JEUNESSE PERDUE

images?q=tbn:ANd9GcQ8ZQRh5vCHHCb0oOMtYL07fF9qsYa379z4wfNeuWrnBJVWnBxm1wpar Denis BILLAMBOZ 

Ces deux livres illustrent bien le désarroi de la jeunesse maghrébine, sans avenir dans les pays du Maghreb et mal acceptée en Europe où elle vient grossir des banlieues déjà surpeuplées par des populations miséreuses, soumises à toutes les turpitudes qui peuvent gangrener ces quartiers interlopes. Deux contextes très différents mais in fine toujours ce même problème d’un jeunesse qui ne peut pas vivre dans son pays d’origine et qui croit au mirage de la fuite vers l’autre rive de la Méditerranée. Et, à chaque fois, la cruelle désillusion… le paradis rêvé n’est qu’un autre enfer.


Rue des voleurs

Mathias Enard (1972 - ….)

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En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimé en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il craignait, tout ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet, jusqu’au fond des tripes, pour en extirper la genèse des événements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe ».

Pour ce faire, il a choisi la forme romanesque mais il n’a pas voulu écrire un roman pour écrire une belle histoire, non, à mon avis, il a choisi de raconter l’histoire d’un jeune Marocain pour pouvoir promener son héros là où il avait des choses à dire pour alimenter le débat, pour expliquer, pour essayer de comprendre cet embrasement. Ainsi Lakhdar, le jeune Marocain, est présenté comme un jeune Maghrébin ordinaire s’ennuyant ferme dans un pays où il n’aura jamais de travail, où il ne pourra pas courtiser les filles qu’il veut mais n’ayant pas pour autant envie de quitter Tanger, sa ville, la ville qu’il aime. Mais un beau jour, il est surpris par son père tout nu avec la cousine qu’il adore, il est renié et chassé par la famille, l’auteur l’emmène alors dans un vaste périple où il va rencontrer la misère, le vagabondage, les recruteurs islamistes, la violence, la brutalité, la perversion de la révolution, une belle touriste espagnole, la luxure, un employeur qui l’exploite, le travail harassant, l’ennui, le désespoir, l’envie de fuir et finalement la fuite. Ayant compris qu’il n’avait aucun avenir au Maroc - « Les Islamistes sont de vieux conservateurs qui nous volent notre religion alors qu’elle devrait appartenir à nous. Ils ne proposent qu’interdictions et répression. La gauche arabe, ce sont de vieux syndicalistes qui sont toujours en retard d’une grève. » -, contrairement à son ami qui a choisi la voix de l’intégrisme, il part pour l’Europe voir l’autre face du problème : l’émigration, la vie sans papiers, la cavale, l’exploitation, les tentatives malheureuses pour entrer au pays des rêves, les ports interlopes, les quartiers sordides, la survie, la drogue, le trafic,…, la solitude, l’errance, la nostalgie, le racisme, le rejet.

arton1796-28599.gifCe livre émouvant montre le problème arabe vu à travers les yeux d’un gamin de vingt ans peu instruit découvrant le monde en lisant des polars, des poésies arabes anciennes, des textes religieux, et en se frottant aux événements, attentat de Marrakech,… , qu’il ne comprend pas toujours très bien. Mais peu à peu, sans renier sa religion, le jeune homme comprend que la violence n’est pas une solution et qu’elle ne va pas dans le sens de la foi telle qu’il la conçoit même s’il est plus humaniste que pratiquant. A travers l’odyssée de Lakhdar/Ibn Batouta, Mathias Enard a voulu nous faire comprendre toute la difficulté rencontrée par les jeunes arabes pour pouvoir conquérir la liberté dont il rêve tant sans se faire voler leur révolte par des forces encore plus réactionnaires que celles qu’ils combattent.

En conduisant Lakhdar/Ibn Batouta à travers toutes les misères qu’un jeune Maghrébin peut rencontrer, l’auteur cherche aussi  à nous faire comprendre que ce n’est pas en rejetant ces populations désespérées qu’on résoudra les problèmes qui gangrènent nos banlieues et nos quartiers dits sensibles et que la menace islamiste ne sera pas vaincue par la haine et la violence. Il faudra que nous comprenions une bonne fois pour toutes que les équilibres planétaires sont définitivement rompus et qu’il faut impérativement en construire d’autres pour que notre monde ne court pas à la catastrophe symbolisée par la mort, les morts, qui hante de très nombreuses pages de ce récit.

Les longues phrases de Mathias Enard ne ralentissent jamais le récit, au contraire, elle l’accélère sans cesse, lui apporte du rythme, elles coulent, elles roulent, elles charrient un vocabulaire jeune, tonique, imagé qui donne de la vie et de la consistance aux personnages. Un texte qui entraîne le lecteur dans une folle odyssée de la misère pour lui faire comprendre qu’il y a urgence à agir si nous ne voulons pas voir des hordes de Lakhdar déferler sur toutes les rives de la Méditerrannée. « Les médias ici semblaient fabriquer le Royaume de la haine, du mensonge, de la mauvaise foi. Les Espagnols auraient dû faire leur Printemps arabe, commencer à s’immoler par le feu, tout aurait peut-être été différent ».

 

Boualem_Sansal_1211.jpgLe village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller

Boualem Sansal (1949 - ….)

« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek  Ulrich), après  Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.

Après le suicide de Rachel, son frère aîné, Malrich découvre le journal que celui-ci a laissé et par lequel il prend connaissance des activités de son père pendant la guerre dans les camps de concentration nazis. Rachel a découvert la vérité lorsqu’il est retourné au bled sur la tombe de ses parents assassinés par les islamistes. Et depuis cette découverte, il n’a eu de cesse de reconstituer le parcours de son père pour savoir, comprendre, pardonner, expier et mériter ainsi une forme de rédemption familiale.

Malrich, confronté aux problèmes des « quartiers sensibles » comme on les appelle pudiquement maintenant et de la montée de l’islamisme voit dans le comportement des extrémistes religieux des similitudes très concrètes avec le comportement des nazis qu’il étudie dans les livres pour comprendre ce que son père a fait et pourquoi.

2013-sansal.jpg?itok=LX7N7_6ZSansal a trouvé là un argument très intéressant pour construire son livre et il a habilement manœuvré ses personnages pour pouvoir traiter simultanément des questions aussi brûlantes que la shoah, les problèmes des cités et la montée de l’islamisme. Mais, hélas, il n’a pas su tirer la quintessence de cette situation et il se cantonne dans des généralités qui sont désormais trop connues pour en faire un livre vraiment important sur le sujet. Et, bien qu’il exagère sans doute quelque peu dans le parallèle qu’il dresse entre et le nazisme et l’islamisme, il manifeste, toutefois, un courage réel en dénonçant violemment les exactions des extrémistes religieux en Algérie et dans les banlieues. Hosseini et Khadra que j’ai lus récemment sur des sujets concernant Kaboul et Bagdad, n’ont pas manifesté le même courage et sont restés beaucoup plus en retrait même s’ils ne vivent pas en Algérie comme Sansal.

Au-delà de ce parallèle intéressant bien qu’un peu scabreux, Sansal aborde un problème essentiel : celui de la culpabilité des enfants des criminels de guerre et même si Malrich pense que « nous ne sommes pas responsables, ni comptables des crimes de nos parents », « comment vivre avec ce poids sur la conscience ? » Et Rachel pousse encore plus loin la réflexion en posant la question qui n’a toujours pas de réponse aujourd’hui : « Je voulais trouver la clé, la magie par laquelle des hommes sains de corps et d’esprit comme mon père ont accepté de se dépouiller de leur humanité et de se transformer en machines en machines de mort ». Et cette question malgré les efforts de quelques grands écrivains restent toujours d’actualité ; comment tout un peuple a-t-il pu ignorer ou supporter l’ignominie portée à un tel degré et même y participer ?

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