• AULX PERDUS, SAINT-HUBERT & HISTOIRE DE CLOU ET VIS / Denis BILLAMBOZ

    Aulx perdus

    Comment accoucher d’un appétissant aïoli quand on a perdu prématurément les aulx ? On peut toujours essayer de peler l’oignon pour remplacer l’ail mais le risque est grand de pleurer seulement pour quelques aulx évaporés, mieux vaut alors que la cuisinière aille au lit, gratter son oignon sous la couette pour protéger ses yeux des grandes eaux.

    Moralité : On gratte plus souvent l’oignon que l’ail au lit quand on a perdu prématurément les aulx.

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    Saint Hubert

    Un jour de chance Saint Hubert fut invité sans son chien à la chasse, une chasse au gibier d’eau. Il quitta prestement sa chère châsse pour habiter sa chair pendant que, du haut de sa chaire, le chanoine chantait un chant en l’honneur des chasseurs sachant chasser sans leur chien (c’est depuis ce jour que cette fameuse expression est utilisée dans les exercices de diction). Enfin en chair et en os, le saint homme rejoignit les chasseurs chantant les louanges des chasseurs chassant sans chien. La chasse fut chanceuse, la forêt était giboyeuse, et les chasseurs rentrèrent chargés de chair à rôtir sur le champ, avant le chant du coq, car notre saint devait rejoindre sa châsse avant le chant de mâtine. Mais quand il quitta sa chair pour réintégrer sa châsse, il l’a trouva occupée par un autre saint.

    Moralité : Tant va le saint à la chasse d’eau qu’il peut perdre sa châsse 

     

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    Histoire de Clou et Vis

    Un clou fou saturé des coups sur le cou leva le verrou et fila comme un coucou dans le trou d’une vis vicieuse lassée des sévices de son écrou. Il la courtisa, lui promit froufrous, bisous, sous, choux, joujoux et même genoux et cailloux, la vis comprit ses visées et avisa vite, elle ne voulait ni d’un gourou, ni d’un grigou et encore moins d’un hibou ou d’un matou plein de poux, elle ne souhaitait pas être, peu ou pou, la nounou d’un vieux clou tout mou se prenant pour le manitou de son trou.

    Moralité : Lavisse connait mieux Clovis que Clou et Vis, et s’il n’a pas saisi les sévices du clou et de l’écrou on sait désormais qu’une vis même vicieuse défend son trou contre les clous mous.

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  • EN ATTENDANT LE PRINTEMPS

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Un rayon de soleil, un filet d’air moins frais et voilà que le printemps nous titille déjà et quand on parle de printemps on pense à ces poètes qui savent dire la douceur de vivre et temps paisible qui bientôt va revenir. J’ai donc choisi aujourd’hui de vous apporter le temps du renouveau qu’ils ont écrit tous les deux dans leurs vers. « Il suffirait d’un coup d’épaule pour enfoncer le temps » (François Migeot) et pourquoi pas se retrouver déjà sous les cerisiers en fleurs et même « si le temps est gris aujourd’hui, il faut l’égayer d’une écharpe légère » et le tour est joué, François Migeot et Marcelle Pâques bousculent le temps de ce reste d’hiver pour nous conduire vite, vite, au temps du renouveau, au printemps qui pointe déjà là-bas juste derrière l’horizon de leurs vers fleuris.

     

    ad0bd5d22565f272ddb680db3c0d7af3.jpgDERRIÈRE LES YEUX 

    François MIGEOT (1949 - ...)

    Quel joli objet que ce recueil de poésie, édité par une toute petite maison haut-doubienne, l’Atelier du Grand Tétras, où François Migeot dessine des poèmes qui marient leurs formes à celles des aquarelles et des encres de Marianne K. Leroux, pour animer l’âme de ses vers et l’esprit de ses textes.

    L’ombre et la lumière, le jour et la nuit, l’aube et le crépuscule, le soleil et les nuages, … François Migeot invente un monde en vers dans une ambiance douce, fraîche, sereine où le temps coule comme un ruisseau argentin sur les plateaux du Jura.

    Tandis que l’ombre

    Accoudée à l’appui

    Suit des yeux le cortège

    Et que l’air

    Tournoyant au dehors

    Gonfle la toile du devenir

    photo.-f.migeot.jpgUn temps que le poète écoule à travers le calendrier, égrenant les jours, les mois au rythme de ses vers comme les fleurs qui se fanent, dispersent leurs pétales au creux des massifs dans des jardins bourdonnants, bordés de rues animées par le pépiement d’enfants insouciants et innocents.

     Il suffirait d’un coup d’épaule

    Pour enfoncer le temps

    Le temps qui s’enfuit et qui efface les ans

    Mais comment l’année

    Ranimera

    Le ciel ?

    Le temps qui s’efface, le temps qui emporte la vie, le temps de la mort.

    Tandis que les morts

    Malgré les murs

    Malgré les tombes

    Descendent au brouillard de la terre

    Les nuages sur les cimes

    Sont les cendres du soir

     

    ob_bd1c38_pourquoipas.jpgPOURQUOI PAS ?

    Marcelle PÂQUES

    Je me souviens quand Marcelle avait publié son précédent recueil, « Bientôt les jonquilles », après l’avoir lu, j’avais écrit « C’était Pâques, les jonquilles fleurissaient déjà depuis quelques semaines, Marcelle, Marcelle… Pâques évidemment, déversa sur mon bureau une brassée du soleil des fleurs de son « jardin d’étoiles ». Ces mots-fleurs, ces mots-soleils inondèrent mon gîte d’un courant d’air frais » . Et la semaine dernière une nouvelle brassée de fraîcheur a parfumé ma boîte aux lettres, « Pourquoi pas ? » Après tout, quand on aime on ne compte pas ! J’ai reçu ce bouquet avec grand plaisir et j’ai dès les premières lignes constaté que Marcelle n’avait rien perdu de sa joie de vivre et son optimisme contagieux :

    «Le temps est gris aujourd’hui

    Il faut l’égayer d’une écharpe légère

    Une écharpe de pensées soleil

    Puisée dans tes yeux clairs. »

    Elle a trempé sa plume dans l’encre de ses yeux, comme dirait Cabrel, pour peindre le ciel gris, d’un été maussade et nous laisser :

    « Comme un chat heureux sous le soleil »

    Mais dans ce recueil Marcelle, laisse aussi percer des sentiments moins gais, elle apparaît, lassée, déçue et même un peu désespérée par nombre de nos contemporains qui se complaisent dans la bêtise, la méchanceté, l’intolérance et toute une panoplie de travers qui perturbe la vie en bonne société.

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    « Certains prêchent l’ouverture, l’accueil, la tolérance

    Mais il reste entre eux ne supportant pas la différence »

    Et ces « certains », elle les nomme, les désigne ils sont comme :

    « Le con ….

    Coincé dans sa vie, comme un petit pois

    Dans son bocal

    Le con s’ennuie…

    Alors il s’amuse à faire le mal. »

    Mais « le con » n’aura jamais raison de Marcelle, elle a tout prévu :

    « Le temps qu’il me reste à vivre…

    Me laisser porter par la volupté

    De vivre. »

  • Un GROS LIVRE

    7625272420_667a345310_m.jpgC’était un gros livre aux pages comme des portes (non huilées). Il fallait être plusieurs pour l’ouvrir.

    Quand tu voulais lire, tu devais faire appel aux voisins ou à des membres de ta famille, tu devais programmer pour qu’ils puissent s’organiser.

    Puis tu ne pouvais pas refouler d’un geste les gens qui t’avaient aidé, tu devais leur offrir à boire et manger, et parfois le gîte. Cela dépendait si tu avais une grande ou petite faim de lecture.

    L’embêtant, avec ce gros livre, c’était que tu ne pouvais qu’avoir une immense faim de lecture, il était vain d'imaginer ouvrir le livre pour ne lire qu’une phrase (ce qui te demandait quand même une bonne heure).

    Alors tu laissais le livre ouvert mais le livre prenait froid (surtout les nuits), ensuite tu entrebâillais la page suivante de quelques centimètres seulement avec tout un système de leviers et de poulies, mais tu ne pouvais pas tout lire entre les pages, il faisait trop sombre et tu n'as jamais eu beaucoup de lumière.

    Et ta vie se poursuivait, tu vieillissais plus vite que le livre se lisait. Alors, tu déprimais. Tu disais : Plus jamais un aussi gros livre ! Tu en avais presque les larmes aux yeux de dépit.

    Depuis le temps que tu l’avais reçu, tu ne te rappelais plus qui t’avait fait ce présent, comment on te l’avait apporté, alors que cela seulement tu aurais dû t’en souvenir. Mais la vie accumule tant de faits inutiles sur ceux qui seuls devraient compter.

    Depuis le temps, il devait être mort, celui qui t’avait offert le livre.

    Parfois tu disais que ça ne pouvait qu’être l’auteur pour forcer de la sorte un lecteur à lire son livre. Tu regrettais les livres inconsistants, tous ces livres inutiles, que tu avais lus avant celui-là. Tu ne retenais rien mais tu avais le temps de vivre, de rêver sur d’autres livres. 

    D’espérer écrire un jour un gros livre.

  • MÊME PAS PEUR, le nouveau journal satirique belge dont tout le monde parle

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    Une initiative de Jean-Philippe Querton des CACTUS INÉBRANLABLE Editions à laquelle se sont jointes Les Editions du BASSON.

    En vente pour commencer à la Foire du Livre de Bruxelles au prix de 2,5 € On peut aussi le commander via l'email suivant: cactus.inebranlable@gmail.com

    ·         Dans ce numéro, des textes de: Manuel AbramowiczEric AllardCicéron AngledroitIsabelle BaldacchinoMassimo BortoliniDenis Billamboz, Alexandra Bitouzet Alex Btz), Denys-Louis Colaux, Laurent d'Ursel, Martin Delbar, Alain Doucet, Véronique Dubois, Catherine FrancoisPaul GuiotFlorian HoudartPatrick Lacroix, Dr Lichic, Dominique Maes, Franz Marrot, Dominique Meeus, Marc Menu, Candice Mondo, Colette Nys-Mazure, Marcelle PâquesCécile Pouillon, Théo Poelart, Jean-Philippe Querton, Marc SandersRobert Serrano, André Stas, André CletteMichel ThauvoyeEtienne Vanden DoorenDominique Watrin et Ziska Larouge.

    ·         Et des dessins de: Karim Guendouzi, Jean-Philippe GoossensThomas Burion, Lili Cameau, André Clette, Cloutier, Pierre Desagre, Kanar, Martin LeroyBruno Lombardo, Pad'R, Thierry Pouliart, Jack Jacqueline Ross, Sandro Baguet, Jacques SondronJean-Paul Verstraeten et Yannick.

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    MÊME PAS PEUR au Grand Soir 3 (à partir de 20' sur la vidéo et pendant 5 minutes)

    MÊME PAS PEUR au JT de la Une

    MÊME PAS PEUR sur le site du CACTUS INEBRANLABLE

    MÊME PAS PEUR sur Facebook

  • COMPRESSIONS D'INFO - L'info sous pression

    h_576640.jpgLa BLUE & DE DECKER multifonction, elle perce le coffre-fort de l'Etat mais renforce celui des gros fraudeurs.

  • COMPRESSIONS D'INFOS - l'info sous pression

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    Des fissures ont été relevées dans l'armature du Lion de Waterloo qui ont entraîné la mise à l'arrêt immédiate du Kubla.

  • LES CERCLES FUMEUX

    photos-d-art-imprimee-photographie-d-art-cercle-de-feu-1368684-cercle-de-feu-1-6ab7c_570x0.jpgCe roi des Lettres était entouré d’un cercle de livres (dont il possédait bien sûr une réserve inépuisable) en permanence allumé pour qu’on ne l’approchât point, à l’intérieur duquel il communiquait avec des signes.

    On savait par ailleurs qu’il transmettait la plupart de ses enseignements par les livres voyageant dans le royaume grâce à un réseau habile de serviteurs dévoués. Le cercle, par un mécanisme ingénieux, le suivait en déplacement. Quand il désirait une femme, on ménageait une brèche pour qu’elle entrât et se laissât aimer à l’abri des regards malveillants grâce à un rideau de flammes surélevé (par un supplément de livres royaux).

    Puis, ou bien il la faisait brûler sur la circonférence ou bien il la vouait aux gémonies du quotidien, sachant qu’elle vivrait le reste de la vie dans le souvenir de ce moment fabuleux, avec parfois un enfant pour prolonger le souvenir. Il n’avait pas la fibre paternelle malgré les très nombreux rejetons qu’il avait produits, et il ne les recevait jamais au palais.

    Un jour, comme dans tout royaume, démocratique ou non, un homme, un insurgé voulut s’opposer au roi. Il déclara l’inanité des livres royaux et de tous les livres. Son discours prit et le feu de sa parole se répandit parmi la population avide d’un chef autre qu’elle pourrait approcher et toucher, et vénérer, davantage selon ses visées.

    Très vite, le bruit courut que le chef rebelle était un fils naturel du roi. Vérité ou mensonge, l’idée plut et grandit encore la réputation du mutin qui finit par divulguer plus fort ses idées en les rassemblant dans un livre qui connut un succès retentissant, d’autant qu’il n’employait pas les circuits officiels de distribution.

    Il se prit au jeu de l’écriture et de la publication et fut bientôt, loin du roi, entouré pareillement d’un cercle fumeux.

    Désormais, les deux hommes s’observent de loin, ils envisagent le duel qui consacrera l’un ou l’autre. On pressent que le frondeur a des livres plus vifs, plus neufs (et donc plus démodables, mais ça, ses affidés ne le savent pas encore) que ceux du roi et que c’est lui qui devrait gagner la bataille de mots, sinon la guerre du feu, des autodafés que ne devront pas manquer de mener un jour les deux ambitieux.

    A moins que le roi, rendu à la raison du pouvoir, lucide sur l’enjeu du combat à venir, distribue, prime et officialise les autres livres que les siens.

  • UN CITOYEN MANIFESTE DES SIGNES ÉVIDENTS DE RADICALISATION

    1813198417_B973702539Z.1_20141001193125_000_GUH37OR02.1-0.jpgDepuis quelque temps, un citoyen belge est dans le collimateur de la Sûreté de la Gauche. Visiblement, il est en train de se radicaliser. Des signes alarmants qui ne trompent pas… Il ne fréquente plus ses anciens amis, il abandonne l’éducation permanente (il ne lit plus jamais ni Proudhon ni André Cools), on ne le voit plus à la piscine communale avec un maillot moule-bite, il rejette des membres de sa famille politique à l’exception d’une cheffe de groupe parlementaire, reconvertie dans le mannequinat de magazine, et d’un magnétique ministre-président (sans parler des nouvelles têtes qui lors des réunions hebdomadaire du parti les font ressembler davantage à un défilé de la fashion week), il se replie dans son fortin, il a arrêté d’écouter Arno et Adamo, il aurait plusieurs fois pris la décision d’arrêter le nœud papillon (et l’usage de la  chenille au son du Chiffon rouge dans les bals de section), il ne se regarde plus à la télévision et se désintéresse du Festival du Film d’amour, il conspire pour le retour d'Anne Demelenne à la tête d'un grand syndicat, le doute plane sur ses préférences sexuelles : même à la Gay Pride, il embrasse une femme; il papillonne.

    Il fréquente assidûment des réseaux et des sites culturels tournés vers l’art contemporain et la poésie de Carl Norac dont il aurait tous les livres. Il écrit sous un nom d’emprunt évidemment anagrammé, Lio Prodieu, des poèmes dispensables pour lesquels le Fonds des Lettres débloquera sûrement quelques milliers d’euros en aides diverses et en résidences d’écriture au milieu des paons lettrés du parc de Mariemont où est déjà programmé le Festival du Bâtonnet de Poésie (on écrit un poème sur un bâtonnet qu’on fait ensuite sucer à la personne de son choix).

    Un artiste local a été chargé à grands frais de le portraiturer habillé en mineur aux côtés de Van Gogh sous les traits de Kirk Douglas. Pendant les séances de pose, pour prendre plus facilement la couleur locale, il s'est fait réciter par les meilleurs comédiens les passages de la correspondance de Vincent à Théo relative à son séjour dans le Borinage.

    Il a cessé de s’alimenter pendant deux jours à la suite du premier effondrement de The Passenger. Comme c'était la veille de Noël, il n’a pas mangé de dinde et n’a pas voulu toucher à la bûche qui lui rappelait le trop récent sinistre.

    Le Malin s’acharne sur moi, aurait-il dit d'une voix chuintante. Pourtant, j’ai bien reçu du crin de queue de Dragon à la dernière Ducasse, se lamentait-il en remettant finalement en question la véracité du poil d’appendice de monstre et tout le folklore montois. 

    Partout où il se rend, il se pose en sauveur des Etats et des cités moribonds. Pendant toute cette période pourrie de fin 2014, il a tenté de conjurer le sort en recréant avec des allumettes la sculpture d’Arne Quinze, aidé en cela de tout le conseil à quatre pattes sur le tapis rouge du plancher du salon communal face au sapin enguirlandé et penaud.

    Lors du second effondrement, l’homme a refusé de s’habiller, il errait nu dans les couloirs de l’Hôtel de Ville... On a interdit l’entrée à André Flahaut qui lorgne depuis quelque temps les attributs présidentiels. Quand Arne XV révéla qu’un 4x4 était la cause du premier effondrement de son bébé géant, l’homme voulut promulguer une loi  interdisant aux véhicules 4x4 de rouler. Comme des experts courageux lui ont rappelé qu’il n’était plus au gouvernement fédéral, il a décidé de rayer de tous les tableaux de Mendeleiev ornant ses appartements, le 44ème élément, le Ruthenium, façon pour le chimiste qu’il est resté de conjurer le mauvais sort. Il s’est finalement contenté de remplacer Ruthenium par Ruponium et a refusé de signer le moindre document pendant trois jours au motif que les pointes de stylo sont constituées d’un alliage contenant ce funeste élément.

    De mémoire de conseiller présidentiel, on ne l’avait plus vu dans cet état depuis qu’il avait appris la nomination de Charles Michel au poste de Premier.

    L’homme est sorti de sa léthargie lors de l’Ouverture de la Ville au monde Culturel où l’abondance de lumières et de papier d’aluminium chiffonné lui a redonné figure politique et phosphorescente.

    À l’énoncé de ces quelques faits, on comprend mieux que la Sûreté de la Gauche Modérée soit sur les dents et craigne une action kamikaze de l’homme qui ferait du même coup exploser le parti dont il assure depuis un temps suffisamment long que pour qu’on ne puisse plus l’estimer avec les montres socialistes l’animation exclusive et tatillonne.

  • DEUX EXPOS, UN LIVRE / SOUS LE SIGNE DE LA NAISSANCE ET DE L’ENFANCE DE L’ART

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

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    CAMILLE CLAUDEL À « LA PISCINE » de ROUBAIX / Au miroir d’un art nouveau

    Le Musée d’Art et d’industrie André Diligent (maire de la ville) est une ancienne piscine des années art déco, devenue espace muséal magnifique, où les œuvres permanentes sont exposées dans les anciennes cabines, dans les travées… Des œuvres de Montézin (néo-impressionniste talentueux, 1874-1946, « Les marais de la Somme »), Vuillard, L. Fontanarosa (« Des poires, des pommes »), A. Giess (« Mon atelier à la villa Médicis), deux très beaux Marquet (« Quai Bourbon » et « La porte de Saint-Cloud », 1904), Puy (« Le port de Concarneau »)…

    En hommage (fêter les cent cinquante ans de sa naissance) au grand sculpteur français, né en 1864, décédée en 1942, « La Piscine » a organisé, de novembre 2014 à février 2015, une grande rétrospective des œuvres de l’artiste, sœur infortunée du poète et ambassadeur Claudel.

    Chronologique, organisée autour des grands thèmes du corps et de la sensibilité charnelle aux matières, l’expo suit les méandres d’une carrière, exposée sous l’influence de Rodin, avec les aléas des premiers Salons, l’éclairage au moment de la liaison de l’artiste avec le sculpteur plus âgé, le déclin avec la rupture de leur relation et l’amorce des troubles mentaux de l’artiste, blessée, humiliée, dégradée. Celle qui avait beaucoup donné (et nourri passablement l’œuvre de l’aîné qui fut son maître) se voit ravalée au niveau le plus médiocre, mêle ses repères, égarée dans des ateliers froids, commence à perdre pied, à sombrer.

    Le grand talent de Camille explose dans la finesse, l’élégance, la subtilité donnée à la matière. Les portraits et les groupes sont étonnants, à la fois de vérité et d’intense représentation. Quelques exemples : « la Valse » fabuleuse ; les portraits d’enfants ; « L’âge mûr »… ; le modèle italien Giganti ; le peintre Lhermitte.

    Une belle redécouverte d’œuvres. À compléter des œuvres d’Orsay et du Musée Rodin.

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    Lien vers l'expo à la Piscine de Roubaix

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     VAN GOGH AU BORINAGE / La naissance d’un artiste 

    Le BAM (Musée des Beaux Arts de Mons) ordonne sur deux niveaux l’expo-clé de cette année 2015 culturelle montoise.

    Les œuvres exposées datent essentiellement des années 1880. Prédicateur deux ans dans le Borinage (1878-1880), Van Gogh a le temps d’apprendre son métier de dessinateur. Il est autodidacte, esquisse les gens du coin, mineurs, voisins de Cuesmes, prend des cours d’anatomie et de perspective. Les chaumières, les vues de mines, les scènes de la vie quotidienne, au travers des dessins et des premières huiles, prennent une densité un peu brusque, saisissante. On ne connaissait pas beaucoup cette période, au bénéfice des grands moments de l’artiste (Arles, Auvers-sur-Oise…). Certains visiteurs seront sans doute étonnés de ne pas croiser ces œuvres-là, vues mille fois. Celles qui sont aux cimaises de Mons étonnent par le graphisme qui opère ses mues, par la réalité transfigurée très sobrement par un artiste de trente ans.

    Les lettres agrandies attestent la belle amitié avec le frère Théo, décrivent dans un français impeccable l’arrivée dans le Borinage, les premières expériences à Paris. Une toute petite écriture noire aux lignes de texte très rapprochées.

    Certaines œuvres, redevables de Millet (Les bêcheurs, entre autres), cernent le travail de la terre (beau « Jeune homme avec une faucille », 1881), (« Paysanne liant des gerbes », 1885).

    Les panneaux biographiques éclairent ce parcours original, hors des sentiers très battus des Gachet et autres « Iris ».

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    lien vers l'expo au BAM 

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    « 8 ANS » de Julie REMACLE dans la collection if de l’Arbre à paroles 

    On reste en Belgique avec la comédienne Julie Remacle (Hutoise de trente ans) qui propose une histoire en trois parties, parole poétique d’une enfant de huit ans qui parle d’elle, de son univers, de ce qu’elle comprend du monde aux alentours : l’école, l’affaire Dutroux, la perception de la sexualité, les adultes vus d’en bas, de l’enfance, la messe pour une petite « mécréante »…

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    Le style épouse bien les annotations enfantines, naïves et/ou cinglantes, le texte oral (on sent que le texte a été joué sur scène…à Huy ?), les topiques, le flux des histoires enfantines (« après ça…l’homme enlève deux autres petites filles ») sans toujours éviter les effets « mode » d’une littérature trop ciblée. L’humour, les références aux albums enfantins (« Puni cagibi »), les « blagues à deux balles », les piques contre l’école (l’instit qui fume pendant ses photocopies…) un peu faciles, mais des trouvailles (« on nous apprend à être malheureux dès l’école primaire/ on nous dit ce qu’il va nous arriver… »), on chicanera peut-être ce genre de phrases dans la bouche d’un enfant, même HP :

    Ici c’est l’Europe

    on dit la vieille Europe

     

    C’est les riches qui ont tout l’argent

    et qui font des lobbies…

    Le long poème haletant, n’empêche, décrit avec acuité et les yeux d’un enfant terriblement marqué par ce qui est arrivé du côté de Liège dans les années 1995-1996. Les pages 68 à 76, hallucinantes de vérité, nous ramènent à ces sombres moments de l’histoire Belgique.

    Le livre de 128 pages se lit vite, et je le verrais bien transposé à la scène, pour un jeune public, friand de la simplicité des récits.

    (Julie Remacle, 8 ans, l’Arbre à paroles, coll. If, 128 p., 12 €)

    Le site de l'Arbre à Paroles

  • UNE FEMME À GROS SEINS QUI COURT UN MARATHON d'Éric DEJAEGER (éd. Gros Textes)

    e5ca9777.jpgAnti-tilleul et sans langue de bois

    La poésie d’Éric Dejaeger est roborative. À la lire, on s’énergise, on prend sa ration de vitamines de mots. Car c’est une poésie sans gras, à vif, garantie sans afféteries langagières ni édulcorants. C’est une poésie vive, qui regarde le réel en face, qui tient en éveil.

    Anti-tilleul, anti poésie japonaise en trois lignes, si on préfère. Même si cet ancrage dans le quotidien et cette façon d’en rendre compte sans investir des tonnes de moi, de sensiblerie, n’est pas sans quelques points communs.

    Quand Jean L’Anselme compare Dejaeger et sa poésie à l’humour pince-sans-rire d'un Buster Keaton, c’est très bien vu. Il ajoute tout aussi justement : « Son humour tient dans sa façon d’appréhender la réalité et de le dire. Il use d’une poésie parlée, gavroche, à cloche-pied qui dissèque les petits riens pour les sortir de l’anonymat. »

    Et ça marche, ça nettoie, ça donne des forces!

    En lisant Une femme à gros seins..., on apprend que le jardin de la maison d’Éric contient des coins-cimetières pour oiseaux (ceux qui se crashent dans les vitres trop propres), pour félins (ceux qui meurent la veille du printemps) et pour chiens (morts de vieillesse). Le jardin peut aussi faire office de resto du cœur animalier pour araignée et insectes volants.

    Éric est un adepte du recyclage, de ses vieilles espadrilles (mais en quoi, il se le demande), des rêves (ses récurêves !), des chansons (en reprises des Pogues, de Patti Smith), du vert des arbres (qui passe à l’orange puis au rouge), d'un tas de vieux cailloux (en murette), des regards d’égout (dont on peut encore tirer un clin d’œil sympa), du renard écrasé par mégarde (et transformé en peau d’histoire de Petit Prince pour l’institutrice).

    Éric sait tirer des pépites des aspects les plus retors de l’existence, en faire son miel. Comme il peut se montrer sensible à la Lune (qu’il personnalise de belles façons), aux amours secrètes de la fille de la pluie & du fils du soleil et même prêter l’oreille au chant des oiseaux et au bruissement des feuilles en accord avec la cloche de l’église, oui, oui, c’est écrit vert sur blanc dans Sérénité campagnarde.

    Mais très vite, ça vire au noir, ça repart de plus belle pour railler le prêtre que l’on tente contre son gré, pour narguer le parler « korrekt » et la quête vaine du « mot juste », pour chercher un dérivatif femelle à chienne de vie ou adresser un clin d’œil à un mannequin nu de vitrine de magasin. Éric ironise aussi sur la fin des réseaux sociaux, enrage contre les écrans, se garde à l’aide de ses lunettes fumées du jaune éblouissant d’une petite culotte extraite d’un taxi Gare centrale, évite les plaintifs en tout genre et l’HORECAssecouille (on le comprend) qui fait la une des JT en toutes saisons.

    Il s’inquiète enfin, et on le sent plus grave, pour l’avenir du bébé qui boit / goulûment / au sein de sa maman et du futur incertain de la poésie massacrée ou, justement, de traduire tous les poèmes encore inédits de Brautigan si les fans non anglophones entendent son appel en lui adressant des dons…

    Comme on le lit, la vie du poète ordinaire (Eric est, rappelons-le, l’auteur chez Memor des Contes de la poésie ordinaire) n’est pas de tout repos même si on n’a exercé aucune des professions déclinées dans tous les Etats d’Amérique (listées dans le fameux poème qui clôt le recueil) et qu'il dit pour conclure, dans un sourire:

    « C’est trop fatigant

    Tout ça.

    Je préfère

    Passer mon temps

    À écrire

    Des conneries. »

     

    À signaler l’excellent rapport qualité-prix de l’ouvrage (80 pages, 8 €) et les couvertures, la quatrième ornée d'une chouette photo de Lauteur (signée Fanny Dejaeger) et, la première traversée par un pétulant dessin de femme à gros seins courant un marathon (signé Sarah Dejaeger). 

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    Le blog des éditions Gros Textes (des textes et de chouettes chansons)

    Le site des éditions Gros Textes avec les nouveautés et un focus sur le recueil, AVEC DESSUS DESSOUS de Jany PINEAU.

    Le blog d'Éric Dejaeger (ses textes, ses poèmes, ses irréflexions, la revue Microbe...)

  • JE N'AI PAS L'ESPRIT GRÉGAIRE

          Je n’ai pas l’esprit grégaire

    On ne me verra pas au salon

    Quand il y a des invités

    Venus pour lire l’annuaire

    Ou au balcon

    Quand il y a du monde dans la rue

    Ou à la cave

    Où il y a de l’anamour et du vin

    Ou au grenier

    Où il y a pis que pendre

    Ou sur le toit

    Où il y a le couvreur et mes tuiles

    Ou à la pêche au gros

    Où les lignes s'alignent en points de suspension

    Ou dans le lit5369525130_bcd545ba17_b.jpg

    Où il y a ma femme

    À son amant déchaînée

    Où à la table de la cuisine

    Où il y a ma tasse

    Et mon café préféré

    Ou à l'iPhone

    Où il y a ma maîtresse

    Avec ses chaînes de sms

    Ou à l’école

    Où il y a du savoir enseigné empilés en sachets

    Ou dans la politique

    Où l'on s'indigne sur commande et par couleurs

    Ou dans la police

    Où il y a de la politique

    Ou dans le sport

    Où il faut savoir supporter 

    Ou à la montagne

    Où il faut se faire l'alpiniste

    Et son piolet

    Ou dans le train

    Où il y a le contrôleur armé d'un composteur

    Et des bandes passantes insultantes

    Pour le navetteur, ce con d’usager

    Ou à la poste

    Où il y a des facteurs en mobylettres

    Qui foncent de porte en porte

    Pour devancer le courriel 

    Ou à la piscine

    Où les maillots ne tiennent qu'à une élastique

    Ou à la boulangerie

    Où il y a des mies sur la peau nue de la boulangère

    Et mes yeux comme des éclairs

    Dans la crème pâtissière de ses boules de Berlin

    (Mais où vais-je rouler là mes vers imparfaits?)

    Ou sur le Marché de l'art

    Où on peut tomber sur un Koons

    (et ça fait mal au portefeuille)

    Ou au théâtre 

    Où il arrive qu'on me lise, oui, oui

    (parmi d'autres par mégarde)

    Ou au cinéma 

    Où on se regarde regarder

    Ou au Carnaval de Binche

    Où il n'y a pas de femmes gilles

    Ou au cimetière 

    Où il y a des feuilles mortes

    Ou à la morgue incendiée

    Où ça sent le brûlé 

    Ou à la caserne de pompiers

    Où il n'y a plus une goutte d'alcool

    Ou à la banque alimentaire

    Où l'on braque des briques de beurre bio

    Ou à la bibliothèque

    Où ça empeste l'étude

    Et la mort-aux-rats-de-bibliothèque

    Ou sur le Marché de l'édition

    Où ça pue l'écriture

    Et la course aux prix

    Ou à ma table de travail

    Où ça manque de muse 

    Et de chocolat

    Ou à la librairie

    Où il y a des e-lecteurs et encore du papier

    Comme au Salon du Livre

    Et de L'Ecran Parfumé

    Aux essences d'incunables 

    Ou d'encre de Chine fraîche 

    Où plonger sa plume solitaire

    En mal d'ailes numériques surnuméraires

     

    ------------------------------------

    La photo, L'esprit grégaire (Pont de la Tournelle/Quai d'Orléans, Paris) est de Sokleine

    lien vers sa galerie sur Flickr

  • FILLE DE JOIE & FILLE EN COLÈRE, par Denis BILLAMBOZ

    Fille de joie

     

     

    Un Trompe-la-joie

    Pensait que ce n’était pas la joie

    Mais sa fille nageait dans la joie

    Elle s’en donnait à cœur joie

    Elle sautait de joie

    Ne se sentait plus de joie

    Elle laissait le rabat-joie

    Dans sa vie sans joie

    C’était une fille de joie

    Qui apporte la joie

    Elle respirait la joie

    De vivre la joie

    O fille de joie

    Partage ta joie

    Avec les sans joie

    Et laisse le rabat-joie

    Dans sa vie sans joie

     

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    Fille en colère

     

    Fille en colère

    Garde bon caractère

    Ne laisse pas la fureur

    Investir ton cœur 

     

    J’éteindrai le feu

    De tes yeux

    Je dévorerai le rouge

    De ta bouche

      

    Je serai le compagnon

    De ton pardon

    Je serai le tuteur

    De ton bonheur

     

    Tu seras mon égérie

    Mon bon génie

    Tu seras mon démon

    Ma déraison

      

    Nous croquerons la vie

    Avec envie

    Nous brûlerons la chandelle

    Et ses étincelles

     

    Nous serons Amour

    Pour toujours

     

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  • COUGAR?

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Valérie et Deborah deux femmes encore jeunes vivant seules, délaissées par leur compagnon respectif parti, qui pour voyager avec sa maîtresse, qui pour faire la guerre, croisent un jour un ou des adolescents qui ne les laissent pas indifférentes. Valérie remet sa vie en question et hésite longuement avant de savoir si elle a envie de devenir l’amante « cougar » de cet homme en herbe ou simplement sa mère. Deborah choisit, elle, vite la solution sexuelle pour meubler sa vie bien morose et doit payer chèrement cet écart de conduite devant une cour juridique se référant à une loi d’un autre âge. Deux femmes à un tournant de leur vie devant choisir le sens qu’elles souhaitent donner à leur existence au contact de ces jeunes garçons.

     

    9782842638092.jpgJ'AI EU DES NUITS RIDICULES

    Anna ROZEN (1960 - ….)

    Valérie est, comme la plupart des Valérie françaises, trentenaire approchant de la quarantaine, elle vit et habite dans un de ces quartiers nouvellement envahis par la « branchouille » parisienne des médias et de la culture. Evidemment, elle est seule, libre, un peu débauchée mais surtout seule. « Et pourtant elle n’a qu’un homme en tête en ce moment. Un seul, qui n’est pas là, soit, mais qu’elle traîne du matin au soir comme une bonne chanson. Un tube ». Thaddée qu’elle partage avec sa maîtresse, il est parti avec celle-ci en Italie, elle reste seule, seule, elle n’ose pas appeler un de ses amants d’occasion, elle ne veut pas laisser croire qu’on la laisse à l’abandon, elle préfère assumer sa solitude et rentre chez elle à pied pour cuver l’alcool qu’elle a ingurgitée au cours d’une soirée trop arrosée, quand brusquement une main se pose sur son épaule, celle d’un adolescent égaré dans la nuit qui lui demande l’hébergement pour la nuit, il est à la rue, il n’a rien d‘un voyou, sent plutôt la bonne famille, elle accepte plus par lassitude que par conviction ou charité. Le gamin s’installe progressivement chez elle, prend ses aises sans vouloir lâcher un mot sur lui et les raisons de sa détresse.

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    Sa vie de femme libre et débauchée, de moins en moins sollicitée par des amants de passage -« Est-ce qu’on peut, est-ce qu’on doit appeler amour, ces élans excellents qu’elle a éprouvés pour un certain nombre d’individus et qui ont duré entre deux fois deux heures et trois fois un an ? » - bascule progressivement. Elle ne peut pas se résigner à renvoyer, pas plus qu’à adopter, son hôte de circonstance qui n’est plus un enfant mais pas encore un homme. La mère voudrait l’enfant, la femme cherche un amant stable, le conflit entre les deux la déstabilise, remet en cause tout ce qui a fait sa vie depuis qu’elle s’assume financièrement. Elle prend progressivement conscience de la puérilité de son existence et de la vacuité de sa vie sentimentale. « Les gens de télé, qu’ils se disent ou non journalistes, quelle sale engeance. On les prend pour des amis et on se fait sucer la moelle comme de pauvres, de pauvres… bovins abrutis. Ca n’est pas que rien n’a plus de sens, mais que tout n’en a plus qu’un. Quand on ne pense qu’au fric ou à la notoriété, ce qui revient au même, il n’y a plus d’amis, que des sources ». Le dilemme qui existe en ce qu’on veut réellement et ce qu’on s’avoue vouloir, la dualité entre la raison et les sentiments, entre la mère et la femme, l’envahit, elle va devoir choisir, adopter une nouvelle vie, changer d’amis…

    A travers la vie de cette femme bousculée par l’intrusion d’un adolescent innocent, Anna Rozen, avec son écriture moderne, rapide, truffée d’expressions issues du langage parlé par la jeunesse branchée des beaux quartiers parisiens et du jargon des métiers des médias et de la culture, dresse une satire à la fois acide et amère d’une société factice, inconséquente, puérile et débauchée qui vit dans un monde virtuel, avec ses codes, ses mœurs et son langage, en marge des réalités ambiantes. Peut-être aussi une réflexion sur la vie et le sens qu’on lui donne.

     

    9782226258304g.jpgL’AUDIENCE

    Oriane JEANCOURT GALIGNANI (1981 - ….)

    Oriane Jeancourt Galignani, nous convie au procès d’une jeune femme qui a commis l’incroyable crime de coucher avec quatre de ses élèves majeurs, un fait divers qui a fait, en 2011, grand bruit dans toute l’Amérique. Elle dissèque ce procès pour mettre en évidence tous les intérêts que les différents acteurs peuvent en tirer aux dépens d’une pauvre femme qui se laisse dévorer par tous les ogres du prétoire, des médias et de la foule des curieux qui se repaissent de sa chair, déjà défraîchie, pour satisfaire leurs cupides appétits. La procureure cherche une promotion, le président veut séduire la procureure, la journaliste essaie de sortir de son job médiocre, l’avocat profite de cette tribune pour plaider l’abrogation de la loi liberticide qui réprime, au Texas, l’amour entre enseignant et élève même quand celui-ci est adulte, etc… Chacun semble avoir un intérêt particulier pour dévorer cette faible femme en manque d’affection et de considération.

    Trois enfants, mariée à un soldat en mission en Afghanistan, Deborah Aunus, Debbie, enseigne les mathématiques à des élèves de dernière année dont certains sont déjà majeurs, dans une école d’une petite ville texane, près de Dallas. En mars 2011, elle séduit quatre d’entre eux, mais depuis 2003, l’état du Texas réprime durement ce type de relation entre enseignant et élève, même s’il s’agit d’adultes consentants, en le punissant d’emprisonnement. Les voyeurs, jaloux, gardiens de la morale en tout genre, ne manquent pas dans l’Amérique profonde, ils observent cette pauvre femme esseulée prêts à témoigner de son dévergondage et à la condamner sans se préoccuper des épreuves que cette mère de famille doit surmonter pour élever ses enfants dont un est gravement malade, en l’absence d’un mari parti pour gagner « le salaire de la mort » : un cercueil à cent mille dollars, la somme attribuée aux familles des soldats morts en mission en Afghanistan.

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    Dans un texte charnu, en l’occurrence, non pas comme un fruit bien mûr mais plutôt comme un rôti mijoté dans un jus goûteux qui laisse en bouche un goût puissant et épicé, l’auteure décortique ce procès immonde sans jamais juger, elle expose, explore, explique pour que le lecteur comprenne bien les faits et les intentions de chacun. Elle ne donne pas son opinion sur cette loi absconse, elle laisse le lecteur apprécier les éléments qu’elle met sur la page, se faire une opinion sur cette société où il semble plus facile d’envoyer les « boys » se faire massacrer en Afghanistan ou en Irak pour « le salaire de la mort », que d’accepter qu’ils fassent leur apprentissage de jeunes mâles avec une femme consentante à peine plus âgée qu’eux. Comme l’auteure, nous garderons notre opinion sur cette civilisation qui place la pudibonderie au-dessus de la vie, sa pseudo réputation au-dessus du sort de ses enfants … « Ils croient à la seconde chance, à la volonté de s’en sortir, à la métamorphose des hommes, au Bien qui triomphe. Ils sont américains ».

    Après son livre sur le suicide de Sylvia Plath, Oriane Jeancourt Galignani nous offre un nouveau texte biographique magistral, nous sommes très impatients de la découvrir dans une fiction où sa maîtrise du récit et la richesse de son langage devraient prendre toute leur ampleur.

  • BESSCHOP(S) de David BESSCHOPS (éd. L'Âne qui Butine)

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    564803_1.jpegOvni, oui le mot n’est pas trop fort, de la littérature belge, depuis « Lieux, langue folle », depuis « Azabache », depuis surtout cet opus majeur paru chez Argol, « Trou commun », dont j’ai dit tout le bien, il y a quelque temps déjà, David Besschops est forcément un auteur marginal, inclassable, un irrégulier bien plus intense que certaines figures aujourd’hui officialisées (Verheggen et quelques émules, bien tièdes en comparaison, ou quelques expérimentateurs qui tournent en rond).

    Né en 1976, débuts au Coudrier, suite à boumboumtralala, chez Maelström, au Tétras Lyre et chez Argol. Avec des titres tels que « Carmen », « Russie passagère »…

    Le voici dans une maison d’édition qu’il retrouve après un premier livre (un pamphlet, « La mère supérieure »), qui peaufine les illustrations, le papier, la présentation, bref un vrai éditeur de textes - le mot s’impose -, véritables.

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    En matière d’incongruités, d’audaces, d’extraordinaires concrétions langagières, syntaxiques et lexicales, et rythmiques, et topiques, BESSCHOP(S) bat tous les records. Il y a de quoi être éberlué par la puissance des images, le porno-syncrétisme des figures et des situations, tant les notions d’érotisme, de sexe, de morale élémentaire, de valeurs se trouvent défigurées volontairement pour relayer une matière thématique qui soit à l’aune de ce qui se pense et s’écrit : les nœuds familiaux, les tares, les atavismes trouvent ici exploration et expression : est-ce seulement possible qu’un créateur expose tant de violence contre soi et les siens, s’expose autant. Voilà le grand talent, à mon avis unique et il faudra un jour que la critique officielle, qui se fait gloire de dégotter les littérateurs de demain, et qui peine à repérer certaines figures, trop excentrées, trop « violentes langagièrement parlant », identifie cette voix. Un certain consensus dévoile, à chaque génération, des personnalités. De grâce, ne loupons pas celle-ci. On a déjà loupé Roland Counard [(parti faire reconnaître son « Laitier de Noël » ailleurs (Ed. Le Pont de change)], et d’autres, les années passées, (Falaise), pour ne pas remonter aux surréalistes décriés. Si la critique reconnaît aujourd’hui Wauters, Ben Arès, qu’elle fasse le même travail avec leur compère d’une revue commune (« Matières à poésie »). Certes, il n’y a rien de consensuel ni de directement séduisant chez BESSCHOPS, genre « beau gosse qui ne fait pas peur aux familles et qui fait vendre aux filles ». Là, vous avez tout faux. D’une beauté insolite (et d’ailleurs on se fout de la beauté des auteurs, non de celle des textes) comme ses poèmes, d’une langue à faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes, les coincés de la langue.

    Il faut remonter aux tout premiers textes de Guibert (Mort propagande) ou de Savitzkaya (Mongolie…) pour entendre une voix aussi forte, originale, indienne (au sens chavéen).

    Généalogie textuelle de sa tribu, « BESSCHOP(S) » crache, éructe, impose ses codes et ses langues.

    Généalogie patrimoniale au sens où David propose son récit-poème en trois PATRIES, vous avez bien lu.

    Chaque « patrie » du texte s’accompagne de dessins du poète et de pages serrées qui se prolongent en poèmes plus brefs. Le tout court sur deux cent deux pages, haletantes, osées.

    Les patries s’intitulent : Ma Peur s’appelle papa, Pater familias, Mamandements.

    « Pater familias » relate du point de vue du père l’écriture du roman par le fils décrié, abhorré.

    Dans l’ordre de Père Ubu, des invectives d’un Arrabal, d’un incendiaire comme le Russe Schwartz, de forcenés de la langue (Michaux, Ionesco…), Besschops échappe pourtant au formalisme, tant le cœur, l’émotion, les sensations fortes s’imposent à force d’ironie cinglante, sanguinolente, à force d’images qui débordent, comme on le dit du lait, comme on le dit de situations qui excèdent morale et normalité.

    On comprendra que ce texte majeur n’est pas de tout repos : il s’insurge et le lecteur doit parfois parer les coups de langue.

    C’est son mérite, de secouer les consciences béni-oui-oui si reposantes.

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    David Besschops a débuté tôt relié par un tortillon de couleuvres aux entrailles de sa mère. (p.12)

    Mon surfrère pèse et ploie il me narre la mort

    fine de la mère notre mère le diktat m’enjoignant

    de ne pas louper mes crimes… (p.25)

    tous les sens interdits ramènent à la ruche mènent

    au roman où la femme chue du miel féconde

    les mouches pond l’écrivain dans l’enfant l’en-

    duit d’elle écoeure les mots de la spermathèque

    et règne mère sur son Trou de mémoire où

    s’abreuve l’inceste… (p.67)

    Charge contre la famille douée de tous les vices, ce « BESSCHOP(S) » sent le Jarry à plein nez.

    S’étant masturbé au pied de

    notre lit avec tintouin la nuit

    durant mon fils n’écrira pas ce

    matin son roman de commande

    Il prépare armes et barda pour déguerpir à l’étranger où il ne

    privera plus son père du repos

    de guerrier (p.115)

    L’humanité s’avance à croupe-

    tons vers le vagin de ma femme

    Suivez mon fils – lisez son livre (p.123)

    Jouant de l’effet miroir des mises en abyme, l’auteur se permet en fin de volume :

    David Besschops souscripteur du présent ouvrage avait envisagé de repeindre en jaune cirrhose le visage de sa maman et de lui esquisser dans les yeux une petite chambre à Arles, et dans le dos des blés noirs au fusain. (p.189)

    Terminons par l’apologue : Descendre ardument du singe/ pour se raccrocher aux branches/ de son arbre généalogique – en voilà un programme pas bien/ fripon. (p.81)

    Décidément, l’humour noir lui va comme un gant !

    BRAVO.

    « BESSCHOP(S) » de David BESSCHOPS (L’âne qui butine, 2014, 202 p.)

    Le site des éditions L'âne qui butine 

  • LE BOUQUINISTE de Véronique JANZYK

    Cassia_Acosta_Le_-Bouquiniste.jpg   Ce jour-là, j’avais décidé de ne pas réfléchir. Pas trop je veux dire. Je marchais vers le Jardin des plantes. Ou vers la Grande Mosquée. J’hésitais entre me laver les yeux avec de la verdure, des joggeurs et éventuellement des animaux, auquel cas je savais que je me mettrais à réfléchir, et un hammam, mais je savais aussi qu’un massage faisait inévitablement se former des images derrière les paupières et des idées par-dessous. J’avais décidé de choisir entre le jardin des plantes et la grande mosquée à la jonction des rues qui y menaient. Et j’y arrivais à la jonction. C’est à de moment que mon regard dévia sur la droite. Un tréteau, des caisses posées sur la planche. Je portai les mains sur les livres qui y étaient déposés. La consultation était aisée. Le bouquiniste n’avait pas surchargé le contenu des caisses, laissant du champ libre pour la consultation des couvertures. Mes doigts commencèrent à égrener les titres. Je les connaissais. Je les avais lus. Ils avaient compté pour moi. D’autres me parlaient, de ne les avoir pas encore lus. De les avoir rêvés. D’avoir noté des titres dans un carnet que je perdais, que je retrouvais, l’envie intacte malgré le quasi oubli dans lequel mon ignorance les avait fait tomber. Les livres étaient bon marché. J’en calai un, deux, trois exemplaires entre mon bras et mes côtes. J’en pris que je possédais pour les offrir. J’en pris que j’avais possédés et dont un prêt m’avait privée. Un homme s’était arrêté à côté de moi. Il regardait droit devant lui, vers la vitrine. Sa station se prolongeait si bien que je levai les yeux vers son visage car il était de haute stature. Au moment précis où du cou mes yeux montaient vers son visage il se détourna et s’en fut pousser la porte. Il me la tint et j’entrai à sa suite. Je me débarrassai du paquet de livres en les posant sur une chaise. Demandai un sac au bouquiniste, lequel me tendit un sachet en plastique transparent et je retournai le remplir sur le trottoir. Je réalisai d’un coup que c’était une partie de ma bibliothèque que je récupérais. Ma bibliothèque avait été vendue. J’en conclus que j’étais morte.

         Le constat ne me fit ni chaud ni froid. C’était possible que je sois morte. J’aurais longtemps pu errer dans les limbes si mes pas ne m’avaient menée jusqu’aux tréteaux. Reconstituer la bibliothèque m’apparut urgent. Je demandai au bouquiniste de me mettre de côté des dizaines de livres. Je lui réglai un montant somme toute dérisoire pour revenir à la vie. Ma curiosité me poussa à prospecter à l’intérieur de la librairie. Sur une table reposaient une série de livres relativement petits de format carré. Le bouquiniste m’expliqua que la librairie était aussi le siège d’une maison d’édition. Les deux portaient le même nom, celui inscrit à la devanture. Le petit format carré avait été choisi par la maison d’édition comme étendard pour un catalogue consacré à des auteurs connus, devenus des classiques même. Je lus les titres couchés, de gauche à droite, de haut en bas, comme si je lisais la page d’un grand livre. Si les auteurs m’étaient connus, les titres exposés là m’étaient tout à fait étrangers. Mon étonnement fut mesuré. Il me conduisit à ajouter quelques titres à la pile que je ne tarderais pas à acquérir. Je me dirigeai vers la caisse, qui n’en était pas vraiment une. Le bouquiniste était assis derrière une table. Il s’empara de ce que je crus être un livre. Les pages étaient manuscrites. Il s’agissait d’un carnet comptable, de toute évidence. J’essayai de saisir les inscriptions sur la couverture lorsqu’il eut noté le montant total que je lui devais. Je n’y parvins pas. Il avait pris appui sur la couverture. « Vous n’avez pas remarqué que les ouvrages sur la table sont abîmés ? », me demanda-t-il. « La lumière, le soleil, les mains des rares visiteurs altèrent le papier ». Il m’entraîna à sa suite dans la réserve où régnait une lumière particulière. Elle éclairait juste ce qu’il fallait pour y voir. Une de ces luminosités du jour naissant. Il parcourut l’espace avec un instinct infaillible. J’utilise à dessein ce mot. C’est celui qui me vint en le regardant se diriger vers des rayonnages d’un pas précis, avec des gestes mesurés et saisir en double les versions intactes des volumes que j’avais choisis dans la pièce adjacente. Il remplit les espaces vides sur la table. J’ignore ce qu’il advint des volumes que j’avais pris sur la table. Je repartis très chargée.

         Bien que morte encore, je vivais avec le projet de reconstituer ma bibliothèque. Je ne prenais pas ombrage du fait que mes héritiers l’aient visiblement bradée. Je repérai encore quelques titres à l’extérieur, sur les tréteaux. Je fis l’acquisition d’un ouvrage sur Lisbonne, où je ne m’étais pas encore rendue. J’en avais soudain envie. Mon choix se porte aussi sur quelques romans écrits par d’illustres inconnus. Un livre d’histoire me séduisit. Très chargée, je me dirigeai vers le Jardin des plantes et la Grande Mosquée. Il serait toujours temps de décider de la destination à la jonction des rues qui y menaient, et l’une comme l’autre devait disposer d’une consigne pour y déposer mon précieux fardeau.

     

    PID_$311441$_98351d0e-8aed-11e2-8b10-85d42e37ccec_original.jpg?maxwidth=170&scale=both&format=jpgVéronique JANZYK travaille à l'Observatoire de la Santé de la Province de Hainaut. Dans ce cadre, elle délivre des bulletins santé sur de nombreuses radios francophones. Elle est aussi journaliste indépendante.

    Elle a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l'auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd'hui, paru en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

    Véronique Janzyk sur ONLIT Editions

    Vampire 2015, de Véronique Janzyk

    Dans la dernière livraison papier de Le Carnet et Les Instants consacré aux rapports entre littérature et cinéma, Véronique Janzyk est interviewée, avec Francis Dannemark et Luc Delisse, par Nausicaa Dewez à propos des Films au coeur du roman à l'occasion de la parution chez ONLiT d'On est encore aujourd'hui.

    Extraits

    "Je vais voir beaucoup de films et puis j'oublie. Je me souviens du titre, mais je ne sais plus trop parfois ce qu'il y a dedans. Mais j'ose espérer qu'il en reste quand même quelque chose malgré l'oubli, que quelque chose passe, quelque part, dans nos vies, dans notre sang."

    "La projection est un moment particulier où on partage la vision au même moment. Cette simultanéité est presque impossible à atteindre avec un livre. En plus il y a la salle, le format, les gens autour. Le cinéma est comme une action de grâce. Voir des visages est grand, c'est une expérience formidable, qui aide à créer une connivence entre les gens. Il y a aussi ce sentiment étrange que j'éprouve parfois d'avoir compris quelque chose, quelqu'un et qu'en retour quelque chose de moi est compris aussi."

    "Le cinéma est aussi la présence des absents. Il y a dans mon livre une réflexion sur le deuil. Le cinéma est intéressant pour aborder cette question: cela a été ce n'est plus, mais je le vois encore. Dans la deuxième partie d'On est encore aujourd'hui, j'ai travaillé cette question. On a vu ensemble. Comment ça se passe quand l'autre n'est plus là? Voir pour deux, ça veut dire quoi? On est encore aujourd'hui rôde parfois du côté des fantômes. Le cinéma permet de voir les disparus alors qu'ils ne sont plus là, c'est son essence."

    "L'écriture est aussi une question de montage, d'enchaînement. Dans mon écriture, depuis le début, il y a un travail d'agencement entre les différentes parties du texte, qui évoque le montage au cinéma. C'était déjà le cas dans mon premier ouvrage, qui racontait le récit d'une fugue en voiture. Le montage des textes entre eux a un rapport assez clair avec le montage au cinéma. Par ailleurs, un bel apprentissage qu'on fait au cinéma, c'est qu'on commence à bien voir les choses. Le regard est focalisé. C'est un exercice de l'attention et ça peut être utile dans la vie et dans l'écriture, pour trouver un intérêt aux choses qu'on trouve monotones ou tristes."

    Le Bouquiniste est une huile sur toile de Cassia Accosta 

    La photo de Véronique Janzyk est de Sandro Faiella 

  • PRIÈRE AUX MOTS et autres poèmes d'EMMANUELLE MÉNARD

    1.

    PRIÈRE AUX MOTS

     

    O mots

    vous qui savez

    Enlevez-nous les murs de l'esprit

    qui ombrent nos doutes

    le filet du ciel où nos rêves s'agitent

    le cœur animal tapi entre deux terres

    les arbres qui cachent les trésors du soleil!

    Détruisez

    détruisez jusqu'à raser les têtes!

    Ces ballons solides et à l'œil qui s'entête

    montés sur des corps aux jambes immobiles

     

    Là-bas

    dans le bleu

    il y a ce courant qui vous ramène à moi

    jusqu'aux bords de mon âme

    Un bleu inconnu fait d'air libre et de vent

    un bleu invisible comme le souffle de vie

    un bleu là et ailleurs dont le nom est unique!

    O mots des chansons, des livres et des images

    Rendez-nous cette chair qui cherche son squelette

    Rendez-nous cette voix qui a chassé son maître!

    Ici les dieux sont des cadavres

    et l'esprit un homme en deuil

    Ici la terre est lasse et réduite à la terre

    lignes horizontales qui ne baillent que d'ennui

     

    Donnez

    donnez aux hommes qui ont tué l'enfance

    ces assassins des rues et fondus dans l'asphalte

    Donnez

    donnez aux bouches pour qu'elles s'ouvrent enfin

    ces caves abandonnées aux bouteilles qui s'empilent

    Donnez-nous de l'amour

    l'amour qu'on a crevé

    à force de cadeaux et de diamants saillants!

    Donnez nous de vraies mains

    pour prendre et non jeter

    nous qui aimons l'objet à en perdre la vie!

    J'entends votre musique

    votre flûte enchantée

    qui sait braver les guerres et les soldats peureux

    J'entends votre silence

    la parole au tombeau

    qui pleure dans un musée au fond de notre gorge

    Regardez ces yeux vides de ne pas vous avoir

    et ces cerveaux livides qui s'abreuvent d'espoir!

     


    2.

    O vous

    mes beaux seigneurs

    ayez pitié de nous

    Nous les hommes affamés au ventre bien rempli

    nous les hommes endiablés qui courons sur des lunes!

    Ecoutez le chant maigre de ces livres en série

    qui remplissent les rayons comme on viderait des verres!

    Ecoutez ces belles plumes

    qui grincent au diapason

    sur un désert de pierres et de papiers mâchés

     

    Que dire sans vous

    qui sculptez la raison et peignez la folie

    et toutes ces émotions?

     

    Que devenir sans vous

    qui devenez ce nous

    la parole de la vie

    la parole que je suis?

     

     

    3.

    SOMMEIL

     

    La nuit est montée

    et le silence

    serein

    repose sur la mer

     

    La nuit est montée

    comme une tour

    au sifflement d’un ange

     

    Pierre de feu

    qui s’écaille au jour

     

    Roulement de timbre

    à la peau noire et dorée

     

    La nuit est montée

    je m’endors

    au creux de l’amour

    entre fumées de rêves

    et lacets d’escaliers

    que je grimpe, grimpe

    jusqu’à oublier tout.

     

     

    4.

    PARCE QUE LES MURS SONT LÁ

     

    La tête comme un fou

    Tu martèles des idées

    sur des morceaux d’hiver

     

    La tête coupée violée

    par le passé qui pleure

    et le futur qui rit

     

    La tête dans le sommeil

    de la brute animale

    qui rampe sur de faux ciels

     

    La tête

    aux mille pattes bandées

    parce que les murs sont là.

     

     

    5.

    AU PAYS DU CORPS

     

    J’ai pavoisé dans les reliefs

    au goût familier de la terre

     

    J’ai miroité à la lisière

    d’un amour béni par les diables

     

    J’ai enfanté de nouveaux mondes

    tombés à la naissance du jour

     

    J’ai lu des phrases et des idées

    qu’on vendait dans de fausses doublures

     

    J’ai prié tout même les murs

    pour qu’ils me rendent la parole

     

    J’ai puisé larmes et pacotilles

    à la source du temps qui passe

     

    J’ai usé jambes et pantalons

    en m’asseyant sur des frontières

     

    J’ai caracolé dans le vide

    avec des vertiges retenus

     

    J’ai bandé l’arc et le regard

    pour trouver l’œil de l’inconnu

     

    J’ai agenouillé mes tristesses

    au pied d’un dieu qui s’effritait

     

    J’ai cheminé à travers corps

    pour trouver

    enfin

    la lumière.

     

     

    6.

    L’OISEAU

     

    L’oiseau cherche sa rime

    dans le gris du trottoir

     

    La rose comme une épine

    qui blesserait le temps

     

    La main de l’assassin

    qui prendrait du bon temps

     

    L’oiseau comme une rime

    trimballe ses plumes acides

    l’air de défier ceux-là

    qui tuent les belles chansons

    l’air de crier « Paris ! »

    aux orphelins du soir

     

    quand la ville ici-bas

    promet luxe et lumière

    le sourire plein de sang

    pour cacher les misères

     

    L’oiseau cherche l’oiseau

    qui connaissait les arbres

    le ciel aussi les larmes

    et le miroir des hommes.

     

     

    7.

    HOMMAGE À PIRANDELLO

     

    Dans le placard des sentiments

    mon âme hésite

    Manteau chapeau foulard ?

    Farce qui attrape

    l’autre ?

     

    Les porte-drapeaux se hissent

    dans les cœurs

    La flamme en lambeaux

    crie un son de silence

     

    Pourquoi la scène

    qui est partout

    dans les coulisses ou dans les rues ?

    Pourquoi le brut

    au fond du trou

    qu’on entend gémir dans les murs ?

     

    Pavoise pavane pas de mot

    pour faire face

    Parole qui efface les lignes du corps

    Paroi parure pas de temps

    pour rêver

    la vérité qu’on n’ose aimer.

     

     

    8.

    JE SÈCHE

     

    « Je sèche

    me dit mon âme

    Je sèche comme un bout de bois

    qui se languit du brasier

    comme un cartable

    foutu à la porte de l’école

    comme une rivière

    que l’océan ignore

     

    Je sèche

    le dos pelé

    par la faim la soif

    le désir de l’encrier

    cette circulation divine

    qui vient réchauffer tout l’espace

     

    Je sèche

     

    Le soleil est ma lune

    ma lune ma grimace

    l’encrier renversé.

     

     

    9.

    L’HOMME AU CIGARE

     

    La rue est pleine de poubelles

    mais le cigare triomphe

    entre les dents

    de l’homme en vert

    qui rugit de froid

     

    Deux coups de balai

    Bruxelles s’éveille

    Huit heures à la montre

    Bruxelles a les joues rouges

     

    Qu’importe les gelées

    la fumée se déroule

    telle une écharpe en laine

    sur le bord du trottoir

     

    Il ramasse à la pelle

    des rêves tombés d’hier

    des bouts d’histoires sans rime

    raison du temps qui lasse

    et salit les pavés

     

    Cendres qui se prélassent

     

    Sous le soleil d’hiver.

     

     

    10.

    LA VIEILLE EUROPE

     

    La vieille Europe

    a des parfums d’automne

    que les frontières dessinent

    la bouche pleine d’histoires

     

    La vieille Europe

    comme un cri monotone

    abusée par l’ennui

    qui couche son stylo

    terrassée par des bruits

    d’hier et d’aujourd’hui

     

    Et pourtant fière encore

    d’avoir le corps de l’autre

    celle dont on rêve tout bas

    avec des idées hautes.

     

     

    11.

    UN HOMME À LA RUE !

     

    Au bout de la canne à pêche

     

    Un homme

    à la rue

     

    saccadée

     

    Des couleurs déchirées

    traversent ses yeux

    des doutes et des ondées

    comme un cœur quand il pleure

    le grognement des dents

    ou le chien qui veut mordre

     

    Les gens sont des passants

    et pas un ne le voit

    les gens semaines allant

    comme les trottoirs qui s’usent.

     

     

    12.

    DIMANCHE

     

    Dimanche comme un jour de débris

    où l’on reconstruit

    ses peines

    ses ravines

    ses souvenirs au goût suave

    d’un thé sucré qu’on aurait pris

    sous la tonnelle

    dans un placard

    à l’ombre d’un arbre sans feuilles

     

    Dimanche où les visages dérangent

    comme des gueules sans dents ou sans bouche

    des couloirs d’os et d’océans

    des rêves mal famés et qui courent

     

    Dimanche

     

    la ville silence

    les bruits manchots

     

    l’âcre espérance

    qui tombe tombe

    jusqu’au lundi.

     

     

    12.

    LA PEAU DES MOTS

     

    J’ai perdu la peau des mots

    mais pour quelle autre peau ?

     

    Des trous des chagrins

    toute cette chair trop verbale

    a grimpé comme un lierre

    sur le mur des années

     

    J’ai perdu

     

    Quoi exactement ?

    Le sens

    la fine pellicule

    l’enveloppe qui enfermait le monde ?

     

    Et là sur le chemin

    presque nue comme la route

    que mes pas vont construire

    je regarde l’espoir

    de découvrir enfin.

     

     

    14.

    DE BELLEVILLE À BEAUBOURG

     

    Cercles pachydermiques

    floraisons de couleurs

    je marche en relief

    dans des jets de lumière

    l’œil comme une canne à pêche

    la bouche mi ouverte

    éclatée par morceaux

    qui me dirigent vers tout

     

    Cercles géométriques

    et formes tentaculaires

    le tableau me dévore

    d’un regard animal

     

    Circulations de vie

    dans des couloirs de murs

    je suis le labyrinthe

    qui s’éprend du miroir

     

    et le matin enfin

    comme né entre mes mains

     

    un corps plein de musique

    aux notes improvisées.

     

     

    15.

    SUR LES PAS DE PARIS

     

    Des toits sur les pigeons

    des livres sur les murs

    Paris

    est un délice

    Où s’enlise mon corps

     

    Licence sur licence

    je vais au gré de l’Art

    marcher en florescence

    sur des terrepleins de rêves

     

    Des toits sur le ciel bleu

    entre quelques nuages

    partout

    fumées de cris

    et visages découverts

    la route est un chemin

    de nœuds qui se dénouent

    l’astre de l’intérieur

    qu’envient toutes les étoiles

     

    Enfin là-bas le sable

    comme un dépôt d’argent

    l’être

    qui a signé avec la plume en sang.

     

     

    16.

    PARIS-BRUXELLES

     

    Paris Bruxelles l’échappée belle

    je cale mes rêves entre deux ailes

    Ciel magritté d’étoiles du nord

    la Janneken pis m’a j’té un sort

     

    Paris Bruxelles sans son rimmel

    pavot pavé de décibels

    tu danses en habits d’arlequin

    en chantant des accents ricains

     

    Paris Bruxelles un peu pêle-mêle

    à l’anima mâle et femelle

    j’t’ai dans la peau d’un cœur de beurre

    où j’m’amphétamine au bonheur

     

    Paris Bruxelles pas deux comme elles

    où des fils humains s’entremêlent

    t’as soif de mots qui tombent en tuile

    et d’briques à broc qui font tâche d’huile

     

    Paris Bruxelles un poil rebelle

    le cheveu sale ou poivre et sel

    tu traînes tes humeurs au trottoir

    entre deux blanches et quelques noires

     

    Paris Bruxelles, clair d’étincelles

    en pièces détachées de Babel

    tu m’fais de l’œil comme tes jardins

    qu’ont vus passer les Sarrasins

     

    Paris Bruxelles deux citadelles

    un mur de vent et d’ribambelles

    d’enfants qui feront le futur

    avec des vertes et des pas mûres

     

    Paris Bruxelles deux pierres que j’aime

    dans le doux secret du dilemme.

     

    EM.jpgEmmanuelle MÉNARD est née à Paris avec des origines carolorégienne et vit à Bruxelles. Elle écrit depuis plus de 20 ans dans différents domaines tels que le récit, la nouvelle, le théâtre, la poésie tout en s'adonnant aussi à la peinture (plusieurs expositions à Bruxelles). Elle fait partie du cercle du grenier Jane Tony ainsi que que du réseau Arts et Lettres.

    Elle vient de publier un roman, LES DIEUX BOITEUX chez Mon petit éditeur.

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Sa dernière pièce, LA TOURNÉE DES CHAGRINS, est téléchargeable  ICI

    Une lecture publique (entrée libre) de cette pièce aura lieu le dimanche 8 février 2015 au Corner Café, rue du Noyer, 189 à 1000 Bruxelles.

    La page Facebook de l'événement

    La page d'Emmanuelle Ménard sur le site de l'AEB

  • AU TEMPS DE SALAZAR

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En rapprochant ces deux œuvres, je vous propose un portrait de la société portugaise dans les années trente, Ferreira situe son histoire en 1933 et Tabucchi en 1938, quand Salazar dirigeait le pays d’une main de fer. Ce portrait se compose de deux regards très différents : l’un, celui d’un adolescent campagnard particulièrement pauvre confié au clergé pour en faire un bon curé fidèle à l’église et au régime, qui pourrait-être l’auteur lui-même, même s’il s’en défend ; l’autre celui d’un écrivain italien professeur de lettres portugaises ayant enseigné au Portugal, écrivant même à l’occasion en portugais, s’inspirant d’un fait divers réel pour raconter l’histoire très citadine, cette fois, d’un vieux journaliste qui a réussi a berné la dictature par le canal de son journal pourtant très fidèle au régime. Un tableau traitant de la misère et de l’obscurantisme dans lequel sont maintenues les populations les plus reculées et un autre de la société intellectuelle partagée entre compromission et rébellion. Un diptyque pour une belle illustration d’une page d’histoire lusitanienne plutôt sombre.

     

    ob_27b956_08621b609d81a97f9c467f4c28a972bb.jpgMATIN PERDU

    Vergilio FERREIRA (1916 – 1996)

    Avec ce roman l’auteur nous entraîne dans le Portugal du début des années trente - le livre a été écrit en 1953 et il rapporte des événements qui se sont déroulés vingt ans auparavant, époque à laquelle Vergilio Ferreira était lui-même séminariste – dans un séminaire implanté dans une région pauvre au nord du pays. Le livre n’est pas présenté comme un récit autobiographique mais il est probablement très influencé par l’expérience personnelle de l’auteur qui a été placé au séminaire par les grands-parents qui l’ont élevé quand ses parents sont partis vivre en Amérique.

    Antonio est orphelin, son père est décédé accidentellement quand il était encore enfant et sa mère était alors trop pauvre pour le nourrir avec tout le reste de la famille qu’elle avait à charge, une riche bourgeoise bigote l’accueille chez elle avec la ferme intention d’en faire un prêtre pour assurer son propre salut dans l’au-delà. Ainsi, par un froid matin brumeux, l’enfant se retrouve dans un char à bœufs qui l’emmène à la gare la plus proche où il prend le train pour rejoindre le séminaire, sans qu’on lui ait demandé son avis. Il doit être prêtre et il doit même avoir la vocation, ainsi en a décidé sa bienfaitrice.

    Au séminaire, dans une région triste, un bâtiment triste, accueille des enfants tristes qu’on destine au clergé sans se préoccuper s’ils ont vraiment l’intention de s’engager dans les ordres. Leur principal souci consiste seulement à échafauder des hypothèses plausibles pour fuir ce lieu inhospitalier, échapper à la tristesse ambiante, quitter une solitude morose et déprimante, et se soustraire à l’humiliation infligée aux séminaristes par les laïcs. Mais tout ce ligue contre ces pauvres gamins, l’encadrement est très vigilant et très sévère, même la tristesse est interdite, les lieux sont très bien gardés, les familles exercent une très forte pression sur leur rejeton pour qu’il insiste et trouve la vocation qu’il n’a pas. Alors surviennent progressivement l’accoutumance, la résignation et la soumission. La volonté bisée, les jeunes séminaristes sont prêts à faire des prêtres plus ou moins frustrés jusqu’à ce que leur sexualité les dresse devant une nouvelle épreuve bien difficile à surmonter : l’acceptation de la chasteté n’est pas une évidence pour eux. Les clercs veillent et les recommandations sont très précises, ainsi il faut maintenir « les mains hors du lit, si possible. De toute manière, ne jamais les coller le long du corps ».vergilio-ferreira.jpg

    Avec ce texte l’auteur nous plonge au cœur d’une région pauvre où vit une population pauvre, soumise au dictat de la religion et du pouvoir réunis dans un même objet : maintenir ces miséreux dans un obscurantisme religieux propice à la résignation et à l’acceptation du sort qui leur est réservé sans se rebeller. Et pour réaliser cet objectif, l’église a besoin d’un clergé étoffé et déterminé qu’elle trouve souvent dans les familles miséreuses qui voient dans la vocation, réelle ou forcée, de l’un de leurs enfants une solution pour sortir de la misère, un prêtre pouvant nourrir ses parents et trouver des places où ses frères et sœurs pourront vivre au service des riches. Une forme de vocation humanitaire pour sauver les plus démunis de la misère la plus complète.

    Un livre témoignage, un livre document, qui montre bien comment un terreau s’est constitué, au XX° siècle, dans les campagnes du Portugal pour faire lever et prospérer une dictature fortement appuyée sur l’église catholique et son appareil inflexible. Pauvres gens « Gauches, taillés à coups de hache, recuits au soleil pendant des générations, nous portions notre condamnation sur nos visages sombres », notre destinée était misérable, notre salut résidait dans la vocation.

    9782070338429.jpgPEREIRA PRÉTEND

    Antonio TABUCCHI (1943 – 2012)

    Le narrateur rapporte l’aventure que Pereira lui a racontée, celle qu’il prétend avoir connue à Lisbonne, en août 1938, alors qu’il était engagé depuis peu pour diriger la page culturelle d’un tout nouveau journal, Le Lisboa. Pour la dixième édition, celle que j’ai lue, Antonio Tabucchi ajoute une note qui précise que l’idée de ce roman proviendrait de l’histoire d’un journaliste portugais réfugié à Paris où il l’aurait rencontré, qui aurait réussi à faire paraître dans son journal, à l’insu de sa hiérarchie, un article très critique à l’endroit du gouvernement, ce qui lui aurait valu pas mal d’ennuis par la suite.

    Pereira prétend donc avoir rencontré, dans le cadre de ses fonctions bien pompeuses, considérant qu’il était seul pour tenir la page culturelle de son journal, un jeune étudiant désargenté auquel il aurait proposé de rédiger des nécrologies anticipées et des éphémérides pour gagner un peu d’argent. Le jeune homme s’exécute mais ne produit que des textes absolument impubliables dans un journal rigoureusement aligné sur les positions politiques du gouvernement de Salazar. Il ne propose que des textes concernant des écrivains révolutionnaires alors que Pereira lui demande de préparer des documents sur les écrivains catholiques français : Bernanos, Claudel, Mauriac, etc… Rapidement le directeur culturel comprend que son pigiste est avant tout un militant engagé dans la lutte contre le pouvoir totalitaire et qu’il utilise les quelques fonds qu’il lui verse et sa bonté naturelle pour financer ses actions militantes sous la férule de la belle Marta, la jeune femme qu’il courtise et qui semble lui dicter sa conduite.

    Le vieux journaliste cardiaque, Pereira, ne veut plus entendre parler de politique, il veut se tenir dans une stricte neutralité confortable en ne s’intéressant qu’à des auteurs du XIX° siècle, français de préférence. Mais progressivement, sous l’influence et le charme de la jeune femme, ses idées évoluent, il éprouve une certaine sympathie pour ces deux jeunes qui luttent contre le salazarisme dans leur pays mais aussi contre le franquisme qui essaie de conquérir le pouvoir par les armes en Espagne. Et, plus la situation de son pigiste devenant dangereuse, plus il s’implique auprès des deux jeunes militants jusqu’au jour fatal où tout semble s’écrouler mais où le vieux journaliste choisira définitivement son camp en montant une combine diabolique.AVT_Antonio-Tabucchi_6707.jpeg

    C’est du Tabucchi pur jus, du Tabucchi comme je l’aime, une intrigue savamment construite, diabolique, imparable, une écriture claire, juste, précise ; un style qui coule comme le Tage en période pas trop pluvieuse, qui rend la lecture facile et agréable ; une histoire où les méchants sont très méchants, à la tête du pays, mais où les âmes vaillantes parviennent à les faire vaciller. Dans ce roman comme dans plusieurs autres, il étale sa double culture italienne et portugaise, son héros, Monteiro Rossi, étant lui-même italo-portugais, il porte d’ailleurs pour prénom le nom d’un autre de ses héros, celui de « La tête perdue de Damasceno Monteiro » qui se déroule aussi au Portugal.

    « Pereira prétend » est devenu un symbole de la lutte contre le pouvoir totalitaire et, en Italie, les opposants à Berlusconi l’ont choisi comme icône.

  • AFFREUX FREUX suivi de ODIEUX, par Denis BILLAMBOZ

    Affreux freux

    (Une fable de la mare aux oiseaux)

      

    Par un soir glacé

    Le Roi des freux

    Etait très agacé

    Malgré l’extinction des feux

    A l’étage en-dessous

    Les pies jacassaient

    Riant de tout leur saoul

    Elles l’importunaient

    Elles osaient blasphémer

    Le Dieu des cieux

    Le Grand Emplumé

    Qui ne supportait ni les jeux

    Ni l’indécence des rires

    Il fallait les faire taire

    Au silence les réduire

    Pour ne pas distraire

    La faune céleste

    De sa mission pieuse

    Pour que tous restent

    Dans la ligne religieuse

    Alors le Roi des freux

    Lança sa malédiction

    Des corbeaux affreux

    Furent chargés de l’exécution

    Des pies tapageuses

    Pour clouer le bec

    De cette volière scandaleuse

    Tenir les insoumis en échec

    Mais ces pauvres cons

    N’avaient pas compris

    Qu’en tuant les bouffons

    On ne vainc aucun ennemi

    Alors la troupe entière

    S’élança dans la nuit

    Pour un hommage funèbre

    Charmant le dieu des cieux

    Navré d’être l’élu

    De corbeaux et freux

    Complètement obtus

    Rien que des affreux

     

    1004009-Freux.jpg

     

    Odieux

      

    Chut chut

    Moins de bruit

    Laissons la brute

    Faire le chahut

     

    Le dahu

    N’a jamais mordu

    Il a toujours perdu

    Celui qui le poursuit

      

    L’hurluberlu

    Comme m’as-tu-vu

    Fait parler de lui

    Juste pour le bruit

      

    S’il continue

    On lui bottera le cul

     

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