• DES ECRIVAINS BIEN PLACÉS

    L’écrivain à la statue

    Cet écrivain s’installait dans un campement pour la journée sous la statue d’un saint ou d’un roi à cheval, allez savoir. À l’abri du soleil ou de la pluie, il écrivait. À la fin de son travail, s’aidant de cordages, il grimpait sur le quadripède de pierre et criait sa prose aux badauds et au monde venus applaudir la prouesse sportive et scripturaire (on relayait, admiratif, ses photos sur les réseaux sociaux).

    Quand il mourut, laissant derrière lui une œuvre insigne, un monument littéraire, ses nombreux amis de par la région obtinrent du seigneur local qu’il figurât sur la monture de ses exploits. Comme sa conformation ne différait en rien de celle du saint ou du roi lui ayant servi de muse, il suffit de mouler sa tête défunte et de la monter à la place du saint ou du roi, allez savoir.

    Depuis, de jeunes écrivains rebelles ou bien conformes, allez savoir, en mal de reconnaissance, pour sûr, mais moins athlétiques, viennent écrire à l’ombre de sa statue. En fin de journée, sans sa souplesse certes, ils escaladent pour gueuler mais leur voix porte moins loin, moins fort. Faut-il croire qu’on écrit moins bien sous la statue d’un écrivain, fût-il remarquable et cavalier, que sous celle d’un roi ou d’un saint, allez savoir ?

     

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    L’écrivain au miroir

    Cet écrivain écrivait face à un miroir. Ou à une caméra.

    Même s’il a beaucoup vendu, il a été peu ou mal compris. Son écriture est restée illisible jusqu’à ce jour. Pour tout dire, spéculaire, et sans clairvoyance. Ses nombreux éditeurs, pris dans le tourbillon de son narcissisme, n’ont pas toujours pris la mesure de la méprise, sinon tard quand la notoriété de leur écrivain charismatique était reconnue mais alors comment faire machine arrière quand le succès est là, le lecteur impatient et le libraire fébrile.

    Un téméraire critique a bien essayé d’attirer l’attention sur l’imposture mais la pression du milieu fut telle qu’il dut bientôt arrondir le tranchant et sa plume et rentrer dans le rang s’il voulait garder son job. Comme les autres, ils a vanté les écrits de cet homme aux multiples facettes qui toutes, cela dit, reproduisaient le reflet d’un homme muni d’un stylographe dans les premières années de sa carrière, puis d’un clavier d’ordinateur, enfin d’un index agile.

    Aujourd’hui qu’il siège à l'Académie, on a installé à sa table de travail un miroir de poche grossissant cerclé d’or de façon qu’il puisse se mirer à son avantage sans discontinuer jusqu’à la fin des temps.

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    L’écrivaine au niqab

    L’écrivaine au niqab n’affiche jamais sa face. Les vilaines langues supputent qu’elle est nue sous son habit ou qu’elle est affreuse à regarder. Ou qu’elle possède un éditeur jaloux qui se garde tous ses droits d’auteur. Et ne l’identifie jamais à l’Association des Ecrivains de sa re(li)gion… À moins encore qu'il s'agisse d'une nouvelle facétie houellebecquienne.

    Mais peu importe son mode vestimentaire, son régime littéraire, ses croyances en matière libidineuse, disent ses lecteurs, si elle écrit avec superbe et sans pudeur. Le (c)hic, c’est qu’on n’a jamais pu voir ce qu’elle écrit tant ses livres demeurent inaccessibles, recouverts d’une jaquette opaque d’où ne transparaît, dans un fin rectangle, que le titre, énigmatique à souhait mais qui, reconnaissons-le, a des airs de déjà vu : L’œuvre au noir. 

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  • POÈMES GÉOGRAPHIQUES de THIERRY RADIÈRE (éd. Le Pédalo ivre)

    radieregeo1.jpgAvec le temps

    Dans Austerlitz de W.G. Sebald, on peut lire : « Je suis de plus en plus persuadé que le temps n’existe absolument pas, qu’il n’y a que des espaces imbriqués les uns dans les autres… »

    À la faveur d’un voyage avec son aimée, le narrateur de ces poèmes géographiques fait jouer leurs souvenirs des Landes aux Ardennes dans une tentative de rapprocher leurs enfances, de les faire résonner.

    Comme si l’ancrage dans un lieu donné, en bordure de l’océan, permettait toutes les fuites vers les temps retirés du passé, la terre commune de l'enfance. Tourner le temps vers hier, c’est, on le comprend, regarder vers la source, là où les vies sont parties, territoire imaginaire planté dans la peur et l’inadaptation qui vont régler notre rapport au monde.

    Mais guère d’abstraction dans ces chemins lancés à travers temps : des souvenirs bien ancrés dans le réel.

    je veux rester dans le concret

    raconter des enchaînements

    sans fin autour d’un poteau

    les mains attachées derrière le dos

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    Il s’agit de ponts jetés avec les mots sur le cours de leurs existences. De glissades, souvent opérées sur une même page. D’une phrase à l’autre, on bascule dans le passé ou on revient au présent.

    On y relève moult observations microscopiques, telles qu’enfant les faisait le narrateur. Avec sa propension à inventer des liens entre les choses, qui lui est restée. Comme ce goût pour les détails et l'instrospection, ce qu’il appelle ses petits bricolages intérieurs. Et à elle, le sens des formules qui le rassure. De même que son aspiration à la liberté, opposée à son savoir d’être prisonnier de lui-même. Et une mélancolie commune… 

    Des personnages, des familiers, grands-parents et parents, se réaniment.

    C’est comme si s’instaurait un dialogue : les vivants questionnent les morts par-delà les ans et les disparus à leur façon leur apportent des réponses. Nos aïeux nous parlent à travers le temps et les actes qu’ils ont posés ne cessent d’entrer en relation avec nos interrogations d’aujourd’hui.

    Pendant tout ce voyage en pays sensible, conscient de la mortalité humaine, de l’effritement des choses, l’attention est portée aux signes de vieillesse, aux passages du temps, aux (in)digestions d’aliments, à la nausée de vivre, aux mauvais traitements de la nature et des animaux infligés par les hommes, aux équipées rassurantes en voiture, aux changements des saisons qui transforment paysages et intérieurs.

    On a affaire à une poésie narrative, intense, un précis de souvenirs, mis perspective, pensés, dansés.

    Chemin faisant, temps et lieux se mélangent, se tordent (vers la fin du recueil, on peut lire : « Avec le temps, les géographies se distordent. ») recréant un espace mental propre à réarranger les lignes de force du souvenir…

    Radière nous fait partager un dialogue sur le ton, comme souvent chez lui, de la confidence. Pas d’espace fictionnel ici mais un dispositif qui, du je au tu, fait circuler les lieux et les souvenirs, happant au passage dans l'entre-deux, l'interstice le lecteur qui se fabrique son propre parcours mémoriel. Radière se sert du temps comme d’un allié, il fait équipe avec lui vers des endroits insoupçonnés de notre être.

    Ce n’est pas grand-chose

    mais c’est ainsi que nos histoires

    s’écrivent entre écueils fissures ciel

    silences cris et couteaux dans la plaie

    Un nouveau recueil singulier paru dans la belle collection poésie, à la couverture caractéristique, du Pédalo ivre.

    Éric Allard

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    Titre : Poèmes géographiques

    auteur : Thierry Radière
    ISBN : 979-10-92921-09-0
    Format : 11 x 18 cm
    Nb pages : 92
    Prix : 10 euros
    éditeur : Le pédalo ivre

    Le livre sur le site du Pédalo ivre

    La page du livre sur Facebook

    En savoir plus sur Thierry RADIÈRE

     

  • MICHEL PICCOLI A 90 ANS !

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    Michel PICCOLI est né le 27 décembre 1925 à Paris. Sa carrière de comédien débute en 1945 dans la compagnie Renaud-Barrault. Le Mépris de Godard le révèle au cinéma en 1963. Il a été comédien dans une cinquantaine de pièces et a tourné dans plus de 150 films en compagnie des plus grands réalisateurs: Godard, Resnais, Bunuel, Renoir, Demy, Chabrol, Malle, Rivette, Carax, Sautet, Ferreri, Costa-Gavras, Hitchcock, Chahine, Ruiz, Iosseliani, Angelopoulos, de Oliveira, Moretti... Il a aussi réalisé quelques films.

     

    Michel Piccoli par Jacques Drillon pour la sortie de J'ai vécu dans mes rêves, écrit avec Gilles Jacob (chez Grasset)

     

    Michel Piccoli, c'est quoi? 


     

    Scène d'ouverture du Mépris de Jean-Luc Godard (1963)


     

    Avec Romy Schneider pour la chanson du film Les choses de la vie de Claude Sautet (1970)


     

    Un extrait de La Belle Noiseuse de Rivette (1991)


     
    Michel Piccoli après la réalisation de son premier long métrage, Alors voilà (1997)


      
    En 2011 dans le rôle du cardinal Melville pour le film de Nanni Moretti 

     

    Michel Piccoli en 2013 à Cannes parle de La Grande bouffe de Ferreri sorti 40 ans plus tôt

     

    Avec Jane Birkin et Hervé Pierre pour Gainsbourg, poète majeur (représentation complète) au Théâtre du Rond-Point en décembre 2015


     

    Piccoli lit Baudelaire (la muse malade)


     

    Quelques autres films... 

    (Max et les ferrailleurs, Le Journal d'une femme de chambre, Belle de Jour, Benjamin ou les mémoires d'un puceau, Vincent François Paul et les autres...)

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 13

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    FIN DE L'ÉPISODE 12

    Il était tellement absorbé par la conversation de ses voisins, qu’il n’avait pas remarqué qu’il raclait le fond de sa casserole et qu’il avait consciencieusement nettoyé le récipient, ramassant la plus petite trace de fromage. Il vida le reste de son second décilitre de Fendant et le bu lentement pour qu’il nettoie bien ses papilles saturées du goût du fromage et du vin qui avait cuit avec. Ses voisins étaient trop absorbés par la dégustation de leur plat national pour espérer récolter de nouvelles élucubrations philosophiques ce soir, d’autant plus que Mercier avait précisé qu’il souhaitait prendre le train de nuit pour Lisbonne.

    La lune brillait comme un pâle soleil d’hiver, la nuit était douce et claire, il décida de faire une courte promenade digestive avant de regagner son hôtel.

    ÉPISODE 13

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    Le léger courant d’air qui caressait son visage, était vert aussi, vert comme tout ce qui l’entourait, excepté le ciel bleu, bleu comme il est seulement au début du printemps quand la nature vient à peine de se réveiller de sa léthargie hivernale. Toute la gamme des verts, du turquoise qui ourle les lagons du Pacifique au vert sombre de l’émeraude la plus sombre, nuait dans le paysage qu’il avait choisi de parcourir à pieds en descendant du train quelques stations avant Gênes où il pensait prendre le bateau pour la Sardaigne.

    Il était parti de bon matin, avant que le coq chante, de Turin où Cesare Pavese l’avait accueilli pour l’accompagner sur les hauteurs entourant la ville, là où il se réfugiait avec ses amis quand les alliés la bombardaient sévèrement, là où la jeunesse turinoise s’organisait pour chasser le tyran et préparer sa succession.

    Et maintenant, il marchait gaiement et gaillardement dans la tiédeur matinale de la campagne ligure, la fraîcheur de l’aube s’altérait sous les rayons du soleil printanier et sa promenade n’en était que plus agréable. Il avait enlevé sa veste et ne conservait sur lui qu’une chemise dont il avait retroussé les manches pour bien profiter de ces premiers rayons de soleil. Il regrettait presque de n’avoir pas pris un couvre-chef quelconque car, plus tard dans la journée, le soleil darderait sans doute des rayons un peu plus intenses qui risquaient de lui rougir le front que ses cheveux commençaient un peu à déserter.

    Il aimait particulièrement ces paysages au début du printemps quand la lumière et la chaleur n’ont pas encore eu le temps, ni la force, de mater les verts pour leur donner cette teinte trop foncée, trop dure, un peu grise même, que la nature adopte dès le début de l’été. Il appréciait particulièrement la pureté de l’air qui, au début du printemps, dessinait avec une grande précision le contour de tout ce qui constituait le panorama dont ses yeux se gavaient. C’est seulement à cette saison quand le vert occupe tout l’espace et qu’il est encore à l’état naissant, dans sa pureté originelle, que le spectacle de la nature revivifiée est à son apogée, dans sa plénitude exubérante, qu’il enchante le promeneur et le transporte dans un état proche de l’ivresse.

    Et, c’est dans cet état second, ivre d’oxygène et de bonheur, qu’il entendit comme un froissement dans le feuillage des arbres qui masquaient son horizon. Il s’arrêta pour tendre l’oreille, espérant surprendre un écureuil, sans savoir même si ces animaux vivaient dans cette région, mais, à sa grande surprise, il vit émerger un bonnet en peau (de chat sauvage ? peut-être !) et bientôt une tête juvénile suivie par un buste étroit et souple qui semblait appartenir à un bien jeune homme. Un sourire éclairait le visage de cet adolescent qui semblait beaucoup s’amuser de la surprise qu’il avait faite au promeneur émerveillé.

    - Bonjour Monsieur !

    - Bonjour jeune homme !

    - On dirait que je vous ai surpris ?

    - Un peu tout de même, il n’est pas rare de trouver des enfants qui jouent dans les arbres à cette saison mais je ne m’attendais pas à en rencontrer si loin des habitations. Que faites-vous donc dans ce branchage ?

    - Ce branchage est mon royaume et il ne se limite pas à cet arbre, je ne fréquente que les hauteurs, je ne pose jamais le pied sur le sol.

    - Drôle d’idée !

    - Peut-être, mais je ne m’en porte pas plus mal.

    - Et quelle est la raison de cet exil arboricole ?

    - C’est une vieille histoire que mon ami Italo vous racontera peut-être un jour.

    - Italo ?

    - Italo Calvino ! Vous ne le connaissez pas ?

    - Hé bien non ! Je ne suis pas de la région, je suis simplement de passage entre Turin et Gênes où je compte prendre un bateau pour la Sardaigne.

    - Ah bon ! Mais, si votre temps n’est pas trop compté, je vous conseillerais vivement d’aller à la rencontre de ce brave Italo, il connaît plein d’histoires merveilleuses concernant cette belle région. Je l’ai vu ce matin, il se dirigeait vers le village, votre route pourrait éventuellement croiser la sienne.

    - Je me renseignerai au prochain village, pour savoir s’il y est encore ou s’il y est passé.

    - Bonne chance, alors !

    - Mais dites-moi tout de même avant de disparaître, ce n’est pas trop pénible de vivre là-haut ?

    - Ca nécessite un peu d’organisation, un peu de souplesse, de l’agilité, de la résistance au froid et un appui logistique au sol que mon frère m’apporte sans problème.

    - Et avez-vous trouvé un quelconque avantage à vivre en altitude ?

    - Essayez et vous verrez ! Tout est différent vu d’ici, nombre de barrières tombent quand on quitte le plancher des hommes, la perception des choses est très différente et les relations avec les animaux et les hommes ne sont plus les mêmes.

    - C’est tout de même une forme de fugue !

    - Plutôt une fuite, une fuite pour quitter un monde trop figé, trop borné, une fuite pour aller ailleurs sans quitter son domaine car je suis tout de même baron de ses terres.

    - Cher Baron veuillez excuser mon ignorance mais, comme je vous l’ai dit, je ne suis que de passage par vos terres et j’ignorais que vous aviez élu domicile entre ciel et terre.

    - Ca fait partie des avantages de la situation, le protocole tombe à l’eau et libère les relations entre les gens.

    - Eh bien, si je veux me restaurer au prochain village, il faut que je reprenne ma route mais pas avant de vous avoir affirmé que j’ai pris un grand plaisir à notre rencontre et que votre expérience me parait vraiment très intéressante.

    - Bonne route voyageur courageux et si vos pas vous ramènent un jour dans ces contrées n’hésitez pas à demander après le baron perché !

    - Je serais ravi de vous rencontrer à nouveau !

    - Bonne route !

    - Merci et longue vie dans les cimes !

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    Il reprit sa marche avec le même entrain et le même enthousiasme mais un peu plus songeur, il en oubliait de se rassasier du spectacle offert par la nature ligurienne, et méditait sur l’aventure de ce baron qui avait choisi de vivre dans les arbres, c’était tout de même une drôle d’idée, une idée qui demandait probablement pas mal de courage pour être mise en pratique. Il aurait certainement bien du mal à faire admettre cette histoire à ces amis, il cherchait comment rendre sa narration irréfutable quand il aperçut au détour du chemin les premières maisons du village. Son estomac pris alors le pas sur le baron et son aventure dans la canopée et il commença à scruter les maisons qu’il pouvait distinguer pour éventuellement identifier un restaurant. Un brave villageois l’informa qu’il y avait bien une auberge au centre du village mais qu’il devait se dépêcher parce que, considérant le faible nombre de clients, la patronne ne préparait pas une grosse marmite pour les repas quotidiens. Il hâta donc le pas et rejoignit vite le restaurant où il restait encore quelques pâtes, suffisamment pour constituer l’entrée traditionnelle, et un poisson tiré tout spécialement d’un petit bassin derrière l’auberge. Le repas était simple mais délicieux avec un petit vin frais et léger qui ne risquait pas de monter à la tête.

    Il s’enquit auprès de l’aubergiste d’une éventuelle visite d’Italo Calvino, celle-ci connaissait bien cette personne mais elle ne l’avait pas vue depuis plusieurs jours. Il devait certainement visiter des amis dans une autre partie de la région.

    Après cette halte réparatrice, il prit la direction de la gare pour rejoindre Gênes par le train. Il consulta les horaires et constata qu’il disposait de presque deux heures d’attente avant que le prochain train pour cette direction se présente en gare. Il s’installa donc confortablement, autant qu’il est possible de le faire dans une gare de campagne, et sortit le livre qu’il avait toujours en poche – pas toujours le même évidemment, mais il ne quittait jamais son domicile sans en emporter un au cas où il risquait de perdre du temps inutilement – et reprit la lecture d’un roman d’Umberto Eco, « Le pendule de Foucault », qu’il souhaitait lire depuis longtemps et il pensait, justement, pouvoir mener ce projet à terme pendant le périple autour de la botte italienne qu’il avait envisagé de réaliser en ce début de printemps avant la ruée des touristes.

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    Margaret Mazzantini

    Il ne resta pas longtemps éveillé et, même si son repas avait été léger, les effets de sa promenade matinale l’emmenèrent bien vite dans une profonde sieste dans le salon de la grand-mère de Margaret Mazzantini qui recevait ses vieilles amies encore plus décaties qu’elle-même. La jeune femme était là, dans un coin de la pièce, surveillant cette brochette de dinosaures échappée aux crocs de l’histoire, survivantes de la guerre, du fascisme, des privations, des épurations et toutes les calamités et exactions commises pendant cette période si troublée. Une bande de survivantes qui avait conscience d’avoir échappé à mille tourments et qui ne comptait plus quitter cette vie sans en avoir profité jusque dans les moindres recoins pour oublier tous ceux qu’elle avait vus partir, qu’elle avait enterrés, qu’elle avait internés ou qu’elle avait simplement supportés avec leurs tares et handicaps hérités de cette sinistre période.

    Elles se gavaient de gâteaux qui sentaient la naphtaline de leurs vêtements mélangée aux odeurs que leurs aisselles dispensaient généreusement. Des renvois acides remontaient de son estomac et le tirèrent de son sommeil, ce n’étaient pas les vieilles de Margaret qui l’indisposaient mais le vin aigre qu’il avait bu au déjeuner qui agressait son estomac un peu délicat. Il regarda sa montre et constata que sa sieste avait été plus longue qu’il le croyait et qu’il n’avait plus guère de temps pour avancer la lecture de son gros livre qui risquait de l’accompagner encore longtemps au rythme où il le lisait.

    Le train arriva en soufflant comme mille forges et emporta ses passagers pour un court voyage jusque sur les rives de la baie, dans la rade de Gênes. Arrivé à bon port, et Dieu sait si Gênes est un bon port, il dû rapidement se mettre en quête d’un gîte pour la nuit ce qui, à cette saison, n’était tout de même pas très compliqué. Il lui resta à prendre un bon dîner sur le port avant de rejoindre sa chambre de bonne heure pour lire un peu et se coucher tôt car le bateau pour la Sardaigne partait aux aurores le lendemain matin.

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    Gênes

  • PAVESE par PHILIPPE LEUCKX

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    1

    De Pavese, lu avec passion et détermination, relu, repris comme on le fait des mots, des images, réécouté sans cesse puisqu’une voix inaltérable parle là, très fort, et tout à la fois entre cris et chuchotements d’âme, de Pavese, tant d’images venues illustrer, éclairer, approfondir un paysage, une histoire, un récit, tant de personnages !

    A reprendre ainsi une œuvre à rebrousse-fil, en partant comme beaucoup l’ont fait, des œuvres de la fin – Le Bel Eté, La Lune et les feux – pour remonter aux sources, on mesure combien la cohérence des voix et des thèmes relie avec ténacité et subtilité tout l’écheveau pavésien.

    Bien sûr, le paysage, la femme, la chronologie vitale de l’enfance à la mort, la source des autres, sont déjà là dès l’entame d’une carrière, dans TRAVAILLER FATIGUE.

    Evidemment, une première œuvre consigne en germes et forces tout le parcours d’une vie consacrée aux lettres.

    Mais quoi ? Tout serait donc dès la première ligne écrite affaire de cohésion, de fidélité à des sujets, à des lieux aimés ?

    Mais quel Pavese déloger des poncifs, des images toutes prêtes si vite collées ? L’auteur a souffert, au-delà du possible, des lectures réductrices, et le voilà soixante-deux ans après sa mort, beaucoup moins choyé qu’aux lendemains d’une carrière fulgurante, suicide et prix Strega et parution posthume du noir Métier de vivre. Pavese ne déroge guère à cette désaffection et il fut peu fêté pour son centième anniversaire de naissance en 2008, lui qui fit fête si souvent aux personnages.

    Peut-être fallait-il, même très modestement, après Italo Calvino, Dominique Fernandez, Philippe Renard, Christian Viguié, Ludovic Janvier, réparer une manière de négligence critique voire de méconnaissance de textes pour longtemps coulés dans le marbre des clichés : une poésie relativement restreinte, un suicide qui prend, autant que des paysages encore une fois trop mobilisateurs, beaucoup de place, écrase la légère gravité des poèmes du livre premier de 1936 ?

     

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    2

    Ce détour par le premier livre de poésie nous semble essentiel, non seulement par son statut de première œuvre, celui des urgences à dire, mais aussi parce qu’elle constitue une expérience unique dans ce genre au cours des années trente.

    Quoi de plus étrange, d’excentrique que ce Lavorare stanca, loin de toute sensiblerie dannunzienne, éloignée des travaux surréalistes en cours en France, en Belgique, à mille lieues du lyrisme de feu d’un Lorca, en rien comparable aux recherches hermétiques d’Ungaretti, ni encore à la concision d’un Mandelstam…Comme si cette poésie de 1936, mal accueillie alors, passée sous silence, n’avait rien à voir avec les grands pontes du temps poétique. Sans oublier Artaud, Supervielle, Michaux, Aragon, pour citer quelques noms francophones d’alors.

    Lavorare stanca est sans doute une exception miraculeuse. Aussi, j’ai voulu, par cette petite communication, vous enjoindre à traverser ce livre en empruntant le regard de Pavese. Ce qui est aussi un autre « métier », celui de lire le monde, son monde.

    Mais que sait-on, en 1936, de ce Pavese-là ?

     

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    3

    Un petit bled piémontais voit naître,  le 9 septembre 1908,  Cesare Pavese. Les Langhe, une terre de collines, de vignobles, à quelques encâblures de la Ville de Turin, que l’on voit des belvédères que sont Superga, Canelli…

    Enfance endeuillée par la mort du père. Mère forte. Retour à Turin très vite.

    Liceo d’Azeglio. Un professeur de lettres mentor, Augusto Monti, auquel le premier livre sera dédié.

    Les amitiés indéfectibles qui se nouent, avec le terreau littéraire et la ville pour bases, autour de ce prof de lettres extraordinaire qui met le jeune adulte à l’étrier de l’université.

    Suivront études et thèse de lettres consacrée à la poésie de Walt Whitman.

    Et voilà la poésie et l’Amérique qui entrent en force dans la vie du jeune Pavese, et dans le même temps, les retours dans le village natal, San Stefano Belbo, et les environs avec les amis de toujours,  Leone  Ginzburg, Tullio Pinelli, entre autres, annoncent clairement les topiques de l’univers des premiers romans et nouvelles. Ciau Masino, Paesi tuoi, La bella estate… Entre Pô, baignades et lentes pérégrinations sur les chemins colliniers, fêtes.

    Laissons parler Pavese.

     

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    4 

    « Je ne dois pas oublier combien j’étais perdu avant Les Mers du sud et que je me suis mis à connaître mon univers au fur et à mesure que je le créais » C’est ainsi, à la date du 15 octobre 1936, que, confinato du régime fasciste depuis le 5 août à Brancaleone, Pavese en pur autocritique évalue son travail d’écriture de Lavorare stanca.

    Ce poème inaugure assez logiquement le livre de poèmes. Et pour notre lecture, il offre le meilleur des cheminements puisque Pavese le décline d’emblée entre collines, silence et ancêtres. Le poème peut s’ouvrir en toute sérénité et c’est le soir.

    POÈME 1: LES MERS DU SUD (fragment)

    Un soir nous marchons le long d’une colline,

    en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,

    mon cousin est un géant habillé tout de blanc,

    qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,

    taciturne. Le silence c’est là notre force.

    Un de nos ancêtres a dû être bien seul

    — un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —

    pour enseigner aux siens un silence si grand.

    Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé

    de monter avec lui : du sommet on distingue,

    au loin, quand la nuit est sereine, le reflet

    du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »

    m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie

    loin de chez soi : profiter, jouir de tout

    et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,

    plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »

    Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,

    mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres

    de cette même colline, est tellement rugueux

    que vingt ans de langages et d’océans divers

    ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte

    avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu

    dans les yeux des paysans un peu las.

     

    Turin, les Langhe, l’amitié, la force des silences et des collines : tout Pavese tient déjà dans ce poème liminaire qui grave la double dimension que le poète se donne : regarder loin et recueillir en soi ce que la terre d’ancêtres a livré.

    Plus tard, le 15 février 1936, il note, toujours dans ce qui, au fond, est l’amorce de son journal de vivre : « On dirait que mon livre est l’extension de San Stefano Belbo et sa conquête de Turin »

    Entre le village natal et la ville des études, des éditions et des amis, l’œuvre va circuler comme le sang entre veines et artères.

    Comme dans un aller-retour essentiel, où l’espace pavésien se crée sous nos yeux, le temps d’une promenade, le soir.

     

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    5

    Suffit-il de regarder, ou de prendre bonne mesure de ce que le poème pavésien déroule, puisque le soir libère, aère le regard, offre de nouvelles réalités, et retour au pavé de la ville, dans cet aller, dans ce retour, notre poète nous élève et cette hauteur morale du poème, on la doit à ce style unique de récit-poème, où le lecteur peut puiser sa dose de regards vus, entrevus, perdus dans la nuit de la ville comme autant de réverbères :

    POÈME 2: DEUX CIGARETTES 

    Chaque nuit, on se sent libérés. On regarde les reflets de l’asphalte 

    Sur les boulevards qui s’ouvrent au vent, lumineux. 

    Chaque rare passant a un visage et une histoire,

    Mais à cette heure on ne sent plus fatigués : 

    Les réverbères par milliers sont à ceux qui s’arrêtent

    pour frotter une allumette.

    L’allumette s’éteint contre le visage de la femme

    qui demande du feu. Elle s’éteint dans le vent

    et la femme déçue m’en demande une deuxième

    qui s’éteint : maintenant, elle rit doucement.

    Ici on peut parler à voix haute et crier,

    car personne n’entend. Nous levons nos regards

    vers toutes ces fenêtres - des yeux fermés qui dorment –

    et nous attendons. La femme se plaint en grelottant

    parce qu’elle a perdu son écharpe bariolée

    qui la nuit la chauffait. Mais si on s’appuie

    contre le coin de rue, le vent n’est plus qu’un souffle.

    Sur l’asphalte consumé, il y a déjà un mégot.

    Cette écharpe venait de Rio mais la femme me dit

    qu’elle est bien contente de l’avoir perdue, car elle m’a rencontré

    Si l’écharpe venait de Rio, elle est passée la nuit

    sur l’océan inondé de lumière par le grand paquebot.

    Des nuits de vent, sans doute. C’est un marin à elle

    Qui la lui a donnée.

    Le marin n’est plus là. La femme me chuchote

    qu’elle va me montrer son portrait, tout bouclé et bronzé,

    si je monte avec elle. Il partait sur des cargos crasseux

    et nettoyait les machines : mais moi, je suis plus beau.

    Sur l’asphalte, il y a deux mégots. Nous regardons le ciel :

    la fenêtre là-haut – elle la montre du doigt – c’est là nôtre.

    Mais là-haut, il n’y a pas de poêle. Les cargos qui se perdent

    la nuit ont peu de fanaux ou n’ont que les étoiles.

    En jouant à nous réchauffer, nous traversons l’asphalte

                                                     bras dessus bras dessous.

     

    Le regard  d’un Pavese qui aime tant circonscrire le réel pour l’apprivoiser. Nombre de poèmes précisent cette échancrure. Pour quel effet ? Toujours une fenêtre découpe ce monde. Sans cesse l’œil vient y battre pour renouer avec l’intime présence du réel; cet œil est une conscience. Lire le monde suppose cette phénoménologie patiente, attentive, promeneuse. Tantôt Pavese inscrit un regard tranchant qui scinde, tantôt il ouvre l’espace. Cette écriture de la distance relie cette prise de conscience : il a pris du recul et les mots signifient tout à la fois la beauté et l’impossible beauté, cet affront de la beauté d’un paysage que seuls les vocables peuvent encore conquérir, puisqu’il n’est plus de ce monde, ce petit villageois  Turinois devenu, il est de l’autre côté, il a cheminé.

    Conscience, oui, de celui qui, encore à Rome, le 29 juillet 1935,  avant d’être expédié en Calabre pour confinement, dit : ho fatto una prima cosa contro la mia coscienza, à propos de son inscription au parti fasciste pour obtenir un poste d’enseignement.

    Attardons-nous un peu sur ce profil assez extraordinaire d’un jeune homme de vingt-huit ans, à l’heure de la sortie de ce premier livre.

     

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    6 

    Quel bagage offre-t-il ? Une thèse sur Walt Whitman, un nombre important de traductions de l’américain, des articles dans la revue « La Cultura », un premier roman resté dans les tiroirs, Ciau Masino, qui ne sera publié qu’en 1968.

    Quelle lucidité, grands dieux, pour capter, dans cette aire où jeunesse, vieillesse, conscience de la terre s’unissent, se fondent, s’éclairent ou s’ombrent !

    La « voix du soleil » âpre et douce fait trembler l’air. Cette voix de Pavese prélève au réel ses pépites de conscience :

    POÈME 3 : LA VIEILLE IVROGNE

    Elle aime aussi, la vieille, s’étendre au soleil

    les deux bras grands ouverts. Les lourds feux

    écrasent mon visage menu comme ils écrasent la terre.

     

    De tout ce qui brûlait, seul reste le soleil.

    L’homme et le vin ont trahi et rongé cette chair étendue,

    sombre sous son habit, mais la terre craquelée

    bourdonne comme une flamme. Les paroles sont vaines,

    et les regrets sont vains. Le jour vibrant revient

    où ce corps lui aussi était jeune, plus brûlant que le soleil.

    Au souvenir, les grandes collines vivantes et jeunes

    comme ce corps surgissent, et le regard de l’homme,

    l’âpre saveur du vin, deviennent à nouveau

    douloureux désir : le feu jaillissait dans son sang

    comme le vert dans l’herbe. Par sentiers et par vignes

    le souvenir se fait chair. La vieille, immobile,

    les yeux clos, elle jouit du ciel avec son corps d’alors.

     

    Dans la terre craquelée bat un cœur plus solide,

    comme le torse robuste d’un père ou d’un homme.

    La joue ridée se serre contre elle. Le père lui aussi

    et l’homme lui aussi, sont morts trahis. La chair

    s’est rongée dans leurs corps aussi. Et la chaleur du ventre

    l’âpre saveur du vin, jamais plus ne les réveilleront.

    Par l’étendue des vignes la voix du soleil

    âpre et douce susurre dans l’incendie diaphane,

    comme si l’air tremblait. Tout autour l’herbe tremble.

    L’herbe est jeune comme les feux du soleil.

    Les morts sont jeunes dans l’ardent souvenir.

     

    Et si la marche porteuse trouve à s’exprimer si souvent, au fil des traversées des collines, son exact contraire, l’arrêt, sur image, pourrait-on dire, fixe ainsi ce désir insatiable d’immobiliser, dans la chair des personnages, dans la claire conscience du temps qui a coulé, de la terre qui ne reste que craquèlements et blessures, âpreté pavésienne.

    Combien Pavese souligne, sans surligner, sans y ajouter une force démonstratrice bien étrangère à sa poésie, le passage du temps, la grande affaire.

    Immobilité, pourtant, inutilité, souvent. Tant de vers, assis comme des paysages devant « une mer inutile », des « collines ». On s’assoit, on regarde, on passe le temps ainsi, on est « repus ». Comme au cinéma, activité dont Cesare fut friand dès les années 28, 29, la fenêtre est un signifiant qui redouble non seulement l’œil mais cette vision du monde « serrée » - le terme revient souvent dans les poèmes -, cadrée. Le temps passe mais s’étend à l’espace. Aussi Pavese anime-t-il cet espace confiné d’une éventualité, d’un impossible prolongement : « la rue deviendrait une joie ».

    Ailleurs, « l’ardent souvenir », signifiant aussi de tout ce qu’il faut dire, retenir, dans la gravité comme dans l’exaltation réfrénée par le style, apte à saisir, comme par une fenêtre, ce qu’il reste d’un monde enfui.

     

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    Il y aurait beaucoup à dire de cette « étroite fenêtre » pavésienne. Outil d’appréhension, méthode stylistique, organe cinématographique à la Ozu, déclic paysager qui scande le réel des collines pour mieux l’apprivoiser le temps de quelques vers dans la saccade des impressions ?

    Elle offre, sans jeu de mots, un appui à notre vision du monde-poème. Dans l’exact relais de la marche porteuse, comme le philosophe-ethnographe Sansot nous la donne à lire entre prouesses et poussières, le cadre intime de la fenêtre suggère entre autres qu’il est tant de manières de se rapporter au monde, entre périple d’observation, dans l’avancée et le retrait, et suspension suraiguë où le cœur cadre autant que l’œil. Le cœur a retenu, longtemps après, cette vision carrée du monde, au-delà de l’arrondi des collines, sans doute dans le ton assez stoïcien de ce qu’il faut se donner comme morale du recul. Balthus n’a rien fait d’autre avec sa « Jeune fille à la fenêtre » : suspendre le réel pour mieux l’analyser.

    Sans doute, le poète de « Lavorare stanca » par ses deux mots, entre tension et relâchement, a-t-il voulu nous signifier aussi l’intime de l’être humain, toujours porté et sans cesse retenu : ne l’a-t-il assez éprouvé, par exemple, par  ses relations avec les femmes, ardentes, difficiles, tendues, ou en rétention !

    Pavese, qui se glissait à merveille dans le corps et l’âme des jeunes femmes, suffit-il de se rapporter aux beaux portraits des deux romans Le Bel Eté et Entre femmes seules, parle en leur nom, les frôle, les observe, les juge, les retient, les décrit avec une aisance qui ne manque pas de tremblement :

    POÈME 4 : À QUOI PENSE DEOLA

    Deola passe sa matinée au café et personne ne la remarque. En ville, à cette heure-ci, tout le monde s’affaire au soleil froid de l’aube. Deola, elle non plus, n’a besoin de personne et elle fume tranquille en humant le matin.

    En maison, il lui fallait dormir à cette heure-ci pour reprendre des forces : avec leurs sales godasses, ouvriers et soldats, des clients qui vous brisent les reins, salissaient la natte sur le lit. Mais seules, c’est différent : on peut faire un travail plus soignant et c’est pas fatigant ;

    Le type d’hier soir, en la réveillant tôt, lui a donné un baiser et l’a emmenée à la gare lui souhaiter bon voyage : « Si je pouvais, chérie, je resterais bien avec toi à Turin. »

    Bien qu’un peu étourdie, elle est fraîche aujourd’hui, Deola, et elle aime être libre, boire son lait et manger des brioches. Ce matin, elle est presque une dame, si elle regarde les passants, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer. A cette heure, en maison, on dort et ça sent le renfermé.

    - La patronne sort en ville -, c’est idiot de rester là-dedans.

    Pour faire les dancings, chaque soir, il faut un peu d’allure et en maison à trente ans, ce qui en reste est fichu.
    Deola est assise, son profil tourné du côté d’une glace et elle se regarde dans la fraîcheur du verre ; un visage un peu pâle : ce n’est pas la fumée qui est dans l’air. Elle fronce les sourcils.

    Il faut vraiment en vouloir comme Mari pour rester en maison (« car ma chère, les hommes viennent ici pour s’offrir des caprices que ni femme ni maîtresse ne peuvent satisfaire ») et Mari travaillait inlassable, avec un grand brio, et se portait fort bien. Les passants qui défilent ne distraient pas Deola qui travaille le soir seulement, par de lentes conquêtes dans sa boîte de nuit. Quand elle fait des clins d’œil à un client ou qu’elle cherche son pied, elle aime les orchestres qui lui donnent l’impression d’être une grande actrice, dans la scène d’amour avec un jeune homme riche. Un client chaque soir lui suffit pour avoir de quoi vivre (« peut-être que le type d’hier m’aurait emmenée pour de bon vivre avec lui ») Et pouvoir rester seule le matin, et s’asseoir au café. Sans besoin de personne.

     

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    Turin des femmes faciles. La salissure imposée. Le repos à prendre. Le naturalisme pavésien a de ces légèretés et de ces justesses. L’extrême solitude du juste repos.

    Taxé très souvent de misogynie, Pavese explore, en équilibriste du jugement moral, les diverses facettes de la femme, miroir tentateur, bijou difficile à capter comme l’on s’use à polir les pierres, « femme morte » ou inaccessible, comme ce « vieil homme » « revenu de tout » évoque sa défunte et leurs ébats :

    POÈME 5 : L’INSTINCT

    Le vieil homme, qui est revenu de tout,

    du seuil de sa maison, sous le tiède soleil,

    regarde le chien et la chienne défouler leur instinct.

    Sur sa bouche édentée les mouches se poursuivent.
    Sa femme est morte il y a très longtemps. Elle aussi,

    comme toutes les chiennes, ne voulait rien savoir,

    - pas encore édenté – la nuit venait,

    ils se mettaient au lit. C’était bien beau l’instinct.

    Ce qui est bien chez le chien, c’est qu’il est vraiment libre.

    Du matin jusqu’au soir, il vadrouille dans la rue ;

    et il mange, ou il dort, ou il monte les chiennes :

    il n’attend même pas qu’il fasse nuit. Sa raison

    c’est son flair, et les odeurs qu’il sent sont chez lui.


    Le vieil homme se souvient qu’il a fait ça une fois

    dans un champ de blé, en plein jour, comme un chien.

    La chienne, il ne s’en souvient plus, mais il se rappelle

    le grand soleil d’été, la sueur et l’envie de ne plus s’arrêter.

    C’était comme dans un lit. S’il avait encore l’âge,

    il voudrait ne faire ça que dans un champ de blé.

    Une femme descend dans la rue et s’arrête pour voir ;

    passe un prêtre qui se tourne. Sur la place publique,

    on peut faire ce qu’on veut. Et la femme elle-même

    qui, à cause de l’homme, n’ose se retourner, s’arrête.

    Un enfant, seulement, ne tolère pas le jeu

    et il fait pleuvoir des pierres. Le vieil homme s’indigne.

     

    On est tout entier dans ce regard de l’homme vieilli, qui se tourne vers son passé autrefois sexuel, aujourd’hui édenté. L’instinct délité, il y a là toute la stratégie du manque, de la carence affective et tous les tabous : ces chien et chienne qui se défoulent, une femme, un prêtre, un enfant qui fait pleuvoir les pierres comme on lapide, comme on mutile, comme on punit le pornographique.

     

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    Allers et retours, autres figures massives d’un recueil où on peut, comme d’un retour, être revenu de tout. Comme préfiguration du dernier opus où Nuto, revenu de tout lui aussi, multiplie les allées et venues vers les villages en fêtes, ici les promeneurs arpentent cette figure du retour, retour à soi, ou aux autres, de la veille au matin, de la nuit au jour.

    L’absence de l’ami, même présent, inaugure une autre complexité pavésienne. On est là au sein des collines, sans y être. « Mon ami ne regarde pas ».

    Absence, mort, vide, retour du vide, incisif, insistant. L’homme immobile du « Bois vert » est-il l’homme peut-être mort de « Poggio reale » ? Tout invite à le croire. Il est allé en prison, il est immobile, il est seul, il a déjà sur lui « l’odeur insolite de terre » et il y a « cette longue prison » de l’attente.

    La mort, « l’obscurité sale », Pavese multiplie les tableaux, des basons brefs évocateurs de sang, de vie, de mort sous « les étoiles ».

    Sans cesse l’espace est investi de temps : le temps du sommeil lourd ou la brève agonie, « la longue peur/ qui dure depuis l’aube ». Il hisse la mélancolie au rang des beaux-arts et la solitude est reine. Il suffit de lire la chute d’un poème, d’un monde : « les étoiles ont vu du sang dans la rue ». Pavese innerve de stellarité l’humain couché, assis. Même  « le clochard est un fragment de rue ». une poudre salie d’étoile ?

     

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    Un lyrisme combattu par les outils de mort ?

    Puisque le temps, cette grande mangeuse, on est cet enfant qui peut « aller jouer dans les prés » et aujourd’hui, les « boulevards » empiètent sur le vert. On n’est désormais plus cet enfant en vadrouille, on a connu la prison, on « embêtait les filles  comme ça dans le noir ». Aujourd’hui, « on fait des enfants » et les femmes ne disent rien. La vieillesse veille, au soleil étendu. Et pourtant, on a été jeune mais le temps et les hommes ont trahi.

    Une errance au hasard des collines, comme l’errance fondamentale de l’homme, qui vit, se cherche, capte, délaisse, se déglingue et meurt ?

    La terre s’ouvre, failles et délices ?

    POÈME 6 : ANCÊTRES

    Stupéfié par le monde, il m'arriva un âge

    où mes poings frappaient l'air et où je pleurais seul.

    Ecouter les discours des hommes et des femmes

    sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.

    Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,

    si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.

    J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi-même.

     

    J’ai découvert qu’avant de naître, j’avais toujours vécu

    dans des hommes solides, maîtres d’eux,

    dont aucun ne savait que répondre et qui tous restaient calmes.

    Deux beaux-frères ont ouvert un commerce – le premier

    coup de chance en famille – l’étranger était sérieux,

    calculant sans arrêt, mesquin et sans pitié : une femme.

    Quant au nôtre, au magasin, il lisait des romans

    - au village c’était quelque chose – et les clients qui entraient

    s’entendaient déclarer par quelques rares mots

    qu’il n’y avait pas de sucre et pas plus de sulfate,

    que tout était fini. Et c’est lui qui plus tard

    a donné un coup de main au beau-frère en faillite.

    Quand je pense à ces gens, je me sens bien plus fort

    que si devant la glace je roule les épaules

    et forme sur mes lèvres un sourire solennel.

    J’eus, dans la nuit des temps, un grand-père

    qui, s’étant fait rouler par un de ses fermiers,

    se mit alors lui-même à bêcher les vignobles – en été –

    pour avoir un travail bien fait. C’est ainsi

    que toujours j’ai vécu et toujours j’ai gardé

    un visage intrépide et j’ai payé comptant.


    Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

    C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

    Et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

    Et ne comptent pour rien et nous les oublions.

    Chaque femme répand dans notre sang quelque chose de nouveau

    mais elle s’anéantit entièrement dans cette œuvre

    et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

    Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

    -nous les hommes, les pères - certains se sont tués,

    mais il y a une honte qui jamais n‘a touché l’un de nous :

    nous ne serons jamais femmes, jamais l‘ombre de personne.

     

    J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,

    une terre mauvaise où c’est un privilège

    de ne pas travailler en pensant à l’avenir.

    Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;

    nous savons nous tuer à la tâche, mais le rêve de mes pères,

    le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.

    Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,

    sans femmes, et garder nos mains derrière le dos.

     

    Ecoutons encore et encore la voix de Pavese, toujours plus complexe voire démultipliée en nuances et en ramifications. Une insondable mélancolie trame cette poésie.

    Travailler fatigue est une somme, non seulement esthétique (ces scènes suspendues dans l’aire pavésienne), mais aussi tonale, musique des mots sur un rythme de marche et de suspens, où les errances thématiques relaient les errances verbales.

    Poésie de lents travellings coupés d’images crépusculaires ou solaires, coupés de fenêtres, de ruelles, d’échancrures dans le réel.

    Poésie d’une fidélité aux lieux, aux gens, aux générations qui nous fondent, nous sondent. Fidèle à la perte, aux traces, à la solitude, aux répétitions, aux légères variations, où le calme bruit d’étonnantes questions existentielles sur notre errance fondamentale, à la temporalité étrange entre passé, présent du cheminement, travail et recherche blessée des désirs de l’autre et des ailleurs, entre confinement et expansion de l’espace. Autre définition de la poésie ?

     


    Conférence donnée
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    le 19 février 2013 aux MIDIS DE LA POÉSIE avec Angélo BISON

  • À PROPOS DE QUELQUES LIVRES DE WITOLD GOMBROWICZ...

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    Witold GOMBROWICZ est un écrivain polonais né en 1904 et mort en 1969. De 1939 à 1963, il a vécu en Argentine. Il a terminé sa vie en France. Il a écrit quelques romans et nouvelles, du théâtre et tenu un journal singulier dans lequel il interroge les formes d'art. Il est l'auteur d'un essai intitulé Contre les poètes. On le présente communément comme l'écrivain de l'immaturité et de la Forme. Ecrivain marquant du XXème siècle, il est une des influences de Milan Kundera. Inclassable, il se disait la négation de tout ce qu'on pouvait affirmer à son propos.

    En 2007, un ministre de l'Education polonais le supprime, parmi d'autres (Dostoïevski, Conrad, Goethe et Kafka) de la liste des écrivains des manuels scolaires en raison de la charge érotique de ses écrits. 

     

     

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    COSMOS, 1964 

    "Une recherche obstinée de cochonnerie"

    Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…
    Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

    Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de "flèches" au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
    « En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

    Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
    « Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
    S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

    Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

    Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
    Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

    À l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle…d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

    En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

    Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
    Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.  E.A.

     

    Bande annonce du film d'André Zulawski

     

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    FERDYDURKE, 1937

    Le roman de l'immaturité

    Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: "Philibert doublé d’enfant", ou "Philidor doublé d'enfant" (splendide conte absurde).

    Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l'énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

    Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l'école d'un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d'adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d'une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d'un égard, rappelle la Lolita d'un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

    Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l'aristocratie et la paysannerie.

    Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20 ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l'immaturité, n'est pas l'apanage d'une catégorie d'âge. E.A.

     

    512cwtVh%2BtL._SX318_BO1,204,203,200_.jpgCOURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART, 1969

    La philosophie au pas de charge

    Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur avec Feydidurke paru, avant l’Être et le Néant, en 1937, et ses concepts de forme et d’immaturité), et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il finit avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.
    En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au comunisme est européen longtemps à vivre.
    « L’avenir du communisme ? Je supose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
    Juste prévision.
    Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution. E.A.

     

    41NS29XK77L._SX288_BO1,204,203,200_.jpgTESTAMENT, 1969

    "Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages"

    Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois
    à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l'Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son Ïuvre.
    « Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s'est établie entre l'éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l'avancée d'un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l'estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d'asthme, par le soutien qu'il lui apporte et la stratégie d’édition qu'il déploie pour faire connaître l’Ïuvre, encore peu connue alors, du Polonais.

    Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d'un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière - comme l'écrivain le pressent lui-même dans une lettre - à l'univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé. Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d'art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d'éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.
    Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

    On trouve à titre d'exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles: « Je n'idolâtrais pas la poésie, je n'étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n'étais pas un intellectuel typique, je n'étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j'étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

     Éric ALLARD 

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    VIDÉOS

    Extraits de l'émission Bibliothèque de Poche en 1960 avec Witold GOMBROWICZ chez lui, à Vence, interviewé par Michel POLAC, Michel VIANEY et Dominique de ROUX en présence de sa femme RITA.






    L'émission "Une vie une oeuvre" consacrée à l'écrivain polonais Witold Gombrowicz. Diffusion sur France Culture le 20 septembre 2007. Par Christine Lecerf. Réalisation Christine Robert.

    "Personne ne saurait même deviner l'infini de ma désertion." Witold Gombrowicz


                             

                            LE SITE OFFICIEL de WITOLD GOMBROWICZ

     

     

  • SIGNEZ LA PÉTITION POUR LA LIBÉRATION DES TROIS DÉTENUS ENCUBÉS !

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    Deux hommes et une femme sont enfermés depuis trois jours sans manger ni vraiment dormir. Ils sont enfermés dans un cube de verre coloré à la vue tous. Pour les humilier davantage, ils sont entourés de peluches, de chanteurs vintage (un Bruel atomisé, une Zazie customisée...) et locaux, de bonnets de Père Noël, d'un sinistre créateur de cocktails et même d'un vulgaire chat et ils ne peuvent s’exprimer (dans un langage codé) que dans des micros. Ils sont obligés de sourire, de dire Merci, C'est génial et de réclamer des dons, toujours plus de dons… Le pire est à venir pour eux ce mardi 22 décembre où le danseur Loïc (très bien) Nottet a prévu de venir leur susurrer Petit Papa Noël.

    Malgré tous les maux qu’ils ont pu commettre dans leur existence, ils n’ont pas mérité pareil traitement. Signons la pétition pour leur libération ou, du moins, un minimum d’humanité pendant le temps de leur incubation. Merci d'avance, d'avance merci!

     

                               Tous les dons pour leur libération sont à verser ici

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 12

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    FIN DE L'ÉPISODE 11

    Et, bien vite, il se trouva au Prater à Vienne lors d‘une douce journée de printemps, cheminant entre les divers massifs, plates-bandes, buissons et prairies dégagées qui embaumaient l’air des odeurs libérées par le réveil de la nature. Il rêvait, d’un rêve calme et paisible se laissant porter par la douceur ambiante quand il remarqua deux promeneurs qui semblaient tenir une conversation animée et qui se dirigeaient vers lui sans le voir. Il reconnut bientôt les deux grands écrivains, Arthur Schnitzler et Robert Musil, qui, arrivés à sa hauteur, le saluèrent courtoisement et lui proposèrent de les accompagner dans cette promenade matinale et apéritive. Il ne voulait par manquer une telle occasion de deviser avec des compagnons aussi cultivés, reconnus pour leur esprit et surtout la qualité de leur plume.

    ÉPISODE 12

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    Le plus âgé, Schnitzler, l’informa qu’avec son ami, il discourait sur la décadence qu’il constatait dans la société autrichienne en ce début du XX° siècle. Vienne n’était plus une grande capitale comme au temps des fastes des Habsbourg et il était vraiment très loin maintenant le temps où le soleil ne se couchait pas sur les terres du vaste empire de Charles Quint. Les lumières de Schönbrunn ne dépassait plus guère le Ring et n’illuminait plus depuis longtemps les nations périphériques.

    Musil ajouta que les empires n’appartenaient plus à cette période qui verrait sans doute les nations s’affirmer de plus en plus fortement et qu’il en résulterait obligatoirement des conflits peut-être même violents.

    Il ne put que se ranger à l’avis des deux illustres écrivains avant que Schnitzler ajoute qu’il avait bien remarqué dans les diverses manifestations organisées par les aristocrates décadents que les dandys qui se pavanaient maintenant à Vienne, n’avaient pas conscience de ce qui se passait autour d’eux et que l’histoire était en train de s’écrire dans leur dos.

    Musil abonda dans ce sens en racontant les avatars rencontrés par un élève en plein désarroi qui ne comprenait pas le monde auquel il était confronté. Il était arrivé dans cette école perdue dans la campagne des confins de l’est autrichien, avec son bagage de petit aristocrate formaté selon l’étiquette impériale et il découvrait, au contact de ses nouveaux amis, un nouveau monde en gestation qui remettait en cause toutes les valeurs qu’ils avaient acquises jusqu’à présent. Le choc avait été douloureux et il avait fallu un long temps pour que cet élève comprenne ce qu’il devait à son passé, à ses croyances et ce qu’il devait rechercher dans les idées nouvelles, dans les sciences et peut-être mêmes dans ses intuitions et ses convictions personnelles.

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    Arthur Schnitzler

    Le dramaturge voulut lui aussi illustrer son propos en rapportant le comportement de ce jeune aristocrate qui avait laissé tomber la fille avec laquelle ils avaient conçu un enfant pour ne pas salir son nom et sa réputation.

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    Robert Musil

    Décidément ce monde ne comprend pas ce qui se passe et cette société viennoise, est restée enlisée dans les fastes du XIX° siècle sans apprécier les évolutions qui sont en cours, ajouta Musil.

    Et son compagnon abonda en ajoutant que ces aristocrates seraient bientôt évincés du pouvoir et des hautes fonctions tout comme les juifs qui étaient déjà rejetés depuis un certain temps dans la marge de la société. Il se tourna vers lui et lui demanda :

    - Et, vous que pensez-vous de tout ça ?

    - Messieurs, je ne voudrais surtout pas vous contredire, je ne suis pas Viennois moi-même et je connais trop peu cette ville pour porter un jugement définitif.

    - Certes, mais vous n’aurez pas manqué de voir ces dandys désoeuvrés qui hantent les lieux de plaisir de la ville ?

     - Il n’en manque pas, il est certain !

    - Vous avez, sans doute, aussi remarqué que les juifs gèrent de moins en moins d’affaires en ville, et qu’ils ne sont plus reçus dans les grandes soirées et autres manifestations clinquantes où tous ces décadents croient encore briller, ajouta Musil

    - J’en conviens !

    - Des loups aux longues dents acérées sortent le bout de leur truffe pour croquer les reliquats des fastes de cette aristocratie comme ils ont déjà dévoré une bonne partie du patrimoine de nos amis juifs.

    - Les temps vont être difficiles pour certains !

    - Certes !

    - C’est bien inquiétant !

    - Messieurs, je vais devoir vous quitter, nos chemins se séparent ici, je dois rejoindre des amis en ville et je suis déjà légèrement en retard. Heureux d’avoir partagé ce bout de chemin avec vous et surtout ces réflexions qui me laissent dans une réelle inquiétude.

    - Désolé de vous avoir alarmés mais les temps sont ce qu’ils sont, on ne peut les changer de par notre seule volonté, rétorqua le dramaturge.

    - Ce ne sont là que spéculations mais je crains que nous ayons raison tout de même, hélas, ajouta le philosophe.

    - Messieurs que Dieu, pour une fois, vous donne tord !

    - L’avenir nous le dira bien assez tôt !

    Il voulut hâter le pas mais se trouva d’un coup bien essoufflé, il fit un effort et ouvrit les yeux, il avait simplement un peu de mal à sortir de cette sieste matinale qui le laissait tout ramolli, moite, un peu pâteux comme englué dans un marécage fangeux. Pour s’extraire de cette gangue gluante, il se remémora son rêve qui ne lui revenait que par bribes. Il se rappelait qu’il était question de décadence, de cet état qu’il avait souvent évoqué avec ses amis qui alors le narguaient. Ils ne voulaient pas le suivre dans ses opinions quand il évoquait cette forme de dégénérescence de notre civilisation actuelle qu’il constatait à travers divers signes : ces débats stupides sur des questions puériles alors que les grands enjeux de notre avenir n’étaient évoqués que pour mieux les éluder, ces jeux abêtissants qui rappelaient étrangement les jeux du cirque quand Rome aussi glissait vers sa fin, ces spectacles indignes des acteurs qui les jouaient, et tous ces gens qui voulaient faire des montagnes d’argent avec rien, ces marchands de courants d’air, ces créateurs de riens, ces sportifs d’opérette, etc…

    Ce n’est pas en ressassant ses aigreurs et son amertume qu’il sortirait de sa léthargie, il fallait qu’il bouge un peu, qu’il se remue, qu’il se prenne en charge. Sa médication avait fait son effet, sa fièvre était tombée mais il était encore un peu faible. Pour commencer il lui fallait donc manger quelque chose pour récupérer un peu d’énergie et reprendre ses activités habituelles car les voisins allaient s’inquiéter s’il ne le voyait pas et il ne voulait surtout pas les voir surgir chez lui pour se rendre utiles ou même indispensables. Pas question !

    Première chose à faire, boire un jus d’orange, manger un morceau de pain avec du chocolat et vite ouvrir les volets pour que les voisins voient qu’il n’était pas mort et qu’il était encore capable de faire face à ses obligations quotidiennes. Ils étaient gentils, ses voisins, ils étaient même attentionnés mais il ne supportait pas l’idée qu’il pourrait être dépendant d’eux et surtout pas qu’il pourrait leur être redevable de quelque chose, même de la plus infime attention. C’était certainement de l’orgueil mal placé mais c’était ainsi et il ne voulait pas en démordre. Il s’activa donc aux tâches ménagères que chaque célibataire doit affronter régulièrement sans pouvoir espérer que l’autre les fera à sa place. Il avait de quoi préparer un petit repas sans sortir pour acheter des provisions et il pourrait ainsi, en avalant quelques comprimés qui soignent tout, passer une bonne journée au chaud et stopper rapidement ce début de grippe qui voulait l’empêcher de mener son petit train habituel.

    Après son repas, il réussit à terminer la lecture de son livre en cours sans s’endormir à nouveau ni s’échapper dans une de ses rêveries habituelles. Il était content, il avait réussi à lire un roman de chacune des filles Brontë et il restait toujours avec cette même admiration pour ce trio si étonnement talentueux. Il demeura ainsi de longues minutes à méditer sur ses œuvres et au commentaire qu’il allait peut-être proposer sur son site littéraire habituel. L’exercice n’était pas très aisé mais il avait tout de même bien envie de rassembler dans un même texte les impressions qu’il avait tirées de ces trois lectures, il lui fallait cependant s’accorder un peu de recul pour ne pas rester sous la seule émotion de la dernière lecture. Il pourrait déjà essayer de resituer ces trois œuvres dans le contexte anglais, dans cette campagne isolée, mouillée, fraîche à en être froide, habitée par des personnages austères, impressionnants, écrasants pour des filles encore bien jeunes. Oui, il avait trouvé son angle de vision pour commencer son commentaire, il rassemblerait les quatre Suisses qui mangeaient à la table du fond en discutant avec passion, mais sans animosité, dans une même approche géographique. Il se rapprocha et s’installa à une table voisine, il y avait là Charles Ferdinand Ramuz qui devait bien connaître ce coin béni de la Suisse romande, c’était peut-être bien lui qui avait invité les autres, Cla Biert qui était pour une fois descendu de ses lointaines montagnes d’Engadine, Pascal Mercier, né à Berne, mais en provenance de Berlin où il enseigne la philosophie, et, pour compléter le tour de table et le panorama des nationalités suisses, Jean Luc Benoziglio qui n’est qu’à moitié italien et même carrément francophone. Il emblait avoir quelques difficultés de compréhension, il n’était pas évident qu’ils avaient tous les quatre une langue en commun. Mercier et Biert parlaient-ils français ? Ramuz et Benoziglio parlaient-ils allemand ? A les entendre, il en doutait, il n’espérait qu’une chose : qu’avec quatre langues, ils n’en étaient pas réduits à communiquer en anglais ou dans ce pseudo anglais qui sert à tout pour ne pas dire à pas grand chose.

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    C.F. Ramuz

    Ils étaient réunis à Gruyère, ce petit paradis, une courte rue médiévale reconstituée avec quelques hôtels et restaurants pour accueillir dignement les touristes avertis qui souhaitent s’attarder un peu sur ce site enchanteur, un château fort pour veiller sur la quiétude de ce mini village, une grande montagne, le Molaison, qui semble couvrir fièrement ce petit cône tronqué sur lequel sont construits les quelques édifices qui constituent ce village, et la pureté de l’air, le bleu du ciel, la douceur de la Suisse d’Heidi.

    Dans le fond de la salle, il avait choisi la table la plus proche de la fenêtre et de la place occupée par les quatre compères ; ainsi il pouvait voir La Dent de Chamois et la Dent de Broc qui se découpaient dans cet éther très pur sur un fond d’azur qu’on ne rencontre qu’à certaines altitudes, là où il n’y a pas d’humidité en suspension. Les bribes de conversation qui lui parvenaient, semblaient indiquer qu’ils s’exprimaient en français et, l’attention manifestée par chacun, indiquaient que tous les quatre devaient comprendre plus ou moins cette langue. C’était Mercier qui parlait avec force gestes et grande conviction, du moins d’après ce qu’il pouvait voir, mais le brouhaha ambiant l’empêchait d’entendre ce qu’il disait. Une table plus proche de celle des quatre convives se libéra et il en profita pour se glisser subrepticement dans leur proximité pour mieux entendre leur conversation, ce qui était fort impoli, mais ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’entendre quatre écrivains de qualité échanger des propos qui devaient être intéressants à n’en pas douter.

    - … moi je suis convaincu qu’on ne vit qu’une infime partie de ce qui est en nous, qu’on aurait la possibilité de vivre d’autres vies, c’était Mercier qui exprimait cet avis, les autres le regardaient avec attention.

    - Alors j’aurais pu être autre chose, quelqu’un d’autre que le petit paysan d’Engadine que je reste malgré mon travail d’écriture ? Demanda Biert.

    - Certainement, imagine qu’un jour tu aurais pu, au hasard d’un chemin ou à n’importe quelle occasion, faire la connaissance d’une femme, d’un homme, d’un enfant, d’un vieillard qui aurait pu éveiller en toi un intérêt pour un instrument de musique, un art, un métier, ou autre chose encore, tu aurais peut-être pu alors découvrir un talent que tu ignores encore et dont l’exploitation aurait peut-être pu changer ta vie.

    - Vraiment, s’exclama Ramuz en rigolant, j’aurais peut-être pu être chanteur d’opéra, la franchement, je m’en serais aperçu avant !

    - Bien sûr, mais tu es peut-être doué pour un sport que tu n’as jamais pratiqué et que tu ne connais peut-être même pas !

    - Tu veux dire par là que nos vies dépendent beaucoup du hasard de nos rencontres ? Demanda Benizoglio ?

    - C’est évident !

    - Donc, si j’avais suivi les conseils de mon père, je serais peut-être aujourd’hui médecin à Istanbul !

    - Pourquoi pas !

    - Tu crois donc que notre vie n’est que la somme des hasards qui la jalonne ? Questionna Ramuz.

    - Oui probablement !

    - Je ne suis pas complètement convaincu, ajouta Ramuz songeur, dans nos montagnes la vie semble bien réglée, les amitiés et les haines se transmettent de père en fils comme les qualités et les défauts et comme les propriétés et la pauvreté.

    - Ta vison est trop déterministe !

    - Peut-être mais le hasard n’a pas la même générosité avec tout le monde ! Ajouta Ramuz.

    - Là-bas dans mon Engadine natale, au fond des vallées, ou sur les montagnes, on ne fait pas beaucoup de rencontres, on est même souvent seuls, le hasard a un champ d’action assez limité tout de même.

    - Vos arguments sont certainement valables mais trop spécifiques peut-être, il faudrait avoir une vision plus large et considérer l’individu dans l’univers, pas seulement dans son environnement. Par exemple on pourrait très bien imaginer que si notre ami Cla avait été transporté, par exemple, dans les rues d’Anvers, il aurait pu, peut-être, toujours le hasard, l’incertitude, devenir un tailleur de diamant de grande envergure et même posséder sa firme de personnelle.

    - Dommage, je resterai un écrivaillon toute ma vie !

    - Donc, si vous me suivez bien, aujourd’hui nous voyons à nos côtés un excellent ami doué d’un grand talent d’écrivain alors qu’il a peut-être en lui, un potentiel non développé de patron d’une grande firme diamantaire.

    - Raté, dommage pour toi, ironisa Benizoglio.

    - Donc nous ne savons que peu de choses des gens que nous côtoyons, nous n’en savons que ce que la vie qu’ils ont eu a bien voulu mettre en évidence, porter à notre connaissance, Mercier poursuivait son raisonnement sans se préoccuper des remarques des autres.

    - Oui d’accord mais si Cla avait été diamantaire, il serait certainement un ami aussi bon que celui qu’il est aujourd’hui, ergota Ramuz.

    - Pas sûr, il aurait eu une autre vie qui aurait peut-être changé son caractère, qui sait ?

    La serveuse apporta, les caquelons avec la fondue, cette merveilleuse fondue, douce, onctueuse, que servait cet établissement. Ils restèrent un moment silencieux, les narines frémissantes dans les odeurs de fromage et de vin blanc. Et, dans un même élan, ils plongèrent leur dé de pain dans le délicieux magma et commencèrent à manger religieusement ce plat national qui est l’un des plus solides ciments de la nation suisse, si elle existe réellement.

    Il était tellement absorbé par la conversation de ses voisins, qu’il n’avait pas remarqué qu’il raclait le fond de sa casserole et qu’il avait consciencieusement nettoyé le récipient, ramassant la plus petite trace de fromage. Il vida le reste de son second décilitre de Fendant et le bu lentement pour qu’il nettoie bien ses papilles saturées du goût du fromage et du vin qui avait cuit avec. Ses voisins étaient trop absorbés par la dégustation de leur plat national pour espérer récolter de nouvelles élucubrations philosophiques ce soir, d’autant plus que Mercier avait précisé qu’il souhaitait prendre le train de nuit pour Lisbonne.

    La lune brillait comme un pâle soleil d’hiver, la nuit était douce et claire, il décida de faire une courte promenade digestive avant de regagner son hôtel.

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    Le château de Gruyères en Suisse

  • DESTINÉES ANCILLAIRES

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Pascaud et Goby semblent avoir choisi le même point de départ pour leur roman respectif : une jeune fille, bonniche mal payée dans un hôtel, qui rencontre un personnage important s’intéressant à elle. Les deux histoires divergent vite mais la morale reste à peu près la même, elle tourne autour de la relation que nous avons avec les êtres un peu effacés, au passé complexe, qui n’ont eu ni la chance, ni les moyens de construire un avenir plus glorieux. Deux filles qui un jour entrevoient la possibilité de faire basculer leur vie insignifiante.

     

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    Dominique PASCAUD (1976 - ….)

    Dans un hôtel minable d’une petite ville anonyme, elle fait les chambres, le ménage, la vaisselle, elle sert à table, elle est mal payée mais elle est contente d’avoir un travail dans sa petite ville natale où elle habite avec son copain garagiste. Elle n’a pas d’ambition, elle veut seulement épouser son compagnon, avoir des enfants, ouvrir des chambres d’hôtes et mener une petite vie tranquille de mère de famille. Mais, un jour, un vieil homme loge à l’hôtel, il est aimable et agréable avec elle, elle voudrait qu’il soit son père car elle ne s’entend pas bien avec le sien, il ne l’aime pas beaucoup, il l’ignore quand elle le visite. Le vieil homme est un réalisateur de cinéma, il voudrait tourner son dernier film dans cette petite ville et il est convaincu qu’elle est son héroïne. Il a allumé une flamme dans son esprit, elle pourrait avoir une autre vie, devenir quelqu’un de connu, quelqu’un qu’on considère, qu’on respecte, elle qui n’a jamais été considérée par son père et peu respectée par ses employeurs. Elle se met à rêver, en vain, la productrice à une autre candidate dans sa manche. Elle est blessée, elle se sent trahie et, quand son père décède, sans lui dire le nom de la mère qu’elle n’a pas connue, elle décide de changer de vie et de tenter l’aventure…pascaud_dominique_15_dr.jpg

    Ce texte dense, attachant, désignant et décrivant les plus petits gestes de l’héroïne et les plus menus objets constituant son environnement, emporte immédiatement le lecteur dans l’univers de cette gamine. Construit de phrases courtes, précises, il m’a immédiatement séduit et entraîné au cœur de cette histoire qui rappelle un roman de Valentine Goby, « L’échappée », non seulement par son sujet et son côté intimiste mais aussi par son écriture.

    Une histoire qui pourrait-être banale, toutes les gamines ont rêvé d’être des stars, mais celle-ci ne sombre pas dans la tragédie pathétique ou dans la béate comédie scintillante de paillettes, elle reste à dimension humaine. C’est une belle leçon d’humilité et de sagesse – il faut savoir accepter son destin et bien vivre avec - en même temps qu’un bel exercice d’écriture.

     

    51cZMAxsvKL._SX302_BO1,204,203,200_.jpgL’ÉCHAPPÉE

    Valentine GOBY (1974 - ….)

    Bonniche dans un hôtel-restaurant de Rennes réservé aux officiers allemands pendant la dernière guerre, Madeleine, Mado, pauvre petite paysanne bretonne rencontre un des occupants de l’établissement retiré du front pour cause de blessure qui se consacre à la musique. Il lui fait découvrir son art en mettant des images sur les sons qu’il tire de son piano, la jeune fille pénètre la musique tout en s’attachant progressivement au musicien qui la courtise avec plus en plus d’empressement, au grand dam de ses collègues serveuses. L’officier musicien refuse de partir sur le front russe et quitte définitivement le conflit laissant la jeune fille seule avec l’enfant qu’elle porte et la vindicte qui se déchaînera à l’heure du règlement des comptes. Mado passera le reste de son existence à fuir perpétuellement pour oublier son passé, mais surtout pour ne plus subir le regard et le mépris des autres, ceux qui la jugent sur ses actes mais jamais sur ses intentions.eca071b7aa330eac09239ab2f7b383c0.jpg

    Un récit lent qui avance pas à pas au rythme des descriptions des choses infimes qui, en s’ajoutant bout à bout, constituent la triste histoire de Madeleine dans un milieu triste à une époque triste, l’histoire d’un amour improbable, impossible, interdit. La double tragédie d’un officier allemand qui ne croit plus en son pays et en son rôle de militaire, préférant la musique de son piano à celle des armes à feu et celle d’une jeune fille française cherchant à s’évader dans la musique, qu’elle confondait avec le musicien, pour ne pas porter un secret trop lourd pour elle.

    Madeleine est née du péché et elle engendra à son tour dans le péché d’une fille qui porte elle aussi cette malédiction qui semble s’acharner sur cette lignée de femmes miséreuses qui ne demandent qu’à vivre l’amour qu’elles ont rencontré dans leur totale innocence. Ce livre est un plaidoyer pour ces malheureuses femmes qui n’ont pas choisi leur camp, ces femmes qui veulent seulement vivre l’amour qu’elles ont rencontré au hasard de leur triste existence. C’est aussi un discours en forme de plaidoirie pour réclamer haut et forme le droit pour les femmes d’user de leur corps comme elles l’entendent et avec qui elles l’entendent au-delà de toute barrière même celles érigées par les nations en guerre. Un thème que Valentine Goby développera encore, avec plus de maîtrise, dans un autre livre : « Qui touche mon corps je le tue ».

  • CINQ POÈMES POUR DÉCEMBRE

    Décembre
     
    Cent fois cet hiver j’ai trituré ta neige
    Malmené la surface pâle de tes froideurs
    Pour atteindre le tison de ta joie
     
    Dans le ventre d’une tendresse apparente
    J’ai glissé des plaisirs défendus
    Des cruautés d’arbre, des branches de verre
     
    Des rafales tonnant sous tes feuilles
    Ont lancé leurs bruits à l’assaut de ta chambre
    Balançant leurs chants comme des grenades
     
    De ton livre de braises a jailli un feu
    Découpé en chapitres de flammes
    Que je relirai en brûlant jusqu’à mes cendres
     
    Cette luge traînant tes lenteurs
    Je l’ai tirée jusqu’au sommet de ton être
    Chargée de chats désirant tes jambes
     
    Griffée à souhait d’arabesques de sang
    Tu criais comme on implore la nuit
    De vous écrire un brûlot de lumière
     
    Ton sexe gonflé de fièvre délivrait
    Son lot de fils d’araignée et de pattes érectiles
    Dans mon lit froid comme cent sangsues.
     
    Sur tes lèvres une pluie blanche est tombée
    Que j’ai essuyée avec le revers de ma hanche
    Avant que la saison ne te lèche tout entière


     
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    La grange

     
    Je prie dans la grange
    Le saint du foin illimité
    Pour des moissons de brumes
    Et des religions damnées
     
    Des porcs en goguette
    Mangent dans la bauge
    Des restes d’ordure
    Mélangés à mon enfance
     
    Combien de viandes m’attendent
    Sous le couteau du boucher
    Avant que ma chair n’explose
    Entre les dents du cheval ?
     
    Long week-end de belligérance
    Dans les chambres tranchées
    Les majorettes sont sources vives
    Sous la peau de pierre du tambour
     
    Que le temps m’abreuve
    De ses cycles de l’aube
    Si le fleuve du sens s’écoule
    Dans la mer aux lumières  
     
    Au départ je ne savais pas
    Que ta bouche prendrait toute la place
    Quelle ville deviendraient nos déserts
    Derrière tes paupières de sable
     
    Pour parfaire l’azur de ton nom
    En écartant les pans du ciel
    Je rêve d’un train de rues
    Qui passerait par tes regards
     
    Une voie ferrée dans le bocage
    M’emporte vers l’ailleurs
    Qu’un singe tient en éventail
    Devant la gare de ton visage


     
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    Autoportrait au miroir 



    Tu es au cœur de l’humide
    Ce caillou sec
    Qui entend l’ondée
     
    Ce pic de glace
    Détaché de la banquise
    Qui s’épuise dans le nombre
     
    Tu es dans la racine
    Le chiffre de la solitude
    Qui se décline en sève
     
    Cette chienne de chaleur
    Qui court sur les braises
    Pour me descendre en flammes
     
    Tu es sur le mont
    Cet affleurement ordinaire
    Qui creuse sa disparition
     
    Cet épi brisé
    Dans le champ magnétique
    Qui aimante à moitié
     
    Tu es sous l’arbre de chair
    Ce renoncement à la pluie
    Qu’abhorre le soleil
     
    Cet oiseau invisible
    Qui s’enfonce dans le ciel
    En dispersant ses ailes
     
    Tu es cette aube semblable
    Au miroir du jour
    Vouée à se reproduire
     
    Ce soleil pour rien
    Dans la dorure astrale
    Qui tombe dans le vide

    Et moi qui plonge mes regards

    Dans les peaux de l’image
    Je me fonds dans le noir



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    Tes lèvres

    Tes lèvres me tyrannisent
    Tes lèvres m’électrisent
    Tes lèvres me verbalisent 
    Tes lèvres m’animalisent
    Tes lèvre me tiretirelisent
    Tes lèvres me font lire
    N’importe quoi
     
    Tes lèvres je les tends
    Tes lèvres je les fends
    Tes lèvres je les lisse
    Tes lèvres je les lèche
    Tes lèvres je les siffle
    Tes lèvres je les appelle
    Du fond des fièvres
     
    Tes lèvres naissent de mes rêves
    Elles ont le goût de tes nuits
    De tes livres ouverts
    Je les ramasse au matin
    Sur le bord de tes tasses
    Comme un fruit tombé du nid
    De tes bouches


     
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    Des paupières
     
    Des paupières
    Comme des papillons
    De nuit
     
    Ailes repliées
    Sur un rêve
    Oublié
     
    Pour couver des songes
    Plus grands
    Qu’un monde
     
    Et le vent
    Pour les faire s’envoler
    Du côté du levant
     
    Des globes oculaires
    Comme des papillons
    De jour
     
    Mais à l’aurore
    Où file
    La fée du sommeil 
     
    La reine des étoiles
    À la couronne
    Lactée
     
    La muse amène
    De mes poèmes
    Endormis ? 
     

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  • MORE de DANIEL CHARNEUX (éditions M.E.O.)

    Charneux-More.jpgComment devient-on un saint ?

    Il y a une réflexion sur la foi dans les derniers ouvrages de Daniel Charneux, une volonté de se démarquer de la contingence pour mieux embrasser le réel.

    Les personnages de Charneux entretiennent un sain souci d’eux-mêmes (au sens foucaldien). Ils recentrent les choses autour de leur personne sans pour autant se croire le nombril du monde. Ils offrent un miroir au lecteur. Qu’il s’agisse de personnages ayant existé (Marylin, Ryokan, Maman Jeanne) ou de personnages de fiction, Daniel Charneux leur attribue ce supplément d’âme, cette fragilité d’airain sans quoi ils seraient des automates de leurs pulsions ou de leur gènes.

    Ici, il traite de Thomas More à la façon d’un personnage en lui attribuant un thème. Très vite, il se fixe comme sujet de questionnement la sainteté de More.

    Et il va dès lors écrire des variations sur ce thème.

    Daniel Charneux nous fait découvrir l’homme More dans la succession des faits et lectures qui ont nourri sa propre réflexion. C’est-à-dire « par petites touches », et non d’un bloc. De façon impressionniste, comme il l’écrit.

    More n’existe pas. Il n’est dans ce livre, que l’impression reçue par moi, son reflet dans ma perception, mon regard, ma pensée, comme il sera reflet dans la perception, le regard, la pensée de mon lecteur.

    Il s’aide pour le mettre en perspective de déclarations d’autres écrivains penseurs comme Platon, Voltaire, Anouilh, Camus… Et le prodige opère, Thomas More se met à exister par-delà les siècles. Avec, en somme, peu de faits rapportés mais subtilement rattachés à la colonne vertébrale de son postulat de départ, Charneux nous fait toucher l’essence de More.CHARNEUX.jpg

    À travers paradoxalement l’acte qui l’a mené à perdre la vie, il atteint sa sainteté. Un non acte, si on peut dire, puisqu’il consista à refuser la signature d’un document attestant la primauté du Roi d’Angleterre sur le Pape de Rome en matière spirituelle. Sa conscience l’empêche de signer cet acte d’écriture et cela provoquera son exécution après un emprisonnement de dix-huit mois à la Tour de Londres.

    Charneux dresse un parallèle entre Galilée et More. Tous les deux, rappelle-t-il, ont défendu une position qui les menaçait de mort s’ils poursuivaient dans cette voie. Charneux écrit : « More s’acharne, Galilée renonce. Voilà pourquoi Thomas More est un saint. »

    Ainsi on se souvient qu’il a existé des actes de résistance intellectuelle posés volontairement par des hommes ayant entraîné leur disparition anticipée. Car il est des idées qui engagent toute notre existence et qui, si on y portait atteinte, réduiraient notre vie à une peau de chagrin. Ce sont des actions qui honorent ou discréditent ceux qui y souscrivent, provoquent le respect ou, plus souvent, la raillerie et l’incompréhension à une époque où le cynisme et le mépris pour la différence ont remplacé la tolérance, toute forme d'élévation.

    Charneux ne manque pas de donner sa lecture attentive de l’œuvre maîtresse de More, L’Utopie, et il la met, un moment, en résonance avec l’Eloge de la folie de son contemporain et ami, Érasme pour montrer que la « religion chrétienne paraît avoir une réelle parenté avec une certaine Folie. »

    On l’aura compris, Charneux ne donne pas dans son essai-variations une simple biographie de More ni une thèse sur son œuvre littéraire mais, de façon humaniste, il rapporte à soi, et à son parcours, un personnage historique à propos duquel il s’est posé une question qui l’engage.

    More incarne l’idée d’un homme qui mourra pour une cause et acquiert en cela un surcroît, un plus d’existence. Quand More trépasse sous la hache du bourreau, on sait qu’il n’aurait pu en être autrement. Que son destin est scellé. Que l’auteur de l’Utopie était un homme de principe, un homme fait d’une matière ancrée dans un ensemble de valeurs, une matière animée. Mais, d’autre part, Charneux a laissé entendre qu’il n’aurait pas été aussi libre de son acte qu’il l’avait pensé, qu’il a pu agir sous l’emprise de la religion. Rien n’est simple quand il s’agit de conclure à propos de la liberté humain et de la croyance.   

    À la fin, Daniel Charneux écrit : « J’ai peut-être, grâce à la compagnie de More, développé en moi quelques quarks de sainteté. » C’est sûr, et elle a migré jusqu’à nous à travers ce livre singulier.

    Le livre est préfacé par Geneviève Bergé et dédié à Anne Staquet.

    Éric Allard


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    Le livre sur le site de l'éditeur

    GENSHEUREUX.BE, le blog de Daniel CHARNEUX avec un intéressant dernier article sur les Jean dans l'oeuvre de Daniel Charneux

     

    MORE de Daniel CHARNEUX

    Essai – variations, 2015

    184 pages.
    ISBN: 978-2-8070-0059-9
    (e-books : PDF 978-2-8070-0060-5 ; ePub 978-2-8070-0061-2)
    16,00 EUR

     

  • UNE PAIRE DE PIEDS

    vernis-ongles-pieds.jpgJ’étais occupé à lire un livre anodin quand deux pieds ont fait irruption dans mon champ de vision. J’ai fait mine de rester rivé à ma lecture tout en les suivant du regard. J’ai eu le temps de les admirer : deux pieds nus bien plantés sur ma table basse, prêts à bondir ou se faire désirer. Des pieds sans corps, c’est rare. La plupart du temps, ils sont encombrés d’un corps et de tout ce qui va avec. On ne peut pas les lutiner ni même plaisanter sur l’état d’urgence sans se faire récriminer par un bras gras, une jambe étique, c’est emmerdant. Mais là, à portée de main : deux pieds seuls sans marque d'identification, aux doigts longs et aux ongles teints...

    Quand, sorti de ma rêverie passagère, j’ai voulu les saisir et, pour tout dire, les caresser, ils ont fui de conserve, comme s’ils étaient liés, comme s’ils faisaient la paire. J’ai couru à leur suite avec des babouches, des fois qu’ils auraient pris froid. Ils ont rampé sous le canapé, je me suis allongé par terre, puis je l’ai ai vus filer vers la cuisine où sans doute ils espéraient un carré de fromage ou une coulée de crème fraiche, c’est ce qu’ils préfèrent en général. Je les ai poussés vers mon bureau qui jouxte la cuisine (c’est pratique, un bureau près d’un frigo) et là, j’ai fermé la porte à clé. Ils ont éprouvé toutes les issues, en vain, puis ils se sont assagis et, avant le soir, ils se prélassaient dans une litière de mon chat défunt matelassée de coton.

    Quand j’écris sur mon pécé comme maintenant, j’aime les regarder faire, je les flatte d’une main faussement négligente et ils acceptent du moment qu’ils ne sont pas le centre des attentions. Ils ont dû vivre des événements traumatisants, subir des mauvais traitements insignes, une amputation délicate ou des chaussures trop étroites. Personne n'est encore venu les réclamer et je ne m'en plains nullement. Je ne désespère pas de les approcher plus avant, qu’on devienne intime au point de se partager les même chaussettes en laine ou un semblable gant de toilette rose côtelé à condition que ce soit moi qui les leur enfile et qui les lave entre les doigts. Et j'ai aussi commencé à suivre des cours de réflexologie plantaire dans une école spécialisée de ma région.

  • GARDE-MEUBLES ET PETITE VALISE de PIERRE PAUL NÉLIS

    67831620_13709016.jpgDes existences qui redémarrent

    Garde-meubles et petite valise, c’est d’abord un beau titre, qui exprime l’attachement et le voyage. De fait, le roman, entre sédentarité et nomadisme, raconte deux existences un moment à l’arrêt qui redémarrent, ailleurs, vers le Sud. Celle d’un fils, qui aborde la cinquantaine après le départ de sa femme, qui l’a quitté, et celle d’un homme de plus de septante ans, dont l’épouse vient de mourir.

    Les deux sont en vacance, en arrêt sur les bords de leur existence. Il se fait que ces deux hommes sont des Silen (Nélis à l’envers) qui se retrouvent à la faveur de ces circonstances. Lucien, le père, n’a pas oublié les communautés des années 70 nées dans la mouvance du mouvement hippie, les rêves de changer le monde qu’il partageait avec ses amis libertaires. Il renoue avec un de ces amis et, avec un troisième qui est architecte ; ensemble, ils nourrissent le projet de construire une propriété passive dans le Languedoc près d’un ancien puits chargé d’histoire locale. Maxime, le fils, accompagne son père dans cette région de France à bord d’une Mazda MX-5 décapotable; tous les deux ils reprennent goût à la vie.

    La planète et l’humanité, on le sait, sont malades et réclament la réactivation des utopies soixante-huitardes par ceux qui les ont portées et qui ont encore leur mot à dire, leur pierre à verser à l’édifice d’une société nouvelle. 

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    Pierre Nélis a le chic pour rendre compte des communautés amicales, quand du monde est réuni autour d’un projet et d’une bouffe, dans la chaleur de l’amitié et le bouillonnement des idées et, comme dans son premier roman, Axel et Gil, cela a des airs de films à la Sautet. Avec un rien d’imagination, on verrait bien Piccoli ou Montand dans le rôle du père et Dewaere ou Depardieu plus jeune dans le rôle du (bon) fils. Reggiani ou Sami Frey dans un rôle secondaire. Ou, plus près de nous, cela fait penser à des films de Guédiguian ou des frères Larrieu...   

    La roman est précédé d’une belle préface de Michel Dansel et est suivi de quelques textes offerts. Les photos de couverture sont de Jean-Jacques Richard.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • CE QUE, S'IL FALLAIT CROIRE, JE CROIRAIS AVOIR ÉTÉ de DENYS-LOUIS COLAUX

    Un très beau récit poétique (en hommage à Georges Wolinski) en 50 courts chapitres ponctués d'image de peintures rares, dans la langue riche ultrasensible de Denys Louis Colaux...

     

    Ce que, s'il fallait croire, je croirais avoir été

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    Illustration de couverture: Laurence Burvenich

     

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    L'ange blessé, Hugo Simberg

      

    J'ai, quant à moi, si peu de goût pour le monde vivant que, pareil à ces femmes sensibles etdésœuvrées, qui envoient, dit-on, par la poste leurs confidences à des amis imaginaires, volontiers, je n'écrirais que pour les morts.

    Charles Baudelaire

     

    Il n’y a aucun mérite à être quoi que ce soit.

    Marcel Marien

     

    Si vous désirez savoir qui sont vos amis, faites vous condamner à une peine de prison.

    Charles Bukovski

     

    L’ennemi est bête : il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui !

    Pierre Desproges

      

    En hommage à George Wolinski

      

    S E U I L

     

    Écrivant ces petites choses, je pensais, voilà, je tire de ma mémoire enivrée tous ces brouillons, ces esquisses personnels de l’amour.  C’est autre chose, tout de même, que de racler ses fonds de tiroirs affectifs.

    Et aussi, je patauge dans le présent, dans la boue hantée de la forêt.

    Il m’apparaît, à présent que j’ai accompli ce livre bizarre, que je me méprenais sur la nature de cette eau-de-vie tirée du puits de ma mémoire. En fait, je n’ai puisé, je crois, ni ébauche ni préambule dans ce nom de dieu de puits de la mémoire.

    J’ai puisé le poisson changeant du sentiment amoureux : cyprin doré, carpe, exocet, requin. Car au-delà de l’adolescence, quand il faut qu’il dure, quand il faut qu’il s’asseye dans le quotidien, quand il faut qu’il se sociabilise, l’amour devient un métier. Un métier noble, sans doute, peut-être même un artisanat. Il acquiert du poids, une masse, un savoir-faire, une lourde conscience de soi, il se met en quête d’une distance à adopter face à l’honorabilité et à la maturité et il augmente son bagage jusqu’à la sédentarité parfois divertie de quelques escapades.   

    J’ai puisé dans le vieux cours des choses le rythme léger de mon propre estompement. Le vent s’étant pris dans ma tignasse blanche, il s’en fallait d’un cheveu que je ne m’envolasse.  Tout être a une antiquité qui va, comme lui, se disperser au vent.

    Hors de l’inexpérience, de la candeur, de l’illusion, le poisson changeant de l’amour fait l’inévitable rencontre de la poêle à frire et devient une denrée alimentaire. Il faut manger. Sentiment et eau fraîche conviennent quand il faut aimer ou tenter d’aimer sa vie (des instants d’elle), dès qu’il faut la gagner, ces carburants n’opèrent plus.

    C’est aujourd’hui, plus que jamais, alors que le vase inférieur de votre sablier s’emplit infailliblement, qu’il faut s’asseoir sur les diagnostics, sur le sens des leçons et des legs, s’asseoir de tout son cul et ne point contenir le pet libérateur et rabelaisien. Et lâcher, dans un souffle mentholé, le petit hélium de son âme fracturée. Faire place nette.

    Ce n’est pas l’adolescence qui a raison. Ni l’enfance, ni l’âge adulte, ni la péremption. Rien n’a raison. Il faut choisir : vivre ou avoir raison. La vie n’est qu’un mauvais moment à passer. Un mauvais moment à quoi, morpion scellé à un poil pubien, nous nous accrochons désespérément. Et la vie est un émouvant joyau, un vitrail tout empoussiéré de lumière, la vie piaille et tremble avec les enfants, avec les beautés sur le seuil, la vie frémit avec toutes les formes de l’amour rencontrées sur le chemin. La vie est une merveille, la vie est une excellente raison de sortir du néant, c’en est une autre encore d’y retourner, décoiffé, confus, surpris. Mourons surpris !

    Je viens, après des siècles d’errance, de concevoir et de rédiger ma devise, une toute humble devise, une devise que son humilité rend presque triviale :

    Mort en sursis,

    Vivant aujourd’hui 

    Ceci, me semble-t-il, confère une sorte de légitimité au sentiment amoureux dont je parle ici : cheminement, pèlerinage inachevé vers l’amour.

    L’humilité est somme toute une chaise très confortable. Il faut être, en écopant le tonneau parfumé de sa mémoire, le type vieillissant qui ahane en grimpant la colline, qui s’accoude un instant à un végétal mort et persistant. Il faut aller voir et entendre, comme un élan vers la mort peut-être mais pas moins que comme une glissée sur la superficialité de son propre temps, Pergolèse qui étend le somptueux suaire de son Stabat Mater  sur les fougères levés dans le pré, entre les hêtres. Il faut s’étancher aussi à l’eau fraîche de sa propre insipidité. Car enfin, nous sommes demeurés nus, presque lisses. Nous ne savons presque rien. Nous avons pour pauvre traîne juste un peu de musique, quelques laisses de mots, des humeurs, de la sciure d’être. Et nous ne voulons pas que le dépit vienne mordre, comme un acide, le cuir de notre vie. Nous ne voulons pas jeter le discrédit sur les choses sous prétexte que le jouet de notre vie entre en désuétude. Ne laissons pas les papiers gras et les mégots du touriste, les gluances du sans-gêne après nous. Ne crachons pas, comme de vieux saligauds dépités, sur les pages du futur. Ne soyons pas de ces vieilles peaux qui jaunissent d’amertume et de désappointement et qui veulent laisser en héritage le papier souillé de leur désastre.

    Être léger comme une chose chassée hors de l’automne par la levée des vents.

    J’apporte seulement, pour décorer le temps serré d’une existence, l’ornement fragile de ma signature, la plume qui singularisait mon chapeau, la couleur de mon chant. Et deux ou trois vétilles subsidiaires. C’est tout. Marche, mon ami, derrière et devant le chariot de ton inachèvement. Tire, pousse, joue de la flûte, bois du vin, griffonne des choses, ris avec le cercle de tes enfants. Donne-leur le désir de rire après toi. N’oublie jamais non plus d’être seul. Jamais. C’est dans la solitude seulement que le tunnel de ta vie se laisse trouer par la lumière. 

    Aussi, j’ai pensé que ce qu’il y a de sacré est visible : un être, un livre, un arbre, une œuvre, un fantôme. Et donc me voilà à la fois devant la forêt et le bûcher vivant de la mémoire.

    Me voici, - comme un soliste pianotant à son clavier, comme une camériste époussetant à virtuoses coups de plumeau un vieux meuble et puis l’astiquant à la cire d’abeille-, jouant au jeu que j’invente de la paréidolie mémorielle. Me voilà seul dans le kaléidoscope de ma mémoire, dans la chapelle sacrée et risible des souvenirs de ma vie où pas un seul dieu n’a résisté à la dissolution. Trappeur gaulois, dandy aux semelles de boue devant l’invention de la forêt. Vieil amoureux qui rit, cynique qui laisse passer les caravanes.

    Se persuader qu’on trouve, qu’on sait, qu’on aboutit, c’est échouer. Mais on peut parler du charme des épaves. Il faut que l’épave soit spirituelle afin qu’elle justifie la mort des arbres qui la constituent. Il faut s’imaginer Sisyphe assis sur son caillou, fumant un clope, rêvant à la tendreté d’un cul caressé.

     

             Lire le récit complet sur le blog de Denys-Louis COLAUX

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 11

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    FIN DE L'ÉPISODE 10

    En attendant que l’eau atteigne la température idéale pour que son thé dégage les meilleures saveurs et les flaveurs les plus agréables, il jeta un œil sur les bulletins d’information du soir qui proposait le scandale journalier qui chassait bien opportunément celui de la veille beaucoup plus gênant pour ceux qui exerçaient le pouvoir, mais peu importe, ceux qui diffusent l’information avaient quelque chose de nouveau à dire et c’est bien cela qui était important et pas du tout la gravité des faits qu’ils étaient amenés à annoncer. Bof, le scandale du jour mourrait de la même façon face à l’affaire du lendemain, il n’y avait donc aucun souci à se faire. Il pouvait se retrancher dans son monde et laisser ces braves journalistes continuer à scandaliser en rond, là au moins il trouverait de vraies émotions, de vraies douleurs, de vrais sentiments et encore beaucoup plus, peut-être même de la haine, des meurtres, du sang,… de la vie quoi ! La télé réalité envahissait les écrans mais elle serait bientôt chassée par la télé puérilité si elle n’y prenait pas garde.


    ÉPISODE 11

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    Réalité, puérilité et d’autre mots en « té » attendaient leur tour mais lui n’avait pas le temps de patienter, il devait prendre un peu de repos après la marche vivifiante qu’il avait faite en ville et il sombra bien vite dans un doux sommeil qui le transporta sur la « kipia » au milieu du célèbre pont de Visegrad, en Bosnie, ce pont qui ressemble à une passerelle entre deux mondes, entre la partie musulmane de la ville et la partie serbe. Comme cette ville est implantée à l’est de la Bosnie elle est, elle aussi, un peu, un point d’attache entre Serbie et Bosnie, et c’est là qu’est né le grand Ivo Andric, Prix Nobel de littérature, qui avait pris pour modèle ce célèbre pont dans son chef d’œuvre « Le pont sur la Drina ». Ils étaient tous réunis sur cette place pour rendre hommage à leur célèbre ancêtre qui avait tellement cru que la violence était morte dans les Balkans et que toutes les nations balkaniques allaient se réunir sous la seule et même bannière de la jeunesse slave qui avait largement mérité d’être élevée au rang de nation fédérée grâce à la bravoure qu’elle avait déployée dans la guerre contre le fléau nazi.

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    Ils avaient voulu croire encore au rêve du vieil Ivo même s’ils avaient bien compris que le grand mirage balkanique était rangé dans les tiroirs de l’histoire baignant dans une mare de sang. Ils voulaient croire toujours que les peuples pouvaient vivre en paix et en harmonie dans cette belle région et, pour cela, ils voulaient témoigner ensemble, sur cette place symbolique pour que tous se souviennent de l’horreur qui avait déferlé tout au long de ce dernier siècle sur ses montagnes et vallées où même les loups ne s’entretuaient pas. Et il était, lui, très heureux d’avoir été invité à cette réunion, un honneur, un immense honneur, qu’il devait peut-être à son grand amour des livres et des écrivains qui les proposaient. La réunion aurait, normalement, dû être présidée par un Bosniaque mais les deux représentants de ce pays étaient encore bien jeunes pour se frotter à un tel exercice. Miljenko Jergovic et Velibor Colic n’étaient nés que dans les années soixante et ils ne pouvaient décemment pas brûler la politesse à de vieux routiers de la plume comme Miroslav Popovic, Bora Cosic ou Branimir Scepanovic. Après un cours palabre, ils décidèrent de confier l’animation de leur réunion à ce dernier, le Monténégrin prit donc la parole pour remercier ses amis et rappeler les raisons de cette rencontre sur ce lieu tellement symbolique.

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    Dubravka Ugresic

    Il y avait donc là, sur la « kipia », les deux Bosniaques Jergovic et Colic, cités ci-dessus, deux Serbes Miroslav Popovic, venu de Vojvodine, et Vidosav Stevanovic, deux Croates Bora Cosic et Dubravka Ugresic et, bien sûr, le Monténégrin Scepanovic qui conduirait les débats. Ils avaient décidé de commencer leur hommage par une longue séance de témoignages pour que plus rien ne soit tu, que tout soit mis sur la table, que chacun sache, que l’immondice soit jetée en pâture à tous les curieux, pour que l’humanité entière conserve dans les yeux, les oreilles, la mémoire et le cœur toute l’horreur qui avait déferlé sur leur pays, leur patrie, le sol de leurs pères.

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    Ivo Andric

    Avant de céder la parole à ses amis, l’animateur rappela l’ampleur de l’œuvre d’Ivo Andric qui racontait l’histoire si mouvementée de cette région depuis que le sultan d’Istanbul envoyait ses sicaires prélever l’impôt du sang, de jeunes enfants qui deviendraient des fonctionnaires ou des soldats zélés à la solde du chef suprême de l’Islam. Il rappela que la violence n’était pas une invention du XX° siècle mais qu’elle avait toujours été un moyen au service des divers pouvoirs qui s’affrontaient déjà dans ces montagnes et vallées, pour contraindre les peuples à se soumettre à leur autorité. Il raconta notamment comment Andric décrivait avec une minutie chirurgicale une séance d’empalement qui devait laisser la victime en vie le plus longtemps possible pour qu’elle ait suffisamment de temps pour regretter ses fautes et que l’exemple ainsi exposé aux regards de la foule pénètrent bien à l’intérieur de chacun.

    Mais, les autres voulaient parler eux aussi, ils avaient tous des provisions de cruauté dans leur besace pour témoigner longuement, pour ne vexer personne, le Monténégrin donna donc la parole au plus ancien, Miroslav Popovic, qui voulait raconter comment les loups de Vojvodine hurlaient avec les loups de Germanie pour dévorer les pauvres Serbes alors que les juifs s’étaient déjà évaporés bien rapidement. Il parla longuement d’une petite entreprise de menuiserie qui aurait pu être un symbole de la petite ville où il habitait en Vojvodine ; elle était dirigée par un juif, employait un Serbe d’origine allemande qui formait un apprenti serbe de pure souche quand un étranger s’intégra progressivement dans ce petit groupe, un Croate peut-être ? Et, quand la guerre avait commencé, les ethnies s’étaient progressivement écartées, laissant des fossés de plus en plus importants entre elles. Popovic voulait pointer le doigt sur ses peuples qui avait descendu la voie danubienne pour s’établir dans les grandes plaines et y mener une vie plus aisée que plus au nord. Mais, Cosic, le Croate, objecta que, quand il était encore un petit enfant, ses parents avaient dû souffrir l’arrogance et la violence des révolutionnaires qui ne voulaient pas reconnaître qu’ils avaient participé, même seulement un peu, à la lutte contre le monstre verdâtre.

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    Miljenko Jergovic

    Pour éviter toute tension, l’animateur reprit la parole pour la donner à Miljenko Jergovic, un des Bosniaques présents, qui se lança dans un long et sinueux récit qui voulait raconter l’histoire d’une famille aux prises avec les événements en remontant le temps. Il commencerait son propos par la fin de la vie de la mère de cette famille et remonterait son arbre généalogique pour comprendre tout ce que ses ascendants avaient subi et faient subir depuis qu’Ivo Andric c’était tu, comme s’il avait voulu donner une suite à l’œuvre du grand écrivain. Mais, son récit était tortueux et égarait un peu ses collègues de réflexion qui ne tardèrent pas à manifester des signes d’impatience. Colic vint au secours de son compatriote un peu englué dans son histoire, empêtré dans les branches de son arbre généalogique, en déclarant fermement que, lui, la guerre, il l’a faite et que la douleur et la souffrance il connaissait. Il avait eu la malchance de se trouver engagé au plus fort du conflit, qu’il avait vécu dans les tranchées avec l’humidité, le froid, la mitraille, les blessés, les mourants. Il avait connu la purification ethnique, les convois d’hommes arrachés à leur terre et exterminés pour éteindre la « race », un génocide comme aux plus tristes heures de la barbarie nazie. S’il avait évité la purification, il n’avait pas échappé à la détention dans divers camps avec tout le cortège des infamies, violences et brimades que cela comporte mais il avait eu encore assez de ressources pour s’évader et quitter le pays. Il marqua une pause comme s’il souffrait encore, sa respiration était oppressée, légèrement sifflante,… les démons semblaient encore se battre dans ses entrailles.

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    Vidosav Stevanovic

    Vidosav Stevanovic profita de cette accalmie dans la narration pour prendre la parole, d’abord doucement, puis plus vivement, avec une certaine irritation dans la voix. Il n’avait jamais aimé ce dictateur pervers et stupide qui les conduisait tout droit vers une énormité historique dont les Balkans n’avait vraiment pas besoin, leur histoire était déjà suffisamment lourde comme ça, inutile d’y ajouter une couche sanguinolente supplémentaire. Il voulait lui aussi témoigner mais il n’arrivait pas à faire sortir les mots tant ce qu’il avait vu était atroce. Sa voix baissa pour devenir un souffle à peine audible, la barbarie ne concernait pas que les combattants, tout ce qui gravitait autour de cette guerre était gangréné, des journalistes avaient demandé à ce qu’on reconstitue des massacres pour avoir des photos prises sur le vif … plutôt sur le mort ou le mourant. Il secoua la tête, il n’arrivait pas à accepter cette horreur qu’il portait en lui depuis ce jour, comme une énorme tumeur, et même s’il arrivait à en parler du bout des lèvres, il n’arrivait pas encore à l’oublier. Il ne pourrait pas en dire plus pour le moment aussi laissa-t-il la parole au Monténégrin qui, pour laisser ses amis reprendre leurs esprits et un peu de courage, raconta comment un des ses amis qui, se sachant atteint d’une maladie incurable, voulait rentrer au pays pour y mettre fin à ses jours et comment en cours de voyage les chasseurs qu’il avait rencontrés, en toute amitié, avaient fini par le prendre en chasse comme un loup poursuit sa proie. Dans cette région, le chasseur devient vite proie et le chassé peut devenir chasseur.

    Dubravka Ugresic, la seule femme du groupe, voulait dire que tout était maintenant terminé même si les peuples vivaient toujours coincés entre le rêve slave de Tito et la réalité actuelle avec des nationalités exacerbées sur des territoires mal définis, et qu’il fallait regarder devant ou au moins essayer. Stevanovic baissa la tête et murmura, même quand on a vu une fillette rôtir sur un barbecue ?

    Un long silence avait suivi ces horribles paroles, il avait pu les dire, ils ne pouvaient pas les entendre !

    Devant l’abattement de ses amis, Scepanovic reprit la parole pour rappeler comment sur cette place, Ivo Andric, avait partagé avec les musulmans, les orthodoxes et les juifs plus que de l’espace, des moments de vie, de convivialité et même de l’amitié ; comment les Autrichiens, Croates, Bosniaques et Serbes, rassemblés dans une même communauté, animaient cette ville et y vivaient en harmonie même si elle était précaire. Et, Jergovic rappela que Bosniaques, Herzégoviens et Croates partageaient eux aussi le même sol dans la région de Dubrovnik pour faire vivre leur famille.

    Petit à petit, les passants s’étaient agglutinés autour de la place qu’ils occupaient totalement maintenant, coupant même la circulation, mais sans émettre le moindre bruit, comme une foule recueillie devant un monument à la gloire des morts pour leur patrie. Chacune des personnes rassemblées là, semblait ployer sous le poids de tant d’horreurs vécues, mal digérées, révélées enfin, qu’il faudrait désormais partager comme les ancêtres avaient partagé la ville, la vie, la mort. Le rêve de Tito s’était effiloché comme une brume dans un matin ensoleillé, parti en lambeau, évaporé dans les nuages des bonnes intentions jamais concrétisées. Et pourtant Ivo y avait cru à cette nation slave mais pour exister elle devait compter avec d’autres nations laissées là par des empires usés, effacés, gommés de la surface de la terre qui n’existaient plus que par les reliques explosives qu’ils avaient laissées lors de leur agonie.

    Il relut les notes qu’il avait prises, pourrait-il un jour publier tout ce qu’il y avait là ? Qui pourrait croire tout ce qu’il avait entendu ? Lui-même n’arrivait pas à y croire, il transpirait, il avait trop chaud, il avait glissé sous ses couvertures et il avait du mal à respirer, sa nuit avaient dû être agitée. Il resta longuement allongé sur le dos, sans bouger, cherchant une respiration plus régulière pour calmer le rythme de son cœur un peu trop fort pour un réveil. Ce rêve n’était pas un cauchemar à proprement parler mais il contenait tant de violence et d’horreur qu’il était difficilement supportable et pourtant il savait qu’il lirait bientôt le livre de Stanisic qui parlait d’un gramophone allemand ou quelque chose qui y ressemble, il ne se souvenait pas très bien, il était un peu chamboulé. Il avait un peu de fièvre, il fallait qu’il se lève pour prendre un médicament qui guérit tout comme il y en a dans toutes les pharmacies de France et de Navarre et d’ailleurs aussi.

    Il se leva, un peu plus péniblement qu’à l’accoutumée, prépara un café bien fort et prit le médicament qu’il avait trouvé dans la petite armoire qui tenait lieu de pharmacie dans sa cuisine. Il n’allait tout de même pas consulter un médecin pour ce qui n’était peut-être qu’un bon rhume dont il était assez coutumier. Il n’aimait pas trop prendre des médicaments et pestait chaque fois qu’il devait se rendre chez le médecin parce qu’il fallait surveiller sa tension, son cholestérol, sa prostate et tout un tas de trucs que ses amis et parents l’invitaient à examiner avec soin pour éviter de déclarer telle ou telle pathologie. Il était effaré par la peur de mourir de ses concitoyens, il fallait tout de même bien accepter de partir un jour et de laisser sa place à une nouvelle génération. La vie ne se résume pas en une espèce d’équation mathématique qui aurait pour seul but d’allonger l’existence. Il conviendrait de prendre aussi en compte la qualité de la vie et s’il fallait se priver pendant vingt ans pour espérer vivre quelques années de plus, ce n’était pas vraiment son objectif. Il voulait vivre réellement, vivre avec les moyens qui lui restaient pour profiter des instants qui lui étaient encore réservés. Avec des yeux on peut toujours lire, avec des oreilles on peut toujours écouter de la musique, etc… et tant que ces facultés lui étaient données, il en jouirait comme il espérait bien jouir de son amour des bonnes choses de la table.

    Ce qui l’inquiétait ce n’était pas forcément la maladie car la maladie appartient à la destinée de tout un chacun, mais, plutôt, la dépendance, le handicap, la déchéance. La solitude n’est pas désagréable à qui sait construire son ménage avec, mais elle devient très vite très difficile à accepter quand elle implique la dépendance vis-à-vis des autres. Et, encore plus que cette situation, ce qui l’ennuyait le plus c’était « d’emmerder le monde », d’être une charge pour d’autres. Et, chaque fois qu’il était un peu malade, ou simplement moins bien, il avait peur que cette échéance arrive trop vite et qu’il reste longtemps à la charge d’autrui. Bon, il n’était pas encore si vieux et il pouvait bien surmonter un mauvais rhume ou même une vague grippe sans s’affoler ni ameuter toute la médecine française. Le meilleur moyen de sortir de ses pensées angoissantes, étaient de vite trouver une activité et de ne pas se laisser aller sur la pente savonneuse des idées noires. Il prit sa médication en buvant son café, se sentit déjà un peu mieux sous l’effet de la caféine et s’octroya une petite rallonge de sommeil pour laisser agir son traitement avant de se livrer à ses activités domestiques.

    Il voulait finir le livre d’Anne Brontë pour le rendre à la bibliothèque lors de son prochain passage mais il sombra vite dans une douce léthargie entretenue par la chaleur que la couette avait conservée de sa nuit de sommeil. Et, bien vite, il se trouva au Prater à Vienne lors d‘une douce journée de printemps, cheminant entre les divers massifs, plates-bandes, buissons et prairies dégagées qui embaumaient l’air des odeurs libérées par le réveil de la nature. Il rêvait, d’un rêve calme et paisible se laissant porter par la douceur ambiante quand il remarqua deux promeneurs qui semblaient tenir une conversation animée et qui se dirigeaient vers lui sans le voir. Il reconnut bientôt les deux grands écrivains, Arthur Schnitzler et Robert Musil, qui, arrivés à sa hauteur, le saluèrent courtoisement et lui proposèrent de les accompagner dans cette promenade matinale et apéritive. Il ne voulait par manquer une telle occasion de deviser avec des compagnons aussi cultivés, reconnus pour leur esprit et surtout la qualité de leur plume.

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    Dubrovnik

  • DEUX EXERCICES DE MÉMOIRE FILIALE

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    La lecture rapprochée de deux livres de 2014 m’enjoint aussi à les rassembler dans cette petite note.

    Deux auteurs nés en 1950, et qui s’exercent au difficile métier de rameuter le passé pour offrir au lecteur des raisons nouvelles de voir dans le temps une manière de leçon ou d’éthique.

     

     

     

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    101043424_o.jpgIrène Frain propose dans « Sorti de rien » (Points Seuil, 6,90€) une sorte de biographie de son père, Breton jusqu’à l’usure, né dans un milieu pauvre mais porté par la vaillance et la résistance du clan, devenu gardien de soue dans une ferme à l’âge d’onze ans, mort nonagénaire en 2006.

    La romancière a décidé, au-delà de la mort de ses parents, de consacrer un livre qui puisse tracer de leur vie un sentier de mémoire vive.

    Ce qu’elle réussit, tant sa plume recrée les réalités parfois poignantes de ce temps. Son père, Jean Le Pohon trouve là un tombeau de première importance, fidèle, sensible, apte à ramener à la mémoire du lecteur la chair et le sang du travail de nos ancêtres terriens.

    Le parcours du « beutjul » (garçon de ferme), devenu maçon à Lorient, marié, déporté en Allemagne, père de famille nombreuse, relève d’une enquête quasi ethnographique par la fille décidée à décrire par le menu ce passé douloureux, sans romancer, sans négliger de dire le plus cru, même les failles du père aimé et la patience d’une mère parfois déjetée dans l’ombre d’un mari ombrageux.

    Le livre, qui évoque aussi le rejet de certains Bretons pour leurs convictions et la rudesse de leur territoire, a mérité son « Prix Bretagne 2014» : il éclaire des pans de passé avec une ferveur fidèle, une sacrée conviction filiale et territoriale.

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    Luca-e1448832521274.jpgErri De Luca se sert d’une fiction pour concentrer tout l’intérêt de la lecture autour d’une fille, narratrice de la deuxième partie du livre, pour tenter de comprendre ce que fut la vie de son père, ancien criminel de guerre, traqué jamais pris.

    « Le tort du soldat » (Folio Gallimard, 5,80 €) ou le tort d’avoir été vaincu met en présence un narrateur, identifiable assez facilement à l’auteur né en 1950, romancier d’origine napolitaine, amateur d’escalades en Haut-Adige, un vieil homme et sa fille dans une auberge des Dolomites.

    Le narrateur, entre ses parties de montagne en solitaire, se met à l’étude du yidddish pour traduire des auteurs juifs, raconte ses visites de ghettos et de camps de la mort.

    Les deux parties du récit coïncident par le tremblé de la grande Histoire : l’écrivain, par l’approche de la shoah ; le vieux criminel, devenu facteur anonyme, féru de kabbale explicative, persuadé que celle-ci éclaire la chute du Reich, la défaite, la traque des perdants.

    La fille est le lien fragile : objet de regard par le narrateur, victime du passé lourd de son père faussaire à plus d’un titre.

    La minceur du récit, le style clair, la quête d’une vérité parfois difficilement abordable, font le prix de ce livre, sans doute moins imaginatif que « Montedidio », sans doute corseté par sa gravité, ses références littéraires et historiques, mais sensible pour dire la mémoire épaisse de culpabilité d’une femme née en 1967, longtemps après les faits.

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  • LES LIÈVRES DE JADE de DENYS-LOUIS COLAUX & ÉRIC ALLARD (Jacques Flament Éditions)

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    Jacques Flament: « Un instant de clarté fait admettre les jours de suie, les années de fumée. » 

    Cette phrase extraite du premier mouvement des Lièvres de jade pourrait résumer le sentiment qui fut mien, après avoir mis en page cet ouvrage mémorable de ces deux poètes du plat pays, injustement ignorés dans l'Hexagone. Mais c'est bien connu, nul n'est prophète dans le pays des autres, et encore moins dans celui qui met Levy et Musso sur un piedestal et renie la poésie après l'avoir encensée. Mais tuons dans le terrier toute polémique stérile, Allard et Colaux sont là avec leurs lièvres et leurs sélèn(it)es aventures et c'est du lourd : 123 grammes de prose poétique hilarante. Un bon, très bon moment qu'il ne faut en aucun cas dévoiler a priori, et à ne manquer sous aucun prétexte : du talent à l'état pur et un râble de lièvre sauce moutarde qui monte au nez, à consommer de préférence avec une bière d'abbaye, dont on se souviendra très longtemps."

    Thierry Radière: "Le petit dernier de la collection Paroles de poètes, éditions Jacques Flament, vient de sortir. Il s'agit d'un recueil de textes en prose écrit à quatre mains par Denys-Louis Colaux et Eric Allard. L'ensemble est vraiment original et se présente en deux parties comme une variation autour du thème de la lune. C'est plein d'humour, de sensualité et de surréalisme. Je vous le recommande vivement."

    Pour le commander c'est ici :
    http://www.jacquesflamenteditions.com/223-les-lievres-de-j…/

    RÉSUMÉ

    Il faut se méfier des types obsédés par le sens, les lunettes astronomiques, la raison et l’hygiène.  Craindre les gens qui détestent le jazz, la note bleue, la volupté, les anges assis dans les bars. Être un Gaulois, c’est vrai, mais pas moins qu’un Iroquois, un Gitan, un arracheur de molaires, un fruit étrange balancé dans les sycomores de Villon, un Don Juan amoureux, un Don Quichotte futé, un bouffon, un muscadin, un clampin polymorphe. Tous ces éléments nous ont conduits, Allard et moi, à écrire ce livre.  (Denys-Louis Colaux)

    En allant d’un point A à un point B, on n’arrive pas forcément à rattraper le cours du tendre mais bien sur la Lune et c’est là qu’il faut savoir distinguer un poète d’un carambouilleur, la voix de Billie (ou de Lhasa ou de Polly Jean) du bruit de fond de l’univers, une femme nue d’un opéra fabuleux, un parterre de nymphes d’un plateau de fruits de mer, et marcher sur la pointe des pierres pour ne pas effondrer la montagne de rêves qu’il nous tarde d’escalader par son versant ombreux. Tous ces éléments nous ont conduits, Colaux et moi, à écrire ce livre.   (Éric Allard)

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    Les illustrations sont de Laurence Burvenich

    Lire des extraits et en savoir plus sur le blog de Denys-Louis COLAUX

    La page événement sur Facebook (qui donne accès à un voyage sur la lune)

    NOUVEAU: Le groupe Facebook constitué autour du livre

  • IF YOU MISSED THE BEGINNING par le MICHEL MAINIL New Quartet

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    c5e8b4_5df625dd4188e866450418c090c13589.jpgMICHEL MAINIL est né à La Louvière, petite ville de Belgique considérée comme le berceau du surréalisme.

    Intéresse tout d’abord par le jazz traditionnel et les big bands (Duke Ellington) il sera "flashé" par John Coltrane et, plus particulièrement, les albums « Blue Train » et « Afro Blue Impression ». Aujourd’hui, les saxophonistes Ralph Moore, Gary Thomas, Eric Alexander et bien d'autres figurent parmi ses influences.

    Se produit très tôt au sein de nombreux groupes ou de formations tous styles :

    big band, orchestres de variétés, enregistrements studio, petites formations de jazz

    traditionnel ou moderne, groupes de salsa, combos de musique africaine, interventions dans des projets théâtraux, poétiques, etc...

    Attiré par l'Afrique, il part au Cameroun en 1983 où il se produira dans différents groupes.

    S'ouvre à la composition dans les années 80 et enregistre une cinquantaine de musique de scène ou sur supports images.

    Leader de différents groupes dont son propre quartet depuis 1998 avec

    Alain Rochette (Pno), José Bedeur (Cb), Antoine Cirri (Dms).

    Différents projets seront générés par ce quartet, dont les albums :

    Water and Other Games, Between the Two Solstices, Reflections in Blue ou

    “Spanish Jazz Project” avec Lisa Rosillo (Vcl).

     
    12299269_10207235990992302_7508774206268970797_n.jpg?oh=80b6a7c89d9c43f92d178b136177bcb4&oe=56DD7EC0Son nouveau cd vient de sortir: IF YOU MISSED THE BEGINNING... 

    Le MICHEL MAINIL New Quartet est composé de:

    Michel Mainil - saxophone ténor

    Peter Hertmans - guitare

    Christophe Devisscher - contrebasse

    Bruno Castellucci - batterie

    L'album comprend neuf morceaux enregistrés au Music Village de Bruxelles entre les 7 et 11 juillet 2015 par Mario Benvenuto et Pierre Alardin.

     

    En savoir plus ici:

    Le site de Michel Mainil

    Le site de Christophe Devisscher

     

    Michel Mainil (Ts), Alain Rochette (Pno), José Bedeur (Cb), An toine Cirri (Dms)
    Live Fabrique de Théâtre - 2003

     

    René Desmaele (Tp), Pierre Lafontaine (Ts), Michel Mainil (As), Alain Rochette (Pno), René harvengt (Vbes), José Bedeur (Cb), Antoine Cirri (Dms)

  • TROIS "PENCHANTS RETORS" à (re)lire

    Presse-méninges

    J’ai acheté un presse-méninges. J’en avais assez de cogiter à propos de tout et de rien. Mais l’appareil n’était pas des plus performants car, ayant terminé de presser, mon cerveau remuait encore, produisant des semblants d’idées, comme des borborygmes de fin de règne mental. Alors j’ai utilisé mes mains et j’ai écumé le restant, je ne vous dis pas leur état ensuite. Mon chien a tout léché.

    L’important, c’est que, depuis, je n’émets plus la moindre pensée. Je n’ai plus, grand bien me fasse, la moindre velléité de comprendre le monde ou quoi que ce soit d’apparenté. Je vis la vie rêvée du légume vert, du protozoaire, de l’électeur lambda du Front National. Affalé sur mon canapé, j’avale tout ce qui fleurit sur mon bouquet satellite. Pendant ce temps, mon chien dévore des encyclopédies.   

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    Politiquement correct

    J’ai la nudité utile. Je me déshabille en guise de protestation contre les inégalités, et toujours en faveur les grandes causes : contre le réchauffement de la planète, les abus de l’industrie pharmaceutique, pour la régularisation des sans papiers, l’annulation de la dette du tiers-monde, l’impôt Attac… Tout m’est bon, je le reconnais, pour montrer mes fesses et le reste. Je me réjouis chaque jour de l’injustice allant croissant dans le monde qui me promet de beaux jours de nudité publique impunie.

    Quand j’imagine une société parfaite, j’ai des bouffées intolérables de chaleur, je vois mon corps bâillonné de vêtements, aspirant de tous ses pores à un dérèglement minuscule : licenciement abusif, bavure policière, acte d’harcèlement moral, action de fumer en public réprimée... qui me permettra encore et toujours de dévoiler un bout de chair obscène.

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    Le parc à écrivains

    Chaque dimanche je conduis mes enfants au parc à écrivains. Nous leur jetons des pages de livres qu’ils triturent de leurs mains étiques en nous jetant des regards pitoyables. Quand ils sont rassasiés, ils reprennent place derrière la grille à leur table d’écrivain pour prendre un air pensif, imprégné, et laisser tomber quelques mots sur le papier qu’ensuite ils nous tendent en guise de remerciement avant de baragouiner un charabia d’eux seuls compréhensibles en levant les yeux au ciel, en méprisant la terre, oubliant le public venu les encourager.

    Les écrivains ne sont pas farouches même s’ils montrent parfois, noircies d’encre, les rares dents qu’il leur reste. Mes enfants et moi les aimons tels qu’ils sont, seulement préoccupés d’eux-mêmes et des mots. Leur sort nous touche mais, pour leur bien comme pour le nôtre, le mieux est de les parquer de la sorte. Lors de leur exécution le dernier vendredi du mois, nous aiguisons nos couteaux pour, avec les autres riverains du quartier, venir planter nos lames dans leur chair qui puent le verbe et nous réjouir de leurs dernières pages maculées de sang.   

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    Extraits de Penchants retors, Éric Allard (éd. Gros Textes, 2009), 100 textes courts.

    L'illustration de couverture est tirée d'une toile de Salvatore Gucciardo

    http://rionsdesoleil.chez-alice.fr/GT-Editions2009.htm

     

  • Quelques photos des LECTURES VIVANTES de mes textes par le BOX THÉÂTRE de MONS

    La lecture d'une trentaine de mes textes par Véronique DUBOIS, Lior DESAMORY, Anne LÉPINE et Fabien SANSTERRE du BOX THÉÄTRE que dirige depuis sept ans Eryk SERKHINE DELHAYE.

    Photos de Daniel CHARNEUX et Éryk SERKHINE.

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                                                La façade du Museum des Sciences Naturelles de Mons

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    Fabien SANSTERRE

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    Véronique DUBOIS

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    Lior DESAMORY

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    Anne LÉPINE

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 10

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    FIN DE L'ÉPISODE 9

    Une bousculade le surprit, il faillit s’étaler, le chauffeur avait freiné un peu brutalement pour éviter un piéton un peu trop téméraire et il avait percuté son voisin avant de pouvoir accrocher une poignée destinée aux passagers voyageant debout. Cet incident le sortit totalement de la rêverie dans laquelle il s’était doucement laissé aller, et il constata avec surprise qu’il avait oublié de descendre à la station à laquelle il avait prévu de s’arrêter, deux autres avaient déjà défilé sous les vitres du bus sans qu’il réagisse, il sauta donc prestement sur le trottoir, dès la suivante, et rebroussa chemin afin de s’engager dans les rues commerciales du centre ville. En voyant les vitrines parées de leurs plus beaux atours pour allécher les clients en quête de cadeaux à offrir pour les fêtes de fin d’année, il ne put s’empêcher de penser aux rues de Prague qu’il venait de quitter et d’admettre que la vie était tout de même désormais moins dangereuses ici que là-bas à l’époque où son rêve l’avait conduit.

    ÉPISODE 10

    Il ne pensait plus guère aux cadeaux qu’il devait faire dans les jours à venir et déambulait tranquillement, profitant du temps frais mais pas trop froid qui lui permettait de se dégourdir les jambes sans subir les assauts d’une bise coupante qui taille le cuir comme une lame acérée. Il était déjà prêt à partir dans un autre monde quand une main se présenta droit devant lui et il eut juste le temps de lever les yeux et de s’arrêter pour voir un de ces anciens collègues de travail qui voulait le saluer d’une poignée de main virile comme il en avait l’habitude. Il tendit la main mécaniquement et son ami la prit avec toute la vigueur dont il était coutumier, lui écrasant les doigts au passage :

    - Salut, comme vas-tu ?

    - Ben, ça va ! Comme les vieux.

    - Pas si vieux que ça !

    - Oh, tu crois …

    - Nous avons à peu près le même âge, nous ne sommes pas si vieux !

    - Si tu le dis !

    - Que fais-tu ?

    - Je me balade un peu avant qu’il fasse trop froid…

    - On va boire un pot ?

    - Pourquoi pas !

    Ils se dirigèrent vers le café le plus proche, un café qu’ils fréquentaient un peu plus souvent quand ils étaient tous les deux encore en activité. Il leur arrivait parfois de d’y refaire le monde avec quelques amis particulièrement concernés par les questions politiques et de se quitter après quelques disputes un peu houleuses mais jamais définitives. Ils s’installèrent, sans y penser particulièrement, dans le coin qu’ils avaient l’habitude d’occuper lors de ces discussions animées. Son ami relança la conversation qui s’était éteinte depuis qu’ils avaient pris la direction du café : 

    - Qu’est-ce que tu deviens ?

    La question assassine de celui qui n’a rien de particulier à demander et à laquelle il n’y a pratiquement rien à répondre.

    - Je ne deviens plus, je me maintiens et c’est déjà pas mal, non ?

    - Oui comme tu dis !

    - Et toi ?

    - Oh tu sais depuis que je suis à la retraite, je ne fais plus grand-chose, je traîne un peu, à droite, à gauche, pour m’occuper…

    - Tu t’ennuies ?

    - Pas franchement mais un peu tout de même, et toi ?

    - Oh moi, je ne m’ennuie pas franchement mais je ne suis pas débordé pour autant.

    Il ne voulait tout de même pas lui raconter qu’il voyageait dans le temps, dans l’espace, dans l’histoire, … et que ça l’occupait beaucoup, il le prendrait certainement pour un fou.

    - La retraite c’est déjà tout de même un peu le début de la fin !

    - Un peu seulement, non ?

    - On ne sert plus à grand-chose !

    - On a fait notre part, laissons la place aux jeunes !

    - Ils ne se bousculent pas !

    - Justement, laissons-les s’installer !

    Ils commandèrent chacun un demi comme au bon vieux temps des grandes campagnes électorales qui animaient tous les bistrots de France et de Navarre.

    - Pour t’occuper, tu fais quoi exactement, toi ?

    - Je lis un peu, beaucoup plutôt, je me dégourdis les jambes dans la nature et j’ai quelques petites activités dans des petites associations du quartier, juste pour donner un petit coup de main.

    - Moi, je n’arrive pas à lire, juste les faits divers et les sports dans le journal…

    - Les journées sont un peu longues ?

    - Pas mal !

    - Tu n’as pas trouvé une occupation près de chez toi ?

    - Mes enfants voudraient que je fréquente le club des aînés, tu te rends compte ?

    - Aïe !

    - T’en reprends un autre ?

    - Oui, pour ne pas rentrer sur une jambe !

    Ils burent leur deuxième verre, content d’être ensemble mais un peu triste de n’avoir pas plus à mettre en commun.

    - Enfin tant qu’on a la santé, il ne faut pas se plaindre !

    - Comme tu dis !

    - Les fêtes arrivent, les enfants viennent à la maison ça fait un peu d’animation mais ça fait aussi beaucoup de dérangement.

    - On ne peut pas tout avoir !

    - Oui, il ne faudrait pas vieillir !

    - Bof !

    - Ca ne te gêne pas toi de vieillir ?

    - Pas plus que ça ! Je ne referais pas tout ce que j’ai fait !

    - C’est une façon de voir les choses…

    Il ne voulait pas lui avouer que son âge ne lui posait pas trop de problèmes, moins que la société certainement. Il avait admis depuis longtemps que la vie n’est qu’un passage et que ce passage se préparait longuement à l’avance comme une grande expédition. Il y avait tant de joyaux camouflés au fond des bibliothèques, des discothèques, des musées, … que c’était un véritable bonheur de les débusquer quand, libéré de toutes obligations pour gagner sa vie, on avait le temps d’investir, d’explorer, de fouiller, ces lieux de jubilation. Et ce n’est que l’âge venu que les sédiments culturels s’accumulent pour laisser cette couche qui donne de la couleur, de l’odeur, du relief, à chaque nouvelle lecture, audition, ou visite. Tout un pan de son histoire qu’il ne pourrait jamais évoquer avec cet ami avec lequel il avait été pourtant assez intime pendant de longues années, partageant les épreuves comme les moments festifs.

    - Bon, c’est pas le tout ! J’ai quelques courses à faire avant de rentrer ! Je dois y aller !

    - Moi aussi, ma femme va m’attendre !

    - Bon ben à la prochaine !

    - Si tu passes dans mon coin, entre boire un verre !

    - Sans problème !

    Ils se quittèrent heureux de s’être rencontrés mais un peu amer de n’avoir plus grand-chose à mettre en commun, s’éloignant peu à peu l’un de l’autre, aspiré par leur vide respectif mais son vide à lui, il l’aimait, il ne voulait surtout pas le perdre, il savait tellement bien le meubler.

    Il attendit quelques minutes seulement que son bus arrive et s’installa le plus confortablement possible, profitant des quelques places assises encore disponibles dont une près d’une vitre qui lui convenait parfaitement. Il s’adossa à son fauteuil et écouta attentivement « l’Ogre de Budapest », comme l’appelait un certain journaliste, qui venait de prendre place à son bureau pour raconter sa traversée du XX° siècle au directeur de la phonothèque du Musée Littéraire de Budapest et à sa secrétaire qui était chargée de reproduire les paroles du maître enregistrée par le magnétophone. Milos Szentkuthy, puisque c’est lui qui avait été désigné sous cette forme par un journaliste du Monde, voulait évoquer sa vie mais pas d’une façon trop formelle, il voulait simplement rappeler quelques souvenirs, sa famille, ses amis, les artistes qu’il avait rencontrés, les femmes qu’il avait plus ou moins bien aimées. Il voulait intituler ce long monologue : « La confession frivole » pour bien démarquer son propos de toute velléité littéraire.

    C’est avec une belle férocité que l’ogre croquait le portrait de ses contemporains et notamment ceux de son père et de sa mère qui ne comprenaient rien à la littérature et qui n’avaient rien fait pour assister leur fils dans sa vocation. Mais il l’impressionna surtout par son savoir encyclopédique, un véritable Pic de la Mirandole des plaines danubiennes, il dressa un portrait très complet de la vie culturelle dans la Mitteleuropa de la première moitié du XX° siècle. Sa grande ouverture d’esprit devait un réel tribut à ses séjours estudiantins à Londres et à Paris mais aussi à son intérêt pour tous les arts notamment les arts figuratifs qui l’impressionnaient tout particulièrement, encore plus que la musique de Mozart qui était pour lui le maître avant Liszt et Bartok ses compatriotes.

    Ebloui par ce long propos qui devait se poursuivre un jour prochain, il resta cependant sur sa faim, un peu frustré, le vieil écrivain refusait d’évoquer les événements les plus importants de l’histoire hongroise : la guerre du côté des forces de l’Axe avec la déportation des juifs en prime, l’étouffement sous la botte communiste et la révolte avortée de 1956. Il prétendait que, sur l’échelle de l’histoire, ces événements n’étaient que des épiphénomènes. Il avait du mal à comprendre, il y a certainement des choses sur lesquelles il est bien difficile de mettre des mots même pour les plus grands intellectuels de leur temps.

    Le bus était arrivé à la station à laquelle il devait descendre, et cette fois, il ne voulait pas se faire surprendre. Tout en se dirigeant vers sa demeure, il pensait à son ami qu’il avait rencontré en ville et à leur conversation un peu avortée. La vie est drôle tout de même, les hommes croient la réussir  parce qu’ils ont trouvé un travail convenable qui leur permet d’acheter une maison, pas celle de leurs rêves, mais celle qu’ils peuvent payer, que leurs enfants ont une belle situation, peu importe si elle leur convient ou non, et qu’ils touchent une retraite suffisante pour partir quelques jours en vacances chaque été. Mais, combien pense à ravaler leur vie culturelle, intellectuelle, spirituelle et sentimentale de temps à autres, sans parler de l’entretenir régulièrement. L’esprit critique était devenu une tare et chacun semblait plutôt se conformer aux messages délivrés par les médias relayant une espèce de pensée unique satisfaisant surtout les marchands dispensés de personnaliser leurs marchandises. Voilà qu’il retombait dans ce que ses amis appelaient son mauvais esprit, mais il s’en moquait son mauvais esprit faisait partie de son petit trésor sur lequel il veillait jalousement.

    Arrivé à la maison, il jeta un œil sur ses messages, il n’y avait rien de très important, son copain de lecture qui lui rappelait leur prochaine visite à la bibliothèque, quelques amis qui attiraient son attention sur les livres qu’ils avaient lus, une invitation à un prochain salon littéraire, et quelques autres concernant diverses promotions ou publicités. Ils avaient donc le temps de commencer la lecture du livre d’Anne Brontë, « Le locataire de Wildfell Hall », qui bouclerait la trilogie des sœurs Brontë qu’il avait souhaitée lire dans la continuité. Il se souvint brusquement que Szentkuthy disait « …j’aimais beaucoup les sœurs Brontë » et qu’il avait particulièrement apprécié « Les Hauts de Hurlevent » en évoquant le souvenir de ses rencontres et expériences avec la culture européenne quand il était encore un homme jeune. Ses trois sœurs étaient pour lui un sujet d’étonnement perpétuel, il y revenait souvent, s’interrogeant sur la présence de trois filles toute aussi talentueuses dans la même sororité. Cette question revenait régulièrement dans ses propos littéraires et ses amis n’hésitaient pas à l’appeler certaines fois : « Le frère Brontë » mais cela ne le formalisait pas plus que ça. Il en souriait même. Tout de même comment comprendre que trois filles chétives perdues au milieu de nulle part, ne voyant personne ou presque, n’ayant qu’un père encore plus austère que la justice britannique comme modèle, pouvaient inventer des personnages aussi bouillonnants, aussi charnels, tellement passionnés ? Ca restait un mystère pour lui.

    Il se demandait déjà ce qu’il pourrait bien lire après le roman d‘Anne Brontë, peut-être retournerait-il dans les Balkans mais là-bas, les livres étaient tellement imprégnés de sang qu’il craignait d’avoir les doigts rouges rien que d’en ouvrir un, et pourtant il avait une folle envie de retourner dans cette marmite où le sort du monde bouillait si souvent. Comprendre, saisir l’instant, palper l’envie, le démangeait tellement qu’il se tournerait certainement encore une fois vers cette vaste région presque aussi chaotique que son histoire avec ses montagnes sauvages et ses gorges profondes que même le loup y trouvait encore refuge, comme les mercenaires et trafiquants de tout bord et de toute faction. Mais pour l’instant, il devait d’abord terminer le livre qu’il n’avait pas encore commencé et se préoccuper de son repas du soir.

    Sa soirée avait été paisible, il avait choisi un CD comportant quelques sonates célèbres de Beethoven, Appasionata, La sonate au clair de lune, etc…, et il avait pu lire ainsi dans une douce quiétude sans se rendre compte que l’aiguille de la pendule tournait plus vite qu’il ne le croyait. Il émergea de son livre comme un nageur sort de l’onde, comme si de l’eau coulait encore sur ses yeux un peu irrités après une si longue lecture, il passa ses mains sur son visage pour tonifier les muscles faciaux et se sortir de la léthargie dans laquelle sa lecture l’avait entraîné. L’heure de la tisane du soir avait sonné, il hésita craignant de devoir encore interrompre sa nuit pour satisfaire une envie mal venue, mais finalement céda à son intention première et mit chauffer de l’eau. En attendant que l’eau atteigne la température idéale pour que son thé dégage les meilleures saveurs et les flaveurs les plus agréables, il jeta un œil sur les bulletins d’information du soir qui proposait le scandale journalier qui chassait bien opportunément celui de la veille beaucoup plus gênant pour ceux qui exerçaient le pouvoir, mais peu importe, ceux qui diffusent l’information avaient quelque chose de nouveau à dire et c’est bien cela qui était important et pas du tout la gravité des faits qu’ils étaient amenés à annoncer. Bof, le scandale du jour mourrait de la même façon face à l’affaire du lendemain, il n’y avait donc aucun souci à se faire. Il pouvait se retrancher dans son monde et laisser ces braves journalistes continuer à scandaliser en rond, là au moins il trouverait de vraies émotions, de vraies douleurs, de vrais sentiments et encore beaucoup plus, peut-être même de la haine, des meurtres, du sang,… de la vie quoi ! La télé réalité envahissait les écrans mais elle serait bientôt chassée par la télé puérilité si elle n’y prenait pas garde.

  • ENFANTS PERDUS DE CORÉE

    88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ces deux textes proviennent de deux auteurs qui appartiennent à des générations différentes, qui ont choisi des chemins différents et qui s’expriment différemment, l’un dans des nouvelles, l’autre dans des poèmes, et pourtant j’ai trouvé un fil rouge qui relie ces deux textes et même ces deux univers. Tous les deux semblent encore très marqués par les souvenirs des guerres qui ont enflammé le Pacifique au XX° siècle : la guerre du Pacifique pour Yoon, celle de Corée pour tous les deux et celle du Vietnam pour Kim. Yoon parle des guerres de ces ancêtres alors que Kim parle au moins de l’une qu’il a faite. Tous les deux décrivent les stigmates profonds qui marquent encore le peuple coréen : les deuils non achevés, les attentes pas totalement désespérées et tout le malheur qui pèse encore sur ceux qui sont restés orphelins, veufs mais surtout veuves, abandonnés, … tout un peuple de petites gens miséreux vivant souvent près de la mer à portée des ennemis qui n’étaient parfois que d‘anciens frères.

     

    ob_c34345_9782226256171g.jpgAUTREFOIS LE RIVAGE

    Paul YOON (1980 - ….)

    Pour héberger les histoires de ce recueil, Paul Yoon a inventé une île comme toutes celles qui sont dispersées à l’est de la Corée, qui ont longtemps balancé, au gré des aléas de l’histoire, entre ce pays et le Japon. Ses nouvelles racontent la vie des îliens de Sola, le plus souvent des gens de la terre qui sont, comme tous les îliens, fascinés par l’étendue de la mer et ce qui se cache derrière l’horizon.

    Les textes de Paul Yoon sont empreints d’une grande sensibilité, ils évoquent ce qui touche les êtres, souvent des femmes fragiles en rupture avec leur milieu, abandonnées par des maris partis et parfois restés à la guerre, des femmes qui ont déjà vécu, au plus profond de leur intimité, à la limite du conscient et du subconscient, parfois même aux confins de la folie quand le réel s’évapore pour laisser place à l’imaginaire et aux fantasmes. L’auteur saisit toujours ses héros, plus souvent ses héroïnes, au moment où ils sont en équilibre entre un monde difficile mais supportable et un état nouveau provoqué par un drame imprévu, souvent la mort d’un être cher qui vient tout bousculer dans leur existence déjà bien précaire.

    J’ai eu l’impression à la lecture de ces nouvelles que Paul Yoon cherchait à faire revivre des gens qu’il n’a pas connus mais qu’il aime profondément. En effet, il est né en 1980 aux Etats-Unis où il a suivi tout son cursus scolaire et universitaire, et il raconte souvent des histoires qui concernent des gens qui vivaient avant sa naissance, des îliens toujours marqués par la guerre du Pacifique ou sa suivante, celle de Corée. J’ai ainsi eu le sentiment que ce jeune homme voulait rendre un hommage à ses ancêtres en leur adressant ces textes qui évoquent avec une touchante nostalgie le pays d’origine où il n’est pas né, les ancêtres qu’il n’a pas connus et les racines culturelles qu’il cultive dans son œuvre littéraire. Son écriture, même si elle est marquée par sa culture américaine, m’a rappelé des auteurs coréens dont j’ai lu les œuvres il y a déjà plusieurs années : Yi Munyol, Cho Sehui, Ch’oe Inho, …, des auteurs qui s’expriment souvent, comme lui, à travers des nouvelles d’une grande sensibilité, des textes un peu elliptiques où la chute et souvent remplacée par des points de suspension imaginaires, un silence en suspens laissé à la disposition du lecteur.

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    Ces nouvelles rappellent toujours la fragilité et l’éphémérité de la vie de ces gens simples et innocents, suspendue en équilibre très précaire, exposée à des aléas brutaux et imprévus que personne ne peut anticiper surtout pas ses pauvres îliens coincés entre terre et eaux, entre Corée et Japon, entre rêve et réalité, quotité négligeable devant l’histoire et les éléments, l’eau, la terre et le feu, qui jouent un rôle important dans chacun des textes.

     

    9782841094462.jpgL'ACCORDÉON DE LA MER et autres poèmes

    KIM MYONG-IN (1946 - ….)

    Lire de la poésie traduite est toujours source de frustration, les vers perdent beaucoup de leur saveur, de leur musique et de leur rythme lors de la traduction mais lire de la poésie traduite d’une écriture différente de la nôtre est encore plus difficile. La translittération du coréen au français, comme c’est le cas pour le présent recueil, est source d’encore plus de modifications du texte, aussi, pour rester le plus fidèle possible à l’auteur, je vais citer la traductrice pour présenter l’œuvre de Kim Myong-in : « Les lecteurs de la poésie de Kim Myong-in seront saisis d’emblée par la singularité de son style narratif : absence presque totale de ponctuation, les débuts de phrases succédant aux précédentes dans le même vers, la fréquente inversion de l’ordre syntaxique, le rythme fragmenté qui se brise sans cesse ».

    Les poèmes retenus pour la présente publication sont issus des sept recueils publiés antérieurement par l’auteur. Nous y retrouvons donc un condensé des thèmes chers à l’auteur et pour commencer une évocation de la guerre du Vietnam à laquelle il a prit part et la douleur qu’il a ressenti devant la souffrance endurée par ce pays.

    « J’ignore ce par quoi un pays se laisse dévaster

    mais j’entends de nouveau gémir ta terre

    qui fut maintes fois outragée

    entraînée de ténèbres en ténèbres ».

    Kim cherche à comprendre pourquoi la mort, la mort violente, brutale, la mort des plus faibles, les enfants, les femmes, les animaux minuscules. Pourquoi la souffrance infligée aux filles, aux femmes abandonnées ou veuves, aux enfants orphelins, à tous ceux qui n’ont que le choix de subir, qui ne sauront jamais de quelle cause ils ont les victimes.

    « Qu’est-ce que le pays ? Qu’est-ce que le peuple ? Qu’est-ce que l’idéologie ? »

    Il décrit toutes les tensions internes qui habitent ceux qui ont connu les grandes douleurs et notamment les guerres en Corée puis au Vietnam, les tensions qui habitent ceux qui sont partis : émigrés, noyés, morts dans une guerre lointaine, les tensions qui habitent ceux qui les attendent sans savoir, sans espoir.

    « à Paeksock il y a des gens qui finalement ne reviennent pas demeurant des épines douloureuses aux yeux des proches qui les attendent ».

    « Toi aussi tu es devenu désormais un souvenir desséché ».

    La mort et sa compagne la plus fidèle, elle le suit depuis son enfance, colle à ses pas, dépeuple son arbre généalogique.

    « Mon grand frère est mort il y a six ans, deux ans auparavant

    ma sœur aînée est morte, mon père il y a cinq ans

    (mes deux petites sœurs sont mortes il y a plus de vingt ans)

    ma grand-mère il y a dix ans, alors pendant ces dix dernières années

    les morts remplissent ma généalogie ».

    Et quand la mort a fait son œuvre, il s’interroge sur la futilité de la vie, son insignifiance, son éphémèrité.

    « comme tu tombes en pluie vainement sur ce monde où il ne reste rien à mouiller »

    « Qu’est-ce qu’on laisse comme trace ».

    « L’eau de la rivière qui a parcouru le temps s’écoule sans cesse de toutes ses forces avec ces reflets blanchâtres ».

    Même altéré par la translittération, ces poèmes de mort, de souffrance et de douleur ciselés par Kim Myong-in pincent le cœur et provoquent une grande compassion chez ceux qui l’ont inspirée. Dès les premiers textes on entre en empathie avec cet auteur qui se penche avec tant d’humilité et de ferveur sur la douleur des plus faibles.

  • LECTURE DE TEXTES d'ÉRIC ALLARD par le BOX THÉÂTRE au MUSEUM DES SCIENCES NATURELLES de MONS

    SAMEDI 5 DECEMBRE à partir de 18 HEURES,

    au MUSEUM DES SCIENCES NATURELLES de MONS

    rue des Gailliers

    à l'occasion de la dernière édition de l'année du MURMURE DES MUSES

    Lecture d'une trentaine de textes tirés de mes recueils plus quelques inédits

    par le BOX THEÂTRE dirigé par Eryk SERKHINE DELHAYE

    sur une proposition de Thierry RIES

    par Anne LÉPINE, Lior DESAMORY, Véronique DUBOIS et Fabien SANSTERRE.

    Les lectures seront suivie d'un entretien avec Fabien Sansterre et du verre de l'amitié.

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