BESSCHOPS ET DONNAY

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

Dix-huit années séparent le cadet de l’aîné. Voilà deux poètes bien différents par la voix, le ton, le style, les thèmes, et pourtant, à les lire, on sent combien le travail de poète les pousse à se dépasser.

Un peu en marge, tous les deux, sans doute pour emprunter des sentes peu fréquentées.

David Besschops éructe, blasphème, crie, désarticule, conjoint la douceur et la barbarie ; Claude Donnay tutoie la femme, le silence, la nature, le temps de la maturité.

Deux livres récents éclairent leur parcours.

 

5574009_orig.jpgBESSCHOPS

« De ménage et de fantaisie », publié au Coudrier (114p., 16€, illustrations – très belles – de Jean-Pierre Ransonnet) , confirme le talent rebelle d’un poète marqué au sceau des crudités et vérités infernales à proférer pour ne pas finir dans le lénifiant.

Il y a chez ce poète de près de quarante ans (il est né en 1976) une virulence, une liberté, une confiance dans l’écriture-scalpel qui en feraient rougir plus d’un : il se permet tout dans le corset de poèmes brefs mais qui vocifèrent, lézardent les conventions, bousculent les tièdes, les vœux pieux et familiaux. Besschops, c’est Michaux marié à Arrabal, mâtiné de Bernhard et d’Artaud.

Le sexe, la sensualité, le regard coupé de tout moralisme offrent des saynètes langagières qui tirent tout leur suc de conjonctions inouïes :

Creuser Œdipe à la cuillère Un

Tunnel en celle qui m’a conçu

Fuyant ce que les mots char-

rient J’entre en toi dans la

locomotive de l’essoufflement

 

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Ces poèmes heurtent, choquent, ramassent des matières rarement évoquées, inceste, zoophilie ; le voyeurisme, le sang, la chair crue, le foutre traversent des contrées étranges, des familles décomposées, des zones singulières où une « chatte » ne retrouverait pas ses rejetons. La poésie de Besschops, qu’on en juge, n’est pas un condensé de lait sucré à la guimauve. Chez elle, ça suinte, ça crie, ça jouit.

Les aventures de Rouflandre, au pays des coïts, des rencontres, des corps pris entre « effondrement » et « déréliction lascive ».

Un programme personnel, audacieux, et forcément étrange comme la voix authentique d’un poète rare.

Le livre sur le site des éditions Le Coudrier

 

ressac-1c.jpgDONNAY

« Ressac » , édité chez MEO (56p., 13€) comporte 51 poèmes en prose qui relatent ce qu’est la vie poétique d’un homme, ouvert à la vie, à l’image de ses vers-phrases qui viennent « d’un même pays, d’une même source, d’un même ventre ».

Il s’agit d’énoncer la lumière, le jour « qui dérive fugace », le « temps (qui) clapote contre une coque en cale sèche », le « parfum de café (qui) réveille d’un sommeil sans faille les amants ».

Une science des instants à sauver parcourt le cœur, le corps de ce poète (né en 1958), fidèle à des thèmes qui coulent de source : le fleuve proche, la femme aimée, l’érosion des jours, l’espoir d’en connaître encore, dans ce flux de prose qui est aussi symbole de fluidité, de « joie », à l’instar du « vélo (qui l’) allège », à l’aune des « attaches de la terre et les ailes battantes du ciel ».

L’on sent l’énergie battante : les poèmes se suivent, s’engendrent, reflètent un tempérament apte à saisir « toute une vie en filigrane », cette « ivresse » de la liberté.

donnay-web-paysage.jpg

Mais, sans tomber dans une langue naïve, le poète repère les failles, les coupes, les nuages gris, les hésitations. Et c’est ce qui donne son prix à cette poésie très fluide, très personnelle, axée sur le regard, la musique « d’une voix dans l’oreille », forcément partageable :

La mer porte mon âme, la mer porte mon ombre dans un sac d’écume.

Le voyageur se fie à ses sandales pour trouver le chemin.

On lance des mots pour en entendre l’écho au fond du ventre.

Ce livre décrit bien l’itinéraire de patience d’un écrivain discret, passé maître dans l‘énonciation de ses ferveurs, de ses craintes , et sa modeste présence :

« L’homme qui sait ralentit le pas pour que la lumière touche son épaule »

Le livre sur le site des éditions M.E.O.

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