DEUX EXERCICES DE MÉMOIRE FILIALE

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La lecture rapprochée de deux livres de 2014 m’enjoint aussi à les rassembler dans cette petite note.

Deux auteurs nés en 1950, et qui s’exercent au difficile métier de rameuter le passé pour offrir au lecteur des raisons nouvelles de voir dans le temps une manière de leçon ou d’éthique.

 

 

 

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101043424_o.jpgIrène Frain propose dans « Sorti de rien » (Points Seuil, 6,90€) une sorte de biographie de son père, Breton jusqu’à l’usure, né dans un milieu pauvre mais porté par la vaillance et la résistance du clan, devenu gardien de soue dans une ferme à l’âge d’onze ans, mort nonagénaire en 2006.

La romancière a décidé, au-delà de la mort de ses parents, de consacrer un livre qui puisse tracer de leur vie un sentier de mémoire vive.

Ce qu’elle réussit, tant sa plume recrée les réalités parfois poignantes de ce temps. Son père, Jean Le Pohon trouve là un tombeau de première importance, fidèle, sensible, apte à ramener à la mémoire du lecteur la chair et le sang du travail de nos ancêtres terriens.

Le parcours du « beutjul » (garçon de ferme), devenu maçon à Lorient, marié, déporté en Allemagne, père de famille nombreuse, relève d’une enquête quasi ethnographique par la fille décidée à décrire par le menu ce passé douloureux, sans romancer, sans négliger de dire le plus cru, même les failles du père aimé et la patience d’une mère parfois déjetée dans l’ombre d’un mari ombrageux.

Le livre, qui évoque aussi le rejet de certains Bretons pour leurs convictions et la rudesse de leur territoire, a mérité son « Prix Bretagne 2014» : il éclaire des pans de passé avec une ferveur fidèle, une sacrée conviction filiale et territoriale.

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Luca-e1448832521274.jpgErri De Luca se sert d’une fiction pour concentrer tout l’intérêt de la lecture autour d’une fille, narratrice de la deuxième partie du livre, pour tenter de comprendre ce que fut la vie de son père, ancien criminel de guerre, traqué jamais pris.

« Le tort du soldat » (Folio Gallimard, 5,80 €) ou le tort d’avoir été vaincu met en présence un narrateur, identifiable assez facilement à l’auteur né en 1950, romancier d’origine napolitaine, amateur d’escalades en Haut-Adige, un vieil homme et sa fille dans une auberge des Dolomites.

Le narrateur, entre ses parties de montagne en solitaire, se met à l’étude du yidddish pour traduire des auteurs juifs, raconte ses visites de ghettos et de camps de la mort.

Les deux parties du récit coïncident par le tremblé de la grande Histoire : l’écrivain, par l’approche de la shoah ; le vieux criminel, devenu facteur anonyme, féru de kabbale explicative, persuadé que celle-ci éclaire la chute du Reich, la défaite, la traque des perdants.

La fille est le lien fragile : objet de regard par le narrateur, victime du passé lourd de son père faussaire à plus d’un titre.

La minceur du récit, le style clair, la quête d’une vérité parfois difficilement abordable, font le prix de ce livre, sans doute moins imaginatif que « Montedidio », sans doute corseté par sa gravité, ses références littéraires et historiques, mais sensible pour dire la mémoire épaisse de culpabilité d’une femme née en 1967, longtemps après les faits.

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