Thessalonique, jours de 1969 après J.-C. et autres poèmes


THESSALONIQUE, JOURS DE 1969 AP. J.-C.

Dans la rue d'Egypte - la première à droite -

Se dresse aujourd'hui le siège de la Banque de Commerce

Et des bureaux de tourisme et d'émigration

Et les enfants ne peuvent plus jouer avec toutes ces voitures qui passent

Les enfants d'ailleurs ont grandi, le temps que vous avez connu est passé

Maintenant ils ne rient plus, ne chuchotent plus de secrets, ne se confient plus

Ceux qui ont survécu bien sûr, car on a eu depuis de grands malheurs

Maladies graves, inondations, séismes, soldats blindés;

Ils se souviennent des mots du père: tu connaîtras des jours meilleurs

Et si l'on attend toujours, peu importe, ils répètent à leurs enfants la leçon

Continuant d'espérer qu'un jour la chaîne va s'interrompre

Aux enfants de leurs enfants peut-être ou aux enfants des enfants de leurs enfants

Pour l'instant, dans la vieille rue dont nous parlions, se dresse la Banque de Commerce

- je commerce, tu commerces, il commerce - 

Et des bureaux de tourisme et d'émigration

- nous émigrons, vous émigrez, ils émigrent -

Où que j'aille la Grèce me fait mal disait le Poète

La Grèce aux belles îles, aux beaux bureaux, aux belles églises

 

La Grèce aux Grecs.

Manolis ANAGNOSTÀKIS (1925-2005), La cible

 

LES MONTAGNES

D'abord il y eut la mer.
Je suis né entouré d'îles

je suis une île surgie le temps de voir

la lumière, dure comme la pierre

puis sombrer.

Les montagnes sont venues après.
Je les ai choisies.
Il fallait bien que je partage un peu le poids

écrasant ce pays depuis des siècles.

TITOS PATRÌKIOS, Mai 1968

 

MA LANGUE

J'ai eu du mal à préserver ma langue

parmi celles qui viennent l'engloutir

mais c'est dans ma langue seule que j'ai toujours compté

par elle j'ai ramené le temps aux dimensions du corps

par elle j'ai multiplié jusqu'à l'infini le plaisir

par elle je me rappelle un enfant

et sur mon crâne rasé la marque d'un caillou.
Je me suis efforcé de ne pas en perdre un mot

car tous me parlent de cette langue - même les morts


TITOS PATRÌKIOS (1928-),
La volupté des prolongations

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extraits de

l'Anthologie de la poésie grecque contemporaine

1945-2000

traduction: Michel Volkovitch

(Poésie / Gallimard, 2000)

 

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