ELLE PUT UN JOUR SORTIR DE LA MAISON... par PHILIPPE LEUCKX

news_27366_0.jpgElle put un jour sortir de la maison, mais sous la surveillance d'un grand frère ou sous la férule d'un mari.
Elle ne montrait ni peau ni mains ni jambes, et parfois elle s'embarrassait la marche lorsqu'elle devait monter dans un tramway ou grimper des escaliers aux marches trop distantes.
Elle n'avait ni nom ni fonction : elle était d'usage de l'autre, citée en référence de l'autre, père, frère ou mari.
Un jour, le coeur fut trop grand pour si peu de place et on commença à la regarder, à la voir.
Mais ce fut scandale. On moquait sa chevelure, son pantalon, on la taxait de "garçonne".
Elle ne signait rien , puisqu'elle n'existait pas. L'argent transitait par les mains du chef de tribu.
Elle allait de cuisine en chambre, vivait du marché au grenier et à la cave, du tissu à ravauder à l'écharpe tricotée; elle était d'intérieur.
Un jour, elle serait suffragette, bas-bleu, députée, Prix Nobel.
En attendant, on la supposait indigne, seconde, mineure, mère, fragile, faible; son nom s'étouffait dans le mépris rentré des maîtres, des maris, des fils, exigeant qui un droit de cuissage, qui un repas au doigt et à l'oeil, qui toutes les servitudes.
Elle s'appellent Yourcenar, Curie, Ernaux, de Beauvoir, Avril, Eberhard, Sagan, Joplin, Sei Shonagon ou encore Sand. Sylvestre. Szymborska.
Elles ont mis dix mille ans pour obtenir un début de nom au bas d'un document officiel.

 

Photo: Lee Miller #4 par Man Ray

Les commentaires sont fermés.