Les LETTRES DU HARAR de RIMBAUD par GÉRALDINE ANDRÉE

9782253131212-T.jpg?itok=kpW-bUKrJ'ai relu très tard dans la nuit (jusque trois heures du matin) les lettres d'Arthur Rimbaud de Harar et de Marseille, lettres à mon sens tout aussi importantes que son oeuvre poétique.

Et je suis frappée par cela : si le poète est désormais élevé au rang de mythe, avec tout le côté éthéré que ce mythe implique, ces lettres révèlent l'incarnation, la prison du poète dans sa chair, l'envers même de la Poésie, du feu du Soleil que le Poète a tant célébré.

Tout au long des lettres du Harar, ce ne sont que jérémiades sur les négociations, l'argent à trouver, les voyages à faire, la rudesse du pays et les difficultés d'adaptation :

"Il m'est tout à fait impossible de quitter mes affaires, avant un délai indéfini. Quand on est engagé dans les affaires de ces satanés pays, on n'en sort plus. Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute. " (lettre à sa mère du 21 avril 1890).

Et puis, ce sont les détails anatomiques de la maladie :

les varices apparentes à la jambe droite ("achète-moi un bas pour varices" demande Arthur Rimbaud à sa mère dans sa lettre du 20 février 1891), l'amaigrissement, la perte d'appétit, le "dessus du genou (qui) a gonflé, la rotule (...) empâtée, le jarret (...) pris, la douleur jusqu'à la cheville et jusqu'aux reins", le voyage jusqu'à Zeilah "dans une civière couverte d'un rideau", soulevée pendant quinze jours par des porteurs marchant à pied dans les rocailles et le sable, les nuits d'insomnie sous la pluie avec pour seule protection "une peau abyssine", l'obligation de creuser un trou de ses mains "près du bord de la civière, pour aller à la selle sur ce trou" ensuite comblé "de terre".

Puis, à l'arrivée, jeté sur le sol par des porteurs épuisés, le poète râle (à la fois de colère et d'agonie) en imposant à chaque porteur une amende dont le détail est écrit en guise de note en bas de page :Rimbaud-voyage-ret.jpg 

"Mouned-Souya 1 th
Abdhullahi 1 th
Abdhullah 1 th
Baker 1 th".

Enfin la narration dans ces lettres de Marseille de ses chutes en béquille, des névralgies à l'épaule et des douleurs dans son autre jambe, la menace de devoir accomplir son service militaire dans cet état : "Que peut faire au monde un homme estropié ? Et encore à présent réduit à s'expatrier définitivement !" écrit Arthur Rimbaud à sa soeur Isabelle dans sa lettre du 24 juin 1891.

Je trouve ces lettre fascinantes car elles évoquent le côté humain du mythe Rimbaud, homme comme les autres avant de faire partie de la constellation du ciel poétique : corps souffrant et chair prisonnière du Réel.

Lui qui pensait que la Poésie ne pouvait dire et dépasser le Réel et que, par conséquent, il valait mieux se taire, il a réussi - je pense- à dire dans ces lettres l'indicible réel.

Les lettres s'achèvent sur ces phrases ultimes adressées au Directeur des Messageries Maritimes dans cette lettre écrite au bord de la mort (9 novembre 1891) :

"Envoyez-moi donc le prix des services d'Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord..."

Phrase inachevée, ouverte, dans son silence, sur le rêve qu'il lui est possible d'atteindre, une fois le Réel vécu, dépassé... enfin !

Rimbaud termine "sa trajectoire terrestre" le 10 novembre 1891.

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Sources: Arthur Rimbaud ; Oeuvres complètes; Le Livre de Poche

Géraldine Andrée vient de publier 3401.jpg

TU ES RICHE DE TOUTES LES GOUTTES DE PLUIE

aux éditions Almathée.

Une lecture du recueil sur ce blog

Commentaires

  • J'attendais avec impatience ce livre de Géraldine Andrée car je savoure son écriture depuis 2009 ;-)
    Il est superbe, la poésie du quotidien, une vision enchantée des instants du jour ...

  • Idem pour moi, Marcelle. C'est une vieille connaissance de notre réseau de blogs. ;-)

  • Merci à Vous, les Amis !

  • Très beau post, Eric ! Merci !

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