DE MILAN, SOUS LA PLUIE, par Thierry RIES

Le train Mons-Zaventem. L’avion, la carlingue aux bruits ouatés qui ne peuvent sortir. Les autres passagers, ceux qui prennent souvent les airs, ressentent-ils dans la grande voûte vibrant autour de notre vol, la passive et faramineuse appréhension de se rapprocher du  théâtre divin, où joueraient les âmes pressenties, rapides, libérées de leurs chairs trop lourdes pour le ciel ?

 

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Aéroport de Malpensa, le bus jusqu’au terminal, le train jusqu’à la gare de Cordona.  Le tout premier pas sur le sol milanais rendu incertain par le tapis roulant, déterminé de la pluie. Elle sera mon guide de tous les instants. Une amoureuse qui s’obstine, harcèle, aveugle, investit les moindres parcelles de peau exposées à une lumière trop humide. Chaque goutte dévalise un peu plus du fruité du jour. Le goût de tout voir se dilue sous les paupières floutées. De même pour la clarté des visages, qui ne peut que rentrer en cette zone méconnue où l’intime n’a de cesse.  

Le professeur égyptologue qui enseigne à Lille et m’a guidé pendant le voyage, m’apprend que je logerai devant l’église Santa Maria Delle Grazie, là où est exposée la Cène de Léonard de Vinci. A ces mots, je me trouve d’un coup plongé dans la grande histoire. Emoustillé de dormir aux côtés d’un homme touché par la grâce et le mystère. Peut-être aurai-je la chance de découvrir en vrai cette légende, mystère d’une dramaturgie pas tout-à-fait élucidée, dont les modèles des esquisses furent trouvés dans les quartiers de Milan. Il faut paraît-il réserver suffisamment tôt pour la voir. Après m’avoir expliqué la direction pour mon hôtel, le professeur me laisse. Je déambule sur une longue avenue d’où convergent au rond-point d’autres avenues. Des lampes orangées montrent de grandes maisons anciennes aux ferronneries qui veillent et quelques balcons aux motifs végétaux.

J’ouvre la porte de ma rue à la stupeur noctambule. Avec les angles qui disparaissent dans le gris, les dos se courbent eux aussi sous le tambourin du ciel, fantômes surgis là, pour disparaître aussi vite. On se tait, on parle fort, parfois on injurie la pluie. Rien n’y fera, elle coulera, tranquille, ses clignements d’yeux embrumés jusque dans les chaussures. Corso Magenta. Pas loin, le voici, l’hôtel Palazzio Delle Stelline. Dans la bruine sombre de novembre, son porche illuminé, la lueur que je cherchais, volontiers irréelle, comme un souffle énorme et lent et léger comme un phare essoufflé qui vous happe, comme un long bras amoureux, comme une femme qui va bientôt compter. La lumière du porche abrite deux amoureux. Je comprends qu’ils doivent se séparer. Visiblement l’homme a raccompagné la dame. Cette lumière, celle d’un film italien, mais lequel ? Qu’importe, je ne cherche pas, l’analogie me transporte. L’homme ne veut pas la quitter. Comme dans la chanson de Brel, Orly, je ne vois qu’eux deux.  Il finit par s’en aller, non sans se retourner.              

Le chien mouillé que je suis se secoue avant d’entrer. Longue salle de réception, petits salons de part et d’autre. La taille de cet hôtel aura la même démesure. Non moins épargné par le crachin du soir, des clients entrent, se faufilent, me dépassent, abrègent  regards et salutations, pressés de retrouver le douillet de leurs pièces, la chaleur d’une douche, plus souhaitée que celle du ciel. L’on m’attendait, le réceptionniste me tend ma clef. Je me perds un peu en ce vaisseau en amphithéâtre.

 

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Je rentre, à demi trempé. La chambre m’ouvre ses bras de chaud sourire, telle une mère prévenue. La pluie révèle plus encore la tendre escale de nos chambres. Qui peut penser la chance d’une pluie, l’appel d’une chambre ? Leur silence nous espère. La pluie s’invite rarement dans les chambres, sauf sous couvert de larmes, qui est sa forme la plus pure, quand on a épuisé tous les sourires, et que la solitude est lourde loin des mêmes gestes longuement posés chez soi. Les repères de la routine sont mis à douce épreuve, engloutis par la délicieuse sensation d’être étranger dans une ville jamais foulée. Même seules, même délaissées, les chambres n’essoufflent pas leur patience. C’est ce que me murmure la pluie qui frappe à la porte vitrée. Je pense aux professeurs qui m’ont permis cette chance. L’invitation à l’hôtel, le gîte chez l’habitant, la chambre d’ami nous disent la douceur hospitalière, l’urgence d’être là, plus à soi parmi nos hôtes- nos autres-, l’excitation puérile et vive de s’ancrer dans les instants d’une autre part du monde. Exister aussi pour autrui.

La nuit aura servi à refaire le voyage, pour être sûr que je suis bien loin de tout. Le matin, quant à lui, promet des rencontres fortes. Griserie aussi de pouvoir déposer ses regards sur d’autres pierres, ses sourires dans d’autres regards qui viendront.

Université du cœur sacré, séminaire organisé par le centre Archivio Ries. Les professeurs palpitent autour d’une éminence, évoquent son œuvre immense. Au séminaire consacré à Julien Ries, et intitulé Un défi à relever pour une anthropologie nouvelle, on évoque ses sept décennies d’un travail acharné, passionné. Les professeurs  présentent leurs travaux construits dans sa constellation, brillances étoilées dans celle du Très Haut. J’entends le peuplement de la terre par les premiers hommes, leur peur du ciel sans fin, de la foudre, et pire encore, de la mort. Premiers rites religieux, ceux funéraires, pour protéger le corps inerte des bêtes et de la colère éclair du ciel. On y ajoutait ustensiles et nourriture pour le plus grand des voyages, l’ultime séparation. Il y sera aussi question de la fastueuse Egypte, et des rites, des mythes et des symboles dans les religions anciennes.

Qu’il est bon de se laisser bercer par la belle langue italienne !    Je songe d’abord à son antiquité, un des fondements de notre civilisation…Porté par la voix qui chante et que je ne comprends qu’à demi-mots, j’entends Julien Ries, me laisse glisser dans une douce divagation. Sans presque prévenir, l’impression que  l’image angélique, évanescente de mon oncle s’est glissée sous les digues craquantes du ciel, contre la poitrine de son Père sacré. Il me semble à présent, aussi soudainement qu’une révélation, que l’âme reste parmi nous, loquace si l’on écoute. Souffle pour ma plume. Tout reste à dire de l’âme, l’on n’en sait rien ou si peu, malgré que les livres, religieux ou artistiques qui  l’ont tant  élaborée ; quelques bribes, un effilochage de théorie hasardée, vite reprisée. Et ce rien est si énorme, si empli, que nous sommes venus aux mains des religions. Au même instant que les poètes. Un rien qui angoisse, électrise et vaut tout.  Mon ciel est plus habité avec l’Oncle, dont le sourire inépuisable manque souvent. C’est pour cela que pleure tendrement la pluie sur Milan.

Au dîner. On  évoque Le mystère, ce vers quoi se réfugie tout le vivant. Il y aurait donc tant de vies après ?

On parle concret aussi : archives, documents, travaux, textes à augmenter ou à actualiser, publications, individuelles ou collectives. Continuer dans la durée. Les notions anciennes demeurent les plus neuves une fois saisies, lues, rafraîchies, relancées. Mes hôtes parlent parfois français, mais surtout l’italien. Langue de nos origines, qui me berce. Je m’évade par instants, comme dans un poème truffé de respirations, de non-dits...

Dans toutes zones où pouvoir laisser entrer du créé, des voix se lèvent. Je glisse la mienne, silencieuse. Des hommes n’oublient pas que nous ne sommes pas les dieux, juste passants vite périmés dans l’âge indécent du cosmos. Heureusement prolongés par l’art. La prière. La méditation. Le sourire donné. Ceux-là assistent la vie, s'extasient devant chaque aube, n’insistent pas dans le brouillard. Ils savent qu'une seule et longue nuit, très longue nuit viendra, au bout des jours et des cycles engrangés, et qu'il faudra alors déposer le bilan, qu'on pourrait croire inachevé. Peut-être même rendre des comptes, qui peut le dire…

J'ai soif de la présence de ces hommes qui cherchent. Je l'avais trouvée en mon Oncle, jusqu'à son ultime avion, très haut, d’où mon atterrissage fut brusque. Sa paternité continue sur l'escalator de la vie. Les professeurs m'ont invité, je garde un peu de lui en eux; j'exulte, jusqu’à en trembler.  Son éditeur, devenu son ami, les chercheuses patientes de l'Archivio Ries, les professeurs savent fort bien ma gratitude. Il n'y a pas que la pluie de Milan qui insinue ses frissons.

Au dehors…Les pensées se prolongent. Même là où la lumière a renoncé, il pleut. A coups de petits rires victorieux, il pleut. Gens qui rient, gens qui pleuvent. Laver les émotions liquéfiées dans le sourire ou les pleurs de la pluie. Les gouttelettes sont autant de baguettes sur le tambourin des battements du cœur qui cherche l’aïeul.

Une flaque projetée par une moto qui roule près de mon trottoir. C'est la douche froide, brusque retour au présent. Je me réfugie dans un café, commande un thé. Les longs trottoirs luisants de Milan m’ont donné à discourir sur ma vie d’après sans mon cher aïeul,  le vide vacant, l’invitation qui réchauffe, la pluie figurant les larmes non encore sorties. Un être de premier plan quitte espace-temps et géographie, votre planisphère s’amenuise. Jusqu’à un sursaut de  matin où vous redessinerez vos plans.                                      

J’ignore encore pourquoi j'écris ces pérégrinations.                     A quoi servent les poètes? Et puis à quoi bon démonter un moteur quand l’on sait que les clés se retrouveront sans cesse à la page suivante, celle à écrire ? Je ne veux pas plus de réponse sur le pourquoi de la poésie. Quelque succédané  tout au plus, qui tiendrait en quelques motifs incomplets : regard neuf, transports, images, musique, trombe vibratoire, mobilier d’intérieur  à lancer aux cieux, sublime incompréhension, paumes en creuset, langue qui habite le manque, le comble jusqu’au mot prochain à tenir à distance respectueuse et intime.

 

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La cathédrale blanche, Il Duomo, vestale nue, d’une pâleur éclatante, hirsute sous la douche, sur fond de ciel sombre.

Dommage qu’elle ne soit pas habillée plutôt par les grands couturiers de Milan : apposé sur  d’énormes bâches grises qui masquent les travaux, un panneau publicitaire plus grand qu’une baie vitrée, plus conquérant qu’un phare en mer. Samsung s’immisce, champignon colonialiste, convive pique-assiette, parasite luminescent ! On peut bien parler fort sur la place, nul ne pourra couvrir le vacarme trop lumineux de ses clignotements rouges et blancs, marques mégalomanes aux griffes affamées. De récents dieux de bakélite électrique sont venus depuis seulement quelques décennies. La pub est une vestale immorale qui a même investi la cathédrale de Milan ! La grande question existentielle de ses fidèles les plus accrocs est de savoir s’ils trouveront à garer leur voiture le plus près possible de leur nouveau lieu de culte, Le Centre commercial, pour trouver au plus pressé l’objet qui apaise momentanément.

Milan, Bruxelles, Paris, Londres, New-York, Tokyo, Moscou, même précipitation, mêmes encombrements accumulés. Les scories s’amoncellent, prolifèrent, jusqu’à la nausée de notre terre mère. Capitales en –isme.

Même ici, je croise l’affiche du coloriste agresseur Warhol, un autre seigneur du fac-similé, autre tumeur en série.

 

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Mieux vaut m’éloigner de tout cela. Laisser aller la destinée humaine. Revenir au cheminement. Rendre la beauté durable de Milan.

Je passe le palais ducal, où fut reçu et joué il maestro Vivaldi. Mon maître enchanteur.

Pieds trempés, je longe les lourdes bâtisses. Il  pleut, des églises, des statues, des blasons, des stèles, et même des lichens vivants qui fleurissent les pierres de la grande cité rappellent une présence divine. La tour massive et ronde de  Santa Maria Delle Grazie m’avait déjà chuchoté hier sur le balcon de ma chambre cette ascension vers le Très-haut. Toute question, même en suspens, devrait en stimuler une autre jusqu’à l’entièreté intègre du mystère, l’oeil brillant de curiosité.

Vaille que vaille, le vent se lève, tend à chasser mes ablutions spirituelles ; je m’applique pas après pas, transige avec l’averse qui finit par rendre floues les saillies des trottoirs. Evolue dans un immense hologramme délavé. De crachin continu, l’eau se fait pesante, devient giboulée. A moins que ce ne soit le poids de l’eau sur les vêtements qui me la rende hostile? Entre les murs d’ocre vaguement pâle, ou d’un orange plus soutenu et gommé par l’écran d’eau, novembre poursuit son enclave. Si ce n’était la douceur de l’air, je finirais sans doute par me crisper de froid. La douche est tiède, un thermomètre lumineux m’a donné quatorze degrés. C’est encore supportable, mais combien de temps encore, alourdi que je suis sous toute l’eau du ciel ?

Le vent continue de s’imposer à la balade, il profite du jour qui s’en est allé pour prendre de la force, ajoute ses prétentions malvenues dans ce déluge d’hiver en avance. Les inoffensifs postillons d’il y a peu sont maintenant crachats de lama. Ces derniers mots retranscrits, je souris en repensant au capitaine Haddock dans Tintin et le temple du soleil, je crois. Il faudra que je vérifie le titre, car c’est une lecture de jeunesse, et ici, pas d’ordi, ça fait partie de la vacance, autre abord du regard, de la vie toute peau dehors, en trois dimensions.

 

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Les parapluies luttent. Se faufilent. Menacent les yeux inattentifs et délavés, les têtes nues. Se retournent contre leur maître. L’un d’eux, pacotille trop légère, se casse en deux à quelques mètres de mes yeux, Via Meravigli. Son propriétaire le jette dans une poubelle publique et s’éloigne en maugréant. Aussitôt abandonné que l’objet s’envole sous les coups de semonce du fantôme d’Eole et glisse sur la route. Après un court jeu de poursuite et de dupe, je le rattrape, le saisis, me rends compte de sa carcasse vide, son absence totale de robustesse, cadavre inconsistant mais dangereux s’il traîne sur le tarmac. Avant de l’enfoncer dans la poubelle, je vois le prix toujours affiché : 2,99 euros, et le revois à la vitrine de la grande solderie qui a investi un beau bâtiment ancien, pas vraiment digne d’elle, Via Mengoni, à l’ombre de la grande et sainte blanche dame hirsute du Duomo. Ce monsieur aura cru faire une bonne affaire avec un prix si bas ; elle aura duré l’espace de quelques rues, l’espace de deux douches froides,  pluie et  pacotille. Ma soif de vérité m’incite à chercher l’étiquette mentionnant son origine ; c’est bien ce que je craignais: Made in China…Des milliers, voire des centaines de milliers de ces futilités bon marché, aussi peu solides que l’éthique d’un trader, noires et chromées comme eux, ont dû déferler sur  toute l’Europe, peut-même sur d’autres continents. Je suis songeur, mes pensées s’envolent là-bas, bien plus au sud, vers l’est, parmi les millions de petites mains d’Asie. Certaines d’entre elles rêvant, peut-être, pour s’évader de leurs mouvements robotisés, d’une pluie milanaise lustrant les espérances, astiquant les utopies… Dans sa course affamée, l'homme prétend aveuglément rendre sa voix à la création.  S'il continue de crier aussi fort, à tel point qu'il ne peut plus entendre aucun autre timbre vibratoire que le sien, ce sera un déluge faramineux. 

C'est ici, c’est aujourd'hui, c'est historique, c’est déjà. De grands groupements mondiaux ont déclaré la guerre à notre seul habitat, et chaque jour gagnent du terrain ; comme bientôt en Alaska. Dans un fracas ponctuel, la terre tousse, ne digère plus, fulmine, fond, se polycarbonate, crache ses entrailles. Met en garde. Des marchands laissent passer les avertissements, minimisent, invoquent l’alternance d’anciennes ères glaciaires et chaudes. Tout au plus ils opineront du bout du nez, feront un geste, comme si l’écologie était une mode, une parcelle de rachat, de bonne image, somnifère pour la conscience collective…Ils s’inquiètent, parfois lèvent des fonds, mais surtout poursuivent de plus belle. Compétition de l’avoir.

Nous, faisons souvent la sourde oreille, utilisons tous nos dons à ne pas nous poser les questions élémentaires, pour ne pas devoir agir, en vertu du sacro-saint principe du travail productif à tout prix. La technologie ne secoue pas les prédateurs, elle les rend plus puissants… 

Jésus avait raison de chasser les marchands hors du temple. Le nôtre déborde. Il devrait revenir…

Mes rêveries inondent plus encore le ciel milanais. Elles sont gonflées selon le vent matérialisé des rues, tournent au cauchemar climatisé d’Henry Miller, le visionnaire. Je pense aussi à Saint-Ex et Souchon… l’horreur de la termitière future où apparaît le vide à travers les planches.

Une flaque que je n’avais pas vue me ramène ici. Les néons des vitrines guident, distraient, cherchent à évincer le peu de journée qu’il reste aux avenues. Aspiré par elles, je me perds volontiers, dilué dans l’eau du soir, entre gris prononcé et bleu foncé.

Je goûte à nouveau l’errance fameuse qui prend toute ses épices en terre nouvelle.

Je vais renoncer à La Scala, la dernière pancarte croisée, entrevue entre les gouttes est Via San Prospero. Et m’en retourne sur mes pas, sans regret. Je me promets de revenir avec le soleil d’Italie, celui qui donne à rêver au peuple du nord d’où je viens.

Soirée de pluie où se perdre, sans rossignols milanais. L’errance me donne à être scribe de quelques rues de Milan, rapporteur de ses couches détrempées, mais inusables. C’est fou ce que les villes d’histoire ont à raconter !

Milan, Mediolanum en latin, au milieu de la plaine lombarde, reine opulente à la traîne assise sur son large bassin, Milan un pied dans les canaux, l’autre dans les lacs. La pluie têtue, incessante, militante voudrait-elle soudain reprendre les terres des débuts du monde conquises par l’homme ?

 

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Les grandes marques de vêtement se sont emparées des boutiques anciennes. Je me souviens qu’en effet je pérégrine dans la capitale de la mode. Armani. Versace. Prada. Sur un haut kiosque publicitaire illuminé, une jeune femme née de Calvin Klein tente de séduire. Je repense à la chanson subtilement évocatrice, nonchalance mal résignée, gentiment iconoclaste de Souchon, encore lui, son clip antagoniste, une guitare, des noms de marque scandés me parviennent.                                                                                   

Contre une grande vitrine bien éclairée, une fillette appuie on nez, ses mains. Pleure de ne pouvoir plonger dans les bras chargés de la boutique en avance d’un mois sur Noël.

La douce patience de la mère me ramène la mienne ici, ses élans, sa voix chaude. Si loin. Si près de moi soudain. Son rire de flute haut perchée repousse les clapotis mollassons  de la nuit.

Une mère réapparue est un paravent flottant sur nos déluges. Elle chasse la pluie de la réalité trop en crue. C’est une rouée bleu ciel, cela vous emporte, deux jambes rameutant  vos tendres années. Une mère, et la clef des songes ouvre toutes les vitrines,  vous laisse les bras libres d’emporter tout l’amour du monde. Les bras d’une mère sont un jardin de lecture dégagés de la touffeur des ronces et des bourrasques.

La mère d’ici a pris la fillette dans les siens. Elle s’éloigne, lui chuchote des mots qui veulent être dévoilés, pour ne pas perdre de leur impact intimiste.

 

Une ville nouvelle, sa pluie, un gadget de parapluie, une fillette en pleurs, une errance volontaire ou non, c’est fou ce que des enchaînements imprévus peuvent donner à écrire! Ce n’est pas pour rien que nombre d’auteurs connus pratiquent volontiers cette errance, entonnoir où happer le lecteur; on sent son sein nourricier qui nous sifflent, ses serpentins en S, ses poussées dans le dos, ses coups de sonde qui secouent mélancolie ou ferveur. Tout va si vite qu’il faut bien se reprendre.

J’ai pu cette fois regagner ma chambre sans trop de peine.

Si je me suis autant perdu dans Milan, ce n’est pas seulement à cause de la pluie ou de mes rêveries. C’est que l’université du sacré cœur comprend plusieurs implantations. L’on m’en a indiqué au moins deux. Les trois ou quatre citadins que j’ai interrogés comprenaient une base de français. Abandon aux rues…

Le second jour est tombé plus vite. Affalé au sol par le poids du ciel, il a préféré aller s’étendre. Le bitume est devenu une grande flaque qui charrie les restes d’une foule fuyante. Maîtresse sirupeuse d’une nuit de plus, la pluie s’épanche sous ses jupes. Se gonfle des embarras sinueux de la chaussée.

 

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Via Carducci. Dans un souffle conspirateur, les feux arrière des voitures absorbent les lueurs des enseignes. Un taxi blanc joue des coudes. Je lui demande mon chemin. Il m’explique très rapidement, il a un client. Je n’ai compris que les deux premiers gestes. Les personnes ressemblent aux gouttes, elles se poussent l’une derrière l’autre. Contre le lancer des cieux, les caniveaux, dans une folle tentative, opposent leurs poignets de fer à la pluie. Ils finissent par renoncer et régurgitent l’overdose.

 

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De retour à l’université. Le soleil est entre les livres échangés, au bord des berges de la langue italienne. Un parler chanté glisse à nouveau, nerveux et fruité ; penché sur notre berceau antique.

Sourires, hospitalité méditerranéenne qui ne faiblit pas. L’amour du travail, des yeux qui se penchent sur les legs de mon oncle.  Dans la patience de l’effort conjugué, traduction, classement, la passion de la         recherche, celle qui mène toujours plus loin.

Ici, dans les couloirs, les cafétérias, les allées, le cloître, les étudiants perpétuent cette langue touchée par la grâce musicale.

Professeurs, éditeur, chercheurs, doctorants, directeur, secrétaires, m’ont donné tant de clarté que je peux m’en retourner guilleret sous la pluie. Une pomme pour la soif. Je repartirai la mémoire et le cœur pleins, de leur accueil, et de la ville, belle comme une mère aimante d’images fortes et humides d’émotions.

La dernière la plus marquante, c’est ma chambre qui me la donna, madone messagère.

On avait tant parlé de mon oncle, qu’une fois entré dans ma chambre, je le vis, dos tourné, assis au bureau dans le fond de la petite pièce ! Je restai immobile, interdit, pétrifié d’abord. Le battement doux de la pluie sur le toit  tempéra ma frayeur. J’avais le visage humide, l’évaporation de l’averse dernière causée par la chaleur de la chambre rendait mon regard trouble. A moins que l’averse ne me vint aussi d’un coup de l’intérieur ? Oui, mon oncle Julien était bien penché sur son bureau ! Comme je le vis si souvent durant trois décennies. Il ne se retourna pas. Je dépassai ma crainte, avançai prudemment pour entrevoir son visage. La commissure de ses lèvres était soulevée…. Il souriait devant la page ! Il souriait ! La pluie continuait ses chuchotis lancinants, qu’à présent je pouvais traduire. Ainsi nanti, mes yeux la rejoignirent.

Et ma vue se troubla. Et l’image fabuleuse aussi. Et je pleurai. Et je dormis à peine. Et je repartis avec elle,  l’image de mon oncle Julien. Et de Milan sous la pluie.

 

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Commentaires

  • Bravo Monsieur Allard, beau travail d'illustration qui met le texte de Thierry en évidence.

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