AU TEMPS DE SALAZAR

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

En rapprochant ces deux œuvres, je vous propose un portrait de la société portugaise dans les années trente, Ferreira situe son histoire en 1933 et Tabucchi en 1938, quand Salazar dirigeait le pays d’une main de fer. Ce portrait se compose de deux regards très différents : l’un, celui d’un adolescent campagnard particulièrement pauvre confié au clergé pour en faire un bon curé fidèle à l’église et au régime, qui pourrait-être l’auteur lui-même, même s’il s’en défend ; l’autre celui d’un écrivain italien professeur de lettres portugaises ayant enseigné au Portugal, écrivant même à l’occasion en portugais, s’inspirant d’un fait divers réel pour raconter l’histoire très citadine, cette fois, d’un vieux journaliste qui a réussi a berné la dictature par le canal de son journal pourtant très fidèle au régime. Un tableau traitant de la misère et de l’obscurantisme dans lequel sont maintenues les populations les plus reculées et un autre de la société intellectuelle partagée entre compromission et rébellion. Un diptyque pour une belle illustration d’une page d’histoire lusitanienne plutôt sombre.

 

ob_27b956_08621b609d81a97f9c467f4c28a972bb.jpgMATIN PERDU

Vergilio FERREIRA (1916 – 1996)

Avec ce roman l’auteur nous entraîne dans le Portugal du début des années trente - le livre a été écrit en 1953 et il rapporte des événements qui se sont déroulés vingt ans auparavant, époque à laquelle Vergilio Ferreira était lui-même séminariste – dans un séminaire implanté dans une région pauvre au nord du pays. Le livre n’est pas présenté comme un récit autobiographique mais il est probablement très influencé par l’expérience personnelle de l’auteur qui a été placé au séminaire par les grands-parents qui l’ont élevé quand ses parents sont partis vivre en Amérique.

Antonio est orphelin, son père est décédé accidentellement quand il était encore enfant et sa mère était alors trop pauvre pour le nourrir avec tout le reste de la famille qu’elle avait à charge, une riche bourgeoise bigote l’accueille chez elle avec la ferme intention d’en faire un prêtre pour assurer son propre salut dans l’au-delà. Ainsi, par un froid matin brumeux, l’enfant se retrouve dans un char à bœufs qui l’emmène à la gare la plus proche où il prend le train pour rejoindre le séminaire, sans qu’on lui ait demandé son avis. Il doit être prêtre et il doit même avoir la vocation, ainsi en a décidé sa bienfaitrice.

Au séminaire, dans une région triste, un bâtiment triste, accueille des enfants tristes qu’on destine au clergé sans se préoccuper s’ils ont vraiment l’intention de s’engager dans les ordres. Leur principal souci consiste seulement à échafauder des hypothèses plausibles pour fuir ce lieu inhospitalier, échapper à la tristesse ambiante, quitter une solitude morose et déprimante, et se soustraire à l’humiliation infligée aux séminaristes par les laïcs. Mais tout ce ligue contre ces pauvres gamins, l’encadrement est très vigilant et très sévère, même la tristesse est interdite, les lieux sont très bien gardés, les familles exercent une très forte pression sur leur rejeton pour qu’il insiste et trouve la vocation qu’il n’a pas. Alors surviennent progressivement l’accoutumance, la résignation et la soumission. La volonté bisée, les jeunes séminaristes sont prêts à faire des prêtres plus ou moins frustrés jusqu’à ce que leur sexualité les dresse devant une nouvelle épreuve bien difficile à surmonter : l’acceptation de la chasteté n’est pas une évidence pour eux. Les clercs veillent et les recommandations sont très précises, ainsi il faut maintenir « les mains hors du lit, si possible. De toute manière, ne jamais les coller le long du corps ».vergilio-ferreira.jpg

Avec ce texte l’auteur nous plonge au cœur d’une région pauvre où vit une population pauvre, soumise au dictat de la religion et du pouvoir réunis dans un même objet : maintenir ces miséreux dans un obscurantisme religieux propice à la résignation et à l’acceptation du sort qui leur est réservé sans se rebeller. Et pour réaliser cet objectif, l’église a besoin d’un clergé étoffé et déterminé qu’elle trouve souvent dans les familles miséreuses qui voient dans la vocation, réelle ou forcée, de l’un de leurs enfants une solution pour sortir de la misère, un prêtre pouvant nourrir ses parents et trouver des places où ses frères et sœurs pourront vivre au service des riches. Une forme de vocation humanitaire pour sauver les plus démunis de la misère la plus complète.

Un livre témoignage, un livre document, qui montre bien comment un terreau s’est constitué, au XX° siècle, dans les campagnes du Portugal pour faire lever et prospérer une dictature fortement appuyée sur l’église catholique et son appareil inflexible. Pauvres gens « Gauches, taillés à coups de hache, recuits au soleil pendant des générations, nous portions notre condamnation sur nos visages sombres », notre destinée était misérable, notre salut résidait dans la vocation.

9782070338429.jpgPEREIRA PRÉTEND

Antonio TABUCCHI (1943 – 2012)

Le narrateur rapporte l’aventure que Pereira lui a racontée, celle qu’il prétend avoir connue à Lisbonne, en août 1938, alors qu’il était engagé depuis peu pour diriger la page culturelle d’un tout nouveau journal, Le Lisboa. Pour la dixième édition, celle que j’ai lue, Antonio Tabucchi ajoute une note qui précise que l’idée de ce roman proviendrait de l’histoire d’un journaliste portugais réfugié à Paris où il l’aurait rencontré, qui aurait réussi à faire paraître dans son journal, à l’insu de sa hiérarchie, un article très critique à l’endroit du gouvernement, ce qui lui aurait valu pas mal d’ennuis par la suite.

Pereira prétend donc avoir rencontré, dans le cadre de ses fonctions bien pompeuses, considérant qu’il était seul pour tenir la page culturelle de son journal, un jeune étudiant désargenté auquel il aurait proposé de rédiger des nécrologies anticipées et des éphémérides pour gagner un peu d’argent. Le jeune homme s’exécute mais ne produit que des textes absolument impubliables dans un journal rigoureusement aligné sur les positions politiques du gouvernement de Salazar. Il ne propose que des textes concernant des écrivains révolutionnaires alors que Pereira lui demande de préparer des documents sur les écrivains catholiques français : Bernanos, Claudel, Mauriac, etc… Rapidement le directeur culturel comprend que son pigiste est avant tout un militant engagé dans la lutte contre le pouvoir totalitaire et qu’il utilise les quelques fonds qu’il lui verse et sa bonté naturelle pour financer ses actions militantes sous la férule de la belle Marta, la jeune femme qu’il courtise et qui semble lui dicter sa conduite.

Le vieux journaliste cardiaque, Pereira, ne veut plus entendre parler de politique, il veut se tenir dans une stricte neutralité confortable en ne s’intéressant qu’à des auteurs du XIX° siècle, français de préférence. Mais progressivement, sous l’influence et le charme de la jeune femme, ses idées évoluent, il éprouve une certaine sympathie pour ces deux jeunes qui luttent contre le salazarisme dans leur pays mais aussi contre le franquisme qui essaie de conquérir le pouvoir par les armes en Espagne. Et, plus la situation de son pigiste devenant dangereuse, plus il s’implique auprès des deux jeunes militants jusqu’au jour fatal où tout semble s’écrouler mais où le vieux journaliste choisira définitivement son camp en montant une combine diabolique.AVT_Antonio-Tabucchi_6707.jpeg

C’est du Tabucchi pur jus, du Tabucchi comme je l’aime, une intrigue savamment construite, diabolique, imparable, une écriture claire, juste, précise ; un style qui coule comme le Tage en période pas trop pluvieuse, qui rend la lecture facile et agréable ; une histoire où les méchants sont très méchants, à la tête du pays, mais où les âmes vaillantes parviennent à les faire vaciller. Dans ce roman comme dans plusieurs autres, il étale sa double culture italienne et portugaise, son héros, Monteiro Rossi, étant lui-même italo-portugais, il porte d’ailleurs pour prénom le nom d’un autre de ses héros, celui de « La tête perdue de Damasceno Monteiro » qui se déroule aussi au Portugal.

« Pereira prétend » est devenu un symbole de la lutte contre le pouvoir totalitaire et, en Italie, les opposants à Berlusconi l’ont choisi comme icône.

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