• TROIS PROSES INNOCENTES

                                                                                                            La vraie innocence n'a honte de rien

                                                                                                                                Jean-Jacques Rousseau

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    Le chemin de la bouteille

    J’ai pris le chemin de la bouteille comme j’aurais pu emprunter, tout au bout de la table, la voie du poivrier (en marchant sur des grains). Ou bien encore m’engager dans l’allée des alouettes semée de reflets. Puis des verres sans transparence ont arrêté ma progression et m’ont réclamé du feu. En panne d’essence, je n’avais plus la moindre once d’âme à fournir. Et la lumière commençait à baisser.

    A quoi bon, m’ont-ils dit, continuer votre route? Et ils m’ont barré la vue.  Noir complet ! Mais je les brisai et traversai leurs opaques débris. Un éclat m’atteignit au flanc et je dus faire halte sous un poivrier noir (piper nigrum) de la cime duquel une alouette bateleuse (mirafra apiata) m’interpella de sa voix fluette: Tu es arrivé flu flu au croisement du hasard et de la nécessité, de la flu flu vertu ménagère et du réel de cuisine! Alors, dans un sursaut de fiction, absolument fou de tout leurre, je m’embarquai dans une autre histoire sans passé ni avenir pour ne plus me retrouver là. Ni ailleurs.

     

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    La  tentation

    Je donne cours tout habillé face à des apprenants nus. La tentation est grande de me dévêtir devant ces âmes avides de voir jusqu’au-dessous des sous-vêtements. Des collègues régulièrement succombent qui enseignent à poil la façon de se bien vêtir et d’apprendre par cœur corsets et nuisettes. Mêlés à la fange scolaire, ils ont ainsi le sentiment de partager tous les savoirs. La tentation est grande mais je résiste chaque jour. Je pense comme ma mère, et avant elle la cohorte de nos aïeules, qu’il n’est pas bon d'exacer les souhaits des plus ignorants. La nuit, je dors tout habillé dans un grand lit avec une compagne nue. La tentation est grande de me vautrer contre sa chair,  de coller mon corps à sa peau mais je résiste encore. Au matin, je la supplie de s’habiller pour partir à l’école mais elle ne m’écoute pas plus qu’en classe quand je lui dis de recouvrir d’un film transparent tous ses livres et cahiers.

     

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    Piège à fils

    Chaque matin, je recueille des fils sans nombre pris au piège de la nuit. Ils sont noirs, ils sont blancs, ils sont jaunes, mes fils, mais tous ils me ressemblent. Tous ils disent quelque chose de moi et de mes pères.

    Evidemment tous ne sont pas à garder, il faut en libérer une dizaine qui n’a de fils que le nom mais le nom seul, on le sait, est insuffisant pour faire un fils. On observe vite ce qui caractérise un fils d’un non fils. Le fils qui ne dit rien du père et jamais n’en dira rien n’est pas un fils au sens fort du terme. Il est à rejeter dans le matin blême, très vite, pour qu’il ne s’attache pas car les premiers instants sont, on le sait, les plus importants et aussi les plus cruels. Le fils refoulé peut, après une blessure trop profonde, ne pas passer le jour. Il ne verra point la nuit où l’attend un nouveau piège, une nouvelle possible paternité. Il se perd dans la lumière pour ne plus réapparaître.
    Mes fils du jour, je les garde, ils font partie de ma vie. Oubliés, les autres même si je continue d’entendre leurs cris du fond de leur absence.

    Tout à l'heure, en plein soleil, les fils des précédents jours, des précédentes années  accueilleront leurs frères pour agrandir la fratrie qui se réclame bruyamment (ça casse les oreilles) de moi et qu’un jour je renierai en bloc (dans un parfait silence). Le jour que je choisirai. Le même jour que mes pères ont choisi...

     

    Peintures de Morandi (Nature morte, 1954), Balthus (Nu de profil, 1908) et Russel (Les fils du peintre jouant avec un crabe, 1904-1906)

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 9

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    FIN DE L'ÉPISODE 8

    Il décida donc de se préparer un repas léger et de terminer, après celui-ci, la lecture de « Jane Eyre », déjà bien avancée, et, s’il n’avait pas trop sommeil, de commencer « Les Hauts de Hurlevent », pour mener à bien son projet de lecture concernant au moins une œuvre de chacune des sœurs Brontë.

    ÉPISODE 9

    Hanna était installée sous le préau de l’école, à quelques pas de la mairie, et elle attendait, elle attendait ceux qui voulaient raconter ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu, ce qu’ils savaient pour l’avoir entendu d’autres bouches ou même ce qu’ils croyaient qui s’était passé. Elle voulait reconstituer avec ces bribes de mémoires, ces débris de récits oubliés, ces reliques de racontars, de rumeurs, de on-dit, ce qui avait été avant, avant que la folie meurtrière ne s’abatte sur la Pologne toujours coincée entre le marteau et l’enclume, ne pouvant reculer vers l’est quand l’ouest gronde et pouvant pas plus se retirer à l’ouest quand l’est écrase tout sur son passage. Elle aurait voulu que les enfants puissent connaître la Pologne d’Isaac Bashevis Singer, celle qu’il a décrite avant de partir pour l’exil en Amérique, chassé, lui aussi, par cette folie qui détruisait tout et surtout tout ce qui se plaçait sous la protection de l’étoile de David

    Mais les mots qu’elle attendait, ne sortaient pas facilement, ces mots là font très mal dans la tête, dans le cœur, dans l’âme et ils font encore plus mal quand il faut les dire. Et, même s’ils hantent les jours et déchirent les nuits les plus paisibles, ils ne peuvent pas sortir. Ils sont enfoncés encore plus profondément que les mots de cette jeune fille amoureuse qui cherche un toit pour offrir sa virginité au garçon qu’elle aime avec tant de passion.

    Marek Hlasko était venu lui aussi avec cette jeune fille qui voulait témoigner qu’elle ne pouvait pas trouver ce coin d’intimité suffisant pour abriter le cadeau qu’elle voulait offrir à son amour. Mais ce témoignage n’était pas celui qu’attendait Hanna. C’était un témoignage d’un autre temps encore, un temps moins ancien, un temps de malheur aussi, un temps où un régime, encore un, un autre, se mêlait beaucoup trop, lui aussi, de la vie de ce pauvre peuple régulièrement brimé. Et Marek voulait lui parler de ce temps. Il voulait évoquer cette misère quand Dorota Maslowska arriva, elle avait elle aussi quelque chose à dire, encore des choses hors sujet mais il fallait qu’elle les confesse vite, qu’elle raconte tout le désarroi de cette jeunesse polonaise qui, malgré la libération de toutes les oppressions, ne trouvait pas l’espoir qu’elle cherchait depuis si longtemps et n’avait plus que la possibilité de se réfugier dans des plaisirs factices et frelatés fournis par des trafiquants sans scrupule.

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    Dorota Maslowska

    Hanna, Marek, Dorota, un trio pour raconter la Pologne, cimetière où les mots sont enterrés très profondément afin que les envahisseurs, de l’est comme de l’ouest, ne puissent pas les déterrer et les emporter comme ils ont emmené des milliers de personnes et des milliers de vies. Ainsi, Ils pourraient réunir les souffrances qu’ils avaient récoltées pour les assembler en une même plainte qui donnerait peut-être naissance à un nouvel espoir. Pauvre Pologne martyrisée par le levant et le couchant pendant l’horrible guerre puis écrasée par une nouvelle gangrène juste au moment où la fureur apocalyptique semblait vouloir s’apaiser. Requiem pour un peuple qu’on assassine. Et après…

    Il se retourna, quelque chose l’empêchait de poursuivre son rêve, sa bouche trop sèche ? L’impasse dans laquelle il semblait être avant de se réveiller ? Mais, plutôt une envie bien naturelle qu’il fallait satisfaire rapidement. Il avait atteint l’âge où les petits ennuis commencent à peupler le quotidien de tout un chacun et il fallait qu’il change ses habitudes, la boisson du soir n’était plus très compatible avec des nuits longues et paisibles. Il approchait de la limite que Romain Gary définissait comme celle au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable. Il dû donc soulager sa vessie avant de regagner son lit et de reprendre un sommeil plus quiet qui cependant ne vint pas immédiatement, il pensait encore à ces écrivains polonais qui voulaient témoigner de tout ce que ce peuple a enduré depuis des siècles avant qu’ils ne voient le jour eux-mêmes. Depuis que leur bon roi se lamentait que Dieu était trop haut et la France trop loin.

    Les temps étaient loin maintenant où la noblesse polonaise réunit, au Tannenberg, sous une seule et même bannière piétinait sans merci, ni pitié, les preux chevaliers teutoniques et stoppaient définitivement leur marche vers l’est. Et on aurait dit que Sienkiewicz voulait rappeler aux Polonais que le voisin de l’Ouest est toujours aussi puissant et belliqueux et qu’il faut s’en méfier, ses écrits comportent une certaine part de prémonition, hélas bien funeste, qu’on pourrait encore méditer aujourd’hui. Mais, il ne voulait pas s’endormir avec des idées belliqueuses plein la tête, il avait envie d’une aventure plus paisible qui lui ferait oublier, l’espace d’un morceau de sommeil, les malheurs de la Pologne. Il plongea bien vite dans une somnolence qu’il l’entraina sur les pas du vieux Comte Potocki, un de ces nombreux Polonais qui a cherché fortune ailleurs, et qui lui raconta l’aventure étrange qu’un officier napoléonien lui confia après avoir trouvé, dans les ruines de Saragosse, un manuscrit qui relatait l’incroyable périple d’un capitaine des Gardes wallonnes qui devait rejoindre Madrid en passant par la Sierra Morena.

    Il se réveilla entre deux pendus, ses serviteurs avaient disparu mais il décida de poursuivre sa route pour accomplir la mission qui lui était confiée. Bientôt, il aperçut une caravane hétéroclite qui cheminait lentement et qui l’accepta comme compagnon de route. Cette caravane, hors les serviteurs et personnels dévolus à la conduite et à l’entretien des animaux de trait et de charge, comprenait des personnages d’origines très diverses : bandits de grands chemins, moines, marchands juifs, etc… et chacun racontait son histoire incarnant chacun une vision du monde : la science, la religion, l’ésotérisme. Et ses histoires s’empilaient les unes dans les autres comme des poupées gigognes le laissant bien perplexe et rêveur, il s’abandonnait alors à son habituelle rêverie et se retrouvait avec une belle et charmante jeune fille, surveillée par sa mère, qui lui proposait le plus belle des nuits d’amour et, évidemment, il ne résistait pas à une telle avance, qui l’aurait fait d’ailleurs, il plongeait dans la proposition comme un dauphin dans son océan natal. Et, il se réveillait brutalement sous une potence entre deux pendus et un rai de lumière qui filtrait entre les lattes d’un volet, chatouillait son œil ensommeillé.

    Il émergea péniblement ne sachant plus très bien où ce brave comte polonais l’avait emmené, ni très bien à quoi il avait bien pu rêver après s’être rendormi. Pour éclaircir un peu ses esprits embrouillés par ses rêves à tiroirs, il se leva et ouvrit les volets, la neige était maintenant bien installée et la bise qui soufflait assez fort la rendait encore plus froide, un temps à rester au coin du feu, même s’il n’avait que des radiateurs chez lui, pour lire la suite du livre d’Emily Brontë qu’il trouvait très passionnant et très moderne encore. Voyant toute cette neige, il ne put s’empêcher de penser, avec un petit rictus ironique, au chef de notre gouvernement qui, depuis Moscou où il peut tomber assez fréquemment jusqu’à un mètre de neige, vilipendait ses services parce que notre capitale était sinistrée sous cinq centimètres de neige. Ils ont dû drôlement se marrer les Russes en entendant de tels propos ! Décidément les temps sont bien révolus où la France était crainte et écoutée, ce n’est désormais plus qu’un petit pays qu’on paralyse avec quelques flocons de neige, à quoi bon entretenir un parc atomique qui coûte une telle fortune, il suffit d’attendre une bonne bourrasque pour passer à l’attaque.

    Cet épisode ironico-neigeux l’avait rendu guilleret, il avait envie, aujourd’hui, d’un peu de distraction et après une matinée consacrée à ses petites activités domestiques et à son habituelles séances de lecture, il sortirait un peu. Les voisins devaient commencer à le prendre pour un doux dingue affecté par son départ à la retraite et devenu un peu casanier, ronchon, plus très sociable, alors qu’il se contentait de marcher souvent dans ses lectures avec les héros qu’il aimait et de discuter tranquillement avec les auteurs qui l’avaient passionné. Ils ne pouvaient pas comprendre le monde qu’il construisait autour de lui pour donner un sens à ce nouvel épisode de sa vie. Pour meubler cette matinée guillerette et nourrir la bonne humeur qu’il éprouvait, il choisit une « compile » de vieux rocks des années soixante qui comprenaient des chansons de ses idoles d’adolescence : Buddy Holly, Eddie Cochran, Little Richard and Co qui l’accompagnèrent pendant son petit déjeuner.

    Sortir oui ! Mais pour aller où ? La bibliothèque : sa pile de livres à lire était encore très imposante, inutile d’en ajouter d’autres, le cinéma : ça faisait longtemps qu’il n’y allait plus, il s’était gavé de films quand il était étudiant et maintenant il avait l’impression de toujours revoir les mêmes navets dont il était saturé. Il décida tout simplement de baguenauder en ville et de profiter des vitrines de Noël pour enrichir sa liste de cadeaux potentiels à offrir à ses neveux qui lui rendraient certainement une petite visite avant la fin de l’année. Il choisit de voyager en bus malgré l’inconfort des transports en commun car le stationnement en ville, à l’approche des fêtes, était décidément bien trop problématique pour se déplacer en voiture individuelle. Le trajet ne durait qu’une bonne demi-heure mais ça lui laissait suffisamment de temps pour s’évader dans une de ces anciennes lectures restée accrochée dans un coin de sa mémoire. Totalement absorbé par ses réflexions, il faillit oublier de monter dans le bus et se fit rappeler à la réalité par le chauffeur qui prétendait ne pas avoir qu’à réveiller tous les endormis qui attendaient son véhicule aux diverses stations de son itinéraire.

    Le bus le berça mollement, il s’assoupit et se retrouva dans les rues de Prague où il avait séjourné peu de temps après la chute du mur de Berlin, une ville magnifique qui ne demandait qu’encore quelques attentions pour livrer ses richesses dans de meilleures conditions. Il y avait un attroupement à proximité du Rudolffinum, ce magnifique monument néo renaissance dédié à la musique et à l’art en général. Quelques badeaux, le nez en l’air, l’air étonné et interrogatif, regardaient le toit de l’édifice sur lequel deux soldats allemands scrutaient tour à tour les traits des différentes statues qui ornaient le bâtiment. Un passant mieux informés leur raconta qu’il avait entendu dire que Heydrich, apprenant que l’une des statues représentait le grand musicien Félix Meldelssohn qui avait le grand défaut d’être juif, avait demandé qu’on enlève prestement celle-ci, mais les pauvres soldats ne connaissant pas le musicien, ne savaient qu’elle statue enlever. Ils cherchaient, de plus en plus dubitatifs, à la grande joie des spectateurs qui n’osaient pas rire franchement mais se jetaient des regards où il n’était pas difficile de déceler toute l’ironie qu’ils comportaient. Jiri Weil qui n’avait pas encore organisé son suicide pour échapper à la vindicte nazie, ne manquait pas une miette de cette scène surtout quand il constata que les deux pauvres militaires s’attaquaient à la statue de Wagner que vénérait tant leur führer. Apparemment, comme on leur avait enseigné que les juifs avaient des gros nez, ils entreprenaient de déboulonner la statue qui était dotée du plus fort appendice nasal et qui n’était autre que celle de Wagner. La situation devenait de plus en plus cocasse et il était bien difficile de garder un semblant de sérieux et de ne pas narguer les deux iconoclastes militaires. Cependant, il était préférable de prendre quelques distances pour ne pas être sur place quand les supérieurs hiérarchiques constateraient la bourde commise par leurs subordonnés. Dans ces cas là les innocents peuvent vite devenir des coupables potentiels et se retrouver à l’arrière d’un camion militaire, embarqués pour une destination inconnue, désormais trop bien connue, hélas.

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    Il décida donc de s’esquiver promptement et de se diriger vers le pont Charles pour rejoindre la Malastrana, ce quartier chargé d’histoire au patrimoine très riche qui ne manquait pas non plus d’enseignes commerciales alléchantes. Tout en gardant un œil attentif sur les vitrines, il vit, marchant devant lui, quelqu’un qu’il semblait bien reconnaître rien qu’à sa démarche, il accéléra le pas et rejoignit bientôt le promeneur qui tout en cheminant lentement semblait chercher des indices dans les devantures, les cours, les portes, les corniches des bâtiments qu’ils longeaient, des indices mais quels indices ? Il avait bien reconnu Bohumil Hrabal qui lui confia qu’il cherchait désespérément des traces de l’ancienne gloire de cette ville, véritable carrefour de la culture européenne au siècle précédent. Il était empli d’une réelle tristesse et d’une profonde nostalgie, il ne reconnaissait plus cette ville et ne voulait plus y vivre, il parlait même de vendre sa maison où il ne pouvait plus vivre. Cette rencontre le bouscula quelque peu et le laissa interrogatif, cette ville n’avait jamais été détruite peut-être le serait-elle par les fous qui y séjournaient maintenant mais aucun indice précurseur n’était encore tangible. Inquiet, perplexe, il admit tout de même que Prague n’était plus la grande métropole culturelle qui avait vu naître Kafka et Rilke et mourir Smetana. Cette réflexion lui donna envie de monter jusqu’au palais Hradcany et de visiter la petite maison, à peine plus qu’une maison de poupée, que Kafka avait occupée pendant quelques années dans la Ruelle d’or à l’ombre de l’imposant château.

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    Bohumil Hrabal

    Une bousculade le surprit, il faillit s’étaler, le chauffeur avait freiné un peu brutalement pour éviter un piéton un peu trop téméraire et il avait percuté son voisin avant de pouvoir accrocher une poignée destinée aux passagers voyageant debout. Cet incident le sortit totalement de la rêverie dans laquelle il s’était doucement laissé aller, et il constata avec surprise qu’il avait oublié de descendre à la station à laquelle il avait prévu de s’arrêter, deux autres avaient déjà défilé sous les vitres du bus sans qu’il réagisse, il sauta donc prestement sur le trottoir, dès la suivante, et rebroussa chemin afin de s’engager dans les rues commerciales du centre ville. En voyant les vitrines parées de leurs plus beaux atours pour allécher les clients en quête de cadeaux à offrir pour les fêtes de fin d’année, il ne put s’empêcher de penser aux rues de Prague qu’il venait de quitter et d’admettre que la vie était tout de même désormais moins dangereuses ici que là-bas à l’époque où son rêve l’avait conduit.

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    Le n°22 de La ruelle d'or à Prague où séjourna Kafka

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  • AU GRAND MENU DES MICROFICTIONS: HOEX ET MENU

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    41IM6qSr9yL._SX343_BO1,204,203,200_.jpgLe temps d'une ou deux pages, Hoex, qu'on sait poète et joueuse (sous sa plume, que de décollations!), s'en donne à corps joie et jouissance en mêlant aux rêves de son personnage principal nombre de "Valets de nuit" que 33 nouvelles gâtent de beaux atours. Les lectrices s'en pourlècheront les babines (oui, lectrices ; dans une coquille-lapsus où se loge le narrataire, du plus bel effet , p.45: "C'est elle qui m'électrice", en langage lacanien " c'est elle qui m'est lectrice "- on attendait électriSe).

    Que de corps musclés et rêves réjouissants pour la narratrice qui se métamorphose en mouche, en sable, que sais-je...L'imagination et la prose brillante font le reste : les micro nouvelles se lisent vite et se nourrissent de métaphores, d'humour, de chutes de reins et de rêves.

    Du beau travail vraiment, sous la bannière, chaque fois, de grands auteurs qui prêtent à épigraphes (Daudet, Giono, Rimbaud...).Toutes les professions y passent et la belle narratrice jauge les exploits d'abbé, d'explorateur, de pompiste, de pâtissier, jusqu'à éprouver les délices d'un boucher!

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    "Je suis agenouillée dans la pénombre d'un confessionnal où des yeux flamboyants me fixent au travers de la grille" (p.137)

    "Quand enfin il lève son visage, ses yeux sombres sont sur moi. Et lorsqu'il me demande "Et avec ça?", je sens que j'en voudrais encore" (p.52)

    Parmi les 33, ma préférée : la lettre d'amour pour "Le facteur"...

    Le livre sur le site de Les Impressions Nouvelles

     

    petitesmechancetes.jpgEntre Hoex et Menu, l'espace de dix-neuf livres, puisque Marc Menu en est à son premier et la romancière du "Grand Menu" à vingt.Photo-Menu-180x240.jpeg

    "Petites méchancetés sans grandes conséquences" signe 76 micro histoires, avec chutes assez sombres et bien senties. Parfois quatre lignes suffisent pour pourfendre la douceur et creuser cruauté et vertige. "Rigoletto", "Scène de ménage", entre autres, disent assez le regard acéré d'un jeune nouvelliste, qui flirte parfois avec "Le petit farceur" revisité et les histoires de fou qui repeindrait son mur.

    Parfois, "Novembre", par exemple, échappe à la chute d'office, et montre ses dents de moraliste sombre.

    "La mort de l'arbre" signe aussi une exploration plus incisive et la "mort d'un canard" une farce sardonique.

    De beaux débuts donc au menu de ce premier recueil.

    Le livre sur le site des éditions Quadrature

    Corinne HOEX, Valets de nuit, Les Impressions Nouvelles, 2015, 160p., 14€.

    Marc MENU, Petites méchancetés sans grandes conséquences, Quadrature, 84p., 10€.

  • QUATRIÈME SALON DU LIVRE DE CHARLEROI

    Comme les années précédentes, le SALON DU LIVRE de MARCHIENNE-AU-PONT se tiendra, à l'initiative de Serge BUDAHAZI, au Château de Cartier où il accueillera parmi d'autres auteurs: Salvatore GUCCIARDO, Carine-Laure DESGUIN, Pascal FEYAERTS, Véronique JANZYK, Daniel SIMON, Nathalie WARGNIES, Carine GEERTS et Pierre Paul NELIS, Marcelle PÂQUES, Catherine BERAEL, Sandra DULIER, Gilles HORIAC, Ayi HILL, Jean-Jacques RICHARD, Sandra ZATLOUKAL, Louis DELVILLE et Micheline BOLAND, Olivier PAPLEUX, Jean-François FÜEG, Éric ALLARD...

    Mais aussi les éditions LE COUDRIER, les éditions TRAVERSE, les éditions POUSSIÈRE DE LUNE, les éditions SÉMA-DIFFUSION, LE MONDE DES ÉTOILES...

    L'invitée d'honneur est EVELYNE WILWERTH.

    Un salon cosy qui vous changera des halls d'exposition... Avec un bar et une petite restauration, plus d'uniformes qui font peur et un niveau d'alerte en dégringolade. 

    C'est ce DIMANCHE 29 NOVEMBRE 2015 entre 11 h et 18 heures!

    N'ayez pas peur des auteurs, ils ne sont armés que de mots!

     

     

  • QUAND LES FEMMES PARLENT APRÈS L'AMOUR de THIERRY RADIÈRE (Zonaires Éditions)

    Quand-les-femmes-R-207x300.jpgÉcoute et amour

    Au moment où la parole se libère, des femmes se racontent. Dans ce qu’elles ont de plus personnel, que leur propos soit grave ou plus futile. Elles se racontent au passé (« C’est important les souvenirs », dit une d’elles), au présent (sur ce qu’elles viennent de vivre) mais aussi au futur de leurs attentes. Il n’est plus ici, vu les circonstances, question d’un parler séducteur, érotisé visant à un coït.

    Quand nous faisons l’amour, peut-on entendre dans la bouche d'une autre, c’est comme si tu rechargeais les batteries de mon âme.

    La femme qui parle est sécurisée affectivement, elle se confie sans contrainte d’aucune sorte. Elle veut aussi marquer l’amant de sa parole.

    "Je veux que tu te souviennes de moi, de mon histoire »

     « La mémoire, c’est plus intime que le sexe », lit-on dans les propos d’une autre femme. Et une autre encore trouve que se raconter est plus impudique « à la limite » que la vie sexuelle.

    Elles sont vingt-neuf. Il y a l’amoureuse des Belges qui guette chez son amant des signes de belgitude. Celle qui fait l’amour dans le noir ; celle au sexe naturellement parfumé à la fleur ; celle qui ne vit que pour écrire; l’étudiante tombée amoureuse de son prof ;  celle qui entend des bêtes au plafond ; celle dont la passion est de cultiver un jardin ; celle qui admire l’œuvre de Basquiat, l’Ile de Ré ou Fanny Ardant, physiquement et intellectuellement ; celle qui parle d’un livre qu’elle a aimé ; celle qui déteste les hommes mous en tout, ce qui qui nous vaut une des plus belle pages sur ce thème.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Ce sont surtout des femmes heureuses qui s’expriment, font entendre leur voix. Aucune panne, nul fiasco de l’homme à déplorer qui justifierait d’une rupture du dialogue, d’une clôture du langage.

    Toutes créent un lien entre sexe et mémoire. Toutes sont en attente d’une écoute, de quelqu’un qui retiendra leur parole.

    Les prises de parole sont rendues sur deux ou trois pages maximum. On pourrait croire, à quelques détails près, que c’est la même femme, jamais prénommée, qui parle, à divers moments de son existence. Le titre de chaque intervention est fait de la coordination de deux substantifs, de deux propositions comme Cadeau et quotidien, Promesses et obscurité, Je sais et je vis…

    En fait, Thierry Radière rend hommage à toutes les femmes. On peut aussi penser qu’il parle (même si l'homme de chaque nouvelle demeure muet), se dit à travers elles. Il ne faudrait surtout pas réduire le propos littéraire de l’ouvrage à un aspect prosaïque, assimiler le recueil à un reportage, une enquête, voire un témoignage de l’auteur puisé à diverses sources alors qu’il s’agit de pures fictions, cela dit, tout à fait vraisemblables.

    À la fin, on se dit que l’entente, au sens propre, est un acte d’amour au même titre que le contact physique et, quand elle le prolonge et que le partenaire est à l’écoute, la relation est parfaite. La liaison amenée à se prolonger…  D'ailleurs, lire, n'est-ce pas aussi écouter l’autre de l’auteur? Un acte d’amour qui, s’il est partagé, après l’écriture, fonde une union réciproque propice à des échanges futurs entre lecteur et écrivain autour d’un livre, d’une parole commune?

    Éric Allard

    Le livre sur Zonaires éditions

    Lire une des 29 microfictions: RUMEURS ET ACCIDENTS

    En savoir plus sur Thierry RADIÈRE

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 8

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCEDENT

    Le formulaire lui échappa des mains, il avait perdu contact avec la réalité administrative et se demandait comment il allait pouvoir endiguer cette déferlante adolescente. Finalement, il était plutôt soulagé par cette intrusion paperassière, car la perspective de s’en sortir avec cette bande de marauds lui paraissait bien hypothétique. Toutefois, cela ne résolvait en rien le problème exposé sur ce fameux formulaire qui lui demandait de justifier son retard notoire dans le paiement de la taxe foncière concernant un petit terrain qu’il possédait dans une commune voisine. Il décida de remettre ce papier sous la pile et de voir cette question plus tard, il en avait assez fait pour ce jour. Il voulait se consacrer à quelque chose de plus agréable, de plus fondamental, il voulait manger.

    ÉPISODE 8

    Après un repas frugal, ronronnant comme une chatte au coin de l’âtre, il se recroquevilla dans son fauteuil et décida de s’octroyer quelques minutes de sieste avant sa promenade vespérale. Le bus berçait mollement la somnolence des passagers, certains dormaient, d’autres parlaient à voix basse pour ne pas gêner les dormeurs et les autres qui ne dormaient pas encore, dormiraient sans doute bientôt car le réveil avait été matinal, trop matinal. Comme il allait sombrer dans un sommeil réparateur, son ami finlandais qui connaissait ses goûts littéraires, vint s’asseoir près de lui et lui proposa de lui parler de la littérature de son pays.

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    Rovaniemi (Finlande)

    - Le voyage sera long aujourd’hui si nous voulons rejoindre Rovaniemi avant la fermeture des restaurants, il ne faudra pas musarder en route et passer beaucoup de temps dans le bus, je te propose donc de parler de notre culture et surtout de notre littérature qui t’intéresse d’après ce que j’ai cru comprendre, pour meubler un peu le temps.

    - Bien volontiers mon ami, j’allais dormir et me réveiller tout vaseux, donc parlons littérature et profitons de ce long trajet pour élargir ma culture finlandaise.

    - Pour bien comprendre notre littérature, il faut remonter au XVI° siècle quand Mikael Agricola voulut traduire le Nouveau Testament en une langue compréhensible par les Finnois, il fixa les règles de base de l’orthographe de notre langue, règles qui sont toujours en usage aujourd’hui. Mais le véritable père de notre culture est Elias Lönnrot qui a parcouru la Carélie, notamment, au XIX° siècle pour recueillir les légendes et récits traditionnels qu’il a rassemblés dans le Kalevala qui est notre livre identitaire, la bible de la culture finnoise, le texte fondateur d’une nation. Après Lönnrot, vint Alexis Kivi qui peut être, lui, considéré comme le père de la littérature finlandaise.

    - Lui, je le connais un peu, j’ai lu, avec un réel plaisir, un de ses livres : « Les sept frères », un roman épique qui semble bien coller à ton pays d’après le peu que j’en sais.

    - C’est l’une de ses œuvres importantes, en effet. Ludwig Runeberg, romancier suédophone, fut son contemporain et la génération suivante vit arriver Juhani Aho qui est de ma région, le grand poète national : Eino Leino, Väïno Linna et celui qui est notre seul Prix Nobel de littérature Frans Eemil Sillanpää.

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    F. E. Sillanpää

    - Lui, je l’ai lu aussi, pas son chef-d’œuvre « Sainte misère », mais un livre qui lui ressemble un peu, paraît-il, « Une brève destinée », un roman triste comme trop souvent dans votre pays où piétisme, isolement, confinement et quelques autres ingrédients caractéristiques génèrent une littérature sombre, pleine de culpabilité et de fatalité, et parfois même de tragédies.

    - Oui, certainement, mais pas seulement, ce serait un peu réducteur tout de même ! Tiens comme nous avons pas mal de temps devant nous, tu devrais lire ce petit livre d’une jeune femme née en Laponie, à Sodankylä où nous allons faire halte prochainement ; c’est un petit roman plein d’humour et de malice qui te réjouira sans doute et qui t’éclairera sur la vie des trolls.

    - Merci !

    Il prit le livre, lut quelques pages mais s’endormit bientôt et se retrouva sur un radeau descendant une rivière grossie par la fonte des neiges qui chahutait dangereusement son embarcation de fortune. De longues lames d’écume s’élevaient dans le ciel comme le cimeterre des conquérants orientaux pour s’abattre sur sa tête dans une gerbe d’étincelles que le soleil allumait dans les gouttes d’eau s’échappant de ces lames liquides. Il avait conscience du danger, il était suffisamment inquiet pour ne pas se laisser piéger par un rocher, un tourbillon, ou un courant plus rapide, mais il faisait surtout confiance à sa force et à son expérience. Il connaissait ces rapides pour les descendre régulièrement quand, après sa tournée commerciale dans cette partie de la Carélie, il regagnait sa Russie natale pour rejoindre sa famille, sa maison de négoce, avec ses ballots pleins des marchandises qu’il avait acquises au cours de sa tournée après avoir vendu celles qu’il avait apportées.

    Il savait qu’après quelques kilomètres de rivière, il trouverait une berge plus accueillante pour arrimer son radeau et louer des montures dans une ferme voisine. Il pourrait aussi trouver un gîte pour la nuit avant de reprendre la longue route qui l’attendait.

    Il avait frappé à la porte de cette ferme qu’il n’avait jamais remarquée au cours de ses voyages précédents, car cachée par un rideau d’épicéas. Une jeune femme lui avait ouvert la porte ; il était resté interloqué un bref instant, quelques secondes seulement qui lui avaient paru cependant bien trop longues pour ne pas laisser paraître sa surprise. Jamais au cours de ses voyages à travers cette région, il n’avait rencontré une paysanne aussi fraîche, aussi belle, aussi attirante ; il était gêné et n’osait la regarder en face. Il fut cependant bien obligé de lui demander s’il pouvait obtenir le gîte et le couvert pour la nuit qui s’annonçait, la jeune femme ne répondit pas mais s’écarta pour le laisser entrer. Il entra donc et se trouva au milieu d’une cuisine pauvre mais propre où une vieille femme au sourire encore plus ébréché que les cruches dans lesquelles était stockée l’eau pour la cuisine et la vaisselle, l’accueillit avec une politesse un peu trop forcée qui masquait mal un air méfiant. La vieille accepta de lui offrir ce qu’il demandait contre quelques babioles tirées des ballots de marchandises qu’il emportait avec lui.

    Après avoir mis son cheval et sa mule à l’écurie et son chargement à l’abri de la tentation des animaux et d’éventuels rôdeurs, bien que ces derniers ne soient pas légion dans ces régions, il fit une rapide toilette et regagna la cuisine enfumée où l’attendaient les deux femmes et un homme déjà âgé, trop pour être le compagnon de vie de la belle qui l’avait accueilli. Le repas était servi, une soupe un peu claire, un morceau de viande séchée et quelques baies pour le dessert, repas frugal mais suffisant pour passer une nuit réparatrice et reprendre sa route le lendemain matin. La famille n’était pas loquace, la vieille s’était retirée au coin de l’âtre, l’homme mangeait en face de lui sans rien dire, mécaniquement, méthodiquement, comme quelqu’un qui a peur de perdre la moindre miette de ce qu’on lui a servi et la jeune femme, au bout de la table, lui lançait des regards bien trop explicites. Manifestement cette femme vivait dans l’ennui avec cet homme qui ne pouvait pas lui donner l’enfant qui aurait meublé ses journées et occupé son avenir. Elle semblait redouter la vieille qui paraissait être le véritable chef de cette famille triste et renfermée, noyée dans le paysage local, fossilisée dans cette ferme désuète. Au moment de quitter la table son regard croisa celui de la femme qui semblait déjà être sa compagne, il ne cilla pas, hocha la tête comme pour acquiescer. Ils s’étaient compris, à l’aurore, elle serait à l’écurie avant lui, prête à partir avec lui, prête à fuir l’ennui, le désespoir, prête pour une vraie vie !

    Un grincement de frein le réveilla, le bus s’arrêtait devant une petite église en bois qu’un cimetière sous les pins entourait, ils étaient arrivés à Sodankylä, il n’avait pas lu le livre de Johanna Sinisalo, il ne connaitrait pas encore aujourd’hui la vie des trolls.

    Le voyage en Laponie s’était achevé à Kuopio, après un long trajet de retour avec le même bus et il devait maintenant rejoindre la capitale finlandaise pour poursuivre son périple. Ils avaient en effet décidé de faire un détour par les Pays baltes en empruntant un des ferry-boats que les Finlandais utilisent régulièrement en fin de semaine pour reconstituer les stocks d’alcool sérieusement entamés au cours de la semaine. Et, en même temps, pour faire un peu la fête pendant la traversée en profitant de l’absence de contraintes législatives concernant le commerce de l’alcool hors des eaux territoriales finlandaises. Arrivé sur les quais du port de Tallinn, il se dirigea vers l’hôtel où il pensait passer quelques jours et rencontrer Arno Valton pour parler de la littérature balte mais surtout estonienne.

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    Tallinn (Estonie) 

    Il avait invité l’écrivain pour un repas convivial au restaurant de l’hôtel, il réservait la visite de la ville pour le jour suivant ce qui lui laissait encore le temps de récolter, auprès de son nouvel ami, des informations qu’on ne fournit habituellement pas au touriste moyen. Valton n’avait qu’une dizaine de minutes de retard, ils purent donc passer par le bar pour boire un apéritif à base de vodka, se conformant ainsi à son habitude qui consistait à toujours consommer les produits du pays où il séjournait. Il était heureux que l’écrivain ait accepté cette invitation et il le remercia chaudement :

    - Je suis enchanté que vous ayez accepté ma modeste invitation, votre emploi du temps doit être cependant bien chargé ?

    - C’est toujours un plaisir d’accueillir un lecteur, surtout quand il a fait un si long chemin.

    - J’aimerais parler un peu avec vous de la littérature balte que nous trouvons bien difficilement dans notre pays.

    - Ce n’est pas étonnant, nous avons vécu longtemps sous la botte soviétique qui ne nous laissait pas beaucoup d’espace pour nous exprimer, pour dire ce que nous avions réellement envie de dire, aussi nous fûmes souvent obligés de déguiser nos écrits, d’employer un double langage, pour faire passer nos idées. Cette forme d’expression n’est pas la meilleure pour séduire les amateurs de littérature à succès, nous sommes donc restés un peu en marge.

    - Depuis la sortie du système soviétique, vous avez retrouvé un espace d’expression mais avez-vous retrouvé un espace de diffusion ?

    - Les langues baltes sont peu traduites, il nous a notamment manqué un grand leader, un Prix Nobel par exemple, pour servir de locomotive à notre littérature. Nous avons cru longtemps que Jaan Kross serait celui-là mais il est décédé depuis quelques années et il n’a toujours pas de successeur. Nous devrons attendre encore ! Combien de temps ? Nul ne le sait !

    - J’ai lu, il y a déjà de nombreuses années, « Le fou du tsar », une belle lecture, un roman historique qui masquait une réalité bien actuelle à son époque, comme vous l’évoquiez il y a un instant !

    - Il nous faudra encore et encore travailler, découvrir de nouveaux talents, leur donner une chance et essayer de les faire connaître en dehors de nos frontières. La route est longue mais pas impraticable !

    - Nous patienterons en relisant les textes anciens et notamment ceux laissés par les membres de la communauté juive exterminée pendant l’ignoble massacre nazi.

    - C’est une solution pour ne pas oublier nos littératures si riches avant la guerre mais si peu connues aujourd’hui.

    - En attendant, nous pouvons toujours aller au restaurant et évoquer le patrimoine de la ville que je souhaite visiter demain.

    - Je vous suis !

    Ils se dirigèrent vers le restaurant de l’hôtel où il avait réservé une table dans un coin discret pour pouvoir parler tranquillement avec son invité, il sentait comme un courant d’air sur ses épaules, comme si la température avait baissé sensiblement. Il se secoua, ouvrit un œil et constata que sa sieste avait duré un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée et que l’engourdissement lui avait laissé cette sensation de froid. Comme le soir manifestait déjà son désir de s’installer en grisant encore un peu plus le ciel déjà bien sombre en cette journée d’avent, il remonta le chauffage de quelques degrés et décida de rester à la maison. Il était trop tard pour faire une petite virée dans la campagne, il en profiterait pour consacrer quelques heures à ses sites et blogs préférés, pour lire la prose de ses amis, répondre à leurs messages et peut-être aussi adresser quelques mots à des relations de la Toile, qu’il n’avait pas contactées depuis un certains temps.

    Il consulta tout d’abord les blogs auxquels il consacrait une publication régulière, il n’avait pas de nouveaux commentaires sur les textes qu’il avait publiés il y a quelques jours déjà. Comme il avait suffisamment de critiques écrites dans ses fichiers pour faire face aux prochaines échéances, il lut les forums qu’il suivait habituellement sur le site littéraire auquel il participait régulièrement. Il laissa quelques commentaires, salua quelques amis, rejoignit la page des nouvelles critiques, s’arrêta sur celles des membres en qui il avait le plus confiance, nota quelques livres qui lui paraissaient intéressants mais c’était une précaution bien puérile tant il avait déjà noté, sur diverses listes, des noms d’auteurs et de livres qu’il souhaitait lire, une seconde vie ne lui suffirait sans doute pas pour arriver au bout de ces listes. Cependant, c’était une façon de rester en contact avec le milieu du livre et des lecteurs, une façon de pouvoir encore partager une passion, un moyen de ne pas s’isoler complètement, de rester en relation avec des amis avec lesquels il pourrait encore construire un morceau de vie après celle qu’il avait eue dans le milieu professionnel.

    Même s’il était un peu solitaire, grognon, insatisfait, râleur, il aimait beaucoup partager avec ceux qui avaient les mêmes passions que lui et pouvait devenir même bavard en évoquant certains sujets qui lui tenaient à cœur : la littérature notamment, la musique aussi, le sport mais moins depuis quelque temps, surtout depuis que l’argent avait largement pourri certains milieux. Il se souvenait encore du désastre français lors de la dernière coupe du Monde de football et de la façon dont les vrais responsables s’étaient blanchis en actionnant deux pauvres fusibles. Rien n’avait changé depuis et ces braves responsables s’évertuaient toujours à faire avaler des couleuvres aux gogos plantés devant leur écran, buvant à grandes rasades des seaux et des seaux de publicité déversés avec une générosité à faire rougir d’envie l’Abbé Pierre et les responsables du Téléthon réunis dans un même élan. Mais ce sujet était rangé avec ceux qui avaient le don de l’énerver très rapidement et l’heure n’était pas à l’excitation, il fallait plutôt penser à préparer une nuit toute de quiétude pour éviter les rêves oppressants et angoissants.

    Il décida donc de se préparer un repas léger et de terminer, après celui-ci, la lecture de « Jane Eyre », déjà bien avancée, et, s’il n’avait pas trop sommeil, de commencer « Les Hauts de Hurlevent », pour mener à bien son projet de lecture concernant au moins une œuvre de chacune des sœurs Brontë.

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  • POLAR BELGE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Gauthier Hiernaux et Éric Dejaeger nous rappellent fort opportunément que tous les polars qui envahissent les rayons des librairies ne proviennent pas des pays nordiques, certains sortent de l’imagination féconde et fertile d’auteurs belges qui n’ont pas oublié que l’un des maîtres du genre était belge lui aussi. J’ai donc tenu à saluer Gauthier et Eric à travers cette chronique qui met en évidence un genre qui n’a pas disparu en Belgique avec la mort de Simenon et que même si nous parlons actuellement encore beaucoup du maître et de ses dérapages, d’autre auteurs sont tout à fait à la hauteur et le prouvent avec éloquence.

     

    cov2014.jpgLA FRATERNITÉ DES ATOMES

    Gauthier HIERNAUX (1975 - ….)

    Avec ce polar, Gauthier Hiernaux nous entraîne dans un temps prochain, ou déjà presque présent, où la Belgique serait partagée en deux, où l’Union européenne aurait explosé, des transformations géopolitiques obligeant la Fédération Libre de Wallonie (FeLiWa) et la Noordelijk Verbond à prendre des mesures radicales pour gérer les flux migratoires entre leurs deux territoires. Lester, un ancien militaire de l’armée britannique, a été ainsi embauché par l’Immigration Service (l’IS) pour débusquer ceux qui transitent ou séjournent illégalement en Noordelijk Verbond.

    A Bruxelles, rongé par le remords et la culpabilité, il se sent responsable du décès de sa femme dans un attentat après qu’elle a pu constater qu’il la trompait, il sombre dans un éthylisme chronique, ne pense qu’à venger les deux victimes en liquidant les auteurs de l’attentat fatal. Anesthésié par l’alcool, complètement délesté de son pouvoir émotif par les atrocités de sa vie, il remplit les missions les plus délicates, celles qui sont les plus appréciées par le parti extrémiste flamand au pouvoir. Un soir, à la sortie d’un restaurant, il croise celui qu’il pense être l’auteur de l’attentat qui a coûté la vie à sa femme et à sa fille, il le descend froidement, comme on abat un chien, au grand dam de sa hiérarchie. Cet assassinat brutal provoque des réactions en chaîne qui impliquent le grand banditisme, les trafiquants de stupéfiants, d’armes et autres denrées encore, des politiciens véreux, des idéologues de comptoir, des idéalistes violents, des mouvements subversifs qui ont perdu leur objectif initial

    depuis longtemps, tout ce qui grenouillent pour un quelconque motif mais surtout pour enrichir leurs chefs. L’auteur nous entraîne dans une histoire rocambolesque où il devient difficile de savoir qui manipule qui, qui infiltre qui, qui trahit qui, qui est qui, une histoire haletante où le rythme ne faiblit jamais.

    J’ai lu ce roman comme une sorte de réquisitoire contre la partition de la Belgique actuelle, l’auteur semble vouloir mettre en garde les extrémistes de tout bord en dessinant deux états gangrénés par des politiciens véreux, des partis fascisants, des trafiquants âpres et violents, des mafias de toutes origines et des mouvements occultes pas toujours bienveillants. Tout en soulignant avec malice les travers de la Belgique bicéphales, Gauthier Hiernaux semble vouloir dire à ses lecteurs que les différences actuelles sont plutôt source de richesse que motif à partition. On ressent dans ce texte de l’empathie pour son pays et pour ceux qui y habitent depuis des lustres ou depuis moins longtemps. Au passage, Il n’hésite pas à donner quelques coups de griffes aux actions puériles et futiles des administrations toutes aussi peu compétentes pour faire face à la gravité des problèmes qui se posent dans l’Europe qu’il dessine. Et, malgré cette satire acerbe, on ressent qu’il aime ce pays artificiel, composite, pluriethnique, riche de ses racines multiples et qu’il voudrait que les communautés qui le composent, vivent en bonne intelligence sans oublier leurs différences culturelles, gage de la richesse du pays.

    « Il savait que Wallons et Flamands partageaient une histoire douloureuse ponctuée de scandales qui avaient fragilisé ses basses. » La fiction que l’auteur propose, tangente la réalité : « la politique ultra socialiste du sud de cet ancien pays uni en avait fait un patchwork de nationalités qui vivait dans une harmonie peut-être pas totalement parfaite, mais assez conviviale. Tout le contraire de la Noordelijk Verbond où le protectionnisme ultranationaliste avait provoqué un total repli sur elle-même ». Et, fataliste, il constate désabusé : « il n’y avait personne à blâmer et tout le monde à condamner ».

     

    001.bmpUN PRIVÉ À BAS BILAN

    Éric DEJAEGER (1958 - ….)

    J’avais à peine lu une trentaine de lignes de ce livre que j’avais l’impression d’avoir descendu un bon nombre d’étages de ma déjà longue existence et de me retrouver à l’âge où on lit des polars en cachette. Il me semblait que je dévorais un texte enfant bâtard d’un vieux San Antonio et d’une œuvre d’un hôte de la fameuse collection « Fleuve noir » : Mc Bain, Chase ou un autre, je ne sais… En effet Eric Dejaeger, le polyvalent des lettres belges, auteur aux talents multiples, éditeur d’une revue littéraire, blogueur, a commis un polar inspiré par des auteurs qui ne venaient pas des pays nordiques et qui n’avaient pas encore pris l’habitude d’écrire des pavés formatés pas toujours très digestes. Un polar comme ceux que je dévorais à la fin de mon adolescence avant que le genre me sature et que les nouveaux auteurs me détournent définitivement de ces lectures. Ce polar c’est aussi une parodie qui met en scène un détective de fortune, ou d’infortune, marginal, anarchiste sur les bords, il refuse toutes le contraintes administratives ou autres, mais il a quelques principes tout de même : on ne s’attaque pas aux faibles, on ne gâche pas, et si on baise n’importe comment, n’importe où, on ne baise qu’avec des gens consentants. « Nous vivons dans une société dégueulasse où il y a plus que le fric qui compte. Le fric qui donne le pouvoir… J’ai toujours détesté le fric et le pouvoir ».

    Frédo, un vieux jeune presque trentenaire, toujours à la charge de ses parents, traîne ses savates de bistro en bistro en évitant de s’engager dans un quelconque boulot. Mais un jour dame chance lui fait un clin d’œil en forme d’un gain substantiel à la loterie et, la pression de son père aidant, il décide alors de prendre son indépendance en gagnant sa vie sans taper ses parents. Il part pour Bruxelles où il installe, avec quelques bouts de ficelle, quelques matériels de récupération, beaucoup de débrouillardise et peu de scrupules, une agence de détective privé qui trouve rapidement ces deux premiers clients : l’éternelle bourgeoise trompée et l’inévitable papa inquiet de ne plus voir sa fille adorée. Frédo engage l’enquête avec tout le sérieux dont il est capable et l’appui d’une nymphomane fortunée et du petit ami de la belle disparue. Et l’aventure commence, pleine de rebondissements et de suspens…

    A travers cette enquête Eric dénonce tous les truismes et lieux communs qu’on rencontre dans tous les romans policiers actuels tout en se moquant de tous les auteurs qui usent et abusent d’anglicismes pour masquer leurs lacunes en français. Il nous démontre aussi qu’avec des personnages banals, communs, pas franchement séducteurs, mal équipés, peu versés dans les technologies sophistiquées, disposant d’une puissance de feu très limitée, on peut tout de

    même construire une intrique haletante qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement qui n’était pas facile à envisager. « Couilles du diable », il est encore possible d’écrire de bons romans policiers sans sombrer dans les chausse-trappes d’un conformisme trop convenu.

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    Gauthier Hiernaux et Éric Dejaeger

    Le site des CACTUS INÉBRANLABLE Éditions

  • DES LAMES & DES LUMIÈRES, 10 QUESTIONS à Carine-Laure DESGUIN

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    Quand, l'an passé, Carine-Laure m'a demandé d'écrire la préface à Des lames & des lumières destiné à être publié, par les soins de Joëlle Aubevert, au Coudrier, je me suis demandé si, au vu de mes connaissances sur le tarot, je serais en mesure de lui répondre favorablement. J'ai alors lu deux ouvrages, l'un d'André Breton, Arcane 17, qu'on ne trouve plus facilement, ainsi que Le Château des destins croisés de Calvino mais surtout La voie du Tarot de Jodorowsky. Pour observer que Carine-Laure a procédé dans l'exercice d'écriture de son recueil à des interprétations libres et évidemment poétiques des cartes. En sorte qu'elle livre à son tour un labyrinthe de mots et d'images cette fois littéraires permettant au lecteur de trouver son propre cheminement et ce, dans l'esprit de Jodorowsky selon lequel les lames offrent au lecteur un miroir intérieur, un instrument de connaissance de soi plus qu' elles ne constituent un art divinatoire. Il m'a semblé correct de donner alors à ma préface sur les textes de ce recueil le titre suivant: Les poèmes du monde.

    Il est à de noter que Catherine Berael a conçu ses illustrations en fonction des poèmes de l'auteure et non des cartes, si bien qu'on peut mesurer les différences entre les lames traditionnelles et les nouveaux dessins après passage dans le prisme des mots accordés en une vision poétique singulière. 

    Mais revenons avec elle et en dix questions sur la genèse de ce recueil.  

     

    1/ Carine-Laure, comment t’est venu l’idée d’écrire ce recueil basé sur le Tarot de Marseille ?

    Tout à fait naturellement, bonjour Eric, pour un peu déjà concentrée sur tes questions, j’oublie de te dire bonjour…Le destin, la destinée, le pourquoi de nos actions, les directions que prend notre vie, tout cela reste pour moi un grand mystère, un questionnement qui s’installe chez moi déjà dans l’enfance. Sommes-nous libres ou pas, tout est-il joué dès notre naissance ? Ces questions m’interpellent. Voici quelques années, je prends quelques cours de Tarot. Je n’achève pas la session, cela demande trop de temps pour moi. Je garde cependant les bouquins et les lames, ces lames colorées sont si belles et à chaque fois qu’on les regarde, on trouve toujours un nouveau détail, une nouvelle couleur. Toute seule, j’étudie tout ça, à mon rythme. Voici deux ou trois ans, je participe à Tournai-la-page, un Salon du livre et, comme à chaque fois, un concours d’écriture est organisé. Je ne me souviens même plus du thème, je griffonne comme ça quelques phrases et puisque le texte est commencé, je l’achève une fois rentrée chez moi. Ce texte ? Oh ça parle d’un gars assez paumé, d’une gitane aux yeux de papesse et aux mains de chariot…Et vers la fin du texte, les lames du Tarot apparaissent…Quelques jours plus tard, je finalise le texte et je commence à écrire en me concentrant sur une lame à la fois, ou sur deux lames. Voilà donc la raison pour laquelle le recueil comprend plus de textes que de lames. Tu me demandes, Eric, comment m’est venue l’idée. Tu sais, l’idée m’est venue inconsciemment. Car en écrivant le premier texte et même le deuxième, j’ignorais que j’allais coller des mots et des phrases sur chaque lame. Le recueil s’est donc écrit comme ça, presque tout seul. En quatre ou cinq semaines, je ne sais plus.

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    2/ Comment s’est alors passé l’écriture ?

    Les textes s’écrivent assez vite. Chaque soir, je touche les lames, j’ai presque envie de dire que je les caresse, c’est curieux, mais c’est la vérité. J’aime ce moment, rentrer chez moi, attraper les lames et écrire les textes. Les brouillons sont encore là, dans ce cahier, regarde, il n’y a presque pas de ratures, tu vois ? Je me concentre sur les couleurs, je rassemble mes esprits, je dépose des mots et puis des phrases s’articulent. Lorsque j’écris des poésies, j’aime le contact avec le papier, je n’utilise le pc qu’après l’écriture des textes. Ecrire ces textes me demande, on le devine, une très grande concentration, mon esprit a besoin d’une certaine unité et puis je fais un profond plongeon à l’intérieur de moi-même.

    Quelle énergie déployée…

    3/ Quels critères t’ont conduit à choisir Le Coudrier pour le publier ?

    Le Coudrier, une maison d’édition qui n’édite que de la poésie, c’est important ça, quand on aime les mots comme je les aime. Le Coudrier, c’est comme des artisans (artisans, dans le sens noble du mot), de vrais artisans. C’est une maison d’édition qui porte les textes d’auteurs comme Antoine Wauters que nous connaissons tous à présent puisqu’il a remporté le Prix Première 2014 et quelques autres, Tristan Sautier, Pascal Feyarts, et d’autres belles voix de la poésie d’aujourd’hui. Le livre du Coudrier est aussi ce que j’appelle un « beau livre ». Sur un papier de qualité, le texte s’envole, il prend plus de consistance ! Non, je dis ça pour rire …J’ajoute qu’il n’y en a pas des masses, des maisons d’édition qui n’éditent que de la poésie…Et puis, quand on lit la ligne éditoriale de cette maison, on ressent de suite que Joëlle Aubevert prend soin de ses auteurs et de leur texte, il n’y a pas de tricherie. Il faut de l’audace pour éditer uniquement de la poésie…Je me dois d’ajouter que les éditions Chloé des Lys éditent toujours mes texte.

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    4/ Quelles sont tes influences poétiques, les poètes dont tu te réclames ou qui ont marqué et continuent de marquer ton travail poétique ?

    Comme tous les auteurs, adolescente, je lis Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et puis Aragon. Aragon, ah, Aragon, un poète déterminant parce qu’avec cet auteur, je découvre le Surréalisme. J’ai alors 14 ou 15 ans mais j’écris déjà des poèmes depuis un an ou deux. Avec l’envie de publier, oui oui, l’envie de publier, Eric, ça c’est un scoop ! J’ai alors un texte édité dans une revue que des étudiants vendent dans les gares et autres lieux publiques mais je n’ai plus aucun exemplaire…J’ai alors une très grande soif de poésie et de littérature en général, j’aime les mots,

    voilà tout. J’aime LE mot. Parfois, je pense à un mot, n’importe lequel, celui qui résonne en moi à cet instant-là et je le triture sur toutes ses coutures, des images s’infiltrent et ça me rend heureuse, tout ce cinéma-là. Malgré que je ressens des brûlures qui m’allument et ne me font pas toujours du bien ... Si j’ai des influences, je n’en suis pas consciente et ce serait prétentieux de ma part, non ? De toute façon, j’espère rester moi-même, sans trop d’étiquettes, et si certains auteurs m’influencent, ce sont comment dire, des feux follets, non ? Par exemple, pour le moment, je pense à Antonin Artaud, j’entends sa voix et je vois son visage. Mais sa voix, bordel, quelle voix. Comment ne pas se laisser pénétrer par cette voix-là ?

    Je lis beaucoup d’auteurs et si je suis influencée, je n’en ai pas conscience, sauf quand j’écris un texte « à la manière » de tel ou tel auteur. Alors là c’est curieux, je ressens l’œuvre entière de l’auteur qui me traverse et ce sont des sensations très bouleversantes. C’est ce qu’on appelle l’empathie, je pense que c’est ça, l’empathie. Mais lorsque la personne est absente, ressentir de l’empathie, ça remue. Le propos de l’influence ou pas d’un auteur dans les écrits d’un autre, ça demande des pages et des pages d’explications.

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    5/ Si, comme les personnages de Fahrenheit 451 de Bradbury, tu devais apprendre par coeur un recueil de poésie et un seul, ce serait lequel ?

    Décidément, je te trouve bien cruel avec moi ! Choisir c’est exclure mais là, en plus, tu me demandes d’apprendre par cœur un recueil complet. C’est une question que je me pose parfois. Je m’imagine coincée quelque part, entre des murs hauts et moches ou dans une cave infestée de rats et de chairs humaines pourries. Et je me dis ma fille dans ces instants-là, à quel auteur penserais-tu ? Bien sûr, des noms commencent à défiler, Eric. Desnos, Breton, Césaire, Verlaine, Rimbaud, Prévert, Tzara, Soupault, Supervielle, Cadou, Eluard, Reverdy. Alors, je file dans ma chambre, là, en permanence sont allumés tous mes livres de poésie. Oui, oui, je dis allumés. Je triture, je range. Tout ça rien que pour toi, Eric. Choisir, choisir, quelle merde pour moi qui aime l’unité, les particules qui ne forment qu’un grand tout. Je vais t’étonner, Eric. Je

    pense que je choisis un livre de Prévert. Car il y a de la gaieté entre les mots de Prévert. Mon regard se rive sur le recueil Paris est tout petit. Oh, la voix d’Antonin Artaud résonne. Et encore les mots d’Henri Michaux. Tu me demandes de choisir, alors je choisis. Jacques Prévert. Et puis non, je me décide pour Henri Michaux, il ouvre mes horizons et son recueil Moments sera un très bon exercice de mémorisation. Chiche ?

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    6/ Pourquoi Des lames ET des lumières ? Est-ce à dire que les lames renseignent, éclairent le lecteur sur son présent, sur son passé, sur sa psychologie, sur son destin ?

    Oui, je le pense. Tu prends le Tarot et tu poses ta question. Tu attends une réponse, une lumière. Ce qui me surprend, c’est qu’il m’arrive de poser deux ou trois fois de suite la même question et j’obtiens la même réponse. Peut-être pas avec les mêmes lames, mais la réponse est quasi-identique. Curieux, non ? Ceci dit, je précise que je ne revendique pas connaître tout le Tarot, je suis en apprentissage, toujours. Cependant, certains tarologues peuvent nous révéler des choses extraordinaires. Ils ne sont pas tous comme ça, méfions-nous quand même, mais chacun interprète à sa façon.

    7/ Quelques mots sur le travail de Catherine Berael qui a dessiné les illustrations en fonction de tes poèmes et non des cartes dont ils sont librement inspirés...

    Figure-toi, Eric, j’ai posé la même question à Catherine. Catherine ne connaît pas le Tarot, elle pioche donc des éléments chez notre ami Google, prend connaissance des lames et du Tarot en général. Ce n’est qu’après qu’elle prend connaissance de mes textes et qu’elle commence à dessiner. C’est du beau travail, n’est-ce pas ? Ah, c’est une artiste, cette Catherine Berael.

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    8/ Tu proposes une approche ludique de ton recueil... En quoi consiste-t-elle ?

    Les illustrations sont réparties à la fin du livre. On peut imaginer que le lecteur ouvre le livre au hasard, et que lui aussi laisse aller son inconscient…Pourquoi pas ? Il y a mille et une façons d’aborder ce livre. Laissons au lecteur …

    9/ Quels sont tes arcanes majeurs préférés, dans lesquels tu te reconnais le plus ?

    Chaque lame a son charme. J’aime le Bateleur. Il a tous les outils pour commencer de nouveaux projets et les nouveaux projets, j’aime ça…J’aime aussi la Roue, c’est pour moi une accélération, quelque chose qui bouge et avance.

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    10/ Etat présent de ton tarot. Tu tires deux ou trois cartes et tu nous dis, si tu veux bien, ton interprétation...

    Voilà, une coupe. Le Sans nom. Le Diable. On rase tout et on profite. Attention, ne pas abuser….

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    Mille fois merci, Eric, et à bientôt !

     

    UN POÈME EXTRAIT DU RECUEIL...

    Un libertin sans numéro
     
    La besace sur le dos
    Besace enceinte des passés lourd fardeau
    Pour les sèves naturelles
    Et les espoirs déçus
    Un nom de trois lettres
    Aucun numéro aucun numéro
    Pour ce libertin féru de coups de tête
    Ce pèlerin aux grelots musicaux
    Ce nomade des mondes aux idées de têtu
     
    Saltimbanque des carrosses
    Son costume aux grelots musicaux
    Colore les douces folies
    Et les cruels désordres
    Des lames voisines paysannes ou héros
     
    Illuminé des chemins mystérieux
    Tachés d’improbables rideaux d’argile
    Chiffonnés des témoins aux cris ténébreux
    Ces chemins d’un tout
    Quand les parfums fragiles
    Tapissent d’irrationnel
    Les racines et les gueux
     
    Tu es le mat aux grelots musicaux
    L’insolite bouffon aux chaussures aériennes
    Dans ta main une feuille et aussi un bâton
    De pèlerin qui émigre
    Vers des terres lointaines.

     

    COURT EXTRAIT DE LA PRÉFACE

    "Des tréteaux du bateleur aux pays de lumières, à la recherche de l’étoile ou de l’ordre magique, Carine-Laure Desguin nous entraîne sur un chemin constitué de vingt-huit stations, vingt-huit arrêts sur images d’arcanes majeurs. Vingt-huit, c’est-à-dire que, l’espace de quelques poèmes, la poétesse a pris des libertés avec les lames traitées individu-ellement pour atteindre à un nombre parfait (divisible par la somme de ses diviseurs) de textes bien accordés (...)
    On peut parler de poèmes-hologrammes qui débordent même les attributions dévolues à chaque arcane et s’enrichissent de tout le jeu. Chaque lame rend un son propre, livre une brassée de métaphores formant un accord pour donner ce que Desguin nomme les champs de solfège raisonnés, machines à aimanter des lignes mélodiques et à creuser des galeries d’images. " Éric ALLARD

     

    Carine-Laure DESGUIN sera présente à MON'S LIVRE le 22 novembre 2015 sur le stand des éditions Le Coudrier et le 23 sur le stand du cercle littéraire Clair de Luth.

    Le samedi 22, entre 15h50 à 16 h20, elle s'exprimera sur l'objet des mots lors d'une table ronde  organisée par Le Coudrier en compagnie de Jean-Michel Aubevert, Isabelle Bieleki, Claude Donnay et Nathalie Wargnies.

    Elle sera aussi présente au 4ème Salon du Livre de Marchienne-au-Pont le dimanche 29 novembre 2015 de 11 heures à 18 heures.

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    POUR EN SAVOIR PLUS 

    Le recueil sur le site de l'éditeur avec un texte de Carine-Laure et un extrait de la préface

    Le recueil sur le blog de Carine-Laure Desguin 

    Quelques photos de la présentation du recueil à la Bibliothèque M. Yourcenar de Marchienne-au-Pont

    Son interview Livres & vous sur Les Belles Phrases

     

     

  • UN NUMÉRO VERT POUR LES CITOYENS ATTEINTS DE CONSPIRATIONNITE

    aa257.jpgTickets de parking, passeports retrouvés sur les lieux des attentats par des terroristes pressés de rejoindre leur taxi, l’actualité est sensible pour les personnes souffrant de conspirationnite aiguë. La tentation est grande pour ces sujets fragiles souffrant de tels troubles de déceler de faux indices qui cacheraient en fait la main crochue d’Israël, le bras des Francs-Maçons colmatant le Mur des Lamentations ou encore la marque d'un BHL tout entarté mais vivant en Roi des Juifs ricanant.

    La cellule de soutien psychologique pour grands dépendants a ouvert un numéro vert (le 0800 00 666) à leur intention auquel répondent de courageux bénévoles assurant les premières écoutes de soin.

    Le Centre pour la lutte contre la conspirationnite rappelle que la première semaine après les événements traumatisants est la plus délicate pour le malade et conseille à l’entourage d’être vigilant aux signes de radicalisation : isolation anormale voire repli monacal, silence intempestif, écoute de musique psychédélique, pâleur et perturbation du régiment alimentaire, revisionnage jusqu’à la nausée d’interviews de Thierry Meyssan.

    Durant ce temps, le sujet en souffrance met en place son récit axé autour d'idée fixes propres à le rassurer sur la marche du monde et la place d’observateur avisé qu’il croit y tenir : un récit proprement délirant ayant toute les apparences de la logique, un récit pataphysicien, pour tout dire, sans le second degré. Il n’innove pas dans les formes, il n’a pas cette prétention.

    Rappelons les mesures de première urgence : lui faire répéter Je-ne-sais-pas-tout-mais-je-n’en-mourrai-pas, ne pas le contredire brutalement (on note une corrélation entre ces sujets et ceux atteints du syndrome de la Tourette), le sortir tout doucement de la zone d’ombre existentielle où il s’est réfugié, réinstaurer le doute dans son discours rigide (cela peut prendre une existence car ces patients ont une conception du monde inaltérable depuis leur prime jeunesse) et lui faire prendre quelques comprimés d’anticomplotine, en fait un lourd calmant qui les assomme jusqu’aux prochains épisodes perturbants et les progrès de la psychiatrie dans le domaine somme toute assez couru de la bêtise humaine.

    Ajoutons que la vue des uniformes et des engins militaires dans les rues, associée à l'impossibilité de prendre une consommation en terrasse ou de pouvoir en toute liberté d'expression proférer des propos délirants, peut aussi raviver chez certaines personnes une terreur du fascisme héritée de lectures tramatisantes plus que d'une réelle expérience et produire des amalgames qui, s'ils ne relevaient pas de la pathologie, pourraient faire sourire. Dans ces cas très isolés, statistiquement parlant mais qu'il ne faut pas mésestimer, il faut confiner le patient dans un endroit calme et débarrassé de tout écran d'où il pourra à loisir recomposer le monde idéal dont il rêve porteur, comme de bien entendu, d'un avenir radieux.

  • CHANSON DANS LE SANG de JACQUES PRÉVERT

    Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
    où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
    drôle de saoulographie alors
    si sage… si monotone…
    Non la terre ne se saoule pas
    la terre ne tourne pas de travers
    elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
    la pluie… la neige…
    le grêle… le beau temps…
    jamais elle n’est ivre
    c’est à peine si elle se permet de temps en temps
    un malheureux petit volcan
    Elle tourne la terre
    elle tourne avec ses arbres… ses jardins… ses maisons…
    elle tourne avec ses grandes flaques de sang
    et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent…
    Elle elle s’en fout
    la terre
    elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
    elle s’en fout
    elle tourne
    elle n’arrête pas de tourner
    et le sang n’arrête pas de couler…
    Où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des meurtres… le sang des guerres…
    le sang de la misère…
    et le sang des hommes torturés dans les prisons…
    le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman…
    et le sang des hommes qui saignent de la tête
    dans les cabanons…
    et le sang du couvreur
    quand le couvreur glisse et tombe du toit
    Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
    avec le nouveau-né… avec l’enfant nouveau…
    la mère qui crie… l’enfant pleure…
    le sang coule… la terre tourne
    la terre n’arrête pas de tourner
    le sang n’arrête pas de couler
    Où s’en va-t-il tout ce sang répandu
    le sang des matraqués… des humiliés…
    des suicidés… des fusillés… des condamnés…
    et le sang de ceux qui meurent comme ça… par accident.
    Dans la rue passe un vivant
    avec tout son sang dedans
    soudain le voilà mort
    et tout son sang est dehors
    et les autres vivants font disparaître le sang
    ils emportent le corps
    mais il est têtu le sang
    et là où était le mort
    beaucoup plus tard tout noir
    un peu de sang s’étale encore…
    sang coagulé
    rouille de la vie rouille des corps
    sang caillé comme le lait
    comme le lait quand il tourne
    quand il tourne comme la terre
    comme la terre qui tourne
    avec son lait… avec ses vaches…
    avec ses vivants… avec ses morts…
    la terre qui tourne avec ses arbres… ses vivants… ses maisons…
    la terre qui tourne avec les mariages…
    les enterrements…
    les coquillages…
    les régiments…
    la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
    avec ses grands ruisseaux de sang.

    Jacques Prévert est accompagné à la guitare par Henri Crolla pour cet enregistrement de 1960.

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 7

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    FIN DU SIXIÈME ÉPISODE

    Une fois de plus la littérature l’avait extrait de la médiocrité quotidienne en le tirant des rets d’une malheureuse émission de télévision comme il en existe tellement, toutes formatées dans le même moule avec les mêmes experts qui s’écoutent argumenter avec les mêmes ingrédients, les mêmes truismes et les mêmes évidences mille fois rabâchées. Ces soi-disant spécialistes qui passent plus de temps à cogiter dans leur bureau et à pérorer sur les plateaux de la télévision qu’au contact des problèmes réels, sur le terrain, avec ceux qui sont chargés de les vivre et les résoudre. Il avait échappé à l’énervement, ce n’était pas le moment d’y plonger. Il décida donc de se coucher sagement afin d’être frais et dispos au lever car il avait tout un tas de formalités administratives à accomplir, une pile impressionnante de courriers et formulaires encombraient son bureau comme s’il avait une multinationale à gérer. Quel pays de paperasses !

    SEPTIÈME ÉPISODE

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    Il avait photographié la Porte de Brandebourg sous différents angles, profitant des rayons du soleil déclinant, et maintenant, avec quelques amis qui l’accompagnaient dans ce week-end prolongé à Berlin, il buvait un Berliner Kindl dans une brasserie proche du monument. Il pensa brusquement que le siège qu’il occupait avait certainement, dans les années trente et quarante, souvent porté des fesses « SS », voire même peut-être celles de certains dignitaires, eu égard à la proximité du Reichstag. Il s’imaginait dans la peau de Rudolf Ditzen qui prêterait sa plume à Hans Fallada pour écrire l’histoire de la famille Quangel résistant seule dans Berlin quand la peste brune faisait régner sa terrifiante loi. Il était Ditzen, il était Quangel, il arpentait ces rues en adoptant l’air le plus innocent possible, l’air d’un Allemand ordinaire qui va son chemin sans crainte de la terreur, persuadé que sa route est la bonne et que nul ne peut le contraindre à en changer.

     

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    Rudolf Ditzen / Hans Fallada

    Ils quittèrent la brasserie à la recherche d’un restaurant susceptible de leur proposer un repas simple mais appétissant et suffisamment solide pour reconstituer les forces qu’ils avaient laissées dans leur longue balade dans les pas d’Otto Quangel, d’Hans Fallada, de nombreux nazis, d’aussi nombreux sicaires de la république populaire qui gardaient leur mur comme le plus précieux des trésors. Ils passèrent par cette petite rue où l’Allemagne souhaitait conserver un morceau de ce mur honteux pour témoigner de la blessure si profonde qu’il a infligée à son peuple. Et, comme si le malheur poussait toujours dans le même sol, il y avait là, près de cette relique de mur, les vestiges encore très importants des prisons nazies, là où Otto Quangel avait connu le martyr avant de tutoyer la sainteté.

    Il s’imaginait dans son imperméable gris, petit contremaître anonyme rejoignant son travail, avec dans sa poche cette petite lettre apparemment innocente et pourtant si inquiétante. Ce petit bout de papier qui était la seule arme dont il disposait contre le pouvoir assassin qui tuait son peuple, qui ruinait la nation et qui ignorait les innocents afin que tous soient coupables. Il fallait qu’il dépose cette lettre là où quelqu’un la trouverait, où quelqu’un se brûlerait tellement les doigts avec qu’il courrait vite au premier poste de police pour déposer sa trouvaille comme un trésor mal acquis et remis en mains plus sûres. Son acte infime de rébellion avait eu des conséquences qui, elles, n’étaient pas si infimes que ça, la police était sur les dents : on osait s’attaquer au Führer lui-même, le ver était dans le fruit, il fallait le détruire.

    Ses amis l’appelèrent, il était toujours là, penché sur la barrière qui délimitait le terrain où les prisons nazies avaient été mises au jour, voyant Quangel résister, jusque dans la mort, à ses bourreaux qui finirent par compatir devant une détermination confinant à la sainteté. Il aurait voulu être Ditzen lui-même pour pouvoir devenir Fallada et écrire l’histoire de cet homme qui s’était dressé seul, avec son épouse, contre toutes les turpitudes que ce régime aberrant, démentiel, venu d’un autre temps, d’un autre monde, avait pu générer pour une fin qui n’en était même pas une, pour une utopie sanguinaire, pour… les mots ne sont pas assez fort pour en dire plus, pour ce qui fut finalement. Il finit par relever la tête et voir ses amis qui l’attendaient avec de moins en moins de patience et de plus en plus d’appétit pour prendre cette collation si bien venue. Ils se dirigèrent vers le quartier Saint Nicolas qui ne manquait pas de restaurants susceptibles de répondre à leur attente.

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    Quand il émergea de son rêve, il était encore un peu perdu entre le voyage effectué récemment avec ses amis à Berlin et la lecture, tout aussi récente, de « Seul dans Berlin » de Hans Fallada. Ce livre l’avait profondément marqué, lui qui avait été nourri, dans son enfance, par les récits d’anciens combattants vaincus et invités à passer de longues vacances en Allemagne derrière les barbelés. Malgré les nombreux livres et autres documents lus sur ce sujet, Il avait du mal à oublier ces événements, les mêmes questions sur la culpabilité et la responsabilité des faits lui revenaient toujours en tête avec autant d’acuité. Il craignait que les réponses qu’il cherchait, comme certains Allemands d’ailleurs, ne soient pas, ou plus, à notre portée, que le temps ait effacé trop de choses, que les mémoires n’aient pas voulu retenir des images trop horribles, trop insupportables, et que finalement tout, un jour, redevienne possible.

    Car, désormais, que reste-t-il dans les mémoires ? Peu de choses certainement ou peut-être trop de choses pour pouvoir les dire. Il faut plutôt se tourner vers les écrits qui conservent plus longtemps les souvenirs qu’on leur a confiés, ils sont nombreux à s’être épanchés sur le papier pour que nous sachions et que nous ne recommencions pas : Heinrich et Klaus Mann, Ernst Wiechert, Martin Walser, Irmgard Keun et beaucoup d’autres encore qu’il faut lire et relire pour que le même piège ne se referme pas sur l’humanité entière. Mais les hommes ont la mémoire tellement courte que de tels événements ont déjà meurtri bien des peuples et surtout les plus innocents, les plus faibles, les moins avides. Il resta pensif un bon moment, ces questions décidément le perturbaient toujours autant. Il repensa à ce petit Knud qui naquit après la guerre sur une petite île danoise à fleur d’eau, ses amis l’avaient choisi comme tête de turc, ou plutôt comme tête de cochon, un « Cochon d’Allemand », car il était le fils d’une Allemande réfugiée au Danemark après la guerre pour essayer de trouver un emploi. Cette pauvre femme avait connu toutes les affres de la période hitlérienne, avait échappé de peu à l’enfermement dans la partie est de l’Allemagne pour finalement être contrainte à l’exil. Au petit Knud, il ne restait qu’un père trop faible pour le défendre, une mère usée et persécutée et finalement ses poings pour cogner et surtout ses jambes pour se sauver. La guerre fait des victimes là où on croyait ne trouver que des tortionnaires.

    Décidément toute cette agitation n’était pas très propice à l’excursion qu’il avait décidé de conduire dans cette pile de paperasses qui encombrait son bureau depuis trop longtemps. Il avait en horreur tous ces formulaires qu’il fallait remplir en de multiples exemplaires à n’importe quelle occasion et pour n’importe quoi. Il les laissait s’empiler et quand les réclamations et rappels affluaient, il décidait de consacrer un temps suffisant à cette tâche débile pour ne pas subir les foudres ni les persécutions de l’administration. Un bon café bien fort pour évacuer toutes les questions de la nuit, une solide tartine pour caler l’estomac et il décida enfin d’attaquer la falaise administrative qu’il redoutait tant. Mais son combat fut de courte durée, le téléphone sonna bientôt, sa voisine qui connaissant son goût pour les livres mais ne sachant pas trop ce qu’était la littérature, l’appelait pour lui demander conseil, elle voulait offrir un roman policier à son fils et ne savait lequel choisir.

    - Bonsoir !

    - Bonsoir, excusez-moi de vous déranger mais je voudrais vous demander un conseil,

    - Je vous en prie,

    - Voilà, je voudrais offrir un roman policier à mon fils mais je ne sais pas lequel choisir.

    - Il y en a beaucoup dans les librairies actuellement.

    - Justement, lequel choisir ?

    - Difficile !

    - Il paraît que les romans policiers nordiques sont à la mode,

    - Oui, il n’en manque pas !

    - Alors je pourrais choisir parmi ceux-ci !

    - C’est une idée.

    - Quel auteur est le plus intéressant ?

    Il n’en savait fichtre rien, il ne lisait plus de romans policiers depuis un certain temps déjà même s’il continuait à s’informer à travers des revues littéraires auxquelles il était abonné.

    - Le plus intéressant, impossible à dire, ils écrivent des choses souvent très semblables.

    - Moi, je n’en connais aucun !

    - Bien, écoutez, il y a deux ou trois ans j’ai lu un polar d’un certain Jo Nesbo, un Norvégien, il me semble, le roman n’était pas mal, il y avait du suspens, c’était crédible et ce n’était pas trop mal écrit. Vous pourriez peut-être regarder dans une libraire si ce Nesbo n’a pas écrit un nouveau livre que vous pourriez offrir à votre fils.

    - Je crois que je vais suivre ce conseil, merci cher voisin !

    - Bonne journée à vous et à votre service.

    Il y avait tant de bons écrivains norvégiens pourquoi vouloir à tout prix offrir un roman policier mais on ne peut pas imposer ses lectures à qui a fait d’autres choix. Son fils allait recevoir un livre c’était déjà important et peut-être qu’après avoir lu quelques polars, il lirait Knut Hamsun, Sigrid Undset, Aksel Sandemose, … Il se dit que là, il était certainement encore en train de rêver. Peut-être ! Il retourna à sa falaise en essayant de conserver une concentration suffisante au traitement de cette paperasse, ce qui ne l’empêchait toutefois pas de laisser son esprit vagabonder dans les plaines enneigées de Suède. Il pensait notamment à Selma Lagerlöf et à son empereur du Portugal tellement émouvant, si poétique, à « L’oratorio de Noël « de Göran Tunström mais finalement il se retrouva, sans savoir pourquoi, dans la petite maison de Per Gunnar Evander avec une poignée de jeunes garçons qui faisaient un joli grabuge. Régulièrement la troupe était grossie par de nouveaux arrivants qui apportaient avec enthousiasme leur contribution au chahut ambiant. Mais bientôt la joyeuse pagaille déborda, la violence se manifesta d’abord insidieusement puis de plus en plus ouvertement et alors les événements prirent une tournure franchement inquiétante…

    Le formulaire lui échappa des mains, il avait perdu contact avec la réalité administrative et se demandait comment il allait pouvoir endiguer cette déferlante adolescente. Finalement, il était plutôt soulagé par cette intrusion paperassière, car la perspective de s’en sortir avec cette bande de marauds lui paraissait bien hypothétique. Toutefois, cela ne résolvait en rien le problème exposé sur ce fameux formulaire qui lui demandait de justifier son retard notoire dans le paiement de la taxe foncière concernant un petit terrain qu’il possédait dans une commune voisine. Il décida de remettre ce papier sous la pile et de voir cette question plus tard, il en avait assez fait pour ce jour. Il voulait se consacrer à quelque chose de plus agréable, de plus fondamental, il voulait manger.

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  • LETTRES D'OTRANTE de Geneviève BERGÉ

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    513blog.jpgLes derniers livres de Geneviève Bergé disent assez son amour pour la chose italienne : son essai sur « Fra Angelico », son roman, « Le tableau de Giacomo » tout entier consacré à un peintre du sud. C’est dire que le lecteur qui la suit depuis longtemps ne sera pas étonné de la retrouver pour son dernier roman, du côté de la Péninsule.

    Voici donc le neuvième livre de notre auteure.

    D’Otrante, en pays salentin, Aafke, restauratrice d’art hollandaise, envoie à son ami Peter, diminué par la maladie, des lettres qui relatent son quotidien, sa logeuse, ses rencontres dans la belle ville à la cathédrale.

    Elle est là pour restaurer, en ce bord de mer du sud, la mosaïque célèbre de Pantaleone, avec une petite équipe (Aldo, Angélique…).

    C’est pour elle l’occasion de décrire par le menu son installation dans une maison visitée par les loirs, au grand dam de sa propriétaire, Simona.

    C’est aussi l’heure de se raconter à ce destinataire, mutique, réduit par les circonstances à ne vivre que relié à des machines et tubes, à ne communiquer que par ordinateur. Mais que peut-elle bien confier à cet ami ? Au fil de longues lettres, émergent, d’une prose patiente, très descriptive, très vivante par ses faits divers et anecdotes, des amitiés pour les gens du lieu : Anita et sa fille Coca, venues d’Erythrée pour s’installer dans une petite boutique presque improbable à l’heure de la désertion d’Otrante par les touristes. Et la vie tout court, quand les bords de mer voient arriver des réfugiés, quand le petit café de Fabio s’anime des rumeurs et autres potins. La vie, avec ses doutes, l’âge qui préoccupe la narratrice, le travail de mosaïste au plus près d’une œuvre à sauver des piétinements de fidèles très peu soucieux du trésor qu’ils foulent au sein de la cathédrale.AVT_Genevieve-Berge_4346.jpeg

    Bien sûr, la préoccupation majeure d’Aafke est la santé de Peter, dont elle nous dévoile la progression de la maladie, les parages de la mort que l’ami lointain flaire sans aucun doute, sans compter les silences, trop lourds…

    Geneviève Bergé assure du relief, de la vie et beaucoup de sens, à cette histoire contemporaine qui donne à lire les efforts des uns et des autres pour s’offrir une raison de vivre et de travailler avec les autres.

    Ses personnages ont la chair et l’esprit d’êtres que l’on aimerait croiser, et c’est avec beaucoup d’émotion qu’on les quitte, même ce petit visiteur du studio d’Aafke dont Coca s’éprend, un petit chat qui traverse l’histoire aussi léger que la plume de l’écrivaine.

    Pleine d’érudition habilement cachée sous les ressorts narratifs, l’histoire romanesque cohabite avec la Grande, celle qui a marqué Otrante à certaines dates de son évolution.

    L’Italie, majeure, culturelle, voyageuse, aimée, est certes le protagoniste de ce roman qui ne s’oubliera pas facilement, tant il attise en nous les prestiges d’un récit ordinaire en terre de beauté. 

    Geneviève Bergé, Lettres d’Otrante, Luce Wilquin, 200p., 19€.

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • PARIS 13 NOVEMBRE 2015

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  • QUELQUES ÉCRIVAINS APOSTROPHÉS

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    Ils ont été nombreux, les invités, à passer dans les 724 numéros d'Apostrophes sur Antenne 2 (ainsi que s'appelait la 2ème chaîne de télévision française) entre le 10 janviers 75 et le 22 juin 90. Nombreux aussi ceux qui ont pris goût à la littérature ou découvert le vendredi soir vers 21 h 30 de nouveaux écrivains. L'émission était suivie par des millions (entre 2,5 et 5 millions à son apogée en 1983) de téléspectateurs dont une partie, les jours suivants, achetaient les livres dont on avait parlé. 

    Le film que Pierre Assouline en a tiré, sous la forme d'un abécédaire, nous a fait voir ou revoir de nombreuses séquences, souvent animées, commentées par le maître de cérémonie lui-même.

    BHL clashé par François Aubral, Milan Kundera et Simon Leys démontant l'idéologie communiste toujours très présente à l'époque, Emmanuel Todd recadrant Georges Marchais, Jean Cau face à Mohamed Ali, Elisabeth Badinter s'offusquant de sa lecture de Sade sous l'oeil goguenard de Jean-Jacques Pauvert, Soljénitsyne refusant de refaire un geste d'affection devant la caméra, Jankélévitch approuvant la contestation de la philosophie comme philosophie, Topor qui ne croit en rien (et en rit), Nabokov lisant ses réponses, Bombardier vs Matzneff, Nabe vs Sportes, Bukowski buvant le Sancerre offert par Pivot, se faisant apostropher par Cavanna avant de quitter le plateau, Gainsbourg & Béart, Jean Daniel s'opposant à D'Ormesson sur le Goulag face à un Soljenitsyne médusé, Simenon parlant avec émotion du suicide de sa fille, les valeurs de Marguerite Yourcenar...

    EXTRAITS & PHOTOS

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    Avec Moravia, Burgess et Grass

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    Avec Elia Kazan 

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 6

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    FIN DU CINQUIÈME ÉPISODE

    Ils se séparèrent en se souhaitant de belles lectures pour le mois à venir et il rejoignit sa voiture pour vite rentrer à la maison, manger tout aussi vite et plonger immédiatement dans les livres qu’il avait sélectionnés. Depuis de nombreuses années, il avait envie de lire, l’un à la suite de l’autre, les romans les plus célèbres des trois sœurs Brontë et pour une fois ils étaient disponibles tous les trois en même temps : « Jane Eyre », « Les Hauts de Hurlevent » et « La locataire de Wildfell Hall ». La route lui parut encore plus longue qu’à l’aller, il eut le temps de s’évader un peu et de se retrouver entre les murs austères et hostiles de cette ferme décrite par Emily Brontë, face au regard dur et envoûtant d’Heathcliff, entre fascination et angoisse.

    SIXIÈME ÉPISODE

    Il était arrivé à destination et il lui fallait bien vite remettre les pieds sur terre car son repas n’était pas prêt. Aujourd’hui, tout serait simple, il lui suffisait de réchauffer un plat qui n’attendait que ça dans son réfrigérateur et de compléter ceci par un morceau de comté et deux oranges comme de coutume en hiver. Il inspecta attentivement les livres qu’il avait ramenés mais ne lut surtout pas la quatrième de couverture pour ne pas prendre le risque de fausser son avis de lecteur et, enfin, mit à jour sa liste de livres à lire. Après avoir accompli toutes ces petits actes rituels qui constituaient désormais une bonne partie de sa vie déchargée de toute activité alimentaire, il s’octroya une petite sieste avant d’entamer la lecture de Jane Eyre qu’il voulait commencer l’esprit clair et serein.

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    Au village, les commères avaient de plus en plus de mal à tenir leur langue, elles commençaient à éventer les fantasmes qu’elles construisaient en imaginant cette belle et fraîche jeune femme allongée à côté d’un handicapé qui, comme certains le disaient, ne pouvaient lui rendre les hommages qui lui étaient dus. Mais cela personne ne le savait réellement, c’était encore des racontars, des affabulations ou peut-être des indiscrétions fondées, comment savoir ? Mais cette rumeur nauséeuse prenait de plus en plus de consistance, cette jeune femme faisait bonne figure mais on voyait bien que le fardeau qui lui était imposé était de plus en plus lourd sur ses frêles épaules. Les gens du château commençaient à parler, ils admiraient tous le dévouement de Constance mais ils pensaient bien qu’un jour la chair réclamerait un peu de plaisir. Et ce jour était peut-être arrivé, certains domestiques avaient remarqué qu’elle passait beaucoup de temps dans le vaste parc du château et que Lord Chatterley était de plus en plus souvent seul. Il devenait de plus en plus évident que quelque chose se tramait sous les ombrages de la futaie qui isolait le château – ce n’était en fait qu’un modeste manoir -, des regards des curieux. Il était venu acquérir quelques provisions dans la petite épicerie du village et, en attendant son tour, il entendait les commères affirmer avec effroi que la lady avait été vue en fâcheuse posture avec le garde-chasse.

    - Vous imaginez, une femme qui paraissait si pure et si sincère !

    - Impensable !

    - Comme une vulgaire catin !

    - Quitter un époux handicapé qui lui avait apporté une situation enviable !

    - Pour un vulgaire garde-chasse, un gueux !

    - Et pour le simple plaisir de la chair !

    Miaouh ! Miaouh !

    Diantre, dans sa précipitation, il avait oublié de nourrir son chaton, il lui donna un peu de lait avec quelques reliquats de son dernier repas qu’il avait laissés de côté pour le petit animal. Il était un peu désolé de ce réveil un peu prématuré car il avait une folle envie d’houspiller ces commères envieuses qui avaient certainement une vie assez médiocre pour juger celle d’une jeune femme qui voulait simplement vivre la sienne en toute humanité, pas une demi-vie, une vie pleine malgré la douleur qu’elle infligeait à son mari et qu’elle partageait certainement, en partie au moins.

    Cette histoire le remuait toujours et il lui fallut un café bien serré pour sortir complètement de son rêve et reprendre un contact plus tangible avec la réalité. Le moment était venu de prendre un peu d’exercice malgré la température un assez basse qui sévissait depuis plusieurs jours. Il se vêtit chaudement et prit la direction de la campagne où il pourrait marcher paisiblement pendant une heure ou deux. Tout en cheminant, il pensait que l’hiver annonçait les fêtes de fin d’année qu’ils passeraient probablement seul, puis la Foire du Livre de Bruxelles qui se tenait, en général, à l’aube du printemps quand l’air était encore trop froid pour musarder mais pas assez pour retenir le voyageur au coin de son foyer. Il avait hâte de retourner là-bas où il retrouverait des amis, des relations occasionnelles et des gens qu’il ne connaissait pas encore et qui deviendraient peut-être, eux aussi, des amis en cette circonstance. Et, de fil en aiguille, il pensa à ce pays plein de richesses historiques, en proie à des tourments qui ne lui permettaient pas d’envisager son avenir dans la plus grande sérénité. Il se retrouva ainsi dans un café où l’animation atteignait son paroxysme, où chacun vociférait le plus fort possible pour essayer d’élever son propos au-dessus de celui des autres et, par cet effet, donner force de loi à ses arguments. Il aperçut, accoudé au bar, Hugo Claus qui essayait de défendre la cause de ces Belges qui, pendant cette saloperie de guerre, avaient peut-être fait le mauvais choix car le bon est toujours celui des vainqueurs. Il en avait du courage le brave homme car faire preuve de sincérité, avouer son engagement, reconnaître qu’on s’est certainement trompé, n’est pas facile surtout quand bien des plaies ne sont pas encore cicatrisées et que certains vivent encore confortablement dans l’ombre douillette de leur passé.

    Il remarqua sur le sol enneigé les traces laissées par un lièvre qui s’était aventuré bien près de la cité et le suivit pendant un bout de temps : les deux petits ronds des pattes de devant précédant les deux barrettes des pattes arrière. Le lièvre l’avait extirpé de son rêve belge mais il pensa tout de même qu’il n’aurait pas voulu vivre dans les temps qu’Hugo Claus évoquait et qu’il était certainement plus facile de juger aujourd’hui que de s’engager en plein conflit au cœur de l’horreur. Personnellement, il n’avait pas une confiance illimitée en son courage et il n’était probablement pas de l’étoffe dont on fait les héros, il avait donc une certaine propension à essayer de comprendre plutôt qu’à juger hâtivement.

    Il avait suffisamment marché, il décida donc de regagner son domicile et de se réfugier dans son fauteuil près du radiateur avec « Jane Eyre » pour compagne.

    Il avait lu assez longuement avec un réel plaisir, même si l’histoire était plutôt triste, et il était toujours étonné de constater comment ses filles qui avaient longuement vécu dans une maison austère et un peu sinistre, avait pu acquérir une telle connaissance de la nature humaine et développer un tel art de l’écriture. Décidément la littérature recèle tellement de choses que la découverte, l’étonnement, la fascination, … sont pratiquement le lot quotidien d’un lecteur assidu.

    Ce soir, Il avait décidé de regarder la télévision, même s’il devait s’efforcer de ne pas s’énerver trop rapidement et d’essayer de comprendre les arguments de chacun des intervenants avant de les traiter tous d’ânes bâtés comme il le faisait, hélas, trop souvent. Quand il alluma son récepteur, l’émission était déjà commencée et un grand type brun, à l’air triste et même sinistre, apparut. Il aurait pu servir de modèle à Morris, comme figure de croquemort, dans un album de Lucky Luke même si les croquemorts, dans cette série, sont toujours plus sarcastiques, cyniques et même carrément ridicules que tristes et sinistres. Ce type avait accumulé une telle aigreur, tant de rancœur et encore plus d’amertume que son discours était totalement altéré, envahi par la haine à l’endroit du chef de l’Etat et finalement totalement incohérent. Il était impossible qu’il ait pu nourrir de tels sentiments à l’endroit du Président de la République pour des seules raisons politiques. Son aigreur et son amertume devaient se nourrir à d’autres sources : une promesse à son endroit non tenue, une concurrence mal digérée, une femme qu’ils auraient désirée tous les deux ou encore un autre motif de jalousie comme on en trouve dans les opéras mais pas forcément en politique. Et dire que ce gars, selon le programme, figurait parmi les meilleurs spécialistes de la politique et de l’économie dans notre pays, pas étonnant que nous connaissions de telles crises avec des experts de ce type. Il valait mieux vite arrêter cette émission avant que l’agacement ne devienne un réel énervement précurseur d’un sommeil agité. Décidément, seuls les hommes étaient capables de conjuguer amertume et aigreur dans un même récipient !

    Il décida donc de s’attaquer au retard qu’il avait accumulé depuis quelques semaines dans l’écriture des critiques qu’il publiait sur un site internet où il rencontrait une joyeuse bande d’amis, de connaissances ou tout simplement d’amoureux des lettres qui partageaient tous une même passion pour la littérature. Il s’adonnait à cette activité depuis qu’il était en retraite et il éprouvait une grande satisfaction à essayer de transmettre aux autres les émotions, le plaisir ou la déception qu’il avait éprouvés à la lecture des divers ouvrages qu’il dévorait désormais goulûment. Il pensait ainsi pouvoir emmener ses amis sur des routes qu’ils avaient parcourues dans sa tête, dans son cœur ou dans ses tripes, selon le type de livre qu’il commentait. Ce soir, il devait rédiger une chronique sur la lecture d’un roman d’Arnon Grunberg, « L’oiseau est malade », un texte qu’il avait bien aimé sans toutefois qu’il l’ait enthousiasmé. Il rédigea son texte :

    « « L’Oiseau est malade », l’Oiseau va mourir ! L’Oiseau c’est la femme de Beck mais ils ne sont pas mariés. Ce « n’était pas seulement sa femme, c’était aussi sa sœur, sa mère, sa tante, sa grand-mère, sa meilleure amie, son enfant. » Mais, avant de mourir, l’Oiseau veut épouser un demandeur d’asile pour accomplir une dernière bonne action ? Peut-être, mais peut-être pas seulement car Beck: « tu ne m’as pas touchée depuis quatre ans. » Et, Beck raconte l’histoire parallèle de ces deux êtres si différents mais inséparables qui mènent chacun une vie libre et indépendante, elle chercheur et lui écrivain raté qui « est là pour voir vivre l’Oiseau c’est sa raison d’être ». Beck se souvient aussi qu’ils étaient en Israël, à Eilat, quand elle observait les animaux dans le désert pendant qu’il hantait le bordel du coin. Et l’histoire de cet exil va revenir comme l’annonce de la déchéance de leur couple, mué en trio, qui emprunte le chemin du calvaire de l’Oiseau.

    Dans ce long récit touffu, dense, improbable et tortueux, Grunberg évoque toute la vacuité de l’humanité où tout n’est qu’illusion. « Quand, …, on a démasqué non seulement toutes les illusions de la politique, mais aussi celles de l’amour, de la famille et de Dieu, de l’art et de la méditation, et qu’on a dû les condamner, …, on a démoli toutes les certitudes de l’humanité… ». Et même si en contrepoint au désespoir nihiliste de Beck, l’Oiseau déploie une charité christique qui confine à la pitié, partageant même des instants d’amour avec des rejetés de la société ou des amochés des accidents aveugles qui ensanglantent les rues d’Israël.

    Je ne savais plus comment Arnon Grunberg était arrivé dans ma liste d’auteurs à lire, je ne savais plus rien de lui quand j’ai commencé la lecture de ce bouquin et après avoir lu une centaine de pages, j’ai eu l’impression de reconnaître ce type d’écriture ressassant, rabâchant, revenant sans cesse sur les mêmes constats, les mêmes arguments, de peur que le lecteur n’ait pas bien compris toute la portée de la démonstration. Et j’ai retrouvé la filiation de cet écrivain dans la littérature israélienne et plus particulièrement à travers David Grossman et « Le livre de la grammaire intérieure » et, à un degré moindre, peut-être, à travers Yeoshua Kenaz dans « Retour des amours perdues ». J’avais bien remarqué Grunberg dans un article consacré à la littérature juive par le magazine « Lire ».

    « Dans ce roman génial, d’une virtuosité et d’une intelligence rares », je n’ai pas trouvé tout ça, tout ce que la quatrième de couverture promet. Certes, c’est l’œuvre d’un auteur très cultivé, doué pour la littérature mais qui, à mon avis, en fait trop, les fameux « chargeurs réunis » de cet ancien chroniqueur de la télévision suisse. Il veut évoquer trop de choses dans un seul livre et ses personnages deviennent tout fait impossibles, il parvient tout de même à les rendre attachant malgré le nihilisme ambiant qui colle jusqu’au bout de leurs doigts poisseux comme une barquette que le Thaïlandais leur vend pour leur dîner à Göttingen et ils pourraient se couler dans la chanson de Barbara :

    Nous, nous avons nos matins blêmes

    Et l’âme grise de Verlaine,

    Eux, c’est la mélancolie même

    A Göttingen, à Göttingen. 

    Il relut son texte, le trouva correct, pas génial mais convenable tout de même, assez évocateur de la lecture qu’il avait faite ; Il était content de pouvoir terminer ce commentaire par cette illustration poétique tirée d’une chanson de Barbara. Il lui semblait que ces quatre vers apportaient une autre dimension à l’impression qu’il avait tirée de ce texte et qu’ils ouvraient aussi sur un autre univers qui n’enfermait pas le roman dans le carcan de son commentaire. Satisfait, il décida donc de publier celui-ci.

    Une fois de plus la littérature l’avait extrait de la médiocrité quotidienne en le tirant des rets d’une malheureuse émission de télévision comme il en existe tellement, toutes formatées dans le même moule avec les mêmes experts qui s’écoutent argumenter avec les mêmes ingrédients, les mêmes truismes et les mêmes évidences mille fois rabâchées. Ces soi-disant spécialistes qui passent plus de temps à cogiter dans leur bureau et à pérorer sur les plateaux de la télévision qu’au contact des problèmes réels, sur le terrain, avec ceux qui sont chargés de les vivre et les résoudre. Il avait échappé à l’énervement, ce n’était pas le moment d’y plonger. Il décida donc de se coucher sagement afin d’être frais et dispos au lever car il avait tout un tas de formalités administratives à accomplir, une pile impressionnante de courriers et formulaires encombraient son bureau comme s’il avait une multinationale à gérer. Quel pays de paperasses !


  • DÉAMBULATION PARISIENNE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Paris fascine depuis des siècles, de nombreux écrivains aiment cette ville, ils la chantent, la mettent en scène, la décrivent, en font souvent le cadre des histoires qu’ils inventent… J’ai eu moi aussi envie de parler de Paris où j’aime passer deux ou trois jours de temps à autre, pas plus, la ville est trop grande, trop trépidante pour moi. Je préfère la découvrir en une « déambulation paresseuse » dans les pas d’Henri Calet ou en essayant de suivre une héroïne de Patrick Modiano qui lui aussi se plaît à décrire longuement cette ville, sa ville, au point d’en faire la vraie héroïne du roman ci-dessous...

     

    9782842638245.jpgHUIT QUARTIERS DE ROTURE

    Henri CALET (1904 – 1945)

    Le jeu de mot proposé par le titre est vite éventé car, dès sa préface, Jean-Pierre Baril dévoile le projet de l’auteur : « Dans Huit quartiers de roture, Calet nous invite à parcourir les XIX° et XX° arrondissements de la capitale. Un voyage dans le Paris populaire d’autrefois, au lendemain de la guerre, une vingtaine d’années avant la destruction de l’Est parisien ». Dès la préface on sait donc qu’il s’agit d’une sorte de guide à l’intention de ceux qui voudraient mieux connaître ces quartiers populaires qui n’attirent pas précisément les touristes et autres promeneurs.

    « Huit quartiers de roture, ou la rencontre d’une ville et de son histoire avec celle d’un homme qui fut jadis un enfant ». Un enfant de l’un des quartiers que l’auteur parcourt lors de sa « déambulation paresseuse ».

    C’est la première fois que ce texte, écrit probablement avant 1949, est publié, son histoire est chaotique et rocambolesque, il a été refusé de nombreuses fois par les éditeurs puis, en désespoir de cause, transformé en émissions radiophoniques diffusées en 1952. L’éditeur prévient : « L’établissement du texte de Huit quartiers de roture n’est pas vraiment chose aisée, puisqu’il repose sur l’examen et la comparaison attentive de deux sources principales » composées elles-mêmes de plusieurs textes, publiés ou non, à quoi s’ajoute l’adaptation radiophonique réalisée en 1952.

    Aujourd’hui, Le Dilettante propose un texte découpé en deux arrondissements de quatre quartiers chacun : La Villette, Pont-de-Flandre, Amérique, Combat pour le XIX°, Saint-Fargeau, Belleville, Père-Lachaise et Charonne pour le XX°. Le texte de Calet apparait ainsi comme une longue flânerie au long des rues, ruelles, impasses, cours,… de ces quartiers populaires déjà profondément transformés par l’histoire à l’époque où il écrit cette déambulation. Ces quartiers de l’est parisien ont été régulièrement la porte des invasions et le lieu où les envahisseurs installaient leur campement. Quartiers de violence et de sang, le sang des combattants contre les envahisseurs, le sang des Communards, le sang des frondeurs, le sang des répressions brutales, le sang des exécutions, le sang des abattoirs de la Villette, le sang des apaches et autres malfrats qui fréquentaient les nombreuses guinguettes et maisons closes du quartier.

    henri-calet-la-plume-du-paris-populaire,M219470.jpg

    Henri Calet ne se contente pas de faire découvrir ces quartiers de roture, terrain des jeux et des misères de son enfance, Il en conte aussi les anecdotes qu’il a recueillies, les événements marquants, parfois historiques, qu’il a trouvés dans les nombreuses sources qu’il a consultées (plans anciens, archives, journaux, recueils de chansons populaires) pour construire son périple, les personnages importants, influents, célèbres ou tout simplement pittoresques qui ont fréquenté les lieux, esquissant pour le lecteur la transformation de ces terrains campagnards en une nouvelle partie de la métropole urbaine. Mais, surtout, il donne vie à ces lieux où la misère prospérait plus vite que le bonheur malgré les nombreux établissements de plaisir installés dans ce coin encore peu urbanisé. On sent dans son texte une réelle nostalgie pour ces quartiers et pour leurs habitants, une certaine tendresse à leur endroit, même s’il leur lance quelques piques bien ajustées : « Là-dessus, Monsieur, comte d’Artois, fut reçu porte de la Villette par les dames de la Halle. N’étaient-ce pas ces mêmes dames qui avaient marché sur Versailles ? »

    Je serais très curieux de lire la même déambulation effectuée par un promeneur contemporain, je gage qu’il aurait du mal à reconnaître les quartiers dépeints par Henri Calet qui nous communique des chiffres concernant la population de ces deux arrondissements en précisant le nombre de résidents étrangers. La couleur de ces quartiers a encore certainement beaucoup changé depuis un peu plus d’un demi-siècle.

    Ce joli ouvrage, moultement annoté, est complété par un CD comportant des extraits des émissions radiophoniques diffusées en 1952 concernant plus particulièrement La Villette, Combat, Saint-Fargeau, Père-Lachaise et Charonne.

     

    JLI3016786.1444722676.580x580.jpgDANS LE CAFÉ DE LA JEUNESSE PERDUE

    Patrick MODIANO (1945 - ….)

    Dans ce texte allusif, elliptique, qui déconcerte un peu le lecteur, Modiano nous entraîne sur les traces d’une fille fugueuse, fuyante, éphémère, insaisissable qui s’évapore sans cesse dans différents quartiers de la ville, baladant ainsi le lecteur dans des recoins de Paris que peu connaissent.

    Après la guerre, certainement dans les années cinquante, autour du Carrefour de l’Odéon, sur les traces d’un groupe de littérateurs : auteurs, apprentis auteurs, auteurs d’occasion, lecteurs, un narrateur à plusieurs visages part à la recherche de Louki, une belle fille qui buvait souvent des verres avec cette troupe de fêtards au café Condé. Fille d’une mère célibataire qui a quitté sa province où sa maternité n’était pas acceptée, elle vivait seule avec celle-ci et profitait de son emploi d’ouvreuse au Moulin Rouge pour commettre ses premières fugues sur le boulevard puis de plus en plus loin. Elle connut alors ses premiers frissons, ses premiers émois, ses premières angoisses…modiano_postcard.jpg

    Dans ce roman polyphonique, le narrateur change presque à chaque paragraphe, sans que le lecteur soit averti préalablement, c’est au fur et à mesure de sa lecture qu’il se rend compte que ce n’est plus le même personnage qui lui raconte sa recherche, mais c’est toujours la même quête qui motive le narrateur, qui qu’il soit, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Sauf, évidemment, quand Louki raconte elle-même des bouts de sa vie. Les différents narrateurs semblent tous à la recherche d’un temps révolu, perdu, l’époque de la Nouvelle Vague, quand ils étaient jeunes et plutôt insouciants de leur avenir.

    La vie de Louki se construit peu à peu à travers les témoignages de ceux qui l’ont connue, à travers la quête de ceux qui la recherchent et à travers ses propres confidences. Son portrait se dessine progressivement, sa vie apparaît par morceaux : la vie avec sa mère, ses fugues, ses rencontres, ses amis, son amie, son mari, ses fuites, le Café Condé... Louki rompt sans cesse : avec sa mère, avec ses amis, avec son mari, elle fuit, elle erre dans Paris qui devient le personnage peut-être le plus important du roman. Paris que l’auteur affectionne, décortique, dissèque, Paris avec ses zones neutres et sa matière noire qui se conjuguent avec les penchants ésotériques de l’héroïne dans une certaine forme d’ésotérisme. « Elle voulait s’évader, fuir toujours plus loin, rompre de manière brutale avec la vie courante, pour respirer l’air libre ».

    Un texte policé, fluide, allusif qui évoque un monde éphémère, inachevé, en mutation perpétuelle où les personnages butent toujours sur l’insignifiance de la vie, le manque d’intérêt pour l’existence et hésitent souvent devant la possibilité d’aller vivre une autre vie ailleurs, dans un autre pays, dans un autre univers ou simplement dans un autre ailleurs. Un texte qui invite à rompre, à fuir, à partir, à découvrir autre chose, un autre monde, à s’envoler pour là-bas.

    « J’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue ».

  • ABREUVEMENTS NÉCESSAIRES d'OLIVIER VANDERAA (éditions M.E.O)

    abreuvements-necessaires-1c.jpgLe slam de l’amour impossible et à jamais reconduit

    Des poèmes hantés par l’étreinte et la régénération, donc par le manque et la création. Des poèmes enracinés dans le territoire de l’intime et du fertile. Des poèmes chantés, slamés, pour être entendus.

    Voici ce que donne à lire Olivier Vanderaa dans ces chutes de mots à flots, en flow à flux tendu. Les mots sont pris dans un élan vers le bas, vers le ventre, mais c’est aussi bien un envol, un désir de ciel ancré dans la chair.

    rien de sûr

    rien d’établi

    personne aux abris

    époque erratique

    avant peut-être

    l’explosion symphonique

    la juste mesure

    le déploiement des ramures

    cet arbre-âme

    malgré les ratures

    Mais les pulsions nous attachent autant qu’elle nous délivrent.

    obsessions funestes

    qui n’ont de cesse de nous assaillir

    qu’y a-t-il au fond du rêve doré

    tant que nos âmes s’y promènent

    une issue se joue de nous incarcérés.

    Le poète cherche dans le fouillis des jours, dans l’espace des désirs une musique subtilement assemblée. Une direction… Une voie qui passerait par la voix et toutes les exultations. Autrement dit, un sens nourri des sens.olivier-vanderaa.jpg

    j’encense la pureté volatile

    j’épure

    j’étrenne d’autres voies de toi à moi.

    Les portes du corps sont pour Vanderaa, on le comprend, des points de jonction entre les esprits, les voies de passage qui dépassent toutes les frontières : des failles existentielles.

    Mais la décharge orgasmique engendre-t-elle un apaisement conséquent, une ouverture durable au monde, à soi ? On sent le poète avide de se perdre dans l’autre en tant que corps pour jumeler son âme à son double, pour oublier la gravité de l’existence, les souvenirs désolés de solitude: l’autre versant du plaisir sensuel.

    Dans son avant-propos l’auteur écrit : « Plonger dans ce monde de passions auxquelles on n’échappe pas , qui nous sont nécessaires pour avancer, jusqu’à la fin. Condamnés à nous en abreuver. »

    En amant des champs fertiles, en amoureux fou, il va de l’avant, assuré d’un éternel recommencement, assumant son déni, son renom car le monde n’est pas fini et innombrables sont les territoires d’enchantement. C’est un pari, une audace.

    l’espace au-delà de nous

    & dedans

    est immense

    Comme est vorace le vouloir des âmes affamées de fusionner, de faire feu ensemble vers un point flamboyant de l’espace tendre.

    je veux juste

    incorrigible chevalier désarçonné

    me prélasser me répandre m’unifier

    me fortifier

    gagner du temps d’ossuaire.

    D’Erossuaire, a-t-on envie d’ajouter. Car le poète joue la montre de l’eros contre le cimetière des sensations.

    Son destrier, ce sont les mots, le chant, la poésie, ce slam de l’amour impossible et à jamais reconduit. 

    Né en 1962, Olivier Vanderaa qui participe depuis plusieurs années à de nombreuses scènes ouvertes et festivals de poésie signe ici son premier recueil de poèmes. Il y en aura d’autres!

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Olivier Vanderaa et Philippe Claudel (guembri, voix) en formule Spoken Word, live février 2015 @ Maison du Spectacle La Bellone

  • PRIX LITTÉRAIRES: MATHIAS ENARD et BOUALEM SANSAL

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    Mathias ENARD vient de recevoir le prix Goncourt pour BOUSSOLE (Actes Sud) et Boualem SANSAL, le Prix de l'Académie française ex-aequo (avec Hédi KADDOUR) pour 2084: LA FIN DU MONDE (Gallimard)

    En mai 2011, Philippe LEUCKX sur ce blog critiquait Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud) qui avait obtenu le Goncourt des Lycéens.

    Epris d'Orient, spécialiste du monde arabe, Mathias Enard relate dans ce très beau et court roman une aventure exceptionnelle, qui a pour cadre la Constantinople de 1506, et pour héros l'architecte, sculpteur Michel-Ange, invité là-bas pour imaginer un pont pour relier La Corne d'or.

    L'événement est attesté et le récit que le jeune romancier français (né en 1972, auteur du très intrigant « Zone ») s'enrichit d'atouts qui tiennent aussi bien à la langue précise qu'au dépaysement lié aux intrigues et aux décors ottomans.

    Hymne à la beauté, le roman agit comme un parfum entêtant, et les descriptions d'Enard nous plongent dans l'époque, dans ces rues sombres, dans ces tavernes où le chant et la poésie enchantent. (...)"

    (Re)Lire toute la critique ICI

    boualem_sansal_lundesdeuxlaureatsdugrandprixduromandelacademiefr.jpg

    En janvier 2014, Denis BILLAMBOZ critiquait dans la même chronique, sous le titre Jeunesse Perdue, un livre de Mathias ENARD, RUE DES VOLEURS et de Boualem SANSAL, LE VILLAGE DE L'ALLEMAND (Gallimard) qui avait obtenu le Prix RTL/LIRE

    Du livre de Mathias ENARD, il commençait par écrire:

    ""En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimé en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il craignait, tout ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet, jusqu’au fond des tripes, pour en extirper la genèse des événements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe » (...) "

    Du livre de Boualem SANSAL, il commençait par écrire: 

    "« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek  Ulrich), après  Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

    A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.(...)"

    Retouvez toute sa chronique ICI

  • LE BUNKER (Sixième témoignage) de BALVAL EKEL (Jacques Flament Éditions)

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    Galerie de souvenirs

    Balval Ekel apporte à son tour son (précieux) témoignage sur le bunker dans lequel sont confinées les 217 personnes qui assistaient aux discours inauguraux d’une exposition d’art contemporain au moment de la catastrophe…

    Entre l’évocation d’Oh les Beaux jours de Beckett et le film Soleil vert ou bien le tableau de Frida Kahlo, Ce que l’eau m’a donné, Balval Ekel se raconte, empruntant à son passé des éléments réels et creusant la veine mémorialiste et sensible de son premier livre consacré à son père le guitariste et violoniste de jazz Elek Bacsik. La narratrice profite de son isolement forcé pour s’échapper dans ses souvenirs. L’auteure, elle, déploie son écriture, qui vise toujours l’expression juste (sa hantise, confie-t-elle), dans les contraintes au carré de cet exercice (28 chapitres placés sous l’égide d’une œuvre d’art contemporaine qu’elle rédige au dos des fiches concernant les oeuvres), elle orchestre cette mise en échos. Exercice de repli et d'équilibre auquel sa jeunesse sans autre joie que la pratique d’un sport (course à pied, skiff) l’a habituée. Elle nous parle de sa vie journalière de « chat de gouttière », entre son mari et sa fille quand elle ne plonge pas dans l’eau de l’enfance pour y puiser des raisons de vivre l'instant. Elle s'interroge sur le corps ("Parmi tous les corps qui ont été le mien, lequel aurais-je voulu conserver?"), sur la maternité et notre relation à la nature... Pour le reste, elle nous raconte sa vie au jour le jour dans le bunker avec, entre autres, l’Italien Angelo et le Grec Andreas, deux figures emblématiques de notre culture occidentale fragilisée.
    Balval Ekel met de la sorte enplace un dispositif qui lui permet de naviguer entre passé réel (de plus en plus clair) et présent fictif (voué aux ténèbres) en relation avec les oeuvres citées en faisant entendre dans ces méandres narratifs et parmi ces temps troublés sa voix apaisée.

    C’est un impressionnant catalogue d’art contemporain qu'elle révèle (voir la recension ci-dessous) de même qu'une vive galerie d'émotions. Tout en nous permettant de faire notre propre voyage introspectif, Ekel nous fait nous poser la question de savoir si notre vie prenait fin dans l’instant, emportant tous nos rêves de futur, elle a valu la peine d’être vécue.

    Balval Ekel termine par une liste touchante de souvenirs personnels l’assurant que sa vie n’a pas été vaine. Un nouveau témoignage fort dans une collection de conscience-fiction nécessaire.

    Éric Allard

     

    RECENSION DES OEUVRES CITÉES 

    Pour voir les œuvres citées ou découvrir l'artiste, cliquer sur les liens

    1. Vartan Tashdjian, Boats + trees (2013), Chypre

    2. Andris Eglïtis, Sans titre (2013), Lettonie

    3. Claire Morgan, Escape into life (2008), Irlande

    4. Magdalena Abakanowicz, Abakan grand noir (1967/68), Pologne

    5. Miroslav Tichy, Sans titre (2006), République tchèque

    6. Katarina Pirak Sikku , The road to mental decolonization (2008), Suède

    7. Rineke Djikstra, Maternités (2011), Pays-Bas

    8. Kaarina Kaikonen, I Feel Like A Bird In Me (2012), Finlande

    9. Syl Eckerman, Telluric Force (2012), Autriche

    10. Priit Pärn, Divers in the rain (2014), Estonie

    11. Jozef Yankovicz, Dans les traces de nos pères (1990), Slovaquie

    12. Jaume Plensa, Overflow (2005), Espagne

    13. Corinne Lecot, Les Bannières de Calais (2009), Belgique

    14. JR, Women are heroes (2010), France

    15. Marta de Menezes, Portrait protéique (2002), Portugal

    16. Markus Shaller, Circle X (2013), Allemagne

    17. Non encore répertorié, Malte

    18. John Coplans, Autoportrait genoux et mains n°5 (1993), Grande-Bretagne

    19. Kestutis Grigaliunas, Carnets intimes de la mort (2010), Lituanie

    20. Giuseppe Penone, Répéter la forêt (1969-1997), Italie

    21. Bert Theis, Drifters (2006), Luxembourg

    22. Olafur Eliasson, The Island series (1997), Danemark

    23. Goran Skoffic, Corpus (2010), Croatie

    24. Mircea Cantor, Wind Orchestra (2011), Roumanie

    25. Milena Doncheva, La Maison (2004), Bulgarie

    26. Maria Tsagkari, One more garden, One more circle (2013), Grèce

    27. Gyula Varnai, Now I know (2012), Hongrie

     28. Karel Appel, Sky blue Kiss (1978), Slovénie

     

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    BALVAL EKEL sur le site de l'éditeur 

    Ma lecture de ELEK BACSIK, UN HOMME DANS LA NUIT de Balval EKEL

    ELEK BACSIK le musicien

  • J'AI GAGNÉ AU TERCET ! (II)

    1.

    Pour faire tenir droit un songe 

    Dans la nuit noire

    Il faut un bâton de lumière

     

    2.
    Sur le chemin de ma vie

    Je dépose les petits cailloux

    Du souvenir

     

    3.

    Elle a donné ma place

    À l’amour

    J’aurais dû rester assis 

     

    4.

    Pas question

    Que je réponde par des coups

    À un interrogatoire de caresses

     

    5.

    Je regarde par la vitre

    De la goutte d’eau

    La gouttière qui s’égoutte

     

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    6.

    Pas d’auréole pas de taches de lait

    Sous les bras des serveuses de bar

    En chocolat 

     

    7.

    Pas d’aube pas trace de nuit  

    Dans les phases de cet astre

    En délicatesse avec la lumière 

     

    8.

    J’aime passer mon doigt

    Sous son nez pour savoir

    Si elle éternue encore

     

    9.

    Du papier à l'encre

    Attend mes mots

    Je ne suis pas pressé !

     

    10.

    Si je vole une fleur

    J’ai peur qu’elle se fane

    Avant que je la donne

     

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    11.

    Dans ce livre se trouve encore

    Mon pupitre avec ma muse

    Sur les genoux de mon éditeur

     

    12.

    Le bruit des roues

    Me fait tourner la tête

    Du côté de l’immobilité

     

    13.

    En mordant tes lèvres

    Je retrouve ton sourire

    Carnassier

     

    14.

    La fille qui passe

    Dans les yeux du déménageur

    Est propriétaire de mes regards

     

    15.

    J’ai du sentiment pour ce sang-là

    Pas pour celui qui coule dans mes veines

    En direction de la mort

     

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    16.

    Le tapage littéraire attire

    Comme le mauvais poème

    Attire la rimaille

     

    17.
    Quand un jeu de mots meurt

    Toute la Belgique littéraire

     Porte le deuil de l’apophtegme

     

    18.

    C'est le silence qui garde

    Les clés de ma solitude

    Quand je suis enfermé en moi

     

    19.
    Pas un oiseau ne chante

    À la chorale de mon quartier

    Pas une baleine pas un Stromae

     

    20.

    J’ai des crampes à l’ego

    Elles m’empêchent de courir

    Vers la notoriété

      

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    21.
    Le chat assis sur le mont Fuji

    Ne voit pas le moine gravir

    La nonne fessue

     

    22.
    À la porte du pied

    On entre sans frapper

    Dans la boîte à chaussures

     

    23.
    Sur le dos d’une baleine échouée

    J’ai parlé j’ai hurlé

    À la mer

     

    24.

    À l’automne je fais les soldes

    Pour tuer en moi tout désir

    De prix littéraire

     

    25.

    Tu me demandes de t’inonder

    De t’ensevelir de t’incinérer

    Alors que je viens juste de t’éclater

     

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    26.

    J’ai passé ma langue

    Sur tes yeux pour avoir le goût

    De tes regards

     

    27.

    J’ai passé  mes yeux

    Dans le cercle de l’indifférence

    Pour ne plus te voir

     

    28.

    J’ai eu une histoire avec une comète

    Les temps alors étaient plus longs

    Et mes cheveux aussi

     

    29.

    J’ai gagné au tercet

    Il a suffi que je plisse

    Cette feuille vive en toi

     

    30.
    Avec ce que j’ai gagné au tercet

    Je me paierai un recueil de haïkus 

    En trois exemplaires

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - CINQUIÈME ÉPISODE

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    Fin du quatrième épisode

    Ce conte qu’il allait écrire, ne devait pas être triste comme trop d’histoires islandaises, il devait, même au risque d’apparaître comme un peu trop moraliste, inspirer un peu d’espoir à tous ceux qui le liraient, surtout s’ils le lisaient pendant la période de Noël. Il s’agita un peu dans son sommeil mais il était maintenant décidé, il écrirait ce comte qui serait bien sûr publié dans le journal local. Il voyait déjà le titre au-dessus d’une photo d’un berger portant une jeune brebis sur ses épaules pendant qu’un chien mordillait les pattes d’un bélier à l’air têtu. Il entendait déjà les commentaires des lecteurs ….

    Cinquième épisode et début du CHAPITRE II

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    Une pluie, plutôt une bruine comme il en tombe du côté de Galway quand le soleil se lève plusieurs fois par jour, mouillait l’atmosphère sans parvenir à laver le paysage qui restait d’un gris un peu sale mais pas franchement triste, un gris qui donnait cependant un air trop sérieux à ce pays où les gens peuvent être si exubérants quand ils ont leur ration de bière ou de whiskey. Il releva le col de son imperméable et reprit sa route comme l’y invitait l’inscription gravée sur le socle de la stèle érigée à la mémoire du grand poète Yeats qui longtemps a séjourné en cette contrée :

    « Cavalier, passe ton chemin ! ».

    Inscription qui serait le dernier vers écrit par le célèbre poète avant de décéder et que Michel Déon a utilisé comme titre d’un de ses ouvrages inspiré par ses multiples voyages effectués dans cette partie du pays où il rencontrait avec plaisir un autre grand auteur de la littérature irlandaise, John Mc Gahern, avec lequel il disait d’avoir partagé un plat de fruits de mer mémorable.

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    John Mc Gahern

    Il pressa le pas car il avait rendez-vous avec Julia O’Faolain dans une taverne proche, située au sommet d’une colline à l’orée d’une futaie ; il avait encore un reste de galanterie suffisant pour ne pas faire attendre une dame dans un tel lieu surtout dans cette campagne irlandaise où les hommes sont encore presque aussi rudes qu’ils l’étaient quand Yeats les croisait lors de ses promenades sur ces chemins plus propices aux balades à pied qu’aux expéditions en véhicules motorisés. Il apercevait déjà la taverne qui lui apparut immédiatement comme le décor idéal pour un roman noir de Joseph Sheridan Le Fanu, à l’origine, selon certains, du roman policier. C’était une vieille bâtisse basse, comme écrasée sur le sol, avec un toit descendant presque jusqu’à terre, une maison faite pour lutter contre les vents déchaînés des tempêtes qui sévissent régulièrement sur les côtes exposées. Elle était construite d’un sombre granit, extrait probablement d’une proche carrière, qui lui donnait un air sévère et austère, altéré par un manque d’entretien notoire. Elle semblait plus destinée à abriter les rendez-vous des rudes rebelles opposés au partage de l’Irlande, ou les trafics de quelques contrebandiers qui ne manquent jamais sur les rivages marins, qu’à la convivialité d’une taverne proposant un instant de réconfort à des promeneurs assoiffés ou à des gens du cru en manque d’occupation. Il se sentait un peu gêné d’avoir invité une femme de lettres talentueuse dans un établissement apparemment si peu accueillant. Mais il ne pouvait plus reculer et s’il ne se hâtait pas, elle risquerait d’arriver avant lui, ce qui aggraverait encore la qualité de son accueil et ses regrets.

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    Julia O’Faolain

    Il poussa la porte et fut accueilli par un nuage de fumée suspendu au plafond d’une pièce entièrement doublée de boiseries patinées, noircies après des années d’enfumage méthodique dispensé par de solides gaillards comme ceux qui étaient accoudés au bar en face de leur énorme verre de stout. Il salua timidement l’assemblée qui sembla n’avoir même pas remarqué son intrusion dans son domaine, et choisit une table dans un angle, près de la porte, il s’installa de façon à pouvoir surveiller l’entrée pour accueillir poliment son invitée. Elle ne tarda pas, elle n’avait que quelques minutes de retard, juste ce qu’il faut pour ne pas montrer qu’elle avait hâte de le rencontrer. Manifestement, ce rendez-vous lui faisait plaisir, ses joues étaient légèrement colorées sous l’effet du vent, sans doute, mais aussi probablement de l’émotion. Il était lui-même un peu ému de se retrouver en face de cette femme qui avait écrit l’histoire qui l’avait bouleversé comme toutes les histoires irlandaises d’ailleurs, tant ce pays génère de violence jamais éteinte.

    Il la salua et la pria de prendre place à sa table tout en levant la main pour indiquer au serveur qu’ils souhaitaient consommer quelque chose. Elle choisit une Guinness et lui se contenta de la banale stout, avant que le barman les serve, ils échangèrent quelque propos de circonstance pour détendre l’atmosphère et prendre leurs repères l’un vis-à-vis de l’autre.

    - Merci d’avoir répondu à mon invitation.

    - Mais tout le plaisir est pour moi.

    - Je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer des écrivains et je suis un peu gêné de vous avoir fait venir dans cette sombre taverne qui semble plutôt réservée à la gente masculine.

    - L’Irlande a habitué ses femmes à bien des choses, ce n’est pas un rendez-vous dans une taverne qui risque de m’émouvoir, n’ayez aucune crainte. Ces jeunes gens sont parfaitement inoffensifs, on dirait qu’ils n’ont pour seule préoccupation que de mettre en pratique la fameuse sentence qu’on attribue à Brendan Behan mais qui n’est peut-être que de quelqu’un de son entourage : « trop jeune pour mourir mais trop saoul pour vivre ! »

    - Ce Brendan, c’était tout de même un personnage assez incroyable !

    - Incroyable peut-être ! Hors du commun, c’est certain !

    - On dirait que son esprit plane dans cette taverne …

    - … comme dans bien d’autres, il en a tellement fréquenté.

    - Mais Behan c’est un peu l’Irlande à lui tout seul : homme de tous les excès qui refuse toutes les compromissions comme l’Irlande où l’excès semble plus une vertu qu’un défaut et où le « tout » l’emporte souvent sur « déjà ça » au risque de n’avoir que le « rien ».

    - Peut-être !

    - A votre avis, pourquoi les talents littéraires poussent-ils aussi drus en Irlande que le trèfle dans les prairies d’Erin ?

    - Peut-être parce que c’est la seule façon de vaincre la misère, la violence, l’humiliation et la fatalité qui semblent accabler notre pays depuis trop longtemps maintenant. L’écriture est comme la musique, le chant, le rugby et quelques autres activités encore, une façon d’exister en dehors de la famine, de la répression, de la brutalité et de tout ce qui a fait trop longtemps le quotidien des Irlandais.

    - Oui, mais n’ont-ils pas été un peu trop les complices de la fatalité, ces paysans de Liam O’Flaherty qui ne voulaient rien planter d‘autre que des pommes de terre, ces piliers de bistrot qui buvaient leur paye avant de nourrir leurs enfants, comme le père de Franck Mc Court, ces rebelles que vous mettez en scène, vous-même, qui sont toujours prêts à en découdre avec leurs compatriotes pour une simple divergence de méthode dans la lutte contre les Anglais, les exemples sont légion ?

    - Et vous oubliez tous ceux, et ils sont nombreux, qui rossent leur femme quand ils rentrent dans leur foyer ivres comme des morts !

    - Effectivement j’aurais pu allonger la liste !

    - C’est ça ! L’Irlande restera toujours comme ça, le pays des excès, le pays du tout ou rien, le pays où les femmes sont condamnées à devenir la veuve d’un héros, la mère éplorée d’un fils mort pour la patrie, une Pénélope attendant désespérément la libération d’un mari emprisonné, la femme fidèle au combattant même mort ou emprisonné. Des femmes sans destinée personnelle !

    - Pas étonnant que le roman noir ait vu le jour sur ces terres !

    - Il y avait suffisamment de matière pour donner des idées !

    Le soir tombait lentement, le crachin était un peu plus dense, il lui proposa de faire un bout de chemin avec elle jusqu’au village où il pourrait trouver un restaurant et manger quelque chose pour ne pas avoir que du liquide dans l’estomac. Elle accepta en lui faisant cependant remarquer que dans ce pays peuplé de «Mc » et d’ «O’ », il ne fallait pas s’attendre à trouver beaucoup de restaurants gastronomiques. Il rit de ce petit trait d’humour et de dérision et lui rétorqua que si les restaurants n’étaient pas le plus grand fleuron de l’Irlande, les tavernes compensaient largement ce petit inconvénient. Elle sourit. Ils décidèrent de tenter tout de même l’aventure gastronomique au restaurant du village voisin.

    Il avait la bouche sèche, il se réveilla en toussant mais il n’était pas fâché, il avait fait un beau rêve, il aimait l’Irlande et ces Irlandais un peu fous, prêts à tout pour faire respecter la terre et la réputation de leurs ancêtres, aussi bien dans une taverne que sur un terrain de rugby ou qu’un fusil à la main. L’Irlandais ne plaisante pas avec son honneur et il a su créer une littérature puissante comme une arme à feu dans les mains d’un rebelle, brillante comme un vieux whiskey sous la lumière fatiguée d’une taverne, drue et vivace comme les vertes prairies d’Erin au printemps. Il se laissa aller un moment à cette douce quiétude qui succède à une bonne nuit de sommeil réparateur. Mais il ne fallait pas qu’il traîne trop, aujourd’hui c’était le jour de sa visite à la bibliothèque et le rendez-vous hebdomadaire avec son vieil ami aussi passionné que lui de littérature et surtout de littérature irlandaise.

    La toilette et le petit-déjeuner furent vite expédiés et, promptement, il lança sa voiture sur la route qui mène à la bibliothèque qu’il fréquentait assidûment, au moins une fois par semaine, comme ce jour, il avait coutume d’y rencontrer son fidèle ami tous les premiers jeudis du mois. Il trouva, pour une fois, aisément une place de stationnement pour une somme suffisamment modique et se précipita à la rencontre de son ami qui l’attendait déjà devant les portes monumentales du bâtiment. Ils se dirigèrent vers le coin convivialité que la bibliothèque avait récemment aménagé à l’intention des lecteurs peu pressés voulant lire la presse ou papoter à voix étouffée pendant quelques instants.

    Ils avaient instauré un petit rituel qui consistait à s’échanger, à chaque rencontre, un livre qu’ils avaient récemment découvert. Il reçut un livre d’une jeune Malgache, Shaïne Cassim, car son ami savait qu’il était passionné par la littérature africaine et particulièrement par les auteurs féminins qui sont appelés à jouer un rôle déterminant dans l’avenir de ce continent à la dérive. Pour sa part, comme il savait que son ami était friand de littérature classique américaine, il lui remit « Lettres de Paris » d’Ezra Pound qu’il avait trouvé dans une vente de livres d’occasion. Ils parlèrent pendant un moment de ces deux livres, choisirent quelques nouvelles lectures sur les rayons de la médiathèque et s’assirent à nouveau dans un coin isolé où leur conversation ne gênait personne. Son ami lui dit :

    - Je voudrais avoir ton avis sur une réflexion qui m’est venue spontanément à l’esprit lors de ma dernière lecture, ça ne t’ennuie pas ?

    - Raconte !

    - Voilà, dernièrement, j’ai lu « L’histoire d’Henry Esmond » de W.M. Thackeray et j’ai trouvé qu’il y avait certaines similitudes avec « Le rouge et le noir » de Stendhal, ça peut paraître étrange, non ?

    - Je n’ai jamais rien entendu de tel mais, personnellement, je n‘ai pas lu le livre de Thackeray et je ne suis pas féru de littérature, seulement de lecture. Je te ferai simplement remarquer que ces deux œuvres n’ont été écrites qu’à une vingtaine d’années d’écart.

    - Je me suis amusé à prendre trois thèmes bien présents dans ces deux romans, la naissance, l’argent et le talent, et à comparer la façon dont chacun des auteurs les a traités. La différence de naissance est, bien entendu, un thème essentiel des deux récits car c’est elle qui contrarie l’accès au pouvoir, à l’argent et surtout à l’amour de la dame adulée et les deux héros n’auront de cesse de faire oublier leur naissance par des actes héroïques ou des comportements remarquables destinés à valoriser leurs qualités et leur mérite. L’argent joue lui aussi un rôle central dans ces deux récits, il est le moyen d’exister, d’appartenir à une classe supérieure ou d’être reconnu comme digne d’intérêt. Les deux héros critiquent la façon dont les possédants utilisent leur fortune mais s’évertuent, eux aussi, à en amasser une suffisante pour pénétrer dans un milieu que leur naissance ne leur permet pas d’intégrer, et être ainsi dignes des dames qu’ils courtisent. Le talent est ce qui leur reste pour prendre leur revanche sur le sort et ils l’exercent avec adresse et bravoure par les armes pour Henry et par la plume pour Julien. Qu’en penses-tu ?

    - C’est séduisant comme exposé mais il faudrait que je lise le livre anglais pour juger de la valeur de tes arguments.

    - Eh bien, je propose que tu le lises et que nous en reparlions lors de notre prochaine rencontre, si tu veux bien évidemment !

    - Je ne promets pas pour la prochaine rencontre mais sûrement pour celle qui suivra car j’ai actuellement quelques livres qui m’attendent impatiemment !

    - D’accord !

    - Il faut maintenant que je rentre, il est déjà tard !

    Ils se séparèrent en se souhaitant de belles lectures pour le mois à venir et il rejoignit sa voiture pour vite rentrer à la maison, manger tout aussi vite et plonger immédiatement dans les livres qu’il avait sélectionnés. Depuis de nombreuses années, il avait envie de lire, l’un à la suite de l’autre, les romans les plus célèbres des trois sœurs Brontë et pour une fois ils étaient disponibles tous les trois en même temps : « Jane Eyre », « Les Hauts de Hurlevent » et « La locataire de Wildfell Hall ». La route lui parut encore plus longue qu’à l’aller, il eut le temps de s’évader un peu et de se retrouver entre les murs austères et hostiles de cette ferme décrite par Emily Brontë, face au regard dur et envoûtant d’Heathcliff, entre fascination et angoisse.

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