L'HOMME-STATUE et autres textes de Thierry RADIÈRE

L’HOMME-STATUE

C’est tout con comme métier, fallait y penser. Apprendre à respirer sans que ça ne se voie et surtout parvenir à ne plus cligner les yeux en restant éveillé. J’ai longtemps voulu faire ce métier-là petit. Dans ma chambre des heures durant, je m’entraînais, à être une statue. Hélas je ne tenais pas longtemps. Et les mouvements d’automate sont des astuces pour se remettre de l’immobilité. Les pièces tombent devant mes yeux d’enfant. La prouesse de cire continue son spectacle et je me revois devant le miroir à huit ans en train d’avoir peur d’être grand. Je cherchais des postures, des poses. Voulais ralentir le temps. Que guettent-ils, eux, assis aux côtés de l’homme-statue ? Un sourire mécanique ? Un mouvement d’œil ? Un doigt tendu à un moment donné ? Un pas de lune immobile ? Un cou pivotant ? Une preuve d’humanité derrière un costume noir et un visage blanc ? Je resterais bien là avec eux à me demander ce que c’est qu’être vivant.

Extrait de Les samedis sont au marché.



Dehors je me sens libre et prisonnier en même temps. Prisonnier du chemin de l’école avec au bout la maison du silence ouverte à mes peurs. Et libre de ne plus faire semblant d’être là sans l’être, assis sur une chaise à retenir mes rougeurs de honte de n’avoir rien compris aux explications minutieuses de la maîtresse. Je me demande si on peut être bien quelque part à cent pour cent, je veux dire 
sans être tiraillé entre deux sentiments, entre une hâte et une appréhension, entre une joie et une tristesse. J’ai envie de lui demander à la maîtresse si ça existe un lieu comme ça, idéal à cent pour cent. Elle en connaît tellement de choses elle, et moi je ne sais qu’être ému. Ça se taille l’émotion, maîtresse, comme mon père se rase la barbe ; ou ça continue à grandir comme les cheveux si on ne les coupe pas ? J’ai peur de me prendre les pieds dans ma grande émotion et à force de ne plus pouvoir me relever.
 
 

Extrait de Je suis sorti du castelet
 



Il n’y a rien à comprendre sans doute, seulement tout à imaginer. Je redoute les récréations, j’imite les copains, je me force à leur ressembler : heureux de prendre l’air. Sauf que moi ce que je regarde dans la cour, ce sont les arbres, leurs feuilles, leurs bourgeons, pendant qu’eux tapent dans le ballon. J’essaie d’être discret, mais c’est mal vu ça la discrétion j’ai l’impression : la maîtress
e n’arrête pas de me forcer à jouer avec mes camarades. Dès que je reçois la balle, je fais n’importe quoi avec, c’est comme si on m’envoyait une grenade dégoupillée près de m’éclater dans les jambes, je la refile à qui le veut sans réfléchir et cours à toute allure me réfugier près du gardien. Ils croient que je veux défendre les buts alors ils ne me disent rien. Je sais que je ne suis pas désiré dans les équipes, et ça m’arrange : je n’aime pas le foot, je joue par obligation à cause de la maîtresse. Dans la cour on m’appelle le nuage et moi ça ne me fait ni chaud ni froid.
 
 

Extrait de Je suis sorti du castelet




images?q=tbn:ANd9GcTjC2mvgE2RvEC-jeWklsaBCowwFRAvUpINiM8Kh94UTvGe0MJ5naBXVQ0Thierry RADIÈRE publie régulièrement dans des revues papier ou en ligne.


Il a publié aux éditions du Zaporogue deux ouvrages. 


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