• LE VAMPIRE DE CLICHY de VERONIQUE JANZYK (paru chez ONLIT)

    51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le sang d’encre d’une écrivaine

    Depuis que Véronique Janzyk a été mordue à la gorge par un vampire un 31 décembre, sa vie porte le sceau du vampire, affirme-t-elle dans l’avant-propos. L’année qui a suivi a été émaillée de rencontres particulières, des objets en ont été transformés… Car la morsure de ce vampire n’est pas fatale, elle est régénératrice.

    C’est ce qu’elle rapporte au long des 23 courts récits de ce recueil.

    Après l’épisode fondateur, elle nous conte des histoires de vivants en rupture, de morts en sursis. Mais que ce soit à la première ou à la troisième personne, il s’agit d’êtres humains qui s’interrogent sur le réel à partir de leur quotidien, de ce qu’ils en observent. Tous savent que le réel ne va pas de soi, qu’il n’est pas à prendre au sérieux. Tous se savent mortels, qu’il n’y a nulle clémence à attendre de l’existence sinon quelques moment de grâce, qu’on peut juste s’interroger sur ce qu’elle va nous léguer, nous dire de ce passage presque fantomatique entre vie et mort. Ce surgissement du néant dont nous serons à jamais inconsolables. 

    Mais examinons de plus près le personnage janzykien, son mode fonctionnement comme ses moyens de perception.

    À force de scruter son environnement, survient des dérèglements.

    Il suffit de regarder. Longtemps ou pas, ça dépend. Le temps n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Ce qui compte, c’est le regard. Chaque jour regarder. Arroser des yeux. Ne pas renoncer. Un jour, ça y est. Point. Ça commence toujours comme ça. Par un point. La nature reprend ses droits… »

    À force de regarder, un point de l’ensemble se distingue et creuse la superficialité. C’est la porte ouverte à tous les dysfonctionnements, au règne de l’ambigu. Quand le réel déraille et qu’on ne peut plus remettre la chaîne dans le dérailleur (comme ce qui arrive à l'homme en questionnement de Rien de moi), la réflexion est mise en branle…

    Le protagoniste tend à s’éprouver comme étranger, les nouvelles technologies ((caméra, appareil photo numérique) lui servent à se mettre à distance pour, sinon s’étudier, s’observer, se percevoir comme autre, désirable ou repoussant, peu importe. L’organicité du corps l’intéresse, dans l'incessante répétition de la découverte du corps,  comment, par exemple, la peau colle aux os, et c’est en cela qu’il se sent proche de l’animal et plus encore du végétal dont elle annonce le règne (Janzyk invente ou rapporte dans Ensemencière la première société protectrice des plantes).

    La nature, c’est le contraire de la superstition, peut-on lire.2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

    Pour Janzyk, du moins ses avatars, tout tend à l’étrangeté, à la disparition progressive ou subite. Le monde est énigme à déchiffrer, sens caché à découvrir. L’étrangeté est un signe avant-coureur de la disparition des choses, quand l’ordre est perturbé, sans raison d’être encore...

    Court aussi dans le recueil l’idée d’un réel vécu tel un rêve et du rêve banalisé, aussi prévisible que la réalité. Un inversement, si l’on veut, des stades d’éveil et de sommeil.

    Les sensations ne sont garantes d’aucune présence au monde éveillé. Elles peuvent être trompeuses et ne pas nous renseigner valablement sur ce qui advient. On peut rêver ou songer qu’on sent, qu’on ressent : je sens n’équivaut pas nécessairement à je suis. Avec ses démonstrations par l’absurde, Janzyk remet en cause les égalités les plus évidentes.  

    Dans un des récits, un directeur de festival littéraire garde de sa prime enfance le souvenir d’une multitude de questions pour observer plus loin que l’écriture a mis de l’ordre là-dedans et que les phrases, c’étaient des formes de questions à toutes ses questions. 

    Dans le dernier récit, une étonnante bouteille à idée protège de tout. Elle permet d’aller dans le monde, dans la vie, d’être en paix dans l’incertitude. C’est une belle métaphore de l’écriture, de ce qui tient debout Véronique.

    Il y a du Kafka et du Buzzati dans ces nouvelles. Je pense particulièrement au récit intitulé Les tunnels ou à bien La lettre A, un récit infesté d’insectes et qui se clôt par une ascension merveilleuse.

    Mais il faut lire tout, doucement, car chaque récit est singulier.

    Quand Janzyk écrit qu’elle a été mordue par un vampire, on la croit forcément. Car d’où tirerait-elle bien cette faculté d’émerveillement par l’écriture. Et l’on sait que le sang d’encre qu’elle a versé nous sera toujours donné à lire. Alors, on espère que ses noces avec le vampire de l'écriture continueront encore longtemps à nous réjouir.

    Éric Allard


    51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le livre sur le site de l'éditeur 

     

    Toutes les parutions de Véronique JANZYK chez ONLIT-Editions

     

    Véronique JANZYK sur Les Belles Phrases (nouvelles inédites, interview, notes de lecture...)

  • PESEUR D'ÉTOILES

     

    p1.jpgIl travaillait comme peseur d’étoiles dans un laboratoire expérimental au sein de l'Université.

    C’est en tapotant par hasard sur un site de recherche d’emplois qu’il trouva ce job nouveau. Il s’était rendu sur les lieux sans espoir de le décrocher car il ne possédait aucune compétence particulière. Il ne fallait aucune qualification pour l’exercer, et il commença le jour même. Bientôt il acquit dans ce nouvel emploi une maîtrise sans pareille. Ainsi il pouvait à vue de nez apprécier à dix millions de tonnes près la masse d’une étoile et utilisait comme personne la balance permettant cette délicate opération. À chaque lunaison, il recevait des propositions de pesée d'astres de galaxies les plus lointaines souhaitant maigrir.

    Le fils du recteur, ayant raté toutes ses études, se retrouva à trente ans passé sans le moindre master. Le chef du laboratoire, qui craignait une diminution des subsides de son service, pour entrer dans les bonnes grâces du père l'engagea en remplacement du précédent. Mais le fils du recteur, entre parenthèses et à ce qu’on m’en a dit, assuma très mal cette fonction: on eut à regretter des erreurs de calcul monstrueuses et la perte pure et simple de quelques soleils noirs dans les caves obscures de l’institution.

    Quant au premier peseur d’étoiles, il retrouva assez vite un emploi de peigneur de crinières dans une usine de retraitement de comètes où, de l’avis général, il est voué à un brillant avenir.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 22

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    FIN DE L'EPISODE PRÉCÉDENT

    Yachar, l’aîné, rompit ce silence religieux et osa quelques mots, marquant une pause pour laisser aux autres le temps de l’interrompre ou au contraire de l’encourager par leur abstention. Personne ne se manifestant, il crut qu’on était disposé à l’écouter. Il parla, d’abord très doucement, très calmement, rappelant que l’avenir était dans le cœur des hommes et non pas dans les mosquées, églises et autres synagogues, pas plus que dans n’importe quel autre lieu de culte ou site prétendument sacré. Il leur rappela le grand Khalil Gibran et les propos qu’il avait mis dans la bouche de son prophète, il faut « faire éclore dans l’homme tout ce qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Et, il ponctua son bref propos en répétant que c’est dans la pensée du Prophète qu’ils trouveraient la vérité et qu’un jour les peuples réunis pourraient se lever pour réclamer le droit de vivre selon leur cœur.

    ÉPISODE 22

    La paix avait envahi son âme, il dormait comme un ange et il serait resté encore longtemps dans son lit douillet, s’offrant une grasse matinée non programmée, privilège des masses orientées vers un repos dûment mérité, si son chat n’avait, lui, pas subi l’effet anesthésiant de ses rêves pacificateurs et n’avait pas senti des petits loups s’éveiller au creux de son estomac. Le doux animal se frotta de plus en plus fort contre son visage en ronronnant de plus en plus fort aussi pour être bien sûr de le réveiller. Il émergea doucement, prudemment de son rêve, comme pour ne pas casser quelque chose de précieux qu’il aurait construit pendant son sommeil. La réalité, dans ta toute sa crudité, se matérialisa progressivement autour de lui sans lui causer une réelle déception mais en le laissant, tout de même, un peu déconfit de voir qu’il n’était toujours qu’un brave type qui ne demandait rien à personne mais n’apportait guère plus aux autres. Au fond, il était plutôt rassuré même s’il faut bien rêver un peu pour que la vie soit encore supportable et pas trop monotone.

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    Maintenant, il était bien réveillé, il pouvait reprendre contact avec ses activités terrestres, atterrir définitivement, s’occuper de son chat et ensuite de son propre petit déjeuner. La journée s’annonçait claire mais encore un peu fraîche, selon les prévisions du moins, il n’avait fait aucun projet, il pourrait se laisser vivre tranquillement au gré de ses inspirations et envies. Il terminerait peut-être la lecture de ce livre de Michal Govrin qui lui posait pas mal de problèmes, il lui semblait que l’auteur n’était pas très clair lui non plus dans sa tête quand il avait écrit ce livre et que ses idées et opinions se balançaient un peu au gré des événements sur la terre d’Israël. Il avait un peu tendance à confondre auteur et héroïne, mélangeant l’un et l’autre dans une même réflexion. Au fond, il comprenait un peu cette fille profondément aspirée par la terre que ses ancêtres avaient conquise pour donner un sanctuaire à leur peuple et ébranlée par le sort de cet autre peuple chassé comme du bétail de ces terres qu’il occupait depuis des millénaires.

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    Michal Govrin

    L’évocation de cette lecture le ramenait à son rêve nocturne, à cette quadrature du cercle, mais aussi aux pensées du Prophète qui sanctifiaient l’homme pour qu’il n’aille pas chercher ailleurs ce qu’il avait en lui et qui assénait qu’il n’était nullement nécessaire de s’occire mutuellement pour défendre chacun sa cause puisqu’on avait tous la même. Ces pensées n’étaient pas encore très claires, le seraient-elles seulement un jour ? Certainement pas, d’autres s’y cassaient les dents depuis tellement longtemps que, si la solution était si limpide, il y a longtemps qu’elle serait trouvée. Mais, il aimait à croire que, si l’homme allait chercher au fond de lui des bonnes raisons de ne pas se battre avec son voisin, il trouverait certainement des trésors qui obligeraient l’humanité à croire encore en elle. Ce château de cartes qu’il construisait savamment, patiemment, il voulait croire que d’autres aussi le construisaient, dans leur coin, peut-être autrement, mais peu importe, pourvu qu’un jour tous ces bâtisseurs en herbe se rejoignent et mettent, non pas leur édifice, mais leur expérience en commun.

    Et, ce jour-là, Ron Leschem et tous les faucons de la terre ne devraient plus donner leur vie de jeune homme plein d’avenir pour défendre une cause dont personne ne se soucie plus ou à laquelle personne ne croit plus, symbole d’une guerre qui a perdu jusqu’à sa forme et qui n’est plus qu’un affrontement plein de haine et de violence où tous les protagonistes ont égaré leur honneur et leurs vertus. Ils les voyaient ces soldats robots bardés comme des bunkers ambulants, hérissés de pièces à feu, montant en colonne, terrifiés, la trouille au ventre, pour prendre la relève dans un fort médiéval, reliquat des croisades, vestige d’un autre temps, anachronisme de ces guerres imbéciles et tellement symboliques de ces combats qui ne sont pas sortis du ventre médiéval de la Palestine éternelle parturiente.

    Palestine, terre mère de toutes les civilisations qui se sont succédées sur cet espace de douleur depuis l’époque sumérienne au moins, détentrice de toutes les richesses artistiques, culturelles, scientifiques que les diverses peuplades ont déposé en strates successives comme des couches sédimentaires qui constituent désormais un socle que même les guerres et les conflits les plus âpres ne pourront jamais éroder. Et, sur les traces de Jabra Ibrahim Jabra, nous pourrions nous aussi partir la recherche de Walid Masud, à la redécouverte de cet immense héritage culturel, fondations communes à tous les peuples qui se pressent sur cette terre maudite. Mais, voilà, l’homme n’est que ce qu’il est, celui qui se laisse séduire par le premier serpent venu, l’appât du gain et du pouvoir, la domination des simples et des candides ; ces travers qui font toujours partie des préoccupations prioritaires de l’humanité. Et les coqs les plus orgueilleux et les plus ambitieux ne rêvent que d’en découdre pour régner sur toute la basse-cour pour le plus grand malheur de tous les autres volatiles qui ne rêvent que de vivre en paix et en harmonie entre eux.

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    Jabra Ibrahim Jabra

    Jabra a repris la route qui ramène vers les origines, au moins jusqu’aux Sumériens, pour nous rappeler que le monde n’a pas commencé avec nos petites querelles imbéciles et que les religions se sont succédées depuis la nuit des temps en terre de Palestine, que cette succession cultuelle n’a pas empêché la terre de tourner et qu’il serait stupide qu’il n’en soit pas ainsi dans les années et siècles à venir. Mahmoud Darwich, Emile Habibi, et bien d’autres ont lutté pour croire encore que la sagesse des peuples l’emporterait sur la stupidité des faucons, à tord, peut-être pas… Mais il faudrait tout de même que l’humanité se ressaisisse pour que l’avenir soit encore possible sur cette terre d’Israël et de Palestine confondue en un seul sol pour un peuple divisé en plusieurs morceaux car n’oublions pas qu’il n’y a pas que des juifs et des islamiques dans cette région, il y aussi des chrétiens de rite orthodoxe comme Jabra Ibrahim Jabra, des catholiques maronites comme Khalil Gibran et d’autres croyances encore. Si chacun gardait sa religion pour soi et n’essayait pas de l’imposer à son voisin, ni à l’utiliser comme outil de pouvoir, le rêve serait encore possible et l’avenir presque radieux. En attendant, les plus faibles continuent à souffrir de plus en plus comme ses femmes de l’impasse Bab Essahah à Naplouse.

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    Mahmoud Darwich

    Chaque fois qu’il lisait un livre, qu’il regardait une émission de télévision, qu’il entendait un débat, … sur ce sujet, il était très agacé car la bêtise humaine lui semblait alors palpable et la souffrance endurée par les plus faibles lui apparaissait si injuste et tellement inutile qu’il n’arrivait plus à la supporter. Il posa le livre de Michal Govrin qu’il venait d’extraire de sous une pile d’autres ouvrages qu’il devait rendre prochainement à la bibliothèque, sans en avoir achevé la lecture. Il n’avait plus envie de ressasser une fois de plus tous ces problèmes de guerre qui n’en n’était pas réellement une mais qui était peut-être encore plus désastreuse que les vrais conflits ouverts où les adversaires avancent à visage découvert et non sous les traits de terroristes ou sous l’apparence de machines plus ou moins furtives. Il fallait qu’il sorte, qu’il rompe avec cette ambiance dans laquelle son rêve l’avait plongé, qu’il se change les idées, qu’il aille faire quelques courses pour préparer son repas et reconstituer ses réserves alimentaires un peu à l’étiage.

    L’allongement des journées était maintenant un peu plus tangible, l’hiver était encore dans son creux mais déjà quelques petits signes indiquaient que le printemps n’était certes pas encore là mais que bientôt, si la météo le permettait, on pourrait remarquer quelques indices du réveil de la nature. Il décida donc de ne faire que des courses assez sommaires, dans la petite épicerie de son quartier, pour pouvoir y aller à pieds et ainsi se dégourdir les jambes dans l’air encore frais distillé par un léger vent sous un soleil contrarié par un plafond nuageux peu dense mais suffisamment épais tout de même pour tamiser ses frêles rayons et leur enlever une bonne partie de leur ardeur.

    Il avait pris un peu de retard dans les commentaires qu’il souhaitait publier sur divers sites et blogs qu’il alimentait régulièrement, il décida donc d’y consacrer une bonne partie de son après-midi, mais avant il devait vider sa boîte de messages car il avait laisser les courriels s’accumuler et, même s’il y avait surtout des alertes automatiques et des messages commerciaux, il ne voulait pas être inconvenant avec ses amis en ne répondant pas à leurs courriers. Il supprima tout un lot de messages indésirables, jeta un coup d’œil rapide à ses alertes en provenance du réseau social qu’il fréquentait, pensant les relire dans leur contexte plus tard, répondit à quelques amis qui le sollicitaient pour quelque renseignement ou simplement pour un petit signe de convivialité. Quand il revint sur ses alertes, il fut étonné de trouver un message d’une personne qu’il ne connaissait pas et qui semblait résider en Arabie Saoudite, c’était bien la première fois qu’il recevait un commentaire en provenance de cette région. Par simple curiosité, avant de le supprimer, il le lut dans son contexte et constata qu’il émanait d’une jeune fille qui inondait la toile avec de messages d’amour qu’elle écrivait tous les soirs et qui faisaient maintenant le « buzz », comme disent les accros des réseaux sociaux, dans le microcosme des internautes (microcosme qui tend à devenir maintenant un véritable « macrocosme »).

    Il remonta un peu le temps pour voir les messages précédents et compris l’étonnement des internautes qui suivaient ce sujet. En effet, il s’agissait d’une fille de Ryad, c’est du moins comme ça qu’elle se présentait, qui racontait les amours de ses amies et les difficultés que ces jeunes filles rencontraient pour avoir une vie sentimentale minimale. Elles en étaient réduites à laisser traîner leur numéro de téléphone portable à la portée des jeunes gens qui les intéressaient en espérant, un jour peut-être, recevoir une invitation dans un riche palais à l’occasion d’une quelconque fête entre bédouins enrichis grâce au pétrole. Les aventures amoureuses sous la abaya ça piquait tout de même un peu la curiosité, il décida donc de suivre cette discussion et de revenir de temps à autres voir l’évolution des Idylles amoureuses de ces jeunes femmes qui semblaient avoir presque toutes suivi des études dans des grandes universités anglaises ou américaines mais qui devaient se cacher comme des collégiennes pour ne pas se laisser surprendre par les membres de leur famille. Posséder de telles richesses pour en être réduites à vivre en cachette comme des nonnes cloîtrées, c’est un des autres paradoxes de notre époque.

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    Cette vie lui semblait cependant bien triste même s’il avait franchement envie de sourire en imaginant toutes les possibilités qu’offrait l’anonymat de l’abaya. Avec qui flirtaient réellement ces jeunes Saoudiens quand ils récupéraient un numéro de téléphone abandonné par une main innocente ? Peu importait parce que, de toute façon, ils n’avaient pas le choix de leur épouse, il fallait rester entre gens du même milieu, issus de la même région, celle qui est le véritable cœur de l’Arabie, là où est née l’aristocratie qui gouverne encore le pays. Mais peut-être qu’en soulevant légèrement le coin de leur abaya, ces petites Saoudiennes avaient ouvert une voie par laquelle pourrait s’engouffrer une révolution qui conférerait un peu plus d’importance aux femmes et aux filles de ce pays. Une révolution est peut-être en marche au pays des bédouins et des barils.

    Déjà il avait quitté Ryad et ses riches jeunes filles contraintes d’aimer en cachette comme des gamines dans une école religieuse avant la dernière guerre, il était parti vers le sud du pays à travers un désert, le plus désert de la planète, une épure de désert, un désert d’image d’Epinal, où les caravanes se faisaient de plus en plus rares, où les camions se faisaient de plus en plus envahissants, de plus en plus bruyants et de plus en plus géants. Il voulait marcher vers le village d’Ahmed Abodehman là-bas dans les montagnes de l’Assir pour entrer en contact avec les peuples qui vivaient là depuis des siècles dans un monde immuable et hostile et cependant, d’après ce que cet auteur disait, dans une paix et une quiétude qui aurait inspiré les poètes. Et, en voyageant vers le sud, il pourrait poursuivre la piste pour mettre ses pieds dans les pas d’Hayîm Habshûch qui a accompagné le grand orientaliste Joseph Halévy quand il avait entrepris, dans la seconde partie du XIX° siècle, un grand périple au Yémen, au pays de la Reine de Saba, pour relever le maximum d’inscriptions laissées par les Sabéens sur les pierres qui auraient été utilisées pour la construction de leurs magnifiques palais. La Reine de Saba ! Quel rêve ! Mais toutes ces histoires de recherche de pierres et d’inscriptions risquaient de casser un peu la magie des images qu’il avait en tête et il retomba bien vite sur terre car il n’avait toujours pas écrit une ligne des textes qu’il voulait publier.

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    Joseph Halévy

    Il avait promis à un ami blogueur d’écrire quelques lignes sur les lectures iraniennes qu’il avait faites ces dernières années mais il avait bien du mal à parler de l’Iran, car les écrivains iraniens avaient tous ou presque fui vers l’étranger sous la pression des divers pouvoirs ayant sévi dans ce pays au cours des décennies dernières. Il pensait à Chahdortt Djavann, cette jeune femme qui avait choisi l’exil en France, en 1993, sous la pression des ayatollahs qui lui rendaient la vie impossible et qui avait déjà, dès 1979, fait connaissance avec la violence imbécile des commandos islamiques dans son école alors qu’elle n’était encore qu’une toute jeune fille. Avant elle déjà, Saïd en 1965, en Allemagne, et Ali Erfan, en 1981 en France, s’étaient, eux aussi, résignés à rechercher un pays d’accueil où ils pourraient vivre en liberté et exercer leur talent en toute quiétude.

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    Chahdortt Djavann

    Sahebjam était, lui, né en France et avait regagné l’Iran dans les années cinquante mais son combat contre le régime des ayatollahs l’obligea à revenir vers sa terre natale après qu’il avait été condamné pour avoir écrit « La femme lapidée ». Il cherchait vainement un livre qui évoquerait la vie quotidienne en Iran et qu’il pourrait commenter en toute impartialité, ou du moins avec le maximum d’impartialité car, devant certaines situations, il est bien difficile de rester de marbre, de taire sa colère et de se contenter de commenter sans dire son sentiment ni ses états d’âme. Il rêvassait, cherchant vaguement dans sa mémoire ses anciennes lectures iraniennes, quand il se souvint d’une lecture pourtant pas très ancienne de Kader Abdolah qui racontait l’histoire d’une maison et d’une famille pris dans la tourmente de la révolution islamique. Il devrait relire ses notes avant de rédiger un commentaire acceptable mais ses souvenirs étaient encore suffisants pour produire un texte crédible et publiable.

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  • PLUS QUE GRIS

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Depuis la publication de quelques livres américains qui évoquent le gris sous toutes ses nuances, on a le sentiment que cette couleur est devenue brusquement celle de l’érotisme. Je n’ai pas lu ces livres, je n’ai, en faisant le tour des chaînes sur ma télévision, que vu un petit passage du film inspiré par ces publications et j’ai trouvé ça tellement mièvre que j’ai bien vite zappé. Je voudrais donc à travers cette chronique rejoindre Catherine Marx lorsqu’elle dit que l’érotisme n’est pas franchement l’affaire des grosses machines américaines qui fonctionnent à grand coup de campagnes marketing mais qu’il est peut-être plus l’affaire d’auteurs bien français qui écrivent dans une belle langue même si leurs textes sont destinés à un public bien ciblé.

     

     

    1460108-gf.jpgL'APPEL DU LARGE

    Camille COLMIN

    Gille a décidé de poursuivre sa carrière d’enseignant en éducation physique et sportive à la Réunion, avant de partir il laisse à une amie une enveloppe contenant deux lettres d’élève, un compact disque, des notes et un petit manuscrit qu’il lui suggère de mettre sous la forme d’un roman. L’amie écrit donc l’aventure que Gille a connue avec deux élèves, des filles un peu effrontées qui n’avaient pas froid aux yeux. A douze ans, elles le provoquaient devant toute la classe pour évaluer ses réactions dans son survêtement. Et, quand cinq ans plus tard, il les surprend en fâcheuse position, il décide de fomenter une vengeance bien méritée. Profitant de l’avantage que la situation lui confère, il pense mettre les filles à sa merci mais il découvre vite que les deux petites dévergondées sont plus expertes que lui en perversité sexuelle.

    Le scénario est intéressant, dommage que le texte soit encombré par des considérations sociologiques, politiques, religieuses, syndicalo-corporatistes, psychologiques, … On dirait que l’auteur cherche à s’excuser d’écrire des histoires érotiques en évoquant des sujets qu’il juge plus sérieux comme si le sexe n’en n’était pas un lui-même. Il oublie que l’activité sexuelle est une fonction physiologique qui fait partie de ce que tous les humains ont en commun. Il s’égare ainsi dans des discours formatés et convenus qu’on entend beaucoup trop souvent sur les antennes. Il oublie que l’érotisme c’est avant tout de la transgression, du plaisir, de la luxure, de la volupté, de la perversité, tout ce qui passe au-delà de la morale, de la religion, des convenances véhiculées par notre société bien pensante. Je retiendrai cependant cet intéressant passage où la victime inverse les rôles et où le dominé devient le dominant, il ne manque pas d’adresse.

    En gardant son texte sur le fil de l’érotisme, l’auteur aurait pu économiser un bon nombre de pages, alléger ce roman un peu trop lourd, mettre en évidence sa grand culture sans risquer l’étalage et valoriser une écriture qui n’est pas dénuée d’intérêt. C’est une première tentative, gageons que dans ses œuvres à venir, il choisira clairement son genre sans prendre le risque de confondre fiction et essai, morale et perversion.

    L’auteur nous laisse penser qu’il très certainement professeur d’éducation physique et sportive lui-même, il connait bien le métier et le milieu de l’Education nationale, je me permettrai donc de lui faire un petit clin d’œil en lui faisant remarquer que la discipline qu’il appelle la GRS a désormais perdu son S pour n’être plus que la GR (gymnastique rythmique qui n’est plus sportive) à la demande de la fédération qui gère cette discipline et dans laquelle j’ai de minces responsabilités. Camille

    Colmin ayant rappelé la phrase de Jacques Salomé : « Un livre a toujours deux auteurs, celui qui l’écrit et celui qui le lit », je me suis permis cette remarque anodine.

     

    1497855-gf.jpgLE CONCIERGE

    Jean-Michel JARVIS

    Dans cet opuscule, l’auteur aborde l’érotisme à travers la transgression sociale qui conduit un concierge plus très jeune, sale et libidineux, semblant tout droit échappé d’une célèbre bande dessinée de Reiser, à s’intéresser à des jeunes filles encore très fraîches mais pas pour autant très farouches. De sa loge qu’il a transformée en un observatoire, il mate les femmes et les filles dont l’auteur a abondamment peuplé la cage d’escalier dont ce concierge a la charge. Avec la complicité d’un locataire aussi graveleux que lui, il manigance des combines lamentables pour mettre ces jeunes filles à portée de ses yeux et des ses mains baladeuses. Mais ces petits jeux ne se limitent pas aux jeux de vilains prêtés généralement aux mains, ils s’égarent parfois dans des perversions particulièrement vicieuses et perverses.

    Les amateurs de romans érotiques ne seront pas déçus, ce récit comporte tous les ingrédients nécessaires à la satisfaction de leur libido littéraire particulièrement ceux qui sont émoustillés par la soumission des belles filles à des vieux cochons crasseux et répugnants. Ce texte ne constitue pas pour autant un éloge de la soumission car les filles mises en scène sont plutôt consentantes ou au moins assez polissonnes pour croire au baratin bien peu suptile de ce vieux pervers et de ses compagnons de débauche.

    Le site des éditions TABOU

  • LA NACELLE TURQUOISE d'ÉVELYNE WILWERTH (par chez M.E.O.)

    nacelle-turquoise-1c.jpgHistoires physiques

    Évelyne Wilwerth pratique une écriture véloce qui colle aux émotions de ses personnages. Et plus encore aux sensations qu’ils éprouvent. Car c’est d’une écriture très sensuelle dont il s’agit, qui fait la part belle aux couleurs et aux parfums, notamment. Tout cela concourt à nous faire à la fois voir et vivement ressentir ce qui nous est raconté.

    Wilwerth adopte ici un dispositif narratif singulier (comme d’ailleurs pour Hôtel de la mer sensuelle paru précédemment) pour conter les trois histoires de ce recueil qui racontent chacune une rencontre entre deux êtres qui se connaissent ou non mais auront à se voir pour se parler.

    Ils concourent l’un vers l’autre et, pour nous faire ressentir physiquement la rencontre, en bonne observatrice de la chose sensible, l’auteure décrit les trajectoires conjointes, indications d’heures à l’appui,  des personnages jusqu’au point d’impact puis, à la façon d'un choc de billes de billard, ce qui résulte de la collision. Les rapprochements et les éloignements, heure après heure, minute par minute, car ne il faut manquer aucun instant : pour comprendre l’enjeu de ce qui se joue, tout compte.

    Elle le fait par une succession de paragraphes qui épousent le point de vue de chacun des deux personnages et, sous un angle de vue surplombant, un commentaire marqué par des caractères en italiques.

    Puis il y a les histoires. Celles de la rencontre entre un homme et une femme dont on apprendra quel lien les relie. D’une ado fugueuse et d’un SDF. Enfin, la rencontre de deux voisines qui, par la force des choses, auraient dû se rencontrer plus tôt et ne le feront qu’à la veille du départ de l’une d’elles.ewilwerth-242x300.jpg

    Et toujours, cerise sur le gâteau de la rencontre providentielle, une sorte d’ascension, de mise en bulle, de petit éveil ou nirvana qui fait se (re)poser les protagonistes avant de repartir...

    « ( …) je ressens une poussée légère, on va peu à peu monter vers le ciel, j’ai l’impression de me délester, de lâcher plein de saletés, ou de mesquineries, notre nacelle est la plus lumineuse, déjà le feuillage des arbres, c’est tout mon être qui est soulevé, enfin soulevé vers l’immensité, comment on appelle ça, une ascendance ?  Une transcendance ? »

    Ces êtres que les circonstances de la vie mettent en relation ont un vif besoin de parler, de délier par la parole des nœuds de leur existence, de justement se délester... Ce point de jonction était primordial à leur survie. Au point de rencontre de deux êtres, il y a toujours un centre de paroles, une base relationnelle de (re)lancement dans l’existence, semble nous dire Wilwerth.

    Dans son histoire de la littérature récente, Olivier Cadiot écrit : Le plus difficile, c’est de superposer l’histoire à la géographie. On peut dire sans se tromper que, par le contenu et la forme de sa matière verbale, Evelyne Wilwerth réussit ici à merveille ce défi.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur (commande, quatrième de couverture, critiques)

    Le site d'ÉVELINE WILWERTH

  • UNE RIVIÈRE, DES CHANSONS

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    La rivière en chanson ramène souvent à l'enfance et donne lieu à des chansons traditionnelles voire des comptines. C'est que la rivière, entre la source (de vie) et la mer (la mort), a tout pour figurer l'écoulement de nos existences. Elle imprégne nos souvenirs car, enfant, on aimait le contact de ses eaux à portée des terres (pas besoin de pousser jusqu'à la côte). Ce ne sont pas les plus emblématiques des interprètes, il faut l'avouer, et on doit parfois fouiller pour trouver une chanson sur ce thème dans leur répertoire mais on découvre ainsi quelques perles ou des monuments de kitsh, en tout cas, des chansons singulières qui disent toujours des choses intimes, un peu enfoues, un brin secrètes... 

     

    Couture

    Roy

    Lavoie

    Eicher

    Murat

    Bécaud

    Trénet

    Jonasz

    Allwright

    Malicorne

    Bears of Legend

    Bühler

    Amont (chantant Vigneault)

    Mouskouri

    Pellerin & les Grands Hurleurs

    Mes souliers sont rouges

    Barbelivien

    Sardou & Garou

    Bruno Brel

    Jofroi

    Clerc

    Lazlo

    Mitchell

    Halliday

    Eva

    O

    Delfy

    Barony

    Marilyn

     

    BONUS d'Ina Mihalache: Solange te parle toute nue à la rivière


  • TA RIVIÈRE

    TA RIVIÈRE

     

    J'ai préparé la plaine

    Où tu poseras ta rivière

     

    Calmement de retour

    D’une guerre des étoiles

     

    Avec des noms de flamme

    Et des verbes de lumière

     

    Si la pluie dans le lit

    Bat de tous côtés

     

    Je formerai des nuages

    Au métier d’oreiller

     

    Après avoir livré la nuit

    Au travail des paupières

     

    Je lècherai l’aube laissée

    Sur les battants du jour

     

    Dans l’air des pétales

    J’envelopperai

     

    Un repas de tiges

    Pour la fleur nourricière

     

    Je désignerai un de tes regards

    A une variété de cils

     

    Choisis dans un nuancier

    Parmi cent variétés de lignes

     

    Et ta peau de plongeuse

    À mes mains malhabiles


    De nageur sans avenir

    Dans le vase de tes vallées

     

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  • HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE RECENTE d'OLIVIER CADIOT

    images?q=tbn:ANd9GcRAetVya_E7A63ZWEAG16OVTrBC4pGKhlcRpH-6T8-gmogS_ZwoL’ère du soupçon façon Cadiot

    Qu’on ne se méprenne pas, ce livre composé de chroniques écrites à  la deuxième personne du pluriel sur la littérature comme elle va ne ressemble aucunement à un manuel de type scolaire avec noms d’écrivains, courants littéraires, études et perspectives. Pas plus à une démolition en règle de certaines gloires éphémère des Lettres façon Jourde & Naulleau. Si cinq noms d’écrivains sont mentionnés, c’est beaucoup.

    Il s’agit plutôt de variations libres et enlevées, empruntant à tous les domaines de la connaissance, sur l’état de la littérature, sur ce qu’elle peut et permet encore, comment, où et avec qui.

    Dans une interview donnée par Cadiot pour son précédent livre, il disait son goût pour les fragments:

    « L’autre chose aussi, c’est que j’aime les débuts, je trouve souvent mon plaisir de lecteur dans quelques lignes, un chapitre qui m’ouvre l’imaginaire à toute vitesse. Je n’ai pas besoin de quantité. J’ai envie de déclencheurs, d’ouvrir des boîtes, de faire sentir ce qu’elles contiennent, puis de les fermer et d’en ouvrir d’autres. »

    Dans cette histoire, on  parle certes des acteurs de la littérature, beaucoup d’écriture mais de façon biaisée sur le mode de l’enquête décalée dans les ruines de la littérature grand genre à la recherche de traces de vie. C’est un peu L’ère du soupçon façon Cadiot avec même un flot d’images faisant penser à celles qu’utilisaient Sarraute pour ses remises en cause du roman traditionnel. Cela nous vaut un petit livre qui se lit facilement (et c’est voulu) tout en donnant à réfléchir. Et qui tord le cou à des idées reçues sur le lecteur, sur ce qu’on retient d’un livre, sur la façon dont il s’écrit. Avec des petites vérités bien senties à déduire du contexte.olivier-cadiot-m%C3%A9daillon.jpg

    Car l’époque de la post modernité que nous vivons est une époque où l’écrivain comme le lecteur ne savent plus à quel livres (sains) se vouer, quel écrivain (malsain) admirer, quel courant suivre ou abandonner… Ces textes qui partent dans tous les sens sans perdre de vue leur objet sont toniques, elles donnent à espérer en un présent et en un avenir de la littérature. Notons pour préciser les choses cette unique phrase de quatrième de couverture qui donne incontestablement le ton de l’ouvrage: Une méthode révolutionnaire pour apprendre à écrire en lisant.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

    Olivier Cadiot au chevet de la littérature, un article de Nathalie Crom pour Télérama

    Ma lecture en 2002 pour le site Critiqueslibres.com du très beau Retour définitif et durable de l'être aimé.

     

    Dans cette vidéo, "Olivier Cadiot tente de dire pourquoi il a besoin d'une histoire de la littérature, une histoire de la littérature pourquoi faire, une histoire de la littérature comment et une histoire de la littérature pour qui?"


    Cadiot, Burger & Eicher 


    D'après un cours de Gilles Deleuze sur Spinoza à Vincennes en mars 81


     

  • SHAME de STEVE McQUEEN

    19841064.jpgL'histoire d'un sex addict dans la solitude new yorkaise qui baise comme on tue... des parties de soi. Pendant le temps où il héberge sa soeur, il va régler sur un plan symbolique son problème d'addiction. 

    Rien n'est expliqué dans le film mais tout est suggéré par la disposition des plans, le traitement des images, Steve McQueen étant un ancien plasticien passé à la réalisation. Les dialogues ne sont pas explicatifs. Ainsi la scène où Brandon fait l'amour à une de ses collègues, celle où il invective sa soeur et la pousse au suicide. On comprend que la seule liaison affective, quoique problématique, qu'il ait jamais entretenue, c'est avec à cette soeur qui le relie à une enfance qu'on devine difficile.

    Avec les remarquables Michaël Fassbender (acteur fétiche du réalisateur qui a d'ailleurs obtenu pour ce rôle un prix d'interprétation) et Carey Mulligan qui donne une version saisissante de la chanson New York, New York, interprétation qui constitue aussi une scène-clé formidable de non-dit expressif. E.A.

    Un film à revoir sur Arte+7 via ce lien

    Un bel article de Thomas Satinel sur le site du journal Le Monde: SHAME, Steve Mc Queen trouve la grâce derrière l'abjection.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 21

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    L’air était devenu plus frais, le vent qui avait poussé le nuage des poètes et écrivains, le faisait maintenant frissonner, et, comme il n’avait pas envie d’être à nouveau enrhumé et condamné à la séquestration par la maladie, il décida de revenir sur ses pas et d’abandonner là les écrivains russes, d’autant plus que l’arête du vallon avait déjà effacé les premiers rayons de ce timide soleil de janvier. Il rebroussa donc chemin tout en pensant à cette littérature russe si brillante qu’il n’avait encore abordée que par la petite porte. Il fallait maintenant qu’il rentre réellement dans ce panthéon littéraire et qu’il fasse enfin connaissance avec les Frères Karamazov, les Possédés, Anna Karénine et même l’Idiot et pourquoi pas les Ames mortes, il y en avait tellement qu’il faudrait leur consacrer une année sabbatique qui serait, par ailleurs, fort sympathique mais le drame du lecteur et un peu comme celui des Danaïdes, mais à l’envers, il ne videra jamais son tonneau à livres alors qu’elles n’arrivaient pas à remplir le leur comme il le disait souvent..

    ÉPISODE 21

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    La Corne d’Or aurait voulu être aussi bleue que le ciel qui constituait le dais d’Istanbul en ce bel après-midi de printemps, mais la pollution contrariait cette envie, les rives de l’embouchure étaient décidément trop sales pour que ce rêve se réalise. Le décor restait pourtant paradisiaque. Ils avaient embarqué quelques minutes plus tôt au pied du pont qui relie les deux parties de la ville européenne, sur un petit bateau, à peine plus qu’une barque, un petit voilier qui leur permettrait de naviguer quelques heures sur la Corne d’Or et, après avoir traversé le Bosphore, de rejoindre la rive orientale de la ville où ils descendraient à terre pour rencontrer les amis avec lesquels ils avaient projeté de passer une petite soirée amicale mais aussi littéraire et certainement un peu politique, considérant le contexte actuel qui sévit entre Turcs et Kurdes.

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    Il avait été invité à cette conviviale rencontre par le lauréat du Prix Nobel de littérature turc, Orhan Pamuk qui connaissait bien ses goûts littéraires et notamment son amour pour la littérature orientale. Orhan voulait profiter de cette traversée pour évoquer avec lui les moments difficiles qu’il venait de passer, son combat, ses débats avec le pouvoir au sujet des droits de l’homme et tout ce qu’il avait subi en contrepartie, comme s’il y avait une monnaie à rendre pour tous ceux qui s’offraient le luxe d’évoquer ce sujet en public. Il s’interrogeait, son Prix Nobel le protégeait encore suffisamment, l’opinion publique se mobilisait encore pour le défendre mais il craignait l’oubli, des événements importants pouvaient vite détourner l’attention, si versatile, des bien pensants de la planète vers d’autres sujets plus d’actualité ; il faudrait, peut-être, qu’il songe, un jour, bientôt sans doute, à changer d’air, à rejoindre ses amis dans l’exil.

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    Orhan Pamuk

    Mais, pour le moment, l’opinion publique était encore avec lui, il fallait qu’il en profite pour diffuser son message le plus largement possible et c’est pour cette raison qu’il voulait rencontrer Yachar Kemal qui était un peu le père de tous les écrivains turcs actuels, et Mehmed Uzun, presqu’encore inconnu, qui avait l’avantage pour certains, le désavantage pour d’autres, d’être Kurde et de l’affirmer avec fierté et courage. Yachar avait beaucoup apprécié cet écrivain, au point de préfacer l’un de ses ouvrages, il pouvait donc lui accorder sa confiance et parler avec lui des droits de l’homme au Kurdistan sans craindre quelque indiscrétion.

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    Yachar Kemal

    Ils se laissaient bercer au gré de leur légère embarcation et devisaient tranquillement, à l’abri de toutes les oreilles malveillantes qui pourraient rapporter leur propos aux diverses institutions chargées de réprimer les velléités de tous ceux qui n’auraient même que l’envie de s’opposer au pouvoir en place. Et les oreilles indiscrètes ne manquaient pas dans les rues, bars, restaurants et autres lieux publics de la grande ville. Ils avaient donc embarqué quelques fruits et un peu de vin qui suffiraient certainement à contenir leur faim jusqu’à ce qu’ils rejoignent leur discret lieu de rendez-vous, chez un ami commun qui, ils n’en doutaient pas, leur avait préparé un repas de circonstance pour leur soirée en Asie.

    Ils évoquaient maintenant cette espèce d’immunité que conférait la distinction suprême et Orhan craignait que l’effet Nobel s’efface un jour, quand les médias occidentaux, toujours à l’affût de nouvelles nourritures à mettre sous la dent de leurs fidèles lecteurs, trouveraient un bon scandale bien tonitruant qu’ils pourraient monter comme une mayonnaise pour doper les ventes de leurs titres et motiver un peu plus les annonceurs qui achètent des espaces publicitaires dans tous les médias qui ont une audience suffisante. Il pensait à ses concitoyens qui avaient déjà choisi l’exil, et à ceux qui n’avaient même pas choisi qui s’étaient tout simplement évadés avant que la nasse se referme sur eux. Il pensait à Metin Arditi, peut-être plus Suisse que Turc actuellement, à Asli Erdogan qui rencontrait tant de difficultés à vivre dans son pays, à Livaneli qui ne s’était pas représenté aux élections et à tous ces écrivains qui n’avaient pas pu résister et qui avaient dû partir pour un ailleurs peut-être meilleur ou simplement moins mauvais. Livaneli avait raconté quelque chose de ce genre dans l’un de ses romans, « Une saison de solitude » qui montrait combien le désarroi des expatriés était profond.

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    Ils avaient longuement disserté de la versatilité de l’opinion publique, de sa capacité à s’émouvoir et à s’enflammer pour une cause tout aussi brusquement qu’à l’oublier au profit d’une autre, plus d’actualité, plus proche, plus dramatique, plus émouvante, ou tout simplement à la ranger au rayon des affaires classées pour se passionner pour une compétition sportive quelconque ou les aventures d’une starlette pulpeuse en mal de notoriété. L’opinion était bien une arme mais une arme tellement peu fiable et si facile à manipuler qu’il fallait en jouer avec une très grande prudence et surtout ne pas s’y fier car les manipulateurs étaient toujours ceux qui avaient le plus de pouvoirs et de moyens pour agir sur les médias, même les plus modernes. Et ils conclurent, un peu désabusés, que, finalement, les médias servaient plus souvent les tenants que les opprimés.

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    Zulfu Livaneli

    Une douce somnolence les avait gagnés, la discussion s’était relâchée comme si elle était un peu lasse après l’excitation des premiers instants et la joie de pouvoir enfin parler librement, en toute amitié et en toute sécurité. Maintenant, ils dégustaient, ils jouissaient de ce moment de paix et de détente, de cette proximité conviviale et de la douceur du climat en ce printemps ensoleillé. Ohran fit redescendre cet instant suspendu dans le ciel du Bosphore au niveau de leur embarcation et de leurs préoccupations, il lui proposa, au retour, de faire un détour pour visiter « La maison du silence » qui avait servi de support à son dernier roman mais aussi de refuge quand il écrivait ce texte. Cette proposition l’enchanta car, lui comme beaucoup de lecteurs assidus, il aimait bien voir, respirer, sentir, les lieux où les écrivains créaient, imaginaient, racontaient, interprétaient. Il essayait de retrouver cette adéquation entre le lieu et l’œuvre que l’auteur avait cherchée, ou pas, qu’il avait transmise volontairement ou non. Il remercia vivement son ami écrivain pour cette initiative et proposa de boire une rasade de vin, plus très frais, en l’honneur de cette bonne idée.

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    Après un léger somme et une discussion purement de circonstance sur le trafic dans le détroit, les dangers qu’il impliquait, la pollution qui en résultait et quelques autres sujets périphériques, ils accostèrent sur la côte orientale dans un petit port qui, habituellement, n’était fréquenté que par une poignée de pêcheurs locaux, car la route qui le desservait n’était pas suffisamment carrossable pour les véhicules arrogants des touristes propriétaires de bateaux. Ils mirent leur petite embarcation à l’abri des vagues, et des regards, dans un recoin du port appartenant à l’ami qui les accueillait. Et, ensuite, ils prirent la route pour rejoindre la discrète maison de cet ami encore plus discret que son habitation. Le voyage ne fut pas long, la maison était dans une petite ruelle d’un village non loin du port, elle ressemblait en tout point aux quelques autres qui constituaient cet embryon de communauté et il était pratiquement impossible de l’identifier pour qui ne connaissait pas ce village.

    Un solide repas les attendait fleurant bon l’huile d’olive et toutes les saveurs de l’Orient qu’il ne savait pas identifier précisément tant les épices étaient nombreuses et mélangées avec grand art. Ils sacrifièrent cependant au rite de l’apéritif, comme des Occidentaux en fête, et levèrent leur verre en l’honneur de cette rencontre amicale et si peu probable encore quelques jours auparavant. Ils passèrent rapidement à table, l’appétit affûté comme le sabre d’un janissaire, et commencèrent à manger en silence pour apprécier la finesse de la cuisine et ne rien oublier dans l’éventail des délices proposés par leur ami. Seuls des bruits de mastication, de déglutition, de succion se mêlant au cliquetis des fourchettes et couteaux, meublaient l’atmosphère relativement fraîche de cette maison aux lourds murs de pierres de taille. Mais, l’appétit trouvant progressivement satisfaction, l’ardeur destructrice des dîneurs fléchit un peu et les mots commencèrent à filtrer entre les carrés d’agneaux et les goulées de vin. Plutôt des syllabes tout d’abord, puis des mots complets et enfin des ébauches de phrases pour remercier l’hôte et tous ceux qui avaient préparé ce repas.

    Et quand la paix gagna l’estomac, que la gourmandise eut son tribut, Ohran prit la parole pour remercier ses amis d’avoir accompli un long voyage pour être présents à ce rendez-vous où l’on parlerait de la Turquie, de toute la Turquie, avec ses minorités ethniques ou religieuses et toutes les diversités qu’elle proposait, à cheval sur deux continents. Il fit un point rapide sur sa situation personnelle au regard des autorités, il n’était nul besoin qu’il s’appesantisse, ses amis connaissaient bien sa situation, seules quelques nouvelles de dernière heure pourraient satisfaire leur curiosité mais surtout rassurer leur inquiétude.

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    Yachar Kemal

    Ohran voulait surtout que ses collègues de plume témoignent devant l’ami qu’il avait amené à cette réunion, de ce qu’ils avaient vécu, de leur long cheminement imposé par la difficulté de vivre dans certaines parties du pays. Yachar qui avait le privilège de l’âge, raconta comment ses ancêtres se miraient dans le grand lac de Van où se reflète le Kurdistan, tout là-bas à l’est de la péninsule anatolienne. Il parla longtemps, maîtrisant mal son émotion, faisant revivre ses parents, ses racines, dans ce pays si fier, si austère, qui a donné des hommes âpres et durs au mal que rien ne ferait jamais courber. Il évoqua les légendes qui contaient la grandeur de ce peuple piétiné par des envahisseurs qui ne voulaient même plus reconnaître son droit à exister sur son sol et dans son histoire. Il voulait croire encore en un avenir pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient rien pris à personne et qui ne souhaitaient que succéder à leurs ancêtres comme un fils prend le relais du père trop âgé. Un long silence s’établit à la fin de son propos, quelqu’un renifla, l’émotion était très forte, personne n’osait rompre ce silence qui semblait être devenu précieux pour tous les présents.

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    Mehmed Uzun

    Mehmed toussota, se racla la gorge, comme pour s’excuser du sacrilège qu’il allait commettre en rompant ce morceau de silence sacré. Il commença très doucement, d’une voix hésitante, mettant ses mots dans les phrases de Yachar pour ne pas rompre l’émotion, laisser l’ambiance en suspens là où l’aîné l’avait déposée. Et il parla lui aussi de son histoire là-bas sur les rives de ce lac qui sert de mer aux Kurdes, le merveilleux lac de Van, réservoir de tout un peuple qui y puise son identité et y retrouve son image à chaque passage. Il raconta comment avec son ami, Menduth Sedim, il avait dû fuir, dans une véritable « poursuite de l’ombre », vaincu par la pression policière qui rendait son avenir de plus en plus aléatoire et incertain. Istanbul, Alexandrie, Le Caire, Alep, Antioche, Beyrouth, …, le périple avait été long, et l’étape toujours aussi provisoire. Il avait tout même pu séjourner quelques années à Beyrouth où il avait rencontré beaucoup de déracinés, comme lui, mais surtout des Palestiniens chassés de leur terre par le retour du peuple d’Israël sur le sol de ses ancêtres.

    Il avait surtout cherché à rencontrer des femmes car dans ces conflits encore un peu archaïques où la religion, les clans, les racines, comptent encore plus que les idées, ce sont souvent elles les premières victimes et de toute façon celles qui portent le plus lourd tribut dans leur chair de femme, dans leur cœur de mère et dans leur innocence de fille. Hanan el Cheikh lui avait raconté le désespoir et l’ennui de toutes ces femmes condamnées à vivre dans le désert, même les Occidentales épouses des prospecteurs de pétrole. Des femmes isolées, seules, délaissées, stigmatisées par leur religion, abandonnées par leur conjoint, des femmes qui ne comptent pas réellement dans les enjeux qui se nouent dans ces pays ancestraux pour les uns, stratégiques pour les autres et même vitaux pour certains.

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    Myriam Antaki

    Myriam Antaki, la Syrienne, lui avait aussi rapporté comment elle avait bâtit une trilogie pour mettre en scène les trois grandes religions qui sévissent dans la région et ainsi démontrer la puérilité des guerres qu’elles génèrent, qui épuisent les trois camps et qui, de toute façon, ne livreront jamais un vainqueur, condamnant les belligérants à une sorte de guerre perpétuelle, une fatalité acceptée par certains mais surtout une calamité endurée par tous et surtout par toutes ; laissant tout ce grand peuple à la dérive comme les voyageurs du « bus des gens biens » piloté par Najwa Barakat.

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    Najwa Barakat

    Mehmed avait parlé bien longtemps, il s’était un peu écarté du sujet initial mais… pas tant que cela. Cette fameuse fracture empestait bien l’atmosphère des Balkans au Pakistan et même bien au-delà ; la malédiction semblait bien vouloir sévir pendant quelques siècles encore, au moins, même si des hommes de bonne volonté, comme nos trois compères, rassemblaient leur énergie et leur bonne volonté pour lutter ensemble pour que tous puissent vivre en harmonie sur ce coin de terre, comme ils l’avaient fait pendant de nombreux siècles. Le silence s’installa, tout le monde semblait accablé, le crépuscule s’était étendu des coins de la pièce vers le centre ; l’hôte ne voulait pas qu’on remarque que la lumière éclairait encore sa maison à cette heure déjà avancée, les yeux s’étaient adaptés à cette quasi obscurité, les mains avaient trouvé les gobelets, les blagues à tabac et les briquets. On buvait avec application comme pour ne pas gâcher ce moment de convivialité et de légère ivresse, sans excès inutile ni gesticulation superflue. L’instant était trop grave pour festoyer et trop précieux pour le dilapider en vaines lamentations. Le groupe resta de longues minutes dans cet état, en suspension au-dessus du quotidien de chacun mais bien en-dessous des espoirs qu’ils avaient en tête.

    Yachar, l’aîné, rompit ce silence religieux et osa quelques mots, marquant une pause pour laisser aux autres le temps de l’interrompre ou au contraire de l’encourager par leur abstention. Personne ne se manifestant, il crut qu’on était disposé à l’écouter. Il parla, d’abord très doucement, très calmement, rappelant que l’avenir était dans le cœur des hommes et non pas dans les mosquées, églises et autres synagogues, pas plus que dans n’importe quel autre lieu de culte ou site prétendument sacré. Il leur rappela le grand Khalil Gibran et les propos qu’il avait mis dans la bouche de son prophète, il faut « faire éclore dans l’homme tout ce qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Et, il ponctua son bref propos en répétant que c’est dans la pensée du Prophète qu’ils trouveraient la vérité et qu’un jour les peuples réunis pourraient se lever pour réclamer le droit de vivre selon leur cœur.

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    Khalil Gibran

  • HISTOIRE D'IRÈNE d'ERRI DE LUCA

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    41jPA0tCMyL._SX317_BO1,204,203,200_.jpgDe Luca (Naples, 1950) vient de connaître des mois difficiles, en raison d’une « affaire extralittéraire de sabotage d’un chantier public », suspicion dont l’auteur, soutenu, a été blanchi en 2015.

    Le voilà, la même année 2015, avec un 26e livre, « Histoire d’Irène ». De l’auteur ancré à Naples, on se souviendra surtout du très beau « Montedidio » (2002) que révéla le Prix Femina étranger. Un subtil mélange de réalité sociale dans un quartier populaire napolitain et de fantastique presque mystique faisait de cet ouvrage une belle leçon d’humanité, et au cœur de l’histoire, une amitié entre un enfant et un vieux savetier juif. Ont suivi d’autres livres, souvent fort minces : « Le contraire de un », « Le jour avant le bonheur », « Le poids du papillon »…

    La fable a pris dans ces petits ouvrages une place plus grande et l’auteur décline ses thèmes personnels : l’escalade, son sport favori ; le souci de l’autre, étrange, étranger ou exclu ; la nature (ah ! ce symbole du chamois solitaire et résistant).

    Enfin, « Le tort du soldat », en 2013, posait encore les rapports filiaux (un vieux criminel nazi et sa fille) au centre de la fiction.

    On retrouve dans « Histoire d’Irène » ses préoccupations. Le livre est constitué de trois parties brèves. Les trois nouvelles sont toutes marquées du sceau de la filiation. D’une orpheline muette, amoureuse des dauphins, et peut-être « mère » de l’un d’eux, en mer de Grèce, à ce vieil homme des bassi napolitains devant la mer (il a un fils, un petit-fils) sujet de « Une chose très stupide », et, au centre du livre : un récit qui tourne autour de la figure du père de l’auteur, le sous-lieutenant Aldo De Luca et un épisode de la seconde guerre mondiale, en 1943, lorsque les Allemands occupent l’Italie et organisent des rafles et des convois.

    La religion, aussi, a sa présence discrète. On prie. On communie avec une nature qui est peut-être le dernier rempart pour l’homme d’aujourd’hui, décalé, perdu, égaré, « clandestin » comme l’épisode central « Le ciel dans une étable » le décrit, toujours fugitif ; toujours redevable de solidarité sinon d’amour. Le fantastique innerve le premier récit, et le lecteur se sent intrigué par cette relation étrange et marine entre un homme de plus de soixante ans, une fille qui seule comprend cet univers de dauphins.

    On y parle de vie, de mort, de naissance et l’on ne peut s’empêcher de penser que de toujours l’écrivain de « Montedidio » s’est assuré le devoir en écriture de poser un regard singulier sur le monde, entre réalisme et imaginaire, de Naples à la Grèce, en passant par Auschwitz (Le tort du soldat).L’écriture, très belle – de toutes petites gouttes de phrases économes – emporte l’adhésion.

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    Erri De Luca, Histoire d’Irène, Gallimard, coll. Du monde entier, 2015, 128p., 12,50€, traduction de l’italien par Danièle Valin.

  • LE SIGNET

    New-Arrival-Paper-Paginated-Silicone-font-b-Bookmark-b-font-Portable-Yellow-font-b-Men-b.jpgAprès une longue carrière d’éditeur indépendant puis de libraire pour vendre les nombreux livres publiés durant la première, cet homme se décida enfin à se faire plaisir, à suivre et réaliser sa vocation : devenir signet. Devenir signet ou marque-page, si vous voulez, cela ne court pas les rues et c’est à l’objet de sa vocation qu’on reconnaît l'homme singulier. Vous conviendrez qu’on trouve plus de personnes désirant devenir chanteur de télé-crochet, acteur de téléréalité, présentateur de téléachat, philosophe de plateau télé, directeur général d’une chaîne de télé, que simple signet dans un livre.

    Mais au cours de toutes ces années passées, notre homme avait eu le temps de ruminer son projet et d’en assurer la réalisation. Au bout d’une opération qu’on ne peut ici dévoiler, conscience professionnelle de confident oblige, l’ancien libraire devint signet et œuvre maintenant dans de nombreux livres. Nous ne nous attarderons pas non plus sur son mode de vie, nous dirons seulement qu’il réussissait à vivre sans air (sinon via un infime filet) pendant une longue journée et qu’entre deux livres, il vivait la vie ordinaire d’un signet.

    (Faisons ici une parenthèse de cinq lignes pour signaler l'avantage insigne du signet sur le bandeau de livre ; par définition le bandeau, ne s’accorde qu’à un ouvrage même s’il est prestigieux alors que le signet, s’il est assez neutre, se glisse dans toute forme de livre. Précisons, pour être complet sur le sujet, qu'on a connu des bandeaux qui, faute de marque-page sur le marché, ont été employés comme signet.)

    L’homme tirait tant de jouissance à être pressé comme un mirliton écrasé entre deux pages sèches, sans cesse changeantes, qu’il avait la force d’endurer l’inactivité d’un moment parfois long de lecture. Il voyageait dans les livres, des livres de genres qu’en tant qu’éditeur ou de lecteur il n’aurait jamais imaginé lire. C’était le contact des mots imprimés, voire des lettres et du papier qui lui procurait son bien-être. Un jour, par hasard, il se retrouva dans un volume publié par ses anciens soins et qui, plus est, provenant de la librairie qu’il avait jadis gérée. Il connut là un bonheur qu’on peut à peine s’imaginer et qu’on ne peut en tout cas pas décrire. Mais pas tant que ça, car, passé le premier moment d’exultation, lui succéda le temps de l’observation minutieuse,on ne perd pas si facilement ses vieux réflexes. Eh bien, il retrouva dans ce livre tellement de coquilles, trop de phrases mal tournées et, pour tout dire, tant de nullité qu’il ne regretta pas le moins du monde de terminer sa vie en signet. C’est tellement plus fort, plus utile et plus durable qu’un livre, au fond, un signet !

  • LE TEMPS DES NOYAUX d'Aurélien DONY et Claude RAUCY (paru chez M.E.O.)

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    Un printemps en temps de guerre

    Franz est un déserteur allemand et Julien, le seul homme de la ferme des Loizeau après le départ du père pour l’Allemagne et le décès au début de la guerre du frère aîné. Julien aide aux travaux avec sa mère et sa grand-mère. L’Allemand trouve à se réfugier dans la ferme familiale et se lie d'amitié avec le Belge.
    Les deux jeunes hommes ne prennent pas vraiment la mesure de la guerre malgré les malheurs qu’ils ont déjà traversés : leur force de vie leur masque la réalité car elle est plus puissante que les événements dans lesquels ils sont plongés comme une anomalie, une insulte à leur fougue, à leur besoin de découverte, de liberté et d’évasion.dony-photo.jpg

    Cela se passe en avril 1918 et donc peu de mois avant  la fin de la Première Guerre mondiale. C’est un printemps encore timide, un printemps qui chante faux, un printemps forcément moche. Où le soleil ne voulait rien savoir du chant des mitraillettes.

    Les jeunes hommes partagent un même goût pour la chair des cerises et Julien, lui, est fasciné par un héron qu’il va admirer sur son lieu de vie. Plus tard, quand le temps des noyaux aura remplacé le temps des cerises, dans ce même endroit, la figure de son ami, presque son héros (voire son Eros), se substituera lors de retrouvailles à celle du palmipède.
    Le récit de cette rencontre par temps de guerre est narré avec une belle sensibilité par nos deux auteurs que plus d’un demi-siècle sépare (et ce n’est pas la moindre qualité de cet ouvrage que cette réunion, fruit déjà d'une vieille complicité, d’un écrivain confirmé avec un écrivain plus que prometteur dont les écritures se sont ici fondues.)2448cb04-0a05-11e5-befd-aacfb390e5ad_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

    Avec tact, ils nous content une histoire d’amitié et d’amour insolite en un temps où les conventions et la religion imposaient leur loi.

    Le récit est encadré par deux chansons qui vont par leur thème commun rythmer l’action: le temps des cerises puis le temps des noyaux.

    La fin du récit, comme un pied-de-nez, aux hommes et à la guerre, ne prête pas le flanc à la morale mais à la funeste drôlerie de l’existence qui constitue une forme de liberté opposée à toutes les forces en jeu dans le monde des hommes.

    Un beau roman (son premier pour Dony, son trente-sixième pour Raucy) à lire, de préférence, au printemps. Ne tardez donc pas pour croquer les cerises douces amères de ce roman!

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur (présentation, extrait, commentaires)

     

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    Aurélien Dony et Claude Raucy seront présents à la Foire du Livre de Bruxelles pour dédicacer leur ouvrage le samedi 20 février 2016 entre 13 et 15 h sur le stand 208.

     

    Aurélien Dony sort par ailleurs un recueil de poèmes au Coudrier, Au seuil d'un autre corps (avec des dessins de Cécile Macors).

    Il sera présent à la Foire du livre sur le stand 408 pour le dédicacer le samedi 20 février 2016 entre 17 et 19 h.

     

     

  • UNE ANNÉE DOUCE d'ANNE GRAUWELS (paru chez M.E.O.)

    282221_aj_m_362.jpegL’année de tous les possibles

    Cette année 2012 (douze comme douce), l’année (dans année, il y a Anne), pour se remémorer la période, où Di Rupo devient Premier ministre de la Belgique, la narratrice a une suite de rendez-vous avec l’Ecrivain, par ailleurs éditeur, qui lui propose d’écrire un livre en collaboration dans une tentative de réunir en un seul volume deux visions du pays. Cette problématique du morcellement (du pays, de la personne, du nom) parcourt tout le livre. 

    La narratrice renoue avec l’Amant, réapparu après trois ans d’absence, et se remémore des séances passées chez L’Analyste qui sera, après son décès, prolongé par la figure du Psy sans chichis, contemporain, lui, du récit, et qui en est comme le prolongement sur un mode mineur.

    En les particularisant par le fait de la majuscule, la narratrice met de la distance entre eux ; elle s’en joue et s’en rit. On a pu relever le caractère vaudevillesque de la situation même si c’est une façon pour l’auteure de ne pas prendre au sérieux ce qui arrive à sa narratrice. Ces acteurs du récit restent assignés à leur fonction, ou tendent vers une autre mais, dans l’intervalle, ils n’acquièrent pas pour autant le statut de personnage à part entière. En les statufiant, elle les rend à la fois dérisoires et irresponsables : ils ne peuvent pas être tenus pour responsables de leurs actes. C’est ce qui fait le piquant mais peut-être aussi le drame de cette histoire.Anne+Grauwels+ok.jpg

    L’année douce est pour la narratrice le temps de la réflexion, de l’introspection, un temps fragmenté par ces moments attendus et espacés, ces séances diverses qui rythment le quotidien de cette femme aux activités ordinairement réglementées entre les cours qu’elle donne à l’Université, des chroniques à écrire pour une revue et des amitiés, des affections de femme de son âge et de son milieu. Elle vit toutefois l’existence qu’elle a choisie sans s’en plaindre mais sans avoir renoncé à toute envie de l’ouvrir à de nouvelles perspectives.

    Quand l’Écrivain devient un Amoureux, l’Amant gêne d’autant plus qu’il la délaisse autant qu’avant et ne lui laisse pas plus d’espoir sur l’avenir de leur relation. Mais vers la fin de l’année, l’Écrivain glisse vers le statut d’Amant car, pour lui, elle n’aura été qu’une récréation, le temps d’un livre écrit à deux,  d’une parenthèse littéraire et charnelle propre à raffermir son ego un moment fragilisé.

    Les trois instances de ce récit, l’Amant, l’Analyste et l’Ecrivain, vont comme s’unir dans le chef de la narratrice dans le temps où elle décrit la relation de cette année douce pour, on peut le supposer, s’en libérer et engager son existence sur une voie neuve. On peut deviner qu’elle les a suffisamment intégrés, réglés que pour pouvoir s’en détacher et ne plus dépendre de leurs figures par trop masculines pour ne pas dire paternelles. Par ce récit-là, qu’on lit aujourd’hui, elle accède au statut d’écrivaine à part entière.

    C’est écrit dans une prose claire, limpide aux phrases courtes, qui, avec détachement, va droit aux faits sans s’encombrer de superflu.

    Un livre entêtant, tendre et mélancolique comme une chanson douce.

    Éric Allard

    Le livre sur le site de l'éditeur

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 20

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il ne put s’empêcher d’admirer le courage et le travail de cette gamine, il avait même ralenti la cadence de son tir risquant de mettre en danger sauveteur et sauvé, il se reprit bien vite et concentra le feu de son arme sur les ennemis qui tiraient en direction de la gamine et de la victime qu’elle voulait tirer de la gueule de l’enfer dans laquelle il était déjà un peu. La fille avait réussi, le soldat était maintenant pris en charge par les services de l’infirmerie, il survivrait, cette fois-ci au moins, en attendant de reprendre le combat plus loin vers l’ouest. Il espérait que ce serait très loin là-bas en direction de Berlin car cette guerre était décidément longue et horrible, horriblement longue et horriblement dévastatrice.

    ÉPISODE 20

    Il éprouva une si forte tension qu’il sortit de son sommeil et, cette fois, il faisait jour, il allait pouvoir se lever mais, avant, il laissa son esprit émerger lentement de son rêve qui, bien que très violent, n’était pas un cauchemar car il avait une admiration sans borne pour ces gamines qui avaient combattu dans l’Armée Rouge contre les troupes hitlériennes et n’avaient reçu aucune reconnaissance à la fin de la guerre. Elles étaient affectées à la récupération des blessés, à l’infirmerie, à la défense antiaérienne, des tâches souvent très exposées mais elles n’eurent même pas droit au statut d’anciennes combattantes, elles avaient même honte de leur jeunesse qu’elles voulaient oublier pour pouvoir partager leur vie avec un homme qui ne verrait pas en elle un monstre froid capable d’affronter le fer et le feu sans frémir. Mais, Svetlana Alexievitch, les a retrouvées, les a aidées à parler, les a écoutées et a témoigné pour qu’elles retrouvent leur dignité et qu’elles reçoivent la considération, le respect et l’hommage qu’on leur doit au-delà des frontières ukrainiennes, biélorusses et russes pour leur courage et leur participation à la lutte contre le mal universel.

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    Svetlana Alexievitch

    Il avait été vraiment très ému à la lecture de ce livre et il se disait que ces filles ne s’étaient peut-être pas sacrifiées pour rien, qu’elles avaient peut-être contribué à l’éradication de cette forme de cancer particulièrement odieuse et virulente qui infectait l’humanité entière, ce mal noir qui avait ravagé l’Europe en quelques années seulement. Mais, son bel optimisme avait vite été douché, les forces du mal semblaient renaître un peu partout en Europe, même dans des pays qui ne semblaient pas particulièrement exposés à des menaces immédiates et même à moyen terme. L’humanité semblait amnésique, il avait fallu une simple alerte pour que chacun croie son petit confort en danger, que les dirigeants pensent plus à leurs basses ambitions, à leurs petits privilèges qu’à leur devoir, pour que les grincheux et les envieux trouvent vite une solution simpliste et des boucs émissaires tout désignés, donnant des idées aux nostalgiques de cette période de pourtant si triste mémoire. Mais l’humanité n’est que ça : le meilleur et le pire, la vertu et le vice, l’intelligence et la bêtise, la solidarité et le nombrilisme aigu, etc…, un grand mélange détonnant toujours prêt à exploser qu’il faut toujours surveiller comme du lait sur le feu.

    La politique ne l’intéressait plus beaucoup mais il ne put s’empêcher de penser à tous ces hommes en charge de la nation qui s’étripaient dans des débats stériles qui donnaient beaucoup plus d’arguments aux extrémistes qu’à leur propre camp. L’intelligence semblait bien avoir déserté ces sphères où l’on pensait avoir triomphé en ayant affaibli un adversaire sans se rendre compte, que de ce fait même, on avait nourri un monstre qui serait beaucoup plus difficile à abattre le moment venu. Comme l’homme est faible ! Et il l’est d’autant plus qu’il possède déjà beaucoup car ceux qui n’ont rien ne risquent rien et ne montent pas des murs de toute sorte pour protéger leurs avoirs.

    C’était un jour bien sombre pour lui et cependant les jours s’allongeaient déjà, la neige pâlissait toujours la campagne tout en salissant la ville, il décida tout de même de baguenauder un peu dans la campagne environnante. Il connaissait, non loin de la ville, une petite vallée, un vallon plutôt, abritée des vents dominants où, à cette saison, un juvénile rayon de soleil réchauffait déjà l’atmosphère. Il ne s’était pas beaucoup aéré depuis qu’il avait subi cette maladie saisonnière à laquelle il ne coupait pas chaque hiver ; le jour était tout à fait propice à une petite sortie pour reprendre ses bonnes habitudes à la fin de l’hiver, même si celle-ci était encore bien loin, mais un rayon de soleil c’est déjà l’annonce du printemps.

    Il marchait à l’ubac profitant du timide rayon de soleil qui réchauffait un peu l’air ambiant sans l’altérer, lui laissant toute ses qualités vivifiantes, et il ressentit vite une forme d’allégresse qui lui fit oublier sa morosité matutinale. Il avait l’impression, en de tels instants, dans ce petit vallon, d’être dans un petit paradis taillé à sa mesure et là-bas, plus loin, il apercevait un nuage rose fait de lettres qui essayaient de s’agréger pour former des mots, mais parmi ces lettres, il y en avait qu’il ne connaissait pas, qu’il n’utilisait jamais, c’était peut-être des signes cyrilliques. Et, en s’approchant un peu plus près, il constata que sur ce nuage, il y avait des hommes qui parlaient doucement car en paradis il n’est nul besoin de hausser la voix pour se faire entendre, chacun écoute tranquillement les autres qui ne profèrent que des propos sensés et amènes.

    Quand il fut suffisamment près, il reconnut quelques écrivains russes dont il avait vu la photo dans des vieux manuels de littérature, il y avait là, à n’en pas douter, Pouchkine arborant, comme tous les autres, c’est la règle en paradis, un air béat et satisfait masquant cependant mal une certaine contrariété qu’il ressassait depuis que son ami, amoureux de la fille du capitaine, n’avait pas réussi à convaincre ses collègues officiers qu’il n’avait jamais trahi et n’avait commis qu’une seule faute : celle d’avoir aimé la fille d’un capitaine que d’autres désiraient tout autant que lui. C’est du moins ce qu’il comprit des propos qu’il échangeait avec Dostoïevski qui ne l’écoutait que d’une oreille tout en cachant mal sa déception de n’avoir pas trouvé un casino en paradis, un paradis sans casino était pour lui une erreur profonde et une tromperie fondamentale. Il ne pouvait être totalement heureux dans ce lieu si le joueur qui somnolait en lui ne l’était pas, il devait donc se contenter de quelques parties de jeux de cartes, d’échecs, ou d’autres jeux de société avec les frères Karamazov et même parfois, quand il n’avait pas d’autres partenaires, avec l’idiot du nuage.

    Il reconnut aussi, un peu plus loin, le grand Tolstoï qui nous avait déjà laissé comprendre qu’au sud de la Russie, plus au sud encore que les Cosaques, vivaient des peuples fiers et courageux qui pourraient un jour se rebiffer pour défendre leur identité, leur culture et leurs traditions. Il partageait cette analyse avec deux petits nouveaux arrivés depuis peu, sur l’échelle du paradis évidemment, Axionov et Soljenitsyne qui l’écoutaient, religieusement, était-ce vraiment le mot qu’il fallait utiliser au paradis des poètes et des prosateurs, probablement pas, mais il n’en avait pas d’autres sous la main présentement, et attendaient leur tour pour évoquer la triste période qu’ils avaient traversée et l’exil qu’ils s’étaient résigné à choisir parce qu’ils ne pouvaient plus vivre dans leur pays. Ivan Denissovitch qui les accompagnait, était prêt à témoigner en racontant son séjour dans un lieu appartenant au goulag.

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    Tolstoï

    Maintenant, il entendait mieux les conversations et après les échanges qu’il avait pu saisir, il comprit que ces écrivains ne s’étaient pas seulement réunis pou disserter du bon vieux temps et ainsi meubler leur éternité dans leur paradis, il voulait parler des jeunes écrivains russes qui essayaient de leur succéder, la discussion était paisible et détendue, chacun avançait des noms et même si les autres n’étaient pas d’accord, personne ne se fâchait ni s’emportait. Il saisit quelque nom, il entendit : Chichkine, mais il vit sur quelques visages des sourires presque narquois, parce que tout même paradis oblige, on ne se moque pas. Certain, il ne sait qui, fit remarquer qu’il n’y avait aucune femme dans leur groupe et qu’il fallait donc penser à cette gente qui œuvrait aussi avec ferveur pour la littérature russe. Il entendit alors, dans un souffle de vent éthéré, les noms de Voznesenkaïa et d’Oulitskaïa mais il y en avait d’autres qu’il n’avait pas pu saisir.

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    Le petit nuage s’éloignait lentement et il avait de plus en plus de mal à entendre leur conversation mais il pu saisir tout de même un propos qui devait émaner de Tolstoï puisqu’il connaissait bien le sud de la Russie. Il évoquait cette région, dans les monts du Caucase, où vivaient des peuples très différents qui ne cohabitaient pas toujours très bien entre eux, mais qui avaient tous une riche culture qu’il ne fallait pas ignorer même s’ils ne s’exprimaient pas toujours dans la belle langue de toutes les Russies. Il cita en exemple Iskander qui, avec une imagination débordante, avait inventé un royaume ou cohabitaient des lapins et des boas dans une belle harmonie jusqu’au jour où l’ambition, l’attrait du pouvoir et de l’avoir, avaient corrompu les lapins aussi bien que les boas ce qui avaient provoqué bien des malheurs au royaume de ces animaux autant qu’au royaume des hommes quand ils se comportent comme des lapins et des boas ce qui, finalement, est plutôt le cas général.

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    Les deux nouveaux écoutaient ces propos avec plus d’attention que les plus anciens et ils ne purent s’empêcher de parler de jeunes auteurs qui pourraient, le moment venu, postuler pour une place dans leur cercle littéraire. L’un parlait de l’Arménie et de Gohar Marcossian qui avait l’avantage d’être une femme, ce qui manquait le plus dans leur club, et une Arménienne, ce qui représentait une culture très importante qui s’est répandue sur toute la planète en essayant de fuir un génocide ignoble et abominable. Un autre parla des Azéris et de Kurban Saïd qui même s’il avait brouillé abondamment les cartes, représentait une culture qui avait toute sa place sur ce petit nuage. D’ailleurs, il suffisait de le rechercher car il était déjà en ce paradis depuis de longues années et il était étrange qu’aucun d’entre eux ne l’ait jamais rencontré. Il faudrait qu’il demande au responsable des lieux s’il avait une petite idée pour retrouver cet étrange écrivain qui avait surtout joué au caméléon pour échapper aux divers pouvoirs qui en voulaient à sa religion, à sa nation et plus sûrement à sa personne même.

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    Gohar Marcossian

    Et, dans un dernier souffle de zéphyr, il entendit qu’on parlait aussi de Tchiladze qui avait plutôt sévi des côtés de la Mer Noire, en Géorgie, à Batoumi, où il avait travaillé longtemps au Théâtre de fer où un comédien, venu de la grande ville, avait fait revivre l’art de la comédie et du drame avant de connaître un amour impossible avec la fille du gardien des lieux. Une histoire que Tchiladze racontait dans le flot torrentueux d’un roman qui voudrait tout emporter sur son passage comme le fleuve de la révolte quand il part la conquête de la liberté.

    L’air était devenu plus frais, le vent qui avait poussé le nuage des poètes et écrivains, le faisait maintenant frissonner, et, comme il n’avait pas envie d’être à nouveau enrhumé et condamné à la séquestration par la maladie, il décida de revenir sur ses pas et d’abandonner là les écrivains russes, d’autant plus que l’arête du vallon avait déjà effacé les premiers rayons de ce timide soleil de janvier. Il rebroussa donc chemin tout en pensant à cette littérature russe si brillante qu’il n’avait encore abordée que par la petite porte. Il fallait maintenant qu’il rentre réellement dans ce panthéon littéraire et qu’il fasse enfin connaissance avec les Frères Karamazov, les Possédés, Anna Karénine et même l’Idiot et pourquoi pas les Ames mortes, il y en avait tellement qu’il faudrait leur consacrer une année sabbatique qui serait, par ailleurs, fort sympathique mais le drame du lecteur et un peu comme celui des Danaïdes, mais à l’envers, il ne videra jamais son tonneau à livres alors qu’elles n’arrivaient pas à remplir le leur comme il le disait souvent..

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    Fiodor Dostoïevski

  • APOCALYPSE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Jacques Flament, l’éditeur, a proposé un défi à certains de ses auteurs, ce défi est décrit ci-dessous, il consiste à raconter la vie d’un groupe de personnes enfermé dans un local souterrain après un événement apocalyptique. Chacun devra raconter comment il vit cet événement, à quoi il pense, ce qu’il espère, ce qu’il regrette… Thierry Radière a essuyé les plâtres, il a été le premier témoin à livrer son expérience de l’apocalypse probable, j’ai lu celui-ci comme j’ai lu le sixième témoignage rédigé, lui, par Balval Ekel. La série est toujours en cours, les trois derniers témoignages ont été écrits par Alexandra Bitouzet, Eric Scilien et Emmanuelle Cart-Tanneur. Une expérience littéraire intéressante fondée sur une expérience humaine fictive mais possible.

     

    image165.jpgLE BUNKER– Premier témoignage

    Thierry RADIÈRE (1963 - ….)

    L’éditeur Jacques Flament a conçu un projet littéraire original, il a défini un ensemble de contraintes qu’il a soumis à des écrivains pour que chacun d’eux apporte sa version de la situation qu’il a imaginée. Il définit lui-même ce concept de la manière suivante : « LE BUNKER est un projet littéraire de JFE (Jacques Flament Editions) qui se positionne dans la durée, le nombre de livres proposés n'ayant, pour l'instant, pas de limite définie... À partir d'une situation donnée (l'apocalypse soudaine, sous quelque façon qu'on l'envisage) contraint 217 personnes à cohabiter, bloquées dix mètres sous terre, et à envisager la survie ou la mort ensemble, sans possibilité notoire de sortie. Chacun des auteurs de la série prend donc la posture du survivant et décrit son quotidien, son passé, ses fantasmes ou, pourquoi pas, ses rêves d'un futur meilleur ». Comme un mauvais élève, j’ai lu le sixième témoignage sans connaître précisément les règles du jeu mais le texte était suffisamment explicite pour que je ne m’égare pas trop. Cette fois, je connais le projet, je peux affronter le Premier témoignage, celui de Thierry Radière.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

    Ce défi était vraiment à la mesure de Thierry Radière lui qui excelle dans la description des scènes intimes, des états d’âmes torturés, des huis clos pesants et dans l’expression d’une vision plutôt sombre de l’humanité et de son devenir. Ainsi, Il introduit son témoignage par une remarque qui dénote cette vision : « Je pensais que tout, absolument tout, disparaitrait avec l’annonce de la catastrophe. Il m’a fallu du temps pour comprendre que non ». Le pire n’est pas toujours certains. Il a donc choisi de créer une ambiance non pas de résistance et d’espérance mais plutôt une atmosphère apocalyptique décalée, nous ne sommes pas morts mais nous mourrons certainement assez rapidement. Nous avons échappé au pire mais il nous rattrapera vite. Pour meubler ce temps qu’il lui reste à vivre, qu’il pense plutôt court, il écrit sur un petit carnet et quand il aura noirci l’ensemble du support, il écrira dans sa tête. Il constate alors que ce qu’il écrit est plutôt meilleur que ce qu’il a écrit auparavant. Il faut tout de même préciser que l’ensemble des personnes présentent dans le bunker est des artistes ou des gens travaillant directement avec eux, toutes des personnes impliquées à un degré divers dans la création artistique.

    Sur ce petit carnet, le narrateur inventé par l’auteur, raconte la vie dans le bunker, l’attitude des autres, leurs réactions, leur dérive, la peur, la foi en la religion, la spiritualité, peu croient en une issue possible, peu pensent que le monde extérieur n’est pas anéanti. Mais il écrit surtout sur lui-même, sur la vie qu’il a eue, sur son enfance, sur les faits qui l’ont marqué, sur ce qu’il est aujourd’hui, sur ce qu’il a déjà abandonné, sur ceux qui ont partagé sa vie… il s’interroge principalement sur l’art, le rôle de l’art dans la société, la fonction de l’artiste, la place de la création et les conditions idéales pour créer. Il en déduit « Que l’art est éphémère et qu’il est sans cesse à réinventer. Sa nécessité vient d’un manque de liberté, au sens large du terme. Moins nous nous sentons libres, mieux nous créons. » Une réflexion qui résonne un peu a contrario, de l’envie de l’auteur qui dit « Je veux rester un être libre jusqu’au bout. » Toute la difficulté de l’artiste qui veut exprimer la liberté mais que ne créée jamais mieux que sous la contrainte.

    Ce témoignage n’est que le premier, six sont déjà publiés et d’autres viendront certainement encore. « LE BUNKER constituera donc une série de livres sur l'enfermement, la privation, le manque de liberté dans l'absolu, chacun des ouvrages étant considéré comme un témoignage où l'univers révèle, décrit, poétise ou honnit un univers imposé à travers les mots. »

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    image204.jpgLE BUNKER – Sixième témoignage

    Balval EKEL (1963 - ….)

    Pour bien comprendre ce sixième témoignage, il faut revenir au premier décrivant le contexte. « Le 21 juillet 2014, 217 personnes, assises côte à côte, à 10 mètres sous terre, écoutent avec attention les discours inauguraux de L’ANTRE ET DES ARTISTES, un espace culturel souterrain de béton, unique en son genre. C’est à ce moment que la catastrophe … se produit. Sans préavis. … chacun des 217 occupants du bunker est affolé, accablé, sidéré, bête aux abois enterrée vivante dans un immense terrier de béton sans aucune issue immédiate. Peut-être sortiront-ils un jour. Peut-être pas. Ils sont les survivants de la catastrophe, et se doivent d’être des survivants créateurs. Chacun à sa manière, avec son style, témoignera du présent, du passé, du futur hypothétique, de son bonheur d’avoir vécu sur terre ou de sa douleur de la perte des repères et des êtres chers. Ou peut-être, tout simplement, tracera-t-il la marque de son insondable vanité de puceron éphémère dans un monde terrassé d’avoir été trop loin dans sa folie ».Ekel-Balval.jpg

     Il appartient donc à Balval Ekel de formuler le sixième témoignage, Balval c’est l’auteur d’une biographie de celui qui serait le père génétique qu’elle a cherché longtemps sans le trouver, il était déjà décédé quand elle a pu l’identifier. J’ai retrouvé l’auteure, et la femme, que j’avais quittée dans la description de cette quête, son écriture est toujours aussi empathique, elle donne toujours l’impression de vouloir prendre le lecteur par la main pour l’emmener dans la vie qu’elle a construite dans la douleur au milieu des tracas et ennuis de tout genre. Dans ce témoignage fictif de ce qui pourrait être l’Apocalypse, elle revient sur la vie qu’elle a eue : son enfance, sa jeunesse, ses errances et finalement la rencontre de celui qui lui apporta, la quarantaine venue, l’amour et la stabilité. Elle évoque ce qui fut fondateur de sa personnalité : le sport (le dirigeant que je suis ne peut qu’apprécier ce qu’elle en dit), la peinture, la sculpture et la musique.

    Pour meubler son temps dans cet espace clos, elle raconte la vie de cette petite communauté qui s’est constituée sous terre par hasard, sans qu’aucun des membres n’ait prévu quoi que ce soit. Elle n’avait même pas une feuille de papier pour écrire ce qu’elle voulait laisser, au moins une petite trace, au cas où d’autres survivants les retrouvent, eux ou leurs restes, alors elle écrit au dos des fiches de présentation des œuvres d’art figurant dans le dossier de presse de la manifestation. Les noms des artistes, de leur œuvre et leur pays d’origine sont indiqués au haut de chaque fiche qui porte chacune un texte, une réflexion, un souvenir, une observation…. Elle ne s’attarde pas trop sur le comportement des membres enfermés avec tout ce qu’il faut pour subsister un bon moment, elle se concentre essentiellement sur sa famille qu’elle a stabilisée dans la difficulté et à laquelle elle est très attachée.

    Cette fin de vie possible, voire cette fin du monde ne l’inquiète pas trop, elle dit sa joie d’avoir enfin réussi sa vie, d’avoir eu des enfants qu’elle aime par-dessus tout, d’avoir trouvé le compagnon qu’il lui fallait. Mais, elle dit aussi sa désolation devant le peu de respect que les hommes ont envers la planète et ceux qui l’habitent, elle pense que cette négligence est à l’origine de tous les tracas qui perturbent le monde et certainement de cette catastrophe qui les enferme dans ce bunker.

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    LE BUNKER: Les 11 témoignages parus jusqu'à présent, c'est ICI

  • L'OUTRE-APPRENANT

    Concours-dessin-craie-tableau-ecole-9.jpgSon appétit de savoir était tel que les autorités scolaires avaient cru bon d'aménager un local particulier pour la satisfaction de ses besoins. Régulièrement, suivant un horaire prédéterminé, des enseignants en toute matière venaient lui servir son content d’apprentissages. Mais il fallait adapter sans cesse l’horaire. Il assimilait à une vitesse exponentielle et sans façon. Mathématiciens et informaticiens mêlés tiraient des graphiques singuliers de ses performances et les répercutaient sur des forums éducatifs et les organes de presse locaux. Il était montré en exemple aux étudiants revêches et la section cyber médias de l’école envisageait de tourner un reportage numérique sur son cas. Vu la fureur ingestive de l’apprenant, les enseignants affectés à son éducation redoutaient d’entrer dans la cage du fauve qui engloutissait matières et disciplines sans souci de compétences. Les plus éminents professeurs d’université de la région, sensibles au phénomène, venaient lui donner cours bénévolement juste pour approcher ce monstre de savoir en puissance et s'inscrire à ses futurs cours. Eux aussi ne faisaient plus face…

    Cette situation qui aurait dû réjouir le directeur le mécontentait pourtant car depuis que l’homme d’entretien faisait l’objet de toutes les attentions, l’état de son bureau périclitait, le lavabo et sa douche personnelle fuitaient indûment, son éclairage s’ombrait, ses écrans noircissaient, son miroir en pied pâlissait et, surtout, ses chers asparagus n’étaient plus entretenus avec les égards dus à leur rang.

  • L'ANTHOLOGIE DU POISSON PILOTE

    Dans l'ANTHOLOGIE DU POISSON PILOTE, lisible sur son blog, Denys-Louis COLAUX propose à des auteurs de se présenter en quelques lignes, de livrer un poème inédit et de proposer un texte d'un poète de leur choix.

    Découvrez les choix de poèmes et de poètes de Pierre PERRIN, Géraldine ANDRÉE, Jo HUBERT, Claude MISEUR, Claude DONNAY, Thierry RADIÈRE, Philippe LEUCKX... et Éric ALLARD.

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  • LES LIÈVRES DE JADE, une lecture de PHILIPPE LEUCKX

    1224676647.jpgDeux poètes nés en 1959. Deux exacts contemporains, forcément, ça facilite les collaborations, les échanges, puisque des connivences profondes parcourent leurs textes, puisque la poésie qu’ils exercent sort des sentiers battus, battant prose et poème, mêlant réel et imagination débridée....

     

    Lire la suite sur le site de la revue TEXTURES 

    Pour commander le livre

  • L'ÉCOLE DU CRIME

    ensemble-35731.jpgDans cette école, sévissait un serial killer. Le directeur et son staff ne s’en inquiétaient toutefois guère car les crimes ne portaient que sur des professeurs secondaires totalisant d’infimes périodes de cours : le prof de vitrification du papier de verre, le prof de maths additionnelles, le prof de pose de vernis à ongles, le prof de langues de salon, le prof de cocktail Molotov acrobatique, le prof de réflexologie dentaire, le prof de lâcher prise, le prof d’après tout, le prof de presque rien… Tout ça, clamait le directeur, C'EST-DE-L'OCCUPATIONNEL, et on s’en bat les dessous de carpette (ses propos réels, cela dit, étaient beaucoup moins châtiés mais des jeunes lecteurs nous lisent peut-être...).

    Mais quand le prof d'orthographe phonique et le prof de physique éducative furent retrouvés énucléés et émasculés, le système optique et reproducteur en piètre état, en haut lieu on prit enfin la mesure de cette affaire. Une enquête fut diligentée par la direction générale et confiée à l’éducateur en chef, un ancien inspecteur du fédéral reconverti dans la surveillance scolaire.

    Les meurtres crapuleux n'en continuèrent pas moins... Le prof de chimie cosmique fut retrouvé empoisonné dans son laboratoire (plusieur fois étoilé) de sciences astrologiques et le prof de finnois finlandais fut découvert, langue pendue, dans son laboratoire (tout neuf) de langues fenniques. L’affaire fut jugée alarmante quand le professeur de morale orale fut retrouvé décapité, la tête entièrement voilée, et le professeur d'informatique formative complètement déconnecté. Le directeur réunit en catastrophe le seul membre du personnel encore en vie et comprit dans un éclair que Marc Brutus, l’éducateur en chef et par ailleurs ceinture noire corbeau de karaoké, était l’unique assassin. Il s’avançait, un imposant sourire aux lèvres, avec le beau stylet stylé que le directeur lui avait offert au début de leur liaison…

  • IL FAUT CHERCHER L'INSTRUCTION... / Eugène SAVITZKAYA

    v_9782707328311.jpgAh, ces écoles qui se suivent. Mourir, en y pensant, mais jouir en l’oubliant. Il faut chercher l’instruction où elle s’épanouit, par exemple, dans les ailes d’une libellule, dans la laitance du hareng, dans le purin vivant, dans la prune bien mûre, dans les plis de la vulve, dans les rides du scrotum, dans le travail graphique du scolythe sous l’écorce du châtaignier, dans le regard de ta mère, dans les yeux fatigués de ton père, dans l’odeur capiteuse du satyre puant, dans l’involucre de la noisette, dans les pinces du perce-oreille, dans l’agressivité sexuelle de la mésange, dans l’urine de la vieille femme urinant debout sur la chaussée, dans le parfum balsamique des bourgeons des peupliers noirs, dans les fleurs de l’aubépine, dans l’argile jaune qui colle aux souliers, dans les œufs des truites en mars, dans le gémissement rythmique des trains de marchandises en pleine nuit, dans la visage de la femme fichée sur ta verge, dans le visage mortuaire de ton père, dans la nuque comme brisée de ta mère morte, dans l’appel du coucou, dans la puanteur des porcheries, dans la vapeur blanche montant des cheminées des centrales nucléaires, dans la fragrance des fleurs de pommiers et de poiriers, dans le vrombissement des mouches et des hélicoptères de combat, dans les blessures putrides, dans la lumière blanche des cerisiers fleuris, dans les lames du schiste, dans la bave des enfants, des vieillards et des mongoliens.

     

    extrait de Fraudeur d'Eugène Savitzkaya (Minuit), Prix Rossel 2015



  • L'ÉCOLE DES ANIMAUX

    feuilles%20elephant%20grand.jpgElle donnait cours, le matin, à des éléphants mais elle ne supportait pas leurs trompes qui fourrageaient partout.

    L’après-midi, elle enseignait à des rhinocéros à la corne tournée vers le ciel.

    Une fois par semaine, elle donnait remédiation à des léopards dont la robe ocellée la fascinait.

    Une fois par mois, elle accueillait un écrivain en classe, un crotale qui ne répondait que par des sifflements aux questions des pachydermes. 

    Quand le loup d’inspecteur venait la visiter, elle était contrainte de lui souffler dans les narines pour obtenir un rapport satisfaisant.

    Régulièrement, elle rendait compte de l’évolution de ses enseignements au préfet, un chat abyssin qui ne la laissait jamais sortir sans avoir eu son content de caresses. Sinon il feulait et il fallait avertir la déléguée syndicale, une souris verte, qui le menaçait de faire intervenir les hyènes du Parti.

    Quand elle n’était pas à l’école, elle partageait sa vie avec un corbeau qui rapportait tout ce qu’elle faisait sur les réseaux sociaux.

    Quand l’opportunité d’œuvrer au ministère, loin de tous ces animaux, lui fut offerte, elle sauta sur l’occasion sans savoir que le ministre était un crabe de la pire espèce.

    Elle avait toujours été naïve comme toutes les oies blanches.

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 19

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Bien sûr, elles ne seraient pas toujours d’accord entre elles ces femmes au caractère trempé, cuit sous le soleil impitoyable de l’Afrique, comme l’acier le plus rigide, inoxydable, inaltérable, elles s’opposeraient certainement sur certains points mais elles mettraient, pour sûr, en commun des valeurs fondamentales comme le respect des êtres humains en commençant par les plus faibles, les enfants et les femmes, qui, trop souvent, ne comptent pas encore dans ces sociétés revenues vers des comportements trop primaires. Elles apprendraient à tous ces assoiffés de pouvoir qu’il faut d’abord nourrir son enfant et sa femme avant de regarder ce qui se passe chez le voisin pour essayer de lui prendre sa part. Elles leur rappelleraient que Dieu, quelle que soit la forme sous laquelle on le vénère, ne peut pas avoir incité les humains à s’attaquer à leur prochain surtout pas aux plus faibles. Elles leur montreraient qu’en partageant les fruits de leur pays la vie serait belle pour tout le monde car, même si le climat était parfois un peu trop excessif, ce pays était malgré tout fort généreux.

    ÉPISODE 19

    Ce n’était encore qu’un rêve éveillé qu’il faisait là, mais il était convaincu que si les femmes prenaient le pouvoir, la vie en Afrique, et principalement au Maghreb, changerait radicalement et que l’espoir pourrait un jour renaître. Décidément, le monde est une chose bien compliquée et les hommes disposent d’un talent fou pour inventer tous les travers, arias, vices, perversions, … qui peuvent rendre la vie impossible pour la majorité qui ne dispose ni de la force, ni des moyens, pour faire valoir ses droits fondamentaux. La vie est tellement simple qu’il est trop aisé pour les plus pervers de la rendre la plus complexe possible et surtout la plus douloureuse pour ceux qui ne demandent rien à personne et veulent simplement se contenter de profiter du fruit de leur sueur et de leurs efforts pour vivre paisiblement sur un tout petit bout de planète. Ces réflexions le rendaient grognon, désabusé, agacé, il n’arrivait pas à accepter toute la bêtise humaine et cependant il en est ainsi depuis la nuit des temps, il fallait bien qu’il y ait des mauvais pour qu’on puisse apprécier les instants qu’on passe avec les bons. Bonté : encore un mot qui a disparu de notre vocabulaire à force de lui donner une connotation péjorative, et pourtant que notre monde manque de cette qualité qui pourrait rassembler toutes les autres en son sein !

    Pour retrouver un peu de sérénité, il décida de s’autoriser un petit verre de porto qu’il préférait désormais au whisky déconseillé par son médecin qu’il écoutait parfois mais pas toujours car, à force de se préserver de certaines maladies, on finit par être agressé par une pathologie à laquelle on n’a jamais pensé. L’heure n’était pas à ces préoccupations morbides, il fallait réagir vite, avaler avec gourmandise ce doux remontant et manger un morceau pour lester son estomac vide afin de passer une bonne soirée de lecture avec le dernier livre que son ami lui avait prêté, « Middlesex » de Jeffrey Eugenides.

    Dans le passage qu’il lisait actuellement, il n’était nullement question de sexe, pas plus que de milieu d’ailleurs, il était seulement question de la défaite des Grecs, en 1919, en Turquie et de leur exode vers d’autres cieux, vers l’Amérique en ce qui concerne les héros de ce roman. L’auteur racontait les grands massacres perpétrés, la fuite effrénée des populations non turques, grecques et arméniennes principalement, et, lui, il voyait l’armée grecque en déroute, perdue dans les sables de l’arrière pays à la recherche d’une issue vers la mer pour embarquer sur des bateaux en partance pour la mère patrie.

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    Panos Karnézis

    Il se souvenait encore de la description de cette déroute que Panos Karnézis racontait si bien dans le « Le labyrinthe », ce général morphinomane, ce colonel désabusé, ce prêtre sans ouailles, ce médecin qui croit encore en la science mais de moins en les hommes qui constituent cette troupe vaincue et égarée dans un océan de sable et de cailloux, et ce caporal candide qui croyait encore que l’amour l’attendait au pays. Le soleil n’avait aucune pitié pour cette armée à la dérive, à la recherche de son salut dans la fuite vers la mer et l’espoir d’y trouver des navires pour regagner la patrie en essayant de sauver la face dans la construction d’une épopée mythologique qui rappellerait la Grèce antique. L’histoire n’est que suite de défaites et de victoires, la défaite appelant les futures victoires, mais la mythologie est immuable et s’inscrit dans le temps où elle ne peut que prendre vigueur. Donc le général vaincu et humilié essaie de sauver son épopée en la transformant en une odyssée des sables dont il serait le héros.

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    Et, lui, le petit caporal, le sans grade, il observait tous ces gens dotés de pouvoirs divers, militaires, religieux, thaumaturges, …, des pouvoirs qui pouvaient décider de la vie et de la mort et même du salut dans l’au-delà. Mais tous ces responsables qui auraient dû guider la troupe sans faiblir étaient complètement décontenancés par la tournure prise par les événements et même un avion qui les avait repérés, s’enflamma en essayant de les approcher comme Icare s’embrasa en essayant de quitter le labyrinthe. Sa foi en ces hommes commençait à fléchir, il pensait de plus en plus à cette fille de son village qui devait l’attendre avec une impatience croissante, et il se demandait comment il allait sortir de cette fournaise sans être cramé par le soleil et l’armée turque alliés contre lui et ses compagnons d’infortune. Il avait bien remarqué que le médecin injectait un produit dans le bras du Général mais il ne savait pas ce que c’était, certainement une drogue car l’homme n’était plus le même après sa ration quotidienne. Le Colonel, lui, avait perdu la confiance qu’il avait jusqu’à maintenant en ses supérieurs, il errait dans le camp comme une âme en peine, comme le médecin qui croyait encore en la science mais doutait de plus en plus de la capacité des hommes à en exploiter les bienfaits et même le prêtre se retrouvait seul car les soldats avaient perdu leur foi, Dieu n’envoie pas ses fidèles en enfer avant le jugement. La situation commençait à l’inquiéter sérieusement et il enviait le brave chien qui les accompagnait car lui seul avait l’esprit à peu près paisible, du moins en apparence.

    Il avait une réelle pitié pour ce caporal, innocent projeté au milieu d’un conflit qui ne lui appartenait pas, auquel il ne comprenait rien et qui devait subir l’incurie et l’incapacité de ses supérieurs tout en gardant un moral digne d’un homme, peut-être le seul à conserver cette qualité avec le chien qui semblait regarder cette situation avec une indifférence altière. Il aurait encore préféré que ce brave paysan mobilisé ait pu rester chez lui où, certes, il aurait connu d’autres aventures, d’autres mésaventures, mais il aurait été au moins chez lui et il aurait su pourquoi il massacrait les autres tout en prenant le risque d’être lui-même anéanti. Il aurait préféré le voir comme « L’homme au canon », cet Albanais dont Agolli contait la vengeance, un autre paysan qui avait trouvé un canon abandonné par une autre troupe en déroute, et qui avait préféré caché ce canon chez lui pour régler ses propres comptes malgré la terreur infligée par les occupants.

    L’Albanie était une terre d’honneur, de tradition, une terre où les comptes se soldent entre hommes, une terre peu perméable aux idées nouvelles, où on ne parlemente pas, où on sévit avec vitesse et décision et Bashkim Shehu se souvient bien comment son père, le premier ministre, a été liquidé promptement par des sicaires à la solde du pouvoir suprême et de ses affidés. Luan Starova aurait pu, lui aussi, raconter comment il avait fui le pays à travers le grand lac d’Ohrid, là où la Yougoslavie, à l’époque des faits, la Macédoine et l’Albanie se rejoignent au milieu des eaux. Mais l’histoire ne demande pas souvent l’avis des petits paysans qu’ils soient grecs, albanais ou n’importe quoi d’autre, elle déroule son tapis sans considération pour les plus faibles, les écrasant sous ses rouleaux que les puissants dévident pour dessiner le chemin qui sera le leur et pas celui des autres.

    Il sursauta, son chat miaulait sur ses genoux, il voulait faire sa balade vespérale avant de se blottir tout douillettement sur l’édredon du lit qu’il partageait avec son maître. Le livre de celui-ci gisait près de son fauteuil où il s’était assoupi, Eugenides l’avait emmené en Asie mineure où il avait rencontré d’anciennes lectures ce qui est un ravissement pour l’ami des lettres qui peut ainsi retrouver des lieux, des personnages, des idées, des anecdotes, … Et, à partir de ces divers textes, pouvoir construire des mondes imaginaires souvent plus proches de la réalité que la réalité elle-même car les écrits laissent souvent plus d’informations entre les lignes que dans les mots. Ainsi le lecteur, en recoupant les textes, peut faire émerger des vérités qui n’ont jamais été dites et qui pourraient cependant bien être beaucoup plus que virtuelles.

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    Rouja Lazarova

    Ce sentiment, cette impression, il l’avait notamment développé à la lecture de nombreux ouvrages écrits sous des régimes puissants et liberticides qui contrôlaient, ou contrôlent encore, tous les écrits dans certains pays. Il pensait présentement à cette jeune Bulgare, venue en résidence d’écriture dans sa région, qui avait écrit un roman qui sentait trop l’autobiographie pour n’y voir qu’une fiction et qui racontait l’histoire de trois femmes, la grand-mère, la mère et la fille, engluées dans les méandres de l’histoire de leur pays. Trois femmes secouées, triturées, déchirées par les remous de la fin de la guerre, de l’absurdité communiste et de l’accaparation du pouvoir par les ploutocrates à l’affût de l’effondrement du précédent régime. Et chaque fois, pour dire la meilleure solution est de ne pas dire, ou de travestir, en espérant que le destinataire, ou les lecteurs occasionnels, comprendront ce que l’auteur a réellement voulu rapporter. Et, à force de lire ces textes émasculés, énucléés, le lecteur averti reconstruit la vérité sous-jacente comme il interpréterait une partition de musique en apprenant le solfège. Ses pensées une fois de plus l’égaraient, cette fois vers Rouja Lazarova et ces femmes martyres des divers régimes qui ont sévi en Bulgarie depuis la guerre. Mais, désormais, le temps était venu de mettre un terme à cette journée en rejoignant sa couche où son chat l’attendait pour commencer sa nuit. Il sombra bientôt dans le doux sommeil qui était habituellement le sien et le rêve, comme souvent, prit possession de sa nuit, de l’Albanie et de la Grèce qui avaient laissé quelques signaux à peine clignotants dans son subconscient, il s’évada vers la Roumanie où il se retrouva dans la peau de Panaït Istrati parti sur les chemins de l’exil pour échapper à la misère, à la police, à la marginalité…

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    Cette fois serait la bonne, il ne voulait plus mener cette vie de misère, le ventre creux, il voulait vivre et manger avec ses propres moyens ; fini le temps des petites combines lamentables pour faucher quelques babioles à un employeur pas assez vigilant, finis les petits larcins minables qui ne lui permettaient même pas de manger pendant deux jours d’affilé, finie la tentation des petits voyous qui voulaient l’associer à des carambouilles pitoyables tout juste bonnes à l’envoyer en prison pour quelques années. Cette fois, il avait choisi de partir pour la France, pays où il pensait avoir une chance de pouvoir travailler avec un casier judiciaire vierge et même de publier ce qu’il commençait à écrire.

    Et, aujourd’hui, il sentait que la chance était avec lui, il avait rendez-vous avec le grand Romain Rolland, un immense écrivain qui avait accepté de le recevoir, cette chance venait effacer, à n’en pas douter, des années de guigne et de malheur, cette fois c’était la bonne, les portes allaient s’ouvrir devant lui. Même la maladie qui l’accompagnait depuis des années ne ternirait plus son avenir, il allait prendre la vie à plein bras, oublier ses aventures dans les pays de l’Est, ne plus faire confiance aux partis politiques, ne compter que sur ses seuls moyens, talents et compétences. Et, même s’il fallait reprendre la truelle du maçon, il le ferait pour pouvoir publier ces mots qui voulaient absolument sortir de sa tête, de ses tripes, qui voulaient prendre vie.

    Le cœur battant, gonflé d’espoir, il attendait que le grand homme puisse le recevoir, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait lui dire, mais il était convaincu que cette rencontre marquerait son histoire, un virage dans sa vie. Le vent avait tourné ; il allait oublier les jours de vache maigre, de doute, d’interrogation, il reviendrait vers des valeurs plus traditionnelles, chasserait « les pharisiens de l’Eglise chrétienne et les fous de la maison communisme. » Les chrétiens et les communistes se réconcilieraient pour apporter leur secours aux plus démunis. L’humanité aurait meilleure mine et moins honte d’elle-même.

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    Romain Rolland

    La servante vint l’informer que le maître l’attendait dans son bureau et qu’il devait l’y rejoindre… mais c’est ce moment que son chat choisit pour s’étirer et venir piétiner son visage ce qui le réveilla brusquement et le priva d’un entretien bien intéressant avec Romain Rolland, c’était toujours comme ça quand un moment décisif approchait, il y avait toujours quelqu’un, quelque chose, pour le réveiller au moment crucial. Il jura après le chat, le voua aux gémonies et essaya de se rendormir pour rattraper son rêve mais c’était trop tard, le rêve était passé et le sommeil aussi. Il pensa encore à Istrati qui connut finalement une belle carrière littéraire mais qui ne parvint jamais à le nourrir vraiment, et dû faire face à la maladie qui finit par remporter son combat bien trop tôt.

    Il laissa son esprit divaguer tranquillement, ne chercha pas à se rendormir à tout prix, il avait bien le temps de s’offrir une belle grasse matinée avant de se lever. La soldatesque qui avait peuplé son rêve de la soirée, le sollicita à nouveau, il voyait le fer et le feu se déchaîner à l’horizon dans un vacarme de fin du monde, personne ne connait ce vacarme mais tout le monde en parle alors il doit être vraiment terrifiant, et un tremblement de la terre digne d’un véritable séisme.

    Sous ce déluge de fer et de feu, il était maintenant en première ligne, à l’abri dans un bunker, et la compagnie qui était embusquée à sa droite se mettait maintenant en mouvement, profitant d’une accalmie des batteries allemandes et de la recrudescence de l’intensité des tirs de l’artillerie russe. Les hommes rampaient lentement, s’aplatissant derrière la moindre aspérité du terrain, se réfugiant derrière les restes d’arbres étêtés par les obus des deux camps, pendant que les autres compagnies faisaient feu de toutes leurs armes pour couvrir cette avancée. La bataille était d’une intensité folle depuis quelques jours et les pertes étaient considérables, il fallait secourir tous les blessés, pas uniquement pour récupérer des combattants mais surtout pour laisser un peu d’espoir à ceux qui, à leur tour, allaient s’élancer en enfer, et ainsi entretenir un certain moral dans la troupe.

    Pour ces missions scabreuses, à très haut risque, qui demandait courage, agilité, force, adresse et même une certaine insouciance, voire aussi de l’inconscience, l’armée rouge employait des jeunes filles, parfois très jeunes, comme celle qui s’était élancée en rampant à la rescousse d’un combattant apparemment touché à une jambe et cloué sous la mitraille. Il fallait le tirer de ce mauvais pas et cette fille ne s’était posé aucune question, du haut de ses dix-sept ans à peine, elle avait plongé au sol et rampé le plus vite possible avec son corps souple et agile sans se préoccuper des balles et autres projectiles qui lui sifflaient aux oreilles. Elle avait réussi à agripper la jambe valide du soldat et maintenant, elle reculait avec précaution pour ramener le combattant le plus rapidement possible vers l’abri de sa ligne.

    Il ne put s’empêcher d’admirer le courage et le travail de cette gamine, il avait même ralenti la cadence de son tir risquant de mettre en danger sauveteur et sauvé, il se reprit bien vite et concentra le feu de son arme sur les ennemis qui tiraient en direction de la gamine et de la victime qu’elle voulait tirer de la gueule de l’enfer dans laquelle il était déjà un peu. La fille avait réussi, le soldat était maintenant pris en charge par les services de l’infirmerie, il survivrait, cette fois-ci au moins, en attendant de reprendre le combat plus loin vers l’ouest. Il espérait que ce serait très loin là-bas en direction de Berlin car cette guerre était décidément longue et horrible, horriblement longue et horriblement dévastatrice.

     

  • DEMAIN, un film de Cyril DION & Mélanie LAURENT

    par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

     

     

     

     

     

     

    404473.jpgEn cinq chapitres thématiques (alimentation – énergie – économie – démocratie – éducation), le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent fait un état des lieux assez réjouissant sur les initiatives prises çà et là pour réfréner la chute inexorable de notre planète en matière d’écologie et de développement.

    Les constats d’aujourd’hui, assez lourds, sur le réchauffement, ses conséquences (du Pôle à la montée des mers et océans, la raréfaction des ressources – eau…), sont ainsi, non minimisés par le film, mais affinés par une vision qui ne soit pas seulement catastrophiste. En effet, les réalisateurs et leur équipe ont pris le chemin des quatre coins de la planète pour établir, sur le terrain, le catalogue des productions, des réalisations, des projets concrétisés, qui montrent que l’inéluctable peut être renversé.

    De Détroit à la Finlande, en passant par l’Inde, le sud de l’Angleterre, la France …, l’œuvre illustre ce qui est entrepris pour redonner élan, vitalité et enthousiasme à des populations qui se sont prises en mains pour affronter l’avenir, sur d’autres bases que la grisaille et la sinistrose ambiantes.

    Cultures locales et urbaines, remises à l’honneur dans une ville comme Détroit, complètement ravagée par la crise ; liens soudés entre des castes que rien ne prédisposait à travailler ensemble, dans nombre de villages indiens, à l’initiative de maires ; « permaculture » (en coût réduit d’énergie, eau…) bien plus productive que les rendements traditionnels ; groupements locaux efficaces pour rendre à la collectivité les moyens de gestion ; éducation à d’autres sources d’énergie, à d’autres formes d’enseignement…

    On pourrait multiplier les exemples, illustrés par le film, pour démontrer que les initiatives ne manquent pas, que, dans nombre de pays, les choses changent et bougent, et qu’il y a crédit à donner à toutes ces actions.

    En outre, le film est ponctué d’interventions de spécialistes, qui offrent un autre angle de vision : Pierre Rabhi, Olivier De Schutter…

    Au-delà de sa démarche positive à l’égard d’une terre pas tout à fait perdue, souvent égarée, le film donne à comprendre les enjeux communautaires, culturels et écologiques auxquels les citoyens du monde sont confrontés en ce début de XXIe siècle.

    Les images fécondes, les regards, les commentaires, l’entrain des séquences, les explications légèrement didactiques offrent d’autres atouts à la vision.

    Un film humaniste, au meilleur sens du terme.



  • JACQUES RIVETTE (1928-2016)

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    De nombreux livres et films dispensables sortent et des films et des livres qui resteront passent momentanément inaperçus...

    Ce fut le cas de L'AMOUR FOU et peut-être de OUT 1 de Jacques RIVETTE, le plus méconnu des cinéastes de La Nouvelle Vague qui s'est éteint à l'âge de 87 ans.

     

    Son parcours retracé dans cet article du Monde signé Isabelle Régnier

    Des témoignages d'amis et de gens ayant travaillé avec lui: Bonitzer, Ogier, Glenn, Comolli, Téchiné...

    Le témoignage de Jeanne Balibar, comédienne de deux des derniers films de Rivette


    L'AMOUR FOU lentement...


    L'AMOUR FOU en (Gérard) Courant...


     

    L'histoire d'OUT 1, le film colossal de Jacques Rivette par Jean-Marc Lalanne

     



     

    Une interview de Jacques RIVETTE aux INROCKS en 2007 à l'occasion de la sortie de NE TOUCHEZ PAS LA HACHE avec Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu


     

    10 FILMS EMBLÉMATIQUES de Jacques RIVETTE

     

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  • LES LIÈVRES DE JADE, une lecture d'ERIC DEJAEGER

    1224676647.jpgC'est pas moi qui l'dis...

    c'est Éric DEJAEGER sur son blog.

     

     

     

     

  • L'INAPERÇU et autres historiettes scolaires

    La séance d’information

    L’enseignant n’a pas existé de tout temps.

    L’enseignant est une invention de l’homme.

    Avant l’homme, il n’y avait pas d’enseignement, pas de préfet de discipline, pas de salle ni de conseil de classe et pas la moindre réunion de parents.

    Depuis l’homme, il y a des apprenants et des apprentissages, il y a des compétences et des pédagogues chargés de les concevoir, et des inspecteurs de l’enseignement chargés de les faire appliquer, des points à gagner, des points à remettre et des points de suspension dans la répartition des attributions et la rétribution des enseignants


    Arrivé à ce stade de sa prise de parole, le délégué syndical ne voyait plus quoi dire. Il sentait bien qu’il s’était laissé emporter, par son discours et son public, et que s’il poursuivait son raisonnement, il devait passer sa fonction au bleu. Alors qu’il était rouge. Jusqu’au sang.

     

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    Une remarque

    Avez-vous déjà remarqué qu’en cas de visite de professeur par un inspecteur ou un directeur, ceux-ci se placent au fond de la classe comme les mauvais élèves ?

    En revanche, ce sont eux qui réclament le journal de classe du professeur et le notent à leur façon.

     

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    L’inaperçu

    Cet enseignant parvint à passer inaperçu durant toute sa carrière. Il dut user certes de quelques ruses pour ne point se faire remarquer en conseil de classe ou en réunion des parents. En n’intervenant pas ou bien toujours dans le sens voulu par les autorités, il réussit ce tour de force. Jamais heureusement on ne le cita en exemple, jamais non plus il ne prétendit à une fonction distinctive, de chef de couloir ou d’administrateur de hall d’entrée. En fin d’année, on ne lui apportait jamais de présent.

    (Mais aurait-il supporté toute forme de reconnaissance ?)

    Il prit sa retraite sans bruit, sans qu’on se rendît compte de son départ puis de son absence. Maintenant que la mort l’a pris, sans faire de  bruit, c’est comme s’il n’avait jamais existé. Et vous ne me direz pas le contraire, vous qui apprenez à l’instant qu’il a vécu.

     

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  • L'AMOUR À L'ELASTIQUE

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     Comme des lyres, je tirais les élastiques
    De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

     Arthur Rimbaud

     

    Avec des élastiques, je dessine tes yeux, tes lèvres… Puis j’étire, j’étire… Et tes yeux, et tes lèvres plissent à l’infini. Avec les dents, je fais vibrer la ligne de tes yeux, de tes lèvres et j’entends un son de guimbarde qui me scotche, me caoutshoote : cils en sursis, gencives incisives, narine prise en sandwich entre deux lignes de coke, oreilles aux aguets et seins aux aréoles assassines…

    Ton corps, je l’écoute alors me raconter ce que je veux qu’il me dise. À ta guise je vois et je mords ta langue, je bois et j’avale tes larmes. Ton âme est ma loi et ta peau régit mon cœur. Foin de tralala et de courbes tendant vers leur asymptote. Tu es mon pic, mon Puy du Fou, ma putain de colline de tendresse. Je mesure mes frondes à l’aune de ton front, la longueur de mes plongées à la profondeur de ton con.

    Je dois distendre les liens car c’est trop fort et je devine que tu crains pour l’avenir de notre liaison. Si elle se rompt, elle entraînera l’éclatement de nos espérances et ce n’est pas beau, pas bien ragoûtant des morceaux d’imaginaire éparpillés parmi un amas mou de désirs distendus.

  • LES LIÈVRES DE JADE, une lecture de CLAUDE DONNAY

    1224676647.jpgBien curieux livre que ce livre d'Allard et Colaux, les bien-nommés. Livre à deux ou à quatre mains, selon les goûts de chacun, mais livre unique, chassé-croisé de morceaux choisis, parfumés à toutes les senteurs de la lune. Un vrai régal pour nos papilles littéraires.
    Quatre belles parts de quinze textes, Colaux-Allard-Colaux-Allard, un "double récit en miroir", comme le dit Allard dans son liminaire. Les poètes parlent et se parlent au "Café du Mont" ou sur la "Lune", les points de vue alternent, se chevauchent, complices et amusés.

    Que de joie, de jubilation dans ces textes en prose, truffés de réflexions savoureuses, où l'humour et le respect s'allient à une philosophie fulgurante.
    "La beauté n'est pas conçue à l'échelle de l'homme, à qui un escabeau suffit, un tabouret parfois" (Colaux).
    Allard croise Colaux qui croise Allard, et les deux croisent la Lune, croisent la Femme. Et ces entrecroisements accouchent d'une langue gourmande aux relents rabelaisiens, une langue savoureuse, truculente même.
    "Mais c'est du bêta quatre étoiles, un nectar de trouduc, une ambroisie, cette clenche !" (Colaux)
    Ce livre - Les lièvres de jade – emporte, décolle et file droit dans l'espace, à la manière de "l'astronef en forme de nautile" d'Allard. Les compères rencontrent la femme, multiple et fantasmatique, charnelle et diaphane, "cartomancienne" et "gourgandine", la femme avec son corps présence, son corps jouissance, où s'enfoncer pour se perdre et se révéler, sous la lune, sur la lune, "distante, distraite, sinon indifférente aux sons et aux regards".
    Les femmes et la lune sont liées indissolublement. "Les femmes sont des enfants de la Lune. Elles sont ses filles, ses visages, sa faune et sa flore. Ses fantômes. Elles en sont l'exacte métonymie", dit Colaux.
    Les femmes accompagnent, "les sylphides et les naïades" (Allard), les mères et les filles, et les admirer, les regarder vivre apaise. Comme Seiji qui aime "regarder des femmes endormies" (Allard), qui ont "baissé les armes".
    Toutes ces femmes qui nous hantent et nous habitent, "Les femmes qui comptent et les femmes à déchiffrer (…), Les femmes déchues, les femmes adoubées (…),Les femmes-roman, les femmes-poème" (Allard)

    Ce livre à deux voix m'a enchanté l'âme, ce dialogue – qui n'en est pas un – évoquant la femme et la lune, chante surtout l'amitié poétique, le partage d'une même connivence pour la langue, les mots qui fondent dans la bouche et dans le cœur. Les deux poètes belges nous livrent un recueil coloré au surréalisme et à la verve chatoyante. Ce compagnonnage littéraire me rappelle ces époques révolues où les poètes et les artistes rimaient ensemble autant qu'ils ripaillaient et aimaient les femmes aux cuisses douces et blanches comme la lune d'hiver.

    Qu'ajouter encore pour terminer que ce par quoi j'ai commencé : ce livre de Colaux et Allard est un bijou finement ciselé, un régal pour tous les sens, une gourmandise qui chauffe la langue, un plaisir de lecture comme on en voudrait plus souvent. Chapeau bas, Messires Poètes !

    Claude DONNAY 

    RESSAC, le dernier livre de Claude DONNAY par chez M.E.O., présentation & notes de lecture

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