• FOLKEUSES d'aujourd'hui & de demain (2): LAURA MARLING

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    Laura Béatrice MARLING est née en 1990 dans le comté de Hampshire en Grande-Bretagne. Son cinquième album, Short movie, vient de sortir.

    Elle n’a qu’un quart de siècle et pourtant, déjà, le relief de celles qui ont traversé moult épreuves. Laura Marling est aussi douée que complexe… Mais on se souvient aussi de formidables compositions folk, qui l’avaient placée en descendante légitime de Judee Sill (allez réécouter les merveilles que sont ses anciens titres Ghosts ouFailure…). La musique de Laura Marling lui ressemble, tantôt si lumineuse et authentique quelle fait passer toutes ses contemporaines pour des beatniks en toc, tantôt raide…

    Short Movie, son (déjà) cinquième album, s’ouvre sur une chanson nickdrakienne jusque dans la couleur de ses guitares sans la voix féminine, ce titre pourrait être le sien. De False Hope à Don’t Let Me Bring You down ou Gurdjieff’s Daughter, optant ensuite pour une enveloppe plus électrique, Laura Marling dévoile une facette plus rugueuse, moins hippie – aurait-elle, même, pris Chrissie Hynde pour modèle ?

    Si l’Anglaise a évolué, c’est parce quelle a bien failli ne jamais sortir de nouveau disque. Installée à Los Angeles depuis deux ans, Laura Marling a interrompu sa carrière de musicienne pendant plusieurs mois, ne trouvant plus de sens à sa démarche. Ce Short Movie qui a finalement suivi confirme que ceût été une vraie perte pour le paysage folk, désormais au sens large, contemporain.

    Johanna Seban (Les Inrocks)

     

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    Précoce. L'épithète allait comme un gant à Laura ­Marling, prodige du folk britannique révélée à 16 ans. Et lui va toujours aussi bien, huit ans plus tard, à l'heure où paraît son cinquième album, Short Movie, impressionnant de fraîcheur mais aussi de maturité. Un parcours sans faute, d'une constance digne de PJ Harvey, évoluant disque après disque, ne suivant que son instinct de musicienne exigeante et de parolière analytique.

    Depuis les carnets de bord de ses déceptions sentimentales d'adolescente, la jeune femme, plus solide que sa frêle silhouette au teint diaphane le suggère, a acquis avec l'âge la distance pour s'observer afin de ne pas tomber dans la redite ou, pire, sombrer. Elle est apparue, donc, en 2007, égérie des deux formations marquantes du mouvement « nu folk » qui balaya l'Angleterre, Noah and the Whale et Mumford & Sons

    (…)

    Admiratrice de Joni Mitchell, mais plus encore de Ryan Adams (« son Heartbreakerne cesse de me bouleverser »), Laura Marling a « fait le tour des chansons sur les garçons », pour creuser une passionnante veine plus existentielle. Si ses textes introspectifs inspirés des préceptes de Jodorowsky ou de Gurdjieff (« chercher sa vérité en entretenant le mystère et la magie de l'existence ») servent toujours un chant mélodieux aux échos parfois de Chrissie Hynde, Marling les projette à présent avec l'appui de l'électricité.

    « La guitare électrique a plus de force, remplit mieux l'espace et produit des surprises, des sons incontrôlés. Elle me force à chanter avec plus de présence, à jouer avec ma voix. » Ecueil pour tant de folkeux acoustiques, la mue permet à Marling de gagner en intensité, en authenticité. « Apprendre à se comprendre soi-même est indispensable… à condition de ne pas basculer dans l'autocomplaisance. » Pour l'heure, on en est loin.

    Hugo Cassavetti (Télérama)

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    Le site officiel de LAURA MARLING

  • LE TFE dans LA LITTERATURE: de Confucius à Fernand Raynaud

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    Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son TFE.

    Gustave Flaubert / Incipit de Madame Bovary

    Le monde repose sur trois choses : l’étude, le TFE, la charité du professeur.

    Siméon le Juste

    Le travail de fin d’études pense. La paresse de fin d’études songe. 

    Jules Renard, Journal

    Le TFE, c’est la santé… Mais à quoi sert alors la médecine du TFE.
    Pierre Dac

    Le TFE est la plaie des classes qui boivent.

    Oscar Wilde

    Le TFE est pour les hommes un trésor.

    Esope

    Remets à demain ton repas, mais pas ton TFE.
    Proverbe kurde

    Jours de TFE, seuls jours où j’ai vécu.

    Alfred de Musset

    Je ne crois pas au génie, seulement au dur TFE. 

    Michel Petrucciani

    Le TFE est la prière des esclaves, la prière est le TFE des hommes libres.

    Léon Bloy

    Je n’aime pas le TFE mais j’aime ce qui est dans le TFE l’occasion de se découvrir soi-même.

    Joseph Conrad / Au cœur des ténèbres

    Le propre du TFE, c’est d’être forcé.

    Alain / Préliminaires à la mythologie

    C’est dans le TFE d’une vie que réside la véritable séduction

    Picasso

    Le talent sans TFE n’est qu’une sale manie.

    Anonyme

    Sachez vous éloigner car, lorsque vous reviendrez à votre TFE, votre jugement sera plus sûr.

    Leonard de Vinci

    Faire la moitié du TFE, le reste se fera tout seul.

    Jean Cocteau

    Tout ce que nous sommes est l’aboutissement d’un TFE séculaire.

    Ernest Renan

    Le génie commence les beaux ouvrages, mais le TFE seul les achève.

    Joseph Joubert

    Seul le TFE peut nous consoler d’être nés.

    Miguel de Unamuno / Le sentiment tragique de la vie

    C’est par le TFE que l’homme se transforme.

    Louis Aragon / Article dans l’humanité

    Si le TFE était une si magnifique chose, les riches en auraient gardé plus pour eux.

    Bruce Grocott

    Aime le TFE et hais le pouvoir et ne te fais pas connaître aux dirigeants.

    Anonyme

    Le TFE éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin.

    Voltaire/ Candide ou l’optimisme

    Le TFE , une malédiction que l’étudiant a tranformée en volupté.

    Emil Cioran / Sur les cimes du désespoir

    Le TFE n’est pas la vie. TFER sans cesse rend fou.

    Charles De Gaulle / Les Chênes qu’on abat

    L’étudiant qui veut réussir son TFE doit commencer par aiguiser ses matières.

    Confucius / Entretiens

    T.F.E., T .F.E, p’têt’ qu’y pensent qu’à téléfoner dans l’enseignement.

    Fernand Raynaud

     

     

    Vils Remerciements à Mademoiselle Evene pour ces citations empruntées à son T.F.E. en cours sur le T.F.E.

  • TOUT ME GONFLE de LORENZO CECCHI

    J’allais très bien avant. Un petit pet de temps en temps que je pouvais facilement contrôler, comme tout le monde. Rien d’irrépressible comme maintenant, rien de comparable en quantité non plus, ni en fréquence.

    Tous s’éloignent de moi. Ma vie est devenue un cauchemar, tourne en eau de boudin. Mes enfants n’osent plus m’approcher. Si la moindre pression s’exerce sur mon ventre à l’occasion d’une embrassade affectueuse, ils savent qu’ils seront lourdement sanctionnés, immédiatement embaumés de vapeurs fétides. La maisonnée me tient à distance avec application et je dois prendre mes repas loin des miens. L’amour marital, l’amour filial, lesquels rendaient compatissants mon homme et mes rejetons au début, se sont à présent mués en agressivité, en hargne même. Je comprends. Leur colère est à la hauteur des efforts qu’ils ont consentis pour me supporter durant les mois écoulés. Ils ont attendu que cela passe, mais mes flatulences ont eu raison de leur patience. Aucune amélioration à ma triste condition et à la leur non plus, du coup n’est intervenue. Oui, vraiment, je comprends leur aversion à mon égard.

    Je me retrouve à présent souvent seule, mise en quarantaine, confinée à la véranda, quand Jean-Luc, Mélanie et Edgard sont à la maison. S’ils doivent accueillir leurs copains, les enfants m’en préviennent et me font clairement entendre que mon absence en l’occurrence serait non seulement bienvenue, mais constituerait un plus dont ils me sauraient gré. Dit comme ça, on pourrait croire qu’ils y mettent quelque forme pour me ménager. Que voulez-vous, c’est la maman qui parle… En fait, il n’en est rien. « Fous le camp, maman ! » intiment-ils. « Casse-toi ! » Voilà comment ils me parlent désormais. Je les surprends à m’appeler entre eux « la puante ». T’as vu la puante aujourd’hui ? Encore là, la puante ? Tu sais où elle est la puante ?

    J’ai perdu tout droit en ma maison. Mon époux, qu’aucun collègue ou connaissance de ne vient plus saluer, ne me traite pas mieux. La famille, la belle-famille ? Aux abonnés absents. De nouveau, je vous assure, je comprends.

    T’as des problèmes d’égouttage, Jean-Luc ? Excuse-moi de te le dire, mais ça sent mauvais chez toi.

    La fois suivante, la dernière…

    C’est toujours pas arrangé les odeurs qui remontent des tuyauteries ? Comment vous faites pour tenir ?

    Ma vie sexuelle ? N’en parlons pas. Nous avons tout essayé, Jean-Luc et moi, jusqu’à nous entourer de bâtons d’encens nous n’avons pas osé les bougies parfumées… . De toute façon, c’est dans la tête que cela se passe et Jean-Luc n’est plus motivé. Mes émanations contemporaines à ses mouvements lui coupent tous ses effets et c’est la débandade. Il se réfugie alors dans la chambre d’amis. Il fuit. Mon homme se taille. Il fiche le camp, vous entendez ! Bah, tout fout le camp ! Bref, je veux mourir.

    Tout cela a commencé en septembre. Une seule élève sur les trois que compte la classe de terminale, présentait la défense de son travail de fin d’études. Après, c’était la quille et elle pouvait commencer une belle carrière d’enseignante de la langue française. Mais, problème, le jury la descend en flammes et lui colle un 25/100. Elle doit tout recommencer : stages pédagogiques, examens théoriques et mémoire de fin d’études. L’infortunée Patricia téléphone à son paternel pour lui annoncer son échec dans l’ultime ligne droite, ce qui, évidemment, déçoit au plus haut point le brave homme qui se voyait déjà disposer d’un budget familial accru, l’autonomie financière prochaine de sa fille ne faisant aucun doute vu le manque cruel de maîtres que connaît actuellement l’enseignement.

     Monsieur C., me demande alors audience par courriel pour conférer avec moi à propos de l’avenir de son rejeton. Comme je ne réagis pas dare-dare, il m’envoie un rappel, puis fait intervenir le chef de cabinet du ministre de l’enseignement supérieur qui me somme de répondre fissa au bon contribuable. Ce que je fais, en cliquant sur « répondre » trois jours seulement plus tard, en m’excusant de n’avoir pas saisi l’urgence de sa requête.

    Le mec pique une colère en interprétant le sens du message comme une grave entorse au respect qui lui est dû. Voilà t’y pas qu’il nous fait une grossesse nerveuse, l’arsouille. Je vous livre ci-dessous les textes des courriers électroniques échangés, du plus ancien au plus récent et, si vous y comprenez quelque chose quelle mouche le pique ? –, vous êtes fortiches. Moi je n’ai pas compris son courroux, ni l’acharnement qu’il mettra ensuite à me pourrir la vie.

           De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

           Envoyé : mardi 8 septembre 2009 20:03

          À : 'jpeda@swing.be'

           Objet : Échec Patricia HEPB

          

           Chère Madame la Directrice,

    J’apprends, avec tristesse, que ma fille Patricia va redoubler sa troisième et (pensais-je) dernière année dans votre établissement.

    Étant moi-même agrégé et ayant enseigné plus de dix ans, je voudrais afin de l'aider à terminer ses études, m'entretenir avec vous et les autres intervenants qui pourraient me soutenir dans cette tâche. Vous comprendrez que savoir ce qui cloche peut être pour moi précieux. Vous savez, comme moi, le coût d'un échec pour la communauté et pour les parents...Voulez-vous m'indiquer par retour quelques dates qui vous conviendraient pour un rendez-vous

    Certain d'une prompte et favorable réponse, agréez, Madame, mes salutations distinguées

    Cerna, Lori.

     

    ________________________________

                De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

           Envoyé : jeudi 10 septembre 2009 16:32

           À : 'hep@swing.be'

           Objet : TR : Échec Patricia HEPB Madame Peda

          

    Madame Peda,

            Veuillez trouver, ci-dessous, le message que je vous adressai mardi passé lequel est resté sans réponse. Peut-être l'adresse est-elle erronée et que vous ne l'avez pas reçu ? Je réitère donc, sur l'adresse de votre école. Je sais que vous en prendrez connaissance.

    Veuillez, je vous prie, répondre à ce mail par retour et accéder à ma requête. Si vous n'en voyiez pas l'utilité, soit parce que ma demande vous paraît incongrue ou encore pour toute autre raison, veuillez me le faire savoir.

            Respectueusement vôtre.

    Lori Cerna.

    ________________________________

     

           De : Juliette Peda 

           Envoyé : vendredi 11 septembre 200918:09

           À : 'Cerna Lori'

           Objet : RE : Échec Patricia HEPB Madame Peda

          

           Monsieur,

            J'ai effectivement reçu un mail de votre part.

    Le même jour me parvenait un recours de votre fille contestant ses résultats, ainsi qu'une copie de lettre à vous adressée et émanant d’un certain monsieur Pautroux, inconnu à l'école, qui émettait des commentaires à propos de l'équipe pédagogique qui a évalué le travail de Patricia.

    J'ai peut-être mal compris en pensant que le recours vous engageait ainsi que votre fille dans une attitude de contestation plus que dans une logique de discussion pour que Patricia améliore son travail.

    En ce cas, ma réponse à votre mail ne me paraissait plus de première urgence.

    Toutefois, si vous souhaitez me rencontrer dans une optique constructive, je suis bien entendu prête à vous recevoir. Notre entrevue pourrait avoir lieu mercredi 16 en fin de matinée ou jeudi 17 après 15h.

            Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

     

    Juliette Peda

    Haute École Pédagogique de Bourdelles

    _____________________________

    De : Cerna Lori [mailto:cernal@skynet.be]

        Envoyé : vendredi 11 septembre 2009 22:00

           À : 'Juliette Peda'

    Objet : RE : Échec Patricia HEPB Madame Peda

          

    Chère Madame Peda,

    Ce mail pour vous remercier d’avoir répondu ce 11 septembre à mon courriel du 8 dernier dans lequel je sollicitais une entrevue avec vous et les membres de votre équipe à même de m’éclairer et, de la sorte, pouvoir aider ma fille Patricia qui se trouvait ce jour-là dans un état psychologique proche du désespoir après la proclamation des résultats. 

    Vous n’avez pas réagi tout de suite, ce que je puis comprendre, or ma fille devait décider de faire recours ou non dans le délai bref de trois jours, comme prévu par le règlement de l’école, après avoir pris connaissance de la décision de votre jury.

    Et donc le recours n’était, comme visiblement vous ne l’avez pas compris, qu’une précaution administrative. Cela ne changeait en rien l’aspect « constructif » de ma démarche. Là où l’on détruit, il faut bien reconstruire…

    Il est vrai, que Patricia, a cru bon avec mon accord, de motiver son recours en joignant à sa lettre l’avis de Jean-Albert Pautroux car celui-ci, étant inspecteur dans l’enseignement secondaire, cela pouvait, pensait-elle, pensions-nous, accréditer sa démarche comme étant légitime et raisonnable. Qu’il ne soit donc pas connu dans votre établissement ne doit, je pense, en aucune façon, le dispenser de faire les commentaires qu’en tant que professionnel de l’éducation il a cru bon d’émettre. Le corporatisme ne me semble déplacé en l’occurrence. D’autres personnalités éminentes (Docteurs et autres agrégés, dont je suis) ont donné satisfecit avant dépôt, au T.F.E.[1] de Patricia.

    Vous me proposez Madame deux dates de rendez-vous, mais à la condition, si j’ai bien compris, que l’optique soit « constructive ». M’imposer de la sorte une ligne de conduite préalable ne m’agrée guère.

     Et, c’est vrai, qu’à la réflexion, je ne pourrai peut-être pas m’empêcher d’être impertinent en même temps que « constructif » en vous posant certaines questions que vous pourriez trouver irrespectueuses comme, par exemple : Comment peut-on expliquer le taux de réussite remarquable et même exceptionnel de zéro pour cent ? Comment est-il possible qu’une trentaine d’élèves commencent un cycle d’études et nul n’en sort ? Avez-vous, Madame, hérité de la lie de la terre pour avoir dans votre école autant de crétins (congénitaux ?) ? N’est-il pas léger d’arrêter des gens en dernière année (si peu : trois) alors que des emplois leur étaient proposés dans des écoles qui les ont accueillis en tant que stagiaires ? N’est-il pas raisonnable de tenir compte de contingences collatérales comme le coût d’une année d’études pour la communauté et les parents, la problématique du chômage des jeunes, le déficit énorme des finances publiques (dont je suis un modeste contributeur, aux finances pas au déficit !), avant d’ajourner les rares rescapés ?

    Vous le voyez, Madame, on peut avoir l’esprit positif et garder un sens critique minimum qui peut vous amener à être polémique, ce que vous n’avez pas l’air d’apprécier (enfin je le sens comme cela dans votre mail).

    Je vous propose donc ceci, Chère Madame Peda : si le recours introduit invalide les résultats et entérine la réussite de ma fille, alors, la date du 17 courant après 15 heures, disons 15 heures trente, me conviendrait parfaitement et j’aurais, ainsi, l’insigne honneur de vous connaître ; si, au contraire, les résultats étaient confirmés, il me semble plus raisonnable de n’envisager entre nous qu’une rencontre aléatoire, laquelle serait, j’en suis convaincu, d’un immense intérêt.

    Recevez, Madame, mes salutations distinguées.

    Cerna L.

     

    Qu’est-ce que je vous disais : un caractériel, psychorigide à tendance paranoïaque, obsessionnel. Dans pareil cas, le mieux c’est de laisser pisser le mérinos, tourner la page et oublier.

    Oui mais …, j’aurais dû m’en douter, le gars ne lâche pas prise et veut en découdre. Il rameute tous ses potes en leur demandant de relayer un courriel qu’il a envoyé au Ministre-Président, pas moins. Évidement, on se pose la question de savoir comment il se fait que la section de la Haute École que je dirige puisse avoir de si piètres résultats et je dois me justifier. La tutelle m’envoie l’inspecteur général, Lancelot, qui en bon chevalier examine le cas de la fille Cerna, pour en référer. Rien à redire, les cotes sont justifiées et le frustré reçoit en réponse que tout est en ordre et que s’il continue, il pourrait se voir poursuivi pour diffamation.

    Rien n’y fait, il réplique et diffuse à la cantonade ses textes polémiques aux allures du « J’accuse » de Zola : un roquet infatigable malgré le ventre mou que le système lui oppose. La mauvaise pub m’atteint. L’on persifle, l’on se gausse derrière mon dos.

    Les collègues de notre concurrente, l’École Libre Normale de Bourdelles, ont vent de l’affaire. Tous ont la gentillesse de m’encourager à faire le gros dos et tous se montrent solidaires. Où irions-nous, si le premier troufion venu qui conteste nos appréciations était pris sérieusement en considération ? Et puis même si la moindre crédibilité lui était accordée, il est vrai que nous sommes intouchables. Nous avons tout pouvoir in fine de décider du destin des étudiants. Et si la Cerna changeait d’établissement, ce qu’elle va sans doute faire, pour se diplômer, l’esprit de corps fera le reste. Il se trouvera toujours quelqu’un pour laver l’affront. Comment ? La pédagogie, bien sûr ! L’arme fatale, la pédagogie. On peut descendre qui on veut avec la pédagogie même si les rapports de stages sont bons. Il suffit de prétendre que la manière d’enseigner de l’impétrante n’est pas conforme à celle préconisée par notre établissement. La monnaie de sa pièce, au gros con !

    N’empêche, tout ça me tracasse. Je suis moi aussi parent. Quoi qu’on en dise, c’est l’avenir d’une jeune femme, laquelle aurait pu être ma fille, qui était en jeu et il est vrai également qu’on manque cruellement d’enseignants. Que l’on sanctionne les étudiants s’ils n’ont pas la fibre et s’ils sont stupides, quoi de plus normal ? Mais les faire aller jusqu’en terminale et puis crac, on les tue, cela me turlupine. Mais qu’y puis-je ? Les profs attribuent les points qu’ils veulent. Moi, je ne suis que l’œil de l’administration.

    J’ai dit à Jean-Luc, un soir en rentrant, que ma journée n’avait pas été terrible et que je recevais des copies de mails qu’un père frustré faisait circuler et que cela me gonflait.

    Mes ennuis gastro-intestinaux ont commencé peu après. Cela s’est aggravé avec la parution d’un article dans un petit canard extrémiste qui stigmatisait l’école en titrant :

    « 100% d’échecs à la Haute École ! »

     D’accord c’est un journal de rien du tout à tirage confidentiel connu pour ses positions extrémistes, mais le texte s’est retrouvé aux valves de l’école et relayé par les étudiants. Ça se marre ferme, ils tiennent leur vengeance les petits salauds !

    Cela m’a gonflé…

     La nuit, je fais des cauchemars affreux, seule dans mon lit. J’enfle tellement que je m’envole comme une montgolfière. J’ai beau essayer de m’agripper, je finis par lâcher prise. J’atteins des hauteurs vertigineuses et je vois ma maison de la taille d’un tout petit point. Puis, je lâche un pet terrible à me dévisser l’anus qui me fait, par réaction, prendre une vitesse de missile tournoyant. Ma ville disparaît, le pays, le monde, tout s’évanouit et je sais que je finirai en orbite pour toujours. Pour le bien de l’humanité, il faut réduire les gaz à effet de serre et m’exclure du monde.  Je tourne et des milliers de gros ballons m’escortent et virevoltent, au gré des pets qu’ils lâchent à leur tour. Il s’agit de collègues : des pédagogues. Que des péteurs.

     



    [1]Travail de Fin d’Études

     

    Lorenzo-Cecchi-c.jpgLORENZO CECCHI est né à Charleroi le 6 juillet 1952 de Dante et Graziella, tous deux venus d’Italie.

    Agrégé de sociologie de l’ULB, marié à une Hollandaise et père de quatre enfants, Lorenzo Cecchi a été enseignant, animateur de maison de jeunes, directeur de centre culturel, promoteur des spectacles au National, administrateur de sociétés, ou encore commissaire d’exposition. Durant dix ans, il a enseigné la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts.

    Lorenzo Cecchi a encore été chanteur et harmoniciste du groupe « Too late blues band » en compagnie notamment de William Dunker. Il est enfin devenu écrivain. Son premier roman, Nature morte aux papillons au Castor Astral (2012) a été sélectionné pour le Prix Première de la RTBF, le prix Alain-Fournier, ainsi que les prix Saga Café et des lecteurs du magazine « Notre Temps ».

    Sa page sur ONLIT Editions

  • UN AMOUR DE PETITE VOITURE

    41rIST9Oy%2BL._SY300_.jpgLa petite voiture rouge de la dame… Elle n’est plus de première jeunesse mais elle blinque, elle rutile comme au premier jour. Elle doit passer au car wash régulièrement. Elle n’est pas haute, son toit est à hauteur d’estomac, il faut s’abaisser très fort pour pénétrer en elle. Elle est ponctuée de blanc : des lignes blanches, des calandres blanches, ses rétroviseurs sont blancs. Son toit est en partie blanc. Au fond, n’est-elle pas plus blanche que rouge ? Mais l'intérieur est rouge, d'un rouge grenat accueillant. Il faudrait entamer une étude géométrique, mettre des spécialistes de la peinture auto sur le coup. Elle est garée là, tout près, quand je veux, le peux la voir, il suffit que j’écarte le rideau. Elle donne envie de la toucher, de passer la main sur toute l’étendue de sa carrosserie, sur son capot et sur ses vitres douces. On a envie de la prendre dans ses bras ; à une certaine distance, c’est possible, c’est même vraisemblable. Mais ce qui est vraisemblable est-il vraiment possible ? Pourquoi la prendre dans ses bras? Dans mes bras, je la porterais où, pour en faire quoi ? Tout à l’heure, la dame viendra la reprendre et l’emportera. Je resterai avec le souvenir de son véhicule devant chez moi. Je porterai une rose rouge ou des petits cailloux blancs le soir en souvenir de sa chère présence. En attendant le lendemain matin. 

    Un jour, si je lui demande, est-ce que la dame me prendra de même dans sa petite voiture rouge (et blanche) pour que je dorme près de sa voiture? Dans le garage, il y aura bien une petite place pour moi… 

  • CHRONIQUES

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    9782253003380-T.jpg?itok=9CF1IrdLHugo HORIOT, L’EMPEREUR, C'EST MOI, Livre de poche n°33660,

    Paru en 2013, à l’Iconoclaste, ce récit autobiographique qui rend compte des aléas d’un parcours d’autiste, vécu dans la chair, dans la difficulté, dans l’engagement et dans la résistance peu commune d’un enfant, devenu aujourd’hui artiste, comédien et écrivain, est aujourd’hui disponible en poche.

    Julien Hugo Horiot a senti combien l’état d’autiste a libéré en lui, au-delà des souffrances, des rejets, des blessures, du déni par les autres, une gamme de possibilités, une volonté inouïe pour en sortir et créer. Julien a donné vie à Hugo, et ce ne fut pas aisé. Julien a dû céder la partie, consentir à une autre éclosion de soi.Capture-d%E2%80%99%C3%A9cran-2013-04-07-%C3%A0-10.22.171.png

    L’enfant d’hier, célébré – le mot n’est pas trop fort - par le livre admirable de sa mère, Françoise Lefèvre, « Le petit prince cannibale » (Actes Sud, 1990, Goncourt des Lycéens), a volé de ses propres ailes, s’est débarrassé de tous ses liens contraignants pour oser. Les épisodes qui relaient cette métamorphose sont émouvants et consignent, presque comme une injonction à toujours se battre pour progresser, une exceptionnelle énergie vitale qui a poussé Julien à endosser la peau d’Hugo.

    Trente ans après les faits, Françoise Lefèvre clôture ce beau livre, en rendant hommage à « L’enfant des abîmes » qu’elle a mené au plus loin, en dépit de tout.

    Est-il besoin de dire que c’est un livre essentiel ? 

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    5124eYefWPL._SY344_BO1,204,203,200_.jpgLe remarquable « LIVRE DES CHRONIQUES» (BIEN SÛR QUE TU TE SOUVIENS DE MOI) d’Antonio LOBO ANTUNES (Points n°1131), restitue un Lisbonne des années d’enfance et d’adolescence de l’auteur, dans le quartier périphérique de Benfica, et des séquences plus récentes où l’homme mûr se souvient, vit le poids du temps. L’humour dévastateur et l’hyperréalisme des situations et des notations donnent à l’ensemble un parfum mi-amer mi-nostalgique d’une densité exemplaire. Les qualités stylistiques visuelles de l’écrivain portugais sont telles que les scènes vivent sous nos yeux et que les personnages, étonnants, décalés, pittoresques ou ordinaires, peuplent ces fragments de vie, avec le poids des réalités vécues.

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    Lobo Antunes n’a pas son pareil pour moquer des usages, relayer les dimanches de « gêne, d’inquiétude », de « malaise », et, parfois, l’évocation de ce qui est définitivement perdu – un décor ravagé ou absent, une part du paysage d’enfance – ranime en nous une indéfectible mélancolie. Là, le narrateur atteint des sommets et rappelle qu’écrire est aussi manière de ressusciter – en dépit du temps, en dépit du ton adopté, et malgré toutes les pesantes contraintes – un passé enfoui, encore plein de gens et de choses, qu’on a aimés.

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    9782930607535.gifRéédité par Les Carnets du Dessert de Lune en 2014, « CHRONIQUES DES FAITS » du regretté et excellent Pierre AUTIN-GRENIER, était paru en février 1992 à L’Arbre (dirigé alors par Jean Le Mauve).

    Illustré de quelques vignettes très inventives et très colorées de Georges Rubel, le recueil a pour but aussi d’assurer la « chronique » même fantastique de faits, de « restaurer la mémoire » des choses, dans un esprit et dans un style qui ne sont pas, au fond, si éloignés d’un André Hardellet, quand il magnifie par l’inventivité le réel le plus ordinaire. Autin-Grenier réussit à nous plonger dans des énigmes ordinaires, liées à des situations toutes simples, mais qui génèrent incertitudes, flottements, doutes. L’auteur magnifie lui aussi la vie, rameute « le devoir d’oser ». La poésie est partout : dans ce journal « imprimé sur du papier jauni par le temps », dans les interrogations incessantes qui nous poussent à ne pas accepter la vie comme telle.CVRSGgXS8ShYgAjY05LNBzl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9

    « La brèche dans les broussailles s’était élargie » et l’aventure, comme chez Hergé, comme chez Pirotte et Dhôtel, entre autres, peut commencer, au coin de la rue, au coin de la page.

     

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    corbusier.pngChroniques poétiques aussi chez Jean-Marie CORBUSIER qui, au Taillis Pré, propose un nouvel ensemble poétique, « LA LAMPE D'HIVER ».J-M%20%20Cobusier.JPG?itok=WQNu0EDm

    Ici, le vers se fait bref, les mots calculés au cordeau ou ramassés en distiques veulent suggérer des constats, des éclats, des fragments, et parfois, il faut peu pour suggérer l’image :

    Au fond du mur

    la pierre rayonne

    On attend serré

    que la chaleur monte

    on va d’un mot à l’autre

    Le poète, à la tâche, sait que « la lumière saigne », que son écriture accompagne « biffures », « griffures/rapides » et qu’écrire ne « rompt » pas « le nœud du jour ».

  • LE VIOLON PISSE SUR SON POWÈTE d'Eric DEJAEGER

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    Powètes, aux abris !

    LE VIOLON PISSE SUR SON POWETE rassemble 50 irréflexions inédites sur le thème de la powésie et de ses powètes.

    La couverture, Le poète écorché, est signée André Stas.

    C’est aux Carnets du Dessert de Lune. Prix : 6 €.

    On peut le commander en librairie, via le site des Carnets du Dessert de Lune  ou, pour un exemplaire dédicacé, en contactant Éric via son blog.

    Ce recueil est aussi un petit clin d’œil posthume à Pierre Autin-Grenier.

    Cinq extraits son à lire sur le blog d'Éric Dejaeger ici.

     

  • DIVAGATIONS de Denis BILLAMBOZ

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    Elle s’endormit sur la plage

    Elle s’était trompée

    Elle avait mis ses lunettes de sommeil

    A la place de ses lunettes de soleil

     

     

    @@@

     

     

    Il avait des activités louches

    Variées

    Avariées

     

     

    @@@

     

     

    Jean Jouvenel des Ursins

    N’était pas Cadurcin

    Ni amateur d’oursins

    Mais l’homme saint

    Qui réhabilita la pucelle

    Moralité :

    Parfois il vaut mieux avoir affaires

    Aux Ursins

    Qu’au bon Dieu

     

     

    @@@

     

     

    Il décida de se payer un bon restau

    Il y avait :

    De la quiche

    Des bécassines

    De la dinde

    Et des tranches de cake 

    Mais seulement dans la salle !

     

     

    @@@

     

     

    Le maître presse sa soumise

    « Allez, allez,

    C’est l’heure de pâtir ! »

     

     

    @@@

     

     

    Pharaon le voua aux gémomies

     

     

    @@@

     

     

    Maire de Pau

    II a été élu de peu

    Un vrai coup de pot

     

     

    @@@

     

     

    Un vieux résistant racontait

    Que le Maréchal Pétrain

    Avait roulé les Français dans la farine

     

     

    @@@

     

     

    Cardiaque, il avait subi

    Une grève du cœur

     

     

    @@@

     

     

    Il avait enregistré

    « Etoile des neiges »

    Chez Savoie de son maître

     

     

    @@@

     

     

    Les énarques désorganisent le pays

    Autour de pôles d’incompétence

     

     

    @@@

     

     

    Il avait juste les moyens

    De se payer

    Un vin d’appellation d’origine incontrôlée

     

     

    @@@

     

     

    Loue appartement

    A part

    Appartenant

    Apparemment

    A un tenant à part

     

     

    @@@

     

     

    Son chameau blatère

    Alors que lui déblatère

    …Sottement

     

     

    @@@

     

     

    Il l’embrasse

    Comme le soleil

    Embrase le soir

     

     

    @@@

     

     

    Après une bagarre acharnée

    A coups de pied dans le cul

    L’un consulta le podologue

    L’autre le proctologue

     

     

    @@@

     

     

    Elle était la fille

    De la mouche du coche

    Qui avait fréquenté

    La couche du moche

    Un lourd héritage

     

     

    @@@

     

     

    Un avion à rédaction

    Ecrit dans le ciel

    Une histoire linéaire

     

     

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    Royal chirurgien

    Il eut le grand honneur

    D’admirer

    Les Boyaux de la Couronne

     

     

    @@@

     

     

    Je ne supporte plus mon dermatologue

    Chaque fois que je le vois

    J’ai des boutons

    Et je dois le consulter

     

     

    @@@

     

     

    Un proctologue et un médecin légiste

    Examinaient attentivement

    Un trou de balle

    Mais pas le même

     

     

    @@@

     

     

    On pêche le loup dans la Manche

    Le bar en Méditerranée

    Et les loubards dans certains quartiers

     

     

    @@@

     

     

    Il a accompli un pèlerinage

    Au Mont Saint Missel

     

     

    @@@

     

     

    Les Américains ont conservé

    Pendant longtemps

    Le cinéma noir et blanc :

    Une salle pour les Noirs

    Une salle pour les Blancs

     

     

    @@@

     

     

    Ce soir c’est ripaille

    Paille pour mon cheval

    Paëlla pour moi !

     

     

    @@@

     

     

    Certains égyptologues prétendent

    Que le pharaon Toutankharton

    N’était qu’un pharaon de papier

     

     

    @@@

     

     

    Son popaul people

    Ne voulait fréquenter

    Que des aristos chats

     

     

    @@@

     

     

    Pour développer son trafic

    En Afrique

    Un aigrefin embaucha

    Un homme de pagne

     

     

    @@@

     

     

    Timide il a quitté sa gangue

    Pour entrer dans un gang

     

     

    @@@

     

     

    Un acrobate voulait apprendre

    Les arts du cirque

    Trop fainéant

    Il a fini

    Lézard du cirque

     

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  • LA CHASSE AUX DÉMONS

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le démon, cet ignoble être imaginaire que personne ne sait décrire mais qui ronge sans pitié tellement de nos contemporains, s’est très souvent réfugié dans des œuvres littéraires les plus diverses. Et, pour vous en apporter la preuve, je vous propose dans cette chronique deux livres où il s’est subrepticement glissé pour en devenir quasiment le sujet central. J’ai ainsi choisi un livre magnifique, une pure fiction, d’Éric Pessan que je considère comme un des grands auteurs actuels de la littérature française, et un ouvrage très différent, plus proche de la biographie que de la fiction, un livre sur Winston Churchill qui laisse une large place à la lutte que le héros britannique a livré à ses démons intérieurs aussi bien qu’au démon du nazisme.

     

    Pessan.jpgLE DÉMON AVANCE TOUJOURS EN LIGNE DROITE

    Éric PESSAN (1970 - ….)

    Poursuivi par les démons qui ont emmené son grand-père et son père, l’un soi-disant à Buchenwald, l’autre plus certainement à Lisbonne qu’il arpente comme le héros de Pascal Mercier dans «Train de nuit pour Lisbonne », le narrateur essaie de chasser ces démons en retrouvant les traces de ses géniteurs, en reconstruisant leur histoire, sa généalogie, pour à son tour avoir un passé à transmettre à un enfant que sa compagne lui réclame très fort. « Avoir un enfant pour ne plus être tenté de remonter à contre-courant, vers des sources souterraines et hostiles ». Mais il ne veut pas d’un enfant comme celui qu’il a été, l’image du traître, le reproche permanent, l’insulte personnalisée, le péché incarné. «Ma mère me crie que je l’empêche de vivre et qu’il n’avait rien trouvé de mieux que de lui laisser un enfant pour l’emmerder jusqu’à la fin de ses jours, un enfant qui l’entrave, l’enchaîne, la comprime, l’écrase, respire, la tue à petit feu, un enfant qu’elle aurait dû jeter par la fenêtre ».

    Les démons sont terrés au creux de la magie et de la religion arrangée par sa grand-mère et sa mère, deux femmes qui ont réinventé ces deux hommes dont il ne connait que ce qu’elles ont bien voulu lui en dire. Il était celui qui allait devenir l’homme, celui qui trahit, celui qui s’enfuit laissant la femme seule avec sa misère. «Je ne savais pas jusqu’à quand mon statut d’enfant me protégerait de la haine, je ne savais pas si mon statut de fils me serait suffisant pour enrayer la malédiction qui ferait de moi un homme ».

    Il lui faut donc séparer le vrai du faux, le réel de l’irréel, le vécu du fantasmé, … une quête de la vérité entre la certitude et le doute, entre le possible et le plausible.pessan-eric.jpg

    Il recherche ses racines pour se comprendre lui-même, pour savoir d’où viennent ses démons, comment il en a hérité et comment il pourrait les chasser. Il tente de reconstituer l’histoire qu’il n’a pas connue, qu’il n’arrive pas à découvrir, se perdant dans son texte comme dans les rues de Lisbonne. Il doit échapper à l’image du père qu’on lui a imposée et qu’on lui promet d’adopter.

    « Tout le portrait de son père. La phrase me calmait aussitôt. Je ne voulais pas être comme son père, surtout pas. Je redoutais de le devenir malgré ma volonté, de ne pas pouvoir échapper à une fatalité profondément enfouie ; d’être la marionnette d’un caractère qui, inéluctablement, prendrait un jour le dessus. Je menais un combat contre moi-même ».

    Ses recherches recoupent immuablement les pas d’un clochard qui hante, comme un fil rouge, cette histoire et relie les divers lieux où l’intrigue se déroule : Bordeaux, Weimar, Lisbonne, le clochard est le démon, le clochard est le père, le clochard est ce qu’il devient, le clochard est le destin auquel il ne peut échapper. Car ce livre est celui du destin, celui qui nous est imposé par nos pères, façonné par nos mères, celui qu’on ne peut fuir, celui qui dicte notre devenir, celui sur lequel butte notre libre-arbitre. On ne peut pas décider, on ne peut que subir. « On m’a prédit que j’hériterais de tous les travers de mon père, dès ma plus petite enfance, dès que j’avais une mauvaise appréciation sur un bulletin de notes, dès que je relevais la tête ». «Je faisais toujours tout pour ne pas devenir comme cet homme-là, pour me composer un portrait différent ». « Vivre était un combat contre une part de ma personnalité ».

    Le héros, écrivain débutant, peut-être l’auteur par certains côtés, se fond progressivement dans son personnage comme un double prémonitoire, un « Doppelgänger » annonciateur de mort. Tout semble possible dans ce roman où le héros, le narrateur, l’auteur et certains autres personnages évoluant dans divers mondes, semblent se fondre dans un univers plus large que le nôtre et peut-être plus réel, plus crédible. Une façon d’ouvrir notre mode de pensée, de voir plus large de ne pas rester coincé dans l’univers que nous croyons connaître.

    « J‘invente des scènes creuses et vides de sens. Je m’enkyste dans d’improbables souvenirs ».

    Avec « Muette » j’avais découvert le talent littéraire et la maîtrise de l’écriture d’Eric Pessan, dans ce nouveau texte, j’ai eu la confirmation de ce talent et de cette maîtrise mais j’ai aussi trouvé une nouvelle facette de son art : il adopte un processus littéraire novateur, il plante des « mots-jalons » qui caractérisent un moment de l’histoire du héros, de son passé ou de son présent, pour, à partir de ces mots ou expressions, explorer un espace temporel ou spatial, virtuel ou factuel, reconstruire le chemin qui l’a conduit là où il est arrivé, tracer une nouvelle route qu’il dessine dans le récit qu’il écrit.

    « Je trimbale partout les bribes de mon texte en devenir, le vaste monde n’est plus que l’antichambre de mes phrases ».

    Un livre qui enchantera les amoureux des belles lettres et qui restera certainement dans la littérature.

     

    ferney-churchill.jpg"TU SERAS UN RATÉ, MON FILS!"

    CHURCHILL ET SON PÈRE

    Frédéric FERNEY (1951 - ….)

    Ce livre n’est pas, comme on pourrait le croire a priori, une biographie de Winston Churchill, c’est un récit qui cherche à démontrer comment un descendant raté d’une grande famille aristocratique britannique est devenu le sauveur d’Albion, comment le fils incapable de Lord Randolph Churchill, descendant des Ducs de Marlborough, est devenu une légende, le « Vieux Lion », le pire ennemi d’Adolf Hitler. L’auteur est très clair sur ses intentions et prend soin d’informer le lecteur : « Si j’avais tout lu, je n’aurais rien su et rien écrit ; je n’aurais pas osé empiéter sur sa légende et marcher dans son rêve. Je n’excuse pas sa violence ni tous les coups tordus qu’on lui prête. Je ne le défends pas, il est indéfendable ; je l’écoute, je m’efforce d’entrer dans son âme. Je ne suis pas son avocat, je suis son scribe. »

    Ce texte montre comment Hitler a fabriqué le héros légendaire qui, sans cette guerre providentielle, serait probablement resté un raté bourré de complexes et de frustration, « un raté mondain comme le lui prédisait son père », en réveillant en lui le monstre qui somnolait depuis sa prime jeunesse. Enfant mal aimé par une mère peu attentive et très volage – qui pourtant essaie toujours de le faire pistonner par ses relations galantes - et un père sévère et toujours absent, il ne travaille pas à l’école où il excelle dans ce qui l’intéresse et méprise tout ce qui ne l’intéresse pas. Il voyage, écrit, fait la guerre en espérant se couvrir de gloire, il veut devenir célèbre pour faire de la politique mais surtout pour prouver à son père qu’il n’est pas le raté qu’il prétend avoir engendré. La guerre lui a beaucoup appris, il a compris les grands enjeux du siècle qui commence, il est un visionnaire, il écrit : « Les guerres des rois jadis étaient cruelles et magnifiques ; les guerres des peuples seront plus cruelles encore, et sordides ». Goujat, hâbleur, iconoclaste, c’est un arriviste, un opportuniste, il cherche la moindre parcelle de gloire pour construire sa vie publique. « Ses numéros de briseurs d’assiette, ses provocations et ses enfantillages traduisent un besoin éperdu d’exister qu’il satisfait sans modération ».c62ad8_e67f4e818fceb84bd642052191fafed8.jpg

    Les héritiers de Braudel verront dans ce texte la preuve qu’un héros comme Churchill n’est pas né de rien, qu’il n’a pas surgi au bon moment du fond d’un abîme quelconque, qu’il est le fruit de tout ce que la civilisation anglaise a accumulé depuis des siècles pour vivre, se développer et rayonner sur une île pas toujours très accueillante. Mais force est de constater que, même si on adhère à ce point de vue, il faut bien reconnaître que le « Vieux Lion » a apporté un supplément d’âme, de détermination, de combativité à la fonction qu’il lui a été confiée et qu’il s’est imposé comme une mission divine. Ce récit montre aussi que la petite histoire, celle des individus, peut parfois tutoyer, bousculer, la grande, celle des peuples.

    Il fallait tout le talent de conteur de l’auteur pour faire vivre ce personnage hors normes, hors dimensions, « Un dévoreur inassouvi, jamais rassasié. Un fumeur, un buveur, un joueur. Un lutteur maniaco-dépressif. Un politicien intuitif, impétueux et roué mais rétif aux courbes et aux chiffres. Un alcoolique mondain. Un travailleur infatigable. » Et le transformer en un héros légendaire sans jamais sombrer dans une quelconque complaisance, sans écouter les sirènes ou les détracteurs, seulement en le regardant vivre l’énorme complexe qu’il a toujours éprouvé à l’endroit de son père et transcender ses angoisses, « son chien noir » à travers l’action : sous les balles qui ne l’ont jamais inquiété, dans les débats politiques qu’il affectionnait. Winston Churchill a trouvé en Hitler le démon extérieur qu’il fallait détruire pour démolir ses démons intimes, devenir un digne fils de Lord Randolph Spencer-Churchill et enfin tuer le père en le surpassant.

    « Randolph croyait en son destin – Winston aussi -, il n’avait pas le sens de l’histoire – Winston si ! »

  • FOLKEUSES d'aujourd'hui et de demain (1/4): JESSICA PRATT

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    Jessica Pratt est une auteure-compositrice californienne née en 1987. Elle a sorti deux albums dont On your own love again en 2015.

    « Est-ce parce que ses collines du Laurel Canyon y accueillirent le siècle dernier la papesse Joni Mitchell quon trouve aussi à Los Angeles la chanteuse Jessica Pratt? Même jeunesse que Laura Marling elle a 27 ans et même don pour ressusciter une tradition seventies. Son deuxième album, On Your Own Love Again, aligne neuf comptines surannées qui parlent couramment la langue de Crosby, Stills & Nash son Game That I Play n’aurait pas détonné en face B de Guinnevere, sa Strange Melody va même jusqu’à piquer les chœurs typiques du trio.

    Avec aussi Vashti Bunyan comme marraine, mademoiselle Pratt a agencé un disque qui s’écoute au coin du feu, et ne conserve rien du troisième millénaire. Que Joanna Newsom et Flo Morrissey se méfient : le podium de princesse folk est déjà bien occupé. »

    Johanna Seban (Les Inrocks)


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    Jessica PRATT

  • LÀ-HAUT, LÀ-BAS

    9804873033_97767be698_b_d.jpgCette chevelure qui mesure la moitié d’une femme. Halée par une main invisible sur un chemin de rêve (là, qu’y ferais-tu ?). Qui la recouvre à demi sans avoir besoin d’autre chose, d’autre robe. Des jambes qu’on imagine dans le prolongement, comme une langue bifide et luisante à une gorge prise.

    Et dans ce renversement d’image, les dents adorables des orteils à la perpendiculaire de la surface de chair qui fait arrogamment face au regardeur ou délicieusement se retourne sur deux moitiés de lune maintenues en équilibre et en beauté par une ligne d’ombre absolue (là, qu’y ferais-tu ?). Aux ongles teints qui attirent l’attention malgré eux comme des touches de couleurs dans un ciel de traîne (là, qu’y ferais-tu ?). Hâlée, oui, comme cette peau pimentée de grains de  beauté. Avec une bouche si large qu’elle découpe le visage à l’horizontale, le blesse et le magnifie (là, qu’y ferais-tu ?). Une épaule découverte où glisse la bretelle fine d’un soutien-gorge cachant une poitrine suave à n’en pas douter (là, qu’y ferais-tu ?). Au verso d'une longue plage de peau descendant vers la mer.

    Des yeux baignant dans une aube calme, comme ayant rassemblé le brun des grains dans leurs prunelles, le beau brun des bronzages de mots au soleil des pages ensoleillées. Pour un prêt à tempérament à un taux scandaleusement bas résille dans une banque d’images inviolables (là, qui ferais-tu ?). Un front semblable à un champ de blé impressionniste s’étendant de la ligne d’horizon du regard jusqu’à la frange d’épis de cheveux en bataille qui s’ébattent comme des chiennes avides d’une main caressante et floue. Des cils et des sourcils bien taillés comme des haies minuscules, légèrement courbées, suivant l’inclinaison des phares et des fards (là, qui ferais-tu ?).
    Paysage à la fois serein et en attente de tourment, de tournants. Lignes courbes, en mal d’envol, terrassées dans le ciment d’une chair absorbante et nue. Et rien n’a encore été dit de ces endroits monstrueux et paradisiaques à la fois, aux confins de zones sourdes aux appels de même que sous-exposées aux regards autres que ceux des aigles et des chouettes. Ces hauts volumes comme ces failles profondes... (là qu’y ferais-tu ?).

      - Je rêverais en craignant les réveils, les sonneries amères du réel. Je crèverais toutes les couches de nuages de l’instant pour accéder à l’astre d’un printemps éternel et radieux, et si haut dans le ciel. J’inclurais la lune dans les ronds des lassos de l’oeil et des triangles de peau humide comme des voiles de caravelle. J’avancerais tel un égaré sans me soucier des ornières de boue vers une source de sable mouillé à souhait. Je dévalerais la pente des plaisirs. J’engrangerais des sensations et des senteurs, des sentiments pour mille ans puis je m’évanouirais, je disparaîtrais dans la cendre de mes feux pâles, dans le ventre de ma terre pour me souvenir à jamais de ces minutes volées à la course des planètes (mais là qu’y ferais-tu ?)

      - Je tomberais indéfiniment. Encore et toujours vers un temps d’avant la naissance du désir, assurément.

     

    La photo est de Stephen D. Colloun, 1955

  • PLUME D'ANGE de Claude NOUGARO

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    Texte de: Claude NOUGARO, musique de: Jean-Claude VANNIER

    Date de l'enregistrement: 1977

     

    Vous voyez cette plume ?
    Eh bien, c'est une plume...d'ange.
    Mais rassurez vous, je ne vous demande pas de me croire, je ne vous le demande plus.
    Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon histoire.

    Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus réveillé par un frisson de l'air.
    J'ouvre les yeux, que vois-je ?
    Dans l'obscurité de la chambre, des myriades d'étincelles...Elles s'en allaient rejoindre, par tourbillonnements magnétiques, un point situé devant mon lit. 
    Rapidement, de l'accumulation de ces flocons aimantés, phosphorescents, un corps se constituait.
    Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les grandes ailes de lait.
    Comme une flèche d'un carquois, de son épaule il tire une plume, il me la tend et il me dit :

    " C'est une plume d'ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
    Qu'un seul humain te croie et ce monde malheureux s'ouvrira au monde de la joie.
    Qu'un seul humain te croie avec ta plume d'ange.
    Adieu et souviens toi : la foi est plus belle que Dieu. "

    Et l'ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
    Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant d'extase, lissant la plume, la respirant.
    En ce temps là, je vivais pour les seins somptueux d'une passion néfaste. 
    J'allume, je la réveille :
    " Mon amour, mon amour, regarde cette plume...C'est une plume d'ange! Oui ! un ange était là... Il vient de me la donner...Oh ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de plaisanterie scabreuse... Mon amour, mon amour, il faut que tu me croies, et tu vas voir... le monde ! "
    La belle, le visage obscurci de cheveux, d'araignées de sommeil, me répondit:
    " Fous moi la paix... Je voudrais dormir...Et cesse de fumer ton satané Népal ! "
    Elle me tourne le dos et merde !

    Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr. 
    Je montrai ma plume à l'Afrique, aux poubelles, et bien sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements de considération admirative.
    Je sonne.
    Voici mon ami André.
    Posément, avec précision, je vidai mon sac biblique, mon oreiller céleste :
    " Tu m'entends bien, André, qu'on me prenne au sérieux et l'humanité tout entière s'arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste. À dégager ! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent ! "
    André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m'entraîna dans la cuisine et devant un café, m'expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
    Le repos... L'air de la campagne... Avec les oiseaux précisément, les vrais !

    Je me retrouvai dans la rue grondante, tenaillant la plume dans ma poche.
    Que dire ? Que faire ?
    " Monsieur l'agent, regardez, c'est une plume d'ange."
    Il me croit ! 
    Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s'aplatissent. Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s'embrassent en sanglotant.
    Soyons sérieux !
    Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui ci ? La petite dame ?
    Et soudain l'idée m'envahit, évidente, éclatante... Abandonnons les hommes ! Adressons-nous aux enfants ! Eux seuls savent que la foi est plus belle que Dieu.
    Les enfants...Oui, mais lequel ?
    Je marchais toujours, je marchais encore. Je ne regardais plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des guirlandes de visages d'enfants, mes chéris, mes féeriques, mes crédules me souriaient.
    Je marchais, je volais... Le vent de mes pas feuilletait Paris...Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
    Ceux de la rue Saint-Vincent... Les escaliers de Montmartre. Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du Mont-Cenis. 
    Quelques femmes attendaient la sortie des gosses. Faussement paternel, j'attends, moi aussi.
    Les voilà.
    Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées, par bouillonnements bariolés. Mon regard papillonne de frimousses en minois, quêtant une révélation. 
    Sur le seuil de l'école, une petite fille s'est arrêtée. Dans la vive lumière d'avril, elle cligne ses petits yeux de jais, un peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
    Puis elle reprend son cartable orange, tout rebondi de mathématiques modernes.
    Alors j'ai suivi la boule brune et bouclée de sa tête, gravissant derrière elle les escaliers de la Butte.
    À quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble. 
    Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec le bec de ma plume.
    Le lendemain je revins à la sortie de l'école et le surlendemain et les jours qui suivirent.
    Elle s'appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à l'aborder. Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche, ma sueur sacrée, ma pâleur mortelle, vitale ? 
    Alors, qu'est-ce que je fais ? Je me tue ? Je l'avale, ma plume ? Je la plante dans le cul somptueux de ma passion néfaste ?
    Et puis un jeudi, je me suis dit : je lui dis.
    Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine de peste paradisiaque. 
    J'ai précipité mon pas, j'ai tendu ma main vers la tête frisée... Au moment où j'allais l'atteindre, sur ma propre épaule, une pesante main s'est abattue. 
    Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le barreau 
    " Suivez nous ".

    Le commissariat. 
    Vous connaissez les commissariats ?
    Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du sandwich... 
    Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
    Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les mécaniques, il roulait les r :
    " Asseyez vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque part, vous. 
    Alors comme ça, on suit les petites filles ?
    Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous expliquer, monsieur, la véritable raison qui m'a fait m'approcher de cette enfant. 
    Je sors ma plume et j'y vais de mon couplet nocturne et miraculeux.
    - Fanny, j'en suis certain, m'aurait cru. Les assassins, les polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça, c'était fini, envolé !
    Voyons l'objet, me dit le commissaire. 
    D'entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
    - C'est de l'oie, ça... me dit il, je m'y connais, je suis du Périgord
    Monsieur, ce n'est pas de l'oie, c'est de l'ange, vous dis je !
    Calmez vous ! Calmez vous ! Mais vous avouerez tout de même qu'une telle affirmation exige d'être appuyée par un minimum d'enquête, à défaut de preuve.
    Vous allez patienter un instant. On va s'occuper de vous. Gentiment, hein ? gentiment. "

    On s'est occupé de moi, gentiment.
    Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la clinique psychiatrique où l'on m'héberge depuis un mois.
    Parmi les divers siphonnés qui s'ébattent ou s'abattent sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine. C'est un vieil homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une allée du parc devant un cèdre du Liban. Parfois, il étend lentement les bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
    J'ai fini par m'approcher de lui, par lui adresser la parole.
    Aujourd'hui, nous sommes amis. C'est un type surprenant, un savant, un poète.
    Vous dire qu'il sait tout, a tout appris, senti, perçu, percé, c'est peu dire.
    De sa barbe massive, un peu verte, aux poils épais et tordus, le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit où toutes les mystiques, les métaphysiques, les philosophies s'unissent, se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de sa mémoire.
    Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends, seau débordant de l'eau fraîche et limpide de l'intelligence alliée à l'amour, je remonte.
    Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de bure, il sort des noix, de grosses noix qu'il brise d'un seul coup dans sa paume, crac ! pour me les offrir.

    Un jour où il me parle d'ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l'écoute plus.
    Un grand silence se fait en moi. 
    Mais cet homme dont l'ange t'a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c'est lui, il est là, devant toi !
    Sans hésiter, je sors la plume.
    Les yeux mordorés lancent une étincelle. 
    Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
    " Quel magnifique spécimen de plume d'ange vous avez là, mon ami.
    Alors vous me croyez ? vous le savez !
    Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s'y méprendre. 
    Je puis même ajouter qu'il s'agit d'une penne d'Angelus Maliciosus.
    Mais alors ! Puisqu'il est dit qu'un homme me croyant, le monde est sauvé...
    Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
    Vous n'êtes pas un homme ?
    Nullement, je suis un noyer.
    Vous vous êtes noyé ?
    Non. Je suis un noyer. L'arbre. Je suis un arbre. "

    Il y eut un frisson de l'air. 
    Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l'épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l'ange malicieux qui m'avait visité. 
    Tous les trois, l'oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps...
    Le fou rire, quoi !

    Le site de Claude NOUGARO

    Le site de Jean-Claude VANNIER 

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  • MÉRIDIENNES d'Arnaud DELCORTE et Brahim METIBA

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    Impressions, soleil levant...

    La méridienne est d’abord un trait qui indique le midi solaire, une sorte de ligne du temps.

    De Casablanca à Dakla en passant par Marrakech et Essaouira sans perdre de vue le ciel innombrable, Arnaud Delcorte note les variations du temps et du tendre, de la lumière du soleil marocain sur la peau des autochtones tandis que Brahim Metiba photographie des visages qui se prêtent volontiers à la prise de vue ou des marques de présence humaine menacée par la grande chaleur (pompes à bière et à eau, verres vides, torses nus). Avec justesse, ils posent leurs mots et leurs images et les font résonner, surenchérir de connivences.

    Le poète est attentif aux sensations de tous ordres (olfactif, auditif, et bien sûr visuel) qu’il note par fragments et qui tombent parfois comme des haïkus.

    L’embonpoint ne me fait pas peur

    J’aspire à la douceur

    D’un coussin d’années

    Delcorte écrit le désir mais ce désir porté par le sentiment ou, du moins, une prévenance presque douloureuse envers l’autre.March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

    La peau d’ambre du sentiment

    Souterraine nos désirs

    C’est un désir fou qui, s’il n’est pas rencontré, ou bien refoulé, génère un « état d’inexistence » du corps rendu à sa solitude. L’homme, alors, se doit à tout moment d’être aux aguets, comme en temps de guerre car sa vie se joue au « jeu furtif des illuminations » dans un incessant duel entre le monde et lui : il ne doit manquer aucune bataille, la victoire peut se jouer sur un regard. « L’aurore la plus soyeuse «  peut se transformer en « aube noire » et, sous de « traîtres tropiques », le « grain épais d’une peau mate » révéler « des tatouages de cendre ».capture-d_ecc81cran-2015-03-14-acc80-10-55-32.png

    Poitrine imberbe sur torse de rayons

    Indulgence solaire d’un garçon de salle

    Mais la nature embrasée de lumière dispense ici et là des "poussées de savoir", qu’il faut savoir recueillir, ou questionner « pour embrasser / la chair même du voyage». Sous le soleil de midi, tout est réflexion, éclats de pensée.

    Car sur la corne douce de l’Afrique

    Fleurissent les nénuphars de l’esprit.

    Attention portée aux paysages, comme à ce vent « arraché au désert » vécu comme une délivrance permanente « aux plaies de soleil »… « dans un pays où il pleut deux jours par an », une revanche de l’air sur la chaleur durant les « maigres caravanes d’évasion ».

    Une photographie présente les mots «  JOUR ET NUIT » imprimés sur une sorte de panneau d’interdiction. Comme si la séparation du jour et la nuit, bien que proscrite, impossible dans les faits, pouvait cependant être dépassée par la force de l’imaginaire, ce mot de liaison ET en opposition à la signalétique.

    Elle est à l’image de ce recueil qui brave les lignes de forces imposées aux hommes pour delivrer une vision poétique, claire comme une solaire réponse aux interrogations du ciel et de l’existence, lumineuse comme le surgissement d’un souvenir entre les nébulosités du temps.

    À noter que Philippe Leuckx signe une nouvelle fois une belle préface dans laquelle il trouve les bons mots pour présenter la singularité de ce recueil dans l’œuvre poétique d’Arnaud Delcorte.

    Éric Allard

    Le recueil en commande sur le site des éditions M.E.O.

  • Les NUITS de La CHANSON

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  • MA NUIT suivi d'INSOMNIE de Denis BILLAMBOZ

    Ma nuit

     

    Noire

                                                 Elle colle aux doigts

              Impénétrable

                                               Elle éteint les yeux

          Inquiétante

                                                     Elle étouffe les bruits

          Elle m’isole

                                               Dans ses ténèbres

                Elle m’enferme

                                                  Dans son absence

                    Elle est mon amie

                                           Ma maîtresse

                       Elle est mon refuge

                                             Mon autre moi

                   Elle m’emportera

                                                     Sur son cheval noir

          Voir la lune

                                                             Sa compagne d’infortune

     

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    Insomnie

      

    Bière blanche

    Nuit blanche

      

    Poudre blanche

    Nuit blanche

      

    Galbe d’une hanche

    Nuit blanche

      

    Fête blanche

    Nuit blanche

      

    Page blanche

    Nuit blanche

     

    Encre blanche

    Page blanche

     

    Nuit blanche

    Journée blanche

    Misère noire !

     

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  • ÇA PIQUE!

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Tout le monde le sait depuis toujours, les cactus, ça piquent et c’est sans doute pour cette raison que Jean Philippe Querton a ainsi baptisé, un mot qu’il ne doit pas beaucoup apprécier, sa petite maison d’édition qui publie principalement des livres qui grattouillent, qui chatouillent, qui démangent, qui dérangent, … Pour ma chronique de cette quinzaine, j’ai décidé de rendre hommage à cette petite maison courageuse et engagée qui a fait de la littérature un art de vivre, et de bien vivre, en défendant la liberté sous toutes ses formes, surtout celle de dire ce que l’on pense quand on a envie de le penser. A tout seigneur tout honneur, je vous propose donc un titre du maître des lieux, Jean Philippe Querton lui-même et un autre d’un des flibustiers qui fait partie de sa joyeuse troupe : Georges Elliautou.

     

    squelettes-couverture-26082014.jpg?fx=r_550_550SQUELETTES AU HARAS

    Jean Philippe QUERTON (1960 - ….)

    Je sors encore tout ébouriffé de ce recueil d’aphorismes, avec Querton ça décoiffe, il dit les choses comme elles sont ou comme il les pense sans détours, sans fausse pudeur, sans circonvolutions inutiles et superfétatoires. Il traque l’absurdité, jongle avec les incongruités vocabularistiques et les occurrences littéraires étonnantes ou désopilantes. Anarchiste gourmet, amateur de bon vin comme des belles filles et des bons mots, Il empile les aphorismes, les calembours, les idées saugrenues pour dénoncer la bêtise ambiante, le bon sens oublié, pour le simple plaisir de faire des bons mots, pour narguer le bourgeois bien pensant, pour épater ses amis… J’ai souri, j’ai pouffé, j’ai ri, je me suis délecté, j’ai trouvé ce recueil bien trop petit, je suis arrivé à la fin bien trop vite. J’avais encore envie de déguster, de me régaler, de me marrer…

    Mais je me console en me disant que la collection créée par Jean-Philippe Querton, « Les p’tits cactus », dans sa propre maison « Cactus inébranlables éditions » me fournira encore de jolis textes jubilatoires et d’autres bons mots. L’auteur-éditeur a en effet regroupé au sein de sa maison un équipage capable d’affronter n’importe quel temps. « Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir-faire limité et expéditif, mais ils ne voient et ne connaissent la nation et le monde que déformés au travers de leur frénésie. Leur entreprise ne peut conduire qu'à un désastre national… ». Euh, non Mon Général, vous vous trompez de troupe, celle de Querton n’a rien à voir avec ce quarteron de généraux, ce ne sont que des joyeux drilles qui ne pensent qu’à vivre et à bien vivre en faisant rire les autres pour leur rendre la vie plus agréable !2c68a58d-d4f8-4d33-9198-1121774ae027_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

    Faites comme moi, en zigzaguant entre les squelettes (les illustrations sont judicieusement choisies), cette cure de bonne humeur, buvez à la source de jouvence - « pour ce que rire est le propre de l’homme » disait le poète - et dégustez les épisodes loufoques du « conte à la con », avant de vous recueillir devant l’épitaphe du maître des lieux :

    « Dans le fond de mon verre de Chimay bleue, traîne une certitude : celle qu’un jour, il y en aura une dernière.

    Alors, pour éviter de boire l’ultime, je me précipite vers la suivante.

    Et ça marche.

    La preuve ! »

     

    ssds-couverture-18082014.jpg?fx=r_550_550SANS ME SOUCIER DE DESCENDRE DU SINGE

    Georges ELLIAUTOU

    Ce recueil d’aphorismes est comme ce livre que l’auteur glisse dans son recueil, il « descend de son rayon, s’approche de la fenêtre, ouvre ses pages, respire le grand air de la vie », de la vie avec toutes ses contradictions, ses contraintes, ses aberrations, ses stupidités, ses turpitudes, … tous ses travers que l’auteur dénonce à coups de mots, de bons mots. Les aphorismes d’Elliautou ne sont pas obus qui explosent et détruisent, non, ils sont plus insidieux, plus subtiles, ils piquent, griffent, infectent, polluent, insinuent, dénoncent toute la connerie de notre bonne société, Ils sont comme un bon verre de Bergerac : ils sont chics, leur robe brille et scintille sous le soleil, leur arôme est fin et subtile mais attention ils peuvent empoisonner, ou au moins faire tourner la tête. Et, quand ont les boit, il faut les déguster, ils peuvent séduire, flatter, tout en râpant un peu les joues juste pour se faire mériter. Celui que ne se méfiera pas tombera alors dans leurs rets où il restera prisonnier pendant un certain temps.arton12-123x150.jpg

    « La page vierge s’offrit au poète », il la prit pour dénoncer les bondieuseries qui voilent « la femme pour violer sa liberté », les militaires qui « dès la fin de la guerre … préparèrent la suivante », les couples conventionnels qui « se marièrent un jour de suie » et les despotes qui « très sournoisement … rayèrent la liberté des tablettes ». Il abusa aussi de son obligeance servitude pour commettre quelques exploits rhétoriques, quelques calembours sur tout et n’importe quoi, ou presque, et une petite gâterie sous forme de brèves de comptoir.

    Et avec lui chantons « jusqu’à plus soif des chansons à boire » !

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    Le site des Cactus Inébranlable éditions

    La page Facebook du Cactus

  • Carine-Laure DESGUIN aux MURMURES DES MUSES

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    Où? Au Muséum Régional des Sciences Naturelles de MONS, rue des Gaillers, 7. 

    Lecture vivante d'extraits de RUE BARAKA, l'adaptation théâtrale de son roman, par le BOX THÉATRE.

    LIENS UTILES

    La page Facebook consacrée à l'événement

    En savoir plus sur Carine-Laure DESGUIN

    En savoir plus sur le BOX THEÂTRE

    Site et localisation du Musée régional des Sciences Naturelles

    Les lecteurs de cette troisième édition des MURMURES des MUSES : Marip Listorti, Amélie Godenir, Vincent JADOT et C-Bastien Slow-ack. Dans une mise en voix d'Eric Serkhine.

  • PER NØRGÅRD par Joaquim HOCK

    1016933_10203647558768042_1732520199585549345_n.jpg?oh=183d5c49ea3fa33f3876c7285819e85e&oe=55CBCADFParler au sujet de la musique, c'est comme danser au sujet de l'architecture disait Frank Zappa... ou quelqu'un d'autre, les sources varient. Je vais néanmoins tâcher à la demande d'Éric Allard de partager ici quelques idées au sujet de la musique classique contemporaine. Ce terme ne veut pas dire grand-chose sans doute et j'éliminerai sans pitié ce problème en en décrivant mon sujet comme la musique "écrite" (non improvisée donc) de tradition européenne depuis 1945... Les courants esthétiques, les luttes des anciens et des modernes, des post- et des néo- n'étant jamais passionnantes je m'attacherai avant tout à des personnalités et à leurs œuvres , à des créateurs pour qui la nouveauté, le fait de proposer quelque chose de neuf passe avant tout le reste. Pas de suiveurs, pas d'imitateurs.

    Ceux que cela intéresse  trouveront facilement en tapotant avec leur petits doigts musclés sur le clavier de leurs ordinateurs pourquoi les zélateurs de John Adams goûtent rarement les constructions sonore d'Helmut Lachenmann ou comment les bouleziens canal historique aimeraient pendre le dernier postmoderne avec les tripes du dernier landowskien...

       Parmi les compositeurs les plus originaux des 50 dernières années je choisirai aujourd'hui de dire quelques mots au sujet du Danois Per Nørgård (né en 1932). Légende vivante dans son pays natal,  on ne peut pas dire qu'il bénéficie d'une célébrité à la hauteur de son talent dans nos contrées... c'est bien dommage car il n'a rien de provincial ni rien d'un épiphénomène. Très productif (il a plus de 300 œuvres à son catalogue) il construit depuis les années 50 une œuvre dense où la recherche, la nouveauté ne font jamais de l'ombre à l'expression.

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       Influencé d'abord bien sûr par les maîtres nordiques (Sibelius, Nielsen) il se tourne ensuite vers les avant-gardes de son temps (sérialisme) mais découvre vite ce qui sera l'une de ses marques de fabrique, à savoir la technique de "série infinie". Le but de cette petite chronique n'étant pas de faire un exposé musicologique,  je laisse aux curieux le soin de faire quelques recherches à ce suets s'ils veulent comprendre en détail pourquoi Nørgård a été novateur, je me bornerai à dire que cette technique lui a permis de créer de nombreuses œuvres dont le style est très vite reconnaissable, des œuvres qui n'auraient pu être écrites que par lui, et c'est sans doute le plus important pour un artiste digne de ce nom.

       Sa musique me fait penser à un voyage dont les péripéties ne lasseraient jamais, à un parcours fait de surprises, d'humour, d'aventures curieuses... Sonorités incongrues (il n'utilise pourtant presque que les instruments de l'orchestre traditionnel), rencontres improbables, bourrasques de vent, paysages sombres, voire lugubres, soudain éclairés d'aurores boréales, éclairs, scintillements, puis chutes dans des gouffres insondables. Noirceur atroces suivie de joie  mélancolique...

       Je citerai trois œuvres qui me touchent particulièrement.  D'abord Terrains Vagues (2001), pour orchestre. Le titre est emprunté à un poème de Victor Hugo. Les référence littéraires sont fréquentes chez  Nørgård. Il a composé un opéra d'après Guillaume Apollinaire (Nuit des hommes)  un autre d'après l'épopée de Gilgamesh et se réfère souvent à l'écrivain et peintre schizophrène suisse allemand Adolf Wölfli. Ce dernier est d'ailleurs une de ses influences majeure en dehors du monde musical depuis les années 80.

       Dans Terrains vagues, le vague et le précis cohabitent comme souvent dans ses œuvres. On pourrait rapprocher cela de ce qu'a fait Ligeti dans  sa pièce Clocks and Clouds.  Je ne peux résister à parler de paysage sonore, de panorama où l'oreille cherche un point d'appui toujours précaire, comme l'œil qui chercherait à saisir un événement fugace, une ombre qui disparaît à peine entrevue.

       Sa troisième symphonie, de 1972-75  (il en a composé huit à ce jour) est considérée comme l'une de ses œuvres majeures et c'est d'évidence quelque chose d'assez inouï. Si seulement les programmateurs et les chefs d'orchestres avaient plus de goût pour la découverte...  Tant sur le plan poétique que technique, on est là devant quelque chose de magistral. Le travail sur la polyphonie est particulièrement novateur et personnel.

     Pour terminer, je citerai aussi l'œuvre chorale Wie ein Kind (1979/1980-1996) sur des textes de Rilke et d'Adolf Wölfli. Parmi ses nombreuses pièces pour chœur, celle-ci se détache comme l'une de celles qui va le plus directement toucher l'auditeur. Les techniques non conventionnelle (cris, chuintements, exhortations...) ne sont jamais gratuites et servent les textes de façon admirable. Son goût pour la confrontation du lisse et du rugueux, de l'âpre et du doux est particulièrement visible ici dans le choix des deux poètes. Wölfli le fou, le proscrit, l'interné, le délirant et Rilke, le plus élégiaque mais aussi le plus respecté et le plus établi de poètes de langue allemande du 20ème siècle.

     

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    Joaquim HOCK est peintre, écrivain

    et bien d'autres choses encore... 

    Découvrez son univers sur son blog et sur Facebook 

  • MÊME PAS PEUR d'en finir avec le travail

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    Extraits de l'éditorial de Jean-Philippe Querton:

    "Dans le sillage de Monod qui affirme que l'utopie, ce n'est pas l'irréalisable, mais l'irréalisé, sans doute serait-il bon de repenser un monde débarrassé de son pire fléau: le travail. Le travail emmerde autant ceux qui qui en ont que ceux qui n'en ont pas, voilà sans doute ce qui le caractérise d'une manière éminemment paradoxale. (...)

    Mais bordel de nom de dieu, quand en finira-t-on de cette obligation schizophrénique qui place les individus dans l'obligation de chercher ce qui n'existe pas, du moins en suffisance pour tous? De la droite ultra-libérale à la gauche pure et dure en passant par les syndicats, on n'a qu'un mot à la bouche: travailler! (...)

    Dans ce numéro 1 de MÊME PAS PEUR, nous avons l'ambition de nous moquer du travail, de nous foutre de la gueule de ceux qui le placent au pinacle des valeurs parce que nous pensons qu'il existe des modèles alternatifs, des modèles qui proposent de limiter l'obligation de travailler pour celles et ceux qui veulent consacrer leur vie à l'art, à la culture, au jardinage, à l'éducation de leurs enfants, à la vie associative et à l'épanouissement personnel... sans pour autant se trouver coupés de moyens de subsistance et de dignité.

    Sonnez trompettes, résonnez tambours, le travail va s'en prendre plein la tronche." 

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    Le journal de 16 pages est vendu au prix de 3€.

    Il est distribué dans plus de 950 points de vente en Wallonie et à Bruxelles

    Ils ont contribué au # 1 de MÊME PAS PEUR:

    Pour les textes : Manuel Abramowicz, Éric Allard, Styvie Bourgeois, André Clette, Denys-Louis Colaux, Éric Dejaeger, Martin Delbar,  Laurent d’Ursel, Georges Elliautou, Bernard Hennebert, Florian Houdart, Sylvie Kwaschin, Dr Lichic, Richard Lorent, Anne Löwenthal, Michel Majoros, Meursault, Milly Milo, Jean-Philippe Querton, Mickaël Serré, Nicolas Simon, Michel Thauvoye, Étienne Vande Dooren, Dominique Watrin.

    Pour les dessins, collages, photos : Sandro Baguet, Bavi, Massimo Bortilini, Thomas Burion, André Clette, Benjamin Dak, Slobodan Diantelevic, Philippe Decressac, Éric Dejaeger, Vincent Dubois, Karim Guendouzi, Dominique Jacquemin, Kanar, Théo Poelaert, MickoMix, Rafagé, Jacques Sondron, Dominique Watrin, Yakana. 

     

    POUR S'ABONNER

    Pour la Belgique : verser 20 € (pour les 5 prochains numéros) sur le compte IBAN BE280017 5410 1520  au nom de MÊME PAS PEUR en précisant en communication : Abonnement MPP + votre adresse.

    Pour la France : envoyer un chèque de 25 € (pour les 5 prochains numéros) à l’ordre de Jean-Philippe Querton à Cactus Inébranlable, 73, rue Georges Desmet, 9600 Renaix – Belgique. En précisant l’adresse d’envoi du magazine.

     

    QUELQUES LIENS

    MÊME PAS PEUR, le site

    MÊME PAS PEUR, la communauté sur Facebook

    MÊME PAS PEUR #1 au jt de RTL

    MÊME PAS PEUR #1 sur le site de la RTBF

    MÊME PAS PEUR #1 dans LE COURRIER PICARD

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