• Ismaël et Israël

    images?q=tbn:ANd9GcQ8ZQRh5vCHHCb0oOMtYL07fF9qsYa379z4wfNeuWrnBJVWnBxm1wpar Denis BILLAMBOZ

    Pour avoir une petite idée de la vie à Jérusalem aujourd’hui et dans les années récentes, il faut jeter au moins deux regards sur la ville : celui des fils d’Ismaël et celui des fils d’Israël et pour parvenir à cette fin, nous observerons donc la ville avec les yeux de Mahmoud Shukair un Palestinien qui a dû quitter Jérusalem pour rejoindre le Liban et celui de Chouchona Boukhobza, une Tunisienne qui, comme presque l’ensemble de sa communauté, a abandonné sa terre natale pour rejoindre la France et Israël. Deux regards qui nous montrent que, si la cohabitation entre les deux communautés n’est pas encore un fait acquis, elle pourrait cependant être aisée si les hommes avaient un peu de bonne volonté, tant les points de rencontre entre les deux cultures sont nombreux. Mais, hélas, les hommes qui ont intérêt à séparer les communautés ont beaucoup plus de pouvoir que ceux qui voudraient vivre en paix et en harmonie.

     

    000759536.jpgMa cousine Condoleezza et autres nouvelles

    Mahmoud Shukair (1941 - ….)

    Ils sont venus, ils sont (presque) tous là : Ronaldo, Koffi Annan, Shakira, Brigitte Bardot, Naomi Campbell, Donald Rumsfed, …, il y a même Condoleezza Rice, la méchante  américaine, dans ce recueil de nouvelles construit avec des textes déjà publiés dans d’autres ouvrages. Un recueil en deux parties, la première comportant des textes mettant en scène des personnalités célèbres qui font rêver les Palestiniens ou dont ils craignent les décisions, et la seconde faite de textes courts, poétiques, qui évoquent les difficultés des femmes et des hommes à vivre en harmonie sentimentale et charnelle.

    Ils sont venus nourrir les fantasmes de ce peuple qui croit toujours au mythe du retour au pays, de la libération des terres confisquées par Israël, confiné dans un pays qui n’en est pas tout à fait un tant ses libertés sont restreintes. Ils sont venus alimenter l’imaginaire de tout un peuple qui n’a que des chefs de guerres et des chefs religieux pour construire des mythes et des idoles. Ils sont venus pour convaincre les Palestiniens que, derrière leurs frontières, il y a la liberté, la paix, la joie, l’insouciance des jeux et des chansons. Et ils croient fermement que les idoles de la télévision sont aussi leurs idoles et qu’elles viendront bientôt leur apporter les frivolités occidentales auxquelles ils aspirent eux aussi. « Tu peux t’inventer toutes les réalités que tu veux et convaincre des foules entières de leur existence, alors qu’elles sont impalpables et qu’aucune preuve matérielle ne peut en attester ».

    images?q=tbn:ANd9GcQaI7ZbK6yz7dwa1dOlq47ZOBK3iBgJIeLRFpAdfbNRep3cdcKUCes textes sont comme des lambeaux résiduels des grands textes de l’Orient médiéval dont la douce sensualité fait toujours rêver les femmes et les hommes de toute la planète. Une façon de rappeler au monde que les Palestiniens ne sont pas forcément les sauvages terroristes que l’on voit habituellement à la télé mais qu’ils sont aussi des êtres doux, pleins de candeur, capables d’inventer les pires subterfuges pour échapper à leur triste sort, incroyablement persévérants pour trouver un moyen de quitter la terre qui leur a été assignée, la terre qui n’est pas la leur, même par l’esprit et par le rêve. Mais aussi une façon pleine d’humour, d’ironie et de dérision de dénoncer les persécutions israéliennes et la passivité de la planète.

    Et pendant ce temps, « le vent se déchaîne. La terre est à nu. Les êtres se sont barricadés derrière leurs portes, laissant la terre seule, dehors, nue comme une femme, attendant la pluie. »

     

    51WeARPgC9L._SL500_AA300_.jpgLe troisième jour

    Chouchona Boukhobza (1959 - ….)

    Deux violoncellistes, Elisheva, le professeur, rescapée des camps de la mort, et Rachel, l’élève qui a quitté sa famille pour devenir concertiste internationale à la fameuse Juilliard School de New-York, viennent passer trois jours à Jérusalem pour y donner un concert unique mais aussi, pour Rachel, visiter sa famille abandonnée dans la douleur, et, pour Elisheva, solder un vieux compte ouvert avec son tortionnaire au camp de Majdanec pendant l’horrible guerre. Mais le chamsin, vent brûlant  et sec d’Israël, souffle quelques grains de sable pernicieux dans le plan patiemment ourdi par Elisheva et dans les retrouvailles de Rachel avec sa famille, ses amis et surtout son ancien amoureux qui ne l’a pas oubliée.

    Un séjour en trois cantiques, deux histoires bien différentes et pourtant deux destinée bibliques qui se rejoignent dans un final christique, un portrait sans concession de la vie en Israël avec le poids de la tradition, de l’histoire, des croyances aveugles et de la crainte sans cesse renouvelée qui pèse toujours sur l’existence même du peuple juif.

    Verbeux comme presque tous les écrits juifs, exubérant comme un récit séfarade, ce texte au langage, hélas, un peu banal, contenant des passages trop convenus, trop usités, mais aussi quelques belles pages est un regard acéré sur la religion, les origines, la tradition, la raison d’être et le devenir d’un état juif et aussi une interrogation sur la cohabitation entre les diverses communautés peuplant le Moyen-Orient. Mais il comporte trop d’invraisemblances, dans un contexte déjà très chargé par les événements ambiants et historiques, pour que l’émotion ne s’effrite pas, le souffle épique qui devrait porter ce récit sur ses ailes s’époumone avant la fin de ces deux aventures.

    images?q=tbn:ANd9GcSvN-2jCG5ndodvJfPUvQXcer9i9UsSx4i9bRJMf9kPcU-gN6iCLes héros exultent, défaillent, explosent, se lamentent, pleurent, ont des égos débordants … ça grouille de vie comme dans un film réaliste italien. Ca aurait pu être une grande épopée tragique de plus dans l’histoire du peuple juif, une aventure puisant sa source aux origines des temps bibliques mais ce n’est finalement qu’un élan pathétique, un peu grandiloquent, destiné à émouvoir un large public et à satisfaire les jurys des concours littéraires. Trop de complaisances concédées au marché peuvent nuire à la qualité de l’œuvre. Il en reste cependant quelques belles envolées sur des airs de Bach et une question obsédante : c’est quoi la justice ? La justice immanente ? La justice de Dieu ? La justice des hommes ? La Loi du Talion ?... L’humanité mérite-t-elle le sacrifice christique ?

  • Mona Lisa Klaxon 3X




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  • One Mona Lisa Show

    Après avoir quitté son châssis, La Joconde monte sur les planches. L’annonce avait fait au début de l’été l’effet d’une bombe de peinture. Depuis le temps qu’on en parlait, on n’y croyait plus. Arrête de poser, de sourire bêtement, sors de ton cadre, dis ce que tu as sur le cœur, crache ton sfumato, lui répétaient depuis des siècles ses meilleurs amis.

    C’est à la fin de la saison dernière, après sa victoire à Secret Story (qu'elle dut au fait qu’aucun candidat n’était jamais rentré dans un musée), que la décision fut prise par son staff. Mona Lisa répéta tout l’été les textes de Leonardo (DiCaprio), revus par (Gaspard) Proust, avec Jamelmaleh, un Jeune humoriste qui compte (dans la Principauté et le Tout-Paris). À la première de Venu, vu chez Vinci, tout le Gotha de la Peinture, en grandes pompes, était là : La Fornarina, La Maja nue, La Grande Odalisque, La Vénus d’Urbain, L’Olympia et même L’Origine du Monde qui sortait du tournage d’un film porno. La Joconde a fait carton plein, elle en a mis plein la vue. Eric-Emmanuel Schmitt a déclaré qu’il n’avait plus ri d’aussi bon cœur depuis qu’il avait vu son premier livre en tête des ventes et Michel Houellebecq était si ému quand la fantaisiste a, au cours d’un sketch, dévoilé un sein qu’il a vite fallu lui tendre une main secourable pour le débarrasser de son émotion grandissante.

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    Pour Beaux Arts magazine, La Joconde s’est lâchée. Pour Art Press, elle s’est tachée. Pour Voici, elle s’est cachée... des paparazzi. Les critiques d’art du stand up ne sont pas toujours tombés d’accord mais l’important, c’est que le public sait désormais que Mona Lisa n’est pas que la gagnante d’un jeu de téléréalité mais le nom d’une humoriste de talent et, on n’en doute pas, d’une future grande comédienne.


  • Conversation au Musée

    joconde.jpgSouvent, le mardi (jour de fermeture), La Joconde sort de son cadre et va voir La Fornarina. Elles se réunissent dans un champ de Monet, façon Déjeuner sur l’herbe, et discutent à pinceaux rompus des vices et vertus réciproques de leurs concepteurs. Et ça blablate, et ça blablate.

        -    Leonardo, ta ta ti ta ta ta

        -     Raffaello, ta ta ti ta ta ta

    C’est alors qu’une grande bringue de Modigliani ou une femme en morceaux de Picasso passent dans le champ pour mettre d’accord nos deux chipies sur le côté braque, branquignol, pour tout dire, je-m’en-foutiste, des peintres modernes.

         -    Elle a toujours l’air endormie, celle-là !

         -    Celle-ci aurait bien besoin de se faire refaire le portrait !

    Et de bientôt conclure en chœur :

    -         On peut dire tout le mal qu’on veut de nos petits peintres Renaissance, mais à bien regarder chez les autres, on ne se trouve pas si mal fichues.

     Avant de regagner, la lippe souple, le ton léger, leur public respectif.


  • Une semaine en chansons

     

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    Lundi, c'est Garon!

    Mardi, c'est (Ruby) Tuesday (car un jour sans en chanson française).

    Il était une fois mercredi...

    Jeudi, c'est l'automne pour Thiefaine on the road

    Vendredi soir avec Axelle.

    Samedi soir, si ce n'est pas la fièvre, c'est Cabrel!

    Dimanche, on s'évade à Bamako avec Amadou & Mariam... 

    Puis ça recommence...

     

  • Ma semaine, un texte de Denis Billamboz

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    Ma semaine

     

    Syndrome du lundi

    Résignation du mardi

    Impatience du mercredi

    Excitation du jeudi

    Ouf c’est déjà vendredi

    Fièvre du samedi

    Dimanche c’est fini

     

    Ainsi va ma vie

    Se dévide

    Sans envie

     Vers le vide

      

    Denis Billamboz

  • Le remplaçant

    Depuis l’insurrection lancée par des professeurs d'une école de la capitale contre un inspecteur venu  contrôler les examens d'admission, tous les autres s’étaient réfugiés dans une aile du Ministère, gardée par l’Armée, en attendant des signes d’apaisement du chef des insurgés. La nouvelle Ministre de l’Enseignement qui craignait plus que tout des dévoilements sur les examens d’inspecteur qu’elle avait passés avant sa nomination au grade suprême entretenait via ses conseillers des contacts avec André Franckiat, le chef des insurgés, un petit homme hilare et cruel qui ne reculerait devant rien.

    Pour l’assagir, on lui avait promis l’achat de 100 000 de ses livres par les bibliothèques du pays et l'inscription de ses ouvrages au programme scolaire en place de ceux de Camus, ce pâle révolutionnaire qui n’avait même pas écrit de pamphlets. Et des résidences d’écriture nombreuses, dans les Caraïbes ou les Îles du Pacifique. Mais rien ne faisait fléchir sa colère. Le petit homme était déterminé, il vivait ses heures de gloire, desquelles il tirerait une épopée pour la jeunesse qui serait lue par les ados du monde entier. Les inspecteurs retranchés ne se voyaient pas faire machine arrière, surtout dans l'enseignement. Plusieurs pensaient au suicide ou faisaient leur mea culpa sur Internet. Des vidéos circulaient sans qu’on s’en émeuve mais où on apprenait les humiliations qu’ils avaient fait subir. Les pédagogues, eux, se terraient dans leurs laboratoires universitaires, tenant en otage des spécimens d’enseignants sous cage sur lesquels ils continuaient leurs expériences dérisoires. A ces deux congrégations, on racontait les sévices exercés par des enseignants furieux, armés de vieilles règles et de compas pointus, les souffrances endurées par leurs pairs... La rentrée était sans cesse annoncée puis reportée. D’abord elle fut raisonnablement fixée au 28 septembre puis au 2 novembre et, enfin, au 2 janvier. Les étudiants n’avaient jamais  autant suivi les journaux télévisés et les flashes spéciaux que durant ces mois de septembre et octobre troublés. Ils comptaient les pertes sur les réseaux sociaux, encourageant les professeurs, les seuls qu’ils comptaient dans leurs amis car aucun n’avait jamais vu plus un inspecteur ou un pédagogue de près, professions dont ils avaient d’ailleurs appris l’existence par les événements.

    Le 16 janvier, par une froide journée d’hiver, la Ministre annonça la fin de l’Ecole, prédite par quelques pédagogues de génie des décennies auparavant, mais ce ne serait, précisa-t-elle, qu’une période de transition avant sa refondation sur d’antiques bases. Elle annonça enfin, très émue, son remplacement par André Frankiat que toute la profession plébiscitait, y compris les étudiants et les fédérations de parents d’élèves qui, par la force des choses, s’étaient ralliés aux enseignants. Franckiat apparut égal à lui-même lors de lecture d’un communiqué reprenant des passages de son livre culte, face à un fort soutien du peuple, plein d’espoir à l’idée de retourner à un modèle d'école ancien. Mais, dans l’ombre de la pleine lumière accordée aux tenants d’un enseignement traditionnel, une poignée de pédagogues et d’inspecteurs qui avaient échappé aux purges du nouveau système, rassemblés en un mouvement secret, préparaient déjà la contre-révolution...   

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  • La prima estate / Erlend Øye

    Quand un Norvégien chante en italien...

  • Les soeurs Materassi

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX






    Aldo Palazzeschi (1885-1974) eut une longue carrière romanesque. C'est en 1934 qu'il publia ce roman extraordinaire de densité psychologique, Les Soeurs Materassi.

    Ce roman, comme son titre l'indique, relate le destin - le mot n'est pas trop fort - de quatre soeurs : Térésa, Carolina, les deux protagonistes, Giselda et Augusta, tôt disparue et qui laisse un orphelin, Remo, que les soeurs vont accueillir, pour leur bonheur, un temps, finalement pour leur perte.

    752675_10883321.jpgElles ont une servante, Niobé, et passent tout leur temps à coudre, broder pour les femmes de la haute société. Elles vivent à quelques kilomètres de Florence, dans une propriété qu'elles ont sauvée de la ruine, et vivent bien, d'une fortune acquise de haute lutte  par leur travail.

    L’arrivée de Remo, beau, insouciant, à l'âge de 14 ans, va déterminer de réels changements dans la vie de ces recluses, toutes soumises à leur dure besogne.

    Remo, adulte, impose à ses tantes un niveau de vie qui les entraîne très vite dans un engrenage de dettes. Mais que refuser à ce beau jeune homme? Il profite par ses charmes des avantages des uns et des autres, invite ses pairs chez ses tantes et leur fait partager l'amitié d'un pauvre gars, Palle.

    Peu à peu, l'angoisse, les craintes naissent au coeur de cette demeure qui n'a jamais plus connu de tracasseries. Remo acquiert une mobylette, puis une voiture, dépense sans compter, multiplie les aventures, engrosse une Laurina qu'il n'épousera pas, s'entiche d'une riche Américaine, qu'il finit par épouser.

    La fin est prévisible : les soeurs connaissent la misère mais quelques signes du destin lèvent le voile noir vers un épilogue moins grave, sinon rose.

    Le talent de Palazzeschi est de brosser les portraits avec un réalisme époustouflant. La vérité psychologique est dense, qui éblouit par sa pénétration. Les lieux, décrits avec acuité, rendent compte d'une époque, où la demeure familiale prend une stature imposante. Lieu où les soeurs resserrent leurs problèmes comme unique refuge.

    Ce roman de 1934 conserve une actualité brûlante et propose au lecteur une attentive étude des ambitions vite dissipées. Remo ne travaillera jamais et abuse ses tantes. Seul le travail conserve sa valeur.

    L'univers brossé est d'une exactitude frappante. Le style, fluide, classique, permet d'entrer directement dans cette fiction plus vraie que nature. 

    On sort de ce livre, non seulement troublé mais encore perturbé par l'usage que certains êtres font des autres, plus malléables, plus faibles. Mais jamais une vision moralisatrice ne nuit à la narration.

    Un très beau livre.

     

    Aldo PALAZZESCHI, Les Soeurs Materassi, folio 2188, 378 p. 

  • D'où le poème surgit

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    par Philippe LEUCKX

    1

    Le poème est toujours un risque écrit. Voulu. On ne transige pas avec la vérité qu’il recèle. Il nous enjoint à la beauté.


    2

    On se demande d’où le poème surgit.

    On croit aisément à sa petite lumière.

    On pense à autre chose.

    Le vent, la chaleur recroquevillée.

    La fournaise jusqu’au cœur des pierres.

    La soif.

    D’où viennent les mots ? De quelle mémoire ?

    Le regard cherche parfois la réponse.

    Tout autour. Dans les reliefs du monde.


    3

    Déjà tu te déprends d’une fatigue ancienne.

    Et tu consens à l’été

    À ses demeures fraîches

    À ses provinces enfouies

    Tu recueilles aux murailles

    Les visages d’antan les sèves

    Inouïes

    Quelque chose sans nom en toi

    S’accomplit et résiste.


    4

    Faut-il que la nuit inverse les pôles

    Et que la ville resserre ses avenues

    Sur un peu de chaleur

    Je marche dans des ombres

    Et recueille la suie sur le visage.

     

    5

    Sans doute la pluie nous lave-t-elle des déconvenues

    Et nous levons le sang à plus de pureté encore.

     

    6

    Apprends à mesurer la ville sous ton pas.

    Déroule les portes.

    Les gonds du souvenir.

    Sache que revenir rallume des feux aux pupilles le soir.

    Déprends-toi d’une tristesse, cette vague à l’heure où les feux décroissent.

    Rome, sa rumeur, son fleuve alenti, les quartiers où tes sandales ont flairé le Temps.


    7

    Vers quelle nuit les mots nous hissent dans la pénombre des pas ?

    Les murs nous habitent et nous nous effaçons.

    Dans ma mémoire pourtant tant de visages creusent et tant de mains pétrissent.

    Nous sommes des cœurs aimants en quête de rivages.

    Vers quelle aube portons-nous nos regards ?

    Le temps concède ses traces et les ferments gagnent un peu de terre.

    Parfois, le vent lève et nous marchons vers le jour.

     

    8

    On se souvient à peine. Les parcs sont immenses et les bras trop courts. La ville devinait notre empressement à vivre. Parfois, on avait le cœur trop sourd à comprendre. Le temps mesure notre peine. On reste avec un chagrin intact. Les mains sondent. Il restera des mots. Des haleines échangées. Des murs.

     

    9

    Te suffirait-il de planter un arbre ou de serrer la main amie, de prendre un peu d’eau et de la semer dans le poème, de verser toute cette détresse dans un grand fond, de croire aux chemins devant, de lire toute la poussière du monde…


    10

    Parfois, la lumière du ciel.

    La rue dans sa niche d’ombre.

    Ou quelque rue escarpée.

    Comme si le cœur puisait

    À pleins mots

    Dans la foulée.


    -------------------------------------------------

    Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay. Après des études de lettres et de philosophie, il a consacré son mémoire de licence à Marcel Proust. Poète et critique, il collabore à de nombreuses revues littéraires francophones et italiennes. A participé à diverses anthologies. Il est aujourd’hui traduit en italien et en croate.

    Dernières parutions : 
    Le coeur se hausse jusqu’au fruit, suivi de Intérieurs, 2010, Les Déjeuners sur l’herbe – Le beau livre des visages, 2010, Bookleg n°67, Maelström – Selon le fleuve et la lumière, 2010, Le Coudrier – Passages,(en collaboration), 2010, l’Arbre à paroles – Piqués des vers, 2010, Espace Nord n°300 – Rome à la place de ton nom, 2011, Bleu d’encre Dans la maison wien, 2011, Encre Vives (F) – D’enfances, 2012, Le Coudrier – Un piéton à Barcelone, 2012, Encres Vives (F) – Au plus près, 2012, éd. du Cygne (F) Quelques mains de poèmes, 2013, L'arbre à Paroles.

    La lecture de Quelques mains de poèmes de Philippe Leukx (éd. de L'arbre à Paroles) par Joseph Bodson:

    http://areaw.org/?p=725

    Pour en savoir plus sur Philippe Leuckx

    http://www.maisondelapoesie.be/auteurs/auteur.php?id_auteur=80

  • LES POETES NE SONT PAS CEUX QUE VOUS CROYEZ et autres textes

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    par Thierry RADIÈRE

     

    LES POETES NE SONT PAS CEUX QUE VOUS CROYEZ

     

    - C’est ici que j’ai écrit mon premier poème, dit-il en guise d’introduction à sa séance de signature et de dédicaces.

    Tout le monde semble stupéfait.

    - Oui, je sais, certains imaginaient peut-être que tout avait commencé dans un bar ou je ne sais quel lieu un peu glauque et soi-disant propice à l’écriture. Et bien non, moi c’est au salon de thé de mon enfance, c'est-à-dire ici même, où tous les jours, à quatre heures précises, avec ma grand-mère, nous venions prendre le goûter pendant les grandes vacances, que ma carrière de poète a débuté.

    Et là le visage de ses lecteurs s’illumine. Personne ne s’attendait à un tel lieu et surtout pas à un aveu aussi inattendu qu’improbable de la part du plus grand poète décadent français.

    - Oui, chers amis, je vous le dis du fond du cœur, les poètes ne sont pas ceux que vous croyez. Il y a des lieux comme celui-ci dont personne ne parle en littérature - et surtout pas les gueules à vin comme moi -, mais je vous assure qu’ils sont aussi riches que les autres pour parler de la vie, des sentiments et des émotions. Sans le cognement des tasses de café contre les soucoupes ; des théières contre les mugs, sans l’odeur des pâtisseries mélangée à celle du chocolat, je n’aurais jamais écrit.

    Les admirateurs restent sur leur faim, bouche bée, obligés de consommer après avoir fait dédicacer leur recueil.

     

     

     

    LE MILLE-FEUILLES

     

     

    C’est le quatrième mille-feuilles qu’il commanda à la serveuse.

    On entendait sortir de sa bouche des petits bruits d’animaux à chaque bouchée qu’il s’enfilait. Il avait l’air d’être seul dans la vie, et les mille-feuilles c’étaient visiblement ses seuls amis de goût. Il commença par ôter l’épaisse croûte nappée d’un glaçage blanc épais, puis poursuivit par les couches de pâtes et de crème. Il garda le couvercle pour la fin. Concentré sur sa pâtisserie, il ne releva pas la tête. On ne voyait de lui que son crâne chauve et ses lunettes de myope dont il devait se servir comme d’un microscope. Il détaillait tout dans son assiette et n’y laissa aucune miette.

    Après avoir terminé sa quatrième part, la serveuse n’eut même pas le temps de lui demander s’il en voulait une cinquième qu’il s’exclama, C’est quand même le gâteau le plus poétique qui existe le mille-feuilles, non !

     

     

     

    IMPATIENCE ET CURIOSITE

     

     

    La religieuse au chocolat derrière la vitrine se transforme dans son regard en Nirvana intersidéral. Elle est devenue l’espace de quelques secondes la plaie du magasin. Puis c’est au tour du crumble à l’abricot de faire chavirer son hésitation. Derrière elle, le monde s’impatiente. Tous les ingrédients sont donnés par la serveuse. Le temps de cuisson et les quantités aussi. Elle réfléchit, s’imagine le goût que ça pourrait avoir dans sa bouche, puis passe au suivant : un mélange de caramel au sel et de chocolat blanc sur une pâte sablé avec des noisettes dedans, lui annonce-t-on. Les clients soufflent, en ont marre de cette bonne femme qui voudrait tout acheter sans se décider. L’immense queue qu’elle fabrique dans son dos n’a pas l’air de la faire réagir. Elle n’a d’yeux que pour la pâtisserie exposée.

    - Excusez-moi de vous déranger, dit-elle, mais j’ai besoin de tout savoir : on ne peut pas écrire un roman dont l’action se passe dans un salon de thé sans connaître les gâteaux.

     - J’en étais sûr : seul un écrivain est capable de foutre la merde comme ça dans la queue d’une pâtisserie, crie un homme - au milieu de la file - qui tendait l’oreille depuis le début, ils savent faire que ça hésiter, hésiter sans jamais rentrer dans le réel ! et puis après ils sortent des livres pour raconter leur indigestion. Mais nous on en n’a rien à foutre de leurs conneries. Quand est-ce qu’ils comprendront ça ?

       

     

     

    IL SUFFIT DE PEU DE CHOSES

     

     

    Quand elle a su qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfant, elle a voulu divorcer, vous comprenez. Le travail de pâtissier rend certains hommes stériles, surtout que son mari, lui, fait ce boulot-là depuis l’âge de quatorze ans. Le problème c’est qu’elle n’avait pas de situation, qu’est-ce qu’elle serait devenue toute seule ? Même si c’est le salon de thé le plus chic de la ville et qu’elle en était consciente : elle avait tout ce qu’elle désirait, mais ce n’était pas suffisant, elle a voulu tout plaquer un moment donné pour se retrouver enceinte. Son mari l’aimait lui, il était même passé sur le billard pour qu’on corrige son anomalie, mais pas moyen, rien n’a marché : les spermatozoïdes ne sont jamais venus. Alors elle s’est fait inséminer avec des gamètes anonymes puis elle a fini par tomber enceinte et là je vous assure que même le moindre éclair - qui a toujours été succulent chez Martin – est devenu un délice. La grossesse de la patronne avait rendu encore plus fine la pâtisserie du patron. Puis leur fils est né, a grandi et à la fin elle ne le supportait plus : elle trouvait qu’un enfant c’était ingrat et elle est partie pour de bon cette fois, on ne l’a jamais revue. C’est pour ça que maintenant le salon il s’appelle Martin père et fils et que même si biologiquement ils ne sont pas parents, question pâtisserie, ils sont sur la même longueur d’onde. Ça tient à peu de choses, vous voyez, la réputation d’un salon.

      

     

     

    LE SUCRE ET LES RÊVES

     

     

    Si manger des pâtisseries ne faisait pas du tout grossir, je dévorerais tous les gâteaux qu’on propose sur la carte. Aucun ne me laisse indifférent. Dès que je rentre ici, c’est le magasin entier que j’ai envie de descendre et en un rien de temps s’il vous plaît. Oui en un rien de temps ma bouche est un four. J’aurais du mal à me retenir si les gâteaux ne faisaient pas grossir. Je ne me lasse jamais des pâtisseries du salon. Dès que le chef en invente une nouvelle, je la goûte et en général je ne suis pas déçu. On dirait qu’on a été faits dans le même moule à gâteaux lui et moi. Comment dire ce qui se passe dans ma bouche, dans mon nez et mes idées sinon en mangeant, en savourant mes goinfreries que je raisonne ?

    Le salon de thé m’apprend à rester mince à force de rêver.

    Le sucre est bon pour les rêveurs comme moi : il dilue l’amertume le temps d’un passage secret dans les entrailles. Aurais-je la même capacité à parler de ce  plaisir si manger des gâteaux à longueur de salon de thé ne me faisait pas du tout grossir ?

     

     

    UNE SAISON

     

     

    il y a au loin

    des divans que j’évite

    des pièces closes

    avec des rideaux

    tirés venus de pays

    où les ventilateurs

    remplacent le vent

     

    ils sont là le cuir

    transpirant

    froids dans le dos

    du printemps sans cerise

     

    j’ignorais qu’allongé

    on avait cette tête-là

    de mort juste avant

    que l’été n’arrive

     

     

     

    DESIR  D’OUBLI

     

     

    et si je n’étais qu’un arbre

    je ne le saurais pas

    aux branches à peine feuillues

    sans cœur sans bouche

    sans yeux

    que la silhouette inconsciente

    d’un désir de paysage

    bloqué dans un reste

    de parc

    une vie regardée par

    des peintres endormis

     

     

     

    REGARD SUR LES TRACES

     

     

    parfois même je ne comprends

    plus ce qu’il y aurait d’autre

    à dire et que je dois dire

    mon but est de déchiffrer les vagues

    de les poser sans chichis sur ma table

    de les laisser partir et de m’attarder

    sur les traces de sel qu’elles ont laissées

     

     

     

     

    L’HOMME OPÉRÉ

     

     

    coupé en deux parties égales

    sur la table d’opération avec

    d’un côté ce qui va à la poubelle

    les yeux fermés sans réfléchir

    et de l’autre ce qui peut-être

    récupéré

    je suis un cadavre

    ambulant ralenti par les

    cicatrices et les sentiments

     

    -----------------------

    Thierry Radière est né en 1963 à Monthois dans les Ardennes. Il vit et travaille comme prof d’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée et apporte régulièrement sa contribution à diverses revues de poésie et de création littéraire comme Les états civilsTraction-brabant,Chos’eDéchargeVersoGros Textes-Arts et résistanceLes amis de l’ArdenneNépenthès,MicrobeTerre à cielNouveaux délitsLes tas de motsLe capital des motsL’angoisse.

    BIBLIOGRAPHIE

    Nouvelles septentrionales, éditions du Zaporogue, mai 2011 
    Figure dans Visages de Poésie - Anthologie (Tome 6) de Jacques Basse, Rafael de Surtis éditeur, mars 2012 
    Le manège, éditions du Zaporogue, avril 2012

    Dernier ouvrage paru:

    Aux éditions EMOTICOURT, Le murmure des nuages:

    http://www.emoticourt.fr/produit/23/9782823900446/Le%20murmure%20des%20nuages

    Une lecture de ce texte sensible:

    http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/40--le-murmure-des-nuages-de-thierry-radiere


  • Les Ghost City Sessions de David Lemaitre

    images?q=tbn:ANd9GcS8HB-vTz2P42zHhGIueBlGhOSk7IJApIIJuzPIUsW_gl04SeKreQDavid Lemaitre est un Bolivien vivant à Berlin, on évoque Nick Drake (dont il reprend le River Man) à propos de son premier album, Latitude, sorti au printemps.

    “J’ai découvert Nick Drake, Sufjan Stevens, Jeff Buckley et Nina Simone… Après avoir travaillé avec de nombreux instruments, j’ai réalisé qu’il était possible d’être émouvant en simplifiant les choses, en allant vers le côté, sinon silencieux, du moins tranquille des choses."

    “J’ai essayé de composer en pensant à la beauté qui peut s’échapper de certaines musiques tristes. La musique triste a le don de me rendre très heureux parfois (rires)…”

    http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/david-lemaitre-tristes-tropiques/

    http://www.david-lemaitre.com/


    ***

    ***

    River man / David Lemaitre

    River man / Nick Drake

    http://www.nickdrake.com/

  • Haïkus de fantaisie zen

    images?q=tbn:ANd9GcRbtyqCfINeC-kOERQGuCJruIpctbEdgyGeszsKXobGptz71O2AYQ

    par Edouard NICOLAS


    Haïku du crépuscule

    Astre roi qui sombre

    Tel un mourant blême au teint,

    Renaîtra hautain

     

    Haïku du septième art et niais

    Tisseuse à huit pattes

    Qui m'épouvante à ses heures,

    Se fait juste une toile 

     

    Haïku de cloche

    Chenus qui frissonnent,

    Cancres à cloche-pied qui jouent,

    Carillon Mozart 

     

    Haïku de patte

    Danse à beau mystère,

    Chat qui valse avec le temps,

    Chagrin vole au vent

     

    Haïku de blues

    Puzzle au soleil mou,

    Pièces de bleu qui manquent un peu

    Beaucoup, I feel blue

     

    Haïku de blues II

    Nuages en morceaux,

    Blanc cassé de sucre gris,

    Ciel de mon esprit

     

    Haïku du jongleur

    Flash impro de mouches

    Au ciel qui se téléscoopent,

    Mouches paparasites

     

    Haïku de merde

    Mouche qui se pose

    Sur fumant porte-bonheur,

    Mouche à machin-chose

     

    Haïku zoophile

    Chien sniffeur en rut,

    Lolitas en mini-jupe,

    Truffe belle et humide

     

    Haïku de l'obsédé

    Triangle de mousse

    A épiler par tondeuse,

    Mont de Vénus vert

     

    Haïcètunmauvèku

    Cocu coq en pâte,

    Poule de luxe à l'italienne,

    Coco trop se tâte

     

    Haïku de trop

    Nuit solaire en plein,

    Croissant de lune au matin,

    L'alcool ses mélanges 

     

    ------------------------------------

    Le blog d'Edouard Nicolas

    Des textes (en prose ou en poésie) qui pétaradent, se crashent dans la joie verbale, se télescopent en mots-valises toujours surprenants, entrez dans son "univers d'insolence et d'insolite"!

    http://fleursmusicolores.skynetblogs.be/

     

  • Quelques haïkus d'été

    Au plus charnu de mes fesses

    les traces

    de la natte si fraîche

    Kobayashi Issa


    Partie de campagne -

    l'herbe collée à mes coudes

    respire le soleil

    Ôsuga Otsuji


    Au Bouddha

    je montre mes fesses -

    la lune est fraîche!

    Masaoka Shiki


    La lampe éteinte

    les étoiles fraîche

    se glissent par la fenêtre

    Natsume Soseki

     

    Si frais

    le souffle de la cloche -

    lorsqu'il quitte la cloche!

    Yosa Buson

     

    Nuit brève -

    combien de jours

    encore à vivre?

    Shiki

     

    Soulevant le store

    de l'été qui s'en va 

    je ne vois rien

    Kakimoto Tae

     

    Le fil de la canne à pêche

    atteint 

    la lune d'été!

    Chiyo-ni

     

    Le vent meurt -

    les herbes

    s'habillent de deuil

    Aioigaki Kajin

     

    Le corps cassé

    toujours vivant

    je traverse l'été

    Sumitaki Kenshin

     

    Pas après pas

    dans les montagnes d'été -

    soudain la mer!

    Issa

     

    En ce monde flottant

    devenez bonze en chef

    et vous ferez la sieste!

    Sôseki

     

    Nulle trace dans le courant -

    où j'ai nagé

    avec une femme

    Yamaguchi Seishi

     

    Je plains les puces

    de ma cabane -

    elles vont bientôt maigrir!

    Issa

     

    Tuant une mouche

    j'ai blessé 

    une fleur

    Issa

     

    Deux seins

    superbes -

    et un moustique!

    Ozaki Hôsai

     

    Empli

    de ténèbres

    je chasse les étoiles

    Kowahara Biwao

     

    A la tombée du soir

    un crapaud 

    vomit la lune!

    Masaoka Shiki

     

    Herbes d'iris

    accrochées à mes pieds -

    lacets pour mes sandales

    Matsuo Bashô

     

    Le paradis?

    une femme

    un lotus rouge

    Shiki

     

    Vivants

    tout simplement -

    moi et le coquelicot!

    Issa

     

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    QUELQUES LIENS...

    DEUX BLOGS de haïkus d'aujourd'hui, dont la forme est sans cesse remise en question, livrés au quotidien dans l'esprit du haïku.

    EST-CE UN HAIKU?

    http://questions-haiku.blogspot.be/

    CHICHINPUIPUI de NEKO:

    http://www.chichinpuipui.fr/

    QUELQUES LIVRES...

    SI LONGUES SECONDES de Daniel CHARNEUX (illustrations: Salvatore GUCCIARDO):

    http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2011/07/20/si-longues-secondes-de-daniel-charneux-et-salvatore-gucciard.html

    DÉCANTATION DU TEMPS de Marcel PELTIER

    http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-decantation-temps.html

    TRASHAIKUS d'Eric DEJAEGER:

     http://lesbellesphrases.skynetblogs.be/archive/2009/04/19/trashaikus-de-eric-dejaeger.html

    VIENT DE PARAITRE aux éditions du Cygne: LES EPOUSAILLES DES OMBRES - 200 HAIKUS, de Jean BOTQUIN:

    http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-epousailles-ombres.html 

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    Les drôles de haïkus de Mizen sur Le Mur des Jours Courts:

    http://lemurdesjourscourts.skynetblogs.be/ 

  • Hagiwara SAKUTARÔ, le Baudelaire japonais

    220px-Hagiwara_Sakutaro.jpgHagiwara Sakutarô (1886-1942) a libéré le vers de l'"emprise des règles traditionnelles" et est considéré comme le père de la poésie moderne japonaise.

    Il est souvent comparé à Baudelaire pour son "esthétique de la morbidité et de la mélancolie".

    Pour en savoir plus sur Sakutarô et sa poésie, le site de référence:

    http://www.poetesjaponais.fr/index.html


     CHOIX DE POÈMES


    La femme et la pluie

     

    Au milieu d’une pluie qui tombe doucement, là se trouve une atmosphère pleine d'une affectueuse élégance, comme des graines de colza légèrement odoriférantes. Ah ! La femme ! Lorsque je me tiens assis aux côtés d’une femme, ma pensée est tout humide, ma poitrine est trempée par l’odeur d’un parfum envoûtant. Vraiment, la femme est pareille à la pluie qui tombe sur la fenêtre de la vie. Là, isolant la vitre de la fenêtre, je vois un paysage pluvieux. Je vois un monde pourvu de l’atmosphère des saules embrumés. Ah ! La femme est pareille aux gouttes de pluie qui tombent dans le ciel, à la mélodie d’une douce musique. Nous autres tombons toujours amoureux en entendant une femme. Sans s’approcher de leur essence, juste à propos de leur admirable odeur et de leur mélodie, toujours le désir ardent d’une passion pareille au miel. Ah ! Au milieu de ces signes de pluie humides, j’ai respiré l'affectueuse haleine des femmes. La femme est pareille à la pluie.

     

     

    Rêve de papillon

     

    Dans le petit salon, il déploie des ailes énormes et pesantes

    Mine rabougrie, longues antennes de papillon

    Fardeau d’ailes pesantes qui se déploient comme du papier.

    J’ouvre les yeux dans un lit tendu de draps blancs.

    Calmement, je poursuis le souvenir de mon rêve

    Le conte d’un soir d'automne très solitaire

    D’un couché de soleil au bord de l'eau

    Le triste conte d’une vieille maison laissée à l’abandon.

    Dans mon rêve, je me lamentais comme un petit enfant

    Mon âme d’enfant sans défense

    Pleurait comme un crapaud luisant dans les herbes du jardin de la maison abandonnée.

    La plus poignante émotion de l’enfant

    Semblait être l’amour des lueurs d’un rivage lointain.

    C’est comme si pendant un temps infiniment long, j’avais pleuré en rêvant.

    Dans un autre petit salon, un papillon déploie ses ailes

    Il fait frémir ses ailes blanches et pesantes qui ressemblent à du papier.

     

    Le chat bleu

     

    On a raison d'aimer cette belle ville

    On a raison d'en aimer l'admirable architecture

    Afin d'y chercher les femmes élégantes

    Afin d'y chercher les vies nobles

    On a raison d'y venir et de traverser ses boulevards animés

    Des rangées de cerisiers qui se dressent le long des avenues

    N'y a-t-il pas là aussi des moineaux sans nombre qui pépient ?

    Ah !   Le seul être qui trouve le sommeil dans cette ville immense

    C'est l'ombre d'un chat bleu

    C'est l'ombre du chat qui raconte la triste histoire de l'humanité

    C'est l'ombre bleue du bonheur que nous n'avons eu de cesse de poursuivre

    À la recherche d'une ombre quelconque

    Même les jours où tombait la neige fondue, je brûlais de désir pour Tôkyô

    Il s'appuie froidement contre le mur d'un de ses bas-fonds

    Ce mendiant qui ressemble à un homme, que voit-il en rêve ?

     

     

    La femme corbeau

     

    Gentille femme corbeau !

    T’étant introduite en secret dans ma chambre

    Tu l’as empli de l’odeur envoûtante du musc

    Toi, étrange oiseau de nuit

    T'étant posée solitairement sur une chaise en bois

    De ce bec tu piques mon cœur   mes prunelles débordent de larmes silencieuses.

    Oiseau de nuit !

    Cet amour sincère, d’où vient-il ?

    Enlevant ton habit de mélancolie   enfuis-toi à présent dans le vent de la rosée nocturne.

     

     

    images?q=tbn:ANd9GcT0jCUvZcSGLx2fgxDQxhWU8ru0HOoCjdnNP-Z99SklP7l3KmHx

     

    Train de nuit

     

    Sous les lueurs naissantes de l’aube

    Les traces de doigts sur les vitres se couvrent de givre

    Quoique le voisinage des montagnes qui défilent dans la blancheur

    Soit aussi solennel et silencieux que le mercure

    Alors que les voyageurs dorment encore

    Ah ! Seul le soupir des lumières électriques épuisées trouble le silence.

    Même l’odeur du vernis sentimental

    Et là même la fumée fugitive des cigares

    Sont monotones, pour les langues râpeuses à bord du train de nuit

    Combien je soupire de me blottir contre une femme mariée !

    Ah, alors que Yamashina n’est pas encore passée

    Desserrant la valve du coussin à air

    Le cœur des femmes qui soufflent doucement

    Lorsqu’au point du jour, je regarde par la fenêtre du train

    En un village perdu dans les montagnes

    Une ancolie s’est épanouie de blancheur.

     

     

     

    Femme !

     

    Tu as coloré tes lèvres d’un rouge pâle

    Et l’odeur du fard sur ta nuque blanche est froide.

    Femme !

    Avec ces seins pareils à la gomme

    Ne te presse donc pas si fort contre mon torse

    Et de ces doigts semblables à des poissons

    Ne chatouille pas mon dos avec autant de malice

    Femme !

    Ah ! Avec cette haleine parfumée

    Ne contemple pas mon visage de si près

    Femme !

    Cesse ce badinage !

    Puisque toujours tu agis ainsi

    Femme ! Tu es triste.

     

     

     

    L’homme qui aimait l’amour

     

    Ayant appliqué du fard sur mes lèvres,

    J’ai embrassé un jeune bouleau blanc,

    A supposer que je sois bel homme,

    Il n’y a pas sur mon torse de seins pareils à des balles de gomme,

    Et de ma peau ne se dégage pas l’odeur de cette poudre blanche au grain fin et délicat,

    Je suis un homme flétri et infortuné,

    Ah ! Quel homme pathétique suis-je !

    Dans le champ du précoce été odorant,

    Dans ce bosquet qui scintille,

    J’ai essayé d’enfouir mes mains dans des gants couleur ciel,

    J’ai essayé de passer sur mes hanches un genre de corset,

    Sur ma nuque, j’ai appliqué une sorte de poudre blanche,

    Et puis prenant en silence des airs aguicheurs,

    A la manière des jeunes femmes,

    Penchant doucement la tête,

    J’ai embrassé un jeune bouleau blanc,

    Ayant appliqué du fard rose sur mes lèvres,

    Je me suis agrippé au grand arbre blanc pur.

     

     

     

    Il s’est pendu dans le ciel

     

    Sur les aiguilles brillant dans le vague de la nuit,

    Ruissellent les larmes de la pénitence,

    Le bas du corps blanc dans le ciel du vague de la nuit,

    Il a misé son destin poétique sur le pin céleste.

    Parce qu’il nourrit de l’amour à l’égard du pin céleste,

    Il s’est pendu de manière à pouvoir prier.

     

  • Trop sensibles pour vivre

    images?q=tbn:ANd9GcThg_y7eWRrHW8xmSnukiA3FgzNZQRd2z25OlmMNOH_SG_Xbm2wfqEAOYYpar Denis BILLAMBOZ

    Un sujet bien difficile à aborder, surtout en période de vacances, et pourtant ce sont deux bien beaux textes que Dazaï a écrit lui-même pour l’un et que Sylvia Plath a inspiré à Oriane Jeancourt Galignani pour l’autre. Deux textes qui méritent une lecture et toute notre attention, deux textes qui mettent en scène des âmes trop sensibles pour supporter notre monde, des êtres inadaptés à notre sociétés, des véritables artistes qui ne pouvaient s’accommoder d’une vie médiocre et qui ont préféré, ne trouvant pas leur place dans le monde des vivants, rejoindre le paradis des poètes où ils ont certainement trouvé une place à la mesure de leur talent.

     

    9782213599137_1_75.jpgMes dernières années

    Osamu Dazaï (1909 – 1948)

    « Voici un homme. Il naquit et mourut. Sa vie se passa à déchirer des brouillons de romans ratés ». Dazai présente ainsi un de ses personnages qui lui ressemble étrangement, lui, fils d’une famille importante du nord de Hondshu, qui a abandonné ses études, flirté avec le communisme et usé de la morphine. Lui qui s’est adonné très tôt à l’écriture mais a détruit beaucoup de textes avant de publier, en 1936, ce premier recueil de récits intitulé, de façon certainement prémonitoire, « Mes dernières années ». « J’ai déchiré et jeté plus d’une centaine de nouvelles, cinquante mille pages manuscrites. Et voilà tout ce qu’il reste. C’est tout… Je suis né pour écrire ce volume». Dazai c’est suicidé à trente-neuf ans après sa cinquième tentative.

    Curieusement le plus long récit de ce recueil est consacré aux dernières années de l’auteur mais évoque surtout ses souvenirs d’enfance et d’adolescence jusqu’à ce qu’il mette un terme définitif à ses études. Comme si ces années, ses premières années, faisaient déjà partie des dernières, comme s’il n’avait pas l’intention de vivre longtemps. Comme si l’auteur était Dazai, enfant d’une famille possédante, mal aimé des siens, hypersensible, timide, introverti, perturbé, anxieux, connaissant souvent l’échec et ne trouvant pas sa place dans la société. Même les copains, les amis, sont souvent veules, retors ou vicelards et les femmes, si elles sont souvent belles, sont presque toujours incultes. La nature et les paysages semblent beaucoup plus attrayants, beaucoup plus fondamentaux, Dazai leur a écrit une véritable ode les mettant au-dessus des hommes qui sont presque toujours  inutiles et même nuisibles.

    Dans une écriture simple, dépouillée, épurée, Dazai propose des récits très marqués par l’idée de suicide, l’échec, l’inutilité de la vie. Il y apparait souvent sous les traits de divers personnages : écrivains ratés, hommes qui ne parviennent pas à se construire, individus qui ne trouvent aucune issue à leur mal être ailleurs que dans le suicide. Ces récits sont souvent d’inspiration autobiographique et ont aussi  une évidente parenté avec les légendes japonaises du nord de Honshu malgré les très nombreuses références à la littérature et la culture occidentales que l’auteur cite abondamment.

    Ce recueil est aussi une vaste interrogation sur le métier d’écrivain, l’acte d’écrire, la nécessité décrire, l’intérêt d'écrire, ce qu’il faut écrire, comment l’écrire. Ecrire c’est montrer et l’auteur ne semble pas prêt à le faire même si la tentation de l’écriture, la tentative d’écrire, est le sujet de certaines nouvelles. « Pourquoi écrirai-je un roman ? Rêverai-je à la gloire du jeune écrivain ? Ou à l’argent ? Réponds sans jouer la comédie. Dis que tu veux les deux à la fois. »  Faut-il écrire pour dire la vérité ? L’auteur s’interroge sur ces notions : vérité, apparences de la vérité, invention pure. Mais il sait bien « Que l’écrivain ne connait pas la valeur de son œuvre, c’est fatal dans un roman». « Mes regards se portent sur autre chose, de beaucoup plus vrai. L’homme. La mouche à merde qui grouille sur les marchés qu’on appelle l’homme. C’est pour cette raison que, pour moi, l’écrivain est tout. L’œuvre n’est rien». Ces récits philosophiques cherchent ainsi à expliquer les raisons de la vie, l’absence de raisons de la vie et surtout les bonnes raisons de mettre un terme à cette existence futile et inutile. « La meilleure solution serait de mourir. Mais pas seulement moi. Tous ceux qui ont une action sur le progrès social, il vaut mieux qu’ils meurent. »

     

    160_250_967845f2fa118696cce47b2c9cdd2881-1359460172.jpgMourir est un art, comme tout le reste

    Oriane Jeancourt-Galignani ( ? - ….)

    Dans le Devon, par une nuit glacée de février 1933, Sylvia Plath organise méticuleusement son suicide tout en prenant soin que ses enfants puissent trouver quelque chose à manger quand ils se réveilleront orphelins. Oriane Jeancourt Galignani prend cette histoire à bras le corps pour reconstituer à sa façon la mort de cette poétesse adulée des féministes, délaissée par son mari, humiliée plus souvent qu’à son tour, mais aussi pour expliquer comment une femme jeune, belle et talentueuse peut arriver à cette ultime extrémité. « Ce roman s’est accordé toute liberté…. S’appropriant l’existence de personnalités réelles ».

    En préparant son suicide Sylvia explore toutes les failles qui ont fissuré sa vie et qui se creusent de plus en plus, la détruisant complètement : son avortement, l’accouchement de son fils, ses amours, son amour, son grand amour avec Ted Hughes, le poète chéri des médias, « imposteur en goguette », qui s’en va à vau l’eau. Ted conduit sa carrière au détriment de celle de sa femme qui accepte de vivre en retrait pour l’amour de son mari et de ses enfants. « Parce que ta vie restera l’officielle et la mienne l’officieuse ». Elle revoit aussi Bergman et son film, « Au seuil de la vie », sur l’accouchement, la maternité, l’avortement, la stérilité ; elle ressent encore l’humiliation qu’elle a éprouvée quand on lui a refusé ironiquement de publier « La cloche de détresse » ; elle ne peut oublier son père nazi à jamais, profondément antisémite, sa mère qui ne sait pas l’aimer, sa première tentative pour fuir vers un autres monde ; elle revit sa rupture avec la religion le jour des obsèques de son père,  le jour du baptême des ses enfants ; elle n’arrive toujours pas à assumer ses origines allemandes, sa parentalité avec les auteurs de l’Holocauste. Toujours l’échec, l’humiliation, les hallucinations qui la pourchassent, elle ne croit plus en elle, elle se trouve laide, indésirable, incapable de séduire, mauvaise mère. Femme bafouée, poétesse dévaluée, mère accablée, fille hantée par les fantômes, sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue.

    Oriane ne raconte pas la vie de Sylvia, elle la réinvente, elle s’infiltre sous la peau de la poétesse pour nous conduire au cœur du drame de cette femme mille fois humiliée car ce n’est pas seulement la folie qui a tué Sylvia mais surtout la somme des humiliations et des frustrations qu’elle a dû subir. Elle veut, par ce procédé, nous faire ressentir ce que cette femme a subi, ce qu’elle n’a pas pu supporter, ce qu’elle a fui. Sylvia Plath était bipolaire, selon le diagnostique actuel, mais Oriane insiste surtout sur sa vie de fille, sa vie de femme, sa vie d’épouse avec tous les échecs qu’elle a rencontrés dans toutes ses vies.  Mais ce livre est avant tout, à mon sens, un grand texte qui se suffirait certainement à lui-même s’il ne fallait pas un prétexte pour assembler les mots, les accorder en musique funèbre, un requiem,  pour toutes les femmes poussées vers l’extrême.

    Une écriture riche, travaillée, léchée, un récit très maitrisé, vivant sensuel, agréable à lire, un beau texte, étayé de multiples citations de l’œuvre de la poétesse, qui réinvente une Sylvia acculée à la dernière extrémité, dans un récit cheminant au gré des pensées que la victime a pu avoir tout en ourdissant son ultime plan. Un texte dans lequel Oriane pourrait conjuguer son talent avec celui de Sylvia mais pour l’affirmer, il faut que désormais je lise « La cloche de détresse ».

      

  • LECTURES de VACANCES (II)

    images?q=tbn:ANd9GcTTtxqNo6DQ5xfAN8abR6Seg0vp7bnjfWBn6rxMS3tYamkTaVQ7oHRIrS4

    de Philippe LEUCKX




    51KZ85P2ESL._SY445_.jpgMiséricorde de Jussi Adler-Olsen (né en 1950) est le prototype du livre de vacances, inventif, comme un thriller peut offrir, un dosage de quête policière, d’investigation sociologique, un brin d’atmosphère glauque, un zeste de violence suffocante, bref, un livre qui emporte l’adhésion, qui « débarque ».

    Car, en matière d’invention romanesque, Adler-Olsen sait y faire. Dans une longue intrigue, découpée chronologiquement (2002 et 2007, selon les événements), l’auteur danois relate tout à la fois une disparition – celle d’une politicienne de renom – et l’enquête qui n’en finit pas, que mènent tambour battant deux policiers (un vrai et un comparse), prêts à tout pour quérir de l’information et délacer le nœud d’une enquête complexe, difficile, sur le long cours.

    L’histoire remonte à un fameux accident de voiture, subi par Merete Lyyngaard, lorsqu’elle était plus jeune en compagnie de son frère resté  handicapé, Oluf, aujourd’hui placé dans un centre. Merete est devenue la coqueluche de la politique, courtisée, poursuivie par les paparazzi, photographiée, enviée.

    Et un beau jour, elle disparaît. On croit que c’est en mer, lors d’une traversée. On soupçonne le frère. On la croit morte.

    Cinq ans ont passé et l’enquête est assumée par Carl Morck et son assistant.  Nombre de critiques et de malveillances entachent leur mission, qu’ils organisent pour l’essentiel dans un bureau au sous-sol, coupé du monde. Et cela leur réussit. Assad, prodigieux, est une ressource inespérée pour ce policier Carl, marqué à jamais par la mort d’un collègue et la souffrance d’un autre, son ami Hardy, invalide. Assad apporte à Carl l’influx nécessaire pour ne pas subir les atermoiements d’une quête difficile, la bonne humeur et les saveurs orientales.

    Ecrit dans un réalisme surprenant (la cage dont Merete est la victime), ce roman se dévore. Il offre, en outre, un tableau saisissant d’une époque prête à tout pour venger des victimes. Il est peut-être à déconseiller aux personnes trop sensibles, tant certaines séquences rameutent des odeurs de soufre et de sadisme.

    Jussi Adler-Olsen, Miséricorde, 528 p., Livre de poche. 

  • Ofra Haza à Montreux (1990)

    Ofra Haza est une chanteuse israélienne née en 1957 à Tel Aviv et morte du Sida en 2000. Elle a sorti une trentaine d'albums.






    Ofra_Haza_-_At_Montreux_Jazz_Festival.jpg

    https://en.wikipedia.org/wiki/Ofra_Haza_at_Montreux_Jazz_Festival

    http://ofrahaza.webs.com/finduconte.htm

  • Quatre contes orientaux (IV): Une histoire d'infini

    Ibtissame s’avança, hardie, au devant de la cage qui enfermait l’Infini. Mais l’Infini n’avait pas dormi tout son soûl et n’était pas rassasié de songes. L’Infini, qui est très grand, la toisa, et lui demanda ce qu’elle avait à offrir en matière de rêves.

       - Ma nudité toute simple, fit-elle en ouvrant la cape qui la couvrait entièrement.

       L’Infini fut saisi de stupeur. Tant de beauté ramassée en si peu d’espace le saisissait plus que les splendeurs de l’univers dont il était coutumier. Et l’Infini lui ouvrit la cage où elle s’engouffra derechef, tout heureuse d’être admise dans le Saint des Saints. Mais à peine avait-elle pénétré le vénéré enclos que l’Infini lui faussa compagnie, sortit et ferma la porte de la cage en emportant la clé.

    -         Hé hé hé, croyais-tu, pauvre créature, que j’allais te contempler et sacrifier ma chère liberté pour ta pâle beauté ?

      Et l’Infini de filer, et Ibtissame de verser toutes les larmes de son  corps attristé aux délicates teintes orangées relevées encore par l’éclat de la pleine lune. Mais l’Infini avait menti, il n’avait pensé qu’à aller se dégourdir les jambes immenses dans les pâtures de la Voie lactée ou d’une autre galaxie illuminée telle une galerie marchande sans fin.

       Chaque nuit il venait admirer Ibtissame dormant à poings fermés drapée de sa seule nudité. Pendant les longues journées passées aux confins de l’univers connu et inconnu, il respirait l’odeur de la douce jeune fille demeurée vivante dans la cape qu’elle avait laissée au-devant de la cage refermée en vain. Une nuit, n’y tenant plus, l’Infini vint se coucher aux côtés de la jeune fille. Au matin, Ibtissame, découvrant son rêve endormi dans sa couche, prit, pour se l’attacher durablement, la sage mais ferme décision d’enfermer l’Infini plus sûrement dans une vaste intégrale aux bornes savamment fermées à double tour.

    E.A.

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