• L'identité de l'auteur

    Ma conférence sur l’identité de l’auteur et la perte de repères romanesques dans cet endroit non répertorié sur les cartes ne connut pas le succès espéré par les organisateurs. Une question d’un intervenant m’interpella comme aucune autre : Est-ce bien vous qui écrivez vos livres et dans quel monde les publiez-vous ?

    Je formulai évasivement ma réponse, doutant de plus en plus à mesure que je la développais comme si je cherchais à m’éveiller d’une espèce de rêve au dénouement incertain.

    Il faut dire que je m’exprimais devant  un public clairsemé et passablement engourdi qui ne me donnait aucun signe de réalité qui vaille.

    Il se fait, poursuivit le même intervenant, que j’ai écrit les mêmes livres dont vous vous dites l’auteur. Et d’en exhiber une poignée en éventail au bout d’un bras levé. À cette vue, aussitôt les personnes du public se réveillèrent de leur léthargie et réclamèrent à leur tour la paternité de ces œuvres.

    Profitant de l’espèce de cohue querelleuse qui s’ensuivit, je quittai discrètement le lieu de la manifestation.

    Avec quelques difficultés d’orientation, certes, je  retrouvai mon chez moi avec la ferme intention de ne plus jamais donner de conférences à propos de questions dont je n’étais pas assuré de la réponse. 

     

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  • Mon chat panda et moi

    Tout bien considéré, mon chat noir et blanc, au poil fourni, ressemble à un panda. Sauf qu’il coûte moins cher en viande - il se contente de cent grammes de croquettes par jour. C’est mon petit panda à moi.

    Avec ma propension de passer du chat à l’âne, je me suis dit que j’avais des ressemblances avec Di Rupo, que je me suis aussitôt mis à lister: volonté de briguer la première place et de briller, pas uniquement par les verres de lunettes, pour des idées toutes faites de générosité et de solidarité, un goût pour les papillons et pour les peluches qui s’affirme avec l’âge… Mais je connais pire (il y a toujours pire que les Socialistes !) dans mon entourage, dans un sens ou dans l’autre : quantité de clones de Charles M. et de Raoul H. dont je ne déclinerai pas les caractéristiques car vous les savez autant que moi. Dans la colonne des dissemblances avec Elio, rien. Sinon, peut-être un dos moins musclé et une italianité moins marquée et pour tout dire inexistante, ce que je regrette, comme vous pouvez vous en douter. Mais je travaille à les gommer.

    Mon, chat, lui, n’a besoin de rien changer, il est parfait dans son rôle de panda de salon. D’ailleurs, si vous voulez venir le voir dans ses oeuvres, c’est tous les jours de 10 h à 18 heures, il vous coûtera pour franchir la porte la somme modique mais non contestable de 5 euros, que vous émargiez (encore) de la Caisse du Chômage ou du CPAS. 

  • Une enfance verviétoise d'Edmée De Xhavée (éditions Irezumi)

    474805_1.jpegLes vertes années

    Edmée De Xhavée qui a vécu plusieurs vies, collecte sur son blog et dans ses livres ses souvenirs ou fictions par époques, par lieux, par thèmes. Ici, il s’agit donc d’une enfance verviétoise où «on avait, finalement, plus de temps que d’argent à gaspiller. »

    Une époque aussi où « le lait était versé chaque matin dans la cruche de grès laissée sur le seuil avec une soucoupe pour le protéger. Où, avant le ciment des parkings et les magasins de grande surface, les denrées de base étaient fournies à domicile. Un temps où la religion était encore très présente dans les coutumes mais moins dans les croyances. Une période, celle des années cinquante et soixante, encore insouciante qui, pourrait-on dire, ne connaissait pas son bonheur. Car les secteurs industriels qui avaient fait la prospérité de la région allaient bientôt péricliter.

    Des notations savoureuses, teintées d’humour et de malice d’une enfant (puis d’une adolescente) déjà rieuse et frondeuse viennent régulièrement pimenter le défilé des souvenirs liés aux lieux-dits de Verviers et des proches alentours.

    Evidemment, le livre touchera autrement les lecteurs connaissant Verviers et les autres, comme moi. Mais il ne me déplaît pas de connaître un endroit, à fortiori une ville, par les mots d’un(e) écrivain(e) : ce qu’on perd en précision, on le gagne en rêveries.

    Le dernier chapitre, touchera les uns et les autres qui rapporte les mercredis après-midi au cinéma Coliseum quand le film principal était encore précédé d’un complément, d’un autre film, et que l’ouvreuse qui vous installait, aidée d'une lampe de poche, réapparaissait à l’entracte avec un plateau de chocolats glacés.

    La Belgique en été, c’est or et émeraude, écrit-elle. C’est du moins cette coloration dans laquelle baignent les souvenirs qui lui reviennent en priorité en mémoire, elle qui a beaucoup par la suite résidé à l’étranger.

    Edmée De Xhavée revêt les atours d’un Verviers passé, pas si lointain, qu’on peut encore apercevoir avec la lunette légèrement transformante du souvenir.

    Il ne faudrait pas croire qu’Edmée cultive à l'excès la nostalgie, elle rappelle à juste titre que ce qui est volontiers méprisé aujourd’hui par certains, réfractaires au changement, sera demain loué et que ce qui est le plus à regretter, ce sont « les gens disparus enclos dans ces images » d'hier.

    Tout ceci narré dans une belle écriture, comme amusée, sereine, à l’image d’Edmée qui a su trouver le bon dosage, l’exacte mesure entre plongée dans le passé et détachement pour se remémorer une enfance heureuse qui se veut aussi, de l’aveu même de l’auteure, un exercice de transmission. Un exercice pleinement réussi. 

    Éric Allard

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    Le blog d'Edmée De Xhavée: Laissez-moi vous écrire (copier/coller les liens)

    http://edmeedexhavee.wordpress.com/

     

    Un article signé Yves Hurard sur L'avenir.net

    http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20131223_00408870

     

     

  • HERVE BOUGEL - TRAVAILS suivi de ARRACHE-LES-CARREAUX

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

     

    Douzième ouvrage du poète-éditeur du pré # carré , "Travails" propose seize longs poèmes aux vers très brefs et dont la verticalité tente d'épuiser la lente, longue, épuisante pesanteur des mondes du travail.

    Bougel, qui a donné le très beau "Petites fadaises à la fenêtre" (La Chambre d'échos, 2004), aime assurément tirer parti de ses expériences en phénoménologue du quotidien, dit non poétique, pour en tresser de longues laisses forcément poétiques, par le choix et des matériaux et des matières thématiques.

    1464_472_1816241-2475746.jpgIl y a donc, sous la plume d'Hervé Bougel, toute une volonté de cataloguer les divers métiers, qu'il ne veut guère appeler TRAVAUX, puisque sans doute ce terme s'emprisonne de sens trop limités, comme l'expression des panneaux "ATTENTION TRAVAUX". Son "TRAVAILS", néologisme singulier d'un pluriel consenti obsède et donne droit à de très longues explorations, datées, des petits emplois occupés des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix.

    TRAVAILS de garçon de café, de postier, d'éducateur-accompagnateur, de bûcheron, d'aide-cuisinier etc.  sans oublier ceux de l'usine avec ses bruits récurrents.

    Le tableau souligne autant la précarité, le désir d'amitié, la mélancolique réminiscence d'années perdues que la description quasi entomologique d'une chaîne de travail avec ses "clang, bing, dang, beng",  onomatopées de la bruyante machinerie et ses "boîtes /De fer étamé".

    L'occasion nous est donnée de plonger en arrière, avec ses codes, ses refrains, ses allusions (Place de ma mob), comme pour partager une vision unanimiste d'un réel qui soit à la fois source de soi, autobiographie poétique, et injonction douce à revenir à ces temps-là, décidément bien éloignés, décidément si proches de notre perception.

    La poésie de Bougel (cinéaste aussi à ses heures pour capturer le réel des gens du réel) nous oblige à regarder de plus près, à nous souvenir des modes, des guerres, des pertes :

    "Visage

    Agité de mille tics

    Lubies fantasmes

    Zozotant

    De toutes ses dents"

    tel portrait d'insupportable "petit chef", ou

    émotion pure de l'ami disparu (et qu'un Nucera eût beaucoup aimé pour la sobriété et l'incisive netteté du regard porté) :

    "Lui tel mon frère

    Bien plus fort

    que moi le maigre

    L'osseux

    Et appuie et manie

    Si fort son outil

    Que sa quille

    Eclate

    Et aille à la mer

    Et le voici

    Qui vole

    Désailé

    Et sans rebond

    S'écrase le dos

    La colonne vertébrale

    Et toute la structure

    Sur une poutre au sol

    Placée

    Tandis que je demeure

    Ignorant"

    La singularité saute à chaque vers et rameute l'essentiel.

    Un beau livre.

     

    Hervé BOUGEL, Travails suivi de Arrache-les-Carreaux, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 80 p., 2013, 11€.

     

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    http://lescarnetsdudessertdelune.hautetfort.com/

    Editions du Pré # carré:

    http://precarreditions.hautetfort.com/

     

  • APPARITIONS MARGUERITALES

    1003960-Marguerite_Duras.jpgDepuis le centenaire de sa naissance, Marguerite m’apparaît à la cuisine, près du cellier ou dans le couloir. Elle m’appelle Yann Andrea Steiner.

    Elle dit qu’elle a arrêté de boire, de filmer des conneries et de croire en François Mitterand et même au communisme. Mais elle n’a pas arrêté de parler. Je m’assieds à côté d’elle et je recopie ses propos tel un bon moine copiste. Elle me parle du Vice-Consul et de Lol V. Stein, d'Anne-Marie Stretter et de sa mère, d'Outa et de l’Amant de ses quinze ans. Elle me demande des nouvelles de Pivot, Godard, Hervé Vilard ou Jeanne Moreau. Je lui montre des vidéos récentes sur Youtube

    Elle me demande comment on tweete car elle se verrait bien tweeter à tout-va sur la politique hollandaise, sur les ennuis de Platini à la tête de la Fifa et sur les amours de Depardieu avec Poutine. Elle ne va pas mal comme elle ne va pas bien. Elle me ressort des pages entières de son oeuvre qu'elle me demande de replacer dans les bons livres.

    Un jour, j’ai essayé de la prendre en photo mais ça n’a pas pris : à la place qu’elle occupait se sont imprimés une chaise seule dans une maison poussiéreuse de Neauphle-le-Château, une rangée de bouteilles de vin, un corridor vide. J’ai consulté un expert en apparitions margueritales qui m’a dit que c’était normal : on ne connaît aucune photographie post-mortem de M.D.

    Par contre, elle se laisse effeuiller. Elle est comme ça, La Marguerite, on peut l’aimer à la folie comme pas du tout. Cela dépend du pétale sur lequel on tombe, du propos qu'elle tient, de la phrase d’elle qu’on lit en rêve…

  • HISTOIRES D'ÉCRIVAINS

    En exergue de son aphorisme, cet écrivain cita tout un roman.

     

    J’ai connu un boulanger qui publiait sur les sacs à pain ses poèmes enfarinés.

     

    Cet écrivain d'un seul livre-tube fait chaque année la tournée Pages tendres et texte de bois des librairies.

     

    Bombardier jadis  explosa Matzneff, la preuve qu’un avion de plaisance peut détruire un gros porteur.

     

    Même mon maître nageur ne lit pas mes livres. Par contre, il apprécie beaucoup les mots doux que je glisse sous la porte de sa cabine de bain.

     

    Depuis que je suis devenu éditeur, ma mère ne me confie que des fonds de tiroir alors qu’elle réserve ses chefs d’œuvre à son coiffeur qui publie à compte de clientes.

     

    Certaines poétesses aux dessous chics choquent leurs vers.

     

    En méditant, je ne publie rien.

     

    Ce romancier connut une belle passe après des débuts difficiles. Il obtint successivement les Prix des Meilleurs 24ème, 25ème et 26ème roman. Après quoi il retomba jusqu’à sa mort dans un relatif anonymat.

     

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    Cet écrivain en résidence à la Mer trouva tous les sujets de sa saison d'ateliers d'écriture à la plage.

     

    Il y a des caresses littéraires fatales, celles qu’on fait à une fée ligne.

     

    Cet écrivain regardait sans aigreur ses collègues passer à la télé; il savait qu’un jour il passerait à la postérité.

     

    L’âme de cet écrivain déteignait tellement sur ses écrits qu’en fait tout le monde croyait que c’était de la peinture.

     

    Un jour, les romans d’une ligne auront la coke.

     

    Cet écrivain dans le cou n’arrivait jamais jusqu'aux lèvres.

     

    Cet écrivain pas bravache pour deux sous ne s’écriait Ca va signer qu’avant un contrat d’édition.

     

    Cet écrivain, en se précipitant la nuit, pour noter une idée dévala l’escalier ; il perdit et l’idée et la vie.

     

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    Cet écrivain écrivait avec une lampe de poche sur les murs de la ville la nuit, sans souci d’être publié, uniquement pour le plaisir de faire se mouvoir les mots de lumière, l’imbécile.

     

    Cette femme ne lit pas les caresses interminables que j’écris sur sa peau comme des nouveaux classiques de la littérature : elle n’y sent que des romans à l’eau de rose.

     

    Cet écrivain parsemait pour rien ses romans zoulipiens de mathématiques invisibles.

     

    Cet écrivain puni par ses lecteurs et de nombreux prix poussa des blocs de ses livres jusqu’au sommet des ventes, inlassablement jusqu’à son admission à l’Académie. 

     

    Il ecrivait au fouet sur le dos des soumises ses pensees les plus tendres.

     

    Comme cet écrivain célibataire ne pouvait écrire qu’avec une femme nue à ses côtés, ses éditeurs lui prêtaient la leur.

     

    Quand il est en manque d’écriture, cet écrivain un peu chien aboie à la plume.

     

    Chaque jour, ce grand lecteur lit un roman, un conte bref et un aphorisme. Quand il est très fatigué, il lit un roman.

     

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  • HOSANNA! Ô ZANNEAUX et autres textes olympiques de Denis BILLAMBOZ

    Jeux d’anneaux

     

    Bleu

    Noir

    Rouge

    Jaune

    Vert

     

    Anneaux

     

    Tunique bleue

    Regard noir

    Ruban rouge

    Médaille Jaune

    Lauriers verts

     

    Idéal

     

    Bleus à l’âme

    Idées noires

    Rouge au front

    Rire jaune

    Billet vert

     

     

    Réalité

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    Hosanna ! Ô zanneaux !

     

     

    Torse bombé, tunique bleue

                    Déception, bleus à l’âme

    Regard noir déterminé

                    Déboires, désespoir, idées noires

    Ruban rouge à la poitrine

                    Contrôle rouge au front

    Médaille jaune d’or

    Déclassement rire jaune

    Lauriers verts au front

                    Billets verts sous la table

    Rêve d’Olympe

                    Trahison du Baron

    Hosanna ! Ô zanneaux !

                    Idéal perdu ! Honneur déchu !

     

    Champion choisit tes zanneaux

     

     

     

  • FILLES DE MALHEUR

    billamboz.jpegpar Denis BILLAMBOZ

    L’écriture sert aussi à témoigner, à raconter, pour que tout le monde sache, que chacun connaisse les exactions qui ensanglantent encore la planète, qui déshonorent le genre humain et qui infligent la douleur et la souffrance aux plus faibles, aux enfants notamment. En ce début d’année je voulais, à ma façon, attirer l’attention des lecteurs sur tous ces drames qui affectent notre jeunesse de Kaboul, où Latifa est persécutée parce qu’elle veut vivre comme n’importe quelle autre gamine, à Phnom Penh où Pol Pot à essayé d’éradiquer toute une population, même les enfants, pour imposer sa vérité. Ces deux lectures ne sont peut-être pas très littéraires mais c’est d’abord et surtout un hommage à tous ces enfants martyrs, ces enfants du malheur.

     

    cvt_Dabord-ils-ont-tue-mon-pere_2682.jpegD’abord, ils ont tué mon père

    Loung Ung (1970 - ….)

    Phnom Penh, 1975, la famille Ung, le père commandant dans les services secrets du Général Lon Nol, contre sa volonté, la mère, trois fils et quatre filles dont Loung, avant dernier enfant, la narratrice alors âgée de cinq ans, évacuent précipitamment leur demeure sous la pression des Khmers Rouges qui veulent vider la ville afin de constituer une société égalitaire et agraire en éliminant tous ceux qui veulent contrarier leur projet. La famille Ung est déportée à la campagne où elle souffre de maltraitances, d’humiliations, de violences et surtout de la faim. Elle est rapidement dispersée, une fille meurt dans un camp et le père est finalement démasqué. Loung, fillette débrouillarde et forte, capable de rosser des enfants bien plus grands qu’elle se bat comme une forcenée, armée de sa volonté de vivre et d’une haine farouche de ceux qui les maltraitent, pour survivre et aider sa sœur à supporter les sévices qu’elles doivent endurer dans les camps khmers, dans les camps vietnamiens et, pour Loung seulement, lors de son évasion vers le monde libre.

    ung-loung.jpgLa narratrice a choisi, alors qu’elle avait près de vingt-cinq ans, de se réincarner en la fillette qu’elle était en 1975 pour raconter le calvaire vécu par sa famille pendant la traversée de l’horreur déversée sur le Cambodge par les sbires de Pol Pot. Ce processus littéraire donne plus de vie et d’émotion au texte en mettant le narrateur et le lecteur en prise directe avec les événements même si on ressent bien que cette histoire n’est pas le fruit de la plume d’une gamine de cinq ans mais celui d’une adulte capable de concevoir des raisonnements trop élaborés pour sortir de l’esprit de cette gamine si dégourdie soit-elle. Ainsi, cette histoire même si nous n’avons aucune raison de la mettre en doute, apparait-elle  comme un peu reconstituée, réorganisée pour que les principaux aspects de cet abominable génocide puissent y trouver une place. Ce texte serait donc la somme des souvenirs de la fillette enrichie de quelques autres témoignages et d’émotions développées a posteriori.

    Ce livre n’a pas vocation littéraire, il reste trop factuel pour que le lecteur prenne réellement conscience de toute la complexité du processus qui a conduit Pol Pot et ses affidés à de telles exactions, à franchir la limite de ce qui est humainement concevable. Il a bien évidemment pour but principal de témoigner de ce que fut le drame cambodgien à travers des faits réels et irréfutables mais aussi de montrer comment la solidité des liens qui unissent les membres de la famille Ung ont aidés certains d’entre eux à survivre et à se réunir pour reconstituer une famille nombreuse et dynamique implantée sur plusieurs continents.

    Et ce témoignage montre une fois de plus toute l’étendue de l’imbécilité de ces révolutionnaires qui se croient obligés d’infliger à tout un peuple qui ne leur demande rien, leur façon de concevoir la société et de les contraindre d’accepter cette conception sous peine de torture et de mort. D’après certains historiens la méthode utilisée par Pol Pot, et d’autres avant lui, aurait été inspirée par celle inaugurée en France lors du massacre des Vendéens et des Chouans.

     

    34169_1596835.pjpegVisage volé

    Latifa ( ? - ….)

    Kaboul. Septembre 1996. Latifa qui n’est pas encore Latifa, a seize ans. Les Talibans prennent la ville abandonnée par Massoud et imposent la charia, cette loi arbitraire, aveugle, manipulée par les hommes au pouvoir pour écraser le peuple et surtout les femmes qui servent de bouc émissaire à ces pseudos religieux en mal de pouvoir qui mélangent hardiment leurs intérêts personnels avec un idéal religieux peu orthodoxe et féru de violence gratuite surtout quand elle s’exerce sur les plus faibles.

    Paris. Printemps 2001. Latifa, accompagnée de sa mère, a été choisie avec une autre fille pour témoigner de la vie que mènent les femmes à Kaboul depuis cinq ans : souffrance, douleur, humiliation mais aussi débrouillardise, témérité, audace. Elles parcourent le chemin de croix qui passe par toutes les institutions qui gouvernent le pays, l’Europe, les multiples organismes qui devraient œuvrer pour la paix dans le monde, les associations qui plaident pour la cause de la paix, des femmes, les médias qui peuvent faire un peu d’audience et rassurer leur conscience. Elles racontent, elles illustrent à grand renfort de témoignages vécus, de témoignages entendus, d’histoires qui circulent en ville, etc… Mais le résultat est maigre, qui veut se mouiller pour un peuple perdu dans ses montagnes et que son voisin voudrait bien dominer ?

    Alors avec le renfort de Chekeba Hachemi, créatrice d’Afghanistan Libre en France, Latifa devient réellement Latifa et écrit pour témoigner, pour laisser une trace mais surtout pour appeler au secours car la situation à Kaboul n’est plus tenable pour toutes et tous mais principalement pour elle qui a osé parler chez les incroyants comme Massoud qui l’a payé de sa vie deux ans auparavant.

    Alors Latifa écrit, ce qu’elle vécu, ce qu’elle a vu, ce que sa famille a subi, ce que le peuple kabouli supporte, les horreurs qu’elle a vues de ses yeux, que ses proches ont vécues. Et, avant d’écrire le mot fin, elle doit encore ajouter quelques lignes pour évoquer ce qui vient de se passer à New York ce fameux 11 septembre 2001. Et dix ans après, Latifa, que reste-t-il de ce cri de désespoir ? Une autre guerre qui laissera certainement la place à de nouveaux règlements de comptes ? Pays de malheur qui ne sait plus le goût de la paix.

  • Toutes mes villes

    La ville que j'habite est plus petite que moi. Et pas la seule.

    De nombreuses villes m'habitent... 

    Comme de nombreuses rivières, et de nombreuses montagnes.

    Comme de nombreuses mers, et de nombreux rivages.

    Je suis fait d'immensités indépendantes qui coexistent je ne sais par quel artifice.

    Comment leurs gouvernements négocient sans que des tensions naissent entre eux ou au sein même des républiques, c'est un mystère. 

    Un jour, il y aura une révolution dans un des états, un élément subversif aura provoqué une sédition, un dérèglement du système...

    Toutes mes villes disparaîtront et le souvenir de mes nombreuses marches le long des trottoir de leurs rues, de jour comme de nuit, par pluie ou par beau temps. 

    Un jour et à jamais toutes les cités qui m'ont vu naître me rejetteront du monde.

    Je n'aurai plus où aller, où mourir.

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    Paris, la nuit - Vieira da Silva

  • OUVREZ LE GAZ 30 MINUTES AVANT DE CRAQUER UNE ALLUMETTE d'Éric DEJAEGER & Pierre SOLETTI

    dejaeger.jpgHumeurs noires

    Voici un ouvrage classieux, aurait pu dire Gainsbourg, en découvrant le fruit de la collaboration entre Éric Dejaeger pour les textes et Pierre Soletti pour les illustrations.

    Le livre joue sur les contrastes du noir et du blanc, avec des touches sanguines, chers justement à l’ancien locataire du 5 bis de la rue de Verneuil.

    On pense aussi aux Idées noires de Franquin.

    Des textes carrés,  solides, non arrondis ou allégés par des tournures de phrases.

    Des textes dépouillés qui vont à l’essentiel. Comme si l’écriture blanche seyait le mieux aux humeurs noires.

    Un lyrisme maîtrisé par une plume acérée et des mots en cuir sombre.  

    Pour donner le ton, une citation de Bukowski ironisant sur les écrivains qui se lèvent à l’aube pour écrire...

    Voilà pour l’écriture !

    Quant au contenu, on retrouve les repoussoirs dejaegeriens : les médias racoleurs, le cirque politique et ses sbires, le sport spectacle, l’argent-roi, la haine sous toutes ses formes, et qui peut prendre les habits doucereux - Dejaeger les dépiste sans relâche - des bons sentiments et de la poésie de pacotille, ce qu’on pourrait résumer par l’angélisme.

    Les textes s'encrent dans le quotidien d’Éric (notamment d’usager du train), comme si le réel venait, un peu maso tout de même, se faire mettre en pièces par son crayon affûté. Il faut croire qu’il y trouve son conte. Ce titre-ci m’a fait d’ailleurs penser à un autre de ses ouvrages parus chez Mémor, sous la houlette de John Ellyton, les Contes de la poésie ordinaire.

    Exemple parmi d’autres : opéré en urgence pour une appendicite aiguë, le narrateur comptabilise le temps record resté à l’hosto, et de conclure : J’ai contacté le Guinness Book : / on a déjà fait mieux / & / moi / qui aime prendre mon temps...

    Ou le texte tendre sur les tous les flacons qui occupent la douche quand on vit sous le même toit qu’une épouse et de trois filles...

    C’est dans ce territoire qu’Éric (fait) œuvre depuis une trentaine d’ouvrages, qu’il exerce le mieux ses talents de sniper, qu’il lance ses scuds.

    Mais le noir n’exclut pas l’espoir, quand surtout il se situe à portée d’homme. L’auteur sait alors croquer les petits bonheurs de l’existence, pour reprendre de l’air, surnager, tenir le cap.

    Et il faut lire l’ouvrage jusqu’au bout pour s’apercevoir qu’on peut toujours éviter le pire (annoncé dans le titre).

    Éric Dejaeger réussit par ailleurs ce tour de force de rendre nombre d’éléments de son quotidien sans jamais se livrer, être impudique. D’ailleurs, vous aurez beau le chercher, vous ne trouverez pas son profil sur Facebook.

    Dans l’avant-propos, Jean l’Anselme écrit : « Dejaeger est une sorte de Buster Keaton, sa poésie n’a pas le moindre sourire. » Mais il précise aussitôt : « Son humour tient dans sa façon d’appréhender la réalité et de la dire. »

    Exercice d’équilibriste donc, ou, puisqu’il s’agit d’écriture, de styliste.

    Pour le dire plus simplement, on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce livre d’images et de mots. On rit souvent et jamais bêtement, car chaque trait d’humour s’accompagne d’une pointe de réflexion, comme si chaque allumette de rire qu’on craquait enflammait un brin d’intelligence.

    E.A.


    Voici un court extrait...

     

    LE TOP DU TOP

     

    Aujourd’hui

    j’ai écrit

    un superbe poème

    qui pourrait faire le bonheur

    du monde entier.



    Je le garderai pour moi

    aussi longtemps

    qu’il restera des analphabètes.

     

    E.D.

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     LIENS UTILES (notamment pour commander le bouquin):

    Le blog d'Éric Dejaeger:

    http://courttoujours.hautetfort.com/

    Le blog de Gros Textes:

    http://grostextes.over-blog.com/2014/01/eric-dejaeger.html

     

  • METELLO de Mauro BOLOGNINI

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

    Des "Garçons" (1959) à "La Dame aux camélias" (1983), Mauro Bolognini a tenu une très belle place dans le cinéma italien. Sa période, peut-être la plus féconde et  la plus réussie, correspond à ces années 1969 à 1976, qui virent la sortie de "Un merveilleux automne", "Metello", "Bubu", "Libera mio amore", "Per le antiche scale", "La grande bourgeoise", "L'héritage".

    Mais on ne doit pas oublier ces films du début des années soixante : "ça s'est passé à Rome", "La viaccia", "Le Bel Antonio", "Senilità",  "La corruption".

    12215.jpgSans doute la couleur, les décors somptueux ou crasseux, l'adaptation de romans à portée sociale ou politique, le sens architectural de la mise en scène ont emporté la mise et souvent aussi engendré une série de réticences à l'égard de leur auteur, souvent méjugé ou comparé à Visconti. Ces reproches d'esthétisme ou de postviscontisme peuvent être assez vite balayés tant les atmosphères recréées enjoignent les spectateurs à saisir véritablement une époque. La documentation, en outre, fournit un regard de scalpel sur les usages du temps : combien de films adaptent des romans qui se déroulent entre les années 1880 aux années 1930! Turin, Milan, Florence, Rome, la Sicile offrent leurs décors naturels à ces fictions qui éclairent l'émergence des forces nouvelles, l'éclosion des ambitions, les révoltes ouvrières sur fond de précarité et d'injustice, les répressions violentes, l'arrivée d'un monde nouveau dans les rues étroites des villes patriarcales.

    Bolognini, avec son équipe, Guarnieri, Tosi, Morricone, et la contribution d'écrivains de premier plan (Vasco Pratolini, pour ce Metello, écrit en 1955, adapté en 1969, premier volume d'une trilogie), n'a pas son pareil pour filmer l'insertion des personnages dans le "tissu" urbain.

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    Prenons Metello et ses amis, Betto, Renzoli, dans une Firenze où les aspirations sociales se font sentir avec acuité : on est en 1880, ils sont maçons et décident d'une grève, suite à un accident des leurs, pour améliorer sécurité et gagne-pain.

    Les aérations par la caméra (vues sur le fleuve Arno, le long des quais où oeuvrent des lavandières) compensent l'enfermement social et psychologique d'ouvriers mal écoutés par un ingénieur ou un contremaître asservi, réprimés avec violence. La lumière chez Bolognini s'ouvre sur des rues, des ruelles, des terrasses, puis se clôt sur des intérieurs, des escaliers, des murs décrépis, des logements boiteux.

    D'autres lumières - les rencontres amoureuses de Metello - ponctuent l'histoire : de la bourgeoise Viola qui a engagé Metello comme jardinier (jouée par Lucia Bosé) aux deux jeunes Ersilia (magnifique Ottavia Piccolo, qui joue le personnage de l'épouse) et Idina (la jeune voisine du couple, mal mariée, jouée par Tina Aumont ), le jeune Metello fait l'apprentissage de la vie, des sentiments, et son existence bascule souvent : la prison, l'infidélité, et de nouveau l'emprisonnement, dans un contexte de maigre victoire (une petite bataille remportée mais la perte de Renzoli, l'ami cher, interprété par Pino Colizzi).

    Massimo Ranieri prête jeunesse, fougue et résistance au personnage de Metello, meneur de maçons déterminés à mieux vivre. Ottavia Piccolo, dans un rôle qui s'efface et se densifie, méritait son Prix d'interprétation à Cannes, en mai 1970.

    Bolognini retrouverait ses deux excellents interprètes pour "Bubu", tiré du roman éponyme du Français Charles-Louis Philippe. 

    La bande-annonce


    Voir le film en entier (en V.O. sous-titré en anglais):

    http://www.youtube.com/watch?v=eCEJdcWSvRo

     

  • L'écrivain Jacques DAPOZ

    images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe Leuckx

    L'écrivain hainuyer Jacques Dapoz, né en 1952, est l'auteur d'une douzaine de livres, pour la plupart épuisés. Trois livres émergent de cette bibliographie : "Téléphones portables" (Talus d'approche, 1999), "Dans l'air rapide" (L'Arbre à paroles, 2002) et "Journal de l'antenne rouge" (Ed. du Cerisier, 2007).

    Il est l'auteur aussi d'un recueil de poèmes, édité par le Centre Reine Fabiola, "Ish, Isha", coll. fac simile.

    Mais la découverte étonnante s'appelle "Radiologies", ensemble massif de poèmes, d'extraits de journaux intimes, livre de 438 pages tassées, dans une édition Hors Commerce, tirée à 123 exemplaires (à l'adresse de l'auteur-éditeur, L'Escarméotte, chemin du Mitoyen, 14, 7060, Soignies). Ce livre date de 2009.

    J'ai rencontré plus d'une fois l'auteur de ce gros livre, édité confidentiellement, dans un café qui n'existe plus, et qui fut l'occasion d'évocations autour et sur la poésie.

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    Le poète Dapoz, éducateur spécialisé, romancier, journaliste, comédien, spécialiste du son pour les films de Boris Lehman, collaborateur de la RTBF pour de nombreuses émissions culturelles (sur la poésie, le cinéma...), est, il suffit de lire ses références et lectures dans les notes de son "Journal de l'antenne rouge", une somme de culture et un grand professionnel du livre et de l'approche du livre.

    Qu'il ne figure dans une aucune anthologie comme poète reste pour moi un mystère!

    Que l'on ne  mentionne guère ses émissions et découvertes (les pages sur Pessoa sont étonnantes!) étonne autant!

    Il reste que le contenu de ce gros livre de poèmes, qui entament une radiologie complète de l'être qu'il fut, est inépuisable de sons, de sens, de genres (lettres, comptes rendus, poèmes...), d'images.

    Son livre comporte lui-même plusieurs parties et les thèmes s'entrelacent dans un flux, vraiment poétique. Est-il décemment possible d'en faire un catalogue mesuré, rationnel?

    La beauté, la vision, la mémoire, le travail sur le temps, les lois qui régissent la pensée, l'absence/présence des êtres, des souvenirs...sont quelques-unes des clefs qui ouvrent à cet univers unique de poésie plurielle, qui est maîtrise de la langue et expansion véritable d'une carrière marquée par l'autre et la voix de l'autre. Par la radio, non seulement musicale, mais poétique, que l'auteur a souvent lui-même exprimée, traduite et vivifiée.

    Ces "Radiologies" explorent une individualité qui, par son sens de l'histoire, des événements, de l'historicité du réel, sait ce qu'il s'agit de dire du livre, de la poésie, de l'autre qui prend parole.

    "Espace mental", dit-il, cet espace de la radio (p.379).

    L'hommage à Pessoa - sujet d'une émission - recrée l'imaginaire lisboète, rameute les hétéronymes, le Tage, et les fragments du magnifique "Tabacaria/ Bureau de tabac" d'Alvaro de Campos (1928) l'incitent à se décliner lui aussi entre passé, présent, futur. L'influence à la fois pessoénne et d'Achille Chavée l'enjoignent à écrire un très très long et beau poème anaphorique "Je suis", manière de citer Chavée et ses "Identités".

    L'intérêt réside aussi dans la coulée du quotidien, manière de montrer que la vie est tissée de riens, de faits menus, de rencontres qui font une vie.

    "On s'embrasse, on va à l'hôtel Gutenberg, sur la plage de Dieppe on marche quinze jours jusqu'à Ostende rien que la nuit." (p.343)

    Des fragments d'un journal tenu (en 1976) propose :

    "J'ai vingt-quatre ans. "Vie quotidienne en images de cire". Rien ne s'ajoute à ce qui s'ajoute au rouge si ce n'est le mensonge. Ecrire est conscience de cela et ainsi me sauve la vie tandis que j'éprouve le sens caché du vide parfait qui me précède." (p.296)

    La précarité, la solitude, l'absence dessinent en grave l'expérience du quinquagénaire, qui plonge dans les vicissitudes, qui traduit en termes lourds de sens, une expérience qui se délite :

    "De ne jamais la voir    De ne jamais te voir   De ne jamais nous voir

    je bute   je pense je vais  pour toujours entre porte et porte

    L'encre coule de mon sang en parole de regard" (p.109)

    Les répétitions, ressassements, rappels, retours de pensée, forment la matière d'une langue dense, fluctuante, riche et féconde :

    "Rage rouge crache dans la défaite des mensonges les mots nouveaux rage éructe vomit rugit la tempête mots mots terribles terribles mots terribles feu tempête de mots de feu souffle le souffle neuf la main..." (p.213)

    La lecture de ce gros livre pourra paraître insaisissable à l'amateur de sections bien disposées : ici règne la confusion voulue d'un poète qui exerce sa fonction poétique, comme il l'entend, dans une volonté de tout dire, tout retenir du magma des jours qu'il a saisis.

    Pour d'autres, ce livre sera de chevet, entre pulsions, émotions, sensations pures.

    "Je sens de l'air, mon amour.

    Je suis de l'air.

    Un épisode du grand TOUT.

    EST-CE LE CIEL?" (p.212)

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    Une découverte.

  • Mon nombril

    images?q=tbn:ANd9GcQivPMP7j_OPJWeCynD3LskUDcsTfBM_KxhHHOPBeB7MQGYz3s0xgMa mère aime mon nombril, elle dit que c’est ce qu’elle a réalisé de mieux chez moi. Régulièrement, quand je vais la visiter, je le lui montre. Cela lui permet, accessoirement de vérifier l’évolution de mon poids. Quand je lui rappelle que ce n’est pas elle qui a coupé le cordon mais un médecin ou une sage femme, elle relativise. Mais je n’insiste pas, je ne voudrais pas la heurter. Ma femme dit que ce n’est pas ce qu’elle préfère chez moi, que mon menton est assez réussi même s’il me manque une fossette à la Kirk Douglas. Quant à mon nombril, j’ai beau l'observer depuis ma naissance ou peu s’en faut, je ne lui trouve toujours rien de bien singulier. Je n’y vois qu’un trou arrêté dans son développement qui, s’il avait eu la possibilité, aurait pu, oui, donner un beau cratère qui aurait repoussé sur les bords le reste de ma personnalité si peu volcanique.

  • La décision

    images?q=tbn:ANd9GcRrIBDCZDPbUa-oYgVlC5wNO6uJCpTqLvN5dl6TDGnKeIgDoYNo3gQuand la décision fut prise d’afficher sur tous les véhicules mâles l'image d’un homme nu et sur tous les véhicules femelles l'image d’une femme nue, une large majorité de citoyens applaudit.

    Le problème se posa quand il fallut déterminer le sexe de chaque véhicule car les experts en carrosserie défendaient une option contraire aux spécialistes des moteurs. 

    De telle sorte qu’après de rudes discussions au parlement, dans les médias et dans les milieux motorisés de l’industrie automobile, il fut convenu que tous les propriétaires de véhicules choisiraient d’afficher l'image d’un animal sur leur engin, quel que soit le sexe de l'animal.

    La seule interdiction porta sur l’affichage de photos d’animaux morts lors d’un crash test. 

  • Un poète

    AVT_Thierry-Ries_286.pjpegpar Thierry RIES

     

    Quelques jours de congé de fin d’année à Ciney,  dans l’appartement que nous prête une amie.  Eveillé spontanément à quatre heures du matin, l’heure que je préfère, propice à soi. Je parcours sa bibliothèque,  tombe sur le dernier livre d’un poète qui a compté pour moi. Une surprise, presque un choc, un souvenir en demi-teinte. Je repense à lui, perplexe…

    Après s’être hissé sur la nationale des élus, ce poète a fini par oublier, bousculer au fossé les efflorescences en pousse. Omises, ses ruelles d’enfance aux pavés disjoints, ses ivresses anciennes d’humilité, interrogeant la voûte étoilée. A présent, c’est lui l’étoile. Le talent et la reconnaissance, comme de longues cloisons miroitées, ont comprimé bien des acquiescements, des rencontres, des regards à consentir. A trop se frotter aux seuils tranchants, l’ombilic a implosé.

    Me voici dans ce présent d’il y a sept années…

    Si l’on insiste pour lui parler, il renvoie à sa secrétaire d’épouse. Il se retire de tous  pour mieux nous revenir, même de son épouse. La chair s’oublie, qui n’est pas sienne. Que voulez-vous, la gloire donne des tournis, on ne peut plus laisser le temps au temps, ni surtout la place à tous ces écrivaillons quémandeurs, qui plus est venant d’une piètre maison. L’essence de la célébrité mènerait-elle fatalement à cela ?

    Le poète n’ose pas s’avouer qu’il craint comme la peste de se pencher  sur des pages qu’il considère d’emblée comme mièvres, sans les avoir lues. A se tremper dans la fange, on risquerait gros. La petite flamme de grâce qui l’anime pour le moment, et reconnue de tous pourrait vaciller, s’étouffer dans la masse des sous-fifres qui se pressent dans les salons.

    Mon poète se demande ce qu’ils font ici, ces plumitifs frileux. Il s’hydrate au divin élixir de l’épure. Il fond sur l’essentiel, comme un maître aime à marquer ses élèves au fer rouge et au point d’exclamation.   Ses livrées sont si longues, ses pantalons si courts, il ne peut se mouiller. Peut-être a-t-il grandi trop vite, peut-être aussi a-t-il gravi trop vite, là-haut ?     Si haut qu’il s’agit de ne pas tomber en manque d’airs. Pas de partage, le ciel est trop étroit, et l’inspiration si capricieuse.

     Je parcours son dernier opus, loin de chez moi, l’esprit en vagabondage. Ce qu’il écrit bien, mon poète! Son souffle me semble pourtant un peu retombé, ou est-ce moi qui ai évolué vers d’autres écritures ? 

    Mais voilà que l’expérience passée resurgit. Je me rappelle tout-à-coup cette amie bibliothécaire, passionnée, qui me disait qu’il vaut mieux parfois ne connaître que l’œuvre, plutôt que celui ou celle qui l’a écrite ; et de me citer des noms, des anecdotes, lors de présentation d’auteurs. Lui daignerait éventuellement descendre à la province, d’où il était originaire, que si on avait pu lui garantir quarante personnes.

    Mon poète n’a pas répondu aux lettres ni aux invitations de la bibliothèque provinciale, trop éloignée de son centre, trop éloignée des fastes parisiennes. Je n’ai pu l’approcher que trois fois, lors de soirées de rencontres à la capitale. A la première, seul, souriant, naïf, je suis allé vers lui. Il me toisa d’un regard silencieux, visiblement étonné que j’ose lui adresser la parole d’emblée. Il grommela un plus tard à ma demande d’une minute d’entrevue immédiate, et s’en alla tout sourire vers un des responsables de la soirée. La seconde fois, toujours lors d’un salon des poètes, un ami écrivain réputé me présenta à lui, il me dit, mais je vous connais, non ? J’abondai dans son sens négatif, et le laissait parler avec C.

    Je suis enfant de Cadou, sans doute me suis-je trop abreuvé de la grande fraternité poétique. Désillusion d’une utopie, la parole de Cadou est trahie !

     

    Sept ans déjà. On reconnaissait son pas, il s’étonnait parfois lui-même en secret de son assurance...

     Comme il fait école, il ne peut se permettre le risque de la nuance. Sa parole est l’exclusivité de l’année, noire ou blanche sur son Steinway & Sons, il doit encenser ou condamner de son chant wagnérien. S’abreuvant à l’esthétique de la censure, du resserrement, du tout-à-ses-goûts. À la rigueur, rapidement attentif sur des noms propres sur eux, mais alors ceux en accord inconditionnel avec chacun de ses gestes, de ses étals. S’enivrant encore du chant des fées penchées sur son sort.

    Je le regarde et je pense que serais-je moi, à sa place ? Aurais-je moi aussi surfé sur la vague, avec Narcisse ressorti de l’eau pour batelier, et me retournant, pour pisser dans l’eau ? Et je ris à l’intérieur, repensant au bon mot de Chavée, il est contre-indiqué d’uriner contre le vent. La vogue est comme la vague, elle retombe toujours trop vite. L’âge venant, on finit par pisser moins loin. Et s’y l’on s’y risque encore, ce n’est qu’une fois seul au bercail, que l’on se rend compte que le vernis de ses chaussures, cirées par les autres, s’est teinté de jaune.

    Mon poète du moment a tant donné ses grâces à la blancheur de la page qu’il en oublie celle si pure de sa femme endormie. Il est si entouré de lauriers qu’il ne perçoit plus l’éclatante jeunesse des pâquerettes, la saveur  prometteuse de  la rosée qui s’écrit. Ignore-t-il que le flambeau vieillit, qu’il devra passer la main ?

     

    Ses sentences sont aussi carrées que son écran d’ordinateur. Il s’écrie sur les réseaux la poésie se dilue, il y a trop de poètes, distinguons poésie et  potée. Le peuple a ses maisons, qu’il y reste ! Il en oublie qu’il doit beaucoup, même indirectement, à Destrée, le fondateur de l’académie, d’où mon poète tira sa gloire. C’est vrai qu’une quantité immensurable de livres sort, Monsieur, mais peut-on empêcher le peuple, comme vous l’appelez, de se dire, voire de se publier ?

    La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était il y a trois années, à un salon organisé sur la proposition de mon éditeur, au pays du très admiré Verhaeren. Une amie romancière l’avait invité. Ce jour-là, j’eus droit à son bonjour, simple et distant. Je me demandais s’il s’était assoupli au fil des ans. Je fus rapidement fixé.

    Un jeune chanteur que je connaissais m’avait proposé d’agrémenter  le salon de quelques chansons françaises. Je le vis faire la grimace. A la fin, il s’exclama mais enfin, n’y a-t-il personne pour apprendre ce jeune garçon à chanter juste ? Son père, qui suivait la carrière débutante de son chanteur de fils, était juste derrière. J’eus peur du pire, il ne se produisit pas vraiment, le père visiblement outré se contenta de le regarder, se mit devant lui, et applaudit de plus belle. 

    Fort occupé par le salon, je ne pus que l’observer de manière sporadique, lorsqu’il se déplaçait. Son sourire était pronom du grade, œilleton, cible, élite. Pour la masse, un bon tir groupé, qu’il fusille du regard….

    Je me surprends à discourir seul avec moi-même, ici dans la calme douceur voluptueuse de Ciney. Avec le recul, je me dis qu’en effet, il a dû compter pour moi. Mais à aucun moment, ne regrette ses écrits,  substrat cardiaque d’une période en jachère La petite ville dort profondément.  Sans doute suis-je le seul, ici à divaguer, juger ? Sais-je seulement les fêlures de mon poète ?  Voire les miennes ?

     Comme lui, j’ai trompé le premier accord toltèque. Mais tous les poètes ont-ils toujours une parole impeccable ?

    Un poète a égratigné mon seuil de tolérance, il m’oblige à me revoir à la baisse, une chance. Ma mémoire n’éclaire que mes nuits, mon bureau est exigu, il me faudrait réviser l’ouverture de mes fenêtres.    

    Tout passe. Je vais quitter cette danse insomniaque. Pour la toute première fois, j’assiste au lever du dernier jour de l’an de grâce 2013, comme une grande aventure distanciée, qui arrive en bout de page, en bout de rêve. 

    Ici, au cœur du Condroz, de larges franges de clartés auréolées se risquent timidement sous le scapulaire monastique des ténèbres. Elles vaincront bientôt, d’une victoire en pleine lumière.  Le divin du quotidien.

    Je quitte le séjour pour la chambre. C’est fou cette ville, devant, l’alignement des maisons et des voitures, dans la rue qui monte vers la place, et derrière, la campagne condruzienne, avec son coteau, sa grange de grès gris-bleu, ses épicéas, et des rails qui disparaissent dans le corsage échancré, vers la porte des Ardennes.

    Plus près, des peupliers agités par une légère bise me font signe de leur balancier hypnotisant, dans l’essai nouveau d’une pensée décompensée, allégée.

    Entre fenêtre et lit, retourné, à deux pas du ravissement, je contemple la beauté pure de ma compagne endormie. Je ne pourrais être mieux, nulle part ailleurs.

     

    Le jour se lève, je me couche enfin.

     

  • APOCALYPSE DEMAIN

    images?q=tbn:ANd9GcQ8ZQRh5vCHHCb0oOMtYL07fF9qsYa379z4wfNeuWrnBJVWnBxm1wpar Denis BILLAMBOZ

    En lisant le très récent livre d’Hélène Grimaud, le monde de Volodine m’est immédiatement venu à l’esprit, notamment le monde qu’il dépeint sous la plume de Lutz Bassmann dans « Avec les moines-soldats » et « Les aigles puent ». Certains passages d’Hélène Grimaud concernant la détérioration du monde pourraient très bien figurer dans l’un ou l’autre de ces deux textes et je n’ai donc pas résister au désir de les assembler pour présenter une publication sur la littérature apocalyptique et la destruction du monde par les hommes. Je ne voudrais surtout pas comparer ces deux auteurs - Volodine est difficilement comparable - mais les deux semblent avoir la même vision de l’avenir de notre planète et de l’incapacité de l’humanité à assurer son devenir.

     

    cvt_Retour-a-Salem_4154.jpegRETOUR À SALEM

    Hélène Grimaud (1969 - ….)

    C’est un cri d’alarme, un cri de colère, un appel à la révolte que lance Hélène Grimaud dans ce livre où elle explique le chemin qu’elle a parcouru pour essayer de comprendre les raisons qui lui restent de vivre dans notre monde profondément altéré, le chemin qui conduit des légendes saxonnes à la folie de Schumann puis aux récits de Brahms et Hugo Wolf, par effet miroir, et enfin à sa décision de revenir à Salem pour reprendre le combat écologique auprès de ses loups. Mêlant la fiction fantastique et les récits mythologiques, la prédiction écologique et apocalyptique et sa propre vie militante avec les loups, Hélène Grimaud explique, argumente, s’insurge contre l’imbécillité de l’humanité qui construit son destin apocalyptique à travers sa goinfrerie et son opulence. Si l’humanité n’était pas animée par une force destructrice puérile et imbécile, le monde vivrait dans une parfaite harmonie : « le monde, flore et faune ensemble, composait une symphonie, non pas improvisée mais accordée, comme si de tout temps une partition cosmique présidait à l’harmonie générale… »

    A Hambourg, l’héroïne, Hélène Grimaud, répète le Deuxième Concerto pour piano de Johannes Brahms, au cours d’une pause, elle s’égare dans un quartier perdu de la ville et se réfugie dans un magasin vétuste, irréel, pour appeler un taxi, en l’attendant, elle trouve un étrange manuscrit où « alternaient des partitions parfois couvertes d’eaux-fortes signées d’un certain Max Klinger, des dialogues, des dessins, l’extrait d’un journal et, enfin, deux photos jaunies … » Les textes que l’auteur rapporte, seraient de Brahms lui-même, sous la signature d’un pseudonyme, ils racontent une balade dans une forêt fantomatique comme on en trouve dans la littérature fantastique mais aussi dans les légendes saxonnes souvent reprises par les auteurs romantiques, une forêt sans vie, en voie de minéralisation, tuée par les hommes. « Le compositeur avait-il pressenti, dans le grand élan du romantisme allemand, les horreurs promises par la technique et le progrès ? »

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    Hélène Grimaud est au monde sonore ce que Yann Arthus Bertrand est à l’image, elle décrit un monde déliquescent, en voie de décomposition, un monde « volodinien » dans des forêts dignes de J.G. Ballard. L’apocalypse écologique est en cours, les dégâts sont considérables, les légendes saxonnes prévoyaient déjà cette catastrophe, cette fin du monde par la destruction du milieu naturel. Mais cette fin du monde n’est pas forcément rédhibitoire, il y a un autre monde, un envers du paradis dont il faudrait trouver la clé, celle qui est égarée dans une légende germanique… celle qui ouvrirait la porte du changement à l’intérieur de nos modes de  vie.

    Ce texte se nourrit à la source des légendes saxonnes qui ont inspiré tant d’œuvres littéraires et musicales mais aussi des idéologies pas toujours très recommandables (voir Eroïca d’Andrzej Kusniewicz pour s’en convaincre). L’enchaînement des coïncidences que l’héroïne rencontre ne peut pas être le fruit du hasard, il relie trop évidemment la musique aux légendes, à la littérature, à la vie de Brahms et à la sienne même. Tout est prévu à l’avance, le hasard n’existe pas, la destinée de chacun est tracée et chacun à son double qui le précède et le dessine a priori, Schumann était le double précédent Brahms et elle, Hélène Grimaud, voit en Brahms son double comme Hugo Wolf le voyait lui aussi. Tout s’enchaîne et se transmet dans un jeu de miroir entre ces doubles. « Ce qui m’intéressait, c’était…le thème qui m’était cher, celui du double et des jeux de miroirs entre les différents artistes, les différents destins ».

    Ce livre est un cri de colère et d’indignation mais aussi un texte lyrique et romantique comportant de magnifiques pages sur la musique en général et Brahms en particulier avec lequel elle partage des affinités évidentes. Un livre où elle montre l’immensité de sa culture, la pertinence de ses intuitions – l’intuition joue un rôle essentiel dans les démonstrations de l’auteur - et peut-être la justesse de sa prémonition mais qu’il est difficile de la suivre dans son raisonnement, dans ses analyses, dans ses perceptions sensorielles, elle vole souvent trop haut, plane au-dessus de nos têtes, et nous laisse parfois pantois et sceptiques, dubitatifs, égarés… Alors colère noire, indignation exacerbée, angoisse existentielle, alerte prémonitoire, justification de ses choix personnels, déclaration de guerre… un peu de  tout cela dans une vaste fresque qui naît dans la légende, passe dans la folie, nourrit le récit et s’égare jusque dans le massacre des indiens Arawak et le jugement des sorcières de Salem pour trouver son prolongement dans un retour auprès des loups pour reprendre le combat et retrouver une nouvelle raison de vivre. Ce qu’Hélène Grimaud fit en effet en quittant la Suisse pour rejoindre ses loups à Salem. « J’ai pris la résolution d’écrire, tous les jours, dans mon journal, un compte rendu des souffrances de notre planète…de me battre aux côtés des loups de toutes mes forces et toutes celles de la musique. Sur ce sujet, j’ai décidé de devenir méchante. De ne plus épargner personne ». La guerre est déclarée, Hélène Grimaud est en campagne.


     

     

    1437_g.jpgLES AIGLES PUENT

    Lutz Bassmann (1949 - ….)

    Ce livre se situe sans conteste possible dans la droite ligne du précédent, « Avec les moines-soldats », le même langage, le même rythme, le même vocabulaire mais cependant une construction différente, les « entrevoûtes » ont disparu, elles laissent la place à des courts récits qui composent un texte moins structuré, plus aléatoire, où les thèmes sont plus variés. La construction est moins géométrique, la symétrie entre les « entrevoûtes » laisse la place à un texte circulaire qui se referme  comme une boucle sur la fin du monde. « Ensuite le ciel écrasa la terre. Tout était noir. »

    Dès les premières lignes, on retrouve l’ambiance apocalyptique qui baigne « Avec les moines-soldats », un monde se liquéfiant dans une  fusion qui dépasse la puissance destructrice de la bombe atomique. Un cataclysme qui aurait pu être provoqué par une guerre froide devenue brutalement torride où l’on retrouverait des relents de la terreur nazie, la barbarie sadique des conflits balkaniques, la violence des camps du Moyen-Orient et la sophistication des armes utilisées pour distribuer des frappes supposées chirurgicales.

    Dans ce monde liquéfié, Gordon Koum cherche sa famille victime d’un bombardement. Hélas, nul n’a survécu sauf un rouge-gorge qui se meurt et un pantin à qui il raconte des histoires d’avant, d’avant le cataclysme. Il raconte le monde avec ses religions, ses armées, ses soldats humanitaires, … qui  ont tous contribué à la détérioration de la situation pour finir dans cet apocalypse final. On dirait qu’il décrit l’effondrement d’un espoir communiste - la notion de parti est récurrente dans le texte - qui n’aurait été qu’un rêve irréalisable. Le livre pourrait-être tout simplement l’échec du monde communiste incapable de s’imposer devant toutes les tares de l’humanité.

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    « … j’étais un sac comme les autres. Nous étions tous des sacs 

    Hermétiques et pourvus de nombreuses ouvertures, dont certaines malodorantes, mais condamnés quoi qu’il arrive à rester hermétiquement clos. » « L’intérieur est structuré en chacun de la même manière, selon une tradition qui a commencé à s’établir quelques dizaine de millions d’années avant les grands singes et qui n’a guère été remise en cause par la suite. » « Regardez les grandes manifestations prolétariennes, … Regardez le Parti. C’est une addition de sacs, ça dépasse jamais ce niveau. Des sacs les uns à côté des autres. Mais il y a pas mélange du contenu des sacs. Et, en tout cas, pas un grand sac. »

    Ce texte apocalyptique décrit l’incapacité des hommes à conduire le monde ailleurs qu’à une fin brutale. Depuis l’origine, l’homme dérive vers une issue fatale parce qu’il n’est pas capable de faire autrement. L’issue semble inéluctable. Il n’y a même pas un souffle d’espoir comme dans « Avec les moins-soldats » sauf peut-être dans le fait de pouvoir encore raconter des histoires dont le thème importe moins que la forme. Bassmann a aussi son monde littéraire avec ses constructions dont certaines sont déjà utilisées dans son livre précédent. J’ai particulièrement apprécié l’effet d’amplification provoqué par des phrases répétées en y ajoutant, à chaque répétition, un élément nouveau de façon à créer comme un tourbillon ascendant qui va s’élargissant vers le ciel emportant le lecteur sur les spires de ces phrases ressassées comme « Le Bolero » de Ravel emmène le mélomane dans son tourbillon de notes.