• AGNÈS HENRARD est RAVIE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

    Pour accompagner les toiles économes de Juliette Rousseff, sobres comme des peintures intimistes de Morandi, toutes dans les beige, ocre, rouge adouci, vert bronze, lie-de-vin, Agnès Henrard, que de rares livres ont fait connaître pour ses beaux textes d'intimité fiévreuse, sait, elle aussi, donner dans le bref blason ou le quatrain léger pour atteindre à une simplicité souveraine. Comme dans "L'aile du loup, le lait de l'ange" ou "Au plus nu de nos danses", la poétesse invite à la contemplation des flux, à la divination des foudres, à suivre la "voix aimée".

    Et donc, le titre "RAVIE" est à lire au double sens de l'enjeu esthétique et de la joie inouïe du ravissement.

    a_henrard.jpgAdorant jouer de l'allitération et des harmonies musicales qu'elle génère, l'auteur envoûte à son tour et convie au partage des sonorités :

    "Derrière le voile/ Visage ébloui"

    ou

    "Délivre l'ample langue

    De l'ange"

    De quoi "l'âme est ravie"?

    De l'intériorité retrouvée?

    "Celle dont l'âme est vraie", juste anagramme, "reconnaît /les voix levées", "accueille/ Ce qui t'ensemence", "a touché ce matin/ Le bord intime/ De l'infini".

    Une extrême élégance tisse tous ces poèmes, accompagne "les chants longs/ Des plus anciennes/ Communions".

    Une extrême sensualité borde les trames, les tissus, les voiles, dévoile les coeurs, dénoue les corps.

    L'eau des fontaines, le ciel délivré, la main traversent ces désirs et la vie est comme "effleurée"

    Une beauté qui ne s'altère consent à se livrer :

    "Où trouver le passage

    De la matière

    Inachevée

    Vers la plus fine

    Transparence?"

    On se laisse gagner par cette voix, à la fois douce, sereine, déliée, prompte à saisir le ténu dans le filet des voix.

    C'est très beau.

    Comme un visage.

    D'abandon.

    De beauté.

    Agnès Henrard et Juliette Rousseff, RAVIE, L'Arbre à paroles, 2013, 52p., 10 €.

    Agnès HENRARD sur le site de la MAISON DE LA POÉSIE d'AMAY pour un précédent recueil:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=dans-la-beaute-je-marcherai---agnes-henrard

  • SAMEDI + ÉVASION: deux textes de Denis BILLAMBOZ

    Samedi

     

     

    Mon jour le plus long

    Que tu me sembles court

     

    Jour sans réveil

    Jour de sommeil

     

    Mais quand la nuit

    Etouffe le bruit

     

    Je chausse mes anneaux

    Les plus beaux

     

    Pour le sabbat

    Incarnat

     

    Pour séduire

    Le plomb de Saturne

     

    Et l’offrir à Bacchus

    Dieu de mes abus

     

    Maître des orgies

    De la nuit du samedi

     

     

    10700910-une-terrasse-en-bois-vieux-et-ciel-bleu.jpg

     

     

    Evasion

     

    Lumière économisée

    Murs dépouillés

    Fauteuils cramoisis

    Ambiance adoucie

     

                    Femmes ennuyées

                    Messieurs déplumés

           Yeux vitreux

                    Séminaire oiseux

                   

    Dehors ciel bleu

    Terrasse pour deux

    Bière blonde

    Filles girondes

     

                    La porte claque

                    Je prends mes cliques

                    Je quitte la rade

                    Je m’évade

     

    L’air est pur

    La route est large

    Jolie blonde

    Rejoint mon monde


  • Vingt-et-une bonnes raisons de demander l'euthanasie pour Noël

    Un ami m’a quitté sur Facebook et je ne sais pas lequel.

     

    Il n’y a plus de saison et Luc Trullemans ne présage de rien de bon dans le climat politique actuel.

     

    Même dans les bus de la TEC, il y a maintenant des SDF qui mendient le prix de la course.

     

    Je n’ai plus d’eau de toilette Fabergé et je ne suis pas certain de sentir naturellement assez bon pour m’en passer pendant les fêtes.

     

     

    Il n’y a plus de place pour le Conseil Communal de fin d’année et je n’imagine pas attendre 2014 pour voir Paul Magnette en spectacle.

     

     

    Mon dernier grand-père est mort il y a plus de vingt ans. Quant à l’autre, il n’a même pas eu la politesse d’attendre que j’arrive pour se faire la malle.


    Ma copine ne m’adresse plus que 65 sms par jour  au lieu de 150 en début d’année. (Calculer la perte d’intérêt en pourcentage sur l'année écoulée.)

     

    Mes enfants ne veulent pas que je télécharge le nouvel album (surtout légalement) de Céline Dion.

     

    Je n’ai pas encore écouté tous les albums de Pink Floyd ; pour tout dire, je n’en ai pas encore écouté un seul.


     

    Personne n’a encore lu mon dernier roman paru, même pas mon éditeur.


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    Lou Reed ne m’a jamais adressé aucun tweet, Michel Delpech non plus, mais pour ce dernier, je ne désespère pas d’en recevoir encore un avant Noël.

     


    Mes élèves ne m’écoutent pas, même quand je leur enregistre des cours tout faits pour leur Ipod.


    Il manque une étoile de mer à mon tableau de stars du grand étang.

     

     

    Je ne suis pas aimé de toutes les poules de ma basse-cour. Une d’elles me cache ses yeux...



    Je cherche en vain un pianiste pour interpréter le Concerto pour piano n°1 de Chopin avec moi cependant que je tourne les pages de sa partition.

     

     

    Les cours particuliers d’araméen sont à des prix inabordables : certains profs d’araméen sont de vraies putes. 


    Je ne pourrai jamais être cent pour cent végétalien, j’aime trop les œufs d’autruche.

     

     

    Le Petit Jésus ne me dit plus rien, Marie-Madeleine est une pleureuse comme les autres et la Vierge Marie ne me fait plus autant bander qu’avant.


    Mes anciens condisciples d’école primaire ne me reconnaissent plus quand je les croise dans la rue (il faut dire que je peine aussi à les remettre).

     

    Même le serial killer du quartier ne veut pas de moi comme prochaine victime.

     

    Ma copine ne m’a adressé que 21 sms depuis ce matin mais, d’autre part, il n’est pas encore midi...

    E.A.

  • LES ÉLASTIQUES

    220px-Rubber_bands_-_Colors_-_Studio_photo_2011.jpgÀ partir du jour où cet homme entra en possession d’une boîte d’élastiques, son existence changea. Il encercla de latex tout ce qui constituait son environnement : stylo, souris, iPhone, iPad, imprimante, verre, canette, tasse, toast, tête, casserole, frigo, table, lit, femme, enfants et animaux de compagnie. Ses voisins furent moyennement surpris de constater son véhicule entouré d’une bande élastique colorée et pensèrent d’abord à un ornement de fantaisie, d'autant que l’homme leur avait toujours paru un rien étrange. Quand ils observèrent les membres de sa famille affublés d’élastiques aux mains, aux jambes et à la taille, ils se dirent que l’affaire prenait un vilain tour et qu’il était peut-être temps de réagir... Mais ils n’eurent pas tôt fait de penser cela que leur habitation, tout le quartier et bientôt la ville, le pays, la planète furent enceints d’élastiques très souples et résistants. L’homme, comme on pouvait s’y attendre, usa comme d'une catapulte d’un élastique puissant pour quitter l’orbite de la terre et s’échapper de la galaxie.    

  • LES DÉSIRS DE L'ESQUIMAUDE de Denys-Louis COLAUX (Atelier de l'Agneau, 2013)


    950859133.jpgChair poèmes

    On néglige trop les vertus érotiques des climats polaires ou de la saison hivernale, quand les corps corsetés, enlainés, sont soudain pris d’un besoin de se libérer de leur fatras de vêtements pour se livrer au frimas, à la neige, au risque de la pneumonie, de l’embolie poétique.

    Il y a de cette folie, de cette déraison en prise directe avec une aspiration à se détacher des contraintes, stylistiques ici, dans Les Désirs de l’Esquimaude qui donne par ailleurs, à chaque poème, si ce n’est à chaque vers, le sentiment de réinventer la langue, et la femme. Non seulement une poésie claire et riche, sans afféterie mais non sans nuances, mais surtout une poésie qui inclurait toute son histoire dans le temps même où elle s’écrit. Une poésie qui ne craint pas de faire résonner les mots comme, entre autres, opale et épaule, canopée et copeaux, asphodèle et foulque, phlox et fauvette... Mots rares et beaux qui renvoient à de non moins délectables réalités. Allez voir la plaque frontale blanche de la foulque ou les fleurs délicates du phlox !

    Une poésie qui lie amour et lecture, peau et page, qui se veut le mariage du gel avec le charbon.

    Une poésie qui puise dans le lyrisme la matière concise de son verbe car le lyrisme est coupant comme le gel, vite il enflamme la langue.

    On peut lire de nombreuses formules troublantes dictées par la chair et l'âme féminines dont voici un échantillon, un raccourci forcément arbitraire: le temple des hanches ... l’aisselle en nage de Joyce Mansour ... le délicat danger de ton  visage ... le linge mouillé de son âme ... le sirop de sa salive ... les dunes lisses / de ses fesses... les ailes de tes yeux... le réchaud de ton ventre... la nuit ardente de ta chair / sur la forêt de mon poème...

    Où on comprend que le poète – et son lecteur ? – n’a au fond besoin de rien d’autre que le corps nu sacré et musical / d’une femme pour établir toutes ses liaisons au monde.

    Sont convoquées à cette fête des sens les figures de peintres et de musicien(ne)s, comme si l'Amoureux des Arts ne pouvait les laisser en dehors de la célébration: Modigliani, Dufy... mais aussi l’archet merveilleux de Jacqueline Dupré (sublime fée furtive/ bel orage de lait / et de mélancolie) ou Lhasa de Sela, trop tôt disparue, à la voix de laquelle est consacré toute une section du livre.

    Les oeuvres, fameuses, d’Alain Adam, qui font face et écho à la poésie de Colaux, sont, dirais-je, d’un expressionnisme discret, comme si les femmes, mesurées dans leurs expressions, et impudiques dans leurs positions, retenaient leurs désirs aux élastiques des vers.

    Dans la préface, le terme de truculence est avancé à propos de l’auteur. Le mot générosité, même s’il est plus banal, vient aussi à l’esprit concernant Denys-Louis Colaux qui ne fait pas rétention de mots et d’enthousiasme pour parler des  artistes qu’il découvre et fait connaître sur ses différents blogs, où il démontre une activité rare pour un écrivain de sa réputation. D’habitude, les écrivains de cet ordre sont plus économes de leur production journalière, comme ces trop bons élèves qui cachent d’une main leur feuille jusqu’à la remise des copies...

    Mais c'est comme si, pour Louys-Denis Colaux, les livres papier ne pouvaient contenir toute sa verve, son besoin de rendre compte de toutes les créations qu’il admire dans des domaines artistiques divers et qu’il se devait d'employer tous les moyens de diffusion mis à sa disposition.

    Ainsi, pour ce présent recueil, qui est sa Centaine d’amour, on compte plusieurs sections, qui sont à elles seules des mini-recueils, agencées en une dramaturgie, en un opéra, comme c’est écrit en préambule. Justement, pour entrer dans ce livre fourmillant, on prendra soin de lire (avant, pendant ou après) la préface dense, signée Otto Ganz, bien à l’image du livre dont elle ouvre la voix...

    Éric Allard

    Sur le site de l'éditeur:

    http://www.atelierdelagneau.com/spip.php?article176

    D'autres avis sur ce livre...

    http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/archive/2013/11/01/des-avis-sur-l-esquimaude-7973360.html

     

    images?q=tbn:ANd9GcR5hl9cOf9Grja0wdBRdRpUb34t770e6ANQmnW77flKoJa2BKB3Les blogs de Denys-Louis COLAUX:

    http://denyslouiscolaux.skynetblogs.be/

    http://denyslouiscolaux2.skynetblogs.be/

    http://denys-louiscolaux3.skynetblogs.be/

     

  • BRONTË DIVINES: la centième chronique de Denis BILLAMBOZ

    billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

    Pour ma centième contribution à ce blog, j’ai voulu me faire un petit plaisir qui j’espère vous touchera aussi, pour cette circonstance, je présenterai donc trois œuvres majeures des sœurs Brontë, une pour chacune des membres de cette sororité que j’apprécie particulièrement, vous l’avez peut-être déjà remarqué. Je vous proposerai donc ma lecture de « Jane Eyre » de Charlotte, celle d’ « Agnes Grey » d’Anne et, comme j’ai lu « Les Hauts de Hurelevent » avant de me lancer dans les commentaires de lecture, je vous proposerai l’avis que le grand auteur hongrois, Miklos Szentkuthy, a formulé parmi les souvenirs qu’il évoque dans « La confession frivole ». J’espère ainsi vous faire partager mon admiration pour cette famille tellement talentueuse et si peu favorisée par le sort.

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    Jane-Eyre.jpgJane Eyre

    Charlotte Brontë (1816 – 1855)

    J’avais le projet de lire les trois sœurs Brontë parce que cette sororité m’inspire une réelle curiosité, comment trois filles vivant dans un coin perdu de l’Angleterre du début du XIX° siècle ont-elles pu, presque simultanément, écrire chacune au moins une œuvre majeure de la littérature anglaise ? J’avais lu « Les Hauts de Hurlevent » il y a déjà plusieurs années, « Agnes Grey » l’an dernier, je devais donc relire « Jane Eyre » pour réunir les trois sœurs dans un souvenir suffisant pour les rapprocher et peut-être mieux les comprendre.

    Tout bon lecteur connait l’histoire de Jane, petite fille pauvre recueillie par la famille de son riche oncle, suite au décès de ses parents, et persécutée par cette famille qui ne l’aime pas après la mort de l’oncle bienfaiteur. Placée dans un pensionnat, elle connait de nouvelles misères : privation, humiliation, punition, mais finit par se résigner et accepte ce sort pendant huit ans. Elle décide de changer de vie et trouve une place d’institutrice privée chez un riche maître qui a recueilli, lui aussi, une petite orpheline dont elle doit assurer l’instruction. Rochester, le maître, éprouve rapidement un penchant pour la jeune fille qui le repousse uniquement par respect de la morale car elle est aussi attirée par cet homme beaucoup plus âgé qu’elle qui la considère avec humanité et respect. Commence alors une grande histoire d’amour contrarié qui est le cœur du roman.

    Mais ce texte est avant tout une grande œuvre romanesque qui démontre la grande maîtrise qu’on peut aussi apprécier chez ses sœurs, de Charlotte Brontë pour conduire une grande histoire située dans un contexte superbement décrit et habitée par des personnages dont on perçoit la vie jusqu’au fond de l’âme. Joseph Sheridan Le Fanu et William Wilkie Collins n’auraient, n’ont, certainement pas renié l’atmosphère, digne des grands romans noirs, que Charlotte compose pour installer son histoire. Les filles Brontë n’ont guère connu que la misère, elles savent s’en inspirer pour créer l’ambiance de leurs romans.

    « Jane Eyre » est évidemment une grande histoire d’amour, d’amour passionné, d’amour contrarié, que rien ne peut arrêter sauf la morale. Jamais chez les Brontë, Charlotte et Anne au moins, on ne transige avec la morale. On ne provoque pas la loi des hommes et on plaisante encore moins avec la parole de Dieu. Ayant respecté ses conditions, l’amour est total, sans concession, à la vie à la mort, quelque soit le prix qu’il faille payer. Jane n’aura qu’un amour que rien ne saurait l’empêcher de rechercher.

    Une histoire d’amour qui prend aussi la forme d’une leçon de morale, Jane aime avec passion et sans concession mais elle ne transgresse jamais la loi de Dieu ni celle des hommes. L’injustice la révolte même si elle se résigne et finit par l’accepter. Le bonheur sera donné à ceux qui le mériteront, ceux qui auront payé le prix nécessaire pour avoir droit à ce bonheur même si ce prix est parfois fort élevé. Jane est bien loin de Constance Chatterley, la transgression devra attendre encore un siècle pour que les amoureux s’en emparent dans la littérature.

    Si Jane respecte toujours les règles de la morale malgré le prix qu’elle doit payer pour respecter ce choix, elle est aussi très éprise de liberté, elle ne veut dépendre que d’elle-même tant pour sa subsistance que pour ses choix. Son hypersensibilité, son orgueil, son féminisme avant l’heure, sont arguments qu’elle déploie sans cesse pour atteindre ses objectifs sans jamais avoir recours à l’appui ou à l’aide de quiconque. Un aspect que je n’attendais peut-être pas dans cette lecture mais Charlotte Brontë semble bien avoir été une féministe de la première heure. Ce texte est donc aussi un plaidoyer pour la liberté et l’indépendance des femmes.

    Une histoire romanesque, un roman d’amour, une leçon de morale, un plaidoyer pour la condition des femmes mais aussi, en rassemblant tous ces thèmes, une belle peinture de l’Angleterre du début du XIX° siècle, de l’Angleterre terrienne dirigée par des nobliaux fossilisés sur leur domaine, habitant dans des châteaux mais plus souvent dans des manoirs pas toujours reluisants. Une belle image de cette nation religieuse et prude, aristocratique et morale, murée dans ses croyances et ses traditions, éparpillée dans ses landes et ses forêts, prisonnière de son histoire.

    In fine, une grande page de littérature qui brasse tous les thèmes qui peuvent constituer une société dans son époque, faire vivre une grande histoire et inviter le lecteur à réfléchir sur les valeurs qui construisent notre monde et préparent au voyage dans l’autre auquel l’auteur croit fermement. Un texte qui étale au grand jour tout le talent d’écrivain de Charlotte, toute sa maîtrise du récit et toute sa capacité à entraîner le lecteur dans un monde que seuls ceux qui aiment les livres connaissent. Un texte marqué par la malédiction des Brontë comme « Agnes Grey » et « Les Hauts de Hurlevent ».

     

    agnes-grey-roman-d-anne-bronte-1847_3641964-L.jpgAgnes Grey

    Anne Brontë (1820 -1849)

    J’ai une réelle empathie pour cette fille qui a dû souvent rêver d’une vie plus riche en émotions ; « … il faut prendre du plaisir tant qu’on est jeune… Et si les autres vous en empêchent, eh bien, on ne peut que les haïr », fait-elle dire à l’un de ses personnages. Condamnée à vivre recluse dans le presbytère de son père, comme ses héroïnes dans des châteaux perdus sur la lande déserte, elle laisse transpirer dans son texte la solitude et les frustrations qu’elle a supportées avec ses sœurs tout au long de sa courte existence.

    Et dans ce texte, Agnès Grey connait une forme de solitude encore plus accablante quand elle décide de devenir gouvernante pour alléger les charges de sa famille après les mauvaises affaires réalisées par son père. Elle doit instruire et éduquer trois petits monstres qui s’évertuent à lui rendre la vie impossible avec la complicité passive d’une mère hautaine et d’un père méprisant. L’expérience tourne rapidement court, une nouvelle tentative est faite avec des enfants plus grands qui ne sont guère plus disciplinés et pas plus attentifs. Elle réussit cependant à conserver son poste suffisamment longtemps pour pénétrer le monde de la petite noblesse terrienne anglaise dont elle dresse un portrait peu flatteur.

    Le tableau de la petite noblesse agraire de l’Angleterre de la première moitié du XIX° siècle qu’elle peint montre l’éducation, l’instruction et le  comportement de ces petits nobles qui ont conscience, jusqu’au plus profond de leur être, d’appartenir à une classe supérieure et dominante. Ils éprouvent un réel mépris à l’égard des gens du peuple qui travaillent pourtant pour leur compte. « Elles (les filles qu’elle était chargée d’éduquer) pensaient que, puisque ces paysans étaient pauvres et n’avaient reçu aucune éducation, ils étaient nécessairement stupides et bestiaux… »

    Son texte reste cependant un peu trop manichéen : les bons pauvres sont toujours méprisés et maltraités par des mauvais riches, et moralisateurs : la passion ne dévore pas les amoureux  et les femmes sont souvent les victimes de maris, soupirants, galants et autres coureurs de jupons qui ne connaissent pas les vertus de la fidélité. La passion ne souffle jamais dans ce roman comme dans « Les hauts de Hurle-vent » ou dans « Jane Eyre », on y trouve plutôt une certaine forme d’acceptation voire de résignation. Les filles calculent mais jamais ne s’embrasent et parfois même désespèrent :  « … s’il m’était interdit de me consacrer à son bonheur, interdit à jamais de goûter aux joies de l’amour, de connaître la bénédiction d’un amour partagé, alors la vie ne saurait être qu’un fardeau… »

    Anne écrit remarquablement, sa prose, pleine de délicatesse, est d’une grande de élégance et d’une grande justesse, ses portraits sont finement dessinés et très expressifs même si ses personnages n’ont pas la puissance de ceux qui peuplent les romans des deux autres sœurs. Elle n’a pas inventé le roman féminin anglais, elle se situe cependant en amont d’une lignée de nombreuses romancières qui ont cette façon typiquement britannique de raconter des histoires d’amour qui ne peuvent se dérouler que de ce côté-là du chanel.

     


    hautsdehurlevent.jpgLes Hauts de Hurlevent

    Emily Brontë (1818 – 1848)

    Ce livre a été suffisamment loué mais je voudrais simplement ajouter l'opinion de Miklos Szentkuthy publiée dans "La confession frivole" éditée en 1988 à Budapest : "... Les Hauts de Hurlevent, roman d'horreur, très captivant, plein d'histoires de familles très complexes et que j'ai lu(s) à deux reprises, à quarante ans de distance." Ce passage est extrait d'un paragraphe consacré aux soeurs Brontë qui précise aussi : "... j'aimais beaucoup les trois soeurs Brontë". Moi, j'ai lu ce livre en ayant l'impression qu'il se passait dans les grands espaces américains tant il préfigure déjà les premiers westerns ceux qui sont bâtis comme des tragédies grecques (Schaefer, Dorthy M Johnson, etc ....) et j'ai adoré !

     

     

  • Vendredi + Echec: 2 textes de Denis Billamboz

    Vendredi

     

    Ouf il est advenu

    Le jour où elle est venue

    Ma Vénus

     

    Viens mon amour

    C’est le grand jour

    On va faire un tour

     

    Larguer les amarres

    Dans un bar

    Pour chasser le cafard

     

    Et dans les draps

    On s’aimera

    Comme à l’opéra

     

    En une nuit infernale

    Ma Bacchanale

     

     

    12380811-echiquier-noir-et-blanc.jpg

     

    Echecs… Echec

     

    Noir et Blanc

    Blanc et Noir

    Tour d’argent

    Tour d’ivoire

    Fou l’amant

    Fou l’espoir

    Chevalier blanc

    Prince Noir

    Roi du néant

    Dame en noire

     

    Noir sur blanc

    Blanc sur noir

    Ecran blanc

    Nuit noire

    Verre de blanc

    Misère noire

    Zweig Stefan

    Echecs aux noirs

    Echec aux blancs

     

    Trou noir

    Linceul blanc

     

     

    Denis BILLAMBOZ

  • Vladimir NABOKOV à APOSTROPHES le 30 mai 1975

    Date: 30 mai 1975

    Heure: Vers 21 h 45 

    Durée de l'émission: 1h 01 min 35 

    Particularités de cette émission: "Un an avant la mort de Vladimir Nabokov, Bernard Pivot le reçoit sur son plateau. Il l'a rencontré quelques temps avant en Suisse, assez hardi pour lui demander une interview alors que tout le monde lui expliquait que l'auteur de Lolita n'en donnait plus du tout. Nabokov a donc accepté, mais à une condition secrète: toutes les questions lui auront été posées par avance, par écrit, et toutes les réponses qu'il fera auront été rédigées par lui: il ne fera que les lire en direct. Il cache ses fiches, et fait semblant de chercher l'inspiration, de temps à autres, avec une feinte hésitation.

    Pivot prétend aussi lui verser du thé, alors qu'il lui sert de l'alcool, lui demandant régulièrement: «un peu de thé Monsieur Nabokov?» Parce qu'une heure sans alcool était un peu trop à supporter pour l'écrivain."

    Résumé de l'émission (sur le site de l'INA):

    Emission spéciale consacrée à Vladimir NABOKOV à l'occasion de la sortie de son dernier roman "Ada ou l'ardeur" (Editions Fayard).

    Vladimir NABOKOV, qui s'exprime en français, évoque sa vie, la Russie, son goût pour les langues et sa carrière d'écrivain.  

    Gilles LAPOUGE retrace l'oeuvre de NABOKOV : "Lolita" est l'oeuvre la plus célèbre, "La défense Loujine", "Pnine", "La chambre obscure", "autres rivages".

    NABOKOV parle de ses origines assez cosmopolites, il est né en Russie, avait une grand-mère allemande, passait ses vacances d'été en France. Il décrit les paysages de Saint Petersbourg où il a vécu avant la révolution russe. Sa langue reste le russe mais il ne regrette pas "sa métamorphose américaine" et la syntaxe de la langue française ne lui permet pas certaines libertés qu'il prend avec le russe ou l'anglais. Il parle de son apprentissage du français, à 12 ans il connaissait les poètes français, cite VERLAINE. Après des études à Cambridge, il a commencé l'écriture de nouvelles, à Paris et à Berlin entre 1922 et 1939. Il a écrit 10 romans en russe entre 1925 et 1940, 8 romans en anglais. En 1940 il est parti en Amérique où il a enseigné la littérature russe. - Il donne sa définition du roman : c'est avant tout une excellente histoire. Ses meilleurs romans ont plusieurs histoires qui s'entrelacent.

    NABOKOV parle de "Lolita", du succès de livre. L'aspect physique et l'âge de la nymphette ont été modifiés par des illustrations dans certaines publications. - Gilles LAPOUGE parle du dernier roman de NABOKOV, "Ada ou l'ardeur". NABOKOV parle du personnage d'Ada. On retrouve dans "Ada" le goût de NABOKOV pour les papillons. Extrait d'un reportage en noir et blanc de Daniel COSTELLE montrant NABOKOV en 1967 chassant les papillons. NABOKOV parle de la nature, de l'utilité de la protection des espèces rares, des papillons. NABOKOV parle également du jeu d'échecs, des grands joueurs d'échecs comme RUBINSTEIN. NABOKOV n'aime pas les écrivains engagés. Il parle de FREUD, dont il trouve les livres comiques. Il n'aime pas FAULKNER.


     

    Retranscription intégrale de l'entretien:

    http://alain-andreu.over-blog.com/article-interview-nabokov-pivot-1975-77536742.html


    Vladimir Nabokov (1899 -1977) 

    yousuf-karsh-vladimir-nabokov-1899-1977-3-november-1972.jpg

  • Du côté de Castel Rock : Le talent du dernier PRIX NOBEL

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     






    cote-castle-rock-L-1.jpegAlice Munro, nouvelliste canadienne anglophone, née en 1931, propose dans ce recueil "Du côté de Castel Rock", une véritable radiographie d'une famille écossaise arrivée en terre canadienne. Une dizaine de nouvelles plongent dans le passé de sa famille. Chronologiquement, A. Munro analyse les conditions de départ et d'arrivée des premiers membres de sa famille. Le voyage en bateau donne lieu à des épisodes hauts en couleurs.

    Le regard de l'auteur scrute dans le fouillis du passé, remue des carnets de route, réveille la mémoire des anciens.

    C'est une observation quasi neutre, comme si la nouvelliste voulait échapper au reproche de trop embellir la réalité. La traversée comme l'installation au pays nouveau connaissent des aléas et l'époque n'est pas tendre avec les immigrants. L'étude est quasi ethnographique, relatant des usages, replongeant le lecteur dans des périodes âpres du XIXe siècle. La maladie, la pauvreté sont de la partie.

    Plus on se rapproche des nouvelles générations, plus la plume se fait familière, sinon attendrie.

    Les épisodes qui évoquent les parents et l'auteur elle-même montrent à quel point une société rurale (élevage de renards, petites exploitations agricoles) peut changer, le temps d'une seule génération et l'auteur, avec beaucoup de sagacité et de tendresse, rappelle la vie étroite de ses parents, les  conditions difficiles et ses expériences d'adolescente un peu égarée dans les campagnes canadiennes.

    Le souffle du "Chez nous" traverse ces histoires, certes le moins du monde originales par les aventures, mais prenantes, quotidiennes, hyperréalistes aussi.

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    Le talent de Munro éclate dans les atmosphères recluses de province, dans l'exposition des métiers et des usages.

    On est au Canada, on suit, au fil du temps, les allées et venues de Munro, pour retrouver les figures attendries de son village natal.

    Je comprends très bien le choix des académiciens suédois : ils ont saisi un regard unique, qui ne se paie pas de mots, qui décrit avec justesse un monde, le monde près de muer une fois de plus. On se reconnaîtra sans problème dans ces nouvelles qui photographient une part de l'histoire familiale d'un auteur doué pour parler des siens, sans mélo, sans afféterie, avec une grâce narrative et stylistique.

    Alice Munro, Du côté de Castel Rock, Ed. de l'Olivier, 2009, 344p.

    Bas du formulaire

     

  • On meurt tous d'amour / On ne meurt plus d'amour

    Valérie Lagrange, 1983

    Valérie Lagrange

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    *

    Robi, 2013


    Robi

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    Sur http://robimusic.net/ :

    Ma Route, avec Dominique A

     

  • Jeudi + Ajar: 2 textes de Denis Billamboz

    Jeudi

     

     

    Jour austère

    Goût amère

    Ambiance délétère

     

    La dernière fête est loin

    La prochaine fête est loin

     

    Implore Jupiter

    Vénère

    Déméter

     

    Pour que le temps

    File comme le vent

     

    Et qu’il soit à travers

    Ce jour de misère

    Déjà le jour hier

     

    Apporte demain

     

    A portée de main

     

     

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    Ajar

     

     

    J’avais du temps devant moi

    Au hasard

    J’ai pris Ajar

    Il avait la vie devant soi

     

    J’ai cueilli Ajar

    J’ai lu Gary

    J’ai souri

    Juste par égard

     

    Roublard

    J’avais compris

    Romain avait écrit

    Emile était simple vantard

     

    Romain Ajar

    Ou Emile Gary

    C’est le même prix

     

    Le talent n’est pas hasard

     

    Denis BILLAMBOZ


  • Toboggan Airlines

    tboggan-helloodesigner3.jpeg

    Depuis quelques glissades, je ne voyage plus qu’avec Toboggan Airlines.

    Je débute ma visite de l’Afrique par le Kilimandjaro pour descendre via le fleuve Congo jusqu’au littoral gabonais d’où je me déverse dans le Golfe de Guinée.

    Ou bien je m’élance de l’Himalaya  en dévalant vers l’Inde en direction de la Mer de Chine.

    En Europe, je pars du haut du Mont Blanc, je descends vers la Vallée du Pô où je méandre vers la Mer Adriatique...

    En Amérique du Sud, je commence mon périple dans les Andes péruviennes à la source du fleuve Amazone que je longe imperturbablement jusqu’à la Côte Atlantique Nord du Brésil.
    Pour me rendre à mes différents lieux d’embarquement, j’utilise les lignes traditionnelles de téléphérique qui me hissent aux plus hauts sommets du monde.

    Sans bagage et sans casse-route, je suis toujours sur le cul. J’avale ce que j’attrape dans les grands arbres ou sur les plates-formes nuageuses, comme aux manège de mon enfance. Je dévale en criant beaucoup, un peu, de joie, et, beaucoup, de frayeur et, parfois, de colère contre les compagnies aériennes, quand je traverse des  zones de basses pentes où je dois me pousser des mains pour avancer.

    Mais, en général, je voyage comme dans un fauteuil. Pas le temps de regarder par les hublots tant le paysage file. J’apprécie tout particulièrement le passage du point d’inflexion, quand les courbes s’inversent. J’aboutis toujours dans la mer, indifféremment dans un grand splash producteur d’une belle gerbe liquide. 

    Puis il faut me récupérer au fond des eaux à la petite cuillère du bathyscaphe de la Marine Internationale et me faire remonter au haut de l’affiche du Voyage Tobogganisé. Je ne pourrais plus basculer autrement.  

  • MALÉDICTION HAÏTIENNE

    billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

    Le tremblement de terre qui a anéanti la capitale haïtienne en janvier 2010 a laissé des traces indélébiles dans les esprits des populations locales et les écrivains indigènes, comme s’ils voulaient exorciser ce qui apparaît comme une fatalité diabolique, plonge leur récit au sein de cette catastrophe pour montrer qu’elle n’est pas la cause de tout, que la fatalité existait avant et qu’elle est le plus fait des hommes que celle de dame nature. Les pulsions telluriques, selon Gary Victor au moins, ressembleraient plus à des secousses de colère de la terre contre un peuple corrompu et malveillant qui n’offre à ses femmes, comme principale monnaie d’échange, que leur corps pour financer leur existence et leur avenir.

     


    livre_l_572041.jpgLES IMMORTELLES

    Makenzy ORCEL (1983 - ….)

    La putain, elle voulait témoigner, elle voulait raconter les prostituées de la Grande-Rue de Port-au-Prince, la petite ; l’écrivain écouterait, écrirait l’histoire, elle, elle paierait, elle paierait avec la seule chose qu’elle possédait son corps. « Editer à compte de sexe ». Elle dit le drame,  « la chose, la chose qu’on ne peut pas nommer, la chose qu’on ne veut pas connaître », comment ses consœurs ont été foudroyées. Elle veut surtout témoigner pour la petite ; cette gamine, à douze ans, a quitté sa mère pour prendre la liberté qu’elle gagnait sur le trottoir ; elle est morte sous les décombres après douze jours de souffrance ; douze ans pour quitter sa mère, douze jours pour quitter ce monde. Les secours sont arrivés trop tard, n’ont pas pu la dégager. La petite, elle aimait les livres, Jacques Stephen Alexis, faisait des rêves prémonitoires, séduisait tous les clients de la rue. Elle était la reine du quartier.

    La petite a quitté sa mère pour ne pas devenir, comme elle, l’esclave qu’elle haïssait ; la petite, elle l’a formée pour qu’elle ne se fasse pas roulée – « On est de l’ordre du mirage et de l’insignifiance, ton corps est ton unique instrument, petite » -, pour qu’elle ne soit pas exploitée encore davantage, pour qu’elle garde sa dignité ; les putes ça a toujours existé, ça existera toujours et ça a une fonction, un rôle dans la société, « une ville sans pute est une ville morte ».

    Une suite de textes courts, pleins de poésie, au début surtout, « les autres commencent toujours par la prière. Moi je veux qu’on commence par la poésie. Elle aimait la poésie ». Une façon de raconter l’impossible, de dire l’indicible, de mettre des mots sur l’impensable, de matérialiser l’inimaginable mais aussi d’évoquer celles qui ne comptent pas, celles qui ne devraient pas avoir de sentiments ni d’émotions, celles qui subissent sans jamais rien dire. A travers l’histoire des putes foudroyées au cœur du séisme, à travers le drame de la petite souffrant le martyr sous les décombres, quand l’amour et la mort fusionnent dans une même étreinte, c’est toute la tragédie du tremblement de terre d’Haïti que Makenzy Orcel met en scène dans ces bouts de textes que la prostituée rabâche comme pour évacuer un trop plein de douleur. « Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre ».

    MakenzyOrcel_credits-Aude-Guiraud.jpgMais le drame n’a pas commencé avec « la chose », Le cycle infernal de la prostitution : la fuite pour ne pas subir l’esclavage de l’homme, la liberté illusoire gagnée sur le trottoir, le succès quand la chair est fraîche, la déchéance quand  l’âge avance, est vieux comme le monde haïtien. Quand « la chose » répand l’horreur, La petite, elle a déjà qui quitté sa mère depuis longtemps avec seulement son corps pour gagner sa liberté et sa vie ; et le drame n’est pas mort avec « la chose », l’enfant que la petite a laissé, le trésor qu’il faudra retrouver un jour, ne sera que l’héritier d’une longue suite de drames. Le drame c’est toujours, à Haïti, aujourd’hui, hier, demain, une véritable fatalité que même les dieux vaudous ne savent pas vaincre.

    « Mais nous on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grande-Rue. Nous sommes les immortelles ».

     

    gary_victor.jpgLE SANG ET LA MER

    Gary VICTOR (1958 - ….)

    A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait Port-au-Prince actuellement, capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol, qui devrait lessiver le pays en un grand flot pour faire table rase de tous les pouvoirs illégitimes et corrompus qui sucent le sang du peuple.

    Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend,  sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.

    Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’a suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur, si belle, à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’ile maudite, elle n’échappe pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, elle n’appartient pas à la bonne caste et elle n’est même pas de la bonne couleur.

    Gary-Victor.jpgL’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le  quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »

    Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.

  • MICROBE a 4 x VIN numéros...

    ... Côte de Blaye, de Castillon, de Buzet et Saint-Véran

    3802086461.jpgAu sommaire : Peter Bakowski

    Marc Bonetto

    Emmanuel Campo

    Karim Cornali

    Jean-Marc Couvé

    Éric Dejaeger

    Georges Elliautou

    Fabrice Farre

    Georges Friedenkraft

    Cathy Garcia

    Ludovic Joce

    Seaborn Jones

    Jean Klépal

    Dr. Lichic

    Lucas Ottin

    Raymond Penblanc

    Les illustrations sont de Jean-Marc Couvé.

    Les abonnés l'ont reçu début novembre.

    Les autre peuvent le recevoir, pour la Belgique, au prix modique de 12€ (10 numéros) ou 17 € (pour 10 # et 5 mi(ni)crobes). Pour la France et l'Europe, c'est juste 5 € supplémentaires.

    Pour le recevoir, contactez Éric Dejaeger via son blog:

    http://courttoujours.hautetfort.com/

  • Mercredi + Feux du Soir

    billamboz.jpegpar Denis Billamboz







    Mercredi

     

     

    Jour d’aventure

    De devanture

     En devanture

     Pour sacrifier à Mercure

    Elle se procure

    Parures

    Et nourritures

    Douce sinécure

    Joie pure

    Rupture

    Entre les jours durs

     Où elle doit serrer sa ceinture

     

    Bouffée d’air pur

    Dans une vie sans fioriture

     

     

     

     

     Feux du soir

     

    Elle était belle ?

    Je ne sais

    Elle était jeune ?

    Encore

    Elle était sensuelle ?

    Peut-être

     

    Alors ?

     

    Elle souriait

    Un sourire tendre

    Un sourire vorace

    Dévorant les chaires les plus dures

    Son œil scintillait

    Allumant les cœurs les plus secs

     

    Alors ?

     

    Elle était belle

    Elle était jeune

    Elle était sensuelle

    J’étais vieux

    J’étais amoureux

    J’étais amoureux avec les yeux

     

    Eh oui Serge

    « Il suffirait de presque rien… »

    De dix années peut-être en moins

     

     


     

  • UN REGARD BERBÈRE : un livre de Philippe FUMERY

     P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX







    « Berbère » est le beau titre choisi par le poète Fumery (1955) pour évoquer la vie de là-bas, entre pente et ciel. La vie des bergers, des troupeaux, des « montagnes isolées ». Le livre est sans doute un récit de voyage, qui serre les réalités dans une langue sobre et juste.

    Le regard du poète cisèle en brefs blasons la vie quotidienne, la nudité des pierres, l’isolement des sentiers, des villages. Il y a là, recueillie, la vie la plus humble et les yeux offrent au lecteur leur pesant de vérité.

    Un tout petit livre mais les trente-cinq poèmes valent par leur description âpre d’un monde de granit, de noyers et de dattes.

    tu veux te reposer ici

    découvre d’où te vient

    cette envie

    tu veux déposer ton sac

    les pierres n’ont aucune attente

     


    fumery.jpgBeaucoup de tendresse, de pudeur et d’empathie dans ces poèmes vécus, traversés des cris des enfants et des doigts fileurs des femmes : chaque texte nous fait progresser sur les sentes berbères et avec doigté l’auteur nous signe ses usages. Il se déchausse avant d’entrer, il regarde l’âne « broute(r) le buisson », il dénude notre vision d’un monde presque disparu, entre terre et ciel, dans une humanité terreuse, pastorale et silencieuse.

    Une très belle voix, qu’on aimera suivre et réentendre.

     

     

    Philippe Fumery, Berbère, L’Arbre à paroles, 2013, 44 p., 6 €.

    Pour commander Berbère sur le site de L'Arbre à Paroles:

    http://maisondelapoesie.com/index.php?page=berbere---philippe-fumery

  • LES MOTS PELÉS (20): Prix littéraires et autres défections automnales

    C’est la saison des prix et des livres morts.

     

     

    Le prix littéraire vola longtemps, longtemps. Avant de se poser sur un livre qui n’en avait pas demandé autant. (d'après C.E. Gadda)



    Il y a des écrivains qui pourrissent la vie des lecteurs. Il y en a d’autres qui nourrissent la vie des jurés de prix littéraires. C’est parfois les mêmes.



    Les écrivaines de prose dure ne supportent généralement pas la légèreté des poétesses en vers. Moi, ça m’est égal du moment qu'elles donnent livres courts à mes dé-lires.



    Ma mère met du temps à enregistrer les nouvelles. Ainsi elle ne sait pas que j’ai reçu le Nobel et vient seulement de me féliciter pour la réception du Prix du Premier roman.

     

     

    Je ne mets jamais la photo de maman en 4ème de couverture de mes livres : « On dirait que tu as honte de ta mère ! » m’a-t-elle reproché.


     

    Mon père et ma mère n’avaient que mon prénom sur leurs livres: j’ai été un enfant broché.



    Ce poète périclite, il se met tout doucement à écrire des romans.

     

      

    On ne tond pas les mots des romans moutons pour faire l’hiver des pull en vers.  

     

     

    Ce libraire vend aussi ses livres au détail. Et pas seulement de la poésie. On peut ainsi se procurer les bonnes feuilles de Gavalda ou de Coelho, à suçoter pendant un match de foot en couleurs commenté au Black par Stéphane Pauwels, l’écoute d’un album francegallien de Jenifer ou une émission facile à chanter du Sébastien de Cyril Hanouna.

     

    img-10.jpg

     

    A chaque rentrée de livres, ce libraire fait son Jean-Edern, il balance un bon tiers de la production par-dessus l’épaule. Pour le reste, il s’en sert comme de papier à tout faire, se contentant de vendre les classiques de l’année précédente, ceux qui ont résisté à tous ses besoins.



    Au changement d’heure d'octobre, ce lecteur infatigable lit un livre de plus.

     

     

    Ma mère a écrit ses mémoires dans lesquels son éditeur de fils est tourné en ridicule. Je fais actuellement pression sur mon comité de lecture afin qu’il refuse le manuscrit.



    Quand il promène sa flemme, cet auteur à la traîne tient sa prose à la laisse de peur qu’elle ne coure après un vers.



    Nouvelle volée de bois vert à l’Académie française : les Immortels font brûler dans un feu ouvert leurs chefs d’œuvre. Des flammes infinies s'élèvent de l'autodafé.



    Ce préfacier incertain demande toujours à un autre écrivain de préfacer ses préfaces.

     

     

    Cet écrivain bipolaire alterne chapitre survolté et chapitre angoissé. Il écrit des romans fous.



    Bien que cet écrivain supprima toutes les virgules de son texte pour en accélérer la lecture cela n’augmenta pas d’une unité le nombre de ses paresseux lecteurs.


     

    Ce romancier trop complaisant se laisse toujours dicter sa conduite de l’intrigue par ses personnages qui le conduisent toujours dans des impasses parce que ce sont des cons

     

     

    Chaque jour cet écrivain prend l’avion, deux trains, un métro et un quad pour être à l’heure à l’écriture de son roman.



    Exceptionnellement cette année le prix Gong cool n'a pas été attribué à un auteur de haïkus mais à un romancier de Fukushima arrêté dans son développement. 


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  • Benjamin PÉRET (1899 - 1959)

    BenjaminPeret_small.jpg« Benjamin Péret représentait pour moi le poète surréaliste, par excellence : liberté totale d’une inspiration limpide, coulant de source, sans aucun effort culturel et recréant tout aussitôt un autre monde. En 1929, avec Dali, nous lisions à haute voix quelques poèmes du Grand jeu et parfois nous tombions par terre de rire... Péret était un surréaliste à l’état naturel, pur de toute compromission. » Luis Bunuel



    CHOIX DE POÈMES

    JÉSUS DISAIT A SA BELLE-SŒUR

    Nous avons fait le fumier

    pour les fumières

    l’évangile pour le crottin

    et le malin pour la mâtine

    En ce temps-là

    la terre avait la forme d’un sabot de cheval

    et le reste était à l’avenant

    Les tapis précieux

     paraient les arbres les plus nobles

     et les maisons antiques

     tourbillonnaient dans le soleil et la pluie

     Alors une dame passa

     et découvrit son ventre

     

    LE LANGAGE DES SAINTS

    Il est venu

    il a pissé

    Comme il était seul

    il est parti

    mais il reviendra

    l’œil dans la main

    l’œil dans le ventre

    et sentira

    l’ail les aulx

    Toujours seul

    il mangera les asperges bleues des cérémonies officielles

     

    LES JEUNES FILLES TORTURÉES

    Près d’une maison de soleil et de cheveux blancs

    une forêt se découvre des facultés de tendresse

    et un esprit sceptique

    Où est le voyageur demande-t-elle

    Le voyageur forêt se demande de quoi demain sera fait

    Il est malade et nu

    Il demande des pastilles et on lui apporte des herbes folles

    Il est célèbre comme la mécanique

    Il demande son chien

    et c’est un assassin qui vient venger une offense

    La main de l’un est sur l’épaule de l’autre

    C’est ici qu’intervient l’angoisse une très belle femme en

    manteau de vison

    Est-elle nue sous son manteau

    Est-elle belle sous son manteau

    Est-elle voluptueuse sous son manteau

    Oui oui oui et oui

    Elle est tout ce que vous voudrez

    elle est le plaisir tout le plaisir l’unique plaisir

    celui que les enfants attendent au bord de la forêt

    celui que la forêt attend auprès de la maison

     

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    LES ODEURS DE L’AMOUR

     S’il est un plaisir

    c’est bien celui de faire l’amour

    le corps entouré de ficelles

    les yeux clos par des lames de rasoir

    Elle s’avance comme un lampion

    Son regard la précède et prépare le terrain

    Les mouches expirent comme un beau soir

    Une banque fait faillite

    entraînant une guerre d’ongles et de dents

    Ses mains bouleversent l’omelette du ciel

    foudroient le vol désespéré des chouettes

    et descendent un dieu de son perchoir

    Elle s’avance la bien-aimée aux seins de citron

    Ses pieds s’égarent sur les toits

    Quelle automobile folle

    monte du fond de sa poitrine

    Vire débouche et plonge

    comme un monstre marin

    C’est l’instant qu’ont choisi les végétaux

    pour sortir de l’orbite du sol

    Ils montent comme une acclamation

    Les sens-tu les sens-tu

    maintenant que la fraîcheur

    dissout tes os et tes cheveux

    Et ne sens-tu pas aussi que cette plante magique

    donne à tes yeux un regard de main

    sanglante

    épanouie

    Je sais que le soleil

    lointaine poussière

    éclate comme un fruit mûr

    si tes reins roulent et tanguent

    dans la tempête que tu désires

    Mais qu’importe à nos initiales confondues

    le glissement souterrain des existences imperceptibles

    il est midi

     

     

    LA LUMIÈRE DANS LE SOLEIL

    La petite nudité s’ennuie

    dans son mil bateau roux

    Elle s’allonge comme la mer

    comme ses cheveux

    Elle demande à la pluie et au beau temps

    une ramure de scies

    et une corde d’évangile

    avec de grandes chandelles de maisons

    Elle est si jeunesse et si beauté

    que la suie grande coquine

    s’approche d’elle avec ses mains de cygne

    nettoyées par l’alcool et les vents

    Mais la pluie sourit au beau temps

    qui caresse les poils des montagnes

    et tous deux s’entendent pour chasser les vallées

    qui vivent de feuilles et de poussière

    de pierres et de bâtons

     

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    MES DERNIERS MALHEURS

     À Yves Tanguy

    270 Les bouleaux sont usés par les miroirs

    441 Le jeune pape allume un cierge et se dévêt

    905 Combien sont morts sur des charniers plus doux

    1097 Les yeux du plus fort

    emportés par le dernier orage

    1371 Les vieux ont peut-être interdit aux jeunes

    de gagner le désert

    1436 Premier souvenir des femmes enceintes

    1525 Le pied sommeille dans un bocal d’airain

    1668 Le CŒUR dépouillé jusqu’à l’aorte

    se déplace de l’est à l’ouest

    1793 Une carte regarde et attend

    Les dés

    1800 Vernir il s’agit bien d’autre chose

    1845 Caresser le menton et laver les seins

    1870 Il neige dans l’estomac du diable

    1900 Les enfants des invalides

    ont fait tailler leur barbe

    1914 Vous trouverez du pétrole qui ne sera pas pour vous

    1922 On brûle le bottin place de l’Opéra

     

     26 POINTS A PRÉCISER

    À André Masson

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    LE CARRÉ DE L’HYPOTÉNUSE

    Première fleur du marronnier qui s’élève comme un œuf

    dans la tête des hommes de métal

    dur comme une jetée

    quand

    dans la pluie d’encre qui me transperce de miroirs

    tes yeux magiques comme un arbre égorgé

    crient sur tous les tons

    Je suis Rosa

    je t’aime comme la fougère d’autrefois aime la pierre qui l’a

    faite équation

    je t’aime à tour de bras

    je t’aime comme un poêle rouge dans une caverne

    Que ta robe de fil de fer barbelé

    me déchire avec un grand bruit de vaisselle tombant dans

    l’escalier

    je t’aime comme une oreille emportée par le vent

    qui siffle Attends

    Attends que le fer à repasser ait brûlé la chemise de rosée

    pour y faire fleurir le reflet du cristal caché dans un tiroir

    attends que la bulle de savon

    après avoir crevé comme un tzar des taupes

    qui ne couvriront jamais les épaules aimées

    renaisse dans la poussière assassinée par le soleil devenu bleu

    et que je guette par le trou de la serrure

    velue

    gelée

    de la prison de lichens polaires où tu m’as enfermé

    attends fils du sel

    attends vin de falaise qui vient d’écraser un patronage

    attends viscère de phosphore qui ne songe qu’aux incendies

    de forêts

    attends

    J’attends

     


    VIRGULE

    Matin et soir les enfants édentés tordent la chevelure

    qui les habille d’un court-circuit


    Matin et soir leur mère pèle ses seins

    avec un archet qui ne tourne pas dans la serrure

     

    Matin et soir le père met sa moustache dans le placard

    pour voir si se métamorphosent les vers à soie

     

     Matin et soir le canari sort de son plumage

    et va chercher le journal pour allumer le feu

     

    Mais jamais le chien ne brise la vaisselle qu’il déteste

    pour appeler les pompiers occupés à tisser de grands éventails

     en barbe de soleil levant

     

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    ALLO

    Mon avion en flammes mon château inondé de vin du Rhin

    mon ghetto d’iris noirs mon oreille de cristal

    mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde-champêtre

    mon escargot d’opale mon moustique d’air

    mon édredon de paradisiers ma chevelure d’écume noire

    mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges

    mon île volante mon raisin de turquoise

    ma collision d’autos folles et prudentes ma plate-bande

    sauvage

    mon pistil de pissenlit projeté dans mon œil

    mon oignon de tulipe dans le cerveau

    ma gazelle égarée dans un cinéma des boulevards

    ma cassette de soleil mon fruit de volcan

    mon rire d’étang caché où vont se noyer les prophètes

    distraits

    mon inondation de cassis mon papillon de morille

    ma cascade bleue comme une lame de fond qui fait le

    printemps

    mon revolver de corail dont la bouche m’attire comme l’œil

    d’un puits

    scintillant

    glacé comme le miroir où tu contemples la fuite des oiseaux

    mouches de ton regard

    perdu dans une exposition de blanc encadrée de momies

    je t’aime


    Pierre Brasseur interprète Allo

    http://www.benjamin-peret.org/extraits-de-loeuvre/10/31-je-sublime-1936.html


    Tous les poèmes sont extraits du Grand Jeu (1928) exceptés Allo et Le carré de l'hypoténuse qui sont tirés de Je sublime (1936)


    LES ROUILLES ENCAGÉES
    (1928) 

    "En 1928, il écrit un ouvrage à l’érotisme cru et au titre basé sur une contrepèterie, Les Rouilles encagées, qui va être saisi à plusieurs reprises et définitivement autorisé dans les années 1975."

    Lire les textes =) http://melusine.univ-paris3.fr/Peret/Les%20rouillles.htm

     

    images?q=tbn:ANd9GcSEyymNp2a3AuzrdsG7U9q90lbE8fh_KSXGHTMsku8cDwcqCGUULIENS UTILES 

    Les poésies complètes de Benjamin PÉRET

    http://melusine.univ-paris3.fr/Peret/Peret_Poesies-completes.htm

    Benjamin PÉRET sur La pierre et le sel

    http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/09/les-po%C3%A8tes-surr%C3%A9alistes-benjamin-p%C3%A9ret.html

    L'association des amis de Benjamin PÉRET

    http://www.benjamin-peret.org/

    André Breton lit 2 poèmes de PÉRET

    http://www.benjamin-peret.org/bibliotheque-sonore/333-andre-breton-lit-deux-poemes-de-benjamin-peret.html

    Benjamin PÉRET, au lendemain de la guerre, s'exprime à propos de Sartre, de la poésie de la résistance...


  • SPIRALES URBAINES de Carine-Laure DESGUIN (éd. Chloé des Lys)

    spirales-urbaines.jpgLiberté de la poésie

    Métissée et généreuse, musicale et colorée (musicolore, écrirait-elle),  la poésie de Carine-Laure Desguin utilise toutes les ressources du langage et du savoir (même si c’est pour s’en moquer) pour parler des humains et des lieux où ils vivent, notamment dans les « tissus des villes » qui renferment un « patchwork de rues et de ruelles », comme Charleroi, visité par Rimbaud, à qui elle consacre plusieurs poèmes.  

    Elle emprunte aux éléments du cosmos pour décrire les autres, à la course des étoiles pour dessiner leur géométrie intérieure.

    Même au sol, sans abri, exilés, oubliés de l’histoire officielle du capitalisme, ses personnages regardent vers le ciel où sont les astres, la lumière. L’aventure est là-haut, se dit l’homme barbu... d’un de ses plus beaux poèmes (Enroulé tout autour). Elle est tournée vers le haut, ce qui élève hommes et femmes, et non ce qui les rabaisse, les maintient à terre, prisonniers de leur condition...

    Même si sa poésie décolle, en feux d’artifice d’images nombreuses, elle ne quitte pas le terrain narratif et le champ musical. Comme si les rimes et le récit lui permettaient ses envolées littéraires.

    Elle aime à court-circuiter son propos, ne pas s’embarrasser de vocables inutiles, en ponctuant ses poèmes de néologismes, souvent des substantifs transformés en forme verbales conjuguées ou participes présents car la matière est énergie, le nom riche d’action. Exemples à l’envi : kayakaient, carabossait, kiosquant, horlogea, clochetta, wagonner, oreillant...

    Ce sont ses jeux à t’aime avec la langue.

    Accessoirement elle parle d’elle, jamais directement : il faut deviner les biographèmes  derrière certaines métaphores. Elle « cherche le chemin » (Les vérités se déshabillent), l’or du temps, dirait Breton, (ou du tendre) dans le creuset des images qui agissent comme une baguette magique, ou de sourcier, pour atteindre la source de son être. Elle devient alors, selon la célèbre formule de Nietzsche, ce qu’elle est. Quête, au fond, de tout poète véritable.

    Carine-Laure a retenu la phrase de Lautréamont sur la rencontre fortuite (sur une table de dissection) d'une machine à coudre et d'un parapluie. Elle, développe la rencontre de la nacelle et du cerf volant ou celle de la tige et de l’ascenseur, fable dans laquelle on comprend que le béton l’inspire autant que la flore, que les spirales urbaines sont le reflet des hélices végétales.

    Plusieurs textes résistent, et c’est salutaire en manière de poésie, aux tentatives d’en percer le mystère. Parce que peut-être ils touchent à ce qui motive son écriture, son existence. Ainsi ceux mettant en scène ce tampon indocile, ce guerrier des aiguilles conduisant, à travers un parcours solaire, aux éclectiques libertés.

    Le recueil est fait de six sections d’une dizaine de poèmes chacun : Les oiseaux des villes – Transit – Les éclectiques libertés – Sans jamais se le dire – Les équinoxes flamboyantes – Grand les fenêtres

    C’est le livre d’une guerrière du quotidien qui a pris ses quartiers sur les hauteurs d’une ville d’où elle lance ses flèches verbales en direction des assiégeants, des ennemis de tous bords, et distribue aux assiégés ses ballons d’oxygène en forme de respiration poétique. De mots chlorophyllés.

    Le sujet est libre et ces vers sont là

    Ils appellent il résonnent et raisonnent encore

    Appellent au secours pour que ces gens-là

    Respirent la vie pour chasser la mort

     (Les oubliés, C.-L. Desguin)

     

    Éric Allard

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    Le blog de Carine-Laure DESGUIN:

    http://carinelauredesguin.over-blog.com/

    Le site de Chloé des Lys (pour commander l'ouvrage)

    http://www.editionschloedeslys.be/

  • Dix poèmes au pied levé

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    Volatiles


    en ouvrant la bouche

    pour mordre dans la chair

    du vent 

    on n’avale que des oiseaux

     

    jamais une langue de femme

    qui chercherait un nid

    ou quelque chose à dire 

    au sujet de l’ornithologie


    *


    Les silhouettes


    es-tu une lune rousse

    ou bien une fausse étoile blonde 

     

    à cette distance

    tu pourrais aussi bien être

     

    une petite planète brune

    ou bien une météorite verte

     

    ou encore une supernova bleue

    de la famille des stars de la galaxie

     

    laisse-moi dans le doute

    n’approche pas trop près

     

    je ne veux surtout pas savoir

    depuis quand j’ai quitté la terre

     

    pour un soleil de rêve


    *


    Le grand jeu


    j’ai brulé tous mes mots

    au feu de ton texte

     

    mais quelle idée de l’avoir mis

    au centre du brasier

     

    un peu plus haut au creux du nombril

    un peu plus bas à la pliure de l'aine

     

    j’aurais pu encore écrire 

    un ou deux poèmes nazes


    *


    La vitesse


    tu me précipites

    dans tes bras dans tes jambes

     

    tu as oublié

    que j’étais en vacances

     

    sur tes lèvres et même entre 

    pour deux longues minutes au moins

     

    *


    La confiance


    attends que ton regard

    paraisse à la fenêtre de mes yeux

     

    attends que ta parole

    se remplisse doucement de mes mots

     

    attend que ton nez

    respire les effluves de ma peau

     

    attend que ton ouïe

    s’habitue à mes sons

     

    pour m’appeler ton frère 

    en me plantant un couteau dans le dos


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    Les poignards


    j’aime les poignards

    que tu m’adresses

    en ligne directe

     

    même si je n’ai pas le temps

    de les compter

    de les contrer

     

    ils vont se planter

    un après l’autre

    dans ton reflet

     

    heureusement que je pense 

    toujours à me couvrir

    d’un miroir

     

    *


    La course en tête


    ma mère au bord

    de la route

    m’encourage

     

    elle me pousse dans le dos

    elle crie mon prénom

    elle me dit Vas-y mon chéri

     

    mais l’arrivée

    est encore loin

    et mon père fait

      

    la course en tête


    *


    La chaleur


    avec des allumettes

    j’ai allumé ton ventre

    pour voir tes jambes

     

    j’ai vu loin

    jusqu’à tes pieds épatés d’un côté

    jusqu’à tes yeux étonnés de l’autre

     

    s’il avait fait moins chaud

    je serais resté à te regarder brûler

    dans toutes les directions

      

    *

     

    Le beau travail


    le marteau frappe l’eau

    tandis que le clou enfonce la mer.

     

    seul face à l’horizon

     

    le marin peut maintenant

    se reposer sur son travail

     

    *


    avant d’écrire

    dénoue tes joies tes jambes

    avec les lacets

    fais un nœud coulant

    à tes désirs tes regrets

    marche pieds nus

    sur la plage de ta page

    avant de te jeter

    dans ton texte

    fais un nœud à ton plongeoir

    écarte bien les orteils 

    pour laisser passer la mer


     E.A.

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