Vu au ciné de ma rue : LA GRANDE BELLEZZA

images?q=tbn:ANd9GcTYeIh_40eQ3e8tELt15eqoVFgVmbu_6gtmnNmzQGe9_DBBSkgxIQpar Philippe LEUCKX

De la beauté, de celle d'une ville qui en a ému tant, il reste beaucoup à dire, quoi qu'en aient dit beaucoup d'artistes, d'écrivains, de musiciens, de rêveurs. Quatre lettres suffisent à l'énoncer R O M A.

Le cinéaste italien Paolo Sorrentino, aidé d'une flopée d'artistes, en tête desquels il faut placer l'acteur de "Gomorra", Toni Servilio, impeccable dans ces habits d'homme mondain qui, au lendemain de son anniversaire, 65 ans bien servis, se remet en question et décide d'explorer, maniant ironie, sagacité, humour noir, les univers de la beauté, dans une Rome décidément dans le vent de la descente, à l'ombre du Colisée, entre néons de bazar, chansons dansantes, personnages de comédie échevelés, excentriques, felliniens pour tout dire.

Ce long film d'une initiation à rebours (l'on propose très souvent le périple initiatique d'un jeune qui fait ses armes en ville), près de deux heures trente d'images de toute beauté, de musiques, d'avancées travellingantes sur un fleuve, sur ou sous des ponts célèbres, nous ramène aux grandes périodes de la cinématographie italienne, grande comédie à l'italienne des Scola, Comencini, Monicelli..., aux fastes déjà dénoncés ironiquement dès 1960 par Federico dans sa Dolce vita.

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Si peu de films daignent aujourd'hui accompagner la beauté : celle des femmes assurément, et notre antihéros mondain les a collectionnées et en fait un catalogue avec son cher ami Romano (joué par Carlo Verdone), celle des ambiances, des atmosphères, des terrasses éclairées le soir sur une ville en suspens (comment ne pas penser à la "Terrasse" de Scola!), celle d'une ville décidément éternelle par ses géologies de beauté (j'emprunte à Sallenave son concept littéraire et historique des strates artistiques de son GUIDE INTIME DE ROME), celle des maîtresses présentes de Toni S...pardon de Jep Giambardella!

On retraverse le passé de l'urbs en suivant des scènes bien contemporaines : on va avec ses personnages dans les boîtes ou palais à la mode, on assiste à des spectacles effrayants de bêtise (ex : la cogneuse de tête le long de l'aqueduc Claudio) ou d'incongruité, on regarde des images désolantes d'une population gagnée par le snobisme ou la mode galopante, comme l'avait déjà montré, dès 1982, le cinéaste Antonioni, avec sa charge douce contre l'aristocratie de "Identificazione di una donna".

Film riche, complexe, presque surchargé de signes, qu'il faudrait voir de nombreuses fois pour en exhumer toute la portée : les dialogues, à eux seuls, valent leur pesant d'or, et l'antihéros assène sa morale de mondain blasé à l'adresse d'une de ses amies d'un groupe soudé, que ses paroles dénouent certes avec une virulence insigne.

Plastiquement, la réalisation est superbe de bout en bout : de vrais tableaux, à la Bolognini ou à la Fellini, comme ces intrusions nocturnes, grâce à un "homme aux clés d'or", dans des palais ou musées (Capitolins), interdits à ces heures au public! L'appariteur a reçu tout un trousseau, symbole de la confiance de l'aristocratie noire de la capitale. 

Comment, dès lors, ne pas songer, devant ces scènes éclairées presque à la bougie, aux fêtes de la "Douceur de vivre"?

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Le film de Sorrenino rameute d'autres films, de splendides images mémorielles cinéphiliques, en crée, assurément, d'autres pour que d'autres films les ramassent, un jour, à leur tour : ainsi en va-t-il des vrais talents qui nourrissent l'imaginaire des spectateurs.

On sort du film, entre splendeur, amertume et lucidité : s'est instillée, quasi à notre insu, cette mélancolie devant le sort de quelques personnages poignants : tel ce Romano, qui quitte l'urbs, où il se sent bien trop corseté; telle autre meurt; telle autre s'en retourne à ses projets; Jep reste là, comme face à cette girafe, incongrue dans un décor des Thermes de Caracalla, qu'un bateleur de ses amis fait disparaître. Métaphore du cinéma, du temps, des espaces de pellicule : qu'est-ce qu'un film à côté de la vie? Une magie? Un décor? L'apparence de la réalité? L'écume? Sorrentino ne répond pas à notre place : il nous laisse adultes, vaccinés, cinéphiles, philosophes, il nous enjoint seulement à penser - ce qui n'est pas le plus détestable à l'heure des films fast-food, aussitôt oubliés que vus!

Un grand film, qui eût mérité la Palme 2013, qui s'est contenté du Grand Prix Spécial du Jury. Sorrentino aussi mal servi que Tarkovsky, hier.

L'oeuvre vient d'être récompensée d'un OSCAR DU MEILLEUR FILM ETRANGER 2014.


 

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