• AU BPS 22 DE CHARLEROI, des ateliers ludiques emploient des pandas et des SDF

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    Pour sa réouverture, le BPS 2 2.0, en partenariat avec le parc Pairi Daiza, propose des ateliers ludiques, des animations à destination des enfants.  

     

    Ainsi le week-end prochain, des SDF made in Charleroi et des pandas en peluche de Chine seront disséminés dans le musée et les alentours.

    L’ULB qui vient de s’installer sur le site s’associe à l’événement en acceptant de dissimuler parmi ses nouveaux étudiants ours en peluche et Sans logis.

    Le visiteur de moins de 22 ans pourra, grâce au Cornet de l’Arpenteur, trouver des frites indicatives lui permettant de dénicher les objets cachés. Par SDF (ou réfugié ou rom) trouvé, il gagnera une après-midi au parc Maximilien débarrassé de ses encombrantes tentes; par panda trouvé, une entrée au célèbre domaine de Brugelette.

    Ce jeu de piste artistique s’inscrit dans le cadre des célébrations culturelles automnales et automatiques d’Une vie au Musée.

     

    Prochains week-ends d'animation

    Dimanche 11 octobre 2015 à 14 h: envol d'oeuvres d'art depuis la place du Ballon à Jumet. Les artistes locaux pourront apporter leurs oeuvres correctement emballées ainsi que cinquante ballons dûment gonflés. 

    Dimanche 18 octobre 2015 à 14 H 14 aura lieu la Minute poétique. Pendant ce temps restreint, tous les Carolos, sans distinction de race, de taille (de cheveux et de moustache), de parti (le PTB d'origine castriste comme le MR qui voit l'air.be en bleu ) ou de bête (l'éléphant du PS comme la vache de Benoît Lutgen) seront déclarés poètes et pourront crier leur amour-haine du poème à la grande joie des enfants. Après quoi, ils redeviendront romanciers comme tout le monde...

    Dimanche 25 octobre 2015 au matin, les oeuvres permanentes seront disséminées sur les étals des divers exposants du marché dominical.

    Dimanche 1er novembre 2015: enterrement de l'Art belge contemporain en grandes pompes funèbres.

    Pierre Desagre lira l'oraison et rendra un hommage vibrant quoique bref aux disparus. Ceux qui auront choisi l'incinération seront brûlés en place publique; quant aux autres, ils seront inhumés dans les caves de l'Athénée Vauban.

    Evidemment, pendant tout le mois d'octobre, des ateliers de crémation à l'usage des jeunes incendiaires de la région seront organisés dans l'espace flambant neuf du musée pour préparer le Grand Feu. 

     

     

     

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  • SAU(VE)TEUR PROFESSIONNEL

    geoide10.jpgJe suis sauteur professionnel. Affilié depuis ma naissance par mes parents athées à la ligue religieuse de l’environnement, j’ai réussi après mon TFE raté sur le peu d’influence des grands ingénieurs nucléarisés sur les décisions en matière de politique éolienne à décrocher cet emploi précaire de sauteur professionnel qui ne nécessite a priori aucune autre qualification que des cuisses fortes et une capacité de méditation à s’extraire de toute situation intellectuelle un peu complexe et qui me valut régulièrement, lors de mes brèves études, les félicitations de mes professeurs aux compétences créatives invraisemblables (de mon modeste point de vue).

    Mon boulot, vous l’aurez compris, est simple mais hautement nécessaire à la trépidation du monde. Je saute, modérément en basse journée, en force vers midi sous un soleil artificiel de dix-millième génération (ça élimine des calories et le mauvais cholestérol), puis de plus en plus irrégulièrement jusque seize heures trente, moment où je rejoins ma casemate en polyéthylène expansé très résilient et à prix Cyrulnik.

    Je fais œuvre utile : en sautant, je sauve la planète. Partout sur les réseaux sociaux, je pousse les gens à sauter, bénévolement et selon leurs moyens, pour sauver la Teterre (comme on l’appelle affectueusement). Mes patrons apprécient, ils savent qu’à terme il y aura tellement de bénévoles (qui  n’ont plus que ça à faire pour se dégourdir les pieds) qu’ils cesseront de nous employer.

    Il se confirme que cette opération, produite sur la planète par des salariés sous-payés au nombre de cinq cent millions, tient le Globe en forme vaguement sphérique, consciente et en éveil, sinon elle serait déjà plongée dans un coma profond et irréversible. Là, par force d’inertie, je saute encore par intermittences jusque dix-neuf ou vingt heures mais après trois litres d’apéritif maison, je m’effondre après chaque bond. L’animal avec lequel je partage, sur ordre des autorités environnementales, ma bouche, ma couche et parfois ma douche, un petit taureau de sang royal consterné par le manque de reconnaissance de la caste défroquée des toreros castrés du génocide de ses lointains ascendants se plaint de plus en plus (ah! le bruit lancinant et, pour tout dire, addictif, de la plainte mondiale!) de mes nombreux soubresauts durant nos nuits plus sveltes que vos genoux.

    Quand je rêve encore, c’est de plongées dans les fonds marins occupés par des restes d’humains maintenus en survie artificielle par tout un système de tuyauterie qui coûte bonbonne (de gaz) à la collectivité. On dit pour les condamner  à leur triste sort et sans doute les culpabiliser (c’est une hypothèse que j’avance) que leurs ancêtres mécréants n’ont pas assez martelé la Teterre quand elle remuait encore la queue. Ils n’ont pas pris la mesure de la catastrophe à venir. Je rêve pour tout dire de m’envoyer en eaux profondes avec un de ces humanoïdes dont j’aime bien, à vrai dire, les images qui passent de temps à autre sur nos écrans de contrôle à titre de refouloir comme les poissons de petit format dans les antiques aquariums. 

  • LE CRI SELECTIF

    image_365.jpgLes centres de rééducation de cette dictature modèle pratiquent depuis longtemps et dès le plus jeune âge le cri sélectif. A l’école fondamentale, les enfants torturés apprennent à crier dans les bons registres.  Pas question de gémir de douleur dans un ton non répertorié. On ne crie pas au-dessus de sa tonalité. Rien de pire qu’un cri qui part en vrille, s’étouffe dans son élan.

    De plus, le braillement intempestif, les pleurs de protestation pour les tortures de pure convenance ont tendance à irriter le bourreau et par le mettre en colère. Qu’est-ce que cela sera quand,à l'adolescence, on vous brûlera la plante des pieds ou qu’on vous arrachera les ongles pour ne pas parler des sévices de l’âge adulte!

    Il ne s’agit pas non plus d’utiliser à mauvais escient le hurlement d’horreur genre film catastrophe mais à le reserver pour la dernière heure, l’ultime outrage, celui qui vous fera martyr, celui dont rêvent tous les citoyens bien éduqués de cette tyrannie au-dessus de tout soupçon d'humanité, de pleurs de compassion, de souci de pétition. On ne sait jamais de quel cri on aura besoin demain ! Et ce serait dommage de gaspiller l'outil, d’entamer l’organe. On apprend aux enfants à travailler son cri d’horreur, il doit venir des tripes, du cœur, du plus profond de l’inconscient, c’est notre ultime richesse, celle qu’on versera en offrande au grand bourreau lors de notre dernier souffle.

    Mais tout cela n’est rien en comparaison avec ce que les démocraties bien pensantes font subir à leur progéniture dès la petite enfance : le TRI SELECTIF DE LEURS DÉCHETS.

    NOOOOON !

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    Collage de Bernard Pras, d'après Le cri de Munch

  • PAS SÉRIEUX de Denis BILLAMBOZ

    APHORISMES 

     

    Pour son joyaux anniversaire

    Il lui offrit un diamant

     

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    @@@

     

    Elle l’invita pour la forme

    Il accepta pour ses formes

     

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    Les bas c’est plus raffiné que les collants

    C’est évident

    Ca bas de soie

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    Son commerce se développant

    Il transféra son affaire

    Dans le quartier de La Défonce

     

    @@@

     

    J’ai assisté à un grand match de « Voilà Ball »

    Les deux intervenants se sont livrés une belle joute

    Ils s’adressaient des balles de « voilà » en rafale

    Devant un tel déferlement, le jury déclara le match nul

    Voilà !

     

    @@@

     

    A la cour du Prince

    Un jeune troubadour

    Confondit un haut de page

    Avec un rot de page

    Son lai en fut gâché

    Comme lait caillé

     

    @@@

     

    Belles et putes : diaboliques !

     

    @@@

     

    Pour les séduire

    Il prescrit du fer aux nonnes

     

    @@@

     

    Ses jours étant comptés

    Il régla la taxe de ses jours

     

    @@@

     

    La main de ma sœur

    Est aussi efficace

    Que la main de masseur

    Pour soulager les crampes

     

    @@@

     

    Elle était vraiment peu sexy

    C’était miction impossible

     

    @@@

     

    Devant la statue d’une Vierge allaitante

    Une vierge et ses tantes

    Glissent un cierge en la fente

     

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    @@@

     

    Il y avait ball trap au village

    L’orchestre pétaradait

     

    @@@

     

    Vingt cons, vingt culs

    Convaincus

    Que le vin cuit

    A vaincu les morpions

    Qui l’eut cru ?

     

    @@@

     

    Il ne faut pas confondre

    Branler du chef

    Et

    Se masturber les neurones

     

    @@@

     

    Dans le Doubs nous avons quelques sites célèbres

    Dont le Saut du Doubs

    Très belle cascade

    Sur la frontière suisse

    Ce qui a permis à un parlementaire

    Cet oiseux calembour

    En parlant de l’un de nos députés

    Il le surnommait :

    Le Sot du Doubs (sic)

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    @@@

     

    De voyage en Irlande

    Je pensais bien manger

    Mais dans un pays de « Mc » et « d’O’ »

    Ce n’est pas évident

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    @@@

     

    Militaire dans la trouée de Bâle

    Ne craignant pas les trous de balles

    Il se prenait pour Asdrubal

     

    @@@

     

    Dans mon quartier

    On peut payer en liquide

    Au noir

    On peut payer en poudre

    En blanche

     

    @@@

     

    Il avait attrapé une maladie pas nette

    La coquelouche

     

    @@@

     

    Elle lui avait posé un lapin assaisonné

    Un lapin d’épices

     

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    Il s’est cassé une dent

    En croquant un piercing

    Dans du lard gothique

     

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  • PRODUCTEURS DE MICROBE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Il fallait bien que je réunisse un jour les deux fondateurs de « Microbe », la plus petite revue littéraire francophone, par la taille mais bien évidemment pas par les talents qu’elle rassemble à chaque parution. Cette chronique est une forme d’hommage à ces deux artistes qui jouent du mot comme d’autre jouent avec les cartes dans une multiplicité de jeux. C’est aussi l’occasion d’évoquer tous ceux qui se consacrent à la culture de textes courts sous toutes les formes, ceux qu’on rencontre régulièrement dans les mini pages de la mini revue fondée par Paul et Eric. Je vous propose ci-dessous deux échantillons de ce qu’ils produisent habituellement et publient pas seulement dans leur revue fétiche.

    ces-palabres-qui-cachent-l-aphorisme-cover-1-.jpg?fx=r_550_550CES PALABRES QUI CACHENT L'APHORISME

    Paul GUIOT (1962 - ….)

    Si vous n’avez pas de houx pour fêter l’an neuf, vous pouvez toujours prendre un cactus, un « P’tits Cactus », le dernier vient juste de sortir, il est aussi piquant qu’un buisson de houx, il est de la plume de Paul Guiot grand producteur d’aphorismes dont il asperge régulièrement les pages des réseaux sociaux. Paul est un grand amoureux des mots, il les goûte, les déguste, avant de les comparer pour les assembler, les détourner, les confronter, les faire jongler. Comme il est aussi poète et musicien, il prend les mots en otage et les fait chanter sur sa guitare. L’aphorisme est son pain quotidien dont il nous livre de belles tranches, le poème étant plutôt sa brioche hebdomadaire.

    Ce petit recueil commence, évidemment, par des allusions à la musique, non sans avoir laissé l’exergue à un aphorisme que j’aime particulièrement, pour moi, il évoque tellement bien la musique, la poésie, la littérature : « Enfermée dans sa bouche, une voyelle attendait impatiemment qu’on sonne ». Tout semble dit dans ces quelques mots qui racontent la genèse du langage et son envie de partir, sur une douce musique, à la conquête des esprits au risque de quelques dérapages magistraux qui font le bonheur de tous les amoureux des farces et attrapes littéraires.calm_500.jpg

    Grâce à une culture encyclopédique qu’il a construite à la lecture des meilleurs : Baudelaire, Apollinaire et Verlaine, …, puis Norge, Brassens, Ferrat, Aragon et enfin Vian, Lapointe, Gainsbourg… un chemin glorieux parsemé de textes fabuleux, il peut se permettre toutes les audaces. Nourri par ces pères, Paul peut chanter, faire rimer, narguer, titiller, tourner en dérision … Il est maintenant lui aussi un maître en son art. Il aime la musique, « Ma gratitude infinie pour la gratte attitude de Jimi Hendrix », la peinture, « que serai-je sans toile ? », la littérature, évidemment, « Zazie dans le métro est une histoire sans trame » mais il n’aime pas les bondieuseries, les politiciens fauteurs de guerre « Les champs de bataille sont perclus de trous de mémoire ». Et tout un tas d’autres choses que vous découvrirez dans ce recueil de gourmandises, « J’en vois qui pansent trop », attention à l’hyperdilatation de la rate.

    Paul pourrait nous laisser sur cette boutade à la fois optimiste et fataliste qui démontre toute la finesse de sa plume : « Mourir peut vous prendre toute une vie », nous ne sommes pas pressés !

    grand-cru-couverture-1.jpg?fx=r_550_550GRAND CRU BIEN COTÉ

    Eric DEJAEGER (1958 - ….)

    « J’allume / un cigarillo / parce que chez moi / on peut encore fumer. / Je décapsule / une Chimay bleue / parce que chez moi / on peut encore boire de l’alcool. / J’ouvre un recueil de nouvelles parce que chez moi / on peut encore lire. / Il me vient une idée pour un texte / parce que chez moi / on peut encore penser. »

    Voilà, le poète est installé, il peut penser, créer, et quand il voit, à la télé, « une femme à gros seins qui court le marathon », il ne pense pas, comme la majorité de la population mâle, à Pamela Anderson qui cavale sur la plage ensoleillée de Malibu, non il pense à un beau texte, une belle poésie, qu’il va offrir, à ses amis. Une poésie contemporaine, percutante, sans contrainte de forme ou de rime, libre comme il a toujours été, fraîche comme il pense rester longtemps, militante comme tous ses amis et surtout impertinente et iconoclaste comme une personne libre. Mais Eric est aussi un tendre, un sentimental, un cœur d’échalote généreux qui n’oublie jamais la part des anges, celle qui s’évapore on ne sait où … quoique ! Et toujours, en empruntant les chemins détournés de l’aphorisme, de l’allusion et de toutes les formes de bons mots, Il défend avec conviction la nature comme les droits de l’homme.AVT_Eric-Dejaeger_7384.jpeg

    « Ces vieux démons

    tapis au fond de toi

    ne dorment pas

    aussi profondément

    que tu le penses »

    Le blog d'Éric: ses textes courts, ses irréflexions, ses chroniques de livres...

    La page Facebook de Microbe

    Le site du Cactus Inébranlable: Découvrez le catalogue, les nouveautés de la rentrée...

  • DES LIVRES ET DES LÈVRES

    tumblr_mt16b5YaAy1rbm0r8o1_1280.jpgJ'aime mieux tes lèvres

    que mes livres

    Jacques Prévert

     

     

    Les lèvres

    Il avait rêvé de lèvres douces au toucher comme jamais.

    Il ne les avait pas vues mais caressées en songe. Et la sensation perdurait.

    C’était il y a longtemps, peut-être dans l’enfance ou juste au sortir. Et jamais encore il n’avait découvert devant quel sourire ou béance ininaginable elles se dissimulaient.

    Il continuait à chercher, à poser les doigts et ses propres lèvres sur des lèvres de rencontre.

    Touchées par sa quête, les femmes aux lèvres pulpeuses lui permettaient cette façon de s’enquérir, de chercher à comprendre pour trouver.

    Certaines s’attachaient à cette façon à l’aveugle de palper, de tâter, comme à la recherche d’un trésor. Et pour leur faire plaisir, pour ne pas les peiner, il recommençait l’opération autant de fois qu’on la lui réclamait. Il n’était pas avare de son temps ni de ses gestes ni de mots apaisants.
    Car il s’était résigné à espérer jusqu’à la mort.

     

    Les livres

    Cet homme, revenu de tous les livres, ne voulait plus les voir. Comme les livres avaient été pendant longtemps ses compagnons, ils continuaient de prendre la route vers lui. A telle enseigne qu’il dut prendre des mesures draconiennes, interdire sa demeure aux postiers, l’entourer de murs épais et de grillage, engager des gardes de sécurité. Mais des livres réussissaient encore à passer, à s’introduire jusqu’à lui, et il ne pouvait résister à les toucher, à les ouvrir, à respirer leurs pages, il en lisait certains jusqu’au bout, de moins en moins certes, pour leur laisser entendre son dégoût du livre. Il refoulait les anciens livres par camions, par bennes à ordure, il exigeait qu’on les brûlât et attendait de voir leurs cendres pour être certain de ne jamais les revoir chez lui. Plus que tous, c’était ceux avec son nom sur la couverture qu’il honnissait. Loin des livres, il ne vivait pas heureux car les livres avaient causé des dommages irréparables dans sa façon de vivre et d’appréhender le monde. Il ne savait pas l’homme qu’il aurait été sans les livres et cela le minait. Il imaginait l’homme sans livres qu’il aurait été même s’il savait qu’il aurait été le même. C’est ça surtout qui le faisait souffrir, cette impossibilité du livre (comme de toute autre chose) à changer la destinée et le fond d’un misérable comme lui.

     

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  • UN SAUTEUR DE LIVRES

    pile-livres1.jpgChaque année, cet athlète de la littérature tente de battre son record. 

    Très jeune, il a commencé une engageante carrière de sauteur de livres en enjambant avec une grâce toute juvénile l’épaisseur d’une simple plaquette. Au fil de ses publications, de plus en plus fréquentes, il devait fournir des efforts allant croissant (alors que ses capacités cardiaques et musculaires faiblissaient) pour améliorer sa performance. Même en s'aidant d'une canne ou d'une perche. Il s’avançait, dépité, vers une fin de carrière morose de champion déchu, voire conspué par ses admirateurs de la première heure qui ne comprenaient pas toujours qu’à un écrivain majeur, de même qu’à un grand sportif, on ne pouvait pas demander l’impossible.

  • DISCOURS À LA NATION d'ASCANIO CELESTINI

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    "Au départ, « Discours à la nation » est une somme de monologues typiques du théâtre italien né de Dario Fo dans les années 1980 : ce « théâtre-récit », ou « théâtre de narration » aux accents politiques et situationnistes. Ascanio Celestini, l’auteur du spectacle que j’évoque ici, est devenu très engagé, puis reconnu en Italie, et écrit ce genre de théâtre. Écrivain et dramaturge, ses textes sont publiés en romans par Einaudi, et il a aussi sorti un album de chansons, plusieurs documentaires, et a lui-même adapté son roman "La Brebis galeuse" (2010). En France, six de ses textes ont paru Aux éditions Théâtrales, au Serpent à Plumes ou chez Notabilia depuis « Luttes des classes » en 2013.

    La couverture du livre

    Cette version française de « Discours à la nation » rassemble des textes publiés en 2011 de l’autre côté des Alpes, et des monologues politiques et satiriques écrits ensuite par l’auteur. Ce sont ces derniers, une huitaine, qui sont interprétés par David Murgia depuis plus d’un an, entre France et Belgique.

    Ça commence comme de l’Henri Michaux, avec des personnages indéfinis, métaphoriques et universels. Puis la satire arrive et ça se politise nettement, et le spectacle se place alors délibérément sous les augustes références de l’immense Jonathan Swift, l’auteur des « Voyages de Gulliver » -à qui Celestini rend hommage dans un texte démarqué sur celui où Swift expliquait que la misère serait éradiquée en Irlande quand on y mangerait les bébés- et Antonio Gramsci, écrivain et cofondateur du Parti communiste italien en 1921." Hubert Artus

    L'article complet sur le site de L'Express

     

    Camarades dit par David Murgia 

    Voir & écouter le monologue entier interprété par David Murgia sur Vimeo

    Lire le texte complet de Camarades ici

     

    Camarades dit par Ascanio Celestini 

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  • LA SAISON DES MYSTÈRES de Bruno ROMBI

    images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Lansare-19-septembrie-Bruno-Rombi.jpgDans son grand âge, le poète de Gênes, originaire de Sardaigne, auteur d’une bonne quinzaine de livres de poésie et d’essais, se penche sur la « saison des mystères », à la fois l’âge qui lui rappelle ceux de la vie, mystères de l’être, du temps, de l’au-delà, mystères de la famille, cette Mère invoquée, ce Fils à l’adresse du Père, cette trinité sacrée, cette « sacra famiglia » dont nous sommes redevables pour mieux comprendre la vie, la mort, notre passage.

    Le livre, assez bref, comporte une version trilingue – en italien, français, roumain, d’un même et long poème d’une vingtaine de pages bien tassées.

    La saison des mystères - Timpul misterelor – La stagione dei misteri (Misterium tremendum latin).

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    Le poète, aimant les longs textes, la syntaxe, les précisions, prend son temps pour explorer, l’âge aidant, ce temps qui lui reste.

    Qu’avons-nous comme terre ? Polluée, pleine de bombes, de violences. Nous, les hommes, sommes devenus coupables de tant de dérives. Nous avons perdu le paradis, nous ne croyons plus en rien, nous défions toute transcendance et nous sommes bien impuissants à comprendre le monde.

    A l’image de la famille, la trinité humaine comprend qu’elle « ne fut rien », « perdue », « fatiguée », sans amour, en quête incessante de la pureté perdue, prête à « écouter les voix du mystère », pour échapper « à la boue », quand tout se déglingue, que certains ânes ont « six pattes », quand il est temps « d’émigrer et d’errer en cherchant l’espace », de « sauver de la leucémie certaine / des innocents ».

    Quelques images positives aèrent ce long poème endeuillé : « la trace de la pipistrelle en vol/ ne fêle pas la porcelaine du soir ».

    Mais on comprend que, par le biais des figures du fils et du père, c’est le poète lui-même qui parle, quand il énonce : « je me retrouve perdu, seul et fatigué » et qu’il se revoit « enfant, jouant, rencontr(ant) un vieil homme », se dédoublant pour affronter, avec gravité, le Mystère entier.

    Les dernières images parlent du christ comme un « frère » « hébergé », « frère de pierre désormais muet » (mot de la fin).

    (L’édition roumaine a malheureusement laissé pas mal de coquilles dans la version française)

    Bruno ROMBI, La saison des mystères, Editura Capriccio, 2014, Piatra Neamt, Roumanie, 66p.

  • LA FABRICATION DE L'ÉCRIVAIN

    o-LAVA-900.jpg?1Il était enroulé là, dans ses phrases à deux sous, comme autant d’écharpes lui faisant des nœuds dans le cerveau, à moins qu’ils ne composassent le cerveau même. Un organe grevé de lourds fanons d’être.

    J’eus pitié. Comme de tout ce qui balance entre la vie et la mort, qui hésite à mordre comme à se faire avaler. Quelqu’un qui crie Au livre, par exemple. À l’attentat policier, à la sagesse politique, au massacre des cygnes et des girafes tordues!
    Un livre pour qui, pour quoi faire ?

    Peu importe, j’aidai ce débris, cet avorton à se mettre debout, à défaire ses liens et je le mis en texte là sur la table d’opération. Il exultait. Il débordait. Il ahanait. À moi l’Annapurna ! À moi l’Everest de la Littérature! Alors qu’il était encore au pied d’un tas. De mots, d’idées, de silences.
    J’eus un doute au moment de le finir, je l’entendais délirer : Mon livre mon éditeur mon livre mon éditeur… Et le comité de lecture de geindre. Même si le livre était mince, s’il ne pèserait jamais dans la balance… Même si l’éditeur était fait du même bois impropre au feu.

    Il faisait chaud et inutile d’espérer la providence d’un déluge.

    Un cheval me regardait, que j’avais fabriqué et sur lequel je reposais.

    Une flamme naissait sous mes pieds que j’écrasai dans l’œuf.

    On eût dit une éclipse, un arrêt du savoir dans la connaissance interminable du temps.

    J’attendais du miroir une réponse. Mille ans passèrent pendant lesquels l’écrivain eut tout le temps d’être oublié.

    Dans un cratère, je vis la forme d’un baiser et un volcan aux lèvres volumineuses qui me soufflait de ne rien dire. Ne surtout pas cracher dans la lave. 

  • L'AUTOBUS

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    Prenons un autobus et examinons son intérieur.

    Questionnons son identité profonde d’autobus.
    Sortons le chauffeur, le contrôleur, le directeur de l’entreprise publique d’autobus

    Et tous les sièges passagers.
    Passons-les en revue avant le jour du trafic national

    Puis cherchons la graine d’autobus

    Dans le dénominateur commun du transport.

     

    Ouvrons un roi un groin de roi n’importe lequel un roi

    Des porcs épics des pics épeiches des pêcheurs de truites saumonées

    Un vivant un mort vivant un prince appelé à devenir roi ou reine

    Si l’idée de changer de sexe lui dit

    Eliminons toute trace de chef de cabinet de taches de sperme de touche papy

    De reine mère de roi pépère de vieux débris royaux

    De couronne de galette de gazette des rois des fois que

    Puis cherchons la graine de roi

    Celle qui a fait germer tout l’arbre généalogique

    Et qui menace l’équilibre de la noblesse de tomber

    Dans la précarité la plus profonde

     

    Ouvrons un soleil

    Un soleil académique avec ses rayons qui plombent

    Son noyau dur à la dent son hyperactivité monstre

    Un soleil de fortune un soleil de caniveau

    Un soleil pour estivantes ménopausées à la peau tachetée de jaune

    Un soleil pour parasols à infra-rouge un soleil de merchandising

    Un soleil de cour européenne à Bruxelles à midi

    Ouvrons-le et prenons avec un thermomètre à mercure

    Sa température faciale nord anale centre tir au cul bourré d’hélium 

    Comptons le nombre d’années-lumière le séparant de l’extinction

    Puis cherchons la graine de sun le grain de lumière

    Celle qui fait germer les tournesols dans le sens des aiguilles d’une bombe.

     

    Ouvrons un président n’importe lequel

    Un président de l’AIB de l’AEB de la CGSP de la STIB de la Société Générale de Belgique

    Un président de cour d’assises un président de sauveurs de l’humanité un président du fleuve Congo un président des éclusiers de la Sambre-et-Meuse.

    Un président des abeilles un président des fourmis rouges un président des toreros en mal de queue de grands d’Espagne

    Un président de l’association des présidents

    Ouvrons-le découpons-le en morceaux réduisons-le en miettes d’administrateurs

    Ne ménageons pas notre plaisir rions trions pour le bien de la planète

    Puis cherchons la graine de président

    Celle qui donne aussi les Premiers ministres et la ribambelle des ministres sous-ministres secrétaires d’état petits chef de bureau ou d’atelier

     

    Ouvrons une école en deux en quatre en deux puissances cinq six sept

    Classe après classe bulletin après bulletin circulaire après circulaire

    Fichons-y un courant d’air du feu de Dieu ou d’Allah ou de Benyamin Netanyahou

    Soufflons tous les cours de religion et de morale laïque et de petits riens

    Autrement dit brûlons livres de messe et cahiers de prière avec leurs confesseurs au milieu

    Comme dans la chanson d’église gommons tant qu’on peut Henri Dès et la littérature Petits Suisses la littérature à dire la littérature de gestes indigeste la littérature de revue lettres haut levées sens dessus dessous la littérature petite tresse attirée par le grand poil 

    Refermons vite de peur que des miasmes de savoir institutionnalisé ne s’échappent dans la basse-cour du petit peuple.
    Cherchons la graine de la science (et accessoirement la graine de silence, chut on marche sur des bruits étouffés)

    Celle qui fait les gorges chaudes universitaires

    Et les rumeurs incendiaires des coulisses des pompes académiques

     

    Ouvrons la femme Ouvrons la misère Ouvrons la pauvre morte à toutes les dissections

    Ouvrons son sexe aux splendeurs du coeur

    Ouvrons les serrures du temps toutes les vannes du souvenir

    Et cherchons les graines premières les graines séminales

    Les graines du derrière et la graine du Levant

    Les graines de guerre les graines de sang

    Les graines à grandir et les graines à raboter le plancher

    Les graines spatiales et les graines sous-marines

    Les graines de meubles et les graines de sable

    Les graines d’amis et les graines d’assassins.
    Passons tout cela au tamis à la broyeuse au concasseur au blender

    Et filons tant que tout est poussière

    À la première supérette venue

    Acheter une bouteille d’eau bien plate et privatisée (une belle bouteille blanche et belle au logo vide)

    Mourons bouchés étouffés la bouche au goulot la tête prise dans le tuyau d’échappement

    De l’autobus en grève pour cause d’école présidentielle fermée par arrêté d’un roi soleil  

  • DÉCADENCE suivi de SOIR NOIR par DENIS BILLAMBOZ

    DÉCADENCE

     

    Vague bleue

    Vague rose

    Marée marine

    Marée noire

     

    Le pays rugit

    Le pays s’avilit

    Le pays se liquéfie

    Le pays est puni

     

    Ils n’ont pas servi

    Ils se sont servis

    Ils voulaient être aimés

    Ils ne savaient pas aimer

     

    Noyés dans la décadence

    Ils ont connu la déchéance

    Laissant le pays en déshérence

    Pauvre France

     

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    SOIR NOIR 

     

    Vague bleue

    Vague rose

    Marée marine

    Marée noire

     

    Déferlent les flots

    Coulent les mots

    Inondent les pages

    Remplissent les plages

     

    Les urnes parlent

    Le peuple s’alarme

    Les élus se défilent

    Nos enfants se méfient

     

    C’est la France

    Qui entre en décadence

    Oubliant son histoire

    Un soir de désespoir

     

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  • Michel ONFRAY et Mylène FARMER revisitent LIBERTINE

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    Michel Onfray qui ne tarit pas d'éloges sur Mylène Farmer qui illustrera de ses dessins le prochain ouvrage du philosophe, L'étoile polaire, à paraître en novembre prochain, vient de revisiter les paroles du tube, Libertine, des années 80 de la chanteuse en donnant à ses propos un tour moins léger voire carrément polémique. 

    Jugez-en plutôt avec le refrain: C'est sûr sans sans BHL / Le mond' tournerait plus rond  / Car la Libye de Kadhafi / C'était le Paradis..."

    On attend la réplique en chanson du duo Lévy-Dombasle.

    Le clip de Mylène comportant un featuring d'Onfray sortira pour servir sur tous les plateaux télé de la francophonie la promotion du livre réunissant les nouveaux inséparables...

  • FATALITÉ LYBIENNE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Deux livres fort complémentaires pour essayer de comprendre tout ce qui se passe, ou a pu se passer, entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Italie et la Libye notamment, toutes les migrations transportant des peuples vers une terre qui semblaient destinées à recevoir dans un même creuset l’Afrique et l’Europe et qui finalement a rejeté l’une et l’autre, laissant les hommes et surtout les femmes dans la souffrance et la douleur. Fatalité de l’histoire ? Un peu mais plutôt vanité des hommes qui n’ont pas su respecter les femmes et des dictateurs qui n’ont respecté personne, expulsant, rejetant, transportant, déplaçant des populations complètes à jamais déracinées.

     

    cvt_La-compagnie-des-Tripolitaines_5517.gifLA COMPAGNIE DES TRIPOLITAINES

    Kamal BEN HAMEDA (1954 - ….)

    « Je dédie ce livre aux femmes et aux mères qui, une fois par semaine, pendant des années, manifestaient à Benghazi en Libye devant la direction générale de la Sécurité pour réclamer le corps de leurs époux, de leurs enfants disparus cette nuit du 24 au 25 juin 1969… » La dédicace est claire.

    Cet hommage, l’auteur le rend à travers le regard d’un adolescent, Hadachinou, qui vient de subir, par surprise, sa circoncision ; il entre ainsi dans le domaine des adultes mais il ne peut pas s’arracher aux robes des femmes qu’il continue de fréquenter, écoutant leurs paroles, leurs gloussements, épiant leurs gestes, leurs petits jeux sensuels, affectant l’innocence en jouant encore avec ses poupées. Il n’aime pas les hommes qui n’ont que le ventre et le sexe pour préoccupations.

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    Hadachinou visite les tantes, toutes les femmes adultes sont des tantes, la mère célibataire juive et sa grosse fille qui ne s’aiment pas, la couturière italienne qui se pense mal aimée de tous, la tante qui séduit les hommes à Djerba, la tante noire qui joue avec le diable, … et s’amuse avec ses amies, celle qui disparaît brusquement sans pouvoir épouser celui qu’elle aimait, la fille noire qui fait le service à la maison. Mais il n’aime pas aller chez la tante que son mari prive de tout et chez celle que son mari bat comme plâtre. « Celui qui ne connait pas la haine ne connaîtra jamais l’amour. »

    En écoutant, en observant, en épiant, Hadachinou s’initie à la vie d’adulte au contact des femmes qu’il découvre à leur insu, dans leur intimité, constatant ainsi le sort qui leur est réservé et la veulerie des hommes qui les accablent de tous les maux. Il apprécie la compagnie de ces femmes, toutes tripolitaines, et qui, bien que d’origines très différentes, vivent toujours en parfaite harmonie, sont souvent complices et parfois même plus dans l’intimité de la chambre du fonds. « Je me demandais parfois comment des femmes aussi différentes pouvaient passer des heures durant à évoquer chacune son dieu, son peuple, ses pensées, libres dans leur folie, sans provoquer de réels conflits. C’est que ces femmes n’avaient ni pouvoir à garder ni avoir à surveiller. »

    Un hommage à ces femmes qui n’ont aucune liberté, pas d’argent, rarement du plaisir mais qui reçoivent souvent des pluies de coups. Une complicité avec ses femmes qui cherchent des bouts de liberté, des morceaux du plaisir qui leur est refusé. Une quête identitaire au milieu des ces femmes libyennes, juives, italiennes, noires, berbères,… mais toutes tripolitaines et toutes maltraitées. Seules celles qui plongent leurs racines au plus profond de l’histoire africaine, berbères et noires, trouveront peut-être un jour un espace de liberté.

    C’était avant la révolution, avant le dictateur sanguinaire, c’était au début des années soixante, mais la situation ne s’est pas améliorée… Le livre des mouches a peut-être raison : « Didon n’avait pas mesuré les conséquences de son acte : les hommes ivres et inconscients s’octroyèrent tous les pouvoirs, sourds à la parole des femmes, tout juste des ventres où se vider… »

    « Sept filles dans une flûte. La goule tourne et tourne et en mange une… »

    9782264061775.JPGLA MER, LE MATIN

    Margaret MAZZANTINI (1961 - ….)

    « Il s’agissait de réunir deux morceaux de terre, deux morceaux de temps. Au milieu, il y avait la mer». La mer qui réunit les côtes d’Afrique, de Libye en l’occurrence, et les côtes des îles italiennes qui reçoivent régulièrement la marée des populations africaines qui fuit ce continent de malheur. Dans un village perdu aux confins du désert libyens, le petit Farid vit avec sa jeune mère qui ne peut chanter que pour lui, et avec son père ; « Ils ne possédaient rien. Rien que des traces de pas que le sable bientôt effaçait » mais ils connaissaient la paix et même la tendresse et la douceur qu’une gazelle leur apportait jusque dans leur cour. Cette vie simple, frustre, mais paisible bascule un jour quand la guerre se déchaîne emportant le père dans sa cruauté cynique, alors la mère et Farid fuient, dans le sable brûlant, puis sur la mer à bord du misérable rafiot d’un marchand de chair humaine. Ils veulent partir vers l’Europe, espérant seulement pouvoir y survivre, en profitant de la politique d’émigration du Raïs qui cherche à noyer les plages européennes et les consciences occidentales sous le flot de la misère africaine.

    Sur la plage d’une île italienne, Vito, un jeune homme qui ne sait pas encore quel sens donner à sa vie après ses études secondaires, ramasse les débris que la mer rejette sur le rivage. Vito n’a pas connu la Libye où son père et sa mère son allés s’installer à l’instigation du Duce, ils y ont prospéré, ont eu une fille, la mère de Vito, un autre Vito mort très jeune et abandonné dans un cimetière local. Mais le Rais a un jour décidé que les Italiens devaient rentrer chez eux, alors la famille est partie abandonnant tous ses biens sur place. La mère de Vito n’est jamais devenue une Italienne métropolitaine et quand elle a pu retourner en Libye, elle n’a pas retrouvé ses racines. Elle est restée en suspens entre les deux continents, entre les deux cultures.

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    Margaret Mazzantini

    Deux versions de la fatalité africaine, les colons envoyés sur le continent africain par un dictateur débordant d’ambition et abandonnés par leur pays d’origine et les pauvres indigènes qui n’ont pas choisi le bon camp, ou qui n’ont rien choisi du tout, qui n’ont plus que la solution de quitter leur maison et leur patrie pour seulement pourvoir survivre ailleurs. L’illustration simple et claire comme le langage de Margaret Mazzantini fait de phrases courtes et efficaces, de l’histoire des migrations forcées, entre la Libye et les îles italiennes du sud, qui envahissent encore actuellement la Méditerranée et les pages des journaux. Ce texte sert aussi à démontrer que cette fatalité n’est pas si fatale que ça, qu’elle doit certainement beaucoup plus aux Duce et Rais qui ont exercé dictatorialement et brutalement le pouvoir, repoussant au gré de leurs humeurs et ambitions des peuples entiers sur les flots de la Grande Bleue, qu’à tous les prétextes qui ont été inventés pour expliquer ces migrations meurtrières.

    Et quand les grandes puissances se mêlent du jeu des dictateurs, elles oublient que ce jeu ne se termine pas quand le plus fou des belligérants est vaincu, il y a toujours un après, un après incertain à gérer... « Qu’est-ce qu’elles vont devenir, toutes ces armes quand tout sera fini ? »

  • VICTOR HUGO EN CHANTANT

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     Collage de Robert VARLEZ 

     

    "De Rigoletto à la Fenice aux Misérables de Broadway, sans parler d’Ernani ni de Notre-Dame de Paris, la musique et le spectacle ont toujours fait bon ménage avec l’œuvre de Victor Hugo. Depuis 1830 environ, il est difficile de trouver des compositeurs, en France et dans le monde, qui n’ont jamais été inspirés, au cours de leur carrière, par un poème, une pièce ou même un roman de Victor Hugo."

    En savoir plus les partitions sur des poèmes de Victor Hugo

     

    Victor HUGO (1802- 1885) en QUELQUES CHANSONS...

    De Gainsbourg à Bertrand Belin en passant par Brassens, Colette Magny, Barbara, Beaucarne ou Cyprès, voici une sélection de quelques chansons tirées de ses textes.

     

    DEMAIN, DÈS L'AUBE...

    Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
    Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
    J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
    Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

    Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
    Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
    Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
    Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

    Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
    Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
    Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
    Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

    Demain dès l'aube par Cyprès le musicien (sur Soundcloud

     

    LES TUILERIES

    Nous sommes deux drôles,
    Aux larges épaules,
    De joyeux bandits,
    Sachant rire et battre,
    Mangeant comme quatre,
    Buvant comme dix.

    Quand, vidant les litres,
    Nous cognons aux vitres
    De l’estaminet,
    Le bourgeois difforme
    Tremble en uniforme
    Sous son gros bonnet.

    Nous vivons. En somme,
    On est honnête homme,
    On n’est pas mouchard.
    On va le dimanche
    Avec Lise ou Blanche
    Dîner chez Richard.

    On les mène à Pâques,
    Barrière Saint-Jacques,
    Souper au Chat Vert,
    On dévore, on aime,
    On boit, on a même
    Un plat de dessert !

    Nous vivons sans gîte,
    Goulûment et vite,
    Comme le moineau,
    Haussant nos caprices
    Jusqu’aux cantatrices
    De chez Bobino.

    La vie est diverse.
    Nous bravons l’averse
    Qui mouille nos peaux ;
    Toujours en ribotes
    Ayant peu de bottes
    Et point de chapeaux.

    Nous avons l’ivresse,
    L’amour, la jeunesse,
    L’éclair dans les yeux,
    Des poings effroyables ;
    Nous sommes des diables,
    Nous sommes des dieux !

    Nos deux seigneuries
    Vont aux Tuileries
    Flâner volontiers,
    Et dire des choses
    Aux servantes roses
    Sous les marronniers.

    Sous les ombres vertes
    Des rampes désertes
    Nous errons le soir,
    L’eau fuit, les toits fument,
    Les lustres s’allument,
    Dans le château noir.

    Notre âme recueille
    Ce que dit la feuille
    À la fin du jour,
    L’air que chante un gnome.
    Et, place Vendôme,
    Le bruit du tambour.

    Les blanches statues
    Assez peu vêtues,
    Découvrent leur sein,
    Et nous font des signes
    Dont rêvent les cygnes
    Sur le grand bassin.

    Ô Rome ! ô la Ville !
    Annibal, tranquille,
    Sur nous, écoliers,
    Fixant ses yeux vagues,
    Nous montre les bagues
    De ses chevaliers !

    La terrasse est brune.
    Pendant que la lune
    L’emplit de clarté,
    D’ombres et de mensonges,
    Nous faisons des songes
    Pour la liberté.
     

    (19 avril 1847)

     

    VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 

    Je ne songeais pas à Rose ; 
    Rose au bois vint avec moi ; 
    Nous parlions de quelque chose, 
    Mais je ne sais plus de quoi.

    J'étais froid comme les marbres ; 
    Je marchais à pas distrait ; 
    Je parlais des fleurs, des arbres 
    Son œil semblait dire : « Après ? »

    La rosée offrait ses perles, 
    Le taillis ses parasols ; 
    J'allais ; j'écoutais les merles, 
    Et Rose, les rossignols.

    Moi, seize ans, et l'air morose ; 
    Elle, vingt ; ses yeux brillaient. 
    Les rossignols chantaient Rose, 
    Et les merles me sifflaient.

    Rose, droite sur ses hanches, 
    Leva son beau bras tremblant 
    Pour prendre une mûre aux branches 
    Je ne vis pas son bras blanc.

    Une eau courait, fraîche et creuse, 
    Sur les mousses de velours ; 
    Et la nature amoureuse 
    Dormait dans les grands bois sourds.

    Rose défit sa chaussure, 
    Et mit, d'un air ingénu, 
    Son petit pied dans l'eau pure 
    Je ne vis pas son pied nu.

    Je ne savais que lui dire ; 
    Je la suivais dans le bois, 
    La voyant parfois sourire 
    Et soupirer quelquefois.

    Je ne vis qu'elle était belle, 
    Qu'en sortant des grands bois sourds. 
    « Soit ; n'y pensons plus ! », dit-elle 
    Depuis, j'y pense toujours. 
     

     

    LA LÉGENDE DE LA NONNE  

    Acobose vuestro bien,
    Y vuestros males no acaban.

    Reproches al rey Rodrigo.

            

      Venez, vous dont l’œil étincelle,
    Pour entendre une histoire encor,
    Approchez : je vous dirai celle
    De doña Padilla del Flor.
    Elle était d’Alanje, où s’entassent
    Les collines et les halliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Il est des filles à Grenade,
    Il en est à Séville aussi,
    Qui, pour la moindre sérénade,
    À l’amour demandent merci ;
    Il en est que d’abord embrassent,
    Le soir, les hardis cavaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Ce n’est pas sur ce ton frivole
    Qu’il faut parler de Padilla,

                Car jamais prunelle espagnole
    D’un feu plus chaste ne brilla ;
    Elle fuyait ceux qui pourchassent
    Les filles sous les peupliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Rien ne touchait ce cœur farouche,
    Ni doux soins, ni propos joyeux ;
    Pour un mot d’une belle bouche,
    Pour un signe de deux beaux yeux,
    On sait qu’il n’est rien que ne fassent
    Les seigneurs et les bacheliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Elle prit le voile à Tolède,
    Au grand soupir des gens du lieu,
    Comme si, quand on n’est pas laide,
    On avait droit d’épouser Dieu.
    Peu s’en fallut que ne pleurassent
    Les soudards et les écoliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Mais elle disait : « Loin du monde,
    Vivre et prier pour les méchants !
    Quel bonheur ! quelle paix profonde
    Dans la prière et dans les chants !
    Là, si les démons nous menacent,
    Les anges sont nos boucliers ! » —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Or, la belle à peine cloîtrée,
    Amour dans son cœur s’installa.
    Un fier brigand de la contrée

          Vint alors et dit : Me voilà !
    Quelquefois les brigands surpassent
    En audace les chevaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Il était laid ; des traits austères,
    La main plus rude que le gant ;
    Mais l’amour a bien des mystères,
    Et la nonne aima le brigand.
    On voit des biches qui remplacent
    Leurs beaux cerfs par des sangliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Pour franchir la sainte limite,
    Pour approcher du saint couvent,
    Souvent le brigand d’un ermite
    Prenait le cilice, et souvent
    La cotte de maille où s’enchâssent
    Les croix noires des templiers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La nonne osa, dit la chronique,
    Au brigand par l’enfer conduit,
    Aux pieds de sainte Véronique
    Donner un rendez-vous la nuit,
    À l’heure où les corbeaux croassent,
    Volant dans l’ombre par milliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Padilla voulait, anathème !
    Oubliant sa vie en un jour,
    Se livrer, dans l’église même,
    Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,

             Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
    Les cierges sur les chandeliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Or quand, dans la nef descendue,
    La nonne appela le bandit,
    Au lieu de la voix attendue,
    C’est la foudre qui répondit.
    Dieu voulut que ses coups frappassent
    Les amants par Satan liés. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Aujourd’hui, des fureurs divines
    Le pâtre enflammant ses récits,
    Vous montre au penchant des ravines
    Quelques tronçons de murs noircis,
    Deux clochers que les ans crevassent,
    Dont l’abri tuerait ses béliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Quand la nuit, du cloître gothique
    Brunissant les portails béants,
    Change à l’horizon fantastique
    Les deux clochers en deux géants ;
    À l’heure où les corbeaux croassent,
    Volant dans l’ombre par milliers… —
    Enfants, voici des bœufs qui passent.
    Cachez vos rouges tabliers !

    Une nonne, avec une lampe,
    Sort d’une cellule à minuit ;
    Le long des murs le spectre rampe,
    Un autre fantôme le suit ;
    Des chaînes sur leurs pieds s’amassent,

                  De lourds carcans sont leurs colliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La lampe vient, s’éclipse, brille,
    Sous les arceaux court se cacher,
    Puis tremble derrière une grille,
    Puis scintille au bout d’un clocher ;
    Et ses rayons dans l’ombre tracent
    Des fantômes multipliés. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Les deux spectres qu’un feu dévore,
    Tramant leur suaire en lambeaux,
    Se cherchent pour s’unir encore,
    En trébuchant sur des tombeaux ;
    Leurs pas aveugles s’embarrassent
    Dans les marches des escaliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Mais ce sont des escaliers fées.
    Qui sous eux s’embrouillent toujours ;
    L’un est aux caves étouffées,
    Quand l’autre marche au front des tours ;
    Sous leurs pieds, sans fin se déplacent
    Les étages et les paliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Élevant leurs voix sépulcrales,
    Se cherchant les bras étendus,
    Ils vont… Les magiques spirales
    Mêlent leurs pas toujours perdus ;
    Ils s’épuisent et se harassent
    En détours, sans cesse oubliés. —

               Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    La pluie alors, à larges gouttes,
    Bat les vitraux frêles et froids ;
    Le vent siffle aux brèches des voûtes ;
    Une plainte sort des beffrois ;
    On entend des soupirs qui glacent,
    Des rires d’esprits familiers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Une voix faible, une voix haute,
    Disent : « Quand finiront les jours ?
    Ah ! nous souffrons par notre faute ;
    Mais l’éternité, c’est toujours !
    Là, les mains des heures se lassent
    À retourner les sabliers… » —
    Enfants, voici des bœufs qui passent.
    Cachez vos rouges tabliers !

    L’enfer, hélas ! ne peut s’éteindre.
    Toutes les nuits, dans ce manoir,
    Se cherchent sans jamais s’atteindre
    Une ombre blanche, un spectre noir,
    Jusqu’à l’heure pâle où s’effacent
    Les cierges sur les chandeliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

    Si, tremblant à ces bruits étranges,
    Quelque nocturne voyageur
    En se signant demande aux anges
    Sur qui sévit le Dieu vengeur,
    Des serpents de feu qui s’enlacent
    Tracent deux noms sur les piliers. — 

    Enfants, voici des bœufs qui passent,

    Cachez vos rouges tabliers !

    Cette histoire de la novice,
    Saint Il defonse, abbé, voulut
    Qu’afin de préserver du vice
    Les vierges qui font leur salut,
    Les prieures la racontassent
    Dans tous les couvents réguliers. —
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !

     

    GUITARE

    Gastibelza, l'homme à la carabine,
    Chantait ainsi:
    " Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?
    Quelqu'un d'ici ?
    Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne
    Le mont Falù.
    - Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou !

    Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,
    Ma senora ?
    Sa mère était la vieille maugrabine
    D'Antequera
    Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne
    Comme un hibou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou !
    Dansez, chantez! Des biens que l'heure envoie

    Il faut user.
    Elle était jeune et son oeil plein de joie
    Faisait penser. -
    À ce vieillard qu'un enfant accompagne
    jetez un sou ! ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Vraiment, la reine eût près d'elle été laide
    Quand, vers le soir,
    Elle passait sur le pont de Tolède
    En corset noir.
    Un chapelet du temps de Charlemagne
    Ornait son cou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Le roi disait en la voyant si belle
    A son neveu : - Pour un baiser, pour un sourire d'elle,
    Pour un cheveu,
    Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne
    Et le Pérou ! -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Je ne sais pas si j'aimais cette dame,
    Mais je sais bien
    Que pour avoir un regard de son âme,
    Moi, pauvre chien,
    J'aurais gaîment passé dix ans au bagne
    Sous le verrou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Un jour d'été que tout était lumière,
    Vie et douceur,
    Elle s'en vint jouer dans la rivière
    Avec sa soeur,
    Je vis le pied de sa jeune compagne
    Et son genou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre
    De ce canton,
    Je croyais voir la belle Cléopâtre,
    Qui, nous dit-on,
    Menait César, empereur d'Allemagne,
    Par le licou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !
    Sabine, un jour,
    A tout vendu, sa beauté de colombe,
    Et son amour,
    Pour l'anneau d'or du comte de Saldagne,
    Pour un bijou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Sur ce vieux banc souffrez que je m'appuie,
    Car je suis las.
    Avec ce comte elle s'est donc enfuie !
    Enfuie, hélas !
    Par le chemin qui va vers la Cerdagne,
    Je ne sais où ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    Me rendra fou.

    Je la voyais passer de ma demeure,
    Et c'était tout.
    Mais à présent je m'ennuie à toute heure,
    Plein de dégoût,
    Rêveur oisif, l'âme dans la campagne,
    La dague au clou ... -
    Le vent qui vient à travers la montagne
    M'a rendu fou !

    Vous êtes bien belle et je suis bien laid.
    A vous la splendeur de rayons baignée ;
    A moi la poussière, à moi l'araignée.
    Vous êtes bien belle et je suis bien laid ;
    Soyez la fenêtre et moi le volet.

    Nous réglerons tout dans notre réduit.
    Je protégerai ta vitre qui tremble ;
    Nous serons heureux, nous serons ensemble ;
    Nous réglerons tout dans notre réduit ;
    Tu feras le jour, je ferai la nuit.

     

    ALTESSE

    Altesse, il m'a fallu des revers, des traverses

    De beau soleil coupé d'effroyables averses,
    Etre pauvre, être errant et triste, être cocu,
    Et recevoir beaucoup de coups de pied au cul.
    Avoir des trous l'hiver dans mes grègues de toile,
    Grelotter, et pourtant contempler les étoiles,
    Pour devenir après, tous mes beaux jours enfuis,
    Le philosophe illustre et profond que je suis.

     

     

    LA CHANSON DE MAGLIA

    Vous êtes bien belle et je suis bien laid.
    A vous la splendeur de rayons baignée ;
    A moi la poussière, à moi l'araignée.
    Vous êtes bien belle et je suis bien laid ;
    Soyez la fenêtre et moi le volet.

    Nous réglerons tout dans notre réduit.
    Je protégerai ta vitre qui tremble ;
    Nous serons heureux, nous serons ensemble ;
    Nous réglerons tout dans notre réduit ;
    Tu feras le jour, je ferai la nuit.


     

    PUISQUE J'AI MIS MA LÈVRE À TA COUPE ENCORE PLEINE 

    Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ;
    Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; 
    Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine 
    De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;

    Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire
    Les mots où se répand le coeur mystérieux ;
    Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire
    Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux ;

    Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie
    Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ;
    Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie
    Une feuille de rose arrachée à tes jours ;

    Je puis maintenant dire aux rapides années :
    - Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieillir !
    Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
    J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !

    Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre
    Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.
    Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre !
    Mon coeur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !


     

    RÊVES

    Odes et Ballades, 1827, Livre cinquième-1818-1828, Ode XXV.

    I

        Amis, loin de la ville,
    Loin des palais de roi,
    Loin de la cour servile,
    Loin de la foule vile,
    Trouvez-moi, trouvez-moi,

         Aux champs où l’âme oisive
    Se recueille en rêvant,
    Sur une obscure rive
    Où du monde n’arrive
    Ni le flot, ni le vent,

        Quelque asile sauvage,
    Quelque abri d’autrefois,
    Un port sur le rivage,
    Un nid sous le feuillage,
    Un manoir dans les bois !

           Trouvez-le-moi bien sombre, 
    Bien calme, bien dormant,
    Couvert d’arbres sans nombre, 
    Dans le silence et l’ombre
    Caché profondément !

         Que là, sur toute chose,
    Fidèle à ceux qui m’ont, 
    Mon vers plane, et se pose 
    Tantôt sur une rose,
    Tantôt sur un grand mont.

       Qu’il puisse avec audace,
    De tout nœud détaché,
    D’un vol que rien ne lasse,
    S’égarer dans l’espace
    Comme un oiseau lâché.

     II

        Qu’un songe au ciel m’enlève,
    Que, plein d’ombre et d’amour,
    Jamais il ne s’achève,
    Et que la nuit je rêve
    A mon rêve du jour !

          Aussi blanc que la voile
    Qu’à l’horizon je vois, 
    Qu’il recèle une étoile,
    Et qu’il soit comme un voile
    Entre la vie et moi !

         Que la muse qui plonge 
    En ma nuit pour briller
    Le dore et le prolonge,
    Et de l’éternel songe
    Craigne de m’éveiller !

         Que toutes mes pensées
    Viennent s’y déployer,
    Et s’asseoir, empressées,
    Se tenant embrassées,
    En cercle à mon foyer !

         Qu’à mon rêve enchaînées, 
    Toutes, l’œil triomphant,
    Le bercent inclinées,
    Comme des sœurs aînées 
    Bercent leur frère enfant !

    III

         On croit sur la falaise,
    On croit dans les forêts,
    Tant on respire à l’aise,
    Et tant rien ne nous pèse,
    Voir le ciel de plus près.

             Là, tout est comme un rêve ;
    Chaque voix a des mots,
    Tout parle, un chant s’élève
    De l’onde sur la grève, 
    De l’air dans les rameaux. 

          C’est une voix profonde, 
    Un chœur universel,
    C’est le globe qui gronde, 
    C’est le roulis du monde 
    Sur l’océan du ciel.

        C’est l’écho magnifique 
    Des voix de Jéhova, 
    C’est l’hymne séraphique
    Du monde pacifique 
    Où va ce qui s’en va ;

                Où, sourde aux cris de femmes, 
    Aux plaintes, aux sanglots, 
    L’âme se mêle aux âmes, 
    Comme la flamme aux flammes, 
    Comme le flot aux flots ! 

      IV

           Ce bruit vaste, à toute heure, 
    On l’entend au désert. 
    Paris, folle demeure,
    Pour cette voix qui pleure 
    Nous donne un vain concert.

          Oh ! la Bretagne antique !
    Quelque roc écumant !
    Dans la forêt celtique
    Quelque donjon gothique !
    Pourvu que seulement

           La tour hospitalière
    Où je pendrai mon nid,
    Ait, vieille chevalière,
    Un panache de lierre
    Sur son front de granit.

           Pourvu que, blasonnée
    D’un écusson altier,
    La haute cheminée,
    Béante, illuminée,
    Dévore un chêne entier ; 

           Que, l’été, la charmille
    Me dérobe un ciel bleu ;
    Que l’hiver ma famille,
    Dans l’âtre assise, brille
    Toute rouge au grand feu ;

           Dans les bois, mes royaumes,
    Si le soir l’air bruit,
    Qu’il semble, à voir leurs dômes, 
    Des têtes de fantômes
    Se heurtant dans la nuit ;

          Que des vierges, abeilles
    Dont les cieux sont remplis,
    Viennent sur moi, vermeilles,
    Secouer dans mes veilles
    Leur robe à mille plis !

          Qu’avec des voix plaintives
    Les ombres des héros
    Repassent fugitives,
    Blanches sous mes ogives
    , Sombres sur mes vitraux ! 

     V

           Si ma muse envolée
    Porte son nid si cher
    Et sa famille ailée
    Dans la salle écroulée
    D’un vieux baron de fer ;

              C’est que j’aime ces âges
    Plus beaux, sinon meilleurs,
    Que nos siècles plus sages ;
    A leurs débris sauvages
    Je m’attache, et d’ailleurs

         L’hirondelle enlevée
    Par son vol sur la tour,
    Parfois, des vents sauvée,
    Choisit pour sa couvée
    Un vieux nid de vautour.

               Sa famille humble et douce,
    Souvent, en se jouant,
    Du bec remue et pousse,
    Tout brisé sur la mousse,
    L’œuf de l’oiseau géant.

            Dans les armes antiques
    Mes vers ainsi joueront,
    Et, remuant des piques,
    Riront, nains fantastiques,
    De grands casques au front.

     VI

              Ainsi noués en gerbe,
    Reverdiront mes jours
    Dans le donjon superbe,
    Comme une touffe d’herbe
    Dans les brèches des tours.

           Mais, donjon ou chaumière,
    Du monde délié,
    Je vivrai de lumière,
    D’extase et de prière,
    Oubliant, oublié !
     

    (4 juin 1828)


      

    L'ÂME EN FLEUR

    Si vous n'avez rien à me dire,
    Pourquoi venir auprès de moi ?
    Pourquoi me faire ce sourire
    Qui tournerait la tête au roi ?
    Si vous n'avez rien à me dire,
    Pourquoi venir auprès de moi ?

    Si vous n'avez rien à m'apprendre,
    Pourquoi me pressez-vous la main ?
    Sur le rêve angélique et tendre,
    Auquel vous songez en chemin,
    Si vous n'avez rien à m'apprendre,
    Pourquoi me pressez-vous la main ?

    Si vous voulez que je m'en aille,
    Pourquoi passez-vous par ici ?
    Lorsque je vous vois, je tressaille :
    C'est ma joie et c'est mon souci.
    Si vous voulez que je m'en aille,
    Pourquoi passez-vous par ici ?

    hugo_jersey.jpg

    Victor HUGO pour les Nuls

    Poèmes à (Hu)gogo

  • PAS PLEURER de LYDIE SALVAYRE

    P.Leuckx.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

    Pas_Pleurer_Salvayre.jpgÀ l’heure où les jurés et les lecteurs de la nouvelle saison littéraire pensent au Prix Goncourt 2015, un petit détour par celui de l’an dernier, qui a récompensé la romancière Lydie Salvayre pour un livre consacré à plus d’un titre à l’année 36 du siècle passé. Avec Salvayre, l’Espagne de cette terrible guerre civile, la filiation espagnole, l’enquête précieuse et précise du Bernanos des « Grands cimetières sous la lune » tissent un livre entre roman, témoignage familial et référence littéraire.

    Le titre attendra l’ultime page pour trouver sens et le lecteur aura eu le temps de faire siens les quelques personnages hauts en couleurs de ce roman prenant : la narratrice ; sa mère qui baragouine une langue française émaillée de mots espagnols et de mots français « amochés », quatre-vingt-dix ans au compteur, à l’heure de l’écriture, qui ramène à elle ses souvenirs d’amour et d’adolescence de 1936 ; son oncle maternel, José, engagé dans le combat politique ; son père, Diego, bâtard d’un grand propriétaire terrien, Don Jaime ; quelques vieilles patriciennes et autres villageoises d’un petit bourg rongé par la guerre civile.

    Le mot est lâché : guerre. Et le livre restitue les atrocités commises au nom du franquisme et d’une Eglise espagnole toute servile, prête à encenser tous les débordements et crimes, puisqu’il faut battre ces républicains, ces communistes, ces réfractaires au régime sacro-saint des possédants et des catholiques bon teint.

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    Deux récits – l’histoire de la mère de la narratrice, Montse, 15 ans au moment des faits , et le témoignage réel de l’écrivain Bernanos, venu voir sur place à Majorque ce qui se trame contre les gens simples, les exclus du franquisme, les opposants, et qui laissera, un an plus tard, à leur mémoire, celle des battus de l’histoire, celle des martyrs du pouvoir dictatorial , un livre d’une honnêteté magistrale – composent « Pas pleurer », se recouvrent, s’éclairent. La petite histoire familiale, terrible par les inflexions que la grande va lui donner, suit au plus près l’intimité d’une demeure, d’un village, d’un régime, d’une idéologie.

    Ce vingtième livre d’un auteur rend compte aussi de ce que fut l’exil pour une famille, quand, pour échapper aux massacres de 38/39, lorsque les républicains commençaient à voir la fin, il fallut sortir d’Espagne, vivre enfin, hors de cette gangue poisseuse d’un régime atroce qui a marqué plusieurs générations. En cela aussi, le témoignage de Salvayre est poignant.

    On rappellera au lecteur d’autres références romanesques de première grandeur sur ce thème tragique : « Voix endormies » de Dulce Chacon (2002, trad. française 2004) et l’admirable « Ana Non » de Agustin Gomez-Arcos (1977).

    Lydie SALVAYRE, Pas pleurer, Ed. Seuil, 2014, 288p., 18,50€.

  • Présentation de MÉANDRES de Salvatore GUCCIARDO à la Bibliothèque Marguerite Yourcenar

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    J'aurai le plaisir de présenter, avec la complicité de Serge Budahazi, Salvatore Gucciardo en tant que poète pour son recueil bilingue (français/italien) Méandres sorti chez Chloé des Lys, préfacé par Jospeph Bodson et traduit en italien par Maria Teresa Epifani Furno.

    Cela se passera le jeudi 10 septembre 2015 à 19 heures dans le beau cadre du Château de Cartier de Marchienne-au-Pont qui abrite les locaux de la bibliothèque communale. 

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    Quelques lectures de Méandres...

    Ma lecture de Méandres 

    "Alchimie spirituelle, métaphysique de l’être, théorie de l'évolution de Teilhard de Chardin... sont quelques-unes des philosophies ou disciplines auxquelles Méandres emprunte des éléments pour déployer son univers poétique particulier. (...)

    Habile dispositif ouvert à plusieurs interprétations, Méandres ne s’apprivoise pas en une seule lecture et se complète des peintures de l’artiste (au nombre de quatre) qui accompagnent ce parcours pour donner une vision de la condition humaine et cosmique qui a à voir avec l’art, l’âme et la lumière et à laquelle chacun donnera l’interprétation qu’il veut selon son vécu, ses références artistiques et culturelles. Un second recueil (après Lyrisme cosmique en 2011) qui nous fait entrer plus avant dans l’univers si singulier de l’artiste avant tout poète, des mots et des images." E.A.

    Méandres par Jean-Paul Gavard-Perret (sur le site de Traversées)

    "Gucciardo ne cesse d’oxygéner la distance qui sépare l’homme – en ses miels et sels obscurs – du cosmos. Il balaie l’horizon noir, opte pour la lumière en faisant le tri dans des « sentiments entremêlés » envahis de chiendent et autres mauvaises herbes au sein des profondeurs de l’être. En effet, à l’heure de leur départ de quelle étroite blessure se souviendront les hommes s’ils ne font que se laisser bercer sous les laves du ciel ? Le poète se rappelle ainsi au bon souvenir de ceux qui ne cultivent que l’image matérialiste emmagasinée dans leur cervelle. Le poète – en Salvatore donc en sauveur – en rappelle le miaulement macabre et les miasmes.(...) " J.-P.G.-P.

    Méandres par Pierre Schroven (sur le site de Traversées)

    "Rythmés par le souffle du cosmos, ces poèmes insolites voire mystérieux tentent de transmettre une vision lumineuse et joyeuse du monde ; mieux, ils fondent l’espoir dans le désespoir ambiant et mettent en joue une réalité dont le destin n’est écrit nulle part. 

    Au détour de chaque page, Gucciardo se risque aux frontières de l’inconnu, dissipe les certitudes du quotidien, traque ce que la vie dissimule et considère celle-ci dans son infinité ; bref, il cherche à percevoir le chant originel de l’univers pour renouveler sa vision du monde et dépasser l’ombre d’une vie sans cœur.

    Méandres est une ode à la vie dans ce qu’elle a de merveilleux mais aussi de plus sauvage, mouvant et mystérieux." P.S.

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    Le site de Salvatore Gucciardo 

  • UN PEINTRE DE CAISSIÈRES

    Caissi%C3%A8re.jpgC’était un peintre de caissières. Avec l’accord du gérant, il s’installait d’un côté puis de l’autre des caisses et peignait les caissières au travail. Leur nez, leurs yeux, leurs leur front, leurs mèches, leurs mains… Le peintre, lors des changements de côté,  emportait son matériel et traversait la ligne des caisses comme une frontière. Un moment, il se retrouvait vivant la vie d’un exilé, honni et loué à la fois. Sur le point d’être abattu (par une partie de la clientèle) ou acclamé, porté aux nues tel un héros (par l’autre partie), puis quand on le voyait se remettre au chevalet, peiner à terminer son portrait, tout le monde était unanime pour dire qu’il ne se différenciait pas du reste du monde, peinant à la tâche pour un quignon de pain vendu à la boulangerie du supermarché.

    Il peignait les caissières sur leur lieu de travail mais il ne s’arrêtait pas là. Il les peignait faisant leurs courses (où c’était le moins cher), dans leur cuisine (préparant à manger pour leur famille), repassant, tricotant, piquant à la machine (et dans leurs doigts), dormant (sur un coin de table ou dans leurs draps), pendant leur toilette ou pendant l’amour (avec le consentement du compagnon, mari ou amant)… Ses toiles étaient appréciées qui s’achetaient à la sortie du magasin, dans l’espace commercial où il possédait un stand. Fort de son succès (il reversait une grosse commission au gérant par ailleurs marchand d’art), il fut appelé à peindre les allées du magasin, des rayons pleins, des caddies vides, des produits entiers et des étiquettes de produits qui se vendirent dans toute la chaîne mondiale de supermarchés de cette enseigne. Il vendait tant qu’il put s’acheter un magasin, puis un autre et encore un autre de telle sorte qu’il n’eut plus le temps de peindre le moindre tableau... 

    Parfois on voit ce gérant de cette nouvelle chaîne de magasins bioniques devant les caisses machinales comme dans le vague, comme regardant au loin la mer disparue des caissières, se les figurant à nouveau sur la plage désormais déserte où ne subsistaient plus que des souvenirs d’images enfouies dans le sable synthétique de la peinture automatique.