• Des cheveux sur la langue

    images?q=tbn:ANd9GcT3ClgdduNUHWXdb3OPrD5KMLXTO03EuRHcxMzE3KSR5tMefFHds87Jm3gemgDes cheveux voyageaient sur la langue, tailladant des pages de littérature, coupant en morceaux les ouvrages, mettant les auteurs dans l’incapacité d’assurer la jonction entre divers pans de leur œuvre ou au prix d’une taxe de passage avoisinant leurs droits d’auteur. Cela prenait des proportions telles que l’AIGA, l’ Association Internationale des Grands Auteurs, s’avisa de solutionner le problème.

    Une équipe d’explorateurs chauves fut envoyée là où les méfaits se commettaient. Au terme d’une enquête longue et pénible, les rapports furent remis. Les cheveux appartenaient tous à un même et seul homme : moi. Sans qu’un seul instant je pus m’être douté que les cheveux que je perdais abondamment allaient se nicher dans les livres. Depuis, je porte quand je lis un bonnet hygiénique qui me donne l’aspect d’un prince en visite officielle dans les cuisines d’un restaurant du cœur. Mais j’en connais bien qui enfilent une combinaison d’homme-grenouille pour aller consulter les incunables  des premiers auteurs de salle de bain aux pages pleines d’algues d’un vilain vert dans les fonds de l'Aquarium jouxtant la Bibliothèque Nationale. 

  • Continuité des parcs / Julio Cortazar

    Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoir et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au -delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

     

    Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition était à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit. 

     

    Sans se regarder, étroitement liés à la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. À la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. À cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. À travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman.

     

    Julio Cortazar, « Continuidad de los Parques », Fin d’un jeu (1956), traduit de l’espagnol par C. et R. Caillois, Gallimard, 1963.


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    Omar Prego: Dans Continuité des parcs - une nouvelle que j'ai toujours trouvée admirable -, on a l'impression que dès le premier mot le narrateur sait exactement où il va, qu'il prévoit la fin. Est-ce vrai ou non?

     

    Julio Cortazar: Je vais te décevoir, mon cher Omar, mais je ne me souviens plus comment j'ai bâti cette nouvelle. Je ne sais plus si, quand j'ai commencé à l'écrire, la fin était déjà prévue. Je pense que oui car la mécanique de la nouvelle et le fait que celle-ci est la plus courte que j'aie écrite - et peut-être une des plus courtes qu'on ait jamais écrites, car c'est une nouvelle bien qu'elle ne comporte qu'un minimum de mots, à ce point de vue c'est une mini-nouvelle, peuvent faire penser que tout était planifié au départ. Mais je ne me souviens plus si j'ai vu la chose en bloc, c'est-à-dire si au moment où j'ai imaginé l'individu qui revient et se met à lire le roman j'avais déjà imaginé la fin. Elle n'est pas non plus née d'un rêve, je ne sais d'où l'idée m'en est venue. Je ne peux pas te donner une réponse satisfaisante à propos de cette nouvelle. (1982)

     


    https://www.facebook.com/continuitedesparcs


  • MISÈRE À LUANDA


    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis Billamboz

    J’ai choisi ces deux textes car ils démontrent que dans le plus grand des chaos, après une guerre effroyablement destructrice, il est toujours possible de créer, de faire vivre une littérature sur des lambeaux de sociétés. José Eduardo Agualusa et José Luandino Vieira, tous deux Angolais, empruntent des chemins de traverse, composent avec la langue, avec l’histoire, pour ne pas ressasser encore une fois de plus ce qui a été horrible, ce qui a été raconté de multiples fois. Ils veulent encore sourire à la vie sans jamais oublier ce qu’ils ont vu et subi et croire que l’Angola et son peuple ont encore un avenir moins sinistre que leur récent passé.

     

    marchand-de-passes.jpgLe marchand de passéimages?q=tbn:ANd9GcR8s8_BlIUNHpa6QRyELt6fb3KL_QYCp7RbskDKjR6th5Y8EttoTeVUc2Y

    José Eduardo Agualusa (1960 - ….)

    Accroché au plafond, caché sur l’armoire, un gecko tigre raconte l’histoire de celui qui l’héberge, à Luanda là-bas en Angola, Félix, l’albinos, « … un homme qui trafiquait les souvenirs, qui vendait le passé, secrètement, comme d’autres font de la contrebande de cocaïne. » Il trafique, notamment, quelque peu l’arbre généalogique de ceux qui ont assuré leur avenir pendant et après la guerre civile afin qu’ils puissent garantir cet avenir par un passé solide et convaincant. « Ce qu’il manque à ces gens, c’est un bon passé, des ancêtres illustres, des parchemins. »

    Mais, un jour, Félix accueille un reporter photographe qui lui demande une nouvelle identité et il doit faire le choix de devenir un véritable faussaire et non pas un simple maquilleur de passé. Ce reporter qui a couvert tous les conflits de la planète et photographié la partie la plus ténébreuse de l’humanité va rencontrer l’amie photographe du marchand de passé qui, elle, photographie les nuages, la plus belle partie de l’univers. Et cette rencontre va provoquer l’irruption du passé dans le présent et hypothéquer l’avenir de chacun.

    Dans ce superbe petit livre, un peu labyrinthique, où le gecko alterne la narration de l’intrigue avec le récit de ses rêves, Agualusa évoque le problème de l’identité sous toutes ses formes : identification, usurpation, imposture, sosie, double, mais aussi le vrai, le faux, la vérité, le mensonge, la vie, l’apparence de la vie, la vie après la vie. Mais le mensonge n’est-il pas plus sincère que la vérité, et l’apparence plus crédible  que la réalité ? « Je vous donne une vérité impossible, vous me donnez un mensonge banal et convaincant. »

    Cette dissertation sur le vrai et le faux se déroule sur fond d’Angola après la guerre civile qui n’est jamais évoquée explicitement par l’auteur mais dont les stigmates apparaissent pourtant clairement car ce livre est rempli de symboles : le héros principal est un nègre blanc qui peut évoquer le racisme mais qui surtout insinue le doute sur l’identité, la réincarnation du gecko peut aussi symboliser la transformation de l’Angola après la guerre, la métamorphose des espoirs révolutionnaires en réalité moins idylliques, l’intervention du gecko peut-être aussi une allusion à la spiritualité animiste, une façon aussi de voir la vie après la vie et que dans cette autre vie on se souvient de celle d ‘avant.

    Une façon peut-être aussi d’éluder les atrocités de la guerre en se disant que la réalité n’est peut-être pas la vérité et que le rêve est peut-être plus réel. « Dieu nous a donné les rêves pour que nous puissions jeter un coup d’œil de l’autre côté… Pour que nous parlions avec nos ancêtres. » Et, qu’ainsi la continuité soit assurée, que la guerre ne soit pas un point final et que le bonheur soit encore possible. « Le bonheur est presque une irresponsabilité. Nous sommes heureux pendant les brefs instants où nous fermons les yeux. » Pour rêver encore la vie qu’on aurait voulue ?

    Métaillé poche, 144 pages, 7 €


    images?q=tbn:ANd9GcStPyGpvkWF3JFY4WaU6fvxVTickycKSU3uVIJoPzzWBmR7jjsYMqJzBY8Joäo Vêncio, ses amoursimages?q=tbn:ANd9GcSPFW7GuxxAsxOw7KtTHdp8TQouzb1PugXguc_Sl7JWWgpqmOb8ij-hbg

    José Luandino Vieira (1935 - ….)

    En prison à Luanda, João Vêncio raconte à un auditeur inconnu et mystérieux ses trois amours, les trois amours qu’il avait quand il avait huit ans : Maristella la petite Capverdienne qui s’est prostituée à douze ans, Tila la belle femme du « diplômé » qui l’a repoussé violemment quand il lui a avoué qu’il voulait l’épouser après avoir tué son mari, et Mimi, le petit blondinet frisé qui était son véritable amour et qui est mort bien trop vite. Une étoile à trois branches avec en son centre Florinha, la prostituée qui déniaisait ces gamins plus par désespoir que par vice. Pour João, l’amour n’est pas exclusif, il est inclusif, il peut accueillir plusieurs membres.

    Avec Maristella, il a appris à attraper les oiseaux par amour pour cette fille,  elle  leur crevait les yeux pour qu’ils chantent mieux ; avec la femme du « diplômé », il n’avait envie que de tuer celui-ci pour posséder son épouse et avec Mimi c’était l’amour, l’amitié, « l’amouritié » que personne ne pouvait comprendre et qui fut fatal au blondinet. « Mon ami, Mimi le seul pour qui rien que de dire « ami », mon cœur gambade, avec lui on pouvait trouver l’innocence du paradis – et Dieu voulait pas, nos quéquettes se cognaient, zennemies ». L’innocence, les blessures, les frustrations, les lésions, les envies, les rêves de l’enfance qui  sont tués par l’intolérance, les croyances, la morale, les intérêts qui conditionnent la vie des adultes. Tuer par amour, être tué à cause de l’amour, João explique qu’il a trouvé un chimpanzé blanc dans le lit de sa femme adorée  et qu’il a voulu laver la souillure.

    Un texte original constitué de phrases courtes, proches du langage parlé des quartiers pauvres de Luanda, les « mounèques ». Un ragoût, un « mouamba », de langues, idiomes et autres formes d’expression, allant du portugais au latin d’église en passant par le quimbundo et le capverdien et encore quelques autres parlers du  «  mounèques » de João. Une mixture de mots inventés,  de mots savants, de mot métis, de mots traditionnels, de mots musique, des mots sucrerie, des mots qui racontent, expliquent, gémissent mais jamais ne se lamentent. Un texte à l’image de ce peuple mêlé, cosmopolite, anarchique, désorganisé, déstructuré et pourtant plein d’amour et de poésie.

    Un Peuple de misère, noirs, noirs-noirs, petits-blancs, blancs-noirs, …, peuple d’en-bas qui n’est jamais invité aux fêtes du quartier d’en-haut, dont la seule préoccupation est, chaque jour, de trouver de quoi manger pour vivre encore demain. João, comme les autres, cherche sa pitance quotidienne mais ne s’abaisse pas à travailler pour un patron, « je ne remplis pas les ventres des autres avec la sueur de mon front ». La fatalité, conjuguée à la misère, qui fauche, sans pitié ni discernement, la jeunesse, est acceptée avec dignité et résignation. Mais, dans ce syncrétisme fondant rites païens issus de la tradition africaine et religion importée par les colons blancs, la notion de culpabilité affecte João, ancien séminariste, qui ne peut plus se contenter de la vie au jour le jour et doit penser à son avenir dans l’au-delà. 

     « La vie est très incomplète. Si je pouvais, ce serait une croisade : à chaque jour sa voie, à chaque vie sa loi. » 

    Gallimard, 98 pages, 12 €

  • Chanson dans le sang / Jacques Prévert

    images?q=tbn:ANd9GcS2pNgTvFPwTExZqa3_cmY7hE02UoDGw3MM-bHJ2UffaYlLqFztz5oVR23IIl y a de grandes flaques de sang sur le monde
    où s'en va-t-il tout ce sang répandu
    Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
    drôle de saoulographie alors
    si sage... si monotone...
    Non la terre ne se saoule pas
    la terre ne tourne pas de travers
    elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
    la pluie... la neige...
    le grêle... le beau temps...
    jamais elle n'est ivre
    c'est à peine si elle se permet de temps en temps
    un malheureux petit volcan
    Elle tourne la terre
    elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
    elle tourne avec ses grandes flaques de sang
    et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
    Elle elle s'en fout
    la terre
    elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
    elle s'en fout
    elle tourne
    elle n'arrête pas de tourner
    et le sang n'arrête pas de couler...
    Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des meurtres... le sang des guerres...
    le sang de la misère...
    et le sang des hommes torturés dans les prisons...
    le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
    et le sang des hommes qui saignent de la tête
    dans les cabanons...
    et le sang du couvreur
    quand le couvreur glisse et tombe du toit
    Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
    avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
    la mère qui crie... l'enfant pleure...
    le sang coule... la terre tourne
    la terre n'arrête pas de tourner
    le sang n'arrête pas de couler
    Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des matraqués... des humiliés...
    des suicidés... des fusillés... des condamnés...
    et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.
    Dans la rue passe un vivant
    avec tout son sang dedans
    soudain le voilà mort
    et tout son sang est dehors
    et les autres vivants font disparaître le sang
    ils emportent le corps
    mais il est têtu le sang
    et là où était le mort
    beaucoup plus tard tout noir
    un peu de sang s'étale encore...
    sang coagulé
    rouille de la vie rouille des corps
    sang caillé comme le lait
    comme le lait quand il tourne
    quand il tourne comme la terre
    comme la terre qui tourne
    avec son lait... avec ses vaches...
    avec ses vivants... avec ses morts...
    la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
    la terre qui tourne avec les mariages...
    les enterrements...
    les coquillages...
    les régiments...
    la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
    avec ses grands ruisseaux de sang.

    (Jacques Prévert, Paroles, 1946)
     
    Dit par Prévert

  • LE COUPEUR, LE DOUTEUR & LES GOÛTEURS DE TEXTES

    Le coupeur de textes

    Ses services étaient très appréciés des écrivains logorrhéiques. Ils leur prêtaient leurs textes et le coupeur les réduisait à la dimension demandée. Sans qu’il y ait rupture de ton ou de sens. Les textes diminués gardaient toute leur efficacité, la plupart du temps, même, ils gagnaient en intensité. Avec les chutes, le coupeur de textes en écrivait un autre qu’il pouvait s’attribuer sans être accusé de plagiat, c’était le deal. Il les publiait régulièrement et passait pour un écrivain prolifique à la prose kilométrique, peu lue en vérité, souvent jugée ennuyeuse par les lecteurs. C’était sa façon d’occuper le terrain littéraire, la seule qu’il pouvait se permettre étant donné son défaut d’imagination et son peu de goût pour l’écriture.   

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    Le douteur de textes

    Chaque fois qu’il avait écrit un texte, il doutait de lui. Son texte tiendrait-il la route, et le temps ? Serait-il édité, méprisé ? Et vendu, apprécié, étudié ? Par la critique, par les lecteurs ? Lu, surtout? Même en ligne, même à très basse voix ? Etait-il allé le chercher assez profond en lui ou pas assez en surface ? L’avait-il cueilli ou glané, déterré ou saisi au vol ? De quelle essence était fait ce texte ? Quel rapport entretiendrait-il avec les autres, leur serait-il supérieur, inférieur, leur rendrait-il service, ou bien les autres le serviraient-ils ? Etait-il dominant, soumis, sms-issif ? Se prosternerait-on devant lui ou passerait-on sur lui sans le voir ? Chaque fois qu’il avait écrit un texte, il doutait. Il le laissait en l’état, et il finissait par mourir. Il le réanimait. Ses disques durs étaient remplis de textes en attente, dans un semi-coma, dont il avait douté de l’existence, auxquels il n’avait pas cru. C’est ça, l’écriture, une question de croyance, et il était un mécréant.


     

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    Les goûteurs de textes

    Dans cette maison d’édition, les lecteurs étaient de fins gastronomes : ils goûtaient les textes, mélangés, suivant leurs goûts, à du café fort, de la bière espagnole, des alcools divers ou du lait écrémé, du Coca light, du vin bio... Puis, après un jour ou deux, selon la couleur, la consistance et l’odeur (3 critères) de l’étron, ils rendaient leur avis à l’éditeur qui possédait ainsi, et sans erreur possible, un jugement sûr pour décider de la publication


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    Sang style

    Avec son style au couteau, il mit du sang partout dans les Lettres. Les mots mal coupés écorchaient à la lecture. Ce qui rendit la critique fort mal disposée, pour ne pas dire sanguinaire, écrite au bazookail, de ses écrits vampires qui, du cou, ne réussirent jamais à sucer autre chose que le prix Nosferatu de la nouvelle transylvanienne.

  • Les pissenlits / Ricet Barrier


  • PISSEN(LIT) & LOVE: 5 poèmes fleur jaune

    pissenlits

    mes prières débordent des églises

    l’espace se nourrit de mains tendues

    avec les doigts Dieu fait des asperges

    avec les ongles des griffes crochues

     

    les larmes ne servent à rien

    qui glissent des yeux aux lèvres

    comme des pluies sans fin

    dans le lit des missels

     

    sur les seins des nonnes

    poussent des pissenlits

    qu’on arrache à la fin de l’office

    au son des cloches qui sonnent

     

    dans un chant d’herbes folles


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    mon sport

    ma mère ne sait pas où je vais

    quand je sors de mon sport

    pour faire de l’alouette

    ou de l’épervier

    parfois du héron

    dans la salle aux oiseaux

    avec les ailes de l’amour

     

    les autres mères mammifères non plus

     

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    ma peau

     

    ma peau s’étend

     

    elle peut suivant le sens du sang

     

    rejoindre la source de l’enfance

     

    ou l’embouchure de la mort

      

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    La route

     

    si je quitte la route

    c’est pour te rejoindre

    dans le champ de fleurs

     

    là où l’oiseau mâle

    pour s’échapper

    te dévore les ailes

     

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    36 

     

    il y a trente-six façons de renverser la vapeur

    il y a trente-six façons de faire chanter la rue

    il y a trente-six façons de poser un lendemain

    il y a trente-six façons d’ouvrir un parapluie

    il y a trente-six façons de se fermer à l’autre

    il y  a trente-six façons de s’éloigner de soi

    il y a trente-six façons de faire son important

    il y a trente-six façons (pas moins) de se mettre à écrire

      

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  • Opium / Jacques Dutronc


  • Toute l'âme résumée... / Mallarmé

    Toute l'âme résumée...

    Quand lente nous l'expirons

    Dans plusieurs ronds de fumée

    Abolis en autres ronds

     

    Atteste quelque cigare

    Brûlant savamment pour peu

    Que la cendre se sépare

    De son clair baiser de feu

     

    Ainsi le chœur des romances

    A la lèvre vole-t-il

    Exclus-en si tu commences

    Le réel parce que vil

     

    Le sens trop précis rature

    Ta vague littérature.

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    Stéphane Mallarmé (1842-1898)

  • Fumées

    images?q=tbn:ANd9GcRnfzbBZfA3jWrbldhNZLJmiBVdKCJOUXBEDolOXOYg1vrUmBSk81r3_nEAu fur et à mesure qu’il grille sa cigarette, des scènes se composent, décomposent, recomposent. Des scènes de fête, de foule, d'orgie... Autant de fresques mouvantes occupant tout l’espace pour fumeurs. Heureusement un photographe est là pour immortaliser les apparitions, les images éphémères. Un photographe tout en volutes. 

  • Deux histoires de psy

    Un mauvais bouche à oreille

    Ce psy pressé de connaître l’état de santé mentale de ses patients avait transformé son cabinet en salle de torture. Il infligeait les pires sévices aux visiteurs pour savoir ce dont ils souffraient. Ceux-ci répliquaient dans des hurlements qu’ils ne le savaient pas et venaient précisément dans ce but. Ils s’en retournaient naturellement fâchés et le psychiatre de constater la perte progressive de sa clientèle due à un mauvais bouche à oreille. Ce qui n’arrangeait pas la parano dont il semblait souffrir depuis un certain temps.

     

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    Jeu de rôle

    Ce psy proposait à ses patients en guise de séance un jeu de rôle, toujours le même. Il les faisait asseoir dans son fauteuil et se couchait sur le canapé. A eux de l’écouter patiemment en prenant quelques notes sur son grand cahier, en relançant d’un mot ou deux l’exercice d’introspection, en ébauchant un semblant de diagnostic. Le psy parlait, parlait, dévidant souvenirs et aveux révélateurs, il se faisait du bien, mais toujours il coupait court et reprenait la main au moment de la tendre pour recevoir ses honoraires. Chaque échange a ses limites !

     

  • Il y a vingt-cinq ans mourait Pierre Desproges. Étonnant, non?

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    La Minute nécessaire de monsieur Cyclopède est une émission de télévision humoristique française de Jean-Louis Fournier, en quatre-vingt-dix-huit épisodes d'une minute, créée en 1982. Présentée par Pierre Desproges, elle fut diffusée du lundi au vendredi à 20 h 30 sur FR3 durant deux années.







  • 12 souvenirs en chansongs

    1. Orchestral manoeuvres in the dark

    2. Procol Harum

    3. The Duke Spirit

    4. Graeme Allwrigtht

    5. Claude Dubois (avec Jean-Pierre Ferland)

    6. Salvatore Adamo

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    7. Charles Trenet

    8. Diane Dufresne

    9. Nolwenn Leroy

    10. Mireille Mathieu

    11. Paul Mc Cartney

    12. Billy Joël

     

  • Un grand souvenir

    images?q=tbn:ANd9GcQi41a121r5lBFj8g5z5ZadXEM31ZbpmHDKL501Sxr1MzeptYmkkFVn8F_E

    À la sortie de la soute à bagages, le souvenir avait débordé de la valise. S’il passa bien la douane, il provoqua un arrêt du tapis roulant et il ne fut possible de le sortir de l’aéroport qu’au prix d’une manœuvre habile des bagagistes. Un convoi spécial le transporta dans le hangar qui avait été préparé à son intention. Bientôt celui-ci ne suffit plus et on dut le mettre à l’air libre, même s’il souffrit un peu des intempéries. Actuellement, le souvenir occupe quelque part dans le monde un espace grand comme trois fois la France. D’ici la fin de l’année, son propriétaire devra envisager de le transporter dans l’espace s’il veut continuer  à jouir de son bien. Et les scientifiques estiment que le souvenir pourrait très vite amplifier jusqu’à gagner les confins de l’univers, c’est-à-dire, en l’état de nos connaissances, le moment du Big Bang voire même avant.

     

     

  • L'envoi

    images?q=tbn:ANd9GcQ-L4A_NbMJNgzv7Cj4sDVa-s-Wu5EIRvxVMVKFlxbeNLsGETPhaJuhS2CkCet homme pieux avait mis l’autel, la croix, le jubé, les vitraux sous un dôme éclatant et expédié le colis à Dieu. Mais Dieu était à l’entraînement. Comme le temps ne compte pas pour Lui, Il ne vit l’envoi que des siècles plus tard et trouva que le don était bien daté : on ne croit plus en ses termes, ni dans ces formes, se dit-Il à Lui-même. Il n’y en a plus que pour la ferveur des stades ! Et Il envoya valdinguer toutes ces vieilleries dans les oubliettes de l’histoire d’un coup de pied Messi-esque.

  • Armand Méliès / Mon plus bel incendie, le clip

    "Aucun chanteur n'a été maltraité durant le tournage de ce film."

    « Mon Plus bel Incendie », un film de Julie Gavras.
    Ecrit par Arman Méliès & Julie Gavras.
    Réalisé par Julie Gavras.
    Olivier Rabourdin -- Le tueur
    Avec, par ordre d'apparition :
    Dominique A, Elodie Frégé, Julien Doré, Florent Marchet, Albin De La Simone, Robi, Fixi, Christophe, Sylvie Hoarau, Joseph d'Anvers, Christine, Benjamin Biolay.
    Image - Thomas Bataille
    Cameraman seconde équipe - Olivier Bonnet
    Montage -- Julien Téphany
    Etalonnage - Yov
    Prod exe : Baghera Films
    (p) 2013 AT(h)OME

    « Mon Plus Bel Incendie » enregistré, réalisé et mixé par Antoine Gaillet.
    Texte & musique -- Arman Méliès


    Pompéi,un autre extrait de l'album IV

  • SCHNITZLER – UNE JEUNESSE VIENNOISE

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

     

    une-jeunesse-viennoise-1862-1889-arthur-schnitzler-henri-roche-9782253045236.gifDu grand auteur autrichien, à la légèreté de touche disons mozartienne, osons ophülsienne (puisque ce dernier l'a adapté et porté au cinéma à plusieurs reprises,"La Ronde", entre autres liebelei ), cet ensemble autobiographique, limité aux vingt-sept premières années du dramaturge, donne un juste reflet, tant l'écriture de soi - hors de tout égotisme m'as-tu-vu - égratigne aussi bien sa propre personne que les usages d'une époque : on est dans la bourgeoisie cossue et médicale (Arthur sera, à l'instar du père, médecin) de Vienne, qui prend, dans le contexte des grandes années de l'empire austro-hongrois, une place non négligeable dans les structures mentales, sociologiques et récréatives du temps. Les sorties dans la campagne viennoise, les bains, les villes de réjouissances, les nuits en calèche, folles, donnent lieu à de longues descriptions incisives sur le parcours d'un noceur doué, en quête de soi, de grisettes et autres amours ancillaires ou non, intellectuel lettré, apte à la découverte théâtrale, aux voyages de culture à Londres, à Paris, entre cours à demi suivis, stages chez des laryngologues réputés, séjours en eaux, entouré de femmes dont il s'éprend et dont il note, réflexe classique de celui qui classe ses oeuvres inédites, noms, descriptions brèves et circonstances amoureuses et sensuelles. L'Arthur d'alors ne pense guère au mariage ni à se placer où que ce soit, selon le voeu de son paternel. Il est ailleurs, tout à la joie de broder une ville d'eau, des atmosphères de baisers échangés, de surprises, de petits appartements où l'amoureuse vous réveille et vous rappelle au devoir de médecin débutant...

    Ici passent, non seulement le talent de bien se moquer de soi, celui de restituer une époque, avec ses strates de devoirs et plaisirs, subtilement consignée, légèreté, substance et souffle pour des notes jetées au journal intime, et ensuite reprises avec beaucoup de soin et d'honnêteté.

    On y retrouvera, pour sûr, les alliages précieux des thèmes d'une "belle époque" où l'artiste n'a guère à se préoccuper de son sort, remparé qu'il est des soucis ancillaires par la fortune et le milieu. La petite grisette, la belle Viennoise, la lente description sourcilleuse des milieux fréquentés, oui, on retrouve là l'univers que déclinent "Mademoiselle Else", "Mourir", "La Ronde"...

    Arthur Schnitzler, Une jeunesse viennoise, biblio, Livre de poche n°3091, 512 p., 7,5€.

  • Un admirable récit de Boussinot

    images?q=tbn:ANd9GcTT-id5CRSHLWkXL2hcXeWijqsURPRSPbXuTlwb9AwwRTEWNKPC0EflEVYpar Philippe LEUCKX

     

    9782847202250_1_75.jpgHonte un peu de découvrir si tard cet admirable récit "Les guichets du Louvre", à la ligne pure, si pure qu'il laisse sans voix tant le témoignage de Roger Boussinot - l'exact contemporain de mon père - 1921/2001 -, sur la fameuse Rafle du Vel d'Hiv (16 juillet 42) sans recherche excessive de style, sans mise en avant du personnage-témoin-narrateur sans prénom, un je presque anodin, quasi anonyme, reflète l'histoire avec une sobriété exemplaire. Sans voix, oui. Tant l'histoire personnelle éclaire l'Histoire. Tant le talent de Boussinot pour évoquer - le mot est faible - cette journée de honte pour la gendarmerie et la police françaises requises pour vider de leurs habitants juifs des rues entières autour du quartier du Temple, est d'une clarté de coeur admirable. 108 pages pour dire une mission, confiée à l'étudiant d'alors, provincial abouti à Paris, par un copain, Favard, celle de sauver, si possible, quelques Juifs du désastre voulu par Darquier de Pellepoix et Bousquet.

    Le jeune Boussinot relate, sans se mettre aucunement en valeur, les tentatives pour satisfaire cette mission hautement périlleuse, dans le lacis des risques et des rues, pour échapper aux contrôles de toutes sortes. Les enfants préservés le temps d'une rencontre qui se révélera vaine. Jeanne, la belle inconnue, dont il ne connaîtra jamais le nom de famille, qu'il a sauvée, qu'il a tenue si près dans les couloirs sombres...

    Ce magnifique récit, censuré en 1960, lors d'une première édition chez Denoël, vient d'être réédité aux Editions Gaia (2012).

    C'est, bien sûr, un classique. Que j'ai déjà envie de relire, relire. L'écriture en est extraordinaire. Voilà un récit d'un auteur qui avait l'oeil, qui était fou de cinéma, qui fut un de nos meilleurs filmologues (avec Sadoul, Chirat, Mitry).

  • Les étoiles / Melody Gardot



  • Le collectionneur d'étoiles

    images?q=tbn:ANd9GcQ9Oo84mIXJDF5ZFk9CLRaMY1bu6TaW7iXMo4P3-Ilb6RxOmh3fGCqRwJ76-gDepuis le temps qu’il collectionnait les étoiles, il en avait toute une galaxie. De toutes les masses et de tous les âges : des pulsars, des étoiles à neutrons, des supernovas, des nébuleuses, des géantes rouges, des naines blanches et même un trou noir. Il avait débuté avec les astres classiques à l’adolescence. Il se souvient de son premier cadeau pour sa communion sidérale: Proxima du Centaure. Il se paya Sirius à sa majorité avec l’argent gagné dans la Constellation du Chien.  Puis il y eut, entre autres, Vega, Bételgeuse, Antarès, Mimosa, Murzim, Mirach ou encore Schedar.

    Il peut faire des années-lumières pour en acquérir une qu’il ne possède pas encore, une qui lui a fait de l’œil dans le cosmos. Il ne les enferme pas, il les laisse libres de se déplacer à leur rythme. Elles sont bien traitées. Aucune pétition n’a encore circulé sur le Netoile à leur sujet. Mais il arrive que sa collection lui donne le tournis, lui pèse, le laisse sans énergie, dans le gaz stellaire, un peu chaos.

    Alors il se tourne vers sa collection de particules élémentaires. Il est incollable sur les fermions, bosons, leptons et autres hadrons. Il a une interaction forte pour le quark à saveur étrange mais son rêve, c’est de détenir un graviton.  Le monde microscopique  lui donne vite mal aux yeux, et il a hâte, après cette éclipse, de retrouver la lumière des constellations, de repartir aux confins de l’univers à la recherche d’une étoile oubliée qui lui rappellerait l’éclat du soleil de son enfance, la façon dont, la première fois, il l’épingla dans son ciel imaginaire un jour d'avril 2113.

     

  • 2 concertos de Vivaldi

    Henri Demarquette et Claire-Lise Démettre interprètent le concerto pour deux violoncelles en sol mineur de Vivaldi.
    Orchestre de Chambre de la Nouvelle Europe / Direction Nicolas Krauze
    Festival 1001 Notes 2010 (Solignac)



    images?q=tbn:ANd9GcQ7kFP4NyUjlcyW-ngAqe6V_tcK_DAIdghIeVdlbKSkKUkB6I1UrC1rBTs" S'il y a un génie du lieu, et du temps absolument singulier de ce lieu, c'et lui. Deux ou trois accords, et on est immédiatement sur place, dans la lagune, entre ciel et eau, dans la préparation des navires, en bateau. Tout évoque ici le bois profilé et rapide, le violon volant, le lent détour flottant suspendu, les cordes, les cordages, une sorte d'artisanat enflammé tenu par l'archet, la main, les doigts, l'oreille infaillible, et puis gouge, varlope, copeaux, coques bondissantes, éclats."

    Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise


    Un documentaire sur l'enregistrement à Parme pour Virgin Classic de

    La Stravaganza (concerto n°9 en fa majeur RV 284) par Europa galante sous la direction de Fabio Bondi 

  • Venise des peintres (V): Giovanni Bellini (1430-1516)

    Madone et l'enfant avec deux Saintes

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    La Vierge à l'enfant, vers 1488

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    Vierge et l'enfant avec Saint Jean-Baptiste et un Saint, 979 x 700 cm

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    La Madone de la prairie, 686 x 541 cm, 1505, Galerie dell''Accademia de Venise.

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     Madonna degli Alberetti, 74 x 58 cm, 1487

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    "Ses tableaux  "sacrés" sont les plus réfléchis du monde. La geste chrétienne s'y déploie dans toutes ses dimensions: annonciation, naissance, transfiguration, passion, mort, déposition."

    On a l'impression que Bellini peint comme il prie. Ses toiles sont des conversations qu'on voit. On ne connaît pas la vraie langue que parlent les personnages, elle est cachée, ineffable, pleinement révélée, pourtant, par les attitudes, les expressions, la couleur. "

    "Vierges à l'enfant: c'est l'obsession de Bellini, il n'arrête pas de peindre des variations sur ce thème. La Vierge est toujours la même et toujours une autre, le garçon, vu et multiple, est dans toutes les positions possibles entre ses bras. La plus célèbe présentation est la Madonna degli alberetti (aujourd'hui à l'Accademia). Bleu, rouge, vert tendre, chair. Elle a un curieux mouvement de recul par rapport à son fils, elle le regarde avec une curiosité inquiète (il y a de quoi). Lui est nu, debout, décidé, blond, un pied posé sur l'autre, déjà sûr de lui et dominateur. Sa petite main gauche effleure la grande maindroite de sa jeune mère. Il regarde à travers vous, audessus de vous, plus loin que vous. Les deux arbres,  à droite et à gauche du store vert et rouge qui isolent les deux personnages, semblent s'élancer dans une joie finement érectile. Le tableau est stupéfiant d'étrangeté (comme tous les autres, d'ailleurs)."

    La Vierge la plus étonnante (tristesse, sérénité, profondeur) est pour moi celle où elle est entourée de Catherine et de Madeleine en prière, l'Enfant-Jésus étant déjà emporté dans les yeux du ciel, le tout sur font brun, couleurs fauves, bois brûlé, atmosphère d'extase. L'appropriation que Bellini fait de l'histoire christique est inouïe. Tout est actuel, italien, ici, maintenant, pas de Palestine à l'horizon, aucune revendication de Saint-Sépulcre, pas la moindre croisade en perspective. Des jeunes mères et leurs bambins au paradis, ça suffit."

    Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux, Plon.


    Venise, autour de Giovanni Bellini

    http://www.aparences.net/ecoles/la-peinture-venitienne/venise-autour-de-giovanni-bellini/

     

  • Mort à Venise

    L'Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler, interprété par l'Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de von Karajan sur des images du film de Visconti de 1971.


  • Venise des peintres (IV): Canaletto

    Canaletto (Antonio Canal, dit), Le Grand Canal et l'entrée au Cannaregio, huile sur toile, 46 X 78,4 cm, supplied by Royal Collection Trust - © HM Queen Elizabeth II 2012   

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  • Venise des peintres (III): Guardi

    Francesco Guardi, Le Canale di Cannaregio, avec le Palazzo Surian-Bellotto, l'ambassade de France, 49,5 x 77,5 cm, huile sur toile, The Frick Collection, New York - © The Frick Collection

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  • Venise des peintres (II): Monet

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    Venise, Le palais des Doges
    Claude MONET 1908
    Brooklyn Museum, New York, USA


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    Venise, Le Grand Canal
    Claude MONET 1908
    Fine Arts Museum, San Francisco, California, USA

  • Chansons de Bruges

    Michel Dufresne

    Pierre Selos

  • Le pari illusionniste

    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis Billamboz

    Dès lors que j’avais lu ces deux textes, il m’était aisé de les rapprocher en les resituant tout simplement dans l’école littéraire à laquelle ils appartiennent tous les deux : l’illusionnisme. En effet, Rodenbach et Villiers de l’Isle-Adam ont tous les deux disserté sur l’illusion que peut produire un artifice quelconque pour simuler la réalité en l’habillant des atours souhaités. Dans Bruges-la-morte, le héros cherche à faire revivre la femme qu’il à aimée à travers une femme qui lui ressemble et l’Eve future est une illusion inventée par le célèbre inventeur Edison pour simuler la femme aimée avec quelques qualités intellectuelles en plus. Deux façons de créer les apparences de l’être aimé mais deux façons de franchir la ligne et provoquer une catastrophe.


    9782080710116FS.gifBruges-la-morte

    Georges Rodenbach (1855 – 1898)

    En évoquant l’œuvre de Georges Rodenbach, une amie lectrice assidue, a réveillé en moi la passion que j’ai pour Bruges cette ville que l’écrivain a qualifiée de « morte » alors que, moi, je l’ai toujours considérée comme l’expression de la vitalité flamboyante d’une région qui toisait l’Occident médiéval du haut de sa puissance et de ses beffrois. J’ai donc voulu savoir ce que Georges Rodenbach avait trouvé.

    Bruges-la-morte, ville éteinte coincée entre son opulence médiévale que j’ai fantasmée longtemps après mes études d’histoire médiévale et l’agitation touristique que j’y ai trouvée quand je l’ai enfin découverte. Bruges-la-morte, peut-être la Bruges évoquée par Baudelaire dans « La Belgique déshabillée » : « Ville fantôme, ville momie, à peu près conservée. Cela sent la mort, le Moyen Age, Venise, les spectres, les tombeaux. Une grande œuvre attribuée à Michel Ange – Grand Béguinage. Carillon. Cependant Bruges s’en va, elle aussi. » Un cadre idéal pour planter le décor du drame qu’il se proposait d’écrire, une ville qui pouvait s’identifier à l’être adoré qu’Hugues Viane avait perdu cinq ans avant de s’installer dans ce décor. L’auteur prévient le lecteur dans son avertissement, il a choisi cette ville : « …afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte. »

    Un jour, au hasard de l’une de ses promenade vespérales, Viane rencontre une femme en tous points semblable à son épouse décédée, il la suit jusqu’au théâtre où elle est danseuse, l’installe dans un appartement et l’admire comme il admirait son amour disparu. « Et c’est si bien la morte qu’il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu’il n’avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. » Mais l’habitude érode les apparences de la ressemblance, l’admiration s’étiole peu à peu… La Vivante n’était destinée qu’à faire survivre la Morte, tant qu’elle était à distance, mais quand elle avait voulu se confondre avec elle, sans même le savoir, elle l’avait détruite définitivement car elle ne pouvait pas prendre sa place. « La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveauté. » La résurrection, la réincarnation, la pérennité sont impossibles, elles sont du seul domaine de Dieu qui est l’unique maître dans ce roman empreint de religiosité ; et l’illusion s’est évanouie quand le double a voulu se fondre dans son original comme quand « l’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam a voulu suppléer son modèle.

    Roman d’une grande sensualité qui donne un visage humain à la ville pour l’identifier à la femme perdue  qu’« Il (l’)avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons », dans une écriture élégante, poétique, lyrique qui soutient le drame et accompagne sa montée, bien représentative de son époque au contour du XIX° et du XX° siècles.

    Même si la « mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de Toussaint. » inonde ce roman d’une brume chère aux auteurs de ce mouvement littéraire, Bruges restera toujours, pour moi, une ville magique aux charmes comparables seulement à ceux qui parèrent la belle que Viane cherchait dans son double. Et avec Pierre Selos je me souviens :

    « Et j'entendais le carillon de Bruges

    Le carillon de Bruges

    Monter dans le matin

    Et j'entendais le carillon de Bruges

    Le carillon de Bruges

    Au lointain »

     

    9782081223370.jpgL’Ève future

    Auguste Villiers de l’Ilse-Adam (1838-1889)

    Je n’aurai pas la prétention de vous expliquer comment cette Eve future, cette « Andréide », a été conçue et fabriquée mais, je peux essayer de vous raconter comment Villiers a imaginé cet être futur et les motivations qui semblaient l’animer à cette époque.

    Pour mener à bien son projet, Villiers confie à Thomas Edison, le génial inventeur, la mission de construire une femme artificielle possédant tous les avantages de la féminité mais aucun de ses défauts, « enfin, cette éblouissante sera non plus une femme, mais un ange ; non plus une maîtresse, mais une amante ; non plus la Réalité, mais l’Idéal. »

    Cette femme future, l’ « Andréide » comme Villiers la dénomme, est conçue par Edison pour proposer une alternative à son bienfaiteur qui veut se suicider parce qu’il est fou amoureux d’une très belle femme, mais hélas très sotte aussi, qui ne peut décemment pas partager la vie d’un gentilhomme anglais. Edison lui propose donc de prendre pour compagne une femme artificielle qui aurait toutes les grâces de sa maîtresse mais l’intelligence et la culture qu’il voudrait qu’elle possède pour bien figurer dans le monde qu’il fréquente.

    Après un long exposé au cours duquel Edison explique comment il va résoudre tous les problèmes techniques que posent cette création et tous les avantages que représentent la vie avec un être artificiel, l’ami se trouve devant un cruel dilemme : accepter l’authentique, le vrai, le réel avec ses inconvénients ou se satisfaire des apparences les plus convaincantes de la réalité, de l’illusion de l’être vivant.

    Une grande partie du discours tourne autour de ce débat entre la préférence de l’être ou de l’apparence de l’être. Et, l’ « Andréide » propose, elle-même, « à toi de choisir entre moi… et l’ancienne raison, qui, tous les jours, te ment, t’abuse, te désespère, te trahit. » Et « comme une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras. » L’argumentaire, n’est pas très sympathique pour la gent féminine qui doit se contenter de satisfaire l’amant, d’être belle et attentive et de répondre aux attentes du maître sans jamais le ridiculiser. Et, pour ce faire, autant prendre un robot que la science sait maintenant réaliser pour le plus grand bien des hommes.

    A travers ce texte, bien touffu, très daté, où il est difficile de se mouvoir tant la formulation est ampoulée et emphatique, et, où je me suis souvent égaré, il est intéressant d’essayer de chausser les bottes de l’historiographe pour constater comment, à travers un roman d’anticipation, on concevait le monde d’aujourd’hui il y a plus de cent ans. Il est étonnant de constater que les hypothèses avancées par Villiers sont souvent dignes de Tintin mais parfois aussi très pertinentes et pourraient, même, servir à nos savants actuels cherchant des solutions pour concevoir l’androïde, le robot, qui fera le travail des hommes.

    La vision prospective de Villiers semble sous-tendue par une foi indéfectible en la science. Edison est l’équivalent d’un dieu car il a créé l’apparence de l’homme, de la femme en fait, qui est supérieur à l’homme lui-même, la femme en fait, car « sans l’illusion, tout périt. On ne l’évite pas. L’illusion, c’est la lumière ! » Et, Edison c’est Dieu ! Et, l’homme n’a plus besoin de la religion puisqu’il a la science qui résout tous les problèmes qu’il rencontre.

    Bon, ce livre n’est pas la Bible des scientistes, ce n’est qu’un feuilleton paru dans un journal, ce qui explique certaines longueurs, et certains artifices pour retenir le lecteur et ainsi faire vendre le journal. Ce n’est pas non plus un texte d’une grande limpidité, surtout quand l’auteur s’aventure dans les explications techniques que « l’Electricien », comme il nomme Edison, fournit à son ami. Alors courage à ceux qui voudraient faire de la science fiction a posteriori en remontant le temps que Villiers a essayé d’anticiper.

     

     

  • A pied, et autres nanofictions

    À pied

    Ce fétichiste du pied, en rémission pendant l’hiver, appréhende avec un mélange d’envie et d’angoisse le retour du soleil.

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    Les transports
    Il aimait tellement lire qu’entre la librairie et son domicile, il avait dévoré le livre acquis. Mais pourquoi n’achetait-il pas plusieurs livres ? Parce qu’il aimait tellement les transports en commun.

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    Un combat

    Cette femme, pour accéder au désir de ses nombreux courtisans, leur promit à chacun une partie de son corps, un carré de peau. Mais ils ne tombèrent pas d’accord sur qui la tuerait et nombreux périrent dans ce dérisoire combat avant de pouvoir profiter de leur dû.

     

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     dessin de Roland Topor

    La nanofiction est une fiction arrêtée dans son développement. Si elle n'est pas longue, elle n'est pas grasse ni nécessairement mal formée. Et peut accessoirement être agréable à lire.  

  • Les pommes

    images?q=tbn:ANd9GcQqRLz6rZr5GDh33y-VnAfG5R_C3U8GDm7O7siIqGdEPAPY5RD0kADepuis l’enfance, je plais aux pommes, et réciproquement. Cela m’a valu des sarcasmes tout le long de ma scolarité car mes condisciples n’en pinçaient que pour les mandarines. Puis quand ce fut la mode des bananes et des poires et, même des abricots, je restai fidèle à mes premières amours. À quinze ans, je fus dépucelé par une pomme Gala. À ma majorité, je me suis pacsé avec une Golden. Mais ça n’a pas duré, j’ai eu le béguin pour une Granny Smith du plus beau vert au jus délicieusement acide. Mais c’est une Belle de Boskoop qui m’a mis les pépins dessus définitivement. Je lui ai passé la bague au trognon. Nous avons vécu heureux malgré l’exclusion dont notre union a fait l’objet pendant ce temps, celui des cerises amères et des raisins secs. Nous n’avons eu qu’un fils qui, depuis qu’il vit dans les arbres, plaît aux dattes et pas aux figues, allez comprendre le jeu des attirances et des répulsions.


    extrait de Penchants retors, E. Allard (éd. Gros Textes, 2009), 100 textes courts.

    L'illustration de couverture est tirée d'une toile de S. Gucciardo

    http://rionsdesoleil.chez-alice.fr/GT-Editions2009.htm