier plan que je viens de citer. En effet, l'aisance du vers relaie celle du coeur qui doute, se cherche, vrille de joie ou d'angoisse, ou cherche ses repères (sans jeu de mot!).

    C'est un fils qui trouve les lieux du père. Un anti-oedipe. Un anti-facilité d'usage. C'est un fils qui écrit son père - lui qui n'écrit qu'à l'usage de ses mains.

    Je ne voudrais pas peser de mes mots critiques comme une chape à la légèreté de langue sur un fond de gravité, qui honore l'homme, qui lève le poète à choisir les plus beaux mots (pas de joliesse certes, les mots du coeur qui comprend, qui erre, qui décrit l'aire usinière, qui analyse sans pesanteur sociologique, rien que par ses MOTS).

    Le fils-poète "ne peu(t) voir ce que tes mains / Ecrivent" (p.7). Plus loin, dans l'éprouvante avancée (un travelling du corps-coeur) : "te voilà, avec la brutalité d'un répartiteur/...d'une cage" (p.35).

    "Que dit le prolétaire?/ ...Pourquoi ce silence? / Pourquoi dans l'usine tant de bruits?" (p.57)

    "Un homme...Un corps...Une voix/ Tue" p. 53 (au terrible double sens d'une langue NUE, TERRIBLE, UNE...)

    J'aime assez ces "gravats de souffle", comme l'image minière, minérale, trapue d'un ouvrier en son socle.

    Rien de banal, ni d'ordinaire dans cette approche millimétrée de l'HUMAIN. Le geste, pour ordinaire, a acquis l'instant de MIRACLE. Oui, le fils a sauvé du néant la pose de main, le rivet, l'acier froid sur la chair, le "souffle" (le mot revient comme une caresse virile), la distance du je au tu, quand dire je peut assassiner le vrai. Ici le "je" est garant d'humble vérité, acquise de haute lutte (contre les préjugés, contre les façades à percere, contre les noeuds...).

    Le poème-stylet : quel honneur et quel devoir! Il y a du romain dans cet aveu et/ou cette déclaration de principe esthétique, non, d'humaine condition. Quoiqu'il faille mesurer à quel point le poème est substance, dans saforme même, dense, elliptique mais jamais étroite ou anonyme ou blanche - comme on le dit de certaines écritures.

    Et quelle lucide traversée! Maxime C. reconnaît ses faiblesses, ses tentations de conjoindre, de rappeler à soi des assurances ou des soulagements. Il sait qu'écrire ouvre failles et splendeurs.

    Une page sans doute, parmi toutes, résume les potentialités du poème-manifeste-coeur : la page 41, qui nous donne :

    "TU arraches, sèmes ailleurs. Sûr d'où tu viens,/

    tu te tais. Jusqu'à oublier. Mais avant tout, c'est/

    toi qui disparais. D'où tu viens est en friche :/

    tu sèmes ailleurs. Fais confiance au vent./

    ... N'oublie pas. Ne t'oublie pas.

    On écrit, sans doute, pour arracher à l'oubli les expériences vitales, fondamentales, uniques, vraies.

    Le poète Coton EST DANS LE VRAI et cela nous émeut. Au plus loin.

    Avec des illustrations de LAURENCE LEONARD, Ed. esperluète, 64p., 2011, 14 euros.

    A commander ici (éditions Esperluète):

    http://www.esperluete.be/Le-geste-ordinaire/Le-geste-ordinaire.php


  • Rentrée littéraire: LA SAGA MAIGROS sort aux Cactus Inébranlable Éditions

    "La saga Maigros d'Eric Dejaeger pourrait bien ne jamais trouver sa place dans le monde du polar. On y retrouve pourtant tous les ingrédients que les amateurs du genre apprécient : un inspecteur principal (qui travaille dans le grand Charleroi sous les ordres d’une commissaire divisionnaire et secondé par une équipe de quatre personnes) ; des

     

    assassinats crapuleux ; des attaques à main armée ; des enlèvements d’enfants ; des vols en tous genres ; du sexe, de l’alcool, des jeux de mots déplacés, etc. On y trouve tout sauf... des résultats ! Toutes les crapuleries commises restent impunies.

     

     Le no-hero de ces cent aventures qui ne dépassent jamais deux pages n’est pas un inspecteur comme ceux que l’on a l’habitude de rencontrer dans les livres, les films et les séries TV. Il cumule jusqu’au paroxysme tous les petits défauts des privés et flics célèbres. Et il en entasse bien d’autres dont il ne rendra – peut-être – compte que lors du jugement du dernier des derniers.

     L’inspecteur principal Maigros est un personnage aussi abject que répugnant, aussi sordide qu’ignoble. Pourtant, aux dires des lecteurs abonnés à la saga qui paraissait sous forme de feuilleton sur le ’net, on finit par s’y attacher et par en redemander. Personnalité oxymorique ? Il n’a rien du bandit bien-aimé ni du flic ripou au grand cœur. Il est juste Maigros et n’en a rien à cirer de quoi que ce soit tant qu’on lui fout la paix et qu’on le laisse picoler, bâfrer, et... tout le reste.

     La saga Maigros est à déconseiller aux moins de six ans qui ne surfent pas encore sur le web, aux âmes sensibles quel que soit leur âge même si elles ne lisent plus Tintin, aux gnangnans, aux papes et papesses, à celles et ceux qui lisent du fast-book de gare à la sauce best-seller, aux critiques qui jugent un texte à l’aune du subjonctif imparfait et non pas à la quantité de néologismes à la découverte desquels leurs dents grincent comme les grandes lèvres d’une nonagénaire et leur estomac s’autoDAFe.

     Un livre que chacun ouvrira à ses risques et périls..."

     

    Voir la superbe couverture, la bio-bibliographie d'Éric Dejaeger et tous les renseignements sur les toutes nouvelles Cactus Inébranlable Éditions:

    http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/

  • Melancholia de Lars von Trier, par Géraldine Muller

    Un excellent film que Melancholia de Lars Von Trier.

    Melancholia est le nom de cette planète qui s'approche dangereusement de la terre. Melancholia caractérise ainsi ce dénouement apocalyptique qui est annoncé dès le début du film.

    Melancholia, c'est aussi une profonde mélancolie, présente chez les deux héroïnes, Justine et Claire. La structure de ce film repose sur un dyptique: deux épisodes, le premier correspondant aux noces de Justine (et à sa dépression) et le second,  à l'impuissance de Claire devant la chronique d'une fin annoncée -dyptique sous-tendu donc par la confrontation de deux "planètes" intérieures, celle de chaque soeur.

    Dans l'épisode correspondant au mariage de Justine, la vanité des hommes est à mon sens très bien décrite: quête de pouvoir, d'argent, domination, difficultés des relations humaines... Mais on sent que tout cela va disparaître comme un feu de paille car les choses changent, insidieusement: on ne voit plus certaines étoiles dans le ciel; la nuit est  singulièrement bleue comme cette planète Melancholia qui est désormais aussi visible dans le ciel que la lune.

    Les paroles et les rires sonnent faux... Tout n'est que masque social durant ce mariage et en une seule soirée, la promesse de bonheur est consommée. Justine perd tout, son mari et sa carrière de directrice artistique qu'elle avait conquise en épousant Michaël.

    Le caractère dépressif de Justine s'accentue, non pas parce qu'elle perd l'apparence sociale du bonheur (d'une certaine manière, il s'agit pour elle d'une délivrance), mais parce qu'elle éprouve la nostalgie d'un bonheur, d'un paradis qu'elle ne peut trouver justement sur la terre. Comme elle dit à son mari, juste avant la nuit de noces qui n'aura pas lieu, "j'ai besoin d'un moment": un moment pour faire un tour dans le jardin, s'agenouiller dans l'herbe, regarder le ciel, rencontrer quelqu'un d'autre, un moment pour être libre, loin des conventions du couple et des relations...

    Le second épisode correspond aux lendemains de la fête: de la foule des invités, on passe à des scènes intimistes où le quotidien se vit entre Justine et Claire, le mari et le fils de cette dernière.

    La planète Melancholia s'approche de plus en plus de la terre. Au début, on ne veut pas y croire; on essaie de se convaincre au téléscope qu'elle s'éloigne.

    Mais il faut bien s'y résoudre: les chevaux hennissent, les insectes s'affolent dans l'herbe, les feuillages s'agitent, il tombe des gouttes de neige et de pluie par grand soleil.

    Et pourtant, les choses les plus simples du quotidien, demeurent, elles, imperturbables: les fauteuils, la nappe du petit-déjeuner, les tranches de pain blond, les fruits dans la corbeille attendent sur la terrasse... Claire veut vivre comme si tout était normal; prolonger le désir de vivre, jusqu'au bout.  Mais lorqu'elle est confrontée à la cruelle réalité et qu'à nouveau le voile des illusions tombe, elle qui semblait si forte et si "normale" (par rapport à sa soeur) est à son tour traversée par l'angoisse du Néant et de la Solitude. La mélancolie de Claire consistera à vouloir éloigner encore un peu la Mort en buvant un verre de vin rouge sur la terrasse et en écoutant la 9ème Symphonie de Beethoven, avec les siens.

    En revanche, sa soeur Justine n'éprouve plus aucune crainte lorsque la planète bleue est sur le point de heurter la terre car elle a expérimenté, avec sa lucidité de mortelle, toute la solitude et la fragilité de la condition humaine. Elle contemple ce jour nouveau, devenu bleu avant l'ultime obscurité... Elle écoute le silence... Et elle aide son neveu à construire la cabane magique qui le protègera de toute peur...

    Ce film peut sembler très pessimiste; il l'est, mais il est aussi optimiste car profondément humaniste: cette tragédie de la disparition, qui concerne le Vivant, est vécue de manière intime. Elle nous enseigne comment regarder le Destin, et quelle attitude -la plus sage pour nous- il nous convient d'adopter quand des événements ne dépendant pas de notre volonté surviennent.  Préparer son petit déjeuner le matin même de la collision entre la Terre et Mélancholia, puis fuir au village pour parler à d'autres tout aussi impuissants du funèbre phénomène, ou s'allonger parmi les fougères, les fleurs d'eau et se laisser bercer par ce qui est, dans l'instant?  Laisser venir le Destin et composer un cercle humain d'acceptation dans la cabane magique.

    Un très beau film, donc sur le plan à la fois esthétique et mystique.

    Géraldine Muller

    Les blogs de Géraldine

  • Ernaux, L'autre fille, par Philippe Leuckx

    41iB6yZtBxL._SL500_AA300_.jpgVoilà, après l'étonnant "Les années", le dernier développement de la "fresque familiale", entamée il y a 27 ans par "La place", poursuivie avec "Une femme" : "L'autre fille".

    En un peu moins de soixante-quinze pages, l'écrivaine française, dans un style inimitable, fait de simplicité, d'acuité, de vérité psychologique, d'une langue qui va à l'essentiel, totalement dégraissée des clichés, d'une nudité qui ressort des plus grands, relate un épisode troublant de son enfance. Il a fallu, elle avait l'âge de comprendre, qu'elle découvre,  à l'insu des intéressés, une conversation essentielle pour qu'elle sache qu'elle avait une soeur. De huit ans son aînée. Et disparue - au double sens du terme - à l'âge de six ans. Anéantie par la mémoire.

    Ginette.

    Tout le livre tourne autour de cette "soeur" inconnue à plus d'un titre. Même sa tombe avait été cachée. Tout.

    Il a fallu que l'écrivaine - soixante-onze ans - sente l'impérieuse raison d'en parler enfin, pressentant que ses parents sans doute savaient qu'elle savait. Mais sait-on jamais?

    Les sentes familiales bien mystérieuses s'ouvrent sous la prose impériale d'un auteur en état de grâce. On sort de son livre, enquête, récit d'initiation, intimisme nourri d'écriture, avec la conviction que cette histoire a dû l'orienter de manière décisive vers l'écriture. Elle n'aurait pu agir autrement. Le trauma révélé, révélateur - au sens photographique pour un auteur qui use de la photo comme d'un agent scriptural - d'une société, d'une époque, où l'on cachait ses drames, où l'on continuait à vivre comme si de rien n'était, quitte à infléchir les vérités essentielles vers des non-dit pesants.

    L'art d'Ernaux n'en est pas pour autant pessimiste : le récit qu'elle nous donne est la preuve éclatante qu'écrire sert à soulager le poids qui pèse aux yeux des lecteurs potentiels, de leurs blessures, de leurs frustrations, de leurs épreuves.

    Phlippe Leuckx

    (Editions Nil, 2011)

  • Interview LIVRES & VOUS: Éric DEJAEGER

    2400665640.jpgÉric Dejaeger est depuis 1996 l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages publiés en Belgique, en France et... aux USA.  Recueils d’aphorismes, romans, théâtre et contes brefs dans la lignée d’un Jacques Sternberg (qui a d’ailleurs préfacé un de ses livres). Après avoir édité la revue Ecrits Vains, il édite depuis dix ans la revue Microbe et les plaquettes Mi(ni)crobes. Il est professeur de langues modernes, père et grand-père.

    Il nous offre 10 irréflexions inédites.

     

    Le livre qui t’a donné envie d’écrire. Ton (ou tes) auteur(s) fétiche(s).

    Plutôt qu’un livre, ce sont les poèmes que nous étudiions en classe, les grands classiques comme Le lac, Harmonie du soir, Le dormeur du val, Le pont Mirabeau, etc. Les deux écrivains qui m’ont le plus influencé sont Jacques Sternberg (Pourquoi faire long quand on peut faire court ?) et Richard Brautigan (Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?).

     

    Le(s) livre(s) que tu n’aurais jamais dû lire. Le(s) livre(s) que tu ne liras jamais.

    Les deux derniers que je n’ai pas réussi à terminer : Manhattan Transfer de Dos Passos et L’homme qui tombe de DeLillo. Ceux que je ne lirai sans doute jamais ? Disons Ulysse, Moby Dick et Don Quichotte.

     

    Une trouvaille littéraire. Un auteur méconnu à recommander.

    Je ne citerai personne par peur d’en oublier mais j’en publie régulièrement dans Microbe.

     

    L’écrivain que tu as, aurais aimé, ou aimerais rencontrer.

    images?q=tbn:ANd9GcRJKKLT0b_H5McvpVWfu1ZwAYmm59PujXNE_rbrG7GYt4x8dIs01/ Jacques Sternberg, il y a un peu plus de dix ans ; Pierre Autin-Grenier, il y a deux ans ; André Stas, il y a quelques mois.

    2/ Richard Brautigan et Charles Bukowski. Snif et SANTÉ !

    3/ Jean-Bernard Pouy. Je garde espoir.

     

    Comment, quand écris-tu ?

    Je n’ai aucune méthode. Je fais ça n’importe comment, quand ça me prend. J’écris beaucoup à l’ancienne : au stylo, dans des cahiers.

     

    Un conseil à donner à un jeune auteur ?

    Lire un maximum ! Au moins cent titres par an hors les prix littéraires. Rester humble. Écouter ton épouse quand elle te dit que...

     

    Un épisode de ta vie qui t’a servi de modèle, que tu as retranscrit au plus près dans un de tes livres.

    51rs6JPMVKL._SL500_AA300_.jpgJe n’écris que de la fiction. Certains passages de La cité des fleurs fanées sont un peu inspirés de situations vécues.

     

    Ton livre personnel préféré.

    Le prochain à paraître : La saga Maigros. C’est celui qui m’a fait le plus marrer en l’écrivant.

     

    Ta phrase, citation préférée.

    Il est nécessaire de persévérer pour aboutir à l’échec. (Achille Chavée)

     

    Coup de cœur artistique (tous genres confondus) récent.

    Les médias « crédibles » qui ne parlent plus qu’au conditionnel. Quelle merde !

     

    Ton prochain livre en quelque lignes...

    La saga Maigros, qui devrait paraître en septembre chez Cactus Inébranlable éditions, met en scène durant cent épisodes un inspecteur de police carolo, Désiré Maigros, qui passe son temps à le perdre. Une espèce de Bérurier à la puissance quatre. Il est grossier, vulgaire, sans éducation, alcoolique, porté sur le sexe et d’une fainéantise incommensurable. Tout un poème...

     

    Quand je lis ou/et j’écris, je.... ne pense à rien d’autre.

     

    images?q=tbn:ANd9GcSqsCifdPOzXowj_c4zPajY3a2w6EiWaDBfmCgw4Abq97L44Cpq7QSes livres préférés

    « Plutôt que des livres, des écrivains dont j’ai lu ou suis en train de lire l’œuvre intégrale*. Par ordre alphabétique » :

    Autin-Grenier

    Brautigan

    Bukowski

    Chavée

    Crumley

    John et Dan Fante

    Mariën*

    Norge

    Pouy

    Stas

    Sternberg

    Vargas Llosa

    Vautrin

     

    * "Pas facile !!!"

    Le blog d'Éric Dejaeger:

    http://courttoujours.hautetfort.com/

     

     

  • 10 irréflexions d'Éric Dejaeger

    Ne pas confondre « fut de pils » et « fils de pute ».

     

    Spécial machos : grande vente aux bien en chair.

     

    Qu'on m'explique : pourquoi est-il interdit de fumer dans un crématorium ?

     

    Je déteste la bande à Bonne-Eau.

     

    Tant qu’à néologismer...
     Au pédant « tétracapillotracteur », je préfère le moins intello « quatrotifscieur ».

     

    Un film à remaker en X : Que les grosses à l’air lèvent le doigt.

     

    Si un fumeur se fait incinérer, on ne peut pas récupérer ses cendres dans un cendrier.

     

    Quand les bourses dégringolent, il faut faire attention à ne pas se les écraser en marchant.

     

    Un truc à inventer : le soutien-bourses. À prix très élevé pour les traders !

     

    Les accros au téléphone portable peuvent se faire inoculer le germe à no phone.

     

    Éric Dejaeger

  • La peinture à la banane

     

    banane-150x150.jpgJ’ai connu un peintre qui peignait à la banane. Sur un fond noir myrtille, des traînées odorantes de bananes dont on pei(g)nait à reconnaître quoi que ce fût. Pas différent au fait qu’un De Kooning ayant bu de la Poire Williams. Abstraction fruitière, coulis de peinture, pollockeries. La critique glissa dessus. L’homme en vendit des tonnes. Cela valait toutefois mieux, conclut le critique d’art qui en avait vu d’autres, que de tartiner sa toile à la patate, épluchures comprises. Pour installer un climat.

  • La vie est brève et le désir sans fin

    41cKmJ6NtpL._SL500_AA300_.jpg

    Un plaisir sans fin

     

    Nora Neville vit entre Paris et Londres, entre Louis Blériot-Ringuet et Murphy Blomdale. L’un est marié et gagne petitement sa vie (on peut dire qu’il vit au crochet des autres), l’autre est trader et la gagne largement. Mais les deux se ressemblent par leur attachement à Nora, volage et imprévisible, forcément séduisante, forcément instable. Ils lisent tous les deux Leibniz et ce n’est pas anodin : Patrick Lapeyre confie avoir utilisé le concept de monade pour la conception de ses univers-bulles dans lesquels  ses personnages évoluent, s’enferment et tentent de s’évader. Si Blériot écoute Massenet, c’est en rapport avec Manon Lescaut (d’après l’abbé Prévost) duquel le roman est inspiré.

    La fin, indécidable, est à l’image des personnages. Comment pourrait-il en être autrement ? Ils finissent par mourir de cette situation vécue jusqu’à ses limites. Ce sont des inadaptés  qui s’attachent à l’idée de l’amour (trop grande pour eux) sans avoir les moyens de le vivre. Le style est emprunté à Echenoz (Lapeyre ne s’en cache pas) et à l’écriture distanciée de ce qu’on a parfois appelé le « nouveau nouveau roman » de chez Minuit avec aussi J.-P. Toussaint, Ch. Gailly, Ch. Oster , E. Chevillard... C’est dire s’il est déjà daté et un brin nostalgique, soit. Mais pour ma part, quel bonheur de lecture. Chaque instant est traité pour lui seul, à la façon d’un haïku (Lapeyre est un admirateur de la culture japonaise, le titre est emprunté à Issa) : le monde est là, présent, avec sa diversité sur fond d’intemporalité. Les notations sur le temps qu’il fait et sur le temps élastique sont légion, il pleut souvent dans ce roman et Blériot rajeunit ou vieillit suivant les circonstances : il est sans âge.

    Les personnages sont pleutres, indécis, sans but  et en dehors du temps. Notons que l’un des personnages principaux est trader, bien de son époque donc, mais au romantisme suranné, au cœur d’artichaut. Antonioni l’avait déjà dit, les sentiments, les façons d’affronter le monde n’évoluent pas au rythme du progrès technologique. Lapeyre est un admirateur de Kafka, de ses personnages velléitaires qui se laissent emportés par un destin obscur. Tout comme les récits de Kafka, ce roman paraît ne jamais s’arrêter. La vie est brève et l'effet des romans de Lapeyre sans fin. Tant mieux, le plaisir pris à leur lecture peut s'éterniser.

    E.A

    Un beau portrait de Patrick Lapeyre, par Delphine Peras (de l'Express)

    http://www.lexpress.fr/culture/livre/patrick-lapeyre-reveur-de-vies_917438.html

    Toutes les vidéos (d'entretien) de Lapeyre:

    http://www.babelio.com/auteur/Patrick-Lapeyre/27022/videos

     

     

     

  • PJ Harvey

    Let England shake

    The words that maketh murder

    The glorious land

    L'intégrale des 12 clips vidéos de Let England Shake

    http://www.lesinrocks.com/musique/musique-article/t/64761/date/2011-05-10/article/pj-harvey-let-england-shake-en-12-sublimes-videos/

  • Beb Kabahn (1974-2011)

    Je suis la louve prisonnière des mille impasses de la forêt

    Je suis la louve solitaire devant les portes verrouillées

    Je suis la louve téméraire qui marcha bien loin des sentiers

     

    Je suis les yeux de la hulotte et le chuintement des cours d'eau

    Je suis la hutte dans la grotte et le charabia des oiseaux

    Je suis la lune dans la mousse et la couleur du renardeau

     

    Je suis une femme dans la brousse, je suis un homme sur un bateau

    Je suis soleil blanc des hivers et canicules de minuit

    Je suis la nuit et ses mystères, je suis l'arc-en-ciel et la pluie

     

    Je suis l'esclave et la maître, mais dans la paume de vos mains

    Je suis la vie de ma fenêtre, et réinvente mes lendemains

     

    Je suis la tombe de Jean-Le-Blanc, je suis son sang sur le bitume

    Je suis le sifflet des milans qui s'élève au-delà des brumes

    Je suis les crocs du chien sauvage, et la boue séchée de tes bottes

    Je suis le désert, les mirages, je suis ton désir quand il flotte

    Je suis une ombre dans la ville, et la poussière sur ta vitrine

    Je suis l'oubli d'un vieux goupil et le parfum de vos latrines

     

    Je suis la bruine sur ta joue, et la rosée dessus tes cils

    Je suis le crime commis par vous, car tous les miens sont en exil

     

    Beb Kabhan - "Les sucettes aux grillons" - 2008,

    éditions soleil et cendres, collection les solicendristes "C'est comme ça qu'on écrit ?"

    http://www.sudouest.fr/2010/04/27/elle-donne-envie-d-ecrire-76536-4266.php
  • Airs de rien

    t_8873.jpgSamedi soir, sur le modèle du air guitar, j’ai fait du air sex en mimant toutes les postures d’un coït réussi puis, sans transition, j’ai fait du air basket avec ballon et panier imaginaires. Assoiffé par ma double performance, j’ai fait du air drink en sifflant deux cadavres de Saint-Emilion. Enfin, privé de réelle télé  (ceci expliquant tout cela), j’ai fait du air tv. Cette dernière simulation réclamant la simple fixation d’un semblant d’écran accompagné d’un grignotage à vide et d’un lent croisement-décroisement des jambes. Lundi matin, en partant au boulot, mon voisin d’en face qui sortait sa voiture et qui avait dû observer mes simagrées du week-end m’a demandé si j’avais la Wi-Fi. Sur ma lancée du week-end, au bureau, j’ai fait du air work, un chouia, car mon boss apprécie moyennement qu’on fasse le malin sur son lieu de travail.

  • Nostalgie, par Denis Billamboz

    Nostalgie

    J’ai rassemblé ces deux textes, pour cette publication, non seulement parce qu’ils évoquent, tous les deux, le temps qui passe et tout ce qu’on abandonne en laissant filer les jours entre les mailles de notre quotidien surchargé, mais surtout parce que j’ai découvert ces deux auteurs sur Critiqueslibres.com, un site littéraire, que nous fréquentons tous les trois. Daniel Charneux  se faisait déjà beaucoup plus rare sur ce site quand je m’y suis inscrit après l’avoir débusqué au hasard de mes errances sur la Toile ; par contre, Philippe Annocque est toujours très présent dans les débats qui surgissent régulièrement dans la partie du site réservé aux forums. Par ailleurs, j’ai eu la chance de pouvoir faire dédicacer son livre par Daniel à la Foire du livre de Bruxelles en 2010 et, la même année, de rencontrer Philippe au Salon du livre de Paris.

    Deux belles rencontres comme la Toile et la littérature réunies permettent quelques fois d’en faire. Mais aussi, j’oubliais d’en parler, deux belles lectures qui démontrent que la littérature n’est pas morte même si les libraires vendent moins de livres.

     

    41wAMwltExL._SL500_AA300_.jpgLiquide

    Philippe Annocque (1963 - ….)

    Pour entrer dans le monde de Philippe, il faut prendre certaines précautions, on n’entre pas dans son univers comme dans un bon bain bien chaud, il faut, comme à la plage quand la mer est un peu fraîche, s’immerger progressivement, prendre la température de l’eau et ensuite plonger pour bien sentir le liquide originel et vivifiant couler sur la peau.

    Quand le poivre et le sel viennent teinter ses tempes, quand les enfants quittent le nid familial pour prendre leur élan en laissant les parents seuls face à leur passé pour essayer d’imaginer un avenir à vivre à deux, il reconstitue la tranche de vie qu’il a vécue au milieu des femmes principalement, la mère aimée partie trop vite, l’amante infidèle, la femme épousée un peu vite peut-être, la belle mère envahissante, les filles qu’il n’a pas su aimer suffisamment et enfin l’amie du père, celle qui pourrait spolier les filles de leur héritage.

    Tous ces souvenirs prennent forme dans des images, des fragments de vie qui se matérialisent tous dans l’élément liquide, l’eau de la fontaine du premier baiser, les eaux perdues prématurément lors de la naissance du premier enfant, le champagne bu pour fêter quelques événements heureux, etc… Mais, chaque fois, derrière toutes ces images, apparait en filigrane la jeune fille aimée, celle du premier baiser « qui avait trompé le fils à tant de reprises », pas celle pour qui « aimer alors c’était refaire les papiers peints de la maison… »

    Et la question revient, mais à peine effleurée, car Philippe n’affirme pas, il suggère, propose, insinue, questionne. Qu’a-t-i fait de sa vie ? Il a réussi ! Sa femme a un « bébé », une « maison », « un jardin », une  « voiture » et lui, il regarde les brindilles emportées au fil de l’eau qui se séparent progressivement pour, chacune, suivre une destinée différente comme la vie érodée par le sable du temps qui coule entre les doigts.

    Un petit livre plein de nostalgie et d’amertume qui déplore le temps de l’insouciance et le temps perdu à construire une vie matérielle avantageuse avec une famille dont on peut-être fier, car le temps fait partie de ces éléments liquides qui s’écoulent encore plus vite quand on ne sait pas les retenir dans un récipient assez grand qu’on peut remplir comme on remplit un cœur avec de l’amour.

    Une réflexion un peu acide, mais pleine de poésie, sur le temps qui passe, sur le sens de la vie, sur la puérilité des apparences de la vie, sur l’amour qu’on ne sait pas prendre ou donner, sur la destinée...

    « Avec le temps, va, tout s’en va … », Léo aurait aimé ce livre…


    51niuLKZTCL._SL500_AA300_.jpgMaman Jeanne

    Daniel Charneux (1955 - ….)

    Que d’émotion, de tendresse, de pitié et de résignation, car à quoi bon se révolter, dans ce petit livre où Daniel prête sa plume à Maman Jeanne pour raconter son histoire, sa triste histoire, la vie d’une pauvre femme mariée par son père avec un alcoolique, vite décédé, qui la laisse seule avec ses enfants que la belle famille veut bien nourrir, mais, elle, il lui faudra désormais subvenir à ses propres besoins.

    Alors, elle prend le chemin pour se mettre au service d’un autre puis d’autres encore et, ce qui arrive souvent dans ces cas là, un nouvel enfant paraît qu’on ne peut pas conserver avec soi car il incarne le péché et stigmatise la mère qui est rejetée et celui qu’on pourrait désigner comme père. Alors, il faut cacher l’enfant dans une bonne famille qui l’éduquera bien mais pour cela il faut payer et trimer pour payer mais, surtout, il faut oublier, se résigner à voir l’autre mère prendre sa place, recevoir les cadeaux et les baisers.

    « Remplacée, gommée dès le début. » Maman Jeanne souffre, pleure, mais ne se révolte pas, elle se sacrifie pour que cet enfant n’ait pas une vie comme la sienne où seul le travail et la frustration viennent troubler la douleur de l’abandon. « … elle m’a jamais dit « maman » »

    Ce récit m’a ramené loin dans mon enfance quand j’étais môme dans ma campagne, quand la religion rythmait nos vies comme celle de Maman Jeanne, distribuant les punitions, pardonnant, terrorisant, stigmatisant, bannissant. Cette religion qui fournit un espoir de vie meilleur dans l’au-delà et justifie les peines supportées dans ce monde présent et qui sert trop souvent d’alibi à ceux qui veulent imposer leur loi.

    Comme on a envie de la serrer dans nos bras cette pauvre femme victime des mœurs de son temps, de l’obscurantisme religieux, du mépris pour la femme, de la cupidité. Comme on a envie de lui dire qu’elle n’a pas raté sa vie, qu’elle est une sainte dans la religion qu’on lui a choisie, qu’un jour un de ses petits fils viendra à sa rencontre sur le chemin de son passé et lui dira ce qu’elle attend depuis trop longtemps. « J’aurais bien aimé l’entendre me dire un jour : « Maman… maman Jeanne… »

    Ce livre m’a aussi remémoré « La faute de Jeanne Le Coq » d’Antoon Coolen, non pas pour le style, je ne voudrais imposer cette comparaison à Daniel Charneux, mais pour le contexte et les thèmes développés. Mais, si l’émotion m’a mouillé les yeux à la lecture des malheurs de Maman Jeanne c’est aussi parce que l’auteur manie la langue avec une grande précision et une grande justesse. Seuls les mots nécessaires sont écrits pour faire sourdre l’émotion et attiser les sentiments. Et, on se sent tous les enfants de cette Maman Jeanne qu’on voudrait tous aimer

    Denis Billamboz

  • Intimité du Christ

    Intimité du Christ

    Jésus se fait deux oeufs sur le plat. Il n'est pas coiffé, pas rasé, pieds nus il a laissé sa croix dans un coin. Aussitôt qu'il a un moment, il dessine des enfants, des enfants, des enfants. Parfois, il lit les journaux et hausse les épaules. Ce que l'on colporte sur son compte l'irrite, accentue sa fièvre.

    Jésus répare sa bicyclette, il doit aller livrer du poisson, il y a une éternité qu'il n'a pas eu le temps de téléphoner à sa mère. La dernière fois qu'il l'a vue, c'était au Golgotha, peu avant son décès. Il a des fins de siècles difficiles.

    Gardien des eaux et des forêts de l'âme, il va, il va, opiniâtre, friand d'innocence. Les pauvres le rassemblent, il a toujours un visage pour les vaincus. Il évite les cathédrales comme la peste, il fait un grand détour à cause d'un rendez-vous qu'il a dans les yeux d'un aveugle. Tout à l'heure il se fondra à nouveau dans la foule, puis, après avoir escorté des révolutionnaires qui se déplacent nuitamment, par prudence, il recommencera à dessiner des enfants, des enfants si petits qu'il faut une loupe ou un coeur de mère pour les voir.

    Je le salue distraitement, car il n'apprécie guère les démonstrations, car il doute, car il est mon ami. Je prends congé, je me rejoins dans ma vie si provisoire, si bâclée, si chaotique, que je n'y aurai pris, à vrai dire, qu'un intérêt limité.

    Jean-Pierre ROSNAY (1926-2009)

    Pour écouter le texte:

    http://www.poesie.net/jpintim.htm




  • Raphaële Lannadère dite L

    Jalouse (clip)

    Petite (clip)

    Mes lèvres (à Acoustic)

  • L'image lourde

    D’habitude les images qu’il recevait tenaient dans une simple enveloppe.

    Cette fois, le transport de l’image nécessita un camion-remorque et l’immobilisation de tout le quartier par les services de police.

    Mais quand il l’eut regardée, elle s’évapora après usage comme toutes les autres. 

     

  • Enfance, de Daniel Charneux

     

    Enfance

    Dans la cave, il y avait un soupirail. C’est par là que l’on versait les sacs de charbon, la provision grâce à laquelle on se chaufferait l’hiver. Je descendais avec la charbonnière que je remplissais de boulets noirs au moyen d’une petite pelle puis que je remontais. C’était lourd. Il faisait froid dans le long couloir sombre.

    Nous avions un vieux fauteuil recouvert de tissu rouge, qui s’est abîmé de plus en plus : le rembourrage de crin dépassait par les trous, peut-être aussi des ressorts. Je pense qu’il avait appartenu à ma grand-mère maternelle, que nous appelions « Mamie », tandis que l’autre était désignée comme « Marraine » par toute la famille alors qu’elle n’était que ma marraine à moi.

    J’avais perdu mes deux grands-pères quand j’étais très jeune. À la Toussaint, nous allions déposer des chrysanthèmes sur leurs tombeaux. Je me souviens de tous ces pots de fleurs sur la neige, et des cyprès dans les cimetières. J’allais à la messe, je disais mes prières dans lesquelles on me demandait de penser à Bon-Papa, mon grand-père paternel. Le curé m’avait dit un jour : « Moi, c’est le diable. »

    J’étais très timide mais je ne sais plus si je rougissais facilement. Il me semble que j’étais plutôt pâle. Je n’ai découvert les plages que vers l’âge de huit ou neuf ans, en Normandie puis en Espagne.

    Mes parents étaient très jeunes. Un jour, à Bruxelles, je me souviens que des ouvriers de la construction ont regardé passer maman avec ses trois enfants et que l’un d’eux lui a dit : « C’est déjà à toi, tout ça ? » Elle n’avait sans doute alors que vingt-sept ou vingt-huit ans, et je me suis dit que maman était jeune et belle.

    La cuisine était son domaine, tout au fond de la maison d’école. J’entendais les cris des enfants dans la cour pavée de briques, durant les récréations plus longues par beau temps, plus courtes les jours de pluie, interrompues par le sifflet du maître. L’année d’après, comme les autres, je l’appellerais « Monsieur », mais je n’allais pas encore à l’école. Je jouais dans la cuisine avec mes deux petites sœurs. Trois enfants dans les jambes de leur maman : deux ans, trois ans, quatre ans. Et la cuisine pour terrain de jeu, pour terrain de vie. Le froid des carreaux noirs, au sol, et, sur la table de mélaminé marbré rouge aux pieds métalliques, le bois chaud des pièces du jeu de construction. Et la grande chaleur du vieux poêle à charbon, et celle, dans le coin près de la fenêtre, de la cuisinière au gaz. Ça sentait la pâte qui lève, les épluchures de pommes de terre, la vanille et la cannelle.

    Dans l’autre coin, entre la porte du couloir froid et celle de la salle d’eau baptisée le fournil, cette grosse pierre bleue creusée que nous appelions « la pierre ». C’est par-dessus la pierre que, du robinet, jaillissait l’eau des légumes et des vaisselles.

    Entre la fenêtre et la porte du salon, le gros réfrigérateur italien sur la porte duquel on pouvait lire en lettres métalliques : duecento quindici.

    Les murs étaient tapissés d’un papier peint à motifs géométriques qui s’arrêtait à une quarantaine de centimètres du plafond très haut. Le soir, la cuisine était éclairée par un lustre suspendu au centre : un câble électrique fournissait du courant à deux tubes au néon enjolivés par des garnitures en verre rosâtre décorées d’arabesques.

    Une lampe témoin verte indiquait que la radio était allumée. Un bouton circulaire cranté, à gauche, réglait le volume ; un autre, à droite, permettait de déplacer une aiguille sur des stations aux noms étranges : Droitwitch, Allouis, Hilversum. Mais ce sont les disques demandés de Radio Hainaut qu’écoutait ma jeune maman : Killy Watch, Retiens la nuit, Tombe la neige… ou cet étrange et répétitif : « Sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, rangez vos paillasses, sale bleu pilou, sale bleu pilou, les hommes de la classe, numérotez-vous, les hommes de la classe, numérotez-vous, avec avec plaisir, sur la route. » Une scie où je comprenais « sale bleu bilou » et qui revenait chaque samedi avec pour inévitable dédicace : « Pour la démobilisation du soldat Untel. »

    Quand l’orage tonnait, maman coupait le courant (« Le courant est coupé quand le voyant vert apparaît - TECO ») et les enfants se blottissaient sous la table, à deux pas du feu rougeoyant,  et maman racontait le petit chaperon rouge, le petit Poucet ou la chèvre et les sept chevreaux. Peur du loup, peur de l’ogre, peur délicieuse du noir affronté ensemble.

    Lorsque j’ai atteint l’âge de sortir sans danger, je jouais presque tout le temps dehors, dans les prairies et les talus qui, au printemps, se couvraient de jonquilles. Il n’y avait pas de forêt mais un bois qui me semblait très grand, où nous allions parfois en promenade avec l’école, les derniers jours de juin. Mais ma plus grande joie était d’aller passer une après-midi à la ferme de Jean et Lucette.

    Je descendais la rue bétonnée, tournais le coin où chantonnait l’eau de la fontaine, je passais devant l’église, salissant mes chaussures au chemin de terre sec et poudreux l’été, boueux l’hier. Je passais devant la ferme des Richard puis, suivant mon habitude, je prenais le raccourci, me faufilant entre deux fils barbelés de la clôture, à travers la prairie où, l’automne, je maraudais prunes et pommes, et je poussais la porte. La lourde porte de chêne couverte de clous à tête noire n’était jamais fermée à clé et je crois que je ne frappais pas, car j’étais là comme chez moi. Je posais la main sur la poignée de fonte ronde, lisse et noire, je poussais.

    J’étais là, dans cette salle où rien ne semblait avoir changé depuis un siècle, entre le lent tic-tac, dans l’horloge aussi haute que la pièce, du balancier de cuivre qui rythmait les secondes, le ronronnement du chat Poupousse ou Pompon blotti sur l’un des fauteuils qui entouraient la cheminée, et les ronflements du poêle à charbon. Autour, sur les murs, ces vieilles assiettes posées sur des barres de chêne, ces cruches, ces photos d’un autre âge. Un bouquet de mariée, sous un globe de verre, fané depuis la nuit des temps. Des coffres pleins de draps parfumés de lavande. Je me dirigeais vers la longue « dresse » à trois portes, j’ouvrais celle de gauche, je prenais un bonbon dans la boîte, un Sugus ou un Fruittella, et je mastiquais le carré sucré qui tapissait ma bouche d’un arôme fruité et engluait mes dents d’une gomme collante. Un parfum de soupe ou de pâte à gâteau, venu de la cuisine, se mêlait l’été, quand la porte d’entrée restait grande ouverte, aux odeurs chaudes du fumier qui s’entassait au milieu de la cour.

    Une poule caquetait pour annoncer son œuf, une vache meuglait. Dans la grange voisine, des ballots de paille et des tas de foin attendaient que je m’y construise des cachettes de légende. Et l’enfance fondait lentement comme le bonbon dans ma bouche.

    Daniel Charneux

  • Interview "livres & vous": Daniel CHARNEUX

    0387890a0c.jpgDaniel CHARNEUX est un romancier poète *, plusieurs fois primé. Une semaine de vacance, son premier roman, paraît en 2001 chez Luc Pire. Il est l'auteur de cinq romans et d'un recueil de nouvelles (la plupart chez Luce Wilquin). Norma roman a reçu, en1997, le prix Charles Plisnier. Il écrit aussi des haïkus, rassemblés dans deux recueils et qu'il dispense régulièrement sur son blog.

    Daniel Charneux se livre à travers les livres, quelques-uns des siens et ceux qu'il a aimés. Il offre aussi un texte inédit: Enfance.

     * selon la belle formule de Francine Ghysen, voir article paru dans Le carnet et les instants n°167

    Ton livre préféré, le livre qui t’a donné envie d’écrire ? Ton ou tes auteur(s) fétiche(s) ?

    Livre préféré : aucun en particulier (voir liste). Qui m’a donné envie de m’attaquer au roman : La Vie mode d’emploi de Perec. Auteurs fétiches : Proust, Perec, Simenon, Modiano, Vian.

    Une trouvaille littéraire ? Un auteur méconnu à recommander?

    Trouvaille : Martin Page, Comment je suis devenu stupide (chez Tropismes au printemps 2001). Méconnu : Christophe Spielberger, Touché.

    L’écrivain que tu as, aurais aimé, ou aimerais rencontrer ?

    images?q=tbn:ANd9GcRjmL7iAq_MJkitOMF2Kfh2oFmpzNVk6KjzHRL4ymOq3p3LEpxEpARencontré de nombreux auteurs (les plus importants : Robbe-Grillet, d’Ormesson). J’aimerais rencontrer Modiano. J’aurais aimé rencontrer Perec. Rencontré aussi Balzac, Proust, Faulkner… dans leurs livres. Mieux qu’à travers une brève conversation dans un salon du livre, je rencontre un auteur en lisant.

     Comment écris-tu ?

    Dans mon bureau, au stylo (Pelikan Souverän vert rayé), sur des blocs de papier non ligné, puis seulement sur ordinateur. Ensuite, j’imprime et retravaille.

    Une scène retranscrite au plus près du réel 

    images?q=tbn:ANd9GcQ2vMv5P_XMQ_K05tMwqrn0q-nSaDJ8uYuZOJ7Fs8GlTiLGMnpuPQUn épisode retranscrit au plus près : une formation soporifique (« Gérer ses relations ») au cours de laquelle j’ai pris des notes sur ce qui se passait (ou ne se passait pas) ; c’est devenu une page de Recyclages :

    Le petit homme roux regarde sa montre. Semble satisfait. Parle. S’écoute parler.

    Quand je dis « je », qu’est-ce que « je » ? Pour vous gérer vous-même, monsieur Aimar, vous devez apprendre à savoir qui vous êtes, et ce que vous voulez. Que voulez-vous, monsieur Aimar ?

    Rien, je ne veux rien.

    Apprenez à vouloir ! Apprenez à oser ! La fortune sourit aux audacieux. Gérer ses relations, c’est apprendre à prendre appui sur soi. Donnez-moi un point d’appui, disait Archimède, et je soulèverai le monde !

    Prendre appui sur soi… Et si « soi » égale « rien » ? Comment peut-on prendre appui sur rien ?

    Personne n’est absolument  rien, monsieur Aimar. Chacun est quelque chose, une pièce du puzzle, un pion sur l’échiquier, un acteur dans la pièce ! Vous jouez des rôles, monsieur Aimar. Prenez conscience de vos rôles ! Modifiez-les, modulez-les !

    Mon rôle est de me recycler. Mais je ne sais pas en quel objet. On m’a jeté. On m’a envoyé à la corbeille. Je ne vois pas ce que je pourrais modifier, je ne vois pas ce que je pourrais moduler…

    Il faut pourtant vous habituer à changer, monsieur Aimar. Sinon, vous risquez de vous encroûter ! Et d’abord, il faut vous habituer à comprendre qu’il n’y a pas de vérité. Pour bien rouler avec sa voiture, il faut d’abord l’entretenir. Pour bien vivre avec sa pensée, il faut d’abord la gérer.

    L’eau s’égoutte dans les radiateurs. Le petit homme roux continue de parler, mais je ne l’entends plus. L’eau s’égoutte sur les murs de la grotte. L’eau s’écoule, sourd de la terre, sort de la source. L’eau ruisselle, l’eau enfle, devient rivière, s’amoncelle en chutes. Je descends l’Amazone sur une pirogue. Le petit homme roux, seul sur la rive dans son joli pagne attendrissant, me hèle de la main. J’accoste.

    Ton livre personnel préféré, que tu trouves le plus réussi ? 

    norma-couv.jpgLivre personnel le plus réussi : j’ai beaucoup de tendresse pour Norma, roman mais mon livre le plus réussi est sans doute Nuage et eau.

     Ton personnage préféré ?

    A seize ans, j'aurais dit John, le "Sauvage" du Meilleur des Mondes. Pourquoi chercher plus loin ? Tous ceux qui se sont succédé après ont sans doute été moins marquants, tant il est vrai que les sensations (de lecture ou autres) éprouvées à l'adolescence sont fortes et restent longtemps présentes à la mémoire, comme un vieux vin au palais.

    Ta phrase, citation préférée (d'autrui ou de toi)?

    Phrase d’autrui : Pindare : « O, mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. » De moi : je suis assez satisfait du début de Nuage et eau : « C’est dans un cri que nous entrons au monde. C’est dans un cri, parfois, que nous en sortons. Entre les deux, cette souffrance que l’on appelle la vie. »

    Coup de cœur artistique récent (tout genre confondu) ?

    Deux coups de cœur artistiques récents : Sarah Biasini dans Lettre d’une inconnue au théâtre des Mathurins ; et deux Vermeer au Mauritshuis de La Haye : Vue de Delft et La jeune fille à la perle.

    En quelques lignes, ton prochain livre ...

    Je raconte l’histoire d’un homme et d’une femme, d’un homme et d’une ville, d’un homme et d’un fleuve.

    Un conseil à un jeune auteur ?

    Lis, vis... n'écris qu'ensuite.

    Neuf livres qui l'ont marqué. Neuf, dit-il, pour laisser de la place pour le dixième…

    images?q=tbn:ANd9GcTBL-uKdhQa85zxV-W8O-zqOpzMWR_rrl8PowIOFcc1N8m6cTkMDans le désordre :

    Proust, A la Recherche du temps perdu

    Faulkner, Absalon, Absalon !

    Perec, W ou le Souvenir d’enfance

    Buzzati, Le Désert des Tartares

    Camus, L’Étranger

    Simenon, Le Petit Homme d’Arhangelsk

    Gracq, Au château d’Argol

    Baricco, Soie

    Modiano, Rue des Boutiques obscures

    Le blog de Daniel Charneux:

    http://www.gensheureux.be/site/