• LAITIERS À KIEV

    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

    Le seul point commun entre ces deux textes est la profession des héros qui font tous les deux commerce de lait dans la région de Kiev. Tèvié, le vieux juif, vend le lait de ses quelques vaches pour essayer de marier ses sept filles avec des bons partis alors que le héros de Kourkov, homme à tout faire d’un député ambitieux mais pas très net, s’occupe de la collecte du lait maternel à la base d’une potion magique destinée à maintenir les hommes en bonne forme. Mais derrière ces deux textes  drôles et humoristiques se cache une réelle satyre de la société ukrainienne, celle qu’Aleichem a connue au début du XX° siècle et celle que Kourkov connaît bien actuellement et critique à mots à peine voilés. On peut ainsi comparer les deux époques et choisir celle qu’on aurait préférée : celle d’Aleichem pauvre mais pleine d’espoir ou celle de Kourkov cynique et plus encline au vice qu’à la vertu. A vous de lire pour choisir…

     


    51%2BAEfPiPDL._SL500_SY445_.jpgTèvié le laitier

    Cholem Aleichem (1859 – 1916)

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    Ce livre est tout d’abord un excellent travail de traduction effectué par Edmond Fleg, il a su rendre toute la saveur du discours du vieux juif ukrainien en puisant jusqu’aux sources du français usité par les juifs alsaciens pour trouver des formules capables de restituer les propos du héros. Un langage bavard, truculent, geignard, pleurnichard, imagé, adapté à l’oralité, encombré de références bibliques et de citations de textes sacrés, un idiome un peu primaire mais tellement explicite. Le traducteur explique : « …pour rendre la saveur incomparable, il fallait chercher, plus près de nous, un jargon analogue. Ce jargon a existé : c’est le français émaillé d’hébraïsmes, de germanismes et de solécismes, que parlent peut-être encore quelques Juifs dans les milieux populaires d’Alsace. »

    Dans cette langue si savoureuse, Tèvié (Tobie) raconte à Sholem Alei’hem (l’auteur ?) sa vie de misère en Ukraine, dans la région de Yehoupetz (une région qui ressemble étrangement à celle que Jonathan Safran Foer a visité pour retrouver ses origines), nom qu’il donne par dérision à la ville de Kiev. Une vie misérable qu’il gagne avec quelques vaches qui lui donnent un peu de lait pour fabriquer la crème et le fromage qu’il vend aux riches de la ville voisine. Cette vie serait supportable avec son fidèle compagnon, le vieux cheval  qui tire sa charrette, s’il n’avait pas sept filles à marier. Sept belles filles intelligentes et pleines de santé qui attirent des prétendants qui ne correspondent pas forcément à ceux que Tèvié et sa Goldè attendaient, des fiancés correspondant à leur statut, à leur manque de fortune et surtout à leur religion. Les mésalliances ne sont pas admises dans la communauté juive ukrainienne.

    Et pourtant, leurs filles leur imposent des maris les plus improbables, les moins acceptables : un pauvre tailleur, un révolutionnaire, un goï, …, que Tèvié finit toujours par accepter et par faire accepter à son intransigeante épouse par une explication dont il a le secret. Il privilégie toujours  le bonheur de ses filles au détriment de la rigueur religieuse et sociale de la communauté, laissant le soin à Yavé de veiller sur le destin de ses créatures. « Voilà comme elles sont : quand une fois  elles cuisent dans quelque chose, elles cuisent avec le cœur ; et avec la peau et avec la vie elles cuisent ; et avec le corps et avec l’âme ! » Tèvié, lui, finit toujours par accepter le sort que Yavé lui réserve, se référant à la résignation et à la sagesse millénaires du peuple juif. Cette résilience pourrait être aussi une grande ouverture d’esprit, un œcuménisme biblique et, en tout cas, une belle leçon de sagesse à l’intention des intégristes et extrémistes en tout genre. « L’homme qu’est-ce qu’il a de plus que la bête ? Rien, car tout est vanité ! »

    L’argent, l’envie, la cupidité, l’appât du gain, le rêve de fortune évaporé, est un autre thème récurrent dans les propos de Tèvié. « Je sors mes roubles du coffre ; trois fois je les compte et trois fois je les recompte, et trois fois je lui dis que, cet argent, c’est mon sang, et le sang de ma femme, et le sang de mes enfants ». « Bref pour vous raccourcir… ! » Tèvié sait qu’il ne sera jamais riche mais il croit toujours que sa situation pourra devenir meilleure. « Et l’espérance, alors ? Et la confiance ? Eh bien, c’est juste ainsi, pas autrement : plus qu’il y a de la misère, plus qu’il faut de la confiance ; et plus qu’il y a de la pauvreté, plus il faut de l’espérance. »

     « Il n’y a pas sur le monde une plaie qui ne se guérit jamais, une misère qui ne s’oublie jamais »,  quand Cholem Aleichem mettait ces mots pleins d’espoir dans la bouche de Tèvié, avant 1916, date de sa mort, il ne savait pas, le pauvre, que des plaies qui ne guériraient jamais et qu’on n’oublierait jamais, surviendraient bien vite.




    51dxeGmkVcL._SY300_.jpgLaitier de nuitimages?q=tbn:ANd9GcQ2VJFVOBWaPEUbkUOIWdThqp3r2xb2Qfwe7QoZ7OcRPtQPL0Bimp11FKa3

    Andreï Kourkov (1961 - ….)

    En Ukraine, dans la région de Kiev,  après la Révolution Orange, quand  le pays était encore agité par les soubresauts du communisme, qu’une classe de nouveaux riches se ruait sur le pouvoir pour bâtir des fortunes colossales, quand la corruption, la fraude, les arnaques les plus invraisemblables, étaient encore la règle pour mieux vivre, quelques citoyens moyens dispersés dans trois histoires parallèles cherchaient un chemin vers un avenir plus concret.

    Une jeune mère célibataire qui vend son lait pour élever sa fille avec l’aide de sa grand-mère,  rencontre un milicien lassé de la solitude qui voudrait construire une vie tranquille avec femme et enfants. Un maître-chien qui inspecte les bagages à l’aéroport avec son fidèle équipier, est obligé par des camarades bagagistes de détourner une valise qui semble contenir des produits faciles à revendre. Un homme à tout faire d’un député ambitieux, atteint de somnambulisme, vit une autre vie la nuit sous le regard de son ami qu’il a chargé de le surveiller pour connaître ce qu’il fait effectivement au cours de ses escapades nocturnes.

    Le lait maternel, gage de jouvence, et la potion magique d’un pharmacien qui donne du courage aux pleutres et de la férocité aux chats, sont les deux carburants qui alimentent ces trois épopées en forme d’allégorie des manipulations politiciennes drainant des troupes dévouées derrière des politiciens ambitieux. « En politique, le plus important c’est d’avoir un teint de jeune fille, une mine de porcelet bien nourri, au sens naturel du terme. C’est pour des gens comme ça qu’on vote le mieux. »

    A travers cette fiction, à mi-chemin du roman fantastique et du roman réaliste, Andreï Kourkov construit un monde irréel mais peut-être plus vrai que le monde réel qui existait en Ukraine à cette époque. Il cherche à mettre en évidence tous les abus du pouvoir en place, et de ceux qui voudraient le prendre, pour rappeler à ses concitoyens que le respect des valeurs fondamentales : sagesse, humanisme, solidarité, charité, humilité, …, est certainement  le meilleur moyen de sortir de cette situation où la violence et l’argent ont force de loi. « Les gens normaux doivent se soutenir. Se soutenir et s’entraider ».

    On peut aussi y voir, après l’irruption du capitalisme et du libéralisme sauvage dans un monde qui n’a connu que le communisme le plus austère pendant des décennies, un message de résignation, d’acceptation de son sort, de soumission au Seigneur, aux forces surnaturelles qui guident notre vie sans que nous soyons obligés de nous écharper pour espérer une vie meilleure. «Il se sentit telle une simple créature du Seigneur, qui n’avait pour seul désir que de vivre et de jouir de la vie, en confiant son sort aux forces toutes-puissantes du ciel et en se plaçant sous leur protection. »

    Ce texte est construit sur la dualité du jour et de la nuit, du bien et du mal, de la vie et de la mort, de la conscience et de l’inconscience, de la réalité et du fantastique, de la vie et des apparences de la vie, comme pour mettre en évidence ce qui est et ce qui pourrait être. L’intention est très louable, le projet est intéressant mais le texte assez moyen, il contient des phrases et des expressions un peu approximatives, à la limite de la correction, dont le traducteur ne peut pas totalement s’exonérer. L’auteur a, hélas, au moins dans ce livre, plus d’imagination que de talent littéraire et de style.

     

  • City trips, strips & slips

    City trips

    Il était si amoureux des villes étrangères que lorsqu’une fille indigène lui donnait rendez-vous il devait consulter son agenda pour l’intercaler entre deux city trips. 

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    City strips

     Elle revenait toujours dans le plus simple appareil Ryan Air de ses city strips.

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    City slips

    Il n’entrait jamais dans les slips des villes, bien trop étroits pour ses envies de voyage surdimensionnées. Sans parler des strings à paillettes des sites touristiques...

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  • Les villes intériorisées

    images?q=tbn:ANd9GcSRxVk1n1bQJ9pPy9gXFoCR7rnebaCOOIGec8GxAoIEykR9b7WN9_2zdsV-Quand il avait vu, visité, ressenti dans sa chair une ville, il fallait qu’il se l’assimilât. Au terme d’un exercice de méditation urbaine, il identifiait la ville à un organe. Ainsi Venise devint son foie et Istanbul son cœur. Budapest se partagea ses reins et Fez ses poumons.  Shanghai prit possession de sa vésicule biliaire tandis que Le Caire occupait le cerveau. L’estomac fut placé sous protectorat viennois et le pancréas devint new-yorkais. Barcelone hérita de la rate et Bruges de l’intestin grêle. Il réussit à fourbir Saint-Pétersbourg à l’œsophage et Amsterdam à la trachée qui parfois lui remontait à la gorge. Pêle-mêle les nerfs et les veines accueillirent encore dans tout l’organisme quelques métropoles lointaines : Bombay, Bangkok, Tokyo...
    images?q=tbn:ANd9GcSUD5r8VJMh81UybrBzDRwW8RzNYWyb6SNbykXs9TJXvhrNUk_MBNoQX7ILes opérations étaient irréversibles, elles ne souffraient aucun utilisateur après lui.  Quand il mourut des suites d’un cancer généralisé, à son enterrement, des délégations de toutes les villes étaient là avec personnel politique, matériel médical et ingénierie à pied d’œuvre pour rendre toutes les villes spoliées, rongées par la maladie, au monde dont l’activité touristique avait été mise entre parenthèses durant l’intense et ruineuse existence de ce singulier voyageur.

  • Les poètes / Ferré


  • POÈTES & POÉTESSES (IV)

    Si le poète ne peut pas se reposer sur ses lecteurs, il dort sur ses plaquettes.

     

    D’une plaquette à l’autre, le poète vainc sa maladie du sens.

     

    Désormais on parlera de poète mot-dit, murmuré, crié, crashé, performé.

     

    À la chute (de vente) des recueils, le pilon n’est pas loin.


    Les seuls amis du poète : le livre et le lit. Autrement dit, la couverture.


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    Il faut souvent attendre (longtemps- les poètes ont la vie dure) la mort du poète pour qu’il arrête d’écrire.


    Le poète en panne sur la route ne trouve souvent qu’un cric à lancer.

     

    Attention, casser du poète (officiel) ne vous rapportera pas l’Académie!


    Ce poète voyant est un peu tarot.


    Si vous n’avez pas vu un poète sur un marché de la poésie, vous ne connaissez rien à la misère de la poésie.

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    Certaines poétesses sont plus belles à voir qu’à lire.


    Déclamer un sonnet à une poétesse, c’est comme donner du feu à un briquet, une pelle à un pelletier, un râteau à une ratière, des dents à un peigne...


    N’allez pas chercher sur les lèvres de la poétesse les mots qu’elle réserve à ses lecteurs, les baisers qu’elle donnera à ses plaquettes, les compliments qu’elle lancera à son éditeur... 


    Si le vent de la prose souffle, la poétesse peut tomber dans vos bras et même se détacher de la poésie, le temps d’un roman.


    Crier son nom au passage de la poétesse vous attirera certes sa sympathie mais pas sa considération. Pour cela, il vous faudra acheter ses plaquettes. Quant à ses faveurs...


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    Rue de la poésie, la poétesse racole.


    La poétesse ment comme les autres... sur le prix de vente de ses recueils. 


    La poétesse fait très bien la moue, on n’a jamais dit le contraire.


    Ne vendez pas la peau de la poétesse avant de l’avoir lue nue !


    Quand le poète rencontre la poétesse, ils se racontent des histoires... de publication où l'éditeur a tour à tour le bon et le mauvais rôle.


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  • These New Puritans

    images?q=tbn:ANd9GcSqUEMFA3wdtR2DF5kZC_L_6pJ4ljb01PGa2XUti2RzRedgNpMuz89biI1HThese New Puritans est un groupe anglais qui a enregistré 3 albums depuis 2006. Il est formé des frères jumeaux Jack (auteur-compositeur, chanteur) & Georges Barnett ainsi que de Thomas Hein & Sophie Sleigh-Johnson. Leur dernier album, Field of Reeds (champ de roseaux), vient de sortir en juin. Ils sont accompagnés sur cet album aux accents jazzy de la chanteuse de jazz Elisa Rodrigues. 


    http://www.thesenewpuritans.com/

  • Un privé à bas bilan / Éric Dejaeger + Promo d'été chez CIé

    Le dernier né d'Éric Dejaeger conte l'histoire d'un privé qui débute dans le métier. Très vite, il a deux enquêtes à mener dans des milieux pour le moins louches. Avec un handicap de taille: un priapisme chronique. Conclura-t-il ses diverses investigations? Un polar palpitant & tordant. Brautigan est en train de le lire, apprend-on de source bien informée, et il se régale.

    Ma lecture du roman: Un Loup dans la bergerie =)

    http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2013/06/06/un-prive-a-bas-bilan-eric-dejaeger-cactus-inebranlable-editi.html

    Le blog d'Éric (je vous recommande sa série des Street, une ville en état de poésie) =)

    http://courttoujours.hautetfort.com/

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    La promo d'été (jusqu'au 15 juillet) de Cactus Inébranlable éditions: 3 polars pour 28 € (au lieu de 45 €). Des polars différents, humoristiques & humains, déjantés & tendres, noir & or... signés Dejaeger, Querton, Ellyton, Hiernaux, Thauvoye, Bailly. 

    http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/

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  • Kerouac: 1 chanson & 2 interviews

    " Non mais regarde-moi-les, les autres, devant...Ils s'inquiètent, ils comptent les kilomètres, ils se demandent où ils vont se coucher ce soir, et combien il faut pour l'essence, quel temps il va faire et comment ils vont y arriver... alors que, de toutes façons, ils vont y arriver, tu vois. Mais il faut qu'ils s'en fassent, ils seront pas tranquilles tant qu'ils n'auront pas trouvé un tracas bien établi et répertorié; et quand ils l'auront trouvé, ils prendront une mine de circonstance, un air malheureux, un vrai-faux air inquiet, et même digne, et pendant ce temps-là la vie passe, ils le savent bien et ça AUSSI ça les tracasse indéfiniment." (Jack Kerouac)

    [merci à Frédérique Longrée pour la citation]


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    Photos de Tom Palumbo, vers 1956

    Les 30 principes de la prose moderne selon Jack Kerouac

    http://www.martineschnoering.com/article-article-sans-titre-91399633.html

    Un site consacré à Kerouac

    http://www.jackkerouac.com/

  • KEROUAC ETHNOGRAPHE / VANITE DE DULUOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4par Philippe LEUCKX 

    Un dernier livre donne envie de relire l'ensemble. Pour avoir apprécié "Avant la route", "Sur la route" (dans ses deux versions", "Le Vagabond solitaire" et "Big Sur", j'avoue avoir retrouvé dans cet ultime ouvrage de l'auteur qui ne lui survivra qu'un an (Kerouac est mort en 1969, à quarante-sept ans) tous les atouts d'une oeuvre se démarquant par sa dose d'instantanéité romanesque, sa stylistique imparable tissée de vitesse, de poésie et de culture, et surtout par le tableau ethnographique que Kerouac donne de la société de son temps, au  filet de sa conscience et de son vécu.

    41EhX%2B8wS8L._SY300_.jpgCe livre, donc, relate ses expériences multiples entre 1935 et 1946, soit le temps d'une "éducation aventureuse" (sous-titre qu'il s'est choisi pour l'oeuvre de 1968), entre foot américain, expériences de marin en guerre, découvertes universitaires (à la Columbia), plus divers petits métiers pour que Ma et Pa ne terminent pas dans la misère, entre déménagements et emménagements (avec  sa première femme Johnnie), entre beuveries et initiation à la vie réelle, laborieuse. Sans oublier sa propension à l'amitié qui fait de cette oeuvre, où les amis sont décrits, analysés, entourés, un portrait plus tendre que tendu. Un coeur gros comme l'Amérique d'alors bat sous la chemise du grand sportif que fut Jack, Duluoz dans ce livre qui relate, par le concret, en mêlant réalité et formulations à la Kerouac, les aventures, les mésaventures, la vie d'un gars entre ses 13 et 24 ans, dans une Amérique bariolée, diverse, provinciale ou new-yorkaise.

    C'est aussi le départ de la beat generation, puisque, dès 1944, au Village, Kerouac rencontre les futurs tenants de cette "école" qui baigne dans le jazz, les écrits, l'art, les fumettes en tous genres, la sexualité débridée et les revers, certes, de cet appel à changer la vie.

    Beaucoup de sincérité, beaucoup de poésie, beaucoup d'air (celui des embarquées, de l'océan) traverse ces pages, ces livres qui ont décidé d'un destin, vraiment peu banal, dont Kerouac garantit l'authenticité comme la vanité des débuts.

    Vanité, art d'apprendre à écrire selon lui, et le livre est aussi un parcours d'artiste, celui de quelqu'un qui se met, par haute nécessité, à écrire, comme pris par ce virus irrépressible.

    Des morceaux d'anthologie - les compétitions de foot, les scènes sur les bateaux de guerre...-, prouvent l'inventivité de leur auteur et la justesse des impressions recueillies des "carnets et journaux" d'alors par un Kerouac sensible, doué, qui sait parler de lui sans oublier les autres.

    "J'écrivis beaucoup sans oublier de vivre" : la devise d'une oeuvre, d'un regard, d'une attention et d'une culture.

    Un grand livre.

    (Folio 5495, 418p.)

     

  • DUTRONC la joie







  • Le sort des boîtes ou l'apitoiement généralisé

    images?q=tbn:ANd9GcSKQ4dnEE4fwsVjNBqbl7SyU7YduvDfPU_1sH3K9l_PzuxLYz3NCA7OvCIQuand la première fois, il entendit une boîte en métal grincer, cela lui déchira le cœur et il n’eut de cesse de sauver la boîte d’une compression certaine. À la décharge, il se jetait entre les boîtes et la broyeuse ; chez les particuliers, entre la boîte et l’ouvre-boîte. Il créa un comité de soutien pour les boîtes en péril et récolta des fonds (de boîtes). Si bien qu’on dut le faire voir par un psychologue employé dans une boîte spécialisée dans ce nouvel apitoiement des masses sensibles : après les humains de toutes sortes, les animaux de toutes espèces, les plantes de tout feuillage, tous les microbes, de plus en plus de personnes impressionnables prenaient en pitié le sort des boîtes toutes simples.  Quelques cas de lamentation avaient été observé à l’endroit des clous semences (si mignons dans la chair), un phénomène qui n’allait pas tarder à toucher les pauvres clous cavaliers (à cheval sur les pinces à linge) ou les malheureuses vis à tête fraisée fendue (qui fondent en bouche). On dut emmailloter les maillets pour les protéger de la vindicte du peuple car quand le peuple déteste il n’est pas tendre. Quand les maillets seront eux aussi l'objet de la commisération généralisée, on se demande sur quoi le bon peuple pourra projeter sa haine tenace. 

  • AVIS DE DISPARITION

    images?q=tbn:ANd9GcSkuBSlyxGr6CngIeSZq6S98Os5WyoVrhBd_yuVAf2xmVT3YAC3tiuVPgLa petite Joëlle est portée disparue depuis le 12 juin. Elle aurait quitté seule le conseil des ministres après une dispute avec le vilain petit Didier et aurait pris, contre toute attente, le métro. Elle n'a pas regagné son domicile et ne donne plus de nouvelles. Ceux qui croient l'avoir vue depuis à la télé sont victimes d'hallucinations printannières coutumières des premiers beaux jours.

    La petite Joëlle mesure 1 m 61 aux dernières estimations. Elle est de corpulence moyenne, elle a les cheveux bruns mi-longs et les yeux verts. Elle portait un tailleur beige au moment des faits.

    Elle a abandonné ses dossiers dans un bas-fossé, ce qui laisse espérer qu'elle pourrait arrêter la politique.

    Le petit Benoît qui la connaît bien a dit que la ville qu'il veut créer quand il sera grand portera, en hommage, son nom à elle.

    S'il vous plaît, partagez cet avis de recherche et si vous avez la moindre indication qui pourrait désespérer la police ou sa famille politique, même anodine, ne prévenez surtout personne sinon Gérard Deprez au 0475 894 527 034 ...

  • Poèmes de Pierre SEGHERS

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    D'abord il vous faudra du temps , beaucoup de temps. 
    Du loisir. Du silence en vous et autour de vous. Du silence
    Coupé d'ardoises sur les toits, ou de cigales, dans le sud.
    De longs moments de solitude pour n'être pas seul loin des autres
    Et des mains, pour toucher les mots. Il vous faut écouter profond
    Un cheminement de racines, voir des éclats parmi les feuilles
    Guetter une démarche aisée ou non, qui n'est qu'à soi
    Respirer le parfum des corps, l'odeur des genêts, des lavandes,
    Et piéger, dans ce qui est dit, le gibier terré sous les mots.

    Vous aurez à déjouer des ruses, des malices. 
    Le coeur se prend Aux orphéons, à la mémoire des musiques
    Aux mouvements bien cadencés des grandes parades, pas un bouton
    Qui manque aux guêtres ! Et des guirlandes. 
    Vous dépisterez ceux qui vont
    Semer leurs herbes dans d'autres traces, et le grain pourri de la mode
    Il faudra le mettre aux issues. Tout cela prend beaucoup de temps.
    Pour aller à la découverte
    Votre radar s'appelle un don. Mais en échange, donnez-lui
    Le partage de votre vie, captez l'appel des voix lointaines
    Votre écho : le premier mot fut dit par vous.

     

    II

    Il n'y a pas de mot clé. Il n'y a pas de Sésame
    Ni caverne, ni porte. Pas de coffres plein de joyaux
    Les dictionnaires sont des univers où la réalité des mondes
    Se tait, chuchote, ou meurt. Pas de mots clés, pas de serrures
    Mais des racines de chaque mot poussent des forêts pour les vents
    Et les pluies, pour les orages et les fleuves
    Les océans et les nuages. Les mots sont des graines qu'on vend
    à quelques-uns sur des marchés, des cris, une semence.


    III

    Je ne recherche pas l'enchevêtré dans l'arabesque des paragraphes
    Un tracé indéfiniment repris enregistré dans tous les sens
    Une calligraphie par sa répétition devenue fascinante et folle
    Une rature sans espoir étouffant le blanc du papier
    Je ne jette pas, comme aux chats, la pelote de l'illisible
    Ne dévide pas pour du vent un fil d'Ariane inépuisé
    Ne reprends pas pour m'y complaire un ressassage de vieillardes
    N'obscurcis rien, n'explique rien. Je dis des choses machinales
    Un mouvement de sang que nul n'entend. C'est tout.

    Pierre Seghers (1906-1987)

    d'après une sélection de Claude Miseur

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    Pierre Seghers, une vie au service de la poésie

    http://www.lexpress.fr/culture/livre/pierre-seghers-une-vie-au-service-de-la-poesie_1012004.html

     

    Pierre Seghers: "A René-Guy Cadou"

    Pierre Seghers: "Mon coeur"

  • À chacun son karma

    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

    Couvrez-vous chaudement, aujourd’hui je vous emmène sur le toit du monde pour découvrir deux textes qui essaient de nous expliquer ce qu’est le karma et comment il peut gouverner nos vies. Comment celui de Yangchem Soname lui a permis de fuir le Tibet et toutes les misères qu’elle y vivait et comment celui de Kunzang Choden lui a réservé les aventures les plus insolites aussi bien dans son pays d’origine, le Bhoutan, que dans les pays voisins. Une occasion aussi de découvrir des mondes que nous connaissons mal et même pratiquement pas en ce qui concerne le Bhoutan qui est presque totalement fermé aux étrangers. Merci Kunzang de nous entrouvrir la porte de ce pays encore bien mystérieux pour la plupart d’entre nous.

     

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    Le cercle du karmaimages?q=tbn:ANd9GcRZO486r2jVsq53n-xec-Im_ZLkkojp3yhHXKO9KXciQk8ZoaR1b1idHhs

    Kunzang Choden (1952)

     

     

     

    Merci Kunzang d'entrouvrir la porte de ce pays si mystérieux, le Bhoutan, et si refermé sur lui-même où la religion, une certaine philosophie et peut-être même un certain obscurantisme conduisent les populations à subir leur karma avec sagesse et résignation. Pour Tsomo le karma n'a pas été ingrat, il lui a tracé un long chemin tant par la distance que par les rencontres qu'elle a faites et les avatars qu'elle a connus. Ces malheurs à répétition retirent un peu de sa crédibilité au récit et le privent de la véritable dimension spirituelle qu'il aurait pu avoir. Il n'est pas toujours nécessaire de charger la barque pour retenir et émouvoir le lecteur qui de ce fait retiendra plus l'exotisme du roman que les messages qu'il distille sur la religion, l'acceptation du sort ou la libération de la femme.

     

    images?q=tbn:ANd9GcTrRFx6nneyxsdyASooXfqMiPDZC5g4aDi6e7aiJmqLveaWQLf4e-Ih6f-jYQSoname ou la bonne fortuneimages?q=tbn:ANd9GcRjmQYViIeea23qiscC0_DueilIJJLBicGSRXFe9xr7uvXYW9QmK00Q0Q

    Yangchen Soname (1973)

    Sur les pas de Soname, j’ai entrepris un périple rocambolesque et périlleux à travers le Tibet, le Népal et l’Inde, en passant par la France, pour atterrir en Angleterre où elle connait un réel succès comme chanteuse tibétaine notamment dans les festivals de musique folklorique. Elle a vu le jour en 1973, à Yarlung, au centre du Tibet, dans une famille paysanne aristocratique, deux dalaï-lamas dans l’arbre généalogique, avant que les Chinois envahissent le pays, la ruinent et l’humilient au moment de la Révolution culturelle.

    A l’âge de huit ans, ses parents décident de la mettre à l’abri des exactions de la soldatesque qui rode dans les campagnes, en l’envoyant chez une parente à Lhassa mais la petite n’étant pas apte à la danse, la tante la confie à une famille qui l’utilise comme bonne à tout faire pour le seul salaire du gîte et du couvert. Elle travaille très durement, se fortifie et s’endurcit sans jamais se plaindre.

    A quinze ans, elle s’enfuit vers le Népal et l’Inde où elle veut retrouver le Dalaï-lama qu’elle vénère comme un dieu vivant. Après une expédition homérique et périlleuse sur les plus hauts sentiers du monde, elle arrive au terme de son voyage où elle commence une vie d’exilée remplie de moult aventures et avatars tous plus incroyables les uns que les autres.

    Un petit livre, un témoignage, pour raconter son voyage mais aussi pour évoquer son pays et ceux qui y vivent toujours sous le joug des Chinois qui, surtout pendant la Révolution culturelle, les ont très durement traités, notamment les religieux qui ont subi l’humiliation, l’emprisonnement, divers sévices dont la torture et même l’exécution capitale pour des motifs véniels ou même fallacieux. La population a été décimée par la famine organisée, les violences physiques et la destruction des pratiques traditionnelles garantes de la survie dans ce milieu particulièrement austère.

    Une façon aussi de rappeler que la spiritualité tibétaine est assise sur le karma de chacun qui n’est, pour nous Européens, qu’une forme de résignation, d’acceptation, de chance ou de manifestation du hasard. L’obscurantisme élevé au niveau d’une spiritualité exacerbée. Soname, elle,  a une confiance absolue en son karma, une grande religiosité, une profonde spiritualité et une vénération profonde du Dalaï-lama qui l’incite à lutter pour son peuple martyrisé.

     Dans cette aventure hautement rocambolesque, elle connait les pires galères, la douleur, l’humiliation, l’abandon, le luxe, les concerts mémorables et les honneurs les plus flatteurs ; il est bien difficile de savoir, dans ce destin,  qu’elle est la part du karma, de la volonté, de l’éducation, de l’endurcissement, du hasard, de la chance… et aussi de la personnalité de ce petit bout de femme qui semble capable de tout surmonter. Un exemple à suivre, peut-être pas, un modèle de courage, certainement, et une bonne raison de toujours croire en un possible avenir meilleur.

    « Le karma est une chose bien étrange…, on ne sait jamais dans quel sens la roue va tourner. »



  • L'avis de Michel Berger sur l'album de reprises de Jenifer

    images?q=tbn:ANd9GcQmskrz0O_pqGnh42PYRmr5kBcW-PIxFpNemg5PcLqT-Ay6vb0CNiAT2AMichel Berger, contacté au cimetière de Montmartre où il se repose, a déclaré à propos de cette affaire: " Qu'on chante ou non mes chansons aujourd'hui me laisse un peu froid. Pour autant qu'on ne touche pas à ma pierre tombale, avec le temps qu'on a actuellement, autant éviter les courants d'air..." On ne peut pas lui donner mort. Gainsbourg n'était pas disponible, il est train d'écrire un album complet pour Bashung, il aurait cependant déclaré: " J'ai eu envie de prolonger avec lui l'expérience de Play blessures. En attendant Jane, Brigitte, France, Catherine, Régine et les autres..."


  • Shot modèle

    images?q=tbn:ANd9GcSGrkxtAV4_vdayuD8Y-7Zb22VULpKM22xkIZ7mcycCdMdQCf3nacTx4ACette photographe avait inventé un nouveau concept qui lui apporta la reconnaissance de ses pairs. Elle n’avait droit qu’à un cliché. Qu’il soit raté ou réussi, ce serait la dernière photo de son modèle, qu’elle tuait instantanément grâce à un ingénieux dispositif mêlant arme et appareil. Ecoeurée par la cruauté du monde de l’art contemporain, elle termina sa percutante carrière par un autoportrait.


    Illustration: Autoportrait aux miroirs, Paris, 1931, Ilse Bing (1899-1998)

  • I'm waiting here / David LYNCH & Lykke LI

    " Une version apaisée et atmosphérique du générique vrombissant de Lost Highay, son septième film. "

    En prélude à un nouvel album, The Big Dream, prévu pour le 15 juillet.

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    Le site de Lynch:

    http://davidlynch.com/http://wwwhttp://davidlynch.com/.lykkeli.com/splash/imwaitinghere

    Le site de Li:

    http://www.lykkeli.com/splash/imwaitinghere

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  • CLARA de Carine GEERTS

    images?q=tbn:ANd9GcQ2t0ZG1f9W27a-4qZotUvKN9uo-QDCuhcYpFTYTCc_p4P3J2sDiJZMOou0Une femme sombre 

    Clara est une avocate du barreau de Bruxelles renommée et redoutée pour sa lutte en faveur des femmes. Elle vit seule d’amours éphémères qui ne l’attachent pas. Sans entrave familiale ou sentimentale, elle « croit être une femme libre alors qu’elle n’est qu’une femme seule ».

    Mais, toute à ses combats, elle ne s’en est jamais plaint jusqu’à la veille de ses quarante-huit ans et la perspective d’une fin de vie moins glorieuse. Déjà, observe-t-elle, les hommes se retournent moins sur son passage. Dans le restaurant où elle fête en solo son anniversaire, elle fait la rencontre d’un Parisien de passage pour affaires dans la capitale. Elle le rejoindra les jours suivants à l’hôtel Métropole et bientôt à Paris ainsi qu’à Saint-Valéry-sur-Somme où l’homme, marié et père d’un petit garçon, possède une maison de campagne. Après son séjour en France et l’assurance que sa liaison est sans avenir, Clara va déprimer et aller sans tapage, comme en silence, jusqu’à se donner la mort.

    images?q=tbn:ANd9GcScgN-xnVHVSD3rPx5xtJaxx9r9pW9f-BPoTMzeLMHnMMrpfAcArYwWk_VHRien dans le suicide de Clara qui rappelle, dans la forme ou sa motivation, les grands suicides féminins de la littérature hormis peut-être Emma Bovary. On peut, il me semble, dresser un parallèle entre les deux femmes. Toutes deux sont emblématiques de leur époque respective (cependant à l’opposé) et  ne se satisfont pas de leur condition ; elles aspirent à autre chose, que les hommes qu’elle fréquente ne peuvent leur offrir.

    Pour revenir à Clara, on ne peut pas croire qu’elle se tue par amour. Celui qu’elle a vécu avec Marc Levasseur fut trop court quoiqu’intense pour en être la cause. Cette idylle lui a seulement fait réaliser l’impossibilité d’une vie conjugale et familiale. Elle fut aussi son ultime espoir d’avoir un enfant. On peut penser, et son parcours incite à le croire, qu’elle a embrassé les idéaux de l’émancipation féminine, ces déterminismes sociaux d'un nouveau genre, qui ne lui convenaient pas tout à fait et que, lancée aveuglément dans cette voie, elle n’a pas pris soin d’asseoir son existence sur des bases solides, d’éclairer son intérieur à des clartés fiables.

    Dans un monde qui lui offrait tous les possibles, elle s’est trouvée incapable de se frayer un chemin et, au final, elle renoue avec une tradition romantique un peu éculée, celle du meurtre de soi. Une mort volontaire précède l'acte fatal de Clara, celle de sa cliente. Le suicide qui va lui servir de déclencheur reste un acte d’amour, de désespoir amoureux. Le sien, non. À défaut d’avoir pu conduire son existence, elle exprime par ce geste extrême qu'elle peut y mettre un terme à sa façon en choisissant comment sombrer.

    À noter que la romancière n’a pas accordé de patronyme à son personnage ni de véritable passé.

    Que ces considérations (psycho)sociologiques ne nous fassent pas perdre de vue qu’en donnant à son intrigue une ligne claire, Carine Geerts exerce au mieux son art de la narration. Elle le fait au moyen de phrases courtes, souples, élégantes en diable, qui mêlent divers modes de discours. Une écriture vive qui se tient au plus de son héroïne. À noter aussi que ce livre qui se présente dans un format de poche faisant penser à celui de la collection Folio ajoute encore au plaisir de lecture.

    Clara est le septième roman de Carine Geerts aux éditions Brumerge.

    Éric Allard

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    Les livres de Carine Geerts sur le site des éditions Brumerge:

    http://les-editions-brumerge.wifeo.com/carine-geerts.php

    Son blog, Itinéraire d'une passion:

    http://carine-geerts.skynetblogs.be/

  • UN PEINTRE DE PISCINES et autres histoires courtes de peinture

    Un artiste au bras long

    Cet artiste au bras long réussit à atteindre la toile en forme de cible située à plus de dix mètres. Il accéda ainsi à la première marche du podium lors d’une cérémonie haute en couleurs et en présence des huiles du comité organisateur des premiers Jeux Olympiques de l’Art Contemporain. 


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    Figure libre

    À force d’être représenté par tout et n’importe quoi dans les travaux de ce peintre abstrait, Dieu se manifesta par la parole pour lui réclamer une représentation figurative. Le peintre peignit Jésus sans contenter Dieu. Mouais, fit Dieu, mon fils spirituel a beau avoir du talent, de l’entregent et un physique reconnaissable, il n’est pas moi. Le peintre peignit la terre, le ciel et l’univers sans plus de succès. Profitant d’une absence verbale de Dieu, il commit sur un coin de la toile une patte de mouche. Enfin, fit Dieu, une toile à mon image !

     

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    Dracul’art
    Les peintres de ce mouvement peignent à l’ail et à l’oeil sur des toiles rouge sang.  Il suffit, pour participer à leurs bonnes œuvres, de donner de son hémoglobine, pour la beauté du geste, en pure perte, et aucunement - ça soulage - pour sauver des vies humaines.

     

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    Le peintre modèle

    Ce peintre qui posait régulièrement devant ses toiles prenait fort bien la lumière. On l’admire aujourd’hui comme un des plus grands modèles photographiques du siècle passé en se demandant toutefois pourquoi, comment et de qui sont les croûtes qui figurent toujours en arrière-plan des clichés. 


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    Un peintre de piscines
    Ce peintre de piscines avait horreur de l’eau, de rendre l’eau sur une toile. Alors il y mettait de l’ouate, du sucre, du sel, toutes sortes de contenus. Devenu facilement identifiable dans le milieu de l’art, on lui fit une réputation enviable et il devint un familier des puissants. Lors des réceptions, connaissant sa particularité, on remplissait, en hommage, la piscine d’éléments incongrus. Dans laquelle, en sa présence, on plongeait de mauvaise grâce. Mais il se diversifia, il peignit des baignoires, des vasques, et, enfin, des tombes mais toutes désormais débordantes d’os. À son enterrement, à sa demande, chacun, à tour de rôle, jeta de l’huile de peinture dans la fosse.

     

    images?q=tbn:ANd9GcRGxpJdwMHm39FUxeA1fhCK7L2oiT2XrIYDm6HOmYhEFvu3zlf1RNGtDv5r

    Les illustrations sont tirées d'oeuvre de David Hockney.

  • WC-bibliothèque / Bernard PIVOT

    images?q=tbn:ANd9GcS-l_pDRZc9HQnZrqEJEcB2by9P_xebT71FqLKK6GYtj9y3HQ2A7nKSfd-EPeu d’espace à consacrer aux livres, à leur lecture peu de temps. Mais une petite halte culturelle dans les W-C des maisons de campagne ou de famille est souvent très appréciée surtout des parents et amis de passage. Encore faut-il savoir adapter l’offre aux circonstances. À déconseiller, par exemple, Guerre et Paix, Autant en emporte le vent et autres œuvres monumentales que ne parviendrait pas à entamer une méthode de lecture rapide, même jointe à une sévère constipation. Ce n’est pas un lieu pour l’érotisme, ni pour le roman d’amour ou d’aventures, ni pour la science-fiction. La philosophie, oui, mais trop long. Le polar, non, trop compliqué. La spiritualité, oui, car il est bon d’élever son âme en de si prosaïques moments mais non, parce que la présence de tels livres dans les chiottes risque d’être mal interprétée.

    images?q=tbn:ANd9GcTzaMCgQ7lkfhdXdGTUzoHrH1Jy4yFcu9kjbdPG0QFhNswFkckK4adspih0Préconisons plutôt des livres de poètes et de moralistes. Des recueils de textes courts : haïkus, quatrains, sonnets pour les uns, maximes, pensées, apophtegmes pour les autres. Exemples : Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, Usage du temps, de Jean Follain, En attendant les barbares, de Constantin Cavafy, Les contrerimes, de Paul-Jean Toulet, De l’inconvénient d’être né, de Cioran (je renoncerais à son Précis de décomposition, trop évident dans cet endroit, ou alors on joue le premier degré, et l’on ne propose que cet ouvrage), les Maximes, de La Rochefoucauld, les Quatrains (Rubâ’iyyât), d’Omar Khayyâm, les Sonnets, de Louise Labé, l’Encyclopédie du tout et du rien, de Charles Dantzig, Les Nécessités de la vie et les Conséquences des rêves, de Paul Eluard, les Epigrammes, de Martial, les Maximes et pensées, de Chamfort, les Cartes postales, d’Henry J-M. Levet...

    Voilà qui constituerait un joli fonds pour une bibliothèque du petit coin. Je sais d’expérience que la lecture, dans une position qui n’est pas inconfortable mais temporaire, d’une maxime ou de quelques vers procure à l’esprit, qui ne s’y attend pas, une délicate surprise.

     

    A propos...

    « Toutes mes bonnes lectures ont lieu aux toilettes. Il y a des passages d’Ulysse qu’on peut ne peut lire qu’aux toilettes – si on veut extraire toute la saveur du contenu. » (Henry Miller, Les Livres de ma vie).

     

    extrait de Les Mots de ma vie, Bernard Pivot (éd. Albin Michel, et au Livre de poche)

     

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    LONG, COURT : Il y a des livres de cent pages qui sont longs, et des livres de huit cents pages qui ne le sont pas. La longueur est souvent un défaut de clarification. On peut y remédier en supprimant, mais aussi en allongeant. C’est ce qu’a fait Proust, qui a passé des années de sa vie à allonger sa première version d’À la recherche du temps perdu.
    Les idéologues de la phrase courte n’hésitent pas à répéter cent fois qu’il ne faut pas être long. Ils ne pensent jamais au trop court. « J’évite d’être long, et je deviens obscur. » (Boileau, L’Art poétique)


    extrait du Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig (éd. Grasset)

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    Ma lecture de:

    LIRE AUX CABINETS d'Henry MILLER 

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/773

    NOUVELLES EN TROIS LIGNES et autres textes courts de Félix FÉNÉON 

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/2151

  • Cinépoèmes de Philippe Leuckx

    1 (Ozu)

    On voit à peine un talus et quelques herbes flottent entre ciel et maison. Un train passe et entre les linges quelques rumeurs de ville. Mais rien ne blesse dans ce temps étanche où glisse le regard.



    2 (Scola)

    On s'approche d'une fenêtre. C'est matin. Une femme encore lasse s'affaire entre café et appels, pousse des cloisons, remonte une suspension. Sa pantoufle a un trou et ses mèches la gênent. Cette femme encore belle pleine de gosses entame sa journée. Forcément particulière. Et Rome tergiverse comme la grue d'Ettore entre tours et baies...



    3 (Bergman)

    Deux visages se penchent pour mieux se rassembler. Pour mieux se ressembler. Deux prénoms s'interchangent nature et beauté. Personne vraiment pour être sûr d'être quelqu'un. L'on se cherche un visage. L'on se cherche.



    4 (Tarkovski)

    Guetteur sur un rail qui file dans la zone. Notre oeil capte au passage des herbes et des eaux. Nous sommes à la lisière d'un temps non habitable où l'être a bien du mal à se tenir debout. L'enfant sur une table pousse un verre du regard, et tout vibre jusqu'à nous, et tout vibre loin. Longtemps.


     

    5 (Antonioni)

    L'oeil traverse le mur, le grillage de la fenêtre, te quitte, reporter, ici dans la chambre qui verse vers l'arène où t'attend la jeune fille revue depuis Munich et qui bat la semelle entre un vieux fatigué, un chien qui écoute mal, un enfant qui s'amuse des deux, une autoécole qui bouge dans l'espace immobile où l'oeil progresse en sens.



    6 (De Sica)

    Un père. Un enfant. Un bout de trottoir. Un vélo à voler. Un tram. Le soleil sur ce mur convoité et l'ombre du doute dans cette conscience en travail. Volé devient voleur sous le soleil de Rome.



    7 (Ophüls)

    Vienne tout en rondes, en escaliers, en boudoirs où les amants se lestent de quelques confidences, entre lit et rue, dans une ombreuse attente, si légère et si grave, et la musique tourne au-delà des ruelles et des parcs de rencontres.

     


    8 (Haneke)

    Un enfant chuchote sur la mort dans une cuisine froide. Sa soeur palpe l'air en y semant tendresse. Les mots finissent par voler en éclats sur la pierre froide. La mort décidément.



    9 (Mizoguchi)

    On se rapproche un peu d'un temple et un jardin tremble comme si nous étions ces pas pressés qui emportent passé, destin. On longe des maisons, des rizières, des buissons, et on ne reconnaît plus rien. On est devenu cette vieille dame, mendiante et accroupie. Le temps ce dévoreur a fait haro sur o'haru.

     

     

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  • Claude Miseur au Grenier Jane Tony

    images?q=tbn:ANd9GcS8_53ZqxncPjjoIe1ZCXkMDJTrsGkXEx66SRjgZd-F-KZm89bmrN4XH_8Samedi 8 juin à 16h00

    à
    La Fleur en Papier Doré / Het Goudblommeke in Papier
    Rue des Alexiens, 55 / Cellebroersstraat 55
    1000 Bruxelles / Brussels
     
    (c'est-à-dire au bas du Sablon, non loin du Mont des Arts, à deux pas de la Clinique César De Paepe)
     
    Claude MiseurVariations et Sortilèges, poésie, ill. Patrick De Meulenaere,Novelas, 2011
    Présentation : Jean Dumortier.
     
    En seconde partie de séance, les auteurs du Grenier sont invités au débat-lecture suivant, qu'ils pourront illustrer en lisant leur choix poétique ou leurs propres textes :
    Poésie versifiée et rimée ou bien poésie en vers libres : quel enjeu pour les poètes contemporains ?
     
     
    Claude MISEUR est né à Bruxelles en 1953 de parents curieux des arts de la parole comme des arts plastiques.

    Après des études classiques, entame le Droit et suit les cours de peinture dans l’atelier de Marthe Wéry et Pierre Carlier.
    Familiarisé avec la poésie depuis la tendre enfance par une mère qui récite et déclame poèmes et pièces de théâtre), écrit des textes poétiques remarqués par Jane Tony et aussi entre autres, par Pierre Seghers qui l’encourage à poursuivre. Est membre du Pen Club, du « Grenier Jane Tony » et adhère au « Cercle de la Rotonde ».

    Bibliographie

    Variations et Sortilèges – aux Editions Novelas. Livre d’artiste illustré par Patrick De Meulenaere.
    - En recherche d’éditeur pour : Ces mots que la rosée déchire.
    Textes publiés régulièrement dans diverses revues :
    Les Elytres (Bruxelles), Les Chemins de Traverse (Fr), Traversées (Virton), Bleu d'encre.
    "Paroles en archipel" in Le Journal des Poètes, n°3, 2012.

     

    Pour le poète Claude Miseur, les mots suggèrent plus qu’ils ne décrivent : « la phrase » se voit « dévêtue / des mots imprononcés ». Ils glissent sur « le versant/ non formulé du monde », résonnent de « l’écho/ démesuré du temps »
    Le regard du poète, traverse au-delà des apparences, l’existence mouvante des signes. Claude Miseur nous fait partager ce sentiment étrange qui saisit le poète. « Les mots frissonnent / et squattent / le peu de divin / qui flotte à la dérive.
    Le monde s’éclaire un instant du choix de l’auteur de « retenir / peut-être habiter / quelques gestes / avec amour. »
    On devine « cette transaction secrète », selon l’expression de Virgina Woolf, entre les sentiments du poète, ce qu’il ressent profondément, et l’univers où il immerge sa plume pour en extraire le poème.
    Claude Miseur appartient ainsi à la famille des auteurs qui nous font croire, qu’en ces temps troublés où l’éphémère exerce son emprise, la poésie apporte sincérité et gravité à la littérature. En cela elle demeure nécessaire. 
    Dominique Aguessy, 2012

     

     
     
    Dans l’encre de l’estampe
    s’effondre
    l’illisible
    d’un battement
    d’ailes.
     
    Lucioles aveugles
    gréements infirmes
    dans la lumière soudain
    vive cédant désir
    à l’appel diffracté
    du vide.
     
     
     
    Passeur d’âmes
    gardien des limons
    où les courants
    s’annulent
     
    sois le brisant
    des mots
    sur ce rivage vain
    où les leurres patientent
    comme autant d’appâts
    de sable.
     
     

    + de poèmes ici:
     
  • Un privé à bas bilan / Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

    images?q=tbn:ANd9GcSqgQsoWDk2_pB6I4pDa806qmYj9505fInkA0qjnOWu4ZPLVAAM3s1o7xwUn Loup dans la bergerie

    Frédéric Loup, dit Frèdo Loup, un Tanguy de 28 ans vivant aux crochets de ses parents, s’installe, à la faveur d’un ticket à gratter gagnant, comme détective et reçoit coup sur coup deux enquêtes à mener. Particularité : il a la trique, il bande à tout rompre, il vit sous l’empire de (son) Kiki ! C’est de son âge, dira-t-on. Mais revenons à nos... boutons. Ses missions :  1) filer le mari de Dominique Blake, une rousse vêtue de rouge, forcément incendiaire (clin d’œil à Stendhal ?), qu’elle soupçonne d’adultère ; 2) retrouver la fille disparue d’un certain Monsieur Escolas.

    Très vite, il s’associe au petit ami de la disparue en formant un binôme de polar qui fonctionne bien et fait, pour les besoins de l’enquête, effraction (au propre comme au figuré) chez Henriette, une femme plus âgée que lui et qui aime le sexe. Elle va satisfaire notre jeune et bouillant détective en herbe. 

    Celui-ci découvre le métier et va assez vite, notamment dans l’usage qu’il fait des nouvelles technologies de communication, démêler les deux histoires fortement sexuées (mais derrière le sexe organisé se cache l’argent) qui lui ont été confiées.

    Au final, après un périple qui l’aura mené d’une boîte de strip-tease à une société de production de films pornos, après un suspense habilement mené, à rendre une fille à son père pour la marier à son assistant et à écarter le mari pornographe (voire pire) d’une Madame Blake, à laquelle il ne s’unira finalement qu’à titre symbolique.

    Éric Dejaeger, l’air de rien, nous refait, avec son jeune détective, le coup d’Œdipe de Sophocle qui enquête, part en quête et fait un retour sur soi prodigieux.

    Comme si les prospections ne portaient jamais que sur des histoires familiales, forcément mal résolues, qui ont pris une tournure mauvaise en nous ramenant (par la bande ?) à la seule petite histoire perso qui compte: comment niquer à l’aise, loin de l’interdit parental ou assimilé.

    Un polar incongru, atypique et roboratif, bien dans le ton de cet auteur foisonnant, décalé, dans la lignée des Sternberg, André Stas et Brautigan ou encore Ambrose Bierce, qui sait varier les genres, spécialiste du court qui s’affirme de plus en plus sur la longue distance. Un auteur prolifique, disais-je qui, cette année, fera paraître pas moins de trois ouvrages – sans parler d’(au moins) un ouvrage collectif.

    Éric Allard

    Pour lire le début et commander le livre:

    http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/pages/catalogue/un-prive-a-bas-bilan-eric-dejaeger.html

    Le blog d'Éric Dejaeger:

    http://courttoujours.hautetfort.com/

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  • Dix poèmes oedipiens, mère-de alors !

    machinalement


    machinalement je pense

    à mon père ajusteur

    qui aurait pu faire

    l’économie de ma vie

    en la gravant

    sur son établi

     

    dans l’étau de son rêve

    j’aurais vécu heureux

     

    images?q=tbn:ANd9GcQWCgXegD5OdvOv2_s_gJK3JbazEWq3bgRmm7i3iqmbr-HN30xNG-x7xro


    la peau 


    aurai-je assez de peau

    pour recouvrir ma mère

    pendant les guerres 

     

    avant que les Allemands

    (ou les Grecs ou les Atlantes)

    ne la recouvrent

     

    de leur manteau de peur ?


     

    images?q=tbn:ANd9GcS_9PBzmy5802CRhvgwOmqthErNpfSkKDqoPk7q98jmIiCRf5LNEoQB2TI


    des journées entières


    des journées entières

    dans la littérature

    à arracher les mauvaises phrases

     

    ne rien tenter

    qui n’enterre le texte

    dans les tiroirs

     

    visite impromptue

    des amis

    au poète prématuré

     

    (Rimbaud Keats kids morts nés

    chers Char Aragon ou Perse

    morts et enterrés)

     

    quand j’étais en couveuse

    je n’avais aucun projet

     

    (aucun livre à écrire)

    (aucune vie à vivre)

     

    j’ai bien vécu pourtant 

    façon de parler

     

     

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    le dos


    quand je lave le dos de maman

    papa n’est pas là

    papa n’est plus là

     

    ça savonne et ça rince

    le gant du souvenir

    ça fait des traces de mémoire

     

    c’est long un dos de maman

    ça descend loin

     

    dans l’enfance


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    les dessins de ma mère


    ma mère dessine un nuage

    ma mère dessine un oiseau

    ma mère dessine une rivière

    qui descend de la montagne

    dans la rue de mon enfance

    où est la mer de mes souvenirs

     

    ma mère ne sait pas dessiner

    elle rend le nuage & l’oiseau

    elle rend la rivière & la montagne

    elle rend le crayon & la feuille

    elle rend le fils au bateau de papier

    échoué sur la page blanche

     

     

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    cache-cache


    ma mère cache mes fiancées

    avant que je les marie

    elles disparaissent un jour

    avant que je les aie (vraiment) aimées

     

    jamais je n’aurai d’enfants

    si ma mère coule mes fiancées

    dans le béton de sa jalousie

    au fond du jardin de mon enfance


    où mon père fait pousser ses pleurs



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    bestiaire de l’enfance


    dans un trou de mémoire

    j’ai mis papa maman

    et le canard jaune de la balancelle

    l’hippopotame vert-bleu de la baignoire


    puis je les ai envoyés dans l’espace

    où est l’éléphant de la constellation

    qui réécrit dans le ciel

    avec sa longue trompe blanche

     

    l’histoire de mes cinquante ans


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    personne


    personne n’aligne les chiffres

    comme ma calculette soporifique

    et c’est pour cela 

    qu’elle m’accompagne dans mon sommeil.

    depuis le commencement des rêves

     

     

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    pas à dire


    il n’y pas à dire

    les vaches ont de l’allure

    quand à la fin des temps

    elles rejoignent

    le Big Bang

     

     

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    avant d’écrire

    installe-toi

    dans ton arbre

    et n’en descends plus 

    avant la faim


  • Le Mystère des Voix Bulgares

    Le Mystère des Voix Bulgares est un choeur a cappella formé en 1952 en tant que choeur de la télévision et radio nationales. En 1992, le choeur s'est séparé en deux, l'un pour la radio, l'autre pour la télévision.  Les chanteuses sont sélectionnées dans les villages pour la clarté de leur voix. Elles reçoivent ensuite une formation intensive à la musique bulgare dont les racines remontent en derrière des millénaires dans les temps des thraciens et le dieu thracien de la musique Orphée qui vivait là.

    [source: Wikipedia]

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  • La Bulgarie asphyxiée

    par Denis BILLAMBOZimages?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYY

    J’ai interrogé l’ambassade de Bulgarie à Paris, ses représentants ne connaissent ni Luben Petrov, ni son œuvre, son livre reste donc un mystère pour moi mais comme il est classé dans la bibliothèque d’étude de Besançon, je ne pense pas que ce soit un livre canular, je pense plutôt que c’est un témoignage glissé en urgence sous le rideau de fer pour alerter l’opinion publique occidentale sur les conditions de vie en Bulgarie à cette époque. Par contre, je connais mieux le livre de Rouja Lazarova qui a fait une résidence d’écrivain dans la petite cité jurassienne de Salins-les-Bains pour l’écrire. Dans cet ouvrage elle raconte ce qui a pu être sa vie, celle de sa mère et celle de sa grand-mère, quand elle résidait encore Bulgarie. Deux livres extrêmement différents mais deux textes qui disent la même réalité, la même misère, le même désarroi.

    images?q=tbn:ANd9GcRRmF4-zVmY0qpgJ_4uks7rxd4ODqMEgeNC96o6oe1eYR_udk2DOU4cJClRMausolée

    Rouja Lazarova (1968 - ….)

    Roman …, l’éditeur nous indique qu’il s’agit d’un roman, mais à la lecture, on a bien l’impression de lire la biographie de ces trois femmes, Gaby, la grand’mère, Rada la mère et Milena, la fille. Ou peut-être s’agit-il de la saga balkanique de cette famille sofiote à travers trois générations à l’ombre du mausolée érigé en l’honneur du père fondateur de la république socialiste Gueorgui Dimitrov, de la construction de celui-ci à sa démolition, de l’instauration du régime communiste à sa chute en deux épisodes, de la fin de la deuxième guerre mondiale à l’avènement du deuxième millénaire de notre ère.

    A travers toute une série de petites scènes de la vie courante ou de la narration d’événements moins ordinaires, Rouja nous promène au sein du régime communiste et de toutes les aberrations et inepties qu’il a inventées pour réduire les Bulgares à une vie de misère et de trouille ponctuée d’événements tragiques comme la disparition de Peter, le père que Rada ne connaitra jamais, en 1944, ou celle de Sacho le violoniste en 1964. «Par son activité de jazzman, Peter Zakhariev a contribué au divertissement des nantis capitalistes, au pourrissement de l’esprit prolétarien, à l’aveuglement des masses ouvrières. » Et certains croient que la connerie aurait des limites !

    Rouja ne nous apprend pas grand chose de nouveau sur le régime communiste. « De la bêtise ou de la méchanceté ? La question que nous nous sommes posée quarante-cinq ans durant, jusqu’à perdre toute notion de ce qu’était la bêtise ; la méchanceté en revanche, on la connaissait de mieux en mieux. » Et, de nombreux écrivains de l’Est nous l’ont déjà raconté dans d’excellents ouvrages même si Jivkov et ses sbires ont été particulièrement dociles aux ordres de l’ours voisin et particulièrement zélés dans l’application des théories les plus absconses. L’omerta bolchévique, la honte, l’impuissance, la colère contenue qui se déverse au sein de la famille, l’humiliation, cette paranoïa qui s’instaure jusqu’au creux de l’âme, tout cela nous l’avons déjà lu … mais il faut le dire encore pour ne pas l’oublier.

    Plus intéressante est l’analyse de la transition qui s’opère au sommet de l’état au moment du changement de pouvoir, au moment où les apparatchiks deviennent de vrais voyous et font régner la terreur pour s’enrichir sans vergogne aucune. Plus intéressante, encore, est cette dissection de la paranoïa dont « … nous ne pourrons jamais nous (en) débarrasser. Nous la portons comme une modification définitive de l’ADN. » Cette plaie béante, ces stigmates portés de la fleur de la peau jusqu’au fond du cœur qui ne supportent plus l’évocation de ces bourreaux et qui n’acceptent pas que des gens, prétendus amis, aient pu croire en ce régime de détraqués. Décidément la révolution exprime toujours un sentiment de trop, d’insupportable, une volonté de changement, de bouleversement, mais ce ne sont pas toujours les mêmes qui oppressent et sont oppressés … Montaigne, l’avait bien dit, autres temps, autres lieux, … « Je ne pouvais supporter le mot « communiste » employé aussi souvent … A Paris, les attributs et les emblèmes de nos bourreaux étaient devenus des gadgets à la mode. »

    Il ne manque qu’une bonne intrigue à ce roman pour en faire un bon livre et qu’on ne confonde pas sans cesse l’auteur et l’héroïne qui ne sont après tout, peut-être, qu’une seule et même personne ? L’auteur est trop impliqué dans ces scènes de la vie communiste pour ne pas les avoir vécues … au moins partiellement.

     

    images?q=tbn:ANd9GcRjT4SdznZ5zZLNNdiuz4en7wO35683VUDQvaESfgtsx_CJZOB4f3OhoLMAu-delà du Danube

    Luben Petrov ( ? - ?)

    Un livre mal écrit, mal traduit, mal édité, mal imprimé, un livre inconnu, d’un auteur inconnu, édité par une maison d’édition inconnue, on dirait un texte rédigé dans l’urgence, glissé sous le rideau de fer, au début des années 1980, pour alerter l’opinion publique occidentale de la situation insupportable que subissait alors le peuple bulgare martyrisé par un régime barbare. Un texte sans aucune prétention littéraire qui voudrait seulement dénoncer les abus d’un régime communiste odieux. Un livre en forme d’appel au secours.

    Pour que son appel soit entendu, l’auteur construit une odyssée, un véritable calvaire, dans laquelle s’engage une petite famille qui ne voulait que vivre librement et dignement. Boris Bisserov et les siens habitent un petit village près de Vidin (Dunonia), aux confins de la Bulgarie, là où la Valachie tutoie le Banat, il fabrique des chaussures en cuir mais un matin son atelier est mis sous scellés, la milice veut collectiviser son entreprise. La rage au cœur, il décide brusquement de fuir en Yougoslavie, il franchit les pièges de la frontière mais les miliciens yougoslaves l’internent dans un camp où il entre en contact avec des résistants bulgares qui lui confient une mission dans son pays. Après un long périple en Bulgarie où il brave mille dangers, il revient en Yougoslavie, y subit encore bien des tracas avant d’accepter une nouvelle mission en Bulgarie où il espère retrouver sa femme et son fils qui ont été déportés dans le Dobroudja, loin de chez eux, dans des camps où ils sont particulièrement mal traités. Après de longues et périlleuses recherches, il retrouve les siens et une nouvelle odyssée commence à travers la Roumanie, aussi peu accueillante, pour franchir le Danube, rejoindre la Yougoslavie et, enfin, fuir à l’Ouest. Mais avant les Bisserov connaitront l’exil, la déportation, l’internement, les travaux forcés, les maltraitances, la torture, les violences les plus sadiques…

    Un appel au secours mais aussi la dénonciation d’un régime autoritaire, brutal, qui ne recule devant rien, y compris l’affamement massif, pour contraindre les réticents et anéantir les résistants et instaurer la collectivisation de l’agriculture et de l’artisanat. Le peuple résiste en s’appuyant sur ses héros historiques pour justifier son opposition aux exactions du pouvoir et affirmer l’identité valaque.

    C’est une violente charge contre le communisme mais pas pour autant une soumission au capitalisme,

    -  « Si je suis bien ton raisonnement le capitalisme privé ou le capitalisme d’état parviennent, pour l’ouvrier, à des résultats identiques !

    Exactement ! Je ne vois pas l’ombre d’une différence pour le peuple. Mieux les deux tyrannies sont complémentaires pour asservir la planète !» -

    plutôt le désir d’un humanisme respectueux des valeurs nationales et des religions qui cohabitent en paix depuis des lustres dans ce petit pays. Cette dénonciation virulente des exactions violentes, cruelles, sadiques des sicaires du pouvoir semble suffisamment crédible à ceux qui pourront les recouper avec d’autres lectures et des récits de témoins occultes pour ne pas laisser le doute s’installer. Ce n’est pas une manipulation politique qu’on pourrait craindre en toute objectivité, c’est bien un appel au secours.

    L’auteur voudrait accabler la destinée du sort réservé à ces petits peuples régulièrement accablés par le malheur mais la destinée demande tout de même le renfort de la volonté, du courage et de la détermination pour éviter cette fatalité. « C’est le fait des peuples slaves, Boris. Ils rêvent, mais ont l’habitude d’être traités en esclaves. Regarde les Russes ! Ont-ils jamais connus la liberté ? Nous sommes pareils… » « Vous, vous combattez, mais vous ne savez même pas pourquoi vous vous battez. Ne vous étonnez donc pas que personne ne vous comprenne et que chacun continue à vaquer à ses petites occupations. » L’envie de résister, de se battre, habite encore certains mais ils sont bien seuls avec leur rage au ventre et le désir violent de se venger un jour ; mais le temps effacera peu à peu la rancœur, appellera à la sagesse pour ne pas devenir comme « eux », les autres qui sont maintenant morts ou séniles.

    « Pour ce peuple, l’horloge de la vie, du progrès, de la démocratie s’était arrêtée depuis le neuf septembre mil neuf cent quarante quatre ! »