• Je n'invente rien

    Je n’invente rien.

     

    Les murs ont des boules Quiès

    orange jaunes vertes rouges.

     

    On lit sur les peaux

    la carte routière des corps.

     

    Le temps pense le monde

    avec la nature des choses.

     

    Les paysages verticaux

    arrêtent la course des nuages.

     

    Les femmes dans les arbres

    donnent des fruits de plaisir.

     

    On voit entre les jambes de la nuit

    l’aube poindre son nez de lumière.

     

    On ne dort pas loin

    avec des lunettes de sommeil.

     

    On enterre ses images mortes

    dans la lune aux souvenirs.

     

    Je n’invente rien.

     

    Les paroles qu’on jette à l’eau

    accomplissent le cycle des mots.

     

    Les murs ont des boules Quiès

    pour ne pas entendre le bruit des briques.

     

    images?q=tbn:ANd9GcQqPDZ4sjytOfnmwNa83QDG4S1fE5HnEo7IWdaP5MdIINhfgim1nQ


  • Chacune, son rayon

    images?q=tbn:ANd9GcRBVWL1tD7M1-Ycc6GSmh7zR1jtyVMqV_lQO_tpdFnoi5Nr0sshCet homme marié donnait chaque semaine rendez-vous à ses maîtresses au supermarché. Telle semaine, au rayon crémerie, il rencontrait Claire. Au comptoir des poissons, Téoxane. Aux cosmétiques, Octavie. Aux plats préparés, Alberte. Aux fruits et légumes, Karianne. À la boulangerie, Farida. Aux boissons, Léandrie. Aux produits d’entretien, Palmire. À l’animalerie, Victoriane. Au rayon bricolage, Clélia. Aux articles de jardin, Gaëlle. Aux caisses, Talhia. Sur le parking, Edmonde... Quand il rentrait, sa femme consultait son ticket de caisse. "Je n’ai rien oublié, au moins", s'inquiétait-il. « Non, au contraire, mon chéri. On dirait que d’une semaine sur l’autre tu découvres de nouveaux rayons.» 

  • Histoire d'écrire

    images?q=tbn:ANd9GcTjhkjV58_DTFotfFCod-p3pj5o-ptHbfCqT_XqaUlZJjcRLt5fL’homme qui voulait écrire rencontra la femme qui voulait vivre. Bientôt, tout en se retenant de vivre et d’écrire, ils s’accordèrent sur l’objet et les conditions de l'expérience. L’homme qui voulait écrire dit que ça ne s’écrivait pas avec les mots de tous les jours et la femme qui voulait vivre dit que ça ne se vivait pas avec tous les jours de la vie. Après, quand ce fut fini, l’homme qui voulait écrire écrivit l’histoire d’amour que la femme qui voulait vivre avait vécue avec lui.

  • La baleine

    Une baleine s’échoua sur la plage. Un SDF l’investit et aménagea son intérieur à sa guise. On ne tarda pas à l’appeler Jonas. Mais bientôt la plage connut l’échouage d’un cheval de bois. Le sans abri qui s’apprêtait à l’occuper et connaissait son Homère sur le bout des doigts réfléchit à deux fois et finit par s’abstenir. Il ne se voyait pas faire le tour de la Méditerranée pendant dix ans. L'Ulysse manqué préféra de loin négocier une colocation avec Jonas qui, on le savait, ne manquerait pas de finir sur le sable.

     

    baleine.jpg

     

     

  • L'envers d'Enver

    images?q=tbn:ANd9GcTnWaMcNadE0bBnuopQGCPYs6AeN4FMGqdOxaLADB5Hfys3MM78par Denis BILLAMBOZ

    « Le Grand Dirigeant », Enver Hojda, est tombé, les langues se délient et pour rendre hommage à toutes les victimes de cette dictature ignoble et imbécile, j’ai décidé de publier ces deux textes de  deux auteurs albanais qui ont eu maille à partir avec le pouvoir : Helena Gushi-Kadaré, l’épouse du Nobel albanais, et Ylljet  Aliçka. Certes ce ne sont pas des grandes oeuvres littéraires, ces deux textes relèvent plutôt du témoignage que de l’exercice de plume, mais ils ouvrent des portes qui sont restées hermétiquement closes pendant de trop longues années, pour raconter la vie que les Albanais ont connue sous la botte du funeste Enver Hojda.

     

    51EjT4iBghL._SL500_AA300_.jpgUne femme de Tirana

    Helena Gushi-Kadaré (1943 - ….)

    Une histoire simple, linéaire, qui ne semble écrite que pour dénoncer la perversité d’un pouvoir totalitaire et pourtant elle pourrait se dérouler sous n’importe quel autre régime, dans n’importe quel autre pays.

    A Tirana, au temps d’Enver Hodja, Suzanne est amoureuse et heureuse de l’être, elle a cependant honte de le montrer à ses collègues qui mènent une vie plutôt médiocre dans pays cadenassé par un dictateur impitoyable. Elle travaille dans le service d’édition qui publie tous les textes officiels et notamment les écrits du « Grand Dirigeant ». La maison est en émoi : un manuscrit jugé séditieux a été repéré, des sanctions sont prises. Ces événements perturbent la jeune femme, altèrent son bonheur et pèsent sur son couple car son mari ne comprend pas son désarroi devant la perversité du pouvoir. Lui se consacre uniquement aux petites querelles qui l’opposent à son supérieur dans l’entreprise où il travaille et aux combines qui peuvent lui permettre de tirer quelques avantages.

    Un hiatus se créé entre les deux époux et ne fait que s’accroître car lui ne comprend pas les préoccupations des intellectuels privilégiés et elle n’accepte pas que son mari se comporte servilement dans son entreprise pour flatter le directeur et éliminer son supérieur direct. Elle décide donc de le quitter car «depuis longtemps elle avait rêvé de rencontrer l’homme qui gardait sa liberté d’esprit, l’écrivain capable d’exprimer son opinion, même contre le pouvoir politique. »

    Un texte qui évoque la conscience politique, la capacité à s’opposer à un pouvoir autoritaire, la perversité d’un système qui s’insinue jusque dans les rapports entre les époux générant l’incompréhension  entre eux surtout quand ils vivent dans des univers différents. Une dénonciation d’un pouvoir qui pèse sur la vie personnelle de chacun, de la manipulation des citoyens et des différentes formes de compromission.

    « Il arrive que la liberté d’une génération soit dédiée à la liberté intérieure d’un individu. » En méditant ces propos de Stefan Zweig,  la jeune femme trouvera peut-être son chemin entre son mari et l’écrivain en  considérant que finalement « sa vraie vie était à l’intérieur d’elle-même ».

     

    51VJYB5N2WL._SL500_AA300_.jpgLes slogans de pierre

    Aliçka Ylljet (1952 - ….)

    « L’état des lieux de l’Albanie communiste et postcommuniste, que dressent les treize nouvelles que nous livre Ylljet Aliçka, constitue un constat accablant par sa retenue, un tableau terrifiant par son apparente insensibilité, un panorama insoutenable en raison de la véracité des observations personnelles… » Si c’est l’ambassadeur de France à Tirana qui le dit dans sa préface, on ne peut que le croire.

    L’auteur tire ces nouvelles de son expérience personnelle : comme il avait un mauvais arbre généalogique (« une mauvaise biographie » dit-il), il a été nommé, après ses études, sur un poste d’enseignant aux confins nord-est du pays, dans un village très isolé, difficilement accessible, où il dut résider plus de dix ans dans une certaine forme d’exil pour expier les fautes familiales. Il raconte comment il a vécu la propagande débile (les slogans de pierre), les procès truqués, les punitions stupides et outrancières pour des fautes inventées pour la circonstance et la corruption généralisée jusqu’à la morgue.

    Il peint l’image d’un pays totalement isolé, paranoïaque, qui vit avec les chimères et les fantasmes de son dictateur, où la société s’est coupée en deux : ceux qui gouvernent servilement à la botte du « Grand Dirigeant » et ceux qui craignent, chaque jour, d’être condamnés pour une faute dont ils ne  connaissent même pas l’existence, se réfugiant derrière le mur du silence. Ylljet Aliçka a voulu témoigner pour qu’une page de l’histoire de son pays soit tournée et que celui-ci devienne « un pays digne d’être enfin compris pour devenir ce qu’il doit être : un pays des plus attachants et qui méritent d’être vraiment aimé » selon le préfacier.

    Je regrette cependant que ce  livre dont près de la moitié des textes on tété traduits par l’auteur lui-même, et qui bénéficie de la caution de l’Ambassadeur de France, auteur de la préface de l’édition française, soit entaché de trop de fautes d’orthographe, d’impression, de syntaxe, etc... qui ternissent l’effort de l’auteur et l’engagement du préfacier.

     

  • A bicyclette

    Bashung, 1986

    Alexis HK

    Thomas Fersen

    Montand

    mercure_de_france_-_livre_-_le_go_t_du_v_lo.jpg"Au XIXe siècle, la bicyclette constitue une révolution et bouscule les conservatismes. Moyen de locomotion, et parfois d’émancipation, elle devient aussi un sport. Le Tour de France, créé en 1903, attire les plus grandes plumes : le vélo se répand dans les classes populaires, qui voient leur quotidien transcendé dans les aventures de « Coppi le charcutier » ou du « mitron Bobet ». Aujourd’hui, le vélo n’est plus réservé aux dimanches, aux campagnes ou aux athlètes : il est de plus en plus présent dans les villes. On le pare de nouvelles vertus : il rime avec sobriété, autonomie, responsabilité, convivialité. Balade en compagnie de Émile Zola, Maurice Leblanc, Jules Romains, Louis Nucéra, Pierre Sansot, Philippe Delerm, Érik Orsenna, Odon Vallet, Alphonse Allais, Jerome K. Jerome, Alfred Jarry, René Fallet, Albert Londres, Antoine Blondin, Paul Fournel, Éric Fottorino et bien d’autres…" (Présentation de l'éditeur)

  • La Passion considérée comme course de côte

    images?q=tbn:ANd9GcSVbPj339Bg6zDZC5TJc06X-zKUIYe1EGvKBdgtiSp1S6_3b1KLQL7iQEABarrabas, engagé, déclara forfait.

    Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu’il n’eût simplement craché dedans – donna le départ.

    Jésus démarra à toute allure.

    En ce temps-là, l’usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Mathieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cochers à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc, Jésus, très en forme, démarra, mais l’accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d’épines cribla tout le pourtour de sa roue avant.

    On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d’épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un sigle-tube de piste ordinaire, ne l’était pas.

    Les deux larrons, qui s’entendaient comme en foire, prirent de l’avance.

    Il est faux qu’il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont le démonte-pneu dit "une minute".

    Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d’abord décrivons en quelques mots la machine.

    Le cadre est d’invention relativement récente. C’est en 1890 que l’on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l’un sur l’autre. C’est ce qu’on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l’accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l’on veut sa croix.

    Des gravures du temps reproduisent cette scène, d’après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l’accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d’actualité, presque à son anniversaire, l’accident similaire du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l’air.

    Notons aussi que le cadre ou la croix de la machine, comme certaines jantes actuelles, était en bois.

    D’aucuns ont insinué, à tort, que la machine de Jésus était une draisienne, instrument bien invraisemblable dans une course de côte, à la montée. D’après les vieux hagiographes cyclophiles sainte Brigitte, Grégoire de Tours et Irénée, la croix était munie d’un dispositif qu’ils appellent "suppedaneum". Il n’est point nécessaire d’être grand clerc pour traduire : "pédale".

    Juste Lipse, Justin, Bosius et Erycius Puteanus décrivent un autre accessoire que l’on retrouve encore, rapporte, en 1634, Cornelius Curtius, dans des croix du Japon : une saillie de la croix ou du cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le cycliste se met à cheval : manifestement sa selle.

    Ces descriptions, d’ailleurs, ne sont pas plus infidèles que la définition que donnent aujourd’hui les Chinois de la bicyclette : "Petit mulet que l’on conduit par les oreilles et que l’on fait avancer en le bourrant de coups de pied."

    Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments "ad hoc" :

    Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C’est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s’alarma.

    Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été, sans l’accident des épines, de le "tirer" et lui couper le vent, porta sa machine.

    Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n’est pas certain qu’une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son kodak, prit un instantané.

    La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième.

    Les demi-mondaines d’Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.

    Le déplorable accident que l’on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment deadheat avec les deux larrons. On sait aussi qu’il continua la course en aviateur... mais ceci sort de notre sujet.

    Alfred JARRY (1873-1907), 1903

    Lecture par Hypolyte Girardot

    Lecture d'André Dussolier

    http://www.franceculture.fr/emission-lecture-du-soir-andre-dussollier-lit-la-passion-comme-course-de-cote-de-alfred-jarry-2012-0


  • Grizzly bear / Gun-shy


  • 3 microfictions semi-automatiques

    À la vitesse de la fenêtre
    En admirant son potager, cet homme vit sa porte filer à la vitesse de la fenêtre. Il embarqua à bord de son toit retourné comme une veste et démarra en trombes d’eau. Il manoeuvra de la descente de gouttière de telle façon et joua si bien de la cheminée qu’il rattrapa bientôt la fugueuse en nage qui s’apprêtait à plonger dans la mer. Un bateau en forme d’autobus évita de peu la catastrophe en se portant partie navale que le navire amiral gagna de justesse contre notre homme qui n’eut plus qu’à revenir à pattes d’oiseau pilote. En guise de silence, il mangea de la carpe pendant la traversée et se brûla la carlingue. Bien sûr, il n’avait plus de gîte mais, sa tente de campagne étant toujours vivante, il y installa ses pénates en calant bien toutes les ©ouvertures.  


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    Conduite de miroirs par temps de givre

    Je conduis à tombeau ouvert des miroirs sur la glace. Qui me renvoient des reflets de moi-même mort au volant de cercueils. Au courant de la nature périssable et réfléchissante des choses, je roule dans mes apparences antérieures, je me fais des romans auto-glissants, je cours à ma perte au-devant du pare-brise, anticipant un futur fait de congères et de stalagtites coupantes comme le gel. En bout de course, je mets des chaînes à mes roues, à mes rues qui trouent mes veines et mes vignes. Mais, trop tard, je suis parvenu au sommet de moi-même. La descente sera rude et lente, je ne retrouverai plus jamais le centre de l’image ronde, pleine, fabriquée à coups de pellicules de neige.


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    Le fer à repenser

    Quand vous avez tout pensé, votre cerveau est en bouillie, votre esprit par en vrille, et votre corps... n’en parlons pas. Il faut tout remettre en ordre, repartir de zéro. Le fer à repenser agit vite là où on l’applique. Quand il est bien rouge, il faut l’enlever, souffler sur la plaie et plier Dieu (qui est toujours froissé, sens dessus dessous, Jésus sait où) en quatre parties également saintes. Entre-temps votre tête aura repris forme humaine et même peut-être auréole, et vous pourrez de nouveau la faire servir à n’importe qui sans danger d’une nouvelle prise de tête, c’est bien le moins qu’on puisse attendre de ce qui fulmine (de rien) sous le crâne et de l’effet du fer à repenser. Le fer à repenser n’est pas chair, soit, mais à défaut d’une peau à caresse automatique, il fera la fer, féminité des articles en fente libre oblige.    


     

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  • SPLASH

    images?q=tbn:ANd9GcQ0LA9DAxuAgMu9D4KE_3_pr60csztgeLOEhJUfJWY76eVfJFxbo8qlbqGSigSur le plongeoir de 10 mètres, ce candidat étonna tout le monde quand, au lieu de plonger en chandelle, il partit en fusée en explosant le plafond de la piscine. Il participait en fait à l’émission de télé-réalité concurrente qui faisait alunir ses concurrents sur l’astre voisin. 

  • Deux poètes : Geneviève Bauloye, Danielle Gerard

    images?q=tbn:ANd9GcQzCoPZrZfTixQqg4xdVjCF6_x_NReWlc7XrWWsAmjDHiPjQHSSBMTcdDMpar Philippe LEUCKX

    Deux voix assez discrètes. L'une née à Chimay, l'autre à Uccle. Toutes deux en poésie depuis les années 90, c'est-à-dire tardivement.

    Depuis, chacune a proposé  entre cinq et sept  titres aux éditeurs.

     


    Si Geneviève Bauloye revendique assez logiquement une écriture proche de la nature, du bref blason, de l'haïku, elle s'inscrit dans une démarche poétique où Henri Falaise, les frères Piqueray témoignent d'une poésie de qualité.

    J'ai dit le plaisir que j'avais eu à lire et à commenter le livre précédent déjà édité chez l'éditeur italien Schena de Fasano di Brindisi, dont le beau titre "L'Unité des étoiles" annonce l'aérien "La Brume se souviendra" qui vient de sortir des presses (décembre 2012).

    images?q=tbn:ANd9GcRTQE-p0PtPJqlo8Ziw86Q5JrWyydxrPdcDsg9rafIxrLbqjGoLF7eR_QLe nouveau livre de poésie, préfacé par un Alain Borer enthousiaste, s'articule en sept mouvements. Chaque section présente de brefs poèmes ciselés, à l'encre dense, où la nature observée délivre sa petite "musique du silence".

    L'écriture y est "du givre bleuté" et l'âme du feu surgit çà et là comme la métaphore de la ferveur concise de la poétesse qui se sait "au bord du ciel" pour parler "aux peupliers disparus". Elle a le tact poétique de la "rumeur mouillée" qui signale un travail d'économie verbale : "Qui es-tu/ Qui traverses le temps".

    Parfois un simple vers signe la connivence : "Il neige dans le feu".

    L'air de rien, sans jamais peser, voilà une écriture qui fait passer suffisamment de sève et de lumière pour étreindre en nous comme une "brume ensoleillée/ De l'enfance".

     


    images?q=tbn:ANd9GcSLN0FYtNJPIx4YyflAIdIsWEeMH8X3_xIfl9JjN7CrJO-DueCaqp8E126JAutant Geneviève Bauloye travaille sur le ténu, tenu en peu de mots, en peu de vers, autant Danielle Gerard a besoin d'une certaine ampleur pour développer ses émotions dans "Baisers", qu'elle publie à Merlin aux Déjeuners sur l'herbe, en janvier 2013.

    Le souvenir préside à l'énoncé de longues notations sur et autour des baisers du titre : étouffés, "vers la fragilité tranchante", "la tête chaude, palpitante". Le lyrisme chaleureux rend compte des lumières mais s'aiguise jusqu'à toucher le lecteur de tous les tranchants des "secrets", des "puits", des "épines". Mais la mémoire aussi saigne pour une quête ressassante des lieux de ce qui s'est perdu. Où, répété jusqu'à l'envi, pour marquer le poème d'une gravité qui ne soit pas seulement un motf mais un véritable creux qui s'ouvre et blesse.Oui, où?

    Le volume resserre vers sa fin les textes aigus qui déclinent regrets, dérisoires chemins par lesquels il eût fallu passer : "J'ai dû sentir plus d'un frémissement" ou "J'ai dû oublier/ Le noir très noir/ De la cave à charbon,/ L'hiver sur le soupirail".

    Les baisers ne seraient-ils donc que les fleurs ramassées de rêves un peu fous que rien ne relie? Comme les marques pauvres d'un destin aviné?

    Une sorte de pied-de-nez à la mort - mot de la fin? A moins que ce ne soit de la faim - idéale d'autre chose que cet "éclat qui monte..abusant des ombres/ Comme un fantôme se faufilant".

    Il y a dans ces poèmes tant de morsures vives, de beautés contenues, où se mêlent dans le même mouvement "apnées...araignées", alors que la "lumière embrase".

    On le voit, rien n'est trop beau ni trop gris ni trop doux; l'art du poème est de hausser la tension du lecteur à l'aune des impatiences et des pulsions "de joie" ou dans l'ombre de "la légèreté de l'âme". Du beau travail.

    http://www.lesdejeunerssurlherbe.be/pages/livres/baisers.htm


    ** Bauloye (G.), La Brume se souviendra, Schena Editore, 2012, 64 p.

    ** Gerard (D.), Baisers, Les Déjeuners sur l'herbe, 2013, 76 p., 9 €.

  • Manuel d'instructions / Julio Cortazar

    Instructions pour pleurer

    images?q=tbn:ANd9GcTTAyaBQQbdvAIyNQtyiQq8CWCdmWCz4vonkkjmGI9ahhXr1M01kZSFsSMLaissons de côté les motifs pour ne considérer que la manière correcte de pleurer , étant entendu qu'il s'agit de pleurs qui ne tournent pas au scandale ni n'insultent le sourire de leur parallèle et maladroite ressemblance. Les pleurs moyens ou ordinaires consistent en une contraction générale du visage, en un son spasmodique accompagné de larmes et de morves, celles-ci apparaissant vers la fin puisque les pleurs s'achèvent au moment où l'on se mouche énergiquement.

    Pour pleurer, tournez-vous vers vous-même votre imagination et si cela vous est impossible pour avoir pris l'habitude de croire au monde extérieur, pensez à un canard couvert de fourmis ou à ces golfes du détroit de Magellan où n'entre personne, jamais.

    Les pleurs apparus, on se couvrira par bienséance le visage en se servant de ses deux mains, la paume tournée vers l'intérieur. Les enfants pleureront le bras replié sur le visage de préférence dans un coin de leur chambre. Durée moyenne des pleurs, trois minutes.

    Instructions pour monter un escalier

    Personne n’aura manqué d’observer que fréquemment le sol se plie de telle manière qu’une partie s’élève en angle droit avec le plan du sol, et qu’ensuite la partie suivante se place parallèlement à ce plan, pour donner le pas à une nouvelle perpendiculaire, comportement qui se répète en spirale ou en ligne brisée jusqu’à des hauteurs extrêmement variables. En se baissant et en posant la main gauche sur l’une des parties verticales, et la droite sur l’horizontale correspondante, on est en possession momentanée d’une marche ou d’un degré. Chacune de ces marches, formées comme on le voit par deux éléments, se situe un peu plus en haut et en avant que l’antérieure, principe qui donne un sens à l’escalier, puisque n’importe quelle autre combinaison produirait peut-être des formes plus belles ou plus pittoresques, mais serait incapable d’assurer le transfert d’un rez-de-chaussée à un premier étage.

    Les escaliers se montent de front, en effet, la montée en arrière ou de côté se révèle particulièrement incommode. L’attitude naturelle consiste à se maintenir debout, les bras pendants sans effort, la tête levée mais pas trop pour que les yeux cessent de voir les marches immédiatement supérieures à celle que l’on piétine, et en respirant lentement et régulièrement. Pour monter un escalier on commence par relever cette partie du corps située à droite en bas, presque toujours enveloppée de cuir ou de peau de chamois, et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois posée cette partie (que pour abréger nous appelerons pied) sur le premier degré, on prend la partie équivalente gauche (aussi appelée pied, mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied précédemment cité), et en l’amenant à la hauteur du pied, on le fait suivre jusqu’à le placer sur le second degré sur lequel reposera le pied, et sur le premier se reposera le pied (les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à acquérir la coordination nécessaire. La coïncidence de nom entre le pied et le pied rend l’explication délicate. Prenez particulièrement soin de ne pas lever en même temps le pied et le pied.)

    Arrivé de cette façon à la seconde marche, il suffit de répéter alternativement les mouvements jusqu’à se trouver au bout de l’escalier. On en sort facilement, d’un léger coup de talon qui le fixe à sa place, de laquelle il ne bougera pas jusqu’au moment de la descente.

    Biographie en images 

  • I love you

    by Woodkid

  • Carnaval de Schumann



    Boris Giltburg
    joue le 
    Carnaval, op. 9 de Schumann à l'"Arthur Rubinstein Piano Master Competition"

    en Mai 2011 in Tel Avivimages?q=tbn:ANd9GcRmLxn5lYXFcBd9PS-9nHePaGT5xg4iPZD2RkLZHEEnBUIDLTXelBh8yA

    1. Preambule

    2. Pierrot

    3. Arlequin
    4. Valse noble
    5. Eusebius
    6. Florestan
    7. Coquette
    8. Replique
    9. Sphinxes
    10. Papillons
    11. A.S.C.H.-S.C.H.A. (Lettres dansantes)
    12. Chiarina
    13. Chopin
    14. Estrella
    15. Reconnaisance
    16. Patanlon e Colombine
    17. Valse Allemande (Intermezzo: Paganini)
    18. Aveu
    19. Promenade
    20. Pause
    21. Marche des "Davidsbündler" contre le Philistins

  • Du Carnaval à la St Valentin

    Carnaval, quand même

    Pendant que le pianiste joue, on lui envoie des oranges. C’est le carnaval, quand même. Même avec les yeux crevés par un pétard, il continue de jouer. C’est beau, le sang sur les touches blanches, le nerf optique en serpentin, les confettis couleur d'iris, les grelots-cristallins, le tacatacatac des tambours sur la musique de Schumann.


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    Saint Valentin

    Cette fille avait une telle fascination pour les serial killers que son amoureux, pour la Saint Valentin, décida de terminer par elle, pour la combler, une pittoresque série de meurtres à visage masqué commencée le Mardi-Gras.

     

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  • Asaf Avidan

    images?q=tbn:ANd9GcQSAcUO6mmUdHwM4thYdGXf4C5_8GTOjr3aemglj_Pe9i06-ntis6HW6vYAsaf Avidan a 33 ans et possède un timbre de voix que Francis Dordor des Inrocks situe dans la même sphère sonore que Björk et Roy Orbison, Jeff Buckley et Eartha Kitt. Il est israélien et raconte dans le magazine une expérience traumatisante vécue lors de son service militaire. Mais ce fut aussi le déclencheur de son processus créatif: il écrit plein de chansons qui vont en tout cas remplir un premier album qu'il chantera en tournée pendant trois ans. En 2011, fatigué des concerts, il quitte le groupe et entreprend un nouvel album, Different Pulses, où son blues se mêle à des rythmes électroniques de diverses influences qui vont d'Ennio Moricone à Moby...
     

    Different pulses (clip)

    Different pulses (version acoustique)

    Her lies (version acoustique)

  • Créativité littéraire

    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis Billamboz

    Au moment où l’excellente maison d’édition, Quidam Editeur, connait de grandes difficultés financières, je n’ai pas trouvé d’autres moyens de lui apporter mon soutien que de lui consacrer cette rubrique en réunissant deux de ses auteurs qui m’ont particulièrement enthousiasmé au cours des mois derniers : BS Johnson et Reinhard Jirgl. Ces deux auteurs ont en commun un souci aigu de recherche formelle, de créativité littéraire et d’élargissement du champ d’expression de la littérature. Mais il ne faut pas se laisser prendre au seul piège de la recherche formelle, ces deux textes sont aussi d’une grande rigueur littéraire et d’une puissance d’expression peu commune. L’occasion pour les lecteurs de découvrir une autre littérature en contribuant au sauvetage d’une maison d‘édition d’exception.

     

    images?q=tbn:ANd9GcQTw-xti0XUHZgpGxGg96WbAZSWe0GYUcilu8YaMtaxRu7Dk-gOyEkTs_PQLes malchanceuximages?q=tbn:ANd9GcQR6gtfPiemuddQT4ARcAYqwZpVya0CRc8evXIky8Uvk6M2J8KiDxMfhig

    Bryan Stanley Johnson (1933 – 1973)

    Avant même de pousser la couverture de ce drôle d’ouvrage, vous serez certainement déjà séduit, peut-être même un peu surpris, par l’objet que l’éditeur vous propose : un coffret cartonné de très belle qualité qui dévoile, dès que vous en avez franchi la porte-couverture, un ensemble de petits cahiers (vingt-sept), d'une à une dizaine de pages, d’une jolie calligraphie. Un bien bel objet littéraire qui invite à une lecture immédiate. Mais avant de se lancer dans la lecture de ces feuillets, il faut prendre connaissance de la préface de Jonathan Coe qui fournit de nombreuses clés tant sur la forme que sur le fonds de cet ouvrage si particulier dont les chapitres peuvent se lire dans n’importe quel ordre, sauf le premier et le dernier qui doivent être lus selon l’ordre habituel.

    Dans ce texte, l’auteur raconte un déplacement qu’il a effectué quand il était journaliste sportif pigiste, à Nottingham, Manchester plutôt, on croit comprendre qu’il doit couvrir un match de football qui devait opposer City (Manchester City ?) à United (Manchester United ?).  Il y a cinquante ans déjà, Man U et Man City divisaient les Mancuniens mais l’argent n’avait pas encore perverti le jeu, et surtout l’enjeu, et Johnson pouvait se lamenter du faible traitement alloué aux joueurs.

    En se rendant au stade pour suivre le match, il redécouvre la ville où il était déjà venu dans le passé pour rendre visite à son ami maintenant décédé des suites d’un cancer. Il reconnait les monuments, apprécie l’architecture et se souvient des pubs où il descendait avec cet ami dont les souvenirs affluent et on peut suivre la chronologie de leur relation à travers l’évolution de sa maladie. Le texte ne comporte aucune autre chronologie, si ce n’est celle qu’on peut déduire du nom des petites  amies de l’auteur. C’est la chronique de la vie de ces deux amis évoquée surtout à travers les lieux qu’ils ont fréquentés ensemble : maisons, appartements, édifices publics, monuments et bien évidemment les pubs dont il fait des descriptions méticuleuses.

    BS Johnson écrit son texte comme on raconte sa vie, ou une histoire, avec des phrases longues, bien articulées, proustiennes selon Coe, qui coulent comme un fleuve anglais, comme la Mersey, paisiblement en charriant un lourd flot de mots où s’insèrent des blancs pour des respirations, comme sur une partition, des réflexions, des interrogations,… Et pour rester proche de ce langage parler, il omet presque systématiquement le « ne » dans les négations. Il écrit ce dont il se souvient au risque de travestir la vérité, de s’égarer, d’être trahi par sa mémoire

    Cet ouvrage est comme un puzzle qu’on peut assembler à sa guise en commençant, soit par les bords, soit par le centre là où sont les personnages importants ou les éléments les plus en vue. C’est bien évidemment un exercice de création littéraire formelle mais c’est aussi une évocation de la maladie, de la déchéance physique, de l’agonie, de la mort qui pose la question de l’utilité et de l’intérêt de l’existence. On pourrait aussi évoquer l’amitié, le talent, la difficulté de faire reconnaître celui-ci, la galère de la création littéraire…

    Avec ce  Proust du rectangle vert, c’est une double ration de plaisir que dégusteront les amateurs de football et de littérature.

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    Les inachevésimages?q=tbn:ANd9GcS8olB4VclnmoxE1T2IPDaq9jQ2R-mIkrq2GMU9q39WmgvD16Ju9qYhp1g

    Reinhard Jirgl (1953 - ….)

    Quelle puissance, quelle intensité dans ce texte novateur ou la recherche formelle élargit les possibilités de l’expression écrite par un usage innovant et varié des signes de ponctuation et des polices d’imprimerie. Le texte devient ainsi plus fort, plus précis, plus proche du drame qu’il raconte en renforçant certaines images, idées ou sensations au risque, parfois, de polluer la lecture.

    Un texte au service de l’histoire de quatre femmes, la mère, ses deux filles et une de ses petites-filles, qui empruntent un véritable chemin de croix dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre. Ces quatre femmes appartiennent à la population allemande qui doit évacuer les Sudètes après la déroute nazie. La mère et ses filles sont transférées dans l’Altmark où elles doivent travailler dans une ferme pour gagner leur nourriture pour seul salaire. Alors que la petite-fille, Anna Fille d’Hanna, doit ruser pour quitter la Tchécoslovaquie et essayer de rejoindre sa mère, sa grand-mère et sa tante en Allemagne. Les quatre femmes échappent aux « Russes » en quittant la Tchécoslovaquie mais échouent en Allemagne de l’Est, elles traversent le chaos de l’après-guerre (l’entre deux pouvoirs), le temps sans loi, le temps de la vengeance, le temps des combines pour la survie. Les réfugiées sont partout mal acceptées, au travail, dans la queue pour l’alimentation et tous les produits de première nécessité, pour l’accès au logement, etc. On se méfie de ces femmes, surnuméraires qui amputent la part des gens du pays. « ?pourquoi l’être humain muni de son pouvoir vise-t-il toujours à la!destruction de l’humain… »

    Ce texte c’est l’histoire oubliée de la déportation d’une population qui a eu la malchance de naître aux confins de deux mondes au moment où l’humanité venait de découvrir l’inimaginable, où l’humanité n’avait plus de larmes, plus de pitié, plus de compassion et plus de capacité à s’indigner. Cette pauvre minorité à l’abandon n’était plus qu’une anecdote dans l’histoire de ce monde. La vengeance, l’intolérance, le racisme… rien n’avait disparu tout était exacerbé. « Les hommes ont perdu leur droit à l’humanité. »

    Mais c’est aussi, surtout pour certains, un très gros travail de recherche formelle (« ?ou il la ?suivait ; il la pour?!suivait ; ?ce gars !l’espionnait…… :!tant de rencontres par hasard sont des hasards en trop - - » ) qui n’est pas seulement une façon de se démarquer mais avant tout une manière de rendre le texte plus expressif même si le récit semble assez puissant sans ce recours abusif ( ?) à des artifices pas toujours compréhensibles. Cette recherche pourrait aussi symboliser la quête d’un autre monde que celui qui a généré l’horreur et le chaos qui en a suivi, l’impuissance des mots, l’impossibilité d’écrire après ce qui a été. C’est aussi l’expression de tout ce que l’auteur a connu : les ragots nauséabonds, les purges, le passé des autres, les réfugiés, l’intolérance,… un texte autobiographique, les héroïnes croisent la route qu’il a empruntée lui-même : son enfance à la campagne, son arrivée à Berlin, sa passion de libraire exigeant, son métier de dentiste…

    Une prose errant à la recherche d’un nouvelle forme littéraire comme l’humanité déchirée et délirante à la recherche d’un nouveau modèle de société, d’une nouvelle manière d’exprimer la vie, la mort, les sentiments… ? Un récit de Christa Wolf écrit par Arno Schmidt ? Une référence à Hans Henny Jahn ? La création de tunnels-temps entre hier et aujourd’hui ? Jirgl ouvre une multitude de portes sur des possibilités pour construire un autre monde après l’indicible.

    « Le monde réel n’est jamais que la caricature de nos grands romans. » (Arno Schmidt cité par la préfacière Martine Rémon).

  • Mother / Lennon


  • No maman's land

    Je recense les endroits où ma mère n’est jamais allée...

     

    Ma mère n’est jamais allée à l’université

    au restaurant indien, dans un club échangiste

    sur une Harley, dans une montgolfière, dans une croisière, 

    à la patinoire, sur la muraille de Chine, sur une piste de ski olympique

    dans les bras d’Errol Flynn, avec Jean Rochefort sur le dos d’un chameau

    en couverture d’un roman photo, sur le tournage d’un film de Claude Lelouch

    dans un avion de chasse, au volant d’une formule un, à l’arrière d’une rolls royce

    au club Méditerranée, sur un plateau de télévision, dans un studio d’enregistrement    

    à La Havane New York Montréal Rio Tokyo Pékin Palerme Buenos Aires ou bien Tel Aviv    

     

    Je recense les endroits où je ne suis jamais allé :

    ce sont les mêmes

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    Ma mère aurait pu s’appeler Marilyn

    ou Brigitte ou Sophia ou Ava ou Jean

     

    Ses parents l’ont prénommée

    Jacqueline (c’est beau, Jacqueline

     

    bien plus beau que Marilyn

    Brigitte Sophia Ava ou Jean)

     

    Et moi je l’ai appelée maman

    de moins en moins souvent

     

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    ma mère garde toutes mes images

    aucun objet que des images

    que des images

    des images

    images

    mages

    ages

    ges

    es

    s

    su

    sur

    sur une

    sur une d’elles

    sur une d’elles j’ai

    sur une d’elles j’ai un

    sur une d’elles j’ai un jour

    sur une autre j’ai deux jours

    puis trois quatre cinq six sept jours

      

    e s t – c e  q u e  j e  s u r v i v r a i  ?


    E.A. 

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    Ron Mueck, Mère et enfant, 2001/2003

  • Erik SATIE: 2 textes, 3 Gymnopédies...

    La journée du musicien

    L’artiste doit régler sa vie.

    Voici l’horaire précis de mes actes journaliers :

    Mon lever : à 7h18 ; inspiré : de 10h23 à 11h47. Je déjeune à 12h11 et quitte la table à 12h14.

    Salutaire promenade à cheval, dans le fond de mon parc : de 13h19 à 14h53. Autre inspiration : de 15h12 à 16h07.

    Occupations diverses (escrime, réflexions, immobilité, visites, contemplation, dextérité, natation, etc.) : de 16h21 à 18h47.

    Le dîner est servi à 19h16 et terminé à 19h20. Viennent des lectures symphoniques, à haute voix : de 20h09 à 21h59.

    Mon coucher a lieu régulièrement à 22h37. Hebdomadairement, réveil en sursaut à 3h19 (le mardi).

    Je ne mange que des aliments blancs : des œufs, du sucre, des noix de coco, du poulet cuit dans de l’eau blanche ; des moisissures de fruits, du riz, des navets ; du boudin camphré, des pâtes, du fromage (blanc), de la salade de coton et de certains poissons (sans la peau).

    Je fais bouillir mon vin, que je bois froid avec du jus de fuchsia. J’ai bon appétit ; mais je ne parle jamais en mangeant, de peur de m’étrangler.

    Je respire avec soin (peu à la fois). Je danse très rarement. En marchant, je me tiens par les côtes et regarde fixement derrière moi.

    D’aspect très sérieux, si je ris, c’est sans le faire exprès. Je m’en excuse toujours et avec affabilité.

    Je ne dors que d’un œil ; mon sommeil est très dur. Mon lit est rond, percé d’un trou pour le passage de la tête. Toutes les heures, un domestique prend ma température et m’en donne une autre.

    Depuis longtemps, je suis abonné à un journal de modes. Je porte un bonnet blanc, des bas blancs et un gilet blanc.

    Mon médecin m’a toujours dit de fumer. Il ajoute à ses conseils : — Fumez, mon ami : sans cela, un autre fumera à votre place.

    Mémoires d'un amnésique, Revue musicale S.I.M, IX, 2, 15 février 1913


     

    Ce que je suis

    Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien. C’est juste.

    Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. Que l’on prenne le « Fils des Étoiles » ou les « Morceaux en forme de poire », « En habit de cheval » ou les « Sarabandes », on perçoit qu’aucune idée musicale n’a présidé à la création de ces œuvres. C’est la pensée scientifique qui domine.

    Du reste, j’ai plus de plaisir à mesurer un son que je n’en ai à l’entendre. Le phonomètre à main, je travaille joyeusement & sûrement.

    Que n’ai-je pesé ou mesuré ? Tout de Beethoven, tout de Verdi, etc. C’est très curieux.

    La première fois que je me servis d’un phonoscope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai, je vous assure, jamais vu chose plus répugnante. J’appelai mon domestique pour le lui faire voir.

    Au phono-peseur un fa dièse ordinaire, très commun, atteignit 93 kilogrammes. Il émanait d’un fort gros ténor dont je pris le poids.

    Connaissez-vous le nettoyage des sons ? C’est assez sale. Le filage est plus propre ; savoir classer est très minutieux et demande une bonne vue. Ici, nous sommes dans la phonotechnique.

    Quant aux explosions sonores, souvent si désagréables, le coton, fixé dans les oreilles, les atténue, pour soi, convenablement. Ici, nous sommes dans la pyrophonie.

    Pour écrire mes « Pièces froides », je me suis servi d’un caléidophone-enregistreur. Cela prit sept minutes. J’appelai mon domestique pour les lui faire entendre.

    Je crois pouvoir dire que la phonologie est supérieure à la musique. C’est plus varié. Le rendement pécuniaire est plus grand. Je lui dois ma fortune.

    En tout cas, au monodynamophone, un phonométreur médiocrement exercé peut, facilement, noter plus de sons que ne le fera le plus habile musicien, dans le même temps, avec le même effort. C’est grâce à cela que j’ai tant écrit.

    L’avenir est donc à la philophonie.

    Revue de la S. I. M., 15 avril 1912.


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    Erik Satie - 3 Gymnopedies 
    piano: Aldo Ciccolini 
    1. lent et douloureux 3:10 
    2. lent et triste 3:05 
    3. lent et grave 5:30 

    video from Rene Clair - Entr'acte (1924)

  • L'ange déchu / Murat & Clerc



  • Romancier(e)s et poétes(ses) II

    L’écrivain en résidence d’écriture à la Mer se lève avec les poulpes.


    L'écrivain qui brûle ses livres pour se chauffer épargne de l'énergie en même temps qu'il économise des lecteurs.


     

    Chaque jour, cet écrivain au chômage va pointer à la Maison de la poésie.

     

     

    Pour arrondir son chiffre d’affaire, cet éditeur met chaque fin d’année en vente un calendrier de ses auteurs nus dont le sexe est caché par un de leurs livres. Les plus exhibitionnistes d’entre eux déclarent leurs ouvrages épuisés.

     

    Pour arrondir ses fins de mots, cet écrivain fait des ménages dans les super marchés de la poésie.


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    Aux éditions du Spleen, on a obsevé une vague de suicides d'auteurs sans précédent dans l'histoire de la littérature rasoir.


    Cet éditeur ne nourrit ses auteurs que de restes baudelairiens ou faulkneriens alors qu’ils n’aspirent qu’à des festins lévyesques et des banquets beigbederiens.


    Cette écrivaine qui rêve d'être toute entière (de la bouche au pubis) transformée en mots me rend livre de ses lèvres et de sa peau page.


    Par contre, je peine à relire cette vieille écrivaine transformée en incunable.


    Les poètes qui restent à quai prennent souvent le train du roman en marche (et réciproquement).

     

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    Le lecteur averti passe (heureusement) toujours à côté des panneaux « Attention, grands écrivains! » postés régulièrement par les éditeurs et la critique.

     

    Dans les foires du livre, les auteurs qui vendent le mieux sont ceux situés près des toilettes.


    À "Un livre presque parfait", les auteurs n'avaient pas bien dressé la phrase.

     

    La poétesse ne se dévêt jamais totalement. Elle garde toujours un ou deux vers sous le manteau.

     

    Certains écrivains qui travaillent sans filet n’écrivent pas de bien haut.

     

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  • Bleu comme toi / Daho


  • Trois micro-fictions passées au bleu (Klein)

    Ma langue

    C’est là qu’elle m’avoua qu’elle avait toujours eu un faible pour ma langue, que je trouvais plutôt banale et située dans un endroit malaisé d’accès pour le tout-venant. Mais bon, en contrepartie je lui laissai faire tout ce qu’elle voulait avec mon appendice lingual. Elle y mit beaucoup du sien: bouche, ventre, poitrine... Mais comme elle n’y mit pas les pieds (je suis un indécrottable fétichiste du pied), cela ne me fit pas bondir de joie.

     

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    24 heures chrono

    Chaque jour, au réveil, je consulte le dico universel en ligne et ne trouve pas mon nom de famille au nombre des noms communs. C’est bon pour foutre ma journée en l’air. Et comment, avec le moral à zéro, abattre tout le boulot qu’il faudrait pour substantiver son patronyme en 24 heures chrono.

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    Les couleurs de l’amour

    Il était bleu d’elle et ça se voyait quand il la rencontrait. Il avait beau invoquer toutes sortes d’excuses (peinture de son appartement en bleu Klein, teinture de ses bleus de travail, tombée de ciel, brûlure de mer), personne n'y croyait. De son côté, il la trouvait bien rouge d’autant plus quand, pour lui prouver tout son amour, il la serrait de la tête aux pieds.

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  • Lisbonne encore... / Yves Simon

    41QRDXGX2ML._SL160_.jpgLisbonne encore. Une ville jaune avec des affiches et des slogans plein les murs, rouges, noirs. Alfama, l'ancienne ville arabe à côté du Tage, sur une colline. Dédale de rues, de couleurs, de senteurs.

    Et puis, deux cafés anciens, élégants. le premier sous les arcades de la place du Commerce, face au débarcadère, l'autre, à cinq minutes de là, en remontant vers le nord, le Brasileira, près de la place Camoëns. Fernando Pessoa les fréquentait. Je me suis assis à chacune des tables pour être certain de me trouver quelques secondes à sa place.

  • Madredeus


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  • Bureau de tabac / Fernando Pessoa

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    Je ne suis rien
    Jamais je ne serai rien.
    Je ne puis vouloir être rien.
    Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.

    Fenêtres de ma chambre,
    de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
    (et si l'on savait ce qu'elle est, que saurait-on de plus ?),
    vous donnez sur le mystère d'une rue au va-et-vient continuel,
    sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
    réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
    avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
    avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
    avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.

    Je suis aujourd'hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
    lucide aujourd'hui, comme si j "étais à l'article de la mort,
    n'ayant plus d'autre fraternité avec les choses
    que celle d'un adieu, cette maison et ce côté de la rue
    se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
    un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.

    Je suis aujourd'hui perplexe. comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
    Je suis aujourd'hui partagé entre la loyauté que je dois
    au Bureau de Tabac d'en face, en tant que chose extérieurement réelle
    et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans.

    J'ai tout raté.
    Comme j'étais sans ambition, peut-être ce tout n'était-il rien.
    Les bons principes qu'on m'a inculqués,
    je les ai fuis par la fenêtre de la cour.
    Je m'en fus aux champs avec de grands desseins,
    mais là je n'ai trouvé qu'herbes et arbres,
    et les gens, s'il y en avait, étaient pareils à tout le monde.
    Je quitte la fenêtre, je m'assieds sur une chaise. A quoi penser ?

    Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?
    Etre ce que je pense ? Mais je crois être tant et tant !
    Et il y en a tant qui se croient la même chose qu'il ne saurait y en avoir tant !
    Un génie ? En ce moment
    cent mille cerveaux se voient en songe génies comme moi-même
    et l'histoire n'en retiendra, qui sait ? même pas un ;
    du fumier, voilà tout ce qui restera de tant de conquêtes futures.
    Non, je ne crois pas en moi.
    Dans tous les asiles il est tant de fous possédés par tant de certitudes !
    Moi, qui de certitude n'ai point, suis-je plus assuré, le suis-je moins ?
    Non, même pas de ma personne...
    En combien de mansardes et de non-mansardes du monde
    n'y a-t-il à cette heure des génies-pour-soi-même rêvant ?
    Combien d'aspirations hautes, lucides et nobles -
    oui, authentiquement hautes, lucides et nobles -
    et, qui sait ? réalisables, peut-être...
    qui ne verront jamais la lumière du soleil réel et qui
    tomberont dans l'oreille des sourds ?

    Le monde est à qui naît pour le conquérir,
    et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu'il peut le conquérir.
    J'ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
    Sur mon sein hypothétique j'ai pressé plus d'humanité que le Christ,
    j'ai fait en secret des philosophies que nul Kant n'a rédigées,
    mais je suis, peut-être à perpétuité, l'individu de la mansarde,
    sans pour autant y avoir mon domicile :
    je serai toujours celui qui n'était pas né pour ça ;
    je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
    je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrît la porte
    auprès d'un mur sans porte
    et qui chanta la romance de l'Infini dans une basse-cour,
    celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
    Croire en moi ? Pas plus qu'en rien...
    Que la Nature déverse sur ma tête ardente
    son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
    quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout...

    Esclaves cardiaques des étoiles,
    nous avons conquis l'univers avant de quitter nos draps,
    mais nous nous éveillons et voilà qu'il est opaque,
    nous nous éveillons et voici qu'il est étranger,
    nous franchissons notre seuil et voici qu'il est la terre entière,
    plus le système solaire et la Voie lactée et le Vague Illimité.

    (Mange des chocolats, fillette ;
    mange des chocolats !
    Dis-toi bien qu'il n'est d'autre métaphysique que les chocolats,
    dis-toi bien que les religions toutes ensembles n'en apprennent
    pas plus que la confiserie.
    Mange, petite malpropre, mange !
    Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
    Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d'argent, qui d'ailleurs est d'étain,
    je flanque tout par terre, comme j'y ai flanqué la vie.)
    Du moins subsiste-t-il de l'amertume d'un destin irréalisé
    la calligraphie rapide de ces vers,
    portique délabré sur l'Impossible,
    du moins, les yeux secs, me voué-je à moi-même du mépris,
    noble, du moins, par le geste large avec lequel je jette dans le mouvant des choses,
    sans note de blanchisseuse, le linge sale que je suis
    et reste au logis sans chemise.

    (Toi qui consoles, qui n'existes pas et par là même consoles,
    ou déesse grecque, conçue comme une statue douée du souffle,
    ou patricienne romaine, noble et néfaste infiniment,
    ou princesse de troubadours, très- gente et de couleurs ornée,
    ou marquise du dix-huitième, lointaine et fort décolletée,
    ou cocotte célèbre du temps de nos pères,
    ou je ne sais quoi de moderne - non, je ne vois pas très bien quoi -
    que tout cela, quoi que ce soit, et que tu sois, m'inspire s'il se peut !
    Mon coeur est un seau qu'on a vidé.
    Tels ceux qui invoquent les esprits je m'invoque
    moi-même sans rien trouver.
    Je viens à la fenêtre et vois la rue avec une absolue netteté.
    Je vois les magasins et les trottoirs, et les voitures qui passent.
    Je vois les êtres vivants et vêtus qui se croisent,
    je vois les chiens qui existent eux aussi,
    et tout cela me pèse comme une sentence de déportation,
    et tout cela est étranger, comme toute chose. )

    J'ai vécu, aimé - que dis-je ? j'ai eu la foi,
    et aujourd'hui il n'est de mendiant que je n'envie pour le seul fait qu'il n'est pas moi.
    En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge
    et je pense : « peut-être n'as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »
    (parce qu'il est possible d'agencer la réalité de tout cela sans en rien exécuter) ;
    « peut-être as-tu à peine existé, comme un lézard auquel on a coupé la queue,
    et la queue séparée du lézard frétille encore frénétiquement ».

    J'ai fait de moi ce que je n'aurais su faire,
    et ce que de moi je pouvais faire je ne l'ai pas fait.
    Le domino que j'ai mis n'était pas le bon.
    On me connut vite pour qui je n'étais pas, et je n'ai pas démenti et j'ai perdu la face.
    Quand j'ai voulu ôter le masque
    je l'avais collé au visage.
    Quand je l'ai ôté et me suis vu dans le miroir,
    J'avais déjà vieilli.
    J'étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n'avais pas ôté.
    Je jetai le masque et dormis au vestiaire
    comme un chien toléré par la direction
    parce qu'il est inoffensif -
    et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime.

    Essence musicale de mes vers inutiles,
    qui me donnera de te trouver comme chose par moi créée,
    sans rester éternellement face au Bureau de Tabac d'en face,
    foulant aux pieds la conscience d'exister,
    comme un tapis où s'empêtre un ivrogne,
    comme un paillasson que les romanichels ont volé et qui ne valait pas deux sous.

    Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, et à la porte il s'est arrêté.
    Je le regarde avec le malaise d'un demi-torticolis
    et avec le malaise d'une âme brumeuse à demi.
    Il mourra, et je mourrai.
    Il laissera son enseigne, et moi des vers.
    A un moment donné mourra également l'enseigne, et
    mourront également les vers de leur côté.
    Après un certain délai mourra la rue où était l'enseigne,
    ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits.
    Ensuite mourra la planète tournante où tout cela est arrivé.
    En d'autres satellites d'autres systèmes cosmiques, quelque chose
    de semblable à des humains
    continuera à faire des espèces de vers et à vivre derrière des manières d'enseignes,
    toujours une chose en face d'une autre,
    toujours une chose aussi inutile qu'une autre,
    toujours une chose aussi stupide que le réel,
    toujours le mystère au fond aussi certain que le sommeil du mystère de la surface,
    toujours cela ou autre chose, ou bien ni une chose ni l'autre.

    Mais un homme est entré au Bureau de Tabac (pour acheter du tabac ?)
    et la réalité plausible s'abat sur moi tout soudain.
    Je me soulève à demi, énergique, convaincu, humain,
    et je vais méditer d'écrire ces vers où c'est l'inverse que j'exprime.
    J'allume une cigarette en méditant de les écrire
    et je savoure dans la cigarette une libération de toutes les pensées.
    Je suis la fumée comme un itinéraire autonome, et je goûte, en un moment sensible et compétent,
    la libération en moi de tout le spéculatif
    et la conscience de ce que la métaphysique est l'effet d'un malaise passager.

    Ensuite je me renverse sur ma chaise
    et je continue à fumer
    Tant que le destin me l'accordera je continuerai à fumer.

    (Si j'épousais la fille de ma blanchisseuse,
    peut-être que je serais heureux.)
    Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre.

    L'homme est sorti du bureau de tabac (n'a-t-il pas mis la
    monnaie dans la poche de son pantalon?)
    Ah, je le connais: c'est Estève, Estève sans métaphysique.
    (Le patron du bureau de tabac est arrivé sur le seuil.)
    Comme mû par un instinct sublime, Estève s'est retourné et il m'a vu.
    Il m'a salué de la main, je lui ai crié: "Salut Estève !", et l'univers
    s'est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le
    patron du Bureau de Tabac a souri.

    1928

  • PESSOA - MIROIRS - AU THÉÂTRE DES MARTYRS jusqu'au 9/2

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    par Philippe Leuckx

     

    De Pessoa, connu tardivement, beaucoup de poncifs : sa cirrhose, sa malle (que Tabucchi immortalisa - Une malle pleine de gens!), sa Lisboa natale, son Tage, ses hétéronymes (72 selon le relevé chronologique de Teresa Rita Lopes)...que Paul Emond dans son projet théâtral assemble en les dépassant, puisque lui-même Pessoa se voit comme une "couturière masculine", un vrai assemblage de "pessoa", de "persona", autant de visages, de masques. JE EST UN AUTRE de l'autre Français semble bien chichiteux à côté de la multiplicité que le Liboète s'est donnée!images?q=tbn:ANd9GcQQDzhrofe59G8tq3-rTcF0a8MAChGlzPU-EEV4SH2HHFDyCf1z75pRHDWM

    Personne vraiment sous ces nombreux masques de la vie? La vraie vie, pas celle qu'on vit avec les autres, entre banalités et "cercueil" final! Celle du temps de l'écriture anonyme, du temps des douze chambres tour à tour occupées par le promeneur de la Baixa (comme son semi-hétéronyme Bernardo Soares le raconte dans "Le Livre de l'intranquillité"), loin des occupations de traducteur de l'anglais dans des officines maritimes, d'aide-comptable. Dans le vrai creux de l'écriture, de ces 27543 feuillets retrouvés, tapuscrits et manuscrits mêlés!

    Paul Emond a puisé, pour coudre ces masques, ces voix, dans les textes des quatre hétéronymes majeurs : Caeiro, de Campos, Reis, Soares, et quelques autres  - Quaresma, Mora.

    Les Odes maritimes et autres Bureau de tabac offrent les sommets de ces "Miroirs" conjugués du génie sensationniste : portés par  les voix magnifiques d'interprètes inspirés, au rang desquels pointons surtout Itzik Elbaz et Emmanuel Dekoninck, qui tiennent à eux deux quatre des voix du Pessoa magistral. C'est un plaisir non seulement de les entendre vivre ces textes amples mais de les voir jouer avec l'intensité du vécu de ce marginal des années 20 et 30, sommé par lui-même de s'exclure du protocole social pour s'enfouir dans les délices de la création. On a là la magie agissante du théâtre, la poésie des gestes et des corps, s'ajoutant aux prestiges de la plume du Lisboète!

    La mise en scène, l'ultime d'un long parcours voué au théâtre, de Madame Elvire Brison, est à la fois suggestive et ordonnée autour de la représentation d'une Lisbonne reconnaissable par la musique nostalgique, les vues filmées du Tage, des quais et des tramways.

    Une heure vingt de plaisir à croiser sans cesse l'intelligence des textes et celle aiguë aussi de la "représentation" sobre : une scénographie limitée à l'essentiel d'une porte et de deux escaliers. L'important est sans doute ailleurs, dans la justesse d'une phénoménologie de l'univers pessoen, tissé de diversité, de paradoxe, de complexité, d'ouverture à une étrange littérature du multiple : JE EST UN NOMBRE INFINI...

    Très beau.

     

    http://www.theatredesmartyrs.be/pages%20-%20saison/atelier/piece4.html

  • D’OLIVIER ADAM, UN BEAU LIVRE « LES LISIERES »

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe Leuckx

    Ce livre, un peu négligé par la presse et peu sollicité par les jurés des différents prix, est pourtant, dans le droit fil des œuvres précédentes – « A l’abri de rien » ou « Des vents contraires » -, un roman plus qu’intéressant sur un sujet non moins pertinent. Sans compter que le jeune romancier (né en 1974) tisse un univers reconnaissable, entre souci social, analyse psychologique des tissus familiaux et amicaux, sentiment profond de partage des usages d’une époque. Ce n’est pas mince ; ça vous positionne un auteur, qui ne souhaite en rien jouer aux Musso faciles ou autres Angot de provocation douteuse.

    images?q=tbn:ANd9GcS5SzzPB90YkETlUKcUUgMikeCJxAO6Y3r-Dcl7gGpvN2qAf3Gz2V4do2wLe thème du présent livre met en scène un narrateur alter ego du romancier de trente-huit ans, écrivain lui-même en proie à de nouvelles sollicitudes, l’âge venant, puisque les parents du dit narrateur ont besoin de ce fils qui a pris ses distances par rapport au milieu familial, par son choix de profession, par la seule distance, passé de la région parisienne à la Bretagne. Le fils n’a pas été trop présent, le voilà revenu près du père contraint, par la maladie de la mère, de s’occuper du ménage. Il n’en a eu guère l’habitude. Cependant, le dialogue, très ardu dès l’entame de ses retrouvailles forcées, prend peu à peu. Les mots viennent. Même si parfois l’écran du langage de sourds émerge. On ne raie pas d’un trait tant de malentendus, de choses non dites sinon non digérées. Le narrateur écrivain sent, sait, comprend qu’il n’est plus au centre mais sans cesse transféré aux lisières de plusieurs mondes : le monde familial, ainsi que les amis de ce temps-là, période d’études ; celui de l’édition, où il ne trouve guère sa place ; sa propre cellule familiale dissoute par le départ de sa femme…images?q=tbn:ANd9GcRoQ1GfOap-A8NRIrrhqGSfCFdw5JGxS6BURlUIid3_p_UphR383vUzqdDr

    Olivier Adam a l’art de décrire avec acuité ces microcosmes. Le scalpel de l’ethnographe joue de sensibilité tout de même. Le risque serait grand de n’y voir qu’un simple travail de constat social d’un égaré, entre vie quiète des parents, formalistes de la tradition, vivant chichement dans les rets marqués du milieu corseté par l’éducation, une certaine culture, voyant d’un très mauvais œil le choix de l’écriture comme carrière, et d’autres vies, où la fratrie n’est pas celle du réseau familial (un frère guère compris et comprenant guère son écrivain de frère) mais le retour aux sources des copains de jadis mués en êtres parfois de seconde zone, à cause de la crise, de l’arrêt des études.

    Que « Les lisières » n’ait pas passé le cap de la première sélection Goncourt relève d’un injuste choix. L’auteur n’a en rien démérité et ce, en comparaison du livre ancien que le même jury avait mis en évidence par un Goncourt de la nouvelle décerné au très beau «  Passer l’hiver ». L’on ne comprend pas toujours ce qu’il se passe dans ces sélections d’automne. Enfin, Olivier Adam a sans doute apprécié par contre à sa juste mesure le bel article paru dans « Le Monde », qui met en exergue les qualités d’un romancier qui a le sens des sentiments et des émotions vraies, sans apprêt ni effets faciles ni sensiblerie, comme dans tant d’ouvrages de consommation courante aguicheurs et/ou creux (Levy, Nothomb, ….).

    _____________________________________________________________

    Adam (O.), Les Lisières, Flammarion, 2012, 458 p., 21 €.