• LA POP DøRÉE DE THE Dø

    photo_1404985136.jpg

    The Dø, c'est un duo formé, en 2005, du Français Dan Lévy et de la Franco-finlandaise Olivia Merilhati. En réunissant dans cet ordre les initiales de leurs prénoms, on obtient le nom du groupe.
    A nøter que le ø n'est pas du finnois, comme on pourrait le croire. 

    Ils ont sorti leur troisième album à la rentrée 2014, Shake Shook Shaken qui, selon  Chritophe Conte des Inrocks, "secoue la grammaire pop". 

    "D"abord à l’oeuvre, poursuit-il, sur des musiques de films et de ballets, notamment chez Carolyn Carlson, leur collaboration n’avait pas forcément vocation à transiter par la sphère pop.

    C’est pourtant la commande expresse d’un chorégraphe désirant inclure une chanson à son spectacle qui mettra The Dø au mur et nos tourtereaux à l’ouvrage..."

    Dan Lévy parle en ces termes de la conception de l'album:

     “Nous sommes allés au bout de ce qu’on recherchait sur l’avant-dernier album, avec ces couleurs particulières que permettent les instruments “nobles”, leur profondeur très travaillée, leur charme facile. Cette fois, on s’est dit au contraire qu’on allait utiliser les premiers sons venus, les sons d’usine que l’on trouve partout gratuitement, qui sont à la portée de tout le monde. Auparavant je méprisais ce genre de sons, et c’était une contrainte excitante de se dire qu’on allait faire des chansons qui tiennent la route avec des sons de synthés et de boîtes à rythmes que l’on déteste.

    "On avait à coeur de faire un album de notre époque, clame Dan. Aujourd’hui, on possède les moyens techniques pour reproduire à l’identique des sonorités des années 60, 70 ou 80, et personnellement j’ai fini par nourrir une véritable allergie vis-à-vis de ces albums rock ou folk dont on ne sait plus s’ils ont été enregistrés l’an dernier ou avant ma naissance.

     "Pour moi, un mec comme Jack White est enfermé dans un siècle qui n’est plus le nôtre, à défendre une conception de la musique qui est complètement périmée. Quand il a débarqué avec les White Stripes, c’était totalement moderne, aujourd’hui il n’y a pas plus passéiste que lui. Je n’ai aucune nostalgie en matière de musique, je n’ai pas envie de refaire les Beatles ou Bob Dylan. J’ai au contraire la conviction que l’on baigne dans une époque où la musique n’a jamais été aussi riche et excitante, et on a voulu que ce disque s’inscrive dans le mouvement présent.”

    Les textes sont l'oeuvre d'Olivia. Des mots faits pour sa voix "d'une élasticité vocale s'adaptant à tous les reliefs et à tous les éclairages, à toutes les températures également, de la froideur pure à l'incandescence sexy."

    Pour la petite histoire, les deux membres du duo ont été ensemble mais ne le sont plus mais leur musique, comme par contraste, est plus lumineuse qu'avant, tel un air de fête qu'on livre aux autres en manière de réjouissance mais qui conserve ses accents graves, ses notes poignantes dans l'intimité - des sessions acoustiques.  

    Ils seront en France en mars et avril 2015 et à Bruxelles, au Botanique, le 15 mai 2015.



    The-Do1-662x441.jpg

  • LE CORPS UTOPIQUE de Michel FOUCAULT

    foucault.jpg

    Transcription intégrale de la conférence de Michel Foucault : « Le Corps utopique », conférence radiophonique prononcée le 7 décembre 1966 sur France-Culture. Cette conférence a fait l’objet, avec celle intitulée « Les hétérotopies », d’une édition audio sous le titre « Utopies et hétérotopies » (INA-Mémoires vives, 2004).

    Voir aussi Michel Foucault, Le corps utopique, les hétérotopies, Paris, Editions Lignes, 2009.

     

    Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ce lieu-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisque après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le “bouger”, le remuer, le changer de place –,  seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui; je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.

    Foucault.jpg

    Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naître toutes ces utopies. Le prestige de l’utopie, la beauté, l’émerveillement de l’utopie, à quoi sont-ils dus ? L’utopie, c’est un lieu hors de tous les lieux, mais c’est un lieu où j’aurai un corps sans corps, un corps qui sera beau, limpide, transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré; et il se peut bien que l’utopie première, celle qui est la plus indéracinable dans le coeur des hommes, ce soit précisément l’utopie d’un corps incorporel. Le pays des fées, le pays des lutins, des génies, des magiciens, eh bien, c’est le pays où les corps se transportent aussi vite que la lumière, c’est le pays où les blessures guérissent avec un beaume merveilleux le temps d’un éclair, c’est le pays où on peut tomber d’une montagne et se relever vivant, c’est le pays où on est visible quand on veut, invisible quand on le désire. S’il y a un pays féerique, c’est bien pour que j’y sois prince charmant et que tous les jolis gommeux deviennent poilus et vilains comme des oursons.

    49698a0627b91039ca4a0aac51239c4e.jpg

    Mais il y a aussi une utopie qui est faite pour effacer les corps. Cette utopie, c’est le pays des morts, ce sont les grandes cités utopiques que nous a laissées la civilisation égyptienne. Les momies, après tout, qu’est-ce que c’est ? C’est l’utopie du corps nié et transfiguré. Il y a eu aussi les masques d’or que la civilisation mycénienne posait sur les visages des rois défunts : utopie de leurs corps glorieux, puissants, solaires, terreur des armées. Il y a eu les peintures et les sculptures des tombeaux; les gisants, qui depuis le Moyen Age prolongent dans l’immobilité une jeunesse qui ne passera plus. Il y a maintenant, de nos jours, ces simples cubes de marbre, corps géométrisés par la pierre, figures régulières et blanches sur le grand tableau noir des cimetières. Et dans cette cité d’utopie des morts, voilà que mon corps devient solide comme une chose, éternel comme un dieu.

    Mais peut-être la plus obstinée, la plus puissante de ces utopies par lesquelles nous effaçons la triste topologie du corps, c’est le grand mythe de l’âme qui nous la fournit depuis le fond de l’histoire occidentale. L’âme fonctionne dans mon corps d’une façon bien merveilleuse. Elle y loge, bien sûr, mais elle sait bien s’en échapper : elle s’en échappe pour voir les choses, à travers les fenêtres de mes yeux, elle s’en échappe pour rêver quand je dors, pour survivre quand je meurs. Elle est belle, mon âme, elle est pure, elle est blanche; et si mon corps boueux – en tout cas pas très propre – vient à la salir, il y aura bien une vertu, il y aura bien une puissance, il y aura bien mille gestes sacrés qui la rétabliront dans sa pureté première. Elle durera longtemps, mon âme, et plus que longtemps, quand min vieux corps ira pourrir. Vive mon âme ! C’est mon corps lumineux, purifié, vertueux, agile, mobile, tiède, frais; c’est mon corps lisse, châtré, arrondi comme une bulle de savon.

    Et voilà ! Mon corps, par la vertu de toutes ces utopies, a disparu. Il a disparu comme la flamme d’une bougie qu’on souffle. L’âme, les tombeaux, les génies et les fées ont fait main basse sur lui, l’ont fait disparaître en un tournemain, ont soufflé sur sa lourdeur, sur sa laideur, et me l’ont restitué éblouissant et perpétuel.

    foucault2.jpg

    Mais mon corps, à vrai dire, ne se laisse pas réduire si facilement. Il a, après tout, lui-même, ses ressources propres de fantastique; il en possède, lui aussi, des lieux sans lieu et des lieux plus profonds, plus obstinés encore que l’âme, que le tombeau, que l’enchantement des magiciens. Il a ses caves et ses greniers, il a ses séjours obscurs, il a ses plages lumineuses. Ma tête, par exemple, ma tête : quelle étrange caverne ouverte sur le monde extérieur par deux fenêtres, deux ouvertures, j’en suis sûr, puisque je les vois dans le miroir; et puis, je peux fermer l’une ou l’autre séparément. Et pourtant, il n’y en a qu’une seule, de ces ouvertures, car je ne vois devant moi qu’un seul paysage, continu, sans cloison ni coupure. Et dans cette tête, comment est-ce que les choses se passent ? Eh bien, les choses viennent se loger en elle. Elles y entrent – et ça, je suis bien sûr que les choses entrent dans ma tête quand je regarde, puisque le soleil, quand il est trop fort et m’éblouit, va déchirer jusqu’au fond de mon cerveau –, et pourtant ces choses qui entrent dans ma tête demeurent bien à l’extérieur, puisque je les vois devant moi et que, pour les rejoindre, je dois m’avancer à mon tour.

     

    foucault.jpg

    Corps incompréhensible, corps pénétrable et opaque, corps ouvert et fermé : corps utopique. Corps absolument visible, en un sens : je sais très bien ce que c’est qu’être regardé par quelqu’un d’autre de la tête aux pieds, je sais ce que c’est qu’être épié par-derrière, surveillé par-dessus l’épaule, surpris quand je m’y attends, je sais ce qu’est être nu ; pourtant, ce même corps qui est si visible, il est retiré, il est capté par une sorte d’invisibilité de laquelle jamais je ne peux le détacher. Ce crâne, ce derrière de mon crâne que je peux tâter, là, avec mes doigts, mais voir, jamais; ce dos, que je sens appuyé contre la poussée du matelas sur le divan, quand je suis allongé, mais que je ne surprendrai que par la ruse d’un miroir; et qu’est-ce que c’est que cette épaule, dont je connais avec précision les mouvements et les positions, mais que je ne saurai jamais voir sans me contourner affreusement. Le corps, fantôme qui n’apparaît qu’au mirage des miroirs, et encore, d’une façon fragmentaire. Est-ce que vraiment j’ai besoin des génies et des fées, et de la mort et de l’âme, pour être à la fois indissociablement visible et invisible ? Et puis, ce corps, il est léger, il est transparent, il est impondérable; rien n’est moins chose que lui : il court, il agit, il vit, il désire, il se laisse traverser sans résistance par toutes mes intentions. Hé oui ! Mais jusqu’au jour où j’ai mal, où se creuse la caverne de mon ventre, où se bloquent, où s’engorgent, où se bourrent d’étoupe ma poitrine et ma gorge. Jusqu’au jour où s’étoile au fond de ma bouche le mal aux dents. Alors, alors là, je cesse d’être léger, impondérable, etc.; je deviens chose, architecture fantastique et ruinée.

    michel-foucault1.jpg

    Non, vraiment, il n’est pas besoin de magie ni de féerie, il n’est pas besoin d’une âme ni d’une mort pour que je sois à la fois opaque et transparent, visible et invisible, vie et chose: pour que je sois utopie, il suffit que je sois un corps. Toutes ces utopies par lesquelles j’esquivais mon corps, elles avaient tout simplement leur modèle et leur point premier d’application, elles avaient leur lieu d’origine dans mon corps lui-même. J’avais bien tort, tout à l’heure, de dire que les utopies étaient tournées contre le corps et destinées à l’effacer : elles sont nées du corps lui-même et se sont peut-être ensuite retournées contre lui.

    En tout cas, il y a une chose certaine, c’est que le corps humain est l’acteur principal de toutes les utopies. Après tout, une des plus vieilles utopies que les hommes se sont racontées à eux-mêmes, n’est-ce pas le rêve de corps immenses, démesurés, qui dévoreraient l’espace et maîtriseraient le monde ? C’est la vieille utopie des géants, qu’on trouve au coeur de tant de légendes, en Europe, en Afrique, en Océanie, en Asie; cette vieille légende qui a si longtemps nourri l’imagination occidentale, de Prométhée à Gulliver.

    Le corps aussi est un grand acteur utopique, quand il s’agit des masques, du maquillage et du tatouage. Se masquer, se maquiller, se tatouer, ce n’est pas exactement, comme on pourrait se l’imaginer, acquérir un autre corps, simplement un peu plus beau, mieux décoré, plus facilement reconnaissable; se tatouer, se maquiller, se masquer, c’est sans doute tout autre chose, c’est faire entrer le corps en communication avec des pouvoirs secrets et des forces invisibles. Le masque, le signe tatoué, le fard déposent sur le corps tout un langage : tout un langage énigmatique, tout un langage chiffré, secret, sacré, qui appelle sur ce même corps la violence du dieu, la puissance sourde du sacré ou la vivacité du désir. Le masque, le tatouage, le fard placent le corps dans un autre espace, ils le font entrer dans un lieu qui n’a pas de lieu directement dans le monde, ils font de ce corps un fragment d’espace imaginaire qui va communiquer avec l’univers des divinités ou avec l’univers d’autrui. On sera saisi par les dieux ou on sera saisi par la personne qu’on vient de séduire. En tout cas, le masque, le tatouage, le fard sont des opérations par lesquelles le corps est arraché à son espace propre et projeté dans un autre espace.

    b599dcfe2678bb7d3829401c36c89ad8.jpg

    Ecoutez pas exemple ce conte japonais et la manière dont un tatoueur fait passer dans un univers qui n’est pas le nôtre le corps de la jeune fille qu’il désire : “Le soleil dardait ses rayons sur la rivière et incendiait la chambre aux sept nattes. Ses rayons réfléchis sur la surface de l’eau formaient un dessin de vagues dorées sur le papier des paravents et sur le visage de la jeune fille profondément endormie. Seikichi, après avoir tiré les cloisons, prit en  mains ses outils de tatouage. Pendant quelques instants, il demeura plongé dans une sorte d’extase. C’est à présent qu’il goûtait pleinement de l’étrange beauté de la jeune fille. Il lui semblait qu’il pouvait rester assis devant ce visage immobile pendant des dizaines et des centaines d’années sans jamais ressentir ni fatigue ni ennui. Comme le peuple de Memphis embellissait jadis la terre magnifique d’Egypte de pyramides et de sphinx, ainsi Seikichi de tout son amour voulut embellir de son dessin la peau fraiche de la jeune fille. Il lui appliqua aussitôt la pointe de ses pinceaux de couleur tenus entre le pouce, l’annulaire et le petit doigt de la main gauche, et à mesure que les lignes étaient dessinées, il les piquait de son aiguille tenue de la main droite.”

    Et si on songe que le vêtement sacré, ou profane, religieux ou civil fait entrer l’individu dans l’espace clos du religieux ou dans le réseau invisible de la société, alors on voit que tout ce qui touche au corps – dessin, couleur, diadème, tiare, vêtement, uniforme –, tout cela fait épanouir sous une forme sensible et bariolée les utopies scellées dans le corps.

    Mais peut-être faudrait-il descendre encore au-dessous du vêtement, peut-être faudrait-il atteindre la chair elle-même, et alors on verrait que dans certains cas, à la limite, c’est le corps lui-même qui retourne contre soi son pouvoir utopique et fait entrer tout l’espace du religieux et du sacré, tout l’espace de l’autre monde, tout l’espace du contre-monde, à l’intérieur de l’espace qui lui est réservé. Alors, le corps, dans sa matérialité, dans sa chair, serait comme le produit de ses propres fantasmes. Après tout, est-ce que le corps du danseur n’est pas justement un corps dilaté selon tout un espace qui lui est intérieur et extérieur à la fois ? Et les drogués aussi, et les possédés; les possédés, dont le corps devient enfer; les stigmatisés, dont le corps devient souffrance, rachat et salut, sanglant paradis.

    J’étais sot, vraiment, tout à  l’heure, de croire que le corps n’était jamais ailleurs, qu’il était un ici irrémédiable et qu’il s’opposait à toute utopie.

    1008409-Michel_Foucault.jpg

    Mon corps, en fait, il est toujours ailleurs, il est lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est  lié à tous les ailleurs du monde, et à vrai dire il est ailleurs que dans le monde. Car c’est autour de lui que les choses sont disposées, c’est par rapport à lui – et par rapport à lui comme par rapport à un souverain – qu’il y a un dessus, un dessous, une droite, une gauche, un avant, un arrière, un proche, un lointain. Le corps est le point zéro du monde, là où les chemins et les espaces viennent se croiser le corps n’est nulle part : il est au coeur du monde ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place et je les nie aussi par le pouvoir indéfini des utopies que j’imagine. Mon corps est comme la Cité du Soleil, il n’a pas de lieu, mais c’est de lui que sortent et que rayonnent tous les lieux possibles, réels ou utopiques.

    Michel+Foucault1978+par+martine+franck.jpg

    Après tout, les enfants mettent longtemps à savoir qu’ils ont un corps. Pendant des mois, pendant plus d’une année, ils n’ont qu’un corps dispersé, des membres, des cavités, des orifices, et tout ceci ne s’organise, tout ceci ne prend littéralement corps que dans l’image du miroir. D’une façon plus étrange encore, les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour désigner l’unité du corps. Aussi paradoxal que ce soit, devant Troie, sous les murs défendus par Hector et ses compagnons, il n’y avait pas de corps, il y avait des bras levés, il y avait des poitrines courageuses, il y avait des jambes agiles, il y avait des casques étincelants au-dessus des têtes : il n’y avait pas de corps. Le mot grec qui veut dire corps n’apparaît chez Homère que pour désigner le cadavre. C’est ce cadavre, par conséquent, c’est le cadavre et c’est le miroir qui nous enseignent (enfin, qui ont enseigné au Grecs et qui enseignent maintenant aux enfants) que nous avons un corps, que ce corps a une forme, que cette forme a un contour, que dans ce contour il y a une épaisseur, un poids; bref, que le corps occupe un lieu. C’est le miroir et c’est le cadavre qui assignent un espace à l’expérience profondément et originairement utopique du corps; c’est le miroir et c’est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une clôture  – qui est  maintenant pour nous scellées – cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque instant notre corps. C’est grâce à eux, c’est grâce au miroir et au cadavre que notre corps n’est pas pure et simple utopie. Or, si l’on songe que l’image du miroir est logée pour nous dans un espace inaccessible. et que nous ne pourrons jamais être là où sera notre cadavre, si l’on songe que le miroir et le cadavre sont eux-mêmes dans un invincible ailleurs, alors on découvre que seules des utopies peuvent refermer sur elles-mêmes et cacher un instant l’utopie profonde et souveraine de notre corps.

    Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l’amour, c’est sentir son corps se refermer sur soi, c’est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre. Sous les doigts de l’autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l’autres les vôtres se mettent à exister, contre les lèvres de l’autre les vôtres deviennent sensibles, devantses yeux mis-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées.

    L’amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l’utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C’est pourquoi il est si proche parent de l’illusion du miroir et de la menace de la mort; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l’entourent, on aime tant faire l’amour, c’est parce que dans l’amour le corps est ici.

    art%20cont7_3.jpg

     Source de ce texte ainsi que sa présentation.

    La conférence radiophonique de Michel Foucault

    Une autre conférence de Michel Foucault datée de 1966, Les hétérotopies (science des espaces absolument autres), est lisible ici

    On peut l'écouter de la voix même de Foucault sur cette vidéo 

     

    LE CORPS UTOPIQUE sur LABOPHILO

  • PETITE ANATOMIE DE L'IMAGE de Hans BELLMER

    book_350_image_cover.jpg

    Le désir disséqué

    Ce petit livre paru en 1957 reprend les notes qui ont présidé à la confection en 1933 de La Poupée, sculpture singulière, mannequin féminin en pièces détachées qui pouvait prendre des attitudes et se prêter à des contorsions inhabituelles. Il comprend trois parties.

    Dans la première partie, « Les images du moi », Bellmer part de l'exemple d'une rage de dents pour montrer qu'à une excitation réelle peut correspondre une excitation virtuelle. S'appuyant principalement sur les travaux de Freud, il éclaire les mécanismes de la représentation d’une réalité interdite ou trop douloureuse pour la conscience. Il montre que tout ce qui relève des opérations pratiquées sur les mots (anagrammes, palindromes,... ) procède d'une transgression fondamentale. Perec s'est servi d'un passage de ce livre, la matérialisation du parcours du ver dans un morceau de bois, pour l'écriture de «La vie mode d’emploi ».
    Dans « L’anatomie de l’amour », Bellmer écrit que « l'image de la femme désirée serait prédéterminée par l’image de l'homme qui désire ». Il suppose que le corps désiré de la femme passe par une désarticulation et une recomposition de ses formes, semblable aux opérations en jeu dans la permutation mathématique et les transformations de la géométrie spatiale. « L’homme impose à l'image de la femme ses élémentaires certitudes, les habitudes géométriques et algébriques de sa pensée. » Il donne comme exemple le plus frappant celui du « couple des fesses ovoïdes qui donne l'élan à l’épine dorsale », qu’il assimile au sexe masculin muni de ses deux « attributs ».
    Un dessin de Bellmer en propose une illustration saisissante.

    « L'essentiel à retenir du monstrueux dictionnaire de l'image, c’est que tel détail, telle jambe, n'est perceptible, accessible à la mémoire et disponible, bref n’est REEL que si le désir ne le prend pas fatalement pour une jambe. L’objet identique à lui-même reste sans réalité. » Cette citation, reprise dans un essai marquant de Annie Lebrun (Du trop de réalité, Stock, 2000), permettait à l’auteure de montrer combien la description « plate » des rapports sexuels qu’on a pu lire dans nombreux livres de romancier(e)s de ces dernières années manquait de « profondeur » et de force évocatrice certaine du fait de cette absence de redoublement du corps décrit, d'un défaut d'imagination de ces auteurs.
    Bellmer cite le cas d'un criminel qui "abolit le mur qui sépare la femme de son image » : « Un homme pour transformer sa victime avait étroitement ficelé ses cuisses, ses épaules, sa poitrine d’un fil de fer serré entrecroisé à tout hasard, provoquant des boursouflures de chair, des triangles sphériques irréguliers allongeant des plis, des lèvres malpropres, multipliant des seins jamais vus en des emplacement inavouables ». Ce que peut faire par contre en toute impunité l’artiste Bellmer dans ses dessins érotiques. Et dans quelques-une de ses photos.
    Bien que Bellmer dénie à la photographie la capacité de désarticuler le corps féminin de la sorte. Il y aura notamment ensuite Araki mais ses nus, aimablement bondagés, avec des gros liens qui ménagent la chair, et qui finissent par s'inscrire dans des séries attendues ne choquent plus guère. 
    Pour qu’il y ait impression forte, évocation durable, dit en substance Bellmer, l’image «doit transformer son objet», métamorphoser «la chose vivante et tridimensionnelle».
    Il avance aussi à l’appui de sa thèse la statue de Diane d'Ephèse : « un cône noir hérissé de seins » et cite Baudelaire écrivant : « Glorifier le culte des images - culte de la sensation multipliée. La jouissance de la multiplication du nombre. - L’ivresse est un nombre. Le nombre est dans l’individu. »

    Enfin, dans « Le monde extérieur », il poursuit en disant que « par exemple un pied féminin n'est réel que si le désir ne le prend pas fatalement pour un pied. » Après analyse de ses rêves personnels, il avance que c’est le monde extérieur, avec son lot d'impressions, qui permet à une prédisposition subjective de déterminer le choix précis de l’image-souvenir enfouie dans la mémoire, de se projeter sur le réel. Il conclut en disant que lorsque l'intuition et l’imagination mettent en liaison monde extérieur et monde intérieur par le fait du hasard, il se produit une «étrange multiplication de la conscience», un fort sentiment de vérité comme si « ce qui n’est pas confirmé par le hasard n'avait aucune validité ».
    Un livre indispensable pour rêver encore, dire et représenter le corps de la femme.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des éditions Allia

    CE QUE CACHE L'IMAGE, CE QUE MONTRE LA POUPÉE, une étude de Fabrice FLAHUTEZ

    UNICA ZÜRN (l'inspiratrice de la poupée, le modèle de l'artiste) sur YPSILON.éditeur

  • POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER de Patrick MODIANO

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    ACH003569413.1413345308.580x580.jpgQuand Modiano, aujourd’hui auréolé du titre de PRIX NOBEL, revisite son enfance, les personnages interlopes d’un passé devenu brouillard, on le suit sans peine sur les traces de ce Jean Daragane, écrivain, presque contraint de renouer avec les années perdues.

    Quand un parfait inconnu lui restitue un carnet d’adresses, c’est tout un pan de son enfance que Jean est bien obligé de flairer pour dégoter le vrai, éclairer un peu ces brumes qui environnent les choses, comme des ombres.

    Des noms émergent de ces parcours de mémoire : Annie Astrand, Jacques Perrin de Lara, d’autres encore. Et les faits remontent à plus de quarante années, lorsqu’un enfant fut amené à passer par les services d’un Photomaton.

    Avec la grâce habituelle pour relater l’improbable, le hasardeux, le flou avec la force d’un réel vécu, le romancier réussit une fois de plus à nous mener là où son art consommé veut nous conduire, dans ces zones insolites de la mémoire, reconstituées à coup de déclics subtils, photos, bouts de papier, adresses et téléphones.Patrick_Modiano.jpg

    Exploration de lieux parisiens ou d’Ile-de-France, gravés, retrouvés par le biais d’histoires, de coïncidences heureuses, rappel d’un passé enfoui, traces d’un temps parfois détruit, tels sont les atouts d’un roman qui tire parti d’une prose fluide, tactile, d’une musique attendrie des souvenirs, comme au sein d’une lente remémoration intime dont l’auteur connaît tous les rouages, et ont le lecteur ne soupçonne jamais la mécanique.

    Comme toujours, le lecteur se sent de plain-pied avec cet univers, tissé d’une mélancolie intense, vraie, partageable.

    Patrick MODIANO, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014, 160 p., 16,90€.

  • LE BIC et autres textes très courts

    Le Bic

    Je contemplais mon nouveau Bic que j’avais gagné à la Loterie du Dilettante quand il m’adressa ce message : Remue-toi si tu veux faire partie des écrivains gagnants ; écris, écris, écris !

    J’organisai ma propre tombola dont le premier et unique prix consistait en mon Bic moralisateur. Un écrivain en devenir l’emporta avant de remporter de nombreux prix. J’avais échappé de peu à une fameuse notoriété.

     

    BIC_Cristal_StudCollet_1000.jpg

     

    L’oiseau sur sa branche

    L’oiseau sur sa branche ne demande pas qu’on le descende. Même si on possédait un Luger, est-ce qu’il nous le demanderait ? Pas sûr ! Alors, à quoi bon envisager une telle ineptie. Finissons-en une bonne fois pour toutes avec cette histoire. Oublions le volatile, et tant pis pour les ligues de vertu littéraire qui ne manqueront pas – on les connaît ! – de se lamenter d’un texte aussi court.

     

    250px-Luger-M1900.jpg

     

    La muse et la météo

    Après qu’il eut écouté le bulletin météo qui prévoyait du beau temps, cet homme décommanda sa muse. Et la muse dépitée appela le temps qui lui dit : Ne t’en fais pas, tu finiras bien par trouver un p’tit boulot auprès d’un poète à deux sous. Et pendant que le temps parlait, il oubliait de faire ce qu’il avait prévu de faire…

     

    caroline_dossogne-meteo-20090907-3-by_pouce_tn.jpg

  • LES SIX ANS DU BLOG sans tralala

    six-coeur.thumbnail.jpgLES BELLES PHRASES ont SIX ANS! Et déjà quelques enfants...

    Plus de 400 000 visites. Avec, même, une recrudescence des visites, ces dernières semaines.

    Et deux super collaborateurs, Philippe LEUCKX & Denis BILLAMBOZ qu'on retrouve alternativement chaque semaine pour des chroniques littéraires de qualité.

    Anniversaire dans l'intimité cette année, économies budgétaires obligent: ni Charles et ses FEMEN, ni Paul et ses MAGNETTES, ni François et ses VATICANNES, les FACEBOOKIENS occupés ailleurs... n'ont été invités.

    MERCIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII aux amis, blogueurs ou non, et visiteurs de longue ou fraîche date... 

  • DOSSIER L NICOLE MALINCONI par Éric ALLARD

    MALINCONI-Nicole.jpgPlusieurs DOSSIERS L, coordonnées par Le SERVICE DU LIVRE LUXEMBOURGEOIS, sont maintenant disponibles en PDF.

    Notamment trois parmi les sept rédigés par Philippe LEUCKX, ceux qu'il a consacrés à Michel LAMBIOTTE, Anne BONHOMME et Mimy KINET. 

    Pour ma part un des deux que j'ai rédigés, celui sur Nicole MALINCONI, est accessible en cliquant sur son nom.

    Tous les dossiers réalisés, disposés par ordre alphabétiques, et disponibles sont ici.

     

  • Lecture de LES CORBEAUX BRÛLÉS par Thierry RIES

    1couv_corbeaux.jpgToujours le corps, qui marque le début, puis la fin, puis on ne sait. Y entre le feu dont le poète sonde l’intention jusqu’ à la texture explosive de la peau. Au-delà d’elle, il semblerait que les corps, beaux ou non, ayant brûlé leurs plus petites cendres, se consumerait encore d’un désir, de l’idée d’une chair de femme. Même Icare, dans les mondes allardiens, ne pourrait être que femme. Femme piste d’envol où l’on pourrait tomber de haut, femme dont la géographie vaste s’étale des nourritures journalières aux brillances interdites, abreuve des sources qui dépassent le tangible. Femme de lave et de croyances, femme tribale, d’offrandes et de sangs non jugulés.

    Voici peu, après bien des échanges virtuels sur l’écriture, je rencontrai enfin l’homme, lors d’un salon organisé en son fief carolo. Il m’accueillit, me guida et m’entoura d’une amitié vraie qui me toucha ; je parlerais même de douceur si ce terme n’était trop galvaudé. Eric Allard m’offrit un de ses recueils, Les corbeaux brûlés, au titre aussi saisissant que le dessin de couverture de Salvatore Gucciardo.

    Je n’étais pas au bout de mes surprises ; dont la première, celle d’une écriture à l’opposé du personnage, ambivalence amusante, mais surtout qui suggère une abondance à creuser, une palette d’envoûtements dont Les corbeaux brûlés auraient survolé la face cachée du corps lunaire, fait de falaises, de vin noir, d’épices, de flammes, toujours, d’eau bénite et de charbons ardents, de blasphème et de chants de romarin.

    Eric Allard risque la thématique de la sensualité, dont on a presque trop dit pour surprendre encore, thématique osée aux mots trop souvent éculés au gré de littératures doucereuses, malgré sa beauté intime - mystifiante - qui mérite bien mieux. Lui nous la livre sans expédient ni mièvrerie, sans vulgarité ni retenue. Et va jusqu’à dépasser la frontière peau, secouant le lecteur qui se hasarde en ces terres ranimées, tantôt salées, tantôt grouillantes. Il assigne le verbe qui perce, gicle, déferle : « Le cheval de foudre brûle ses feux dans le sillon de l’aube. Tes fesses chauffent mes nuits jusqu’au soleil »

    « …Deux bras comme des ailes et le trois de ton toit pour triturer la lune à gauche. Quatre cartes pour te jouer une mélodie à cordes. Cinq cordes à linge auxquelles pendre les étoiles. Six lunes assassines…. » Et le poème de continuer jusqu’à un milliard, tant l’arithmétique le propulse jusqu’à le conduire dans une sorte de fable délirante, gamme tellement ivre qu’elle n’a d’autre choix que de revenir à l’absolu du zéro.

    Le recueil d’Eric Allard ne peut à mon sens se lire sur un seul souffle. Fût-on le plus aguerri des aventuriers, qui peut revenir d’un voyage périlleux sans reprendre son souffle dans un bout de quotidienneté ?

    Je ressors à la fois secoué et émerveillé des mondes parallèles d’Eric Allard, comme s’il avait redéfini les limites du corps, à la lisière de ceux des surréalistes. Il suffit d’ailleurs de lire ses titres pour réaliser que l’on n’est guère éloigné de ceux que Paul Nougé élabora pour de nombreuses œuvres de Magritte. Ailleurs, je retrouve Marcel Marien - comment ne pas évoquer ce talent multiple, chantre lui aussi du corps de la femme ? -, à la lecture des Corbeaux brûlés, notamment dans les derniers mots de Secrets de fabrication :

    « Dans la confusion la plus totale, je t’enchaînai à un livre et toi à une oeuvre de chair. L’enfant que nous conçûmes fut un monstre de poésie détestable mais poli.  »  Vraiment ? Si poli que cela ? Ce serait sans compter sur l’humour décalé de ce recueil… Cependant, la malice et la bravade y sont d’élégance.

    On avance en une grotte primitive, une lueur de chair à la main, tendue puis ravivée par un vent d’animalité. Invisible pour nous, avant que le poète ne l’éclaire d’une torche qui en accroît les parois d’ombres sous un festin de cris. On y débouche en une salle de corps de lumière, de femme, éternellement : « tes cuisses, ces mâchoires de cire vivante, coulent le long de cierges drôles ». on a beau traverser des arènes, des ruelles mortes, des fèves éclatées, des boues, des souterrains de syllabes, des territoires élus, toujours, partout, la femme, reine ou blessure, jamais citée, presque inaccessible à force d’être incarnée. Eros ayant lié pacte avec Hadès, sous l’aile consentante de Gaïa.

    Ames trop sensibles, abstenez-vous, ou mieux, jetez-vous dans l’aventure. Eric Allard a joué ici les alchimistes. Vos organes seront mis à vif, dépecés de leur lustre sage, de leur imagerie familière. Moi-même je ne suis plus sûr de rien !

    Thierry RIES

     

    LIENS UTILES

    Thierry RIES sur Arts et Lettres

    DE LA SAMBRE à L'ESCAUT,Chemins de traverse, l'anthologie coordonnée par Thierry

    La minute de l'artiste: Thierry RIES  (vidéo de présentation d'une minute)

    Les CORBEAUX BRÛLES sur le site des EDITIONS DU CYGNE (recueil disponible en version numérique)

  • J'AI VOULU VOIR L'AMÉRIQUE + SUR LE MISSISSIPI / Denis BILLAMBOZ

    flash.jpg

     

    J’ai voulu voir l’Amérique

      

    Je n’ai vu que quelques arpents

    Suffisamment pourtant

    Pour voir que tout y est grand

    Même les gens sont imposants

      

    Chaque ambition trouve sa place

    Il y a toujours assez d’espace

    Pour caser une nouvelle audace

    Peu importe sa surface

      

    Les voitures sont moins grosses

    Les personnes sont plus grosses

    Que dans mes rêves de gosse

    Et beaucoup de choses sont fausses

     

    L’Amérique est profonde

    Comme le nombril du monde

    Les campagnes sont fécondes

    Ouvertes aux âmes vagabondes

     

    Les villes sont trépidantes

    La marchandise est abondante

    Les foules sont dévorantes

    L’Amérique est envoûtante

     

    Mais l’Amérique ne marche plus

    Elle prend voiture et bus

    Elle souffre de tous les abus

    Elle étouffe dans le superflu

     

    -paddle-wheel-steamer-in-new-orleans-carl-purcell.jpg

     

    Sur le Mississipi

      

    Sur les rives du Mississipi

    Old man river

    Vieux marin rêveur

    D’un œil assoupi

    Regarde les barges

    Monstres rugissant

    Remontant le courant

    Alourdies de leur charge

      

    Nostalgique il se souvient

    Des majestueux steamers

    Soufflant leur vapeur

    Chantant leur chemin

    C’était un autre temps

    Où la trompette de Louis

    Chatouillait les ouïes

    Ouvertes à tous les vents

      

    C’était un autre temps

    Le jazz swinguait à bord

    Natchez était le grand port

    Autant en emporte le vent

     

    ferry_boat_of_the_paddle_boat.jpg

  • ESPIÈGLERIE LITTÉRAIRE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Je les traite d’espiègles parce que je les connais, sinon je ne me le permettrais pas, ce sont avant tout des grands artistes des lettres et des mots avec lesquels ils savent jongler comme les meilleurs artistes du cirque avec les quilles et autres objets voltigeant dans leurs mains. Mais ils ne sont pas seulement des jongleurs virtuels, ils sont aussi des hommes de lettres qui, à travers les textes les plus concis possibles, savent dénoncer les travers dont notre société actuelle ne manque pas. « Pour ce que le rire est le propre de l’homme » (je ne garantis pas l’exactitude de cette citation de Rabelais mais je me souviens bien de son sens), avec eux rions pour ne pas sombrer dans la noire déprime.

     

    couverture.pas.sage.a.l.acte.jpg?fx=r_550_550LE PAS SAGE A L'ACTE

    André STAS (1949 - ….)

    André Stas jongle avec les mots comme un Diable Rouge avec le ballon rond, il les caresse, les brosse, les détourne, les amortit, leur botte le cul, les envoie en touche, les fait chanter, … pour qu’ils prennent un sens qu’ils ne savaient même pas qu’ils pouvaient avoir. C’est une star de l’aphorisme, un tsar du bon mot qu’il nous sert à tasse débordante pour la grande joie de nos zygomatiques et le plus grand plaisir des esprits un peu tordus, ceux qui ne voient pas les choses comme les autres et qui sont toujours prêts à débusquer l’allusion cachée au creux d’une phrase apparemment banale mais savamment décochée.

    Comme un joueur chevronné, il sait, à faux rythme (désolé, il m’a échappé), aborder les thèmes les plus divers sans jamais pourtant nous prendre en traître, il s’est même fendu d’un avertissement : « Les acheteurs de recueils d’aphorismes s’attendent à n’y trouver que des « bons mots ». Qu’ils s’abonnent à L’Almanach Vermot et laissent les poètes distiller leurs « mauvais » dans leur hébétude et, vu l’absence de leur entendement, leur fassent grâce de les dénigrer ». Dont acte ! Et comme il n’est pas égoïste, ni nombriliste, André Stas laisse de la place pour les autres. « Quand on en pond soi-même, parmi les aphorismes des autres, on aime particulièrement ceux qu’on aurait pu (ou bien voulu) commettre. Un peu comme parmi les femmes de nos amis et connaissances on apprécie davantage celles qu’on ne répugnerait pas trop d’honorer ».stas.jpg

    L’aphorisme est un art périlleux, « Il y a beaucoup d’édité, mais peu d’élus », « Et – si j’ai bien compris -, plus question de savoir-faire : y a plus que le faire savoir ». Voilà on est désormais convaincu que Stas ne sombrera jamais dans les strass et les paillettes et qu’il saura toujours nous communiquer la recette pour conserver un esprit sain dans un corps à l’abri de la bêtise, du paraître, du snobisme et de la déprime, « On ne parle pas de vague à l’âme dans la maison d’un vieux marin » même d’eau douce.

    Je dirais bien à André, si j’osais, que « Ce n’est pas un faible que j’ai pour toi, c’est un beaucoup trop fort », mais voilà je suis timide et je me retiens mais peut-être qu’un jour, à Bruxelles, dans une taverne où les surréalistes aimaient se réunir, il me dira « L’aphorisme se sent chez lui sur un carton de bière ». Et qu’il m’en prêtera deux ou trois comme celui-ci : « Attraper des morpions sur un marché aux prépuces ».

     

    dyn006_original_314_500_jpeg_2654383_92d222e4a07f1b162876c943d0e20620.2.jpgPENCHANTS RETORS

    Éric ALLARD (1959 - ….)

    Par un dimanche pluvieux de mars, réfugiés avec quelques amis des lettres dans cette taverne bruxelloise que fréquentaient Magritte et une bande de surréalistes, « La Fleur en papier doré », Eric Allard m’a offert, en guise de cadeau de bienvenue, le premier livre qu’il a publié, en 2009, « Penchants retors ». Je viens de déguster ce recueil d‘une bonne centaine de textes courts, même parfois très courts, que les surréalistes n’auraient certainement pas reniés même si Eric exhibe plus la réalité qu’on ne veut pas voir plutôt que la réalité invisible que les amis de Magritte voulaient montrer. Dans ces textes, Il manie avec adresse et talent, le paradoxe, la dérision et l’absurdité dans un langage cru, cruel, charnel, toujours juste et ajusté, pour évoquer l’exploration des corps, les rapports conjugaux ou familiaux, les relations amoureuses et sociales mais surtout la sensualité charnelle, la perversion sexuelle à la limite du raffinement là où se niche le délice érotique.allard-300x224.jpg

    Mais cette exhibition sensuelle, charnelle, érotique, à la limite de la perversité, cache mal une certaine façon de dénoncer, de stigmatiser, toutes les stupidités de notre société pervertie, la puérilité des pouvoirs, de toute nature, qui polluent notre quotidien, l’incongruité qui encombre sans cesse notre existence. Une manière de nous rappeler que nous avons certainement perdu notre innocence originelle et que nous avons sombré dans le vice et la perversion, victimes de la soif d’avoir, de posséder et de dominer.

    Un joli moment de lecture, une gourmandise littéraire - « Depuis que j’ai une maîtresse en chocolat, je mange des caresses chaque fois que je la vois » - où la crudité sexuelle du langage masque bien mal la sensibilité à fleur de peau de l’auteur et un certain fantasme libertaire inavoué. Ce qui est sûr c’est que nous ne pourrons pas reprocher à Eric de s’être livré avec retenue : « Je me suis déshabillé et j’ai tout vidé : foie, pancréas, glaires et graisses ; cœur, sang, bile, colonne sans fin de l’intestin grêle ».

  • On n'est pas sérieux quand on a 14 ans...

    86596_1286789011_petite-danseuse_623x187.JPG

    La Petite Danseuse de 14 ans, Edgar Degas (Musée d'Orsay, Paris), réalisée entre 1875 et 1880

     

    14 ANS en 1974 (Éric CHARDEN: 1942-2012)

    14 ANS dans les EIGHTIES (Barbara CARLOTTI, née en 1974)

    14 ANS en 2014 (Ben MAZUÉ, né en 1981)

    14 YEARS, par GUN'S AND ROSES (1991)

     

    Le premier poème de Charles Baudelaire écrit à l'âge de 14 ans.

    Le porteur de lumière

     

    L’on me nomme univers et l’on me dit obscur

    Mais qui vient vers moi rencontre mes étoiles,

    Et qui m’envoie ses yeux comme on hisse des voiles

    Connaitra du passé les rêves du futur.

        

    Je sais la terre une île, infantile et enceinte,

    Guettant à l’horizon un soleil différent,

    Car étant l’univers je suis aussi parent,

    Et je sais son désir de se retrouver sainte.


    Quand vous me contemplez sachez que je vous vois

    Soulever vers mes cieux vos regards pleins d’ivresse,

    Et qu’à travers chacun je grandisse sans cesse

    Car je serais en vous si vous croyez en moi.

          

     Qui cherche pour changer me trouve au fond de l’âme,

     L’on me nomme univers et l’on me dit sans cœur,

    Et si je parais noir ainsi qu’un étrangleur

     C’est pour mieux éveiller votre désir de flamme.

            

    Charles Baudelaire (1835)

     

     Julien Clerc, chantant Rimbaud-Ferré

     

  • IL Y A QUELQUE CHOSE DE COMPTÉ DANS L'AIR par Philippe LEUCKX

    arbre.jpg

     

    Il y a quelque chose de compté dans l'air. Qui broie. Efface. C'est un tumulte léger au cœur. Parfois, juste un repli.
    Souvent une souffrance.

     

     

     

    Je connais à peine le nom de la lumière. A peine son écho au cœur.
    Je sais seulement l'heure où elle m'appartient, quand les rumeurs fondent.
    Elle résiste sous l'ombre qui la cueille en silence.

     

     

     

    Parfois, le soir venu, s'aiguise quelque crainte égarée. L'ombre a ses rumeurs. Les rues leurs cernes et leurs lueurs.

     

     

     

    La nuit couvre les murs d'épaules fugaces. Sans doute l'air lève-t-il à plus de sérénité, maintenant que les voix se sont retirées et que seul le vent nous range parmi les ombres.

     

     

     

    Il manque le bleu des profondes nuits, encavées au cœur
    La surprise d'un simple poème cousu de silences.
    Le vœu d'une parole pour qui ne peut l'entendre.

     

     

     

    Photo: "Lumière d'hiver" de Benjamine Scalvenzi

  • LECTURES DIVERSES, LECTURES D'HIVER

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCX

     

     

     

     

    002060587.jpgCOMMENT J'AI VIDÉ LA MAISON DE MES PARENTS (Pointsde Lydia FLEM est un essai autobiographique de première importance. Une véritable psychanalyse des lieux intimes, des poids, des regrets, des souvenirs familiaux.

    Là où la suprématie des objets à ranger, à classer, à éliminer joue aussi son rôle de révélateur émotionnel, l’écrivain belge dévoile les ressorts de ces attachements qui font de toute vie un réservoir d’objets et de médailles de toutes sortes.

    Une archéologie familière a donc lieu sous nos yeux et l’auteur brave tous les tabous du conservatoire d’office. De quoi pourra-t-on se séparer sans déparer le souvenir ?Lydia-Flem-Photo-HV.jpg

    C’est l’occasion de rappeler passé, filières familiales et de remonter les généalogies cachées dans les recoins et les carnets.

    Ce beau livre de mémoire vive s’ancre loin dans la matière intime et nous force à rameuter tant d’émotions souvent cachées sous le flot des bibelots, dans l’haleine des derniers souffles et des mots qu’on n’a pas dits.

     

     

    ***

     

    couv61206800.gifLE FEU de Henri BARBUSSE (Folioplus) reste l’insurpassable document sur les terribles tranchées du premier conflit mondial.images1.jpg

    Le mémorialiste rappelle à lui lieux, tensions, personnages pour décrire, au plus juste, l’indicible, l’horreur quotidienne, les vermines, les bouillies infectes, les blessures.

    Les troupes, ballottées d’un site à l’autre, trouvent vie et ampleur dans ce livre où se croisent les destins les plus communs comme les plus extraordinaires. Chaque individu émerge avec sa langue, ses tics, ses humeurs, et la beauté terrible du livre y puise une authenticité de haut vol.

    Ce livre a la force de l’histoire et l’inventivité des romans vrais. Il est à conseiller à tous ceux qui veulent autre chose que les clichés et les poncifs d’un conflit, qui est ici haussé au statut de la tragédie imparable.

  • LES MILIEUX ELASTIQUES

    date-elastique.jpg   Quand les élastiques ont commencé à me coller, j’aurais dû m’inquiéter, prendre mes distances.

       Mais je trouvais cela sympathique. (J’ai la manie de trouver le monde sympathique.)

       Après un moment, j’étais devenu une sorte d’arbre à élastiques. Je l’ai compris le jour où dans un magasin des vendeuses sont venues s’approvisionner en fils sur moi pour faire tenir ensemble Dieu sait quoi. Ma vision était désormais conditionnée par les élastiques (je voyais la vie en asiatique) et je pesais une fois et demi mon poids. J’ai consulté un spécialiste qui m’a dit que je devais me débarrasser de cette fourmilière avec un puissant élacticide.

       Je n’oublierai jamais le jour où eut lieu l’opération. Des millions d’élastiques moururent. Mais leurs descendantes ne me le pardonnèrent pas. J’eu beau donner des conférences dans leur habitat respectif pour expliquer mon geste, un geste de survie, en somme... J’étais devenu l’ennemi numéro un, l'objet d’attaques de bandes élastiques incessantes.

       Comparée à mon épreuve, celle de BHLastic face aux assauts répétés du Gloupier fut une sinécure. D’ailleurs, ayant pris connaissance de mon supplice journalier, l’auteur de La Barbarie à visage élastique s’était fendu d’un article dans sa revue La Règle du jet, à laquelle Le Gloupier est secrètement abonné, ce qui valut un dernier entartage géant du réalisateur du Jour et l’Astic auquel cette fois il ne résista pas malgré les efforts conjugués d’Ariélastique Dombasle et d’Alain Delombre pour l’extraire d’une montagne de crème.

       Depuis, à l’instar de Salman Rushtic, je fuis les milieux élastiques et me contente d’habiter des lieux mous, sans vie et sans rebond. Je m’encahoutchoute. Au moindre mouvement suspect, je tressaute encore à l’élastique et m’effondre au plafond de mon étroit logement. On me recueille en latex. Pour tout dire, j’ai gardé par-delà toutes ces aventures une amitié inaltérable avec un rusé et rude élastique qui me donne encore assez de plaisir pour ne pas penser à m’envoyer en l’air.

     

  • Le discours de Patrick MODIANO, Prix Nobel de Littérature 2014

     000_dv1923123.jpg

     " Un romancier a souvent des rapports difficiles avec la parole... Un romancier est plus doué pour l'écrit que pour l'oral... Il a l'habitude de se taire... Il a une parole hésitante à force de raturer ses écrits... Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite. "


    L'intégralité du discours est à lire notamment ici 

  • ACADIENS... CAJUNS + NEW ORLEANS par Denis BILLAMBOZ

    the-mural-default.jpg

     

    Acadiens…cajuns

      

    Ils étaient partis Acadiens

    Occupants indésirables

    D’un pays par eux façonné

    Pour être jetés Cadiens

    Sur les terres instables

    D’un marais inhospitalier

    Je les ai rencontrés Cajuns

    Hôtes amicaux et affables

    N’ayant jamais oublié

    Leurs lointains cousins

    De la patrie natale

    Dans la liesse retrouvés

    Désormais Américains

    Citoyens respectables

    Ils appellent notre amitié

    Sous la statue d’Evangeline

    Icône inaltérable

    D’un peu peuple « dérangé »

     

    o-NEW-ORLEANS-facebook.jpg

     

    New Orleans

      

    Souffle gars

    Souffle ta musique

    Pour ceux qui sniffent

    Dans les rues

     

     

    Souffle gars

    Souffle tes trilles

    Pour ceux qui cuvent

    Dans les bars

     

     

    Souffle gars

    Souffle tes rips

    Pour ceux qui dorment

    A la belle étoile

     

     

    Souffle New Orleans

    Souffle ton blues et ton jazz

    Pour ceux qui oublient

    Leur misère sous tes cieux

     

     

    Souffle steamer

    Souffle ta vapeur

    Pour raconter aux touristes

    L’histoire du Mississipi

     

     

    Souffle ta musique

    Souffle ta vapeur

    Souffle ta brise fraîche

    Pour que Katerina plus jamais ne souffle

     

     

    Illustration: L'Arrivée des Acadiens en Louisiane par Robert DAFFORD

  • LA RÉSURRECTION DE FABIOLA et les premières conséquences politiques

    fabiola_belga.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpgLe dimanche, elles se rendirent au château de grand matin [avec quelques autres] en apportant les gaufres de Bruxelles qu'elles avaient préparées. Elles entrèrent au château, et découvrirent que la bière avait été ouverte mais elles ne trouvèrent pas le corps de Fabiola de Mora y Aragón.  Comme elles ne savaient que penser de cela, voici que deux hommes, Mgr Leonard et Saint Nicolas, leur apparurent, habillés de vêtements resplendissants.
    Saisies de frayeur, elles tenaient le visage baissé vers le sol. Les hommes leur dirent: «Pourquoi cherchez-vous parmi les mortes celle qui est vivante? Elle n'est pas ici, mais elle est ressuscitée. Souvenez-vous de ce qu'elle vous a dit, lorsqu'il était encore à Madrid: Il faut que le Femme de Baudouin soit livrée entre les mains des Bruxellois en liesse & en grève, qu'elle meurt un vendredi cinq et qu'elle ressuscite le troisième jour.»
    Elles se souvinrent alors des paroles de Fabiola.
    À leur retour du tombeau, elles annoncèrent tout cela à ceux du onze rue de La Loi et à tous les autres. Celles qui racontèrent cela aux ministres étaient Jacqueline Galant, Marie-Christine Maerghen et Christine Defraigne et les autres femmes qui étaient avec elles.
    Mais ils prirent leurs discours pour des absurdités, ils ne crurent pas ces femmes.
    Cependant, Charles se leva et courut au Château du Stuyvenberg. Il se baissa et ne vit que la bière ouverte et les gaufres de Bruxelles encore chaudes ; puis il s'en alla chez lui, tout étonné de ce qui était arrivé. Il répudia Jan Jambon, Théo Vrancken et même Olivier Chastel. Charles démissionna et prit sa carte au CDH où il milite maintenant en faveur de la présidence de Benoît Lutgen à la Région Wallonne ainsi qu’à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

     

    Article rédigé avec l’aide du stagiaire Luc, doué pour les Écritures.

  • UN DOUX LIT POUR LES INTÉGRISTES

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Au Bengladesh comme au Pakistan, les conflits locaux et les guerres de libération ont créé des conditions très favorables à l’instauration d’un intégrisme religieux très rigoureux et très vindicatif, ceux qui ont souffert sous les potentats locaux ou sous la botte des envahisseurs anglais, indiens et pakistanais notamment, veulent leur revanche et trouvent souvent le moyen de l’obtenir en ralliant les forces constituées par les ultra religieux qui promettent plus d’égalité sur terre et la rédemption dans l’au-delà. Un thème qui replonge hélas au cœur de l’actualité avec les conflits sanguinaires qui enflamment le Moyen-Orient et assassinent des innocents qui n’avaient que le tort de croire encore à certaines limites dans l’inhumanité.

     

    9782264052957.JPGLA SAISON DES MANGUES INTROUVABLES

    Daniyal MUEENIDDIN (1963 - ….)

    Au cœur du Pakistan, entre Lahore et Islamabad, après l’indépendance et la partition, à travers une série de nouvelles, l’auteur raconte la geste de la richissime famille KK Harouni et de ses très nombreux serviteurs. Une galerie de portraits hauts en couleurs et en saveurs pour mettre en scène tous les vices qui corrompent cette société de grands féodaux qui n’a pas su gérer l’héritage britannique et qui a préparé le lit des intégristes.

    La corruption est déclinée sous toutes ses formes : collusion, trafics et abus d’influence, concussion, pression de toutes sortes, et tout ce qui est nécessaire pour maintenir cette caste féodale aux pouvoirs au détriment des petites gens qui voient leur situation se dégrader de jour en jour sous l’œil parfaitement indifférent de ces barons hautains et inaccessibles. Même l’amour et les mariages ancillaires ne permettent aucunement de franchir les barrières entre les castes, l’ascenseur social est définitivement grippé. « Ma famille n’est rien, Je n’ai qu’à obéir ». Mais, le danger frappe à la porte de ses seigneurs anachroniques, les nouveaux enrichis de la filière industrielle les contestent de plus en plus sérieusement et menacent de les reléguer dans les champs de l’histoire.images?q=tbn:ANd9GcQ5zv2WkLArlkxOClnus96ajvHBHFhN6EeHx7rEtJ16Bqv2grDcrQ

    On dirait que l’auteur, sujet pakistano-américain, cherche à pointer le doigt sur cette caste qui a accaparé fortune et pouvoir, sans jamais se préoccuper de son peuple, sombrant dans une décadence irréversible où même les histoires d’amour ne sont plus possibles. Roméo et Juliette n’ont pas plus de chance à Lahore ou Islamabad qu’à Vérone et Mueenuddin nous fait bien comprendre que la passion n’est qu’un état éphémère, un luxe, qu’il faut vite déguster avant que la réalité rattrape le rêve.

    L’ambition et l’espoir n’appartiennent pas à ce monde, seule la résignation est envisageable, il ne faut pas vivre au-dessus de sa caste pour ne pas attirer le malheur. « Il lui avait donné de quoi vivre au-dessus de son état et de quoi espérer, trop d’ailleurs ».

     

    1344001-gf.jpgUN BON MUSULMAN

    Tahmina ANAM (1975 - ….)

    Sohail et Maya, un frère et une sœur très proches, sont séparés une première fois quand la guerre pour l’indépendance du Bengladesh éclate, Sohail prend les armes pour libérer son pays de l’emprise pakistanaise et Maya rejoint les services sanitaires pour soigner les blessés et notamment les femmes victimes de maltraitances et de viols de la part des soldats ennemis. Elle les aide à se reconstruire et souvent à se débarrasser de l’enfant ennemi qu’elles portent et que personne ne veut, pas plus le chef charismatique de l’Etat en construction, que la société en général et que les familles en particulier.

    Le roman de Tahmima Anam raconte le chemin de ce frère et de cette sœur que les événements ont séparés, ces deux routes parallèles qui se sont brusquement écartées après la fin de la guerre d’indépendance et qui se rejoignent quand la femme de Sohail décède et que Maya retrouve son frère pour l’accompagner dans son deuil. En 1977, Maya est partie brusquement pour un long périple et finalement se fixer dans un dispensaire où elle a aidé les femmes victimes de grossesses à répétition et souvent très seules au moment de l’accouchement. Elle sauve ainsi de nombreuses vies pour compenser, pense-t-elle, celles qu’elle a détruites en aidant les femmes violées par l’ennemi à avorter. Quand elle rentre à Dacca, en 1984, elle ne reconnait pas on frère qui a sombré dans un islamisme ultra rigoriste totalement contraire à leur mode de vie antérieur et fondamentalement opposé à sa lutte pour l’émancipation des femmes. Elle essaie alors de le sauver de cet enfermement dans une posture religieuse obscurantiste mais il se réfugie dans les contraintes que lui imposent sa pratique et les missions qui lui sont confiées. Maya pense pouvoir sauver la famille de l’enfermement dans la religion en prenant en charge l’éducation du fils attardé de son frère mais celui-ci l’interne dans une madrasa où il est mal traité. Le frère se réfugie dans un religion qui relègue les femmes au rang des utilités reproductrices alors que la sœur livre un véritable combat contre les hommes qui détruisent les femmes sous des prétextes les plus fallacieux. « Au début, tout va bien, mais vient un jour où leur égo se fragilise et vous devez passer le reste de votre vie à les serrer dans vos bras pour qu’ils se sentent mieux. Et là c’est votre vie à vous qui devient merdique ».

    Tahmima-Anam-007.jpg

    Ce roman c’est l’histoire de la fondation du Bangladesh, un pays neuf, nouveau, révolutionnaire, qui a combattu la tutelle du Pakistan et qui s’est transformé en une dictature religieuse encore plus contraignante que l’occupant pakistanais. Cette histoire est racontée en deux temps qui se confondent souvent : au début des années 1970, après la victoire, quand les combattants sont rentrés victorieux mais beaucoup moins nombreux qu’au départ, souvent blessés et toujours très marqués dans leur être par les atrocités qu’ils ont vécues ; et vers les années 1984 et 1985 quand Maya est revenue à Dacca après le décès de l’épouse de Sohail. Tout a basculé dans la guerre, les amis ne sont plus comme avant, la ville a été transformée. Maya veut reprendre la lutte en écrivant dans un journal révolutionnaire alors que le frère digère les horreurs de la guerre dans la lecture du Coran. Toute la difficulté de construire une nation unie avec un peuple bi ethnique fortement marqué par deux religions très opposées.

    Comment reconstruire un peuple soudé avec des êtres détruits par les horreurs de la guerre, stigmatisés par le poids de la culpabilité, Sohail n’a pas tué que des ennemis, Maya a participé à de nombreux avortements. Ils sont à l’image de ce peuple à la dérive que seuls la religion, la dictature, l’exil et la recherche de l’argent frivole semble pouvoir guider. Ces deux destinées, ces deux combats contraires, que tout oppose, pourront peut-être retrouver une route commune, un avenir possible quand tout ce qui a été tu sera dit, quand justice sera faite et qu’on pourra pardonner ou condamner.

    Pour sûr un livre intéressant qui évoque de très belle manière, dans une construction ambitieuse, l’accouchement d’un pays nouveau à travers la destinée de ce frère et de cette sœur, seul regret, le texte qui s’égare parfois dans des péripéties qui ne concernent pas vraiment le sujet fondamental du livre et qui rendent ainsi le récit un peu lourd et un peu brouillon. L’auteure aurait gagné à rester plus strictement concentrée sur son sujet principal, la construction littéraire du texte et la forme parabolique du récit suffisaient à constituer l’originalité de ce roman sans y ajouter quelques digressions plus encombrantes qu’enrichissantes.

  • DES PILES DE PILULES

    20120117_4634805704f15421edf05c.jpg

     

    J’ai des piles de pilules

    et pas la moindre pastille

    pour voir clair dans ma nuit.

     

    Du cachet, c’est cher

    et je suis pauvre  

    en comprimés de lumière.

             

             Réduit à me médicamenter

     chez le marchand d’images,

                     le trafiquant de reflets.          

     

    Celui qui change

    la poudre aux yeux

              en cire de bougie.

     

    Enfin, je me mire

    tel un cierge droit 

    sous un feu de regards obliques.

     

    Prêt à m’effondrer

    comme un château de boîtes 

    dans le miroir de la pharmacie.

     

               Pilules-Bouche-Medicaments-Cuillere-314x175.jpg

  • LA LITTÉRATURE ENTRE DEUX PORTES

    didacticiel-livre-feuilles-mortes-img.jpgOn relève chaque mois la disparition d’au moins quarante-cinq genres littéraires. Heureusement, il en naît régulièrement de nouveaux. La-littérature-entre-deux-portes, genre apparu cet été mais qui connaîtra, on l’imagine, son pic de notoriété cet hiver, n’est pas le moins singulier et certainement un des plus attachants. L’avantage sur les genres apparus récemment est qu’on peut la pratiquer sans planche de surf, avec des chaussures de marche normales mais surtout en charentaises. Elle se pratique rapidement, sèchement, avec un minimum d’effusion dans toute habitation modeste; c’est une littérature à portée des moins nomades. Je participe au mouvement.

    Elle ne nécessite pas de s’attabler dans la même pièce mal aérée pendant de longues et ennuyeuses heures. Il s’agit d’échanger un haïku, un texte très bref ou un aphorisme entre les portes du salon et de la cuisine, de la chambre à coucher et de la salle de bain, de la cuisine et de la buanderie, sur le palier des waters. C’est comme souvent de la littérature consanguine qui se pratique entre écrivains de la même espèce. On rit, on ricane, on se plaint, on se lamente, on se moque, on se vante, on se vilipende, on se monte en épingle, on se pique, on se coupe de tout, on s’imagine ensemble sur les sommets (au grenier) ou plus bas que terre (à la cave) et ça noue les liens (avant de les dénouer sur un coup de tête, comme dans toutes les familles).

    La-littérature-entre-deux-portes a déjà son prix d’automne qui sera évidemment décerné sur un Seuil venteux, peut-être enneigé, après un discours vite écrit, vite dit, et devant un public restreint, d’happy few conscient de vivre une expérience des limites, comme une flambée aussitôt éteinte qu’allumée. Un feu de Lettres mortes. Déjà je lorgne vers la littérature des grands espaces, de l’autre côté de mon jardin où m'adressent de grands signes des écrivains en parka ou boubou, coiffés d'un Stetson ou d'un chèche, cavalant sur un splendide étalon ou un vulgaire chameau...

  • LA PROLIFÉRATION DES HISTOIRES

    641239-un-robot-conteur-d-histoires.jpgCet écrivain publiait de façon exponentielle. Comme tout le monde, il avait commencé par un ouvrage. Puis deux la seconde année, quatre la troisième, huit la quatrième. Au bout de sa huitième année d’écriture, il en était à cent vingt-huit publications… Dans cet enchaînement terrible, il ne savait où donner de la tête, où puiser son inspiration. Il se replia sur lui-même et écrivit sur toutes les parties de son corps des histoires organiques, évidemment morcelées, qui parurent en épisodes de plus en plus rapprochés…

    La mort le délivra de cette spirale infernale.

    Mais après sa disparition, dans l’année qui suivit parurent sous son nom d’autres ouvrages poursuivant la série. On comprit que les auteurs du monde entier s’étaient réunis par-delà les frontières devenues, il est vrai, obsolètes (obsolettres ?), pour poursuivre le travail entrepris. Et que bientôt il n’y aurait plus sur terre assez d’humains pour servir cette œuvre colossale et dévorante. Viendrait le temps où il faudrait faire appel à des robots qui, eux-mêmes, seraient vite dépassés malgré la capacité numérique d’ordinateurs de plus en plus puissants. Avant qu’un jour, pas si lointain, la bulle romanesque n’éclate avec la fable du monde et l’affolement de tous les compteurs d’histoires.