• FACEBOOK LA NUIT et autres texticules

    Facebook, la nuit

    Facebook, la nuit, est une sorte de grand-route déserte. On peut y poser un statut sans qu’il bouge, on le regarde à l’arrêt comme un flotteur sur l’eau d’un étang. Ça calme, ça soulage du trafic de la journée, du débit de l’information. Souvent, je me lève vers trois heures du matin pour faire l’expérience.

    Je dépose un statut quelconque : J’arrête la colle, Tas d’internautes endormis, Mathilde présidente !, Dieudonné roi d’Israël, Matzneff à l’Académie !; Votez P.P. - le Parti des Pandas ; Les Diables Rouges du PTB Goal en finale! ; Bertignac guitarise Prévert ; Suarez malgache les grands titres de Magritte ; Arno carbonise Carême ; Après le café suspendu, le cercueil suspendu…

    Et j’attends le petit matin, les yeux fixés sur l’objet numérique, jusqu’à ce que les premiers utilisateurs reprennent la route de l’info. Il bouge, il se remet en place, bientôt il sera descendu très bas, dans les limbes du réseau. Même si on sait tous qu’il n’est pas perdu, qu’il est là en tête du journal, au sommet du mur, qu’il fera partie du film des quinze ans du réseau mais quelle importance alors. Le jeu, c’est de pouvoir le supprimer avant qu’il ne soit liké par un ami qui like tout ce qui bouge, ça arrive (j’ai été du nombre). Si on n’épuise pas tous les plaisirs du réseau social, on le regrettera quand il aura disparu. En attendant, ça fera de beaux souvenirs.

     

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    L’homme qui ne savait pas liker

    Très vite, les services d’aide aux amis en détresse avaient repéré cet homme seul dans la cour de récréation de Facebook, un inadapté du réseau social. Il fut pris en charge et numériquement conduit dans un centre cyber virtuel spécialisé dans les grands asociaux. Au prix d’une remise à niveau sévère mais bienveillante, il réussit son premier like, puis un deuxième, un troisième... Toute l’équipe du service applaudit avec des smileys. Quand il lika la page du service d’aide, c’est tout le réseau qui était sauvé : il était mûr pour faire fonctionner l’outil à plein régime.

    À la date actuelle du 29 avril 2024, il aime en moyenne ses 20 000 stattoos par jour sur TWEETINFACE, le réseau universel fondé il y a six mois par Poke Zuckerberg, le fils aimé de Mark, mort dans l’implosion de son réseau social il y a juste dix ans.

     

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    Aujourd’hui François Truffaut filmerait, avec beaucoup moins de moyens certes,  L’homme qui pokait les femmes (avec Charles-the-Nerd).

     

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    Seule sur Facebook

    Elle avait accepté il y a longtemps une invitation à s’inscrire sur Facebook, elle ne savait plus de qui. Et elle attendit, des jours, des mois, une année sans qu’on lui fît de demande d’amitié. Au bout de quatre ans, elle consentit à inclure une photo de profil comme on le lui conseillait vivement.  Mais au terme de cinq nouvelles années, elle n’avait toujours aucun contact. Elle était d’un tempérament têtu et voulait qu’on réclame son amitié et non l’inverse. Elle craignait en fait les refus. Depuis son inscription, elle s’était mariée, avait divorcé et eu de cette union un fils qu’elle avait inscrit sur le réseau social en espérant qu’un jour, bientôt, le garçon devienne son premier ami.

     

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    - Tu veux faire quoi plus tard ?

    - Commentateur Facebook.

    - Et si tu ne réussis pas ?

    - Likeur!

     

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  • DE MILAN, SOUS LA PLUIE, par Thierry RIES

    Le train Mons-Zaventem. L’avion, la carlingue aux bruits ouatés qui ne peuvent sortir. Les autres passagers, ceux qui prennent souvent les airs, ressentent-ils dans la grande voûte vibrant autour de notre vol, la passive et faramineuse appréhension de se rapprocher du  théâtre divin, où joueraient les âmes pressenties, rapides, libérées de leurs chairs trop lourdes pour le ciel ?

     

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    Aéroport de Malpensa, le bus jusqu’au terminal, le train jusqu’à la gare de Cordona.  Le tout premier pas sur le sol milanais rendu incertain par le tapis roulant, déterminé de la pluie. Elle sera mon guide de tous les instants. Une amoureuse qui s’obstine, harcèle, aveugle, investit les moindres parcelles de peau exposées à une lumière trop humide. Chaque goutte dévalise un peu plus du fruité du jour. Le goût de tout voir se dilue sous les paupières floutées. De même pour la clarté des visages, qui ne peut que rentrer en cette zone méconnue où l’intime n’a de cesse.  

    Le professeur égyptologue qui enseigne à Lille et m’a guidé pendant le voyage, m’apprend que je logerai devant l’église Santa Maria Delle Grazie, là où est exposée la Cène de Léonard de Vinci. A ces mots, je me trouve d’un coup plongé dans la grande histoire. Emoustillé de dormir aux côtés d’un homme touché par la grâce et le mystère. Peut-être aurai-je la chance de découvrir en vrai cette légende, mystère d’une dramaturgie pas tout-à-fait élucidée, dont les modèles des esquisses furent trouvés dans les quartiers de Milan. Il faut paraît-il réserver suffisamment tôt pour la voir. Après m’avoir expliqué la direction pour mon hôtel, le professeur me laisse. Je déambule sur une longue avenue d’où convergent au rond-point d’autres avenues. Des lampes orangées montrent de grandes maisons anciennes aux ferronneries qui veillent et quelques balcons aux motifs végétaux.

    J’ouvre la porte de ma rue à la stupeur noctambule. Avec les angles qui disparaissent dans le gris, les dos se courbent eux aussi sous le tambourin du ciel, fantômes surgis là, pour disparaître aussi vite. On se tait, on parle fort, parfois on injurie la pluie. Rien n’y fera, elle coulera, tranquille, ses clignements d’yeux embrumés jusque dans les chaussures. Corso Magenta. Pas loin, le voici, l’hôtel Palazzio Delle Stelline. Dans la bruine sombre de novembre, son porche illuminé, la lueur que je cherchais, volontiers irréelle, comme un souffle énorme et lent et léger comme un phare essoufflé qui vous happe, comme un long bras amoureux, comme une femme qui va bientôt compter. La lumière du porche abrite deux amoureux. Je comprends qu’ils doivent se séparer. Visiblement l’homme a raccompagné la dame. Cette lumière, celle d’un film italien, mais lequel ? Qu’importe, je ne cherche pas, l’analogie me transporte. L’homme ne veut pas la quitter. Comme dans la chanson de Brel, Orly, je ne vois qu’eux deux.  Il finit par s’en aller, non sans se retourner.              

    Le chien mouillé que je suis se secoue avant d’entrer. Longue salle de réception, petits salons de part et d’autre. La taille de cet hôtel aura la même démesure. Non moins épargné par le crachin du soir, des clients entrent, se faufilent, me dépassent, abrègent  regards et salutations, pressés de retrouver le douillet de leurs pièces, la chaleur d’une douche, plus souhaitée que celle du ciel. L’on m’attendait, le réceptionniste me tend ma clef. Je me perds un peu en ce vaisseau en amphithéâtre.

     

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    Je rentre, à demi trempé. La chambre m’ouvre ses bras de chaud sourire, telle une mère prévenue. La pluie révèle plus encore la tendre escale de nos chambres. Qui peut penser la chance d’une pluie, l’appel d’une chambre ? Leur silence nous espère. La pluie s’invite rarement dans les chambres, sauf sous couvert de larmes, qui est sa forme la plus pure, quand on a épuisé tous les sourires, et que la solitude est lourde loin des mêmes gestes longuement posés chez soi. Les repères de la routine sont mis à douce épreuve, engloutis par la délicieuse sensation d’être étranger dans une ville jamais foulée. Même seules, même délaissées, les chambres n’essoufflent pas leur patience. C’est ce que me murmure la pluie qui frappe à la porte vitrée. Je pense aux professeurs qui m’ont permis cette chance. L’invitation à l’hôtel, le gîte chez l’habitant, la chambre d’ami nous disent la douceur hospitalière, l’urgence d’être là, plus à soi parmi nos hôtes- nos autres-, l’excitation puérile et vive de s’ancrer dans les instants d’une autre part du monde. Exister aussi pour autrui.

    La nuit aura servi à refaire le voyage, pour être sûr que je suis bien loin de tout. Le matin, quant à lui, promet des rencontres fortes. Griserie aussi de pouvoir déposer ses regards sur d’autres pierres, ses sourires dans d’autres regards qui viendront.

    Université du cœur sacré, séminaire organisé par le centre Archivio Ries. Les professeurs palpitent autour d’une éminence, évoquent son œuvre immense. Au séminaire consacré à Julien Ries, et intitulé Un défi à relever pour une anthropologie nouvelle, on évoque ses sept décennies d’un travail acharné, passionné. Les professeurs  présentent leurs travaux construits dans sa constellation, brillances étoilées dans celle du Très Haut. J’entends le peuplement de la terre par les premiers hommes, leur peur du ciel sans fin, de la foudre, et pire encore, de la mort. Premiers rites religieux, ceux funéraires, pour protéger le corps inerte des bêtes et de la colère éclair du ciel. On y ajoutait ustensiles et nourriture pour le plus grand des voyages, l’ultime séparation. Il y sera aussi question de la fastueuse Egypte, et des rites, des mythes et des symboles dans les religions anciennes.

    Qu’il est bon de se laisser bercer par la belle langue italienne !    Je songe d’abord à son antiquité, un des fondements de notre civilisation…Porté par la voix qui chante et que je ne comprends qu’à demi-mots, j’entends Julien Ries, me laisse glisser dans une douce divagation. Sans presque prévenir, l’impression que  l’image angélique, évanescente de mon oncle s’est glissée sous les digues craquantes du ciel, contre la poitrine de son Père sacré. Il me semble à présent, aussi soudainement qu’une révélation, que l’âme reste parmi nous, loquace si l’on écoute. Souffle pour ma plume. Tout reste à dire de l’âme, l’on n’en sait rien ou si peu, malgré que les livres, religieux ou artistiques qui  l’ont tant  élaborée ; quelques bribes, un effilochage de théorie hasardée, vite reprisée. Et ce rien est si énorme, si empli, que nous sommes venus aux mains des religions. Au même instant que les poètes. Un rien qui angoisse, électrise et vaut tout.  Mon ciel est plus habité avec l’Oncle, dont le sourire inépuisable manque souvent. C’est pour cela que pleure tendrement la pluie sur Milan.

    Au dîner. On  évoque Le mystère, ce vers quoi se réfugie tout le vivant. Il y aurait donc tant de vies après ?

    On parle concret aussi : archives, documents, travaux, textes à augmenter ou à actualiser, publications, individuelles ou collectives. Continuer dans la durée. Les notions anciennes demeurent les plus neuves une fois saisies, lues, rafraîchies, relancées. Mes hôtes parlent parfois français, mais surtout l’italien. Langue de nos origines, qui me berce. Je m’évade par instants, comme dans un poème truffé de respirations, de non-dits...

    Dans toutes zones où pouvoir laisser entrer du créé, des voix se lèvent. Je glisse la mienne, silencieuse. Des hommes n’oublient pas que nous ne sommes pas les dieux, juste passants vite périmés dans l’âge indécent du cosmos. Heureusement prolongés par l’art. La prière. La méditation. Le sourire donné. Ceux-là assistent la vie, s'extasient devant chaque aube, n’insistent pas dans le brouillard. Ils savent qu'une seule et longue nuit, très longue nuit viendra, au bout des jours et des cycles engrangés, et qu'il faudra alors déposer le bilan, qu'on pourrait croire inachevé. Peut-être même rendre des comptes, qui peut le dire…

    J'ai soif de la présence de ces hommes qui cherchent. Je l'avais trouvée en mon Oncle, jusqu'à son ultime avion, très haut, d’où mon atterrissage fut brusque. Sa paternité continue sur l'escalator de la vie. Les professeurs m'ont invité, je garde un peu de lui en eux; j'exulte, jusqu’à en trembler.  Son éditeur, devenu son ami, les chercheuses patientes de l'Archivio Ries, les professeurs savent fort bien ma gratitude. Il n'y a pas que la pluie de Milan qui insinue ses frissons.

    Au dehors…Les pensées se prolongent. Même là où la lumière a renoncé, il pleut. A coups de petits rires victorieux, il pleut. Gens qui rient, gens qui pleuvent. Laver les émotions liquéfiées dans le sourire ou les pleurs de la pluie. Les gouttelettes sont autant de baguettes sur le tambourin des battements du cœur qui cherche l’aïeul.

    Une flaque projetée par une moto qui roule près de mon trottoir. C'est la douche froide, brusque retour au présent. Je me réfugie dans un café, commande un thé. Les longs trottoirs luisants de Milan m’ont donné à discourir sur ma vie d’après sans mon cher aïeul,  le vide vacant, l’invitation qui réchauffe, la pluie figurant les larmes non encore sorties. Un être de premier plan quitte espace-temps et géographie, votre planisphère s’amenuise. Jusqu’à un sursaut de  matin où vous redessinerez vos plans.                                      

    J’ignore encore pourquoi j'écris ces pérégrinations.                     A quoi servent les poètes? Et puis à quoi bon démonter un moteur quand l’on sait que les clés se retrouveront sans cesse à la page suivante, celle à écrire ? Je ne veux pas plus de réponse sur le pourquoi de la poésie. Quelque succédané  tout au plus, qui tiendrait en quelques motifs incomplets : regard neuf, transports, images, musique, trombe vibratoire, mobilier d’intérieur  à lancer aux cieux, sublime incompréhension, paumes en creuset, langue qui habite le manque, le comble jusqu’au mot prochain à tenir à distance respectueuse et intime.

     

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    La cathédrale blanche, Il Duomo, vestale nue, d’une pâleur éclatante, hirsute sous la douche, sur fond de ciel sombre.

    Dommage qu’elle ne soit pas habillée plutôt par les grands couturiers de Milan : apposé sur  d’énormes bâches grises qui masquent les travaux, un panneau publicitaire plus grand qu’une baie vitrée, plus conquérant qu’un phare en mer. Samsung s’immisce, champignon colonialiste, convive pique-assiette, parasite luminescent ! On peut bien parler fort sur la place, nul ne pourra couvrir le vacarme trop lumineux de ses clignotements rouges et blancs, marques mégalomanes aux griffes affamées. De récents dieux de bakélite électrique sont venus depuis seulement quelques décennies. La pub est une vestale immorale qui a même investi la cathédrale de Milan ! La grande question existentielle de ses fidèles les plus accrocs est de savoir s’ils trouveront à garer leur voiture le plus près possible de leur nouveau lieu de culte, Le Centre commercial, pour trouver au plus pressé l’objet qui apaise momentanément.

    Milan, Bruxelles, Paris, Londres, New-York, Tokyo, Moscou, même précipitation, mêmes encombrements accumulés. Les scories s’amoncellent, prolifèrent, jusqu’à la nausée de notre terre mère. Capitales en –isme.

    Même ici, je croise l’affiche du coloriste agresseur Warhol, un autre seigneur du fac-similé, autre tumeur en série.

     

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    Mieux vaut m’éloigner de tout cela. Laisser aller la destinée humaine. Revenir au cheminement. Rendre la beauté durable de Milan.

    Je passe le palais ducal, où fut reçu et joué il maestro Vivaldi. Mon maître enchanteur.

    Pieds trempés, je longe les lourdes bâtisses. Il  pleut, des églises, des statues, des blasons, des stèles, et même des lichens vivants qui fleurissent les pierres de la grande cité rappellent une présence divine. La tour massive et ronde de  Santa Maria Delle Grazie m’avait déjà chuchoté hier sur le balcon de ma chambre cette ascension vers le Très-haut. Toute question, même en suspens, devrait en stimuler une autre jusqu’à l’entièreté intègre du mystère, l’oeil brillant de curiosité.

    Vaille que vaille, le vent se lève, tend à chasser mes ablutions spirituelles ; je m’applique pas après pas, transige avec l’averse qui finit par rendre floues les saillies des trottoirs. Evolue dans un immense hologramme délavé. De crachin continu, l’eau se fait pesante, devient giboulée. A moins que ce ne soit le poids de l’eau sur les vêtements qui me la rende hostile? Entre les murs d’ocre vaguement pâle, ou d’un orange plus soutenu et gommé par l’écran d’eau, novembre poursuit son enclave. Si ce n’était la douceur de l’air, je finirais sans doute par me crisper de froid. La douche est tiède, un thermomètre lumineux m’a donné quatorze degrés. C’est encore supportable, mais combien de temps encore, alourdi que je suis sous toute l’eau du ciel ?

    Le vent continue de s’imposer à la balade, il profite du jour qui s’en est allé pour prendre de la force, ajoute ses prétentions malvenues dans ce déluge d’hiver en avance. Les inoffensifs postillons d’il y a peu sont maintenant crachats de lama. Ces derniers mots retranscrits, je souris en repensant au capitaine Haddock dans Tintin et le temple du soleil, je crois. Il faudra que je vérifie le titre, car c’est une lecture de jeunesse, et ici, pas d’ordi, ça fait partie de la vacance, autre abord du regard, de la vie toute peau dehors, en trois dimensions.

     

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    Les parapluies luttent. Se faufilent. Menacent les yeux inattentifs et délavés, les têtes nues. Se retournent contre leur maître. L’un d’eux, pacotille trop légère, se casse en deux à quelques mètres de mes yeux, Via Meravigli. Son propriétaire le jette dans une poubelle publique et s’éloigne en maugréant. Aussitôt abandonné que l’objet s’envole sous les coups de semonce du fantôme d’Eole et glisse sur la route. Après un court jeu de poursuite et de dupe, je le rattrape, le saisis, me rends compte de sa carcasse vide, son absence totale de robustesse, cadavre inconsistant mais dangereux s’il traîne sur le tarmac. Avant de l’enfoncer dans la poubelle, je vois le prix toujours affiché : 2,99 euros, et le revois à la vitrine de la grande solderie qui a investi un beau bâtiment ancien, pas vraiment digne d’elle, Via Mengoni, à l’ombre de la grande et sainte blanche dame hirsute du Duomo. Ce monsieur aura cru faire une bonne affaire avec un prix si bas ; elle aura duré l’espace de quelques rues, l’espace de deux douches froides,  pluie et  pacotille. Ma soif de vérité m’incite à chercher l’étiquette mentionnant son origine ; c’est bien ce que je craignais: Made in China…Des milliers, voire des centaines de milliers de ces futilités bon marché, aussi peu solides que l’éthique d’un trader, noires et chromées comme eux, ont dû déferler sur  toute l’Europe, peut-même sur d’autres continents. Je suis songeur, mes pensées s’envolent là-bas, bien plus au sud, vers l’est, parmi les millions de petites mains d’Asie. Certaines d’entre elles rêvant, peut-être, pour s’évader de leurs mouvements robotisés, d’une pluie milanaise lustrant les espérances, astiquant les utopies… Dans sa course affamée, l'homme prétend aveuglément rendre sa voix à la création.  S'il continue de crier aussi fort, à tel point qu'il ne peut plus entendre aucun autre timbre vibratoire que le sien, ce sera un déluge faramineux. 

    C'est ici, c’est aujourd'hui, c'est historique, c’est déjà. De grands groupements mondiaux ont déclaré la guerre à notre seul habitat, et chaque jour gagnent du terrain ; comme bientôt en Alaska. Dans un fracas ponctuel, la terre tousse, ne digère plus, fulmine, fond, se polycarbonate, crache ses entrailles. Met en garde. Des marchands laissent passer les avertissements, minimisent, invoquent l’alternance d’anciennes ères glaciaires et chaudes. Tout au plus ils opineront du bout du nez, feront un geste, comme si l’écologie était une mode, une parcelle de rachat, de bonne image, somnifère pour la conscience collective…Ils s’inquiètent, parfois lèvent des fonds, mais surtout poursuivent de plus belle. Compétition de l’avoir.

    Nous, faisons souvent la sourde oreille, utilisons tous nos dons à ne pas nous poser les questions élémentaires, pour ne pas devoir agir, en vertu du sacro-saint principe du travail productif à tout prix. La technologie ne secoue pas les prédateurs, elle les rend plus puissants… 

    Jésus avait raison de chasser les marchands hors du temple. Le nôtre déborde. Il devrait revenir…

    Mes rêveries inondent plus encore le ciel milanais. Elles sont gonflées selon le vent matérialisé des rues, tournent au cauchemar climatisé d’Henry Miller, le visionnaire. Je pense aussi à Saint-Ex et Souchon… l’horreur de la termitière future où apparaît le vide à travers les planches.

    Une flaque que je n’avais pas vue me ramène ici. Les néons des vitrines guident, distraient, cherchent à évincer le peu de journée qu’il reste aux avenues. Aspiré par elles, je me perds volontiers, dilué dans l’eau du soir, entre gris prononcé et bleu foncé.

    Je goûte à nouveau l’errance fameuse qui prend toute ses épices en terre nouvelle.

    Je vais renoncer à La Scala, la dernière pancarte croisée, entrevue entre les gouttes est Via San Prospero. Et m’en retourne sur mes pas, sans regret. Je me promets de revenir avec le soleil d’Italie, celui qui donne à rêver au peuple du nord d’où je viens.

    Soirée de pluie où se perdre, sans rossignols milanais. L’errance me donne à être scribe de quelques rues de Milan, rapporteur de ses couches détrempées, mais inusables. C’est fou ce que les villes d’histoire ont à raconter !

    Milan, Mediolanum en latin, au milieu de la plaine lombarde, reine opulente à la traîne assise sur son large bassin, Milan un pied dans les canaux, l’autre dans les lacs. La pluie têtue, incessante, militante voudrait-elle soudain reprendre les terres des débuts du monde conquises par l’homme ?

     

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    Les grandes marques de vêtement se sont emparées des boutiques anciennes. Je me souviens qu’en effet je pérégrine dans la capitale de la mode. Armani. Versace. Prada. Sur un haut kiosque publicitaire illuminé, une jeune femme née de Calvin Klein tente de séduire. Je repense à la chanson subtilement évocatrice, nonchalance mal résignée, gentiment iconoclaste de Souchon, encore lui, son clip antagoniste, une guitare, des noms de marque scandés me parviennent.                                                                                   

    Contre une grande vitrine bien éclairée, une fillette appuie on nez, ses mains. Pleure de ne pouvoir plonger dans les bras chargés de la boutique en avance d’un mois sur Noël.

    La douce patience de la mère me ramène la mienne ici, ses élans, sa voix chaude. Si loin. Si près de moi soudain. Son rire de flute haut perchée repousse les clapotis mollassons  de la nuit.

    Une mère réapparue est un paravent flottant sur nos déluges. Elle chasse la pluie de la réalité trop en crue. C’est une rouée bleu ciel, cela vous emporte, deux jambes rameutant  vos tendres années. Une mère, et la clef des songes ouvre toutes les vitrines,  vous laisse les bras libres d’emporter tout l’amour du monde. Les bras d’une mère sont un jardin de lecture dégagés de la touffeur des ronces et des bourrasques.

    La mère d’ici a pris la fillette dans les siens. Elle s’éloigne, lui chuchote des mots qui veulent être dévoilés, pour ne pas perdre de leur impact intimiste.

     

    Une ville nouvelle, sa pluie, un gadget de parapluie, une fillette en pleurs, une errance volontaire ou non, c’est fou ce que des enchaînements imprévus peuvent donner à écrire! Ce n’est pas pour rien que nombre d’auteurs connus pratiquent volontiers cette errance, entonnoir où happer le lecteur; on sent son sein nourricier qui nous sifflent, ses serpentins en S, ses poussées dans le dos, ses coups de sonde qui secouent mélancolie ou ferveur. Tout va si vite qu’il faut bien se reprendre.

    J’ai pu cette fois regagner ma chambre sans trop de peine.

    Si je me suis autant perdu dans Milan, ce n’est pas seulement à cause de la pluie ou de mes rêveries. C’est que l’université du sacré cœur comprend plusieurs implantations. L’on m’en a indiqué au moins deux. Les trois ou quatre citadins que j’ai interrogés comprenaient une base de français. Abandon aux rues…

    Le second jour est tombé plus vite. Affalé au sol par le poids du ciel, il a préféré aller s’étendre. Le bitume est devenu une grande flaque qui charrie les restes d’une foule fuyante. Maîtresse sirupeuse d’une nuit de plus, la pluie s’épanche sous ses jupes. Se gonfle des embarras sinueux de la chaussée.

     

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    Via Carducci. Dans un souffle conspirateur, les feux arrière des voitures absorbent les lueurs des enseignes. Un taxi blanc joue des coudes. Je lui demande mon chemin. Il m’explique très rapidement, il a un client. Je n’ai compris que les deux premiers gestes. Les personnes ressemblent aux gouttes, elles se poussent l’une derrière l’autre. Contre le lancer des cieux, les caniveaux, dans une folle tentative, opposent leurs poignets de fer à la pluie. Ils finissent par renoncer et régurgitent l’overdose.

     

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    De retour à l’université. Le soleil est entre les livres échangés, au bord des berges de la langue italienne. Un parler chanté glisse à nouveau, nerveux et fruité ; penché sur notre berceau antique.

    Sourires, hospitalité méditerranéenne qui ne faiblit pas. L’amour du travail, des yeux qui se penchent sur les legs de mon oncle.  Dans la patience de l’effort conjugué, traduction, classement, la passion de la         recherche, celle qui mène toujours plus loin.

    Ici, dans les couloirs, les cafétérias, les allées, le cloître, les étudiants perpétuent cette langue touchée par la grâce musicale.

    Professeurs, éditeur, chercheurs, doctorants, directeur, secrétaires, m’ont donné tant de clarté que je peux m’en retourner guilleret sous la pluie. Une pomme pour la soif. Je repartirai la mémoire et le cœur pleins, de leur accueil, et de la ville, belle comme une mère aimante d’images fortes et humides d’émotions.

    La dernière la plus marquante, c’est ma chambre qui me la donna, madone messagère.

    On avait tant parlé de mon oncle, qu’une fois entré dans ma chambre, je le vis, dos tourné, assis au bureau dans le fond de la petite pièce ! Je restai immobile, interdit, pétrifié d’abord. Le battement doux de la pluie sur le toit  tempéra ma frayeur. J’avais le visage humide, l’évaporation de l’averse dernière causée par la chaleur de la chambre rendait mon regard trouble. A moins que l’averse ne me vint aussi d’un coup de l’intérieur ? Oui, mon oncle Julien était bien penché sur son bureau ! Comme je le vis si souvent durant trois décennies. Il ne se retourna pas. Je dépassai ma crainte, avançai prudemment pour entrevoir son visage. La commissure de ses lèvres était soulevée…. Il souriait devant la page ! Il souriait ! La pluie continuait ses chuchotis lancinants, qu’à présent je pouvais traduire. Ainsi nanti, mes yeux la rejoignirent.

    Et ma vue se troubla. Et l’image fabuleuse aussi. Et je pleurai. Et je dormis à peine. Et je repartis avec elle,  l’image de mon oncle Julien. Et de Milan sous la pluie.

     

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  • BEAU ROMAN, de Denis BILLAMBOZ

    Beau roman

     

    Un ami m’avait prêté un beau roman, un roman romand d’un certain Rolland que je ne connaissais point, j’ai lu Ramuz mais pas ce Rolland, de Rolland je ne connais que Romain Rolland qui n’a rien d’un Romand même s’il écrit des romans. Il m’avait prévenu : ce roman vaut que ce qu’il vaut mais pas plus, c’est l’histoire d’un veau du canton de Vaud qui part par monts et par vaux à la recherche d’un bon roman romand mais qui ne trouve qu’un vieux livre de Romain Rolland. Désespéré, trouvant le sort trop vache, notre veau décida de se jeter à l’eau, et depuis tout part à vau l’eau au pays romand de ce veau.

    ( J’en conviens, il n’y a pas de quoi en faire un roman, surtout pas un roman bœuf, juste de quoi pleurer comme un veau devant un plat de ris de veau pas cuit).

     

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    Aigrefin

     

    L’autre jour, j’étais chez un marchand de vins fins quand j’ai vu entrer un Noir svelte qui cherchait un vin fin pour accompagner un églefin qu’il voulait mijoter pour sa petite amie, le vendeur, un aigrefin, essayait de lui refiler un vin fin mais aigre, il ne savait pas le nègre fin connaisseur en vins fins. Aussi, n’eut-il pas l’air très fin quand le nègre, fin connaisseur en vins fins lui proposa de boire lui-même son divin vin aigre.

    Moralité : quand un aigrefin veut vendre du vin aigre à un nègre fin amateur d’églefin, il faut qu’il s’assure que ce nègre fin connaisseur de vins fins ne soit.

     

    (Ce texte me vint en novembre dernier, le vingt, en fin de matinée, alors que je cuisinais un églefin sans vin fin ni vin aigre mais avec un filet de vinaigre).

     

    20008.jpg

  • FEMMES DU MAGHREB

    images?q=tbn:ANd9GcSqoFWkTnAa8xWM2oeMf3cm1vrvA2Md68WoJgygRWB5uornoHjPMVT4SQIpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai consacré ma dernière publication sur ce blog à la culture amazigh, aujourd’hui, je voudrais rendre hommage aux femmes du Maghreb qui subissent régulièrement les soubresauts politiques jusqu’au plus profond de leur chair sans avoir jamais un seul mot à dire. Je voudrais donc laisser la parole à celles qui ont eu le courage d’élever la voix : Fériel Assima qui a poussé un grand cri de colère quand l’Algérie sombrait dans la folie à la toute fin du XX° siècle et Emma Belhaj Yahia qui n’a pas attendu la fin de la révolution tunisienne pour s’interroger sur l’immense pas en arrière effectué, au même moment, par les femmes tunisiennes. Elle se souvient que sa mère a jeté son voile aux orties et elle surprend son fils avec une fille qui se cache derrière un morceau d’étoffe, une vision en forme de négation de toutes les luttes antérieures.

     

    41KK1GATBWL._SS500_.jpgUNE FEMME À ALGER

    Fériel ASSIMA ( ? - ….)

    Alger, 1995, le FILS sème la terreur, brutalise les femmes, endoctrine les enfants, assassine ceux qui s’oppose à sa volonté, l’émeute gronde, les commerçants ferment leur échoppe, les militaires répriment avec violence et brutalité. « Il ya longtemps que les rues se remplissent d’hommes. Qu’elles se vident de leurs femmes », Fériel Assima élève la voix, crie, écrit cette violente diatribe contre tous ceux qui ont organisé le saccage des campagnes, le ravage des villes, l’anéantissement de tout un peuple, qui ont amené le pays au bord du chaos. Une colère pure, sans arrière-pensée, une colère originelle venue du fond de l’âme.

    Dans cette chronique romancée, l’auteur témoigne de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, de ce qu’il apprend, au hasard de ses activités et déplacements quotidiens, sur la vie à Alger en cette funeste année. Dans une langue riche, structurée, percutante qui ne craint pas un réalisme un peu cru, il énonce, montre, décrit et dénonce ceux qui sont responsables de ces actes, de cette situation de guerre civile. Il n’épargne personne pas plus les Barbus qui manipulent les plus démunis pour mieux les endoctriner dans leurs rangs (« Les « fisistes » savaient exploiter le désespoir de ceux qui couraient avec eux. »), que les militaires qui répriment aveuglément, que tous ceux qui ont exercé le pouvoir sans jamais se préoccuper des intérêts du peuple, que ce peuple toujours prêt à accepter et se soumettre sans jamais se révolter. L’indépendance n’a rien apporté : « pas une famille sortie de la merde qui ait pu trouver, avec l’Indépendance, plus de dignité qu’elle n’en avait du temps de la France. »

    Un réquisitoire implacable contre tous ceux qui ont, ou ont eu, une responsabilité quelconque depuis l’indépendance. Sur le ton de la vindicte, Assima dénonce et stigmatise la bêtise, la veulerie, la cupidité, la corruption, l’incapacité, le manque de courage, la violence idiote des fous qui veulent imposer leur pouvoir comme de ceux qui veulent le garder précieusement pour eux. Mais aussi une forme de désespoir, de fatalité, devant cette situation qui semble sans issue. « Avec toutes les merdes qui nous tombent sur la tête, si l’immeuble entier s’écroulait sur nous, ça n’en ferait qu’une de plus. Et ce ne serait certainement pas la dernière. » Texte écrit sur le vif, témoignage mais aussi immersion du lecteur au cœur du marasme algérien, « quand il était une fois un peuple, un pays, une terre que tout le monde rêvait de quitter. »

    « L’histoire de ce pays, encore interdite, a rendu tout bonheur impossible. »

     

     

    p642.jpgJEUX DE RUBANS

    Emma BELHAJ YAHIA ( ? - ….)

    Dans une petite ville tunisienne, à quarante-cinq ans, Frida, femme divorcée, élève seule un fils de quatorze ans partageant sa vie sentimentale avec un homme qui n’est pas son mari, comme une femme moderne. Elle veille sur sa mère très âgée et se souvient de ce que fut celle-ci : une belle femme courageuse qui a enlevé son voile à trente-cinq ans, à l’époque où les femmes se libéraient du carcan religieux et social pour étudier, travailler, aimer … vivre, vivre hors de la soumission qu’elles avaient supportée jusque là.

    Le temps s’évapore peu à peu dans le récit où l’amant, le fils et la mère prennent le relais de Frida pour explorer toutes les facettes de la situation : le passé, le présent et le futur qui se conjugue peu à peu au présent pour que la narratrice nous raconte comment, à soixante ans, elle reçoit un choc violent en voyant, au bras de son fils une belle fille voilée. C’est le rejet immédiat, la brouille avec le fils, la rupture, le malaise, … et enfin l’effort pour comprendre les raisons qui poussent la nouvelle génération à reprendre le voile.

    Au moment où le monde arabe secoue le joug des dictatures, la narratrice condense la vie qu’elle a eu entre le jour où elle a vu sa mère sortir tête nue et le jour où elle a rencontré cette fille voilée au bras de son fils pour accepter ce qu’elle ne peut admette : le refus de la négation des luttes antérieures. Elle s’interroge sur la définition identitaire d’une femme avec ou sans un voile, sur les raisons qui peuvent la pousser à revenir au statut de sa grand-mère en se dissimulant sous le voile pour échapper aux regards des hommes qui ont, certainement, perdu la réserve qu’ils avaient avant.

    Emna+Belhaj+Yahia.jpgComme la femme tunisienne qui peut-être double, voilée ou cheveux au vent, elle se dédouble pour se regarder vivre. « De la même façon que je me lis un livre, je me vois passer dans celui qui avance à quelques mètres de moi » et en prolongeant son délire, elle voit les générations de femmes tunisiennes défilant les unes derrières les autres, «elles se suivent dans un ordre régulier : une rangée où les femmes ont des foulards sur les cheveux, suivie d’une autre où elles ont les cheveux au vent, et ainsi de suite à l’infini, … comme si pour s’affirmer, elle avait décidé de marquer son opposition en reniant la tenue de celle qui l’a précédée. »

    En pleine ébullition émeutière, Emna Belhaj Yahia a écrit ce roman pour évoquer, évidemment, la question du voile islamique et ce qu’il représente pour les femmes qui s’en couvrent. Mais, au-delà, c’est le statut de ces femmes, coincées dans un dédoublement schizophrénique entre libération sociale et rigueur religieuse, qu’elle essaie d’imaginer sans vraiment y parvenir, elle croirait plutôt en une alternance générationnelle, mais, à mon avis, la question reste en suspension, elle n’est pas définitivement tranchée …. les événements agitaient encore les rues.

  • Maman a 80 ans!

    carte-anniversaire-80-ans.gif

    Maman a 80 ans

    mais ne l’avouera jamais.

    (Si elle savait que j'écris ça !)

     

    Elle envisage de voir le monde

    avant de se marier

    et de faire un enfant

    (je ne saurais que faire d’un si petit frère

    ou d'une si petite soeur),

    sa communion

    et de se faire baptiser

    (je veux bien être son parrain),

    d’écrire un livre ou deux

    comme Michel Drucker

    (je me lancerai dans l’édition à compte de fils).

     

    Ce n’est évidemment

    qu’une toute petite partie

    de ce qu’elle envisage de faire

     d’ici ses 81 ans

     

  • Le pape dans la paume

    025122013152629000000ppabenurbivatok.jpgIl avait le pape dans la peau. De sorte qu’il fit tatouer l'image du Saint Père dans sa paume. Afin de pouvoir la baiser à l’envi dans sa cellule, à l’abri de ses frères. Lors du voyage annuel à Rome de la communauté religieuse, le jour de la bénédiction urbi et orbi, il fit de grands signes de la main en direction du balcon de la Basilique. À la distance où le moine  se trouvait, le pontife avait la même dimension que son effigie et le tatoué se plut à croire que le représentant du christ, fort de son acuité visuelle suraiguë doublée d’une paire de lunettes, se voyait dans sa main comme dans un miroir. D’ailleurs, ne rectifia-t-il pas la mise de sa calotte en fixant un point au loin.

    L’oblat lui adressa alors un signe  enthousiaste de tout le bras. Et, un instant, le pape vacilla sur son balcon, comme emporté par son reflet animé. Heureusement, en fermant le poing, le moine comblé rendit à la figure papale sa vigueur légendaire.

    Voici comment un petit pape dans une paume manipula bientôt son monde. 

  • DESCENTE AUX ENFERS DU CÔTÉ DE OUISTREHAM

    images?q=tbn:ANd9GcQWyPxdF8H3Ma53ns9GgEbSuaRZIG4XE8h4vbUPLar9edZR2g4IWff-q5Apar Philippe Leuckx

     

     

     

     

    florence-aubenas---le-quai-.jpgFlorence Aubenas, journaliste réputée, essayiste, raconte dans "Le quai de Ouistreham" une histoire aussi incroyable que celle endossée par Gunther Wallraff avec sa "Tête de Turc" : elle s'est fondue dans la masse silencieuse, muette, de sous-qualifié(e)s du Pôle Emploi de Caen pour dégotter des emplois précaires dans une zone fortement précarisée. L'expérience vécue au quotidien par elle, conservant son identité, se mouvant dans le poste et la pose de demandeuse d'emploi, prête à tout pour suivre formations, stages, sous-salaires et tout ce qui va avec en matière d'aléas, de fatigues, de temps mangé à la vie.

    Le reportage, puisqu'il s'agit d'une relation au jour le jour, objective, sobre, hyperréaliste, démonte avec rigueur une société minée par les fermetures, les exclusions, les plans chômage, les précaires conditions de vie de toute une frange de la société (surtout des femmes), la pénibilité des travaux, le mépris ressenti par ces victimes économiques, l'incessant ravalement des conditions de travail jusqu'à l'absurdité de la maîtrise impossible du temps pour soi...

    Rien lu d'aussi prenant socialement parlant, humainement parlant depuis le "Gomorra" de Savianio Robbé. La descente aux enfers éprouvée par Florence, dans ce changement de fonction volontaire, parle pour toutes ses collègues de travail, décrivant l'insupportable.

    Sur une période assez longue (plusieurs mois), Florence a eu le temps d'expérimenter cette sous-condition de demandeurs d'emplois précaires, éprouvants, mal payés, encore plus mal considérés. Que tout cela se passe en Normandie, en 2009, fait bondir, et le coeur, et la raison. Mais le discours, on le sent, est universel : ce reportage localisé vaut pour tous les pays qui, faute à la mondialisation et à l'ultralibéralisme, considèrent l'humain comme de la piétaille bonne à prendre et à jeter. Le message humaniste, sans forcer, court le long de toutes ces pages. Les vingt chapitres structurent ce livre, le temps de poser le sujet, de relayer les expériences les plus significatives d'une sous-condition. Le beau livre aurait pu s'intituler TRAITE DE LA VIE PRECAIRE.

     

    Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Points, 256p., 6,50€.

     

  • LECTURES DE PRINTEMPS (II)

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    238.2.jpgSerge DELAIVE, Pourquoi je ne serai pas Français, Maelström.

     

    En 28 pages, un essai intelligent, documenté, bien écrit sur une question qui continue à "chipoter" certains Belges rattachistes, essentiellement Liégeois.

    Le poète qui signe l'essai est lui-même un Liégeois tout crin mais apte à saisir la chance d'être belge sans oublier d'être européen, en lorgnant sans erreur sur des villes si proches de Liège, qu'elles soient aux Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg grand-ducal pour exhiber avec doigté et saveur des convictions bien belges, rassuranrtes à l'heure des nationalismes exacerbés ou des séparatismes revanchards.

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    M_Serge_No%C3%ABl.jpgSerge NOEL, Passer le temps ou lui casser la gueule, Maelström.

     

    Ces "poèmes politiques" (sous-titre du recueil) d'une ampleur lyrique rare aujourd'hui (à l'heure aussi des écritures d'une économie qui frise la sécheresse) secoueront les consciences établies, les moeurs frileuses et les convictions trop vite assises. L'oeil et le coeur de Serge Noël bondissent à chaque injustice, à chaque violence, à chaque dérogation aux droits les plus fondamentaux, comme ici celui d'assumer l'amour des garçons : le long , très long poème - déclaration d'amour à Majid de Tanger est d'une beauté à couper le souffle et la résonance penna-pasolinienne ouvertement revendiquée.

     

    Les éditions Maelström =) http://www.maelstromreevolution.org/pages/FRA/home.asp

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    PhilippeClaudel.jpgPhilippe CLAUDEL, Parfums, Stock.

     

    Ou soixante-trois manières d'évoquer les fragrances, odeurs, parfums, saveurs, relents, humeurs, imprégnations, senteurs liés à des lieux, des circonstances, des rencontres d'enfances et d'après.

    Le talent de l'auteur des "Ames grises" explore les nuances sensibles et sensationnistes d'une vie que gèrent les particules, les atmosphères en nous et autour de nous, dans les aires de vie multiples.

    Alphabétiquement, d'acacia à voyage, le prosateur inspiré remue les remugles et les ruissellements parfumés : d'une douche partagée après le sport aux humeurs terreuses d'une cave sombre, en passant par celles des corps humés, des activités prolongées au courant des rivières.

    L'odeur d'une vieille maison familiale abandonnée dans son chagrin fournit, entre autres, de belles pages consacrées à ce qu'un lieu (Dombasle), à ce que des proches (les parents) ont tissé au coeur d'un homme fait pour le partage et l'effusion sobre. On n'en attendait pas moins d'un créateur sensible à qui l'on doit "Le bruit des trousseaux" sur son expérience partageable des prisons où il donna "cours" pendant plus de dix ans à Nancy.

    Une manière aussi de recréer une époque enfuie, à coups de "gauloises", de "foin" ou de "fumier" des fermes approchées, connues et aimées.

    Un livre singulier qui restitue nos années, mais d'une autre manière que celle empruntée par Annie Ernaux, et tout aussi convaincante.

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    9782742756322.jpgPia PETERSEN, Une fenêtre au hasard, Actes Sud.

     

    Rue des Martyrs, Paris. D'une fenêtre, une femme observe la fenêtre de l'appartement d'en face. Et l'histoire commence par meubler ce vide de l'espace par l'arrivée d'un voisin, épié, observé, suivi à l'oeil. Et l'histoire prend consistance et obsession singulière pour cette femme, mal fagotée, sans doute peu avenante, et qui tisse peu à peu sa vie amoureuse pour un inconnu dont elle explore, en voyeuse amoureuse, les allers et retours, les venues dans le cadre rigoureusement analysé d'une fenêtre.

    L'hyperréalisme des situations et les plongées psychologiques qui en résultent font de ce livre un morceau d'ethnologie romanesque prenant et saisissant, jusqu'au final qui relève de la pure tragédie.

    Un très beau morceau de littérature féminine d'une écrivaine danoise vivant à Paris.

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    Hoex-Corinne-Le-Grand-Menu-Livre-894187960_ML.jpgCorinne HOEX, Le grand menu, L'Olivier.

     

    Ce premier roman de l'écrivaine, dont j'ai beaucoup aimé les trois derniers recueils (dont les étonnants "Celles d'avant" et "Décollations"), distille ironie, acuité des travers bourgeois et des comportements. La mère forte, patronne de boutique. Le père, fantasque, qui rêve plus vite que la réalité. Un regard d'entomologiste fiévreuse parcourt ces pages sans concession. La mère "bouffeuse de curés", la mémé "avaleuse de religieuses à la crème". Le père ridicule sous ses grands airs et sa rhétorique de vitrine!

    Le grand jeu, ce "grand menu" où, comme chez Lainé, la bourgeoisie sort vaincue de ses usages, usée, reliquat de choses à faire, à ne pas faire, et, comme par hasard, la seule restriction à ce "bon ordre", c'est la décapitation symbolique d'un Dieu auquel décemment il n'est point bon de croire!

    La cruauté de Hoex restitue une époque, le tout début des années 50, où l'on se refait de la guerre, à coups de belle villa, de beaux rêves, de bonne qui astique tandis que l'on se garde "des mains sales" des travailleurs.

    Une écriture d'une sobriété de poète, cinglante, nette, dense, et au rythme intimement construit : chaque coupure relaie les brisures d'un coeur, celui d'une enfant douée pour l'observation de ses proches et de leurs aires d'importance.

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    lesfemmesdubraconnier.jpgClaude PUJADE-RENAUD, Les femmes du braconnier, Babel

     

    La nouvelliste française propose ici un roman, celui des amours tumultueuses, désinvoltes et sauvages d'un couple mythique de la poésie anglophone des années 50/60 : Sylvia Plath et Ted Hughes.

    Ce long roman est une traversée sensible d'une histoire tout à la fois familiale, poétique et intellectuelle d'un couple fragile et fragilisé. Londres et quelques terroirs anglais offrent les décors d'une intime exploration au corps et au coeur des deux protagonistes, ressuscités à renfort d'évocations de la correspondance et des références biographiques.

    Le suicide de Plath est à relire à l'aune de ces pages qui décrivent à l'envi une âme féministe, féminine, courageuse et combative d'une époque qui a tendance à reléguer les revendications du deuxième sexe à l'encan des réprobations faciles.

    Le réalisme, ici, pointe les ressorts d'une "entreprise" d'écriture, d'une gestion de celle-ci au rythme de la vie parfois corsetée d'imprévus, d'enfants à soigner (dont Sylvia s'occupe avec une rage de bien faire) et d'irrégularités conjugales (Ted est coureur).

    Un très beau témoignage sur le "métier de vivre" de deux créateurs plongés dans les aléas de la vie!

  • Le bout de la passion

    figurine-maries-football-1.jpgBalle au pied, je bois un café crème, je franchis le portillon de la station de métro, je regarde défiler les quais encombrés des stations. Balle au pied, je salue mon chef de service, je m’attable à mon bureau, j’ouvre ma boîte à messages... Balle au pied, je prends l’ascenseur, j’arpente la rue animée du temps de midi, j'utilise l’escalator du centre commercial, je déballe mon chickenburger, je dépose les reliefs de mon repas dans la poubelle murale. Balle au pied, j’ouvre la porte de mon appart’, j’embrasse mes enfants, je débouche une canette devant la retransmission du match. Balle au pied, je monte me coucher, j’écrase un moustique, j’envoie un ultime texto avec le résultat de la rencontre. Enfin, balle au pied, je baise ma femme et je m’endors.

    Par amour du football, je me suis fait greffer un ballon de cuir sur le coté extérieur du gros orteil du pied droit.

     

    extrait de Penchants retors, Eric Allard (éd. Gros Textes, 2009)

  • BALLON ROND + GYM, par Denis BILLAMBOZ

    Ballon rond

      

    File le ballon

    Tourne en rond

    Fait des bonds

     

    Se faufile entre les pieds

    Esquive quelques souliers

    Contourne un fessier

     

    Ne peut éviter une tête

    Cogne contre une crête

    S’envole comme en fête

     

    Il voudrait rester là haut

    Où tout est beau

    A l’écart des assauts

     

    Une grande main

    Dans sa niche l’étreint

    Il se sent bien

     

    Il voudrait rester là

    Fuir les débats

    Des fiers à bras

     

    ballon-foot-geant-leuro-2008-jet-deau-geneve-L-2.jpeg

     

    Gym

      

    Musique

    Rondade

    Flip

    Salto tendu

    Pile chute

     

    Tour complet

    Grand écart

    Equilibre

    Valse

    Souplesse avant

     

    Dernière diagonale

    Rondade

    Flip

    Tempo

    Vrille

     

    Ouf

    Sans chute

    Ma note ?

    Les vaches

    Pas généreux !

  • Le polar ou la vie

    th?id=HN.608000556993675579&pid=1.7- Tu vas l'aimer, le polar?

    - Non!

    - TU VAS L'AIMER!

    - NOOOOON!

    - Mais pourquoi?

    - Je t'aurai tué avant.

     

  • LA CULTURE AMAZIGH

    53e076ecde36b51b1bbe6d7d6172684a?s=50&d=http%3A%2F%2Fme.voir.ca%2Fcommunaute%2Fthemes%2Fbpcom%2Fimages%2Fdefault-dude-50.png%3Fs%3D50&r=Gpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai voulu à travers ces deux ouvrages rendre hommage à la culture amazigh, plus largement à la culture issue de l’Afrique du Nord antique, celle d’avant toutes les invasions, qui n’est pas toujours considérée à sa juste valeur même en Algérie. Mouloud Feraoun est un pur Kabyle de naissance même s’il s’exprime en français dans ses textes. Quant à Yacine Kateb, ses racines sont peut-être arabes, je ne sais pas très bien, mais l’esprit du texte présenté ici exprime bien le retour aux valeurs ancestrales de la pensée amazigh. Pour l’anecdote, on peut aussi signaler que Kateb faisait chanter l’Internationale en langue amazigh avant la représentation de ses pièces de théâtre.

     

    th?id=HN.608005487608464187&pid=1.7LE FILS DU PAUVRE

    Mouloud FERAOUN (1913-1962)

    Mouloud prête sa plume à Menrad, petit instituteur, pour qu’il raconte son histoire de gamin et d’adolescent né dans un pauvre village de Kabylie où « le riche demeure toujours avare. Le pauvre, tour à tour, nargue ou convoite la misère du riche ».

    Né en 1912, Menrad « Fouroulou », un peu, beaucoup même, Mouloud Feraoun lui-même, est le seul garçon de sa famille, il a tous les droits sur ses sœurs comme sur ses cousines. « Je pouvais frapper impunément mes sœurs et quelques fois mes cousines : il fallait bien m’apprendre à donner des coups ! » Il doit devenir un lion pour que la famille domine le village mais, passée la limite de son quartier où il est respecté, il devient un véritable agneau à la merci des attaques des autres gamins du village. C’est un enfant très paisible qui reçoit une éducation virile pour en faire un chef autoritaire.

    La vie au village est difficile, la nature n’est pas généreuse, les récoltes sont maigres et les calamités nombreuses, il ne faut pas ménager sa peine ni sa sueur pour faire seulement vivre les siens. Cependant, l’indigence est fièrement supportée, les familles sont pauvres mais cachent leur misère pour conserver leur dignité et se rassembler en un peuple rude et fier qui ne se laisse pas aisément dominer. L’expatriation en France s’impose souvent comme moyen de renflouement des familles ruinées mais les émigrés doivent subir l’humiliation et l’exploitation avant de ramener quelques sous au pays. Le village ne connait pas les castes mais les querelles de familles, au sein des familles ou entre familles, sont nombreuses, elles sont le plus souvent réglées par des arrangements amiables qui n’éteignent jamais les haines ancestrales. « En somme, à Tizi, on se connait, on s’aime ou on se jalouse. On mène sa barque comme on peut, mais il n’y a pas de castes. »

    th?id=HN.607998529755218155&pid=1.7Un récit initiatique qui décrit le parcours d’un fils aîné destiné à assurer la pérennité et la puissance de la famille mais qui n’a rien d’un chef viril, rêvant seulement de vivre paisiblement et d’apprendre car l’instruction est, pour lui, la meilleure solution de sortir de sa condition de pauvre paysan cloué à sa terre aride.

    Une belle image d’un pays âpre et rugueux où la solidarité, malgré les rivalités familiales, n’est pas un vain mot dans un monde figé dans le temps, dans ses coutumes, ses pratiques et ses traditions. Un monde où la superstition dépasse la raison et même la religion, où le vol est un moyen d’appropriation comme un autre. Et, surtout, un monde où les femmes ont un sort peu enviable, cantonnées dans leur rôle de génitrices et de main d’œuvre gratuite sans aucune compensation. « Fouroulou … recevait ainsi deux fois plus que les autres. Les sœurs n’avaient rien à dire : un frère peut bien céder ce qui revient à son aîné. Tant pis pour elles si elles ne sont que des filles ».

     

    nedjma.jpgNEDJMA

    Kateb YACINE (19129 – 1989)

    Dans ce texte qui s’enroule comme une rapsodie quatre jeunes Algériens trouvent un travail, dans le bled à proximité de Bône, mais le perdent très vite pour cause de violence envers le chef du chantier et de meurtre d’un riche entrepreneur lors du mariage de celui-ci avec la fille du chef molesté. L’un en prison, l’un évadé, l’un lors de discussions sur les bords de la rivière locale, l’autre dans son journal intime, recensent les morceaux de leur histoire personnelle pour reconstituer la vie qu’ils ont menée depuis qu’ils ont quitté leur famille qui vivait paisiblement dans le bled avant que les colons ne déroulent la chaîne de la haine : spoliation, humiliation qui génèrent haine et violence.

    Ainsi dans ce récit polyphonique, ils finissent par comprendre qu’ils appartiennent tous au même clan qui s’est divisé en quatre parties et aussi qu’ils ont tous été amoureux de Nedjma, cette fille évanescente, inaccessible, qui symbolise l’Algérie qui n’est pas encore un pays et qui n’est même pas encore en état de devenir un pays : l’allégorie de l’Algérie immature pour prétendre devenir un pays stable et fort.

    Kateb_Yacine.jpgDans ce texte un peu hermétique, difficile à pénétrer, mais d’une grande richesse et d’une très forte exigence, qu’il ne faut pas aborder avec notre cartésianisme européen mais plutôt avec la spirale de l’esprit oriental, on trouve un tableau sévère, mais lucide, de cette Algérie qui n’est pas encore un pays et qui n’est même pas en état d’en devenir un. Mais, qu’il faudra bien qu’elle devienne cependant car l’humiliation et la spoliation ont jeté le ferment de la haine et les riches paysans déchus errent en ville où ils perdent leurs rites et leur culture dans une débauche nocive.

    «Les fils des chefs vaincus se trouvaient riches d’argent et de bijoux, mais frustrés ; ils n’étaient pas sans ressentir l’offense, sans garder au fond de leurs retraites le goût du combat qui leur était refusé ; il fallut boire la coupe, dépenser l’argent et prendre place en dupes au banquet ; alors s’allumèrent les feux de l’orgie. »

    Ainsi, avec son écriture multiforme : de la description à la poésie en passant par la narration et la démonstration, l’auteur montre la décomposition de la société algérienne qui obligera la nouvelle génération à puiser dans les traditions tribales pour retrouver l’unité nécessaire à la reconstitution d’un pays libre et fort. Et au milieu de tout ça, Nedjma est l’icône, le symbole de tout ce que ces jeunes recherchent : l’amour, un travail pour vivre décemment, la liberté, un pays pour les protéger, … mais tout cela semble vouloir se dérober sans cesse comme la belle qu’ils voudraient ravir car le rapt est très présent dans ce livre comme dans les mœurs du peuple décrit par l’auteur.

  • DOUZIÈME POESIE VERTICALE de Roberto JUARROZ

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    "Le je est toujours un verre brisé. Y-a-t-il un verre entier capable de nous contenir?"

    Roberto Juarroz

     

     

    Le poème convoque la fumée

    pour allumer la lampe.

     

    Les feux éteints

    Sont le meilleur combustible

    Pour les feux nouveaux.

     

    La flamme ne s’allume

    qu’avec son passé.

     

     

    *

     

    Tôt ou tard

    il faut mettre la main au feu.

     

    Peut-être la main pourrait-elle

    apprendre d’abord à être flamme

    ou bien persuader la flamme

    de prendre la forme de la main.

     

    Et si les deux échouaient

    peut-être la flamme et la main

    pourraient-elles se muer en atomes libres

    d’une autre clarté.

    Ou peut-être simplement

    Réchauffer un peu plus l’univers.

     

     


     

     

     

    Combien de formes de vision

    se sont-elles ouvertes en nous ?

    Nous savions qu’une seule ne suffit pas

    et presque sans nous en apercevoir

     

    nous avons incorporé de nouvelles optiques,

    d’insolites rétines,

    à cette rude équation

    de voir, d’être et de passer.

     

    Et maintenant nous ne savons même pas

    avec quoi nous voyons ce que nous voyons

    Nous ne savons pas davantage

    si nous sommes bien ceux qui voyons.

     

     

    *

     

    Il y a un moment

    où l’on se libère de sa biographie

    et abandonne alors cette ombre déprimante,

    cette simulation qu’est le passé.

     

    Il ne faut plus utiliser

    la formule mesquine du même,

    ni tenter de poursuivre ses conquêtes,

    ni gémir aux bifurcations.

     

    Abandonner sa biographie

    et ne pas reconnaître ses propres données,

    c’est alléger la charge pour le voyage.

     

    Ou comme accrocher au mur un cadre vide

    pour qu’à s’y figer ne s’épuise aucun paysage.

     


     

     

    Chercher une chose

    c’est toujours en trouver une autre.

    Ainsi, pour trouver certaine chose,

    il faut chercher ce qu’elle n’est pas.

     

    Chercher l’oiseau pour trouver la rose,

    chercher l’amour pour trouver l’exil,

    chercher le rien pour découvrir un homme,

    aller vers l’arrière pour aller de l’avant.

     

    La clef du chemin ,

    plus qu’en ses bifurcations,

    son hypothétique commencement

    ou sa douteuse arrivée,

    est dans l’humeur corrosive

    de son double sens.

     

    On arrive toujours,

    mais ailleurs.

     

    Tout arrive.

    Mais à l’envers.

     

     

    *

     

    Lorsque je manque de lumière,

    la lumière me paraît impossible.

     

    Lorsque je me trouve hors du poème

    le poème me paraît impossible.

     

    Lorsque je cesse de te regarder,

    tu me parais impossible.

     

    Lorsque je perdrai la vie,

    la vie me paraîtra impossible.

     

    Et si je pouvais ne pas penser,

    penser me paraîtrait impossible.

     

    Du dehors d’une chose,

    cette chose est impossible.

     

    Et du dehors de tout,

    tout est impossible.

     

    Mais il y a une exception :

    moi-même, du dedans,

    je suis aussi impossible.

     

     

    *

     

     

    Nous avons aussi trahi l’eau.

     

    La pluie ne tombe pas pour cela,

    le fleuve ne coule pas pour cela,

    la mare ne stagne pas pour cela,

    la mer n’est pas présence pour cela.

     

    Nous avons une fois de plus perdu le message,

    les voyelles ouvertes

    du langage de l’eau,

    sa transparence palpable et inouïe.

     

    Nous ne sûmes pas même

    boire la transparence.
    Boire quelque chose, c’est l’apprendre.

    Et apprendre la transparence, c’est commencer

    à apprendre l’invisible.

     

     

     

     

    D’où viennent ces images ?
    Et où vont ces images ?

     

    Nous ne sommes pas un terrain propice

    à leur hébergement.

     

    Les images paraissent chercher un lieu

    où pouvoir s’arrêter

    et nous sommes sables mouvants,

    lieu de passage, sans plus.

     

    Mais alors,

    pourquoi les images reviennent-elles ?

     

    Nous voudrions aussi nous arrêter

    et nous revenons toujours au lieu

    où ce n’est pas possible.

     

    Nous ne sommes peut-être que d’autres images

    semblables à toutes les images

    qui peuvent seulement revenir aux images,

    bien qu’elles ne puissent pas s’arrêter.

     

     

    *

     

     

    Nous sommes toujours au commencement,

    mais nous aveuglons presque toujours le commencement

    par la supercherie d’être quelque chose

    ou le simulacre carnavalesque de grandir.

     

    Et seul le commencement nous console

    de l’aride abandon qu’est la vie.

    Le commencement d’un signe, d’une rose,

    d’une couleur, de tes mains.

    Le commencement de dieu.

     

    Oui. La vie n’est que commencement.

    Mais aussi dormir, trébucher,

    dévaler un chemin,

    s’arrêter devant un visage,

    penser,

    allumer une lampe.

    et certainement l’éteindre.

     

    Dieu lui-même n’est qu’un commencement.

     

     


     

     

    Visages qui s’en vont,

    visages qui reviennent.

     

    Une seule différence :

    la pluie, sur le chemin,

    mouille davantage ceux qui reviennent.

     

     

     

    *

     

     

    Le nombre un me console des autres nombres.

    Un être humain me console des autres êtres humains.

    Une vie me console de toutes les vies,

    possibles et impossibles.

     

    Avoir vu la lumière une fois

    c’est comme si on l’avait toujours vue.

    Avoir vu la lumière une seule fois

    me console de ne plus jamais la revoir.

    Un amour me console de toutes les amours

    que j’eus et que je n’eus pas.

    Une main me console de toutes les mains

    et même un chien me console de tous les chiens.

     

    Mais je crains une chose :

    que demain le le zéro parvienne

    à me consoler plus que l’un.

     

     

     

     

    Un reflet sur le mur me désarme,

    comme un oiseau fatigué de ses ailes

    ou une fleur qui se repose de ses pétales.

     

    Reflet sur un autre mur,

    l’homme se repose aussi parfois

    des clous éveillés

    de son propre cœur.

     

    Il doit y avoir encore un autre mur

    sur lequel coïncident les reflets,

    un mur qui se repose aussi de lui-même.

     

    Tout reflet est un repos de la lumière.

     

     

    *

     

     

    Excès d’écriture.

     

    Sur tout il y a quelque chose d’écrit,

    que nous ne déchiffrons qu’à moitié.

    Tout est palimpseste

    qui ne s’efface qu’en partie

    et multiplie ensuite ses couches d’écriture.

    Le silence lui-même est écrit.

     

    Nous ne pouvons

    effacer qu’une seule lettre.

    Nous ne pouvons pas non plus

    ne pas écrire par-dessus.

     

    Mais un compromis est possible :

    écrire vers l’intérieur.

    Là, comparativement,

    il y a beaucoup moins d’écrit.

     

     


     

     

    Apprendre à descendre marche par marche

    et s’arrêter sur chacune

    pour regarder l’horizon dès chacune,

    et non la marche suivante.

     

    C’est ainsi seulement que nous ne tomberons pas ;

    chaque horizon nous soutiendra jusqu’à la suivante.

     

    Et en descendant la dernière marche,

    bien que nous n’ayons plus besoin d’horizons,

    cette dernière adoucira la descente

    de celui qui préféra observer les horizons

    plutôt que de baisser les yeux à chaque pas

    de peur de tomber.

    Seuls les regards les plus longs

    peuvent voir ce qui est le plus près.

     

     

    *

     

      

    Il y a des appels qui m’appellent pour toi

    alors que toi tu ne m’appelles pas.
    Tes appels d’hier

    qui flottèrent sur l’eau du temps,

    tes appels de demain

    que demain je n’entendrai peut-être pas,

    tes appels que j’invente sans le savoir

    lorsque la solitude se fait hargneuse

    ou tes appels

    qui ne viennent ni de toi ni de moi,

    comme s’il y avait entre nous une zone autonome

    qui fonctionne pour son propre compte,

    une zone que nous aurions créée quasi sans le vouloir

    pour qu’elle dise ton nom

    et peut-être aussi le mien

    sans avoir besoin de nous.

     

    De toute manière,

    je suis entouré de tes appels sans toi,

    comme une île sur la mero

    ou une tour dans le vent qui passe.

     

    Est-ce que tes appels continueront de m’appeler

    lorsque ni toi ni moi ne seront plus ?

     

    La bouche vide n’a besoin de personne

    pour continuer à appeler.

     TRADUCTION: Fernand VERHESEN

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    Roberto JUARROZ est né en Argentine en 1925, il y est mort en 1995. 

    Daniel MELINGO est né en Argentine en 1952.

    Son dernier album, LINYERA, sur Deezer:

    http://www.deezer.com/artist/202596

    Rodrigo AMARANTE est né en 1976 au Brésil.

    Son dernier album, CAVALO, sur Deezer:

    http://www.deezer.com/album/7360125

  • Le souffleur de sens

    Dans la lune qui vient sur le seuil de la nuit ou sur le jour qui tombe dans l’eau plus sombre qu’un ciel d’orage, le souffleur de sens affûte ses silences.

    Il cloue au mur les mots.

    Il sonne les cloches aux chapelles vides.

    Il énonce des déchirures sans lambeaux.

    Il ne change rien à la façon de dire.

    Il saute d’un arbre transparent à son reflet de branches mortes.

    Il donne la terre des riches au soleil des pauvres.

    Il caresse un cyprès et deux ou trois filles aux jambes d’olivier.

    Il plonge avec le plongeur dans le bassin du songe.

    Il dure moins qu’une femme aux aguets sur les poumons de son amant en apnée dans le désir.

    Il rougit le poisson.

    Il met dans la bouche d’un sexe la queue d’une otarie.

    Il ne marie pas les enfants de la marée avec le cri des mouettes.

    Il déjeune d’un manchot et d’une simple raie.

    Il reste en équilibre sur sa faim.

    Il ne plie pas le coude pour faire ployer le bras de mer.

    Il s’instruit du froid quand le froid le déstabilise.

    Il se défenestre pour ne pas crouler sous le poids d’un murmure.

    Il prolonge au-delà du ruban le devenir du nœud.

    Il s’émeut d’une algue libérée, d’un éclat de miroir dans la chair d’une image.

    Il montre la voie de la feuille à l’araignée d’eau.

    Il ne change rien à la façon de dire.

    Il dure tant que l’aube monte des terres endormies.

    Puis il s’arrange avec les voix du dedans pour s’orienter dans l’existence indéfinie.

     

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  • Sens interdits

    Dame ouïe

    Chaque matin, Dame ouïe vient prendre dans son écuelle sa ration de bruits. Puis on ne la voit plus de la journée, elle roule, avec les bouches de passages, se collète, a-caustique, aux petits tintamarres et les tonnerres de basse fréquence qui finissent par lasser. Ses préférés sont les chuchotements goguenards et les cris percés d’oiseaux qui lui font comme des caresses blafardes sur l’échine, de flous frémissements. La nuit, elle se repaît de silence, comme on fait le plein de pain avant un jour vide de gluten. Au matin suivant, aphone, un chat dans la gorge ?, Dame ouïe est là qui vient manger dans ma main des bruits de paume ouverte sur des poignées de lumière.

     

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     Champs d'yeux

    À perte de vue, s’étendent des champs de lunettes. En fait, les lunettes agissent comme des serres. Elles protègent des cultures d’yeux. Qui apprennent à voir le ciel, de jour comme de nuit.

    On plante les semences d’yeux au printemps. Et les fruits viennent à maturation début septembre, de façon à contempler au mieux les différentes nuances de brun et d'ocre qui caractérisent l’automne. Avec les blancs, on fait une espèce de neige artificielle qu’on dépose sur les paupières fatiguées lors des longues soirées d’hiver.

    Personnellement, j’ai gardé des prunelles ramassées sur ces champs-là. Par nostalgie du pays des yeux, parfois je les remets et je revois toute mon enfance.

     

  • IDA... une merveille cinématographique

    Leuckxok.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pavel Pawlikowski, cinéaste polonais, propose avec IDA une traversée à la fois historique, sociologique et spirituelle.

    Anna, novice tout près de prononcer ses vœux au Carmel, est mise en contact avec une tante qu'elle n'a jamais rencontrée, ex-procureur de la République polonais, Wanda Cruz, dite Wanda la Rouge.

    La Mère Supérieure donne donc son agrément pour qu'elle puisse, en ville, rencontrer la sœur de sa mère Rosza, qui lui apprend qu'elle est juive, qu'elle ne s'appelle pas Anna, mais Ida Lebenstein, que ses parents sont morts pour leur seule appartenance à la communauté exterminée.

     

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    Commence un road-movie qui mène nièce et tante à Piarski, où la tante et la mère ont vécu dans une ferme, occupée aujourd'hui par des Polonais, des voisins d'alors.

    Commence aussi ce travail de mémoire et d'enquête sur un passé lourd.

    Qu'en quatre-vingts minutes ce parcours puisse se dérouler, entre scènes de couvent, périple en petite voiture cabossée, séquence dans un hôtel-dancing où la novice croise un jeune musicien épris de Coltrane et de son jazz, dérives le long des rues lépreuses, le long des routes vides entre séries infinies de bouleaux....tient du miracle absolu.

    Une pureté de vision, celle des visages : de madone pour cette jeune novice, à la coiffe d'impétrante grise, celle des musiques (la tante Wanda adore la musique classique comme elle adore se saouler).

    Réflexion autour d'un passé qui s'éclaire (sans jeu de mot) de la lueur de la fable : la tante-pute et la nièce-sainte s'épaulent, s'apprivoisent, finissent par tisser un amour de parentèle.

    Le noir et blanc sert admirablement le propos et les deux comédiennes (toutes deux prénommées dans la vie AGATA) incarnent avec pudeur, générosité, vibration les deux personnages principaux.

    Les dernières images tracent le vitalisme d'Ida, marcheuse envers et contre tout.

    L'un des plus beaux films de ces dernières années.


  • LECTURES DE PRINTEMPS

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

      

    9782710370192FS.gifLA DERNIERE FUGITIVE

    de Tracy CHEVALIER

    Le roman âpre, nu, sans fioriture, dresse un beau tableau historique : l'arrivée des quakers britanniques en Amérique autour de 1850, individualisée autour de l'attachante figure de Honor Bright, jeune femme venue ici par dépit amoureux, accompagnant sa soeur promise à un quaker installé depuis peu en Ohio.

    Les usages anglais (comme cette confection des quilt, édredons rituels, offerts comme trousseau de mariage) trouvent peu d'échos à ces milliers de kilomètres et notre jeune héroïne a bien du mal à s'ancrer en cette terre lointaine, qui lui paraît sauvage, un peu reculée, si peu avenante.

    En touches sensibles, la romancière pose son époque, ses faits, ses personnage importants : un beau-frère, une belle-mère revêche, une belle-soeur qui s'affranchit peu à peu de la froideur à l'égard d'Honor. Et les amis trouvent ici une place : la modiste Belle, qui l'engage comme ouvrière de son commerce, l'amie de toujours de l'autre côté de l'océan, à qui Honor écrit des missives assez longues pour "tenir le coup".

    Le contrepoint des lettres, entre autres aux parents, de la chasse aux esclaves par le frère de la modiste, puisque ceux-ci désertent les exploitations du sud pour gagner des terres plus pacifiques et humaines (le Canada), et que leur route passe par Oberlin.

    Honor, mariée, se fait peu à peu à l'atmosphère austère d'une ferme aux tâches lourdes, se met à traire, à participer aux travaux de l'exploitation, et en profite pour porter aide aux fugitifs noirs.

    Le talent de Chevalier éclate dans l'attentive description du temps : tout sonne juste. La boue des villes en construction, la peur des poursuivis, les réserves pour les longs hivers de neige, le terreau pastoral et rural, tissé de carcans (l'église, la réputation, la clôture des mentalités) sont quelques-uns des motifs sur lesquels repose ce beau roman mi-historique mi-social, qui donne de l'Ohio de ces années-là une ethnographie précise, équilibrée et émouvante (sans aucun pathos, bien étranger à l'écriture objective de l'auteur).

    ***

    monnereau-on-s_embrasse.jpgON S'EMBRASSE PAS?

    de Michel MONNEREAU

    Ce roman de 2007, réédité en poche (J'ai lu), est une belle surprise et une réussite.

    Le poète de "Réfractions" relate ici un parcours. Bernard a beaucoup voyagé, après avoir quitté son chez soi, ses parents, sa soeur. L'adolescent a baguenaudé, a vieilli, passant d'un pays l'autre. Et puis, un beau jour, c'est décidé : il rentre. Quitte à trouver froideur, indifférence ou hargne dans une famille quittée, abandonnée, sans beaucoup de cartes postales. La mère et la soeur, le beau-frère, les deux  nièces tentent de "domestiquer", d'apprivoiser ce globe-trotter, revenu ici comme en amnésie, dans une province à peine muée.

    L'ironie, le sarcasme, l'inventive langue du narrateur, fort en thème, sont quelques-uns des atouts majeurs de cette chronique familiale, autour de la figure de ce fugueur, insoucieux de ses proches, fils prodigue qui n'aura plus vu son père vivant.

    Au-delà du portrait réaliste et nu d'un gars qui en  est revenu de la vie, Monnereau cisèle une langue très originale par ses inventions (très travaillées), apte à restituer une personnalité corsetée par les usages provinciaux. Une vraie découverte.

     

    ** Tracy Chevalier, La dernière fugitive, Quai Voltaire, 2013, 386 p., 22€.

     ** Michel Monnereau, On s'embrasse pas?, J'ai lu n° 10098, 2013, 192 p., 5€.

  • La miroitisation + Les mouvements de la psychanalyse

    La miroitisation

    Cet homme qui, après un quart d’heure de lecture, se voyait dans le livre qu’il était en train de lire trouva qu’il était temps de consulter... Mais son psy confia qu’il perçait son propre inconscient chaque fois qu’il ouvrait Cinq essais sur la psychanalyse ou L’interprétation des rêves. Au fil des confidences sur sa singularité, notre lecteur apprit que son boucher se distinguait dans la viande de cheval, que son boulanger se mirait dans la farine qu’il pétrissait ou que le visage de son pharmacien se reflétait parfaitement dans le décolleté de son assistante. Après une brève enquête dans divers milieux, il observa que le météorologue se refaisait une beauté à la lumière des cartes climatologiques, que le tableau noir renvoyait l’image sans tache de l’enseignant, que le facteur lisait sa vie dans le courrier qu’il postait, que l'assassin détaillait sa future peine dans le crime qu'il commettait tandis que seul l'enfant léchait la crème sans regarder la glace. Ou, bien sûr, que l’astrologue jaugeait le portefeuille de son client à l’échelle des cartes dorées du ciel. Finalement, cet homme reprit ses lectures, rassuré sur sa normalité et celle de ces concitoyens, faisant, comme tout le monde, avec les reflets obsédants.

     

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    Les mouvements de la psychanalyse

    Ce psy sportif profite des séances pour s’adonner à ses activités préférées : derby roller autour du canapé, danse du divan, saut au trampoline, exploration de la grotte de Psy, ping-pong verbal, soulèvement de livres de Freud et plongée jungienne en apnée, chandelle reichienne et tai psy chuan...

    Le patient, lui, n’a que sa langue à mouvoir, ce qu’il fait avec beaucoup d’adresse et d’endurance, étant donné l’environnement un brin ouf.

     

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