• ÉCRITS POURPRES d'EDWARD D. DWARF

    ob_56cdd4_violet-2.jpgL’écrivain de l’ombre

    Edward D. Dwarf, de son vrai nom Leonard Ellis, est né en 1901 à Chicago. 

    De la génération des Hammett et Chandler, Edward D. Dwarf moins connu qu’eux même s’il a marqué en France des auteurs comme Vian (qui a traduit son dernier roman, Faux semblant), Perec (qui, dans Espèces d’espaces, se sert de plusieurs pages de L’affaire Othello pour un de ses exercices oulipiens), Robbe-Grillet qui reconnaît s’être inspiré de La femme de l’ombre  pour Topologie d’une cité fantôme ou encore Daeninckx qui signe la préface :
    « Edward D. Dwarf n’est pas le plus stylé des auteurs de sa génération, mais le plus tarabiscoté,  il privilégiait davantage la structure auquel il pensait longtemps avant de se mettre à écrire. C’est celui aussi qui a le mieux rendu l’époque de l’entre-deux guerre américain.  
    Martin Froth, son alter ego, est quant à lui le plus déjanté des détectives de fiction même si le personnage est attiré par la peinture du Quattrocento et la musique baroque et qu’il déteste le blues ou la musique d’Amstrong qui le font pleurer. »

    Dans ces écrits pourpres qui rassemblent des préfaces, des lettres, des critiques, commentaires et autres textes de circonstance, c’est l’attention à l’actualité qui prime, d’un écrivain qui tout en se mêlant à la vie active de son temps (il devait travailler pour faire vivre sa famille) n’aspirait qu’au repli pour écrire.

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    Edward D. Dwarf en 1955

    Il revient sur la réception de son grand livre, La femme de l’ombre. Inspiré de La vie est un songe de Calderon, une femme se sent agie de l’extérieur pour commettre un crime dont l’objet est elle-même. L’ouvrage qu’un moment Hitchcock a pensé porter à l’écran l’a finalement été par Walter Fein, en 1954, un réalisateur de séries B  qui a expurgé le texte, Ellis n’ayant pas été associé à son adaptation, de toute la dimension métaphysique en réduisant son propos à celui d’un simple polar.

    Son père meurt en France pendant le siège de St Mihiel en 1918 pendant la Première Guerre mondiale alors que Leonard songeait à suivre des études de journalisme. Il exerce alors divers métiers tels que barman, gardien de nuit ou maréchal ferrant tout en descendant vers le Sud.

    Fort de son succès littéraire, Le Washington Post le sollicite pour couvrir l’après débarquement de Normandie. Dans sa lettre de France, datée du 21 juillet 44, il écrit à son épouse : « Ce que je vois est du même ordre que mes visions transcrites dans mes romans de La Trilogie du Condor, je n’ai fait qu’anticiper le grand malheur de mon siècle. » Sur un mode plus plaisant, il raconte sa rencontre avec Hemingway où pendant toute une nuit d’ivresse, à La Closerie des Lilas, ils adaptent des cocktails cubains à des alcools français. Ellis pousse jusqu’à Berlin d’où des rumeurs évoqueront une rencontre secrète avec des autorités soviétiques. Elles ressurgiront avec force au moment du maccarthysme et l’éprouveront durablement.

    Avant son retour aux States, il tient à repasser par St Mihiel, en Lorraine, pour visiter le monument aux Morts. Ses proches demeurent plus d’un mois sans nouvelles de lui. Il écrira avoir pensé en finir là.

    Il se suicidera le 13 mai 1956 à New York, après avoir écrit ces mots : « J’ai tout connu du pire et aussi du meilleur. A quoi bon poursuivre jusqu’à l’ultime station ? » Il était atteint d’un cancer incurable. Il laisse une œuvre d’une dizaine de romans qui ont marqué le genre et d’une cinquantaine de nouvelles dont un texte transgenre contant un voyage imaginaire à Florence où il ne s’était jamais rendu.

    Ce livre inédit en français jusqu'aujourd'hui et traduit par Jérôme Siel est paru aux Editions Sonatine.

    Le site des Editions Sonatine

  • CAUCHEMAR EN LIBRAIRIE

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    Vos livres peinent à s’écrire ou bien ils sortent n’importe comment, mal fagotés, ils restent en librairie et dans les mémoires le temps d’une saison de The Voice ou de Secret Story.

    Vous publiez trop ou pas assez. Vous cumulez les prix et les prix vous gonflent. Vous manquez tous les prix et ça vous mine. Vous multipliez les genres sans passer maître dans aucun. Autrement dit, vous déprimez ou, pire, vous euphorisez sans vous rendre compte de votre état. Heureusement vos proches veillent et lancent un message d’alerte.

    Philippe EstTheBest, mine sombre, front sourcilleux, débarque dans votre bureau. Il prélève des extraits de votre bouquin, il n’a pas besoin de tout goûter, c’est un expert : il relève les défauts de fabrication, les mauvais temps de cuisson des ingrédients, la langue mal épicée, le vide d'épaisseur des personnages, l’absence de saveur, pour tout dire le manque flagrant d’intérêt de la préparation.

    EstTheBest face caméra se retrousse les manches. Il y a du boulot mais on connaît son allant, sa méthode...

    Il remet de l’ordre dans votre cuisine littéraire et dans le service aux lecteurs. Il vous reprend en main comme aucun éditeur n’avait encore pu le faire, il vous fait lire les meilleurs auteurs, jette toutes vos références au panier et vous inscrit à un atelier d’écriture revitalisant voire à une résidence d’écriture à l'étranger dans un Gîte de la Poésie répertorié, tous frais payés par la production, et vous voilà revigoré, tel un écrivain neuf. Prêt à reprendre le stylo (ou le clavier). La production vous a racheté dans ce but l’équipement complet du parfait écrivain : crayons Conte, McIntosh de compét', stylo Montblanc, vieille machine à écrire Olivetti, posters de temple zen ou de cancrelat, et des rames de papier en nombre car elle connaît vos manies.

    Philippe EstThebest revient procèder aux derniers ajustements après redémarrage, constater votre bonne volonté, et parcourir les épreuves de votre nouveau livre à paraître aux éditions Cauchemar en librairie. Ce n’est toujours pas le chef d’œuvre désespéré mais il ne faut pas laisser tomber la plume (ou le clavier). Proust n’a pas écrit en un jour La Recherche, pas plus que Flaubert, Madame Bovary, ou E.L. James, Cinquante nuances de Grey (elle a mis trente jours). Certes ils n’ont pas bénéficié du coaching de Philippe...

    Face caméra, EstTheBest affiche une mine satisfaite mais jamais suffisante. Sur son crâne lisse se lisent les prémices du best-seller. Philippe est un pro, pas un fantaisiste. Avant le générique de fin, il donne rendez-vous à la semaine suivante aux téléspectateurs de la chaîne culturelle qui enregistre, grâce à l’émission, des pics d’audience jamais atteints.

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - Épisode 26

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCEDENT

    Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

    ÉPISODE 26

    Il n’était pas encore tout à fait sorti de son irénisme onirique, il lévitait encore sur son matelas de vapeur au-dessus de son lit douillet, dans cet état, entre sommeil et éveil, où tout est encore flou, vaporeux, mal dessiné, immatériel. Il voyait encore des éléphants harnachés – harnache-t-on un éléphant ? – bien gris, pas rose, mais ce n’était qu’un modeste matou qui lui caressait le nez du bout de sa queue pour l’obliger à s’éveiller totalement et lui donner le repas auquel il avait droit comme fidèle ami de compagnie. Cette douce caresse sur le bout de son nez finit par l’obliger à éternuer ce qui eut pour effet immédiat de le sortir totalement de sa léthargie matinale ; il ouvrit bien grand les yeux, réalisa qu’il était dans son lit, que son chat le suppliait de le nourrir et qu’il était encore tout imbibé de ses rêves nocturnes. Il baya, se souleva lentement de sa couche, s’assit, s’étira, se leva et réussit enfin à prendre le chemin de la cuisine en trainant ses savates éculées.

    Il but son café, sans réel enthousiasme, encore perdu dans les rêves de sa nuit ceylanaise, il n’avait pas réellement envie de plonger dans la réalité du jour gris qui éclairait à peine la fenêtre de sa cuisine, il voulait rester sous les tropiques, là-bas au Sri-lanka, ou peut-être, encore mieux, aux Indes où il n’était jamais allé et où pourtant il rêvait de partir un jour pour un long périple, des pentes l’Himalaya aux plateaux arides du Kerala. Il se laissa bercer doucement au rythme des images qui défilaient dans sa mémoire, toutes ces images qu’il avait collationnées tout au long de ses recherches dans des livres de voyage et sur les sites qu’il consultait quand l’envie de partir prenait trop d’acuité. Mais l’envie de partir ne perdurait pas très longtemps, elle s’étiolait vite à la lecture d’un bon livre, il n’était en fait qu’un voyageur virtuel qui avait les pieds bien trop enfoncés dans son sol natal pour partir facilement à l’aventure. Les voyages n’étaient pour lui qu’une simple évasion dans des rêves que son imagination peuplait de paysages et de personnages qui n’avaient pas toujours un lien très tangible avec la réalité géographique mais, peu importe, cette réalité là valait bien cette réalité ci et lui procurait peut-être autant de plaisir qu’un voyage tout ficelé par un voyagiste peu scrupuleux.

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    Il décida donc de se laisser dériver au gré de la langueur qui l’avait envahi et d’accorder une totale confiance à son imagination pour l’emmener là où il n’irait certainement jamais mais où il prendrait probablement beaucoup de plaisir, dans des décors plantés par le bouillonnement qui agitait son subconscient depuis qu’il était installé devant son café. Toutefois, pour accomplir le long trajet qui le séparait de son pays de destination, il lui fallait un moyen de transport efficace, il convia donc les « Enfants de minuit », comme Paco Ignacio Taibo II convia les révolutionnaires à son chevet. Salman Rushdie ne lui refuserait sans doute pas ce service et déléguerait ses enfants pour le prendre en charge et l’accompagner dans les visites qu’il souhaitait rendre aux grands écrivains indiens qui avaient enchanté de longues et belles heures de lectures.

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    Il irait tout d’abord rendre une visite de courtoisie à Arundhati Roy qui l’avait tellement emballé, il ne trouvait pas d’autres termes pour décrire l’état dans le lequel l’avait laissé la lecture du « Dieu des petits rien », ce livre tellement indien, tellement plein de délicatesse et pourtant si cruel. Un grand moment de lecture, un instant privilégié comme on n’en vit pas souvent même quand on aime les livres au-delà de la raison. Peut-être partagerait-il avec cette grande dame des lettres indiennes une tasse de thé dans son petit coin de Kerala avant de demander à ses convoyeurs de le transporter, sur les ailes de leur magie, vers la capitale pour rencontrer Rohinton Mistry qui lui présenterait certainement les deux intouchables qui avaient tutoyé le fond de la misère sans perdre pour autant leur joie de vivre et leur immense tendresse, encore un énorme moment de bonheur malgré toutes les misères accumulées entre les pages de « L’équilibre du monde », un équilibre bien précaire conçu par Mistry pour dénoncer la dérive de l’Inde des affairistes.

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    Il abuserait encore un peu de la bonne volonté magique des enfants de Rushdie pour partir à la rencontre d’Amitav Ghosh, dans le Golfe du Bengale, où il allumait les feux d’une littérature aussi luxuriante qu’une forêt indonésienne dans laquelle des héros picaresques, tragi-comiques, se débattaient dans un monde encore plus réel que le celui dans lequel nous vivons. Car pour vivre les aventures que Ghosh inventait il fallait bien que le monde soit au-delà du réel existant, dans un réel beaucoup plus large, beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus fantasmagorique. Il avait aussi un forte envie de rencontrer Shani Motoo mais celle-ci ne vivait pas en Inde, elle était née sur un autre continent même si elle gardait les pieds solidement ancrés dans son pays d’origine. Il aurait voulu partager avec elle un instant de cette immense tendresse qu’elle avait su transfuser à l’infirmier chargé de soigner la pauvre Mala qui dut subir une vie pleine d’embûches et de misères avant de sombrer dans une espèce de paranoïa dans l’hospice où tous la rejetaient. Il aurait voulu pouvoir récolter une once de cette tendresse pour essayer de la cultiver chez lui et la proposer, comme naguère on offrait des simples, aux acariâtres de son entourage. Et il n’en manquait pas !

    Il y avait, en Inde, bien d’autres écrivains qui méritaient une visite mais il ne voulait vexer personne et ne souhaitait pas plus rencontrer certains auteurs qui relevaient plus de la production écrite que de la littérature. Il ne souhaitait pas non plus abuser de l’amabilité des « Enfants de minuit » qui le véhiculaient à travers l’espace indien depuis un certain temps, d’un bout à l’autre de cet immense territoire sans jamais proférer la moindre remarque. Il espérait cependant qu’ils accepteraient volontiers de le transporter sur les contreforts de l’Himalaya, au Bhoutan, dans ce pays cadenassé, ignoré de tous, d’où rien ne suinte même pas la moindre odeur de sainteté et pourtant on prétend ce pays tellement religieux.

    Les enfants déployèrent une fois de plus les ailes de la magie sur lesquelles il s’installa confortablement le temps d’un vol virtuel et instantané qui le conduisit à la frontière de ce pays bien réel et pourtant si énigmatique, tellement énigmatique qu’il en était pour beaucoup virtuel. Il s’introduisit dans cette citadelle spirituelle par la porte que Kunzang Choden avait laissée à peine entrebâillée, juste pour pouvoir glisser quelques doigts et tirer cet huis afin de pénétrer dans un autre monde. Un monde où la spiritualité, la religion, un certain obscurantisme, une réelle claustration, conféraient aux populations un fatalisme qui les invitait à assumer leur karma sans chercher à comprendre, sans se rebeller, acceptant leur présent comme leur avenir, se contentant de lutter contre tout ce qui pourrait leur infliger un mauvais karma. Un monde de superstition, de crédulité plus que de croyance, de passivité plus que de réaction. Il ne pouvait pas vivre dans une telle réalité qui lui semblait frôler l’irréalité, même si Tsomo lui avait expliqué qu’une longue quête intérieure pouvait le conduire dans un monde plus réel que le sien. Il commençait à se perdre sérieusement dans ses mondes plus réels les uns que les autres et pour terminer tous virtuels, tous dépendants de la concrétude qu’on voulait bien leur accorder. Il était donc temps pour lui de reprendre la route vers une autre destination, de continuer son périple sur cette énorme montagne qui se dressait comme une fin du monde, comme un horizon qui viendrait brusquement à la rencontre des voyageurs, planant sur leur tête comme un aigle géant.

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    Il délaissa Lhassa qui n’était plus qu’une mégapole sinisée, sinistrée de l’importance cultuelle qu’elle avait eue sur le monde tibétain, pour prendre la direction de l’est, là où le Tibet avait plus souvent pactisé avec les Hans qu’avec les lamaseries. Et, un jour, au détour d’une montagne, au creux d’une vallée magnifique, il rencontra un homme pas très séduisant, l’œil torve, le sourire carnassier, qui se disait l’héritier du chef du clan des Maichi qui avait régné sur toutes les vallées de l’Est tibétain. Ils s’installèrent à l’ombre d’un arbre aussi malingre que son hôte et celui-ci l’invita à partager le maigre repas qu’il avait emporté avec lui. Il lui raconta comment ce pays avait connu des heures de gloire et de fortune quand son aïeul avait décidé de planter du pavot qu’il vendait aux Chinois en en tirant un bénéfice respectable qui lui permit d’acquérir une grande richesse. Il narra aussi comment cet aïeul avait organisé la surproduction pour provoquer la chute du prix du pavot et la montée en flèche du prix des cultures vivrières mettant ainsi tous les petits féodaux de la région à la merci de celui qui avait manigancé cette peu scrupuleuse fourberie.

    Il laissa planer un instant de silence et lui dit comme le spectacle était magnifique et grandiose quand l’océan des pavots se parait du rouge du vermillon, que le ciel ignorait les brumes de la montagne pour ne conserver que l’azur céleste et que le soleil allumait les neiges qui flambaient éternellement au sommet des pics environnants. Et le spectacle prenait toute sa signification et sa majesté quand l’aigle royal planait, seul être vivant dans cette immensité, déclenchant le seul mouvement qui animait ce tableau de son vol majestueux entre azur et vermillon. Il était seul, le maître du monde, de la montagne la plus haute de la planète à la vallée la plus profonde, il pouvait fondre sur tout ce qui bougeait, il voyait tout, il dominait tout comme le maître de ces vallées qui avait introduit les vices qui se cachaient au creux de la pourpre des pavots : la drogue, la culture spéculative et les manigances qu’elle génère, toutes les dépendances : alimentaire, climatique, financière, …, et addictions. Comme si le vice prenait plaisir à se lover aux creux de la beauté même pour mieux séduire l’humanité faible et vénale. Le serpent avait la pomme, les Hans avaient le pavot.

    Il resta longtemps, comme prostré, mais en fait seulement concentré à l’extrême pour essayer de faire revivre le spectacle que son hôte venait de lui décrire. L’aigle planait sur la vallée, le ciel était certes bleu mais tout de même souillé de quelques brumes qui auréolaient les cimes que le soleil n’éclairait donc que très partiellement à travers cette écharpe de vapeur. Le rouge des pavots avait disparu, il fallait le reconstruire à travers son regard pour comprendre l’incroyable spectacle que cette vallée avait pu constituer quand cette fleur vénéneuse empourprait le paysage à perte de vue. Il ne lui restait plus qu’à quitter cette région pour redescendre vers les basses vallées en passant par le point névralgique, incontournable, de toute expédition dans cette région, Katmandou qui n’était plus le refuge des hippies mais une mégapole surpeuplée où s’entassaient les familles qui avaient quitté les montagnes trop inhospitalières. La seule évocation de cette ville lui remémora les quelques joints qu’il avait fumés quand il était étudiant et, instinctivement, il aspira comme pour avaler une bouffée mais la sensation qu’il attendait n’arriva pas et ne réussit qu’à le tirer de sa léthargie et de lui rappeler qu’il était toujours assis à sa table de cuisine avec une tasse sale devant lui et un nuage de miettes de pain étalé tout autour. Il était tout même temps de penser à autre chose et d’organiser sa journée.

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    Cette journée, en fait, il ne la voyait que comme un espace entre deux nuits, entre deux rêves, le temps gris et maussade ne l’incitait qu’à passer ce temps comme un lémurien, à attendre qu’un jour meilleur arrive avec son lot de sollicitations. Il resta donc plus vautré qu’assis dans son sofa et laissa vagabonder son esprit au gré des lectures qu’il avait faites récemment. Des montagnes himalayennes qu’il avait escaladées avec Alai, par association d’idées, son subconscient le transporta jusqu’à « La montagne de l’âme » qui abritait Gao Xingjian et il se voyait installé à la terrasse d’une grande brasserie parisienne en train de boire le thé avec ce grand écrivain qui l’honorerait de son amitié. Gao avait quitté la Chine depuis longtemps et avait même adopté la nationalité française, il était donc facile de le rencontrer dans ces hauts lieux de la culture française qui doivent plus leur réputation aux propriétaires des fesses qui ont patiemment lustré la moleskine des banquettes qu’à la qualité des produits qu’ils proposent à leur carte.

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    Il caressait ce rêve depuis très longtemps : rencontrer Gao Xingjian et partir avec lui sur les routes de la Chine à la rencontre des écrivains qui avaient construit la culture contemporaine chinoise. Il concevait ce périple culturel comme Gao avait construit son voyage pour rencontrer les divers peuples qui composent ce vaste empire qui malgré sa grande diversité reste fort homogène et se considérera encore longtemps comme l’empire du milieu, celui qui constitue le centre du monde.

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    - Xingjian, la Chine, c’est grand….

    - Immense !

    - On ne pourrait pas partir à la rencontre de ceux qui ont assuré la transition entre les lettres anciennes et la littérature actuelle ?

    - Il faudrait, hélas, beaucoup de temps.

    - Et du temps un grand écrivain n’en pas beaucoup…

    - Hélas !

    - On pourrait alors faire semblant, voyager dans nos têtes et évoquer les écrivains que tu apprécies et ceux qui m’ont fait rêver ?

    - Pourquoi pas ! Mais, c’est toi qui commence, je ne tiens pas à me fâcher avec la moitié de la Chine, je suis déjà en terme assez frais avec l’autre moitié.laotseu.jpg

    - Je comprends. Alors, nous pourrions commencer par évoquer La o She

    - Evidemment Lao She est un des pères fondateurs de notre nouvelle littérature et nous lui devons beaucoup de respect…

    - … comme Mao Dun ?

    - Peut-être, bien que…

    - (il avait senti comme une réticence à l’évocation du nom de Mao Dun)… Il est peut-être moins important dans la littérature que Lao She ?

    - Pas forcément, il ne faut pas négliger son apport.

    Il comprit alors que la réticence n’émanait pas des qualités littéraires de Mao Dun mais plutôt de son engagement politique ou du rôle qu’il avait pu jouer dans les instances culturelles chinoises sous la botte de l’autre Mao, celui qui gouvernait sans partage.

    - Nous visiterions donc Mao Dun au moins par respect.

    - Oui (à voix très basse et sans conviction)

    - Il ne faudrait pas oublier Pa Kin, Chen Congwen et quelques autres qui ont coulé les piliers des lettres contemporaines chinoises dans un sol suffisant solide pour qu’elles puissent prospérer comme elles le font à ce jour.

    - Certes, mais il faut que tu mettes beaucoup de points de suspension car entre Lu Xun qui est né en 1881 et Yang Jiang qui est née, elle, en 1911, il ya tout de même un certain nombre d’auteurs qui on vu le jour et qui ont eu une importance non négligeable sur notre monde littéraire.

    - Bien sûr ! Ensuite, nous aurions pu visiter ceux qui sont venus au monde entre les deux guerres, ceux de ta génération, un peu élargie certes, mais tout de même ceux de ton époque.

    - Je n’ai que des amis parmi ceux-ci.

    - Je n’en doute pas ! On pourrait saluer Lu Wenfu, ce grand gourmet un peu gourmand aussi probablement, Liu Xinvu et quelques autres bien entendus pour ne froisser personne.

    - Je te l’ai dit, je n’ai que des amis alors je reste muet.

    - Nous pourrions ensuite visiter ceux qui sont nés dans les années cinquante et qui constituent un bataillon important dont il sera difficile de tirer quelques noms. Mais, comme c’est moi qui choisis, j’aimerais que nous rencontrions : Jia Pingwa, Zhang Xinxin, Qiu Xialong, Wang Anyi, Mo Yan, Xu Xin, … mais la liste est trop longue et les rencontrer tous seraient impossible.

    - Faire des listes est un exercice qu’il ne faut jamais rendre publique, les risques d’oublis sont inévitables et les absents ne pardonnent pas souvent.

    - Oui, cet exercice devient de plus en plus périlleux car les lettres chinoises sont devenues extrêmement prolifiques dans les années soixante et suivantes.

    - Il faut lire, lire attentivement et se souvenir des belles lectures…

    - J’aurais tout de même pris un grand plaisir à séjourner à Shanghai avec Weihui.

    Monsieur aime les jeunes filles chinoises, Monsieur a bon goût !

    - Je sens bien la pointe d’ironie !

    - Si peu !zhou_weihui_12620.jpg

    - J’aurais aimé me balader avec cette jolie fille dans la vieille ville à la rencontre de la Chine qui n’a pas encore totalement abandonné ses rites, ses mœurs et sa culture, goûté aux délices de la Chine millénaire, au raffinement de l’amour conté par les poètes qui ont fait l’histoire des lettres chinoises. J’aurais aimé aussi qu’elle m’accompagne dans la ville des gratte-ciel qui caressent les nuages, des plaisirs frelatés pour vivre ce choc culturel qu’elle essaie de nous transmettre par écrit.

    - Mais tu peux toujours rêver ! Le rêve est souvent moins décevant que la réalité !

    - J’aurais aimé donner mon sang avec eux qui le vendaient avec Yu Hua mais pas avec ceux qui le vendaient avec Yan Lianke.

    - J’aurais voulu consoler Ying Chen.

    - J’aurais pu, même avec la trouille au ventre, accompagner Hong Ying sur la place Tiananmen pour manifester notre colère respective.

    - J’aurais pris un grand plaisir à suivre Su Tong dans le quartier des femmes.

    - J’aurais applaudi à tout rompre « L’opéra de la lune » avec Bi Feiyu.682-8.jpg

    - J’aurais voulu, j’aurais trop voulu, je n’aurais certainement rien pu !

    - La Chine est un continent, un monde à elle seule, on ne peut pas parler de la Chine, vivre la Chine, il faudrait plusieurs vie !

    - Monsieur devient sage, il commence à comprendre. On ne met pas la Chine en quelques mots sur une liste. La Chine, il faut y aller ou alors la laisser venir à soi comme elle a envie et saisir chaque occasion, chaque instant pour essayer d’en comprendre quelques parcelles.

    - Oui ! Certainement !

    Ils restèrent l’un en face de l’autre dans cette brasserie qui servait du thé qui était dit de Chine mais qui n’avait rien à voir celui que Gao buvait quand il vivait encore là-bas dans son pays. Ils laissèrent le silence s’installer après le moment d’enthousiasme qu’il n’avait pas su maitriser devant son hôte chinois. Les touristes se pressaient autour des tables, se tassaient sur les banquettes rouges qui avaient connu meilleures fréquentations, et malgré la présence de nombreux asiatiques dans cette cohorte bruyante, la magie de la Chine ne parvenait plus jusqu’à eux. L’écrivain semblait éprouver une pointe de nostalgie qu’il avait sans doute éveillée en évoquant le nom de certains autres écrivains avec lesquels il avait certainement partagé des heures heureuses, ou moins heureuses, mais des heures qui le reliait à ses racines, à son monde, à sa culture.

    Et, lui, il était encore tout étourdi de l’excitation qui l’avait emporté sur le chemin des écrivains chinois qui avaient meublé de nombreuses heures qu’il consacrait à la lecture. Il était encore avec eux sur les quais de Shanghai, avec les fameuses « triad » ; sur la grande place de Pékin, courant devant les soldats ; sur les petites routes de campagne, pédalant avec Xu Xin, le Kerouac chinois selon certains ; sur les murailles de Nankin essayant vainement de bouter le Nippon hors les murs…. Il était déjà reparti, cette fois dans un rêve, gardant le silence, pour ne pas troubler l’écrivain qui, lui, était encore dans sa Chine, à lui, celle qu’il avait dû quitter.

    Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

    - L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

    - … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

    - Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

    - Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

    - Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

    - Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

    - Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

    - Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

    - Probablement.

    - Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

    - Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

     

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  • L'AMOUR EN SUPER HUIT de CHEFDEVILLE (Le Dilettante)

    arton117866-225x300.jpgPar Denis BILLAMBOZ

    Dans la rubrique « VIENT DE PARAÎTRE », je voudrais présenter un livre très récemment édité chez Le Dilettante : un livre de CHEFDEVILLE, L’AMOUR EN SUPER 8, un livre drôle, un livre hilarant, un livre vivant, tonique mais attention sous le bon mot il y a souvent une pique adressée à la belle société des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça.

     

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    CHEFDEVILLE

    Le Dilettante

    L’auteur, un photographe professionnel indépendant, et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur n’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au lever, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommées en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner vertement et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas mais comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

    Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais tout de même assez grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte mais lui a laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement semble se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire en lambeaux et le perturbent fortement. Son projet qui devrait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement sans pouvoir poser le livre.

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    Chefdeville alias Serge Dounovetz

    Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXI° siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la Beat Generation au point de s’imprégner très fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman c’est peu une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu'à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant, drôle et très cultivé. Attention sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

    Le livre sur le site des éditions Le Dilettante

  • LE MUR

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Au moment où les barbelés fleurissent un peu partout sur les limes de l’Europe pour limiter l’intrusion des peuples chassés de leur pays par la misère, la guerre ou les différences d’opinion ou de religion, j’ai exhumé de mon placard un livre documentaire sur le Mur de Berlin qui a été acheté à Berlin même il y a près de cinquante ans, pour qu’on se souvienne bien de ce qu’est un mur et surtout de ce qu’il implique. Pour mieux le comprendre, j’ai ajouté le commentaire d’un roman qui évoque l’après chute du Mur et toutes les vicissitudes qui en découlent.

     

    9783922484318-us.jpgCELA S'EST PASSÉ AU MUR

    Rainer HILDEBRANDT (1914 – 2004)

    Le 15 juin 1961, Walter Ulbricht, Président du Conseil d’Etat de la RDA, a affirmé lors d’une conférence de presse internationale : « Personne n’a l’intention d’ériger un mur. Les ouvriers du bâtiment de notre capitale s’occupent avant tout de la construction de logements et leur capacité de travail est entièrement consacrée à cette tâche ». Mais le 13 août suivant une ceinture de barrage est érigée autour de Berlin-Ouest à l’instigation des dirigeants de la République démocratique allemande créant ainsi un véritable ghetto.

    Rainer Hildebrandt a rassemblé dans cette plaquette de plus de cent pages cent-soixante-dix-sept photos d’époque, toutes agrémentées d’un commentaire circonstancié, témoignant de la construction du Mur de Berlin, de son développement et de la sophistication des installations interdisant le passage entre les deux parties de la ville. Elle relate aussi tout ce qui s’est déroulé sur le Mur, sous le Mur et autour Mur : la construction, le premier jour, le premier mois, la première année, les lieux devenus mythiques (Potsdamer Platz, Friedrichstrasse, Brandeburger Tor, …), les assassinats, les exécutions sommaires, les évasions, les héros, les exactions, les ripostes des Alliés, les instants de tensions extrêmes où l’équilibre du monde a failli basculer. Un ensemble de documents inestimables d’un point de vue historique et historiographique mais aussi des documents d’une très grande émotion comme cette photo montrant une sentinelle de la RDA soulevant, le premier jour de la séparation, les barbelés, tout en regardant avec inquiétude si on le surveillait, pour qu’un gamin puisse passer la frontière pour rejoindre les siens. On sait que cette sentinelle a été immédiatement relevée et l’auteur n’a pas retrouvé la moindre trace de ce soldat. Dans un avant-propos, Ernst Lemmer, délégué spécial du Chancelier fédéral pour Berlin (au moment de la publication du livre, en 1968) relève que : « C’est le mérite de ce livre de montrer ce développement et ses répercussions, de confronter avec la décision purement humaine qui, ici, s’impose à nous ».

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    L’exemplaire que je possède a été acquis à Berlin même en 1969, il n’est pas luxueux, il est fabriqué avec les moyens du bord dans une économie maximum de papier mais c’est un document chargé d’histoire et d’émotion, il nous rappelle que le monde a failli replonger dans la guerre quand les armées de l’Est et de l’Ouest étaient face à face de part et d’autre de ce funeste mur. Ce livre a été réédité de multiples fois et chaque fois enrichi de l’actualité récente générée par cette frontière artificielle et cruelle, stigmate de la douleur endurée surtout par les plus innocents. Et je suis triste de voir qu’un document d’une telle intensité émotionnelle soit bradé pour quelques centimes sur les sites de vente aux enchères.

    NB : ce document est proposé en cinq langues : allemand, anglais, français, italien et espagnol mais j’ai vu, sur les sites de vente aux enchères, des éditions unilingues.

     

    1699639.jpgWILLENBROCK

    Christoph HEIN (1944 - ….)

    A travers l’histoire d’un ingénieur berlinois ayant perdu son emploi après la faillite de son entreprise suite à la chute du « Mur », Christoph Hein décrit les mutations ayant affecté L’ex République Démocratique d’Allemagne quand elle a été fondue dans la République Fédérale d’Allemagne avec tous les effets pervers que cela a comportés. Il dépeint la désagrégation de la société structurée par le régime disparu et la naissance d’un ordre nouveau placé sous le signe d’un libéralisme débrouillard et pas toujours très régulier. Mais la règle la plus générale, celle affectant le plus le héros et ses amis semble bien résider dans la peur qui les poursuit et les imprègne : peur que les vieux démons enfouis sous le tapis de l’histoire ressurgissent au grand jour avec fracas, peur de tous ces traîne-misère qui hantent l’Europe de l’est, de Moscou à Berlin, pillant, rançonnant - écume d’un peuple déboussolé, « Avant on était fier, courageux et pauvre… aujourd’hui on est plus que pauvre » - les citoyens honnêtes qui essaient de reconstruire leur vie démolie. La chronique quotidienne d’un cadre allemand confronté à des modifications sociales et économiques qui le dépassent.

    Avant le chute du « Mur », Willenbrock (étonnant comme ce nom sonne comme Buddenbrock : deux noms de onze lettres chacun dont seules les quatre premières varient, Hein pensait-il à Thomas Mann en écrivant son texte ?) travaillait comme ingénieur électronicien dans une entreprise berlinoise, son entreprise ayant fait faillite, il reconstruit sa vie en créant un commerce de vente de voitures d’occasion principalement à des ressortissants des pays de l’Europe de l’est. Son affaire prospère rapidement et il retrouve un niveau de vie agréable jusqu’à ce que la peur le rattrape. Peur du passé lorsqu’il apprend, par un ex-collègue, le nom de celui qui a médit sur son compte auprès de la direction de son entreprise, le privant de quelques déplacements qu’il espérait effectuer à l’Ouest, peur des voleurs et voyous qui attaquent son entreprise et même sa personne. La police et la justice ne lui donnent aucune assurance, il ne peut pas accepter la protection offerte par un gros client russe, il s’interroge sur la façon de protéger sa femme et son entreprise.

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    Un sujet très intéressant, surtout au moment où ce livre a été publié, en 2001, mais dont le texte m’a laissé un peu sur ma faim : ce récit est très lent, sinueux, encombré d’anecdotes et de détails qui ne font pas avancer l’histoire de cet ingénieur recyclé et qui ne concourent pas réellement à une description éloquente de la société berlinoise après la chute du « Mur ». Lors de ma lecture, J’ai cependant noté des idées pertinentes et judicieuses dont cette citation qui, j’espère, ne sera pas prémonitoire mais que nous devrions tous méditer, surtout ceux qui ont la charge et la responsabilité de la survie des peuples dans l’Europe d’aujourd’hui : « Ne vous faites aucun souci pour la Russie. La Russie en a tellement vu, elle ne va pas mourir, parce que le tsar ne peut pas mourir. Mais vous ne devriez pas défier la Russie. Votre Europe serait mal avisée. Nous ne savons pas vivre, mais nous savons nous battre et mourir. Et comme dit la chanson : le Russe sait vaincre ». A bon entendeur salut!

     

  • BRUXELLES 22 MARS 2016

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  • AU PRINTEMPS DE LA CHANSON

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    Arthur H & Jean-Louis Trintignant

    Ferré

    Ferré


    Saez

    Ferrat

    Barbara (d'après un poème d'Eluard)

     

    Brel

    Bécaud

    Aufrey

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    Darc

    Perret

    Leclerc

    Bensé

    Anne Sylvestre

    Piaf

     

    Fugain

    Michel Simon

    Les Ogres de Barback

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    Antoine Corriveau

    Mara Tremblay

    Bélanger

    Stacey Kent

    Laforêt

    Jacqueline Taieb

    Coeur de Pirate

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    Maria Callas (chante Saint-Saëns)

    Reynaldo Hahn

    Simon Keenlyside (chante Debussy)

    Pina Bausch (Le sacre du printemps de Stravinsky, 1975)

    Chopin

    Vivaldi 

    Le printemps, film muet de Louis Feuillade (1909)

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ - ÉPISODE 25

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Non, il ne laisserait pas ses amis virtuels, peut-être plus réels que les autres, malgré les quelques tourments qu’il ressentait certaines nuits, il fallait peut-être simplement qu’il choisisse ses lectures du soir plus attentivement pour éviter les sujets trop angoissants avant de s’envoler vers d’autres horizons sur la selle du cheval ailé de ses songes. Et puis, un bon café effaçait vite une petite frayeur matinale qui était, tout aussi vite, remplacée par une nouvelle lecture qui l’emportait vers une autre destination, vers d’autres personnages, vers d’autres préoccupations, pour d’autres émotions, d’autres joies, d’autres agacements, parfois même des colères inabouties, contenues, tout un monde nouveau qui laisserait lui aussi quelques dépôts sur la couche sédimentaire de plus en plus épaisse qui fournissait la matière première du monde qu’il bâtissait de jour en jour pour ne pas s’enliser dans un morne quotidien de vieillard vieillissant avant l’âge, s’aigrissant avant d’avoir vécu, mourant avant d’avoir connu la vie jusqu’au bout de ce qu’elle peut offrir.

    ÉPISODE 25

    Déjà, février étirait les jours, relevait le soleil qui avait repris quelques couleurs, sur l’horizon, même si l’air restait plutôt frais et vivifiant. Ce matin, le facteur avait apporté un élégant petit pli qui avait longuement voyagé avant d’atteindre son modeste domicile, il avait parcouru une bonne partie de l’Asie et traversé toute l’Europe avant d’arriver dans ses mains. Il n’osait pas l’ouvrir comme pour ne pas interrompre ce long périple. Mais, comme un pli est fait pour porter un message, il fallait bien qu’il en prenne connaissance pour savoir ce que l’Asie attendait de lui, en fait le Sri-Lanka, et plus particulièrement son amie, Mary Anne Mohanraj, écrivain tamoul, désormais installée aux Etats-Unis mais présentement en séjour sur son île natale.

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    Mary Anne Mohanraj

    Et, c’est à l’occasion de ce séjour sri-lankais qu’elle souhaitait l’inviter à participer à une réunion assez confidentielle à laquelle elle avait également convié Shyam Selvadurai qui viendrait certainement avec son ami Arjie, Romesh Gunesekera qui serait probablement accompagné de Triton, un jeune garçon de sa connaissance, et quelques membres des familles Kandiah et Villapuram résidant encore sur l’île ou simplement de passage comme Mary Anne. Elle motivait cette réunion par son intension de rassembler quelques personnalités de son entourage, amoureux des livres et de la littérature, pour parler des lettres et de la vie des Tamouls sur l’île, après la défaite définitive des derniers combattants de ce peuple qui refusait la domination sans partage des Cinghalais. Michael Ondaatje serait le bienvenu mais, apparemment, son emploi du temps était désormais très chargé depuis que son statut avait pris une nouvelle dimension après l’adaptation de son roman à l’écran, depuis que « L’homme flambé » était devenu « Le patient anglais ».

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    Ce message le remplit de joie mais le laissa tout de même dans une certaine expectative, le voyage était fort tentant, l’occasion de revoir une amie et de lier connaissance avec de belles plumes venues de cette île exotique l’excitaient fort mais l’aventure était lointaine et son coût ne devait pas être négligeable. Il fallait réfléchir, trouver une solution à ce fichu problème financier, il ne pouvait pas passer à côté d’une telle opportunité. Il y avait bien une solution : supprimer les vacances estivales et les remplacer par un séjour sri-lankais, pourquoi pas ? Il n’avait de comptes à rendre à personne depuis qu’il était à la retraite et pouvait voyager quand bon lui semblait. Il trouverait bien une autre solution pour meubler la période estivale et ne pas rester seul dans la ville surchauffée, il réussirait aisément à suggérer à une vieille amie, par l’ancienneté plus que par l’âge, de l‘inviter à passer quelques jours avec elle en souvenir d’une période plus tendre. Mais il verrait ça plus tard, pour le moment il devait préparer son voyage car l’invitation indiquait une date qui n’était pas si éloignée que ça. Les jours à venir seraient donc bien occupés entre les formalités administratives, les formalités de voyage, les bagages à préparer, les tenues à prévoir, le dossier médical à mettre à jour et les mille petites choses auxquelles on ne pense qu’au dernier moment quand on part pour un long périple comme celui-ci.

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    Colombo (Skri Lanka)

    Finalement, tout c’était passé comme prévu, sans incident particulier, et il était maintenant à Colombo, dans la moiteur de l’été tropical, chaleur suffocante, humidité saturée, il avait peine à respirer, il n’était pas habitué à de telles conditions climatiques. Mary Anne le rassura bien vite, ils allaient voyager dans une voiture climatisée pour rejoindre le centre de l’île où l’humidité est un peu moins asphyxiante, dans la montagne où l’air est un peu plus frais. Après quelques jours, il s’habituerait bien un peu à cette ambiance atmosphérique et profiterait tout de même de son voyage pour effectuer quelques balades touristiques et culturelles. De toute façon la maison était, elle aussi, climatisée et il y avait toujours la possibilité de lire, jouer, converser avec les amis et déguster la délicieuse cuisine locale. Cette évocation le fit un peu grimacer, ses goûts culinaires n’étaient pas franchement très exotiques et, de plus, il craignait un peu les plats assaisonnés que son appareil digestif ne supportait plus très bien. Il voulait bien goûter mais pas abuser, il souhaitait rentrer avec l’estomac et les intestins en bon état de fonctionnement.

    Il était désormais installé dans la vaste demeure familiale qui était construite sur la croupe d’une colline verdoyante, entourée d’un jardin luxuriant où les couleurs florales le disputaient à la verdure des feuillages, et à proximité d’une forêt presque impénétrable qui faisait comme un rempart autour de la propriété. Il fut surpris par ces arômes entêtants et capiteux de fleurs en dépassement de maturation qui dominaient les odeurs plus évanescentes, plus légères, plus subtiles, que le jardin dispensait cependant avec générosité. Il s’accouda à une barrière qui délimitait une tonnelle d’où l’on pouvait admirer les jardins et les prairies environnantes, jusqu’à la sombre forêt qui ne n’abritait désormais pas plus de Tigres tamoules que de panthère de Ceylan. Le spectacle était saisissant, le paysage accueillant et la forêt au loin envoûtante. Il resta là un long instant, se repaissant du paysage, se délectant des parfums que la nature dispersait à profusion, et s’interrogeant sur ce qu’il l’attendait au cours des jours prochains.

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    Les autres invités n’arriveraient que le lendemain, il put donc lier connaissance avec les membres des familles Kandiah et Vallipuram qui résidaient dans la demeure familiale où qui y séjournaient comme hôtes de passage. Certains étaient venus de Chicago avec Mary Anne, d’autres d’ailleurs en Amérique ou plus simplement du nord de l’île d’où était issue une branche d’une des deux familles mais il ne souvenait plus laquelle. Il lui faudrait bien quelques jours, au moins, pour essayer de comprendre qui étaient les Kandiah et qui étaient les Vallipuram et qui étaient ceux qui appartenaient aux deux familles. Il se résigna à l’avance, il quitterait l’île sans biens avoir qui était qui, mais peu importe, tous ces gens, du moins ceux qu’il avait vus, semblaient bien sympathiques et très accueillants.

    Il réalisa que l’heure était déjà avancée et, pour son premier repas dans la résidence familiale, il ne voulait pas se faire attendre, il voulait faire honneur à son statut d’invité et se comporter en parfait Français mieux éduqué qu’on tend souvent à le laisser croire. Il quitta donc son observatoire, à regret, pas tant que ça finalement car il commençait à avoir un soupçon d’appétit, il n’avait rien mangé depuis son arrivée à Colombo. Un petit attroupement lui laissa penser que la salle à manger devait se trouver à proximité et il se dirigea donc dans cette direction, où, effectivement, il rencontra ceux à qui il avait déjà été présenté et qui, comme lui, cherchaient à assouvir une petite faim bien légitime à cette heure, surtout après un voyage si long qui comportait aussi un fort décalage horaire. Ce premier repas fut donc le bienvenu, même s’il se servit avec prudence et mesure pour éviter tout inconvénient digestif et toute surprise gustative. Les mets étaient certes bien épicés mais tout de même mangeables sans difficulté pour un Français comme lui peu porté sur la gastronomie exotique et très septique de nature sur la capacité des étrangers à rivaliser avec la cuisine de chez lui.

    Le repas fut chaleureux, la nuit fut douce même s’il ne réussit pas à dormir correctement en raison du décalage horaire et il se réveilla un peu tard quand de nombreux invités et résidents avaient déjà déjeuné. A son tour, il prit son petit déjeuner et rejoignit les convives qui dissertaient sur la terrasse où l’on accueillait les nouveaux arrivants. La matinée fut donc consacrée à l’installation de tous les invités, aux présentations et aux politesses de circonstance. La cérémonie conviviale commença réellement quand Mary Anne, après s’être assuré que toutes les présentations avaient été faites, leva son verre en l’honneur de tous ceux qui avaient répondu si gentiment à son invitation et leur souhaita la bienvenue au Sri-Lanka, sur les terres de sa famille.

    Après le repas, ceux qui étaient invités pour participer à la réunion de réflexion se rassemblèrent dans une salle qui devait habituellement servir pour les réceptions familiales et, pour commencer, écoutèrent les propos de celle qui les avait conviés. Marie Anne leur confirma qu’elle voulait, après la défaite définitive des Tamouls, évoquer avec eux le sort des écrivains, des lettres et plus généralement de ce peuple qui ne pouvait plus vivre comme s’il était réellement chez lui. Elle demanda aux plus anciens des familles Kandiah et Vallipuram de raconter l’histoire de ces deux phratries dont de nombreux membres avaient dû choisir l’exil en Amérique, du côté de Chicago principalement, après s’être compromis dans des groupuscules armés qui luttaient pour l’indépendance de leur peuple. Et, ils racontèrent, parlant l’un après l’autre, apportant les précisons que l’un avait omises, soulignant l’importance de la remarque d’un autre, mais personne ne les interrompait, tous écoutaient religieusement cette épopée car c’était aussi un peu la leur.

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    Shyam Selvadurai

    L’ambiance s’était un peu alourdie, la mémoire des disparus avait peu à peu envahi l’espace, la nostalgie gagnait même les plus jeunes, la frustration remontait à la surface et certains avaient même du mal à dissimuler les symptômes d’une colère mal digérée. Mary Anne repris la parole précisant qu’elle ne les avait pas réunis pour attiser la haine mais pour envisager comment de nouveaux lendemains étaient encore possibles avec une mémoire commune à des familles dispersées sur toute la planète ou presque. Elle demanda donc à Shyam Selvadurai de témoigner à son tour et d’apporter son expérience au pot commun de la mémoire collective qu’elle voulait reconstituer. Shyam expliqua donc comment il avait dû quitter son île natale pour fuir les luttes ethniques et pouvoir exercer son art, et son métier, au Canada où il vivait présentement. Mais, il insista surtout sur l’homophobie régnant dans la société ceylanaise qui obligeait les Sri-lankais a vivre selon une morale surannée qui ne favorisait en rien l’épanouissement personnel. Arjie opinait de la tête tout comme Triton, ils connaissaient bien l’étroitesse d’esprit de cette société et ne souhaitaient nullement revenir un jour au pays. Romesh Gunesekera appuya le discours de son collègue et se lança dans une longue dissertation sur la morale ambiante et sur l’impossibilité des deux communautés à se rassembler au-delà de leur différend séculaire. Son discours devenant de plus en plus passionné, il se laissait aller à employer des mots et expressions vernaculaires qui sourdaient tout aussi bien d’un quelconque dialecte local que de l’une des deux langues pratiquées dans le pays. Comme il ne connaissait ni le tamoul, ni le cinghalais, il décrocha progressivement et laissa son esprit vagabonder au gré des paysages qu’il avait découverts depuis don arrivée.

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    Romesh Gunesekera

    Il se voyait juché sur le dos d’un énorme éléphant décoré comme un autel orthodoxe un jour de fête religieuse, chargé d’une véritable maison qu’on aurait crû en or tant elle scintillait sous les rayons impétueux du soleil des tropiques. Il partait à la chasse au tigre royal avec un prince, un maharadjah peut-être, impassible, imperturbable, impérial, véritable dieu thaumaturge imposant les mains sur son peuple en admiration, en adoration, vénérant le monarque divin qui daignait les regarder du haut de son trône ambulant, eux pauvres hères, microbes invisibles, vulgaires insectes sous les pieds de l’énorme pachyderme qui transportait sa divinité. Et, lui, il était aux côtés de cet homme-dieu armé d’un fusil long comme une canne à pêche, rutilant comme un sabre d’apparat damasquiné, damassé sur toute la longueur du canon et doré sur la culasse. Un fusil, digne des parades les plus prestigieuses, qui ne devait pas effrayer beaucoup les seigneurs de la forêt, mais peu importe, la troupe était suffisante et aussi puissamment armée qu’un cuirassier de la Royal Navy pour pallier toutes les défaillances des tireurs occasionnels invités à partager son royal plaisir. La troupe s’était mise en route, avec plus de prestance que de précipitation, aux pas lents des pachydermes qui progressaient paisiblement et sûrement, telles les armées d’Hannibal avant d’affronter la muraille alpestre. Le prince était assis majestueusement, comme son rang le demandait, et restait muet, impassible ; sachant que ses paroles étaient d’or et qu’il convenait donc de ne point les disperser. Il sentit un objet, un coude peut-être, qui lui labourait délicatement les côtes, il se tourna vers sa Majesté mais ne trouva à ses côtés qu’un membre de la famille Kandiah qui s’efforçait de le réveiller avec la plus grande délicatesse possible et la discrétion la plus totale.

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    Mary Anne était tournée vers lui et il lui apparût vaguement qu’elle avait dû lui poser une question qui lui avait totalement échappée ; il toussota discrètement, juste pour meubler le silence qu’il avait laissé s’installer sur l’assemblée qui avait suspendu tous ses yeux à ses lèvres muettes. Il avoua, l’air très gêné, qu’il n’avait pas très bien compris la conversation qui précédait car certains avaient emprunté des expressions qu’il ne pénétrait pas. Elle était charmante, elle avait compris son embarras et son décrochement, elle répéta donc sa question, avec un léger sourire complice, en parlant plus lentement et en articulant mieux. Il lui renvoya son sourire et expliqua qu’il était très intéressé par la discussion du jour, qu’il partageait le souci de ce peuple dispersé et qu’il était convaincu que la culture tamoule diffuserait encore pendant des millénaires des œuvres littéraires d’une grande valeur intellectuelle et esthétique. Tous étaient ravis d’entendre un étranger vanter la qualité de leur culture, ils souriaient un peu béatement, déglutissaient leur plaisir et dégoulinaient même un peu de satisfaction ; il était plutôt content de sa sortie et de lui-même, il pouvait rejoindre les chasseurs, il avait fait ce qu’on attendait de lui.

    Il avait repris une attitude plus attentive, plus digne de la réunion à laquelle il avait été convié mais en son for intérieur, il riait aux éclats : comment avait-il pu s’embarquer pour cette chasse au tigre dans un pays où il n’y avait peut-être jamais eu le moindre tigre où, c’est certain, il n’y en avait plus depuis belle lurette. Il y avait bien des éléphants à Ceylan, mais il ne savait pas très bien comment on appelait les princes locaux à l’époque où ils régnaient sur ce peuple adulateur, des maharadjahs il lui semblait mais il fallait qu’il s’en assure auprès des autochtones après la réunion. De toute façon peu importe, la réalité qu’il inventait avait peut-être autant de sens que celle que les autres lui imposaient. Il était convaincu que la réalité n’est en fait qu’une notion très relative qui dépend essentiellement de la façon dont on regarde les choses. Ainsi la réalité de son rêve avait certainement autant de véracité et de concrétude que la réalité de ce qu’il vivait présentement ou de ce qu’on lui racontait.

    Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

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    Colombo Chicago lu par Denis Billamboz

     

  • LES INNOCENTES d'ANNE FONTAINE

    5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    ob_406a97_affichelesinnocentes.jpgAnne Fontaine (France, 1959), dans le cadre du FIFA 2016, a présenté son quatorzième film "Les innocentes". Le film est reparti avec une belle récompense : le prix coup de coeur du public montois.

    On comprend aisément l'enthousiasme des cinéphiles tant l'oeuvre, par sa beauté, par son humanité et par l'interprétation des comédien(ne)s, brille d'un éclat singulier.

    L'histoire et la violence font un ménage ressassant. Décembre 1945, les cloches résonnent dans un couvent polonais. Toutes les soeurs ont été violées par les troupes de libération russes. Mathilde, une jeune doctoresse française de la mission de la Croix-Rouge, installée à quelques kilomètres, découvre l'ampleur du désastre. Le secret doit être gardé.

    Usant d'une lumière qui auréole les figures, rendant encore plus âpre le propos, le film dénonce des faits réels. En mars-avril 45, les Russes - "Une femme à Berlin" * de Marta Hillers (1911-2001) le rappelle avec effroi - avancent, libèrent, violent des centaines de milliers de femmes allemandes, polonaises...

    Neuf mois plus tard, les premières naissances, et l'horreur pour de jeunes femmes et de moins jeunes, dans des conditions de sidération, de peur, de secret et de honte.

    La mère abbesse, la seconde, Maria, Mathilde, l'ami médecin de la mission, parlementent dans un lieu figé par la règle, rendu inexorable par la tragédie imposée. La souffrance, le déni, la violence contrainte des corps sont montrés avec une acuité exceptionnelle.

    La caméra de Fontaine s'exerce à décrire, sans une once de pathos, les vies multiples laissées en friche par la guerre, les privations, les frustrations. Des enfants abandonnés, des fermes glaciales où ne vivent plus que des femmes, des soldats soviétiques montrés comme des rapaces de chair, une mission casernée dans de pauvres locaux où l'on opère sans beaucoup de moyens, et parfois, au-delà de la dureté des temps, une petite éclaircie au sein des faits bruts, une petite chanson qui fait lever les coeurs et appelle aux confidences.

    Le grand mérite du film, ne pas juger, ne s'en tenir qu'aux faits terribles, repose sur une conscience nue de la réalité : la cinéaste fait à la fois oeuvre d'historienne et d'ethnographe des vies communautaires. Les religieuses puisent l'eau dans une cour froide, récurent les sols, préparent la grosse soupe, chantent, prient, souffrent. En microcosme, le sort de tout un peuple.

    Des séquences magistrales ordonnent cette fable d'une humanité retrouvée : le beau visage de Lou de Laâge, incarnant Mathilde, avec une lumière dans les yeux, la rectitude d'un geste, l'effronterie payante des mains et du coeur, toujours prête à enfiler la peur, fonçant avec son petit camion au milieu des terres désolées pour venir porter secours. Les deux soeurs, au même prénom d'actrice Agata, Buzek et Kulesza, Vincent Macaigne (dans le rôle du jeune médecin juif qui s'éprend de Mathilde, fille de communistes) complètent une distribution étonnante dont le jeu n'est jamais forcé, d'un naturel confondant.

    Les enfants naissent, emmaillotés de la tête aux pieds, métaphore d'un monde âpre, peut-être un peu ouvert aux changements.

    Des images d'enfants qui jouent , laissés à eux-mêmes, sur un cercueil, poussant des boîtes de conserve ou vendant au marché noir des clopes, ponctuent ce film lumineux, où le noir et blanc des soeurs martyrisées dans leur chair relaie la gravité du monde, sans aucun manichéisme, mais avec une transparence qui éclaire le spectateur, et lui laisse, en gage, une réflexion intense sur la beauté d'une aide, la tendresse d'un regard pour l'humain souffrant.

    Un très grand film.

    *Récit paru anonymement en 1953. Traduit pour folio par Françoise Wuilmart (sans nom d'auteur)

     

    La bande-annonce

    Une interview d'Anne Fontaine

  • CACHEZ-VOUS DANS UN LIVRE !

    daf02f2feba9c86b06b55d077589ab5f.jpgCachez-vous dans un livre puis cachez le livre dans le monde et demandez au lecteur de vous trouver ! Ne faites pas de style, le lecteur pourrait avoir son attention attirée et vous découvrir trop rapidement. Ne faites pas le malin, le lecteur comprendrait vite quel idiot vous êtes. Il pourrait aussi vous en vouloir. Le lecteur n’est pas con même s’il est versatile. Un jour, il vous veut, un jour il vous jette. Qu’on ne lui demande pas pourquoi.

    Etre trouvé par son lecteur trop vite n’est jamais bon. Il fait connaissance avec vous et observe bien vite que vous êtes fait de la même matière que lui avec un besoin de vous singulariser plus marqué qui peut vous faire paraître antipathique. Il pourrait vous interroger et apprendre sur vous des manières et des faits qui ne vous grandiraient pas à ses yeux (et lecteur est tout entier dans ses yeux), ce qui lui supprimerait toute envie d’encore vous lire.

    Le temps que vous restez caché est du temps gagné.

    Le temps que vous restez hors de son entendement est du temps gagné.

    Le lecteur vous devine derrière chaque phrase, chaque mot, vous aiguisez son sens de l’enquête, vous le rendez subtil, il flaire votre présence, il est sur le point de vous dénicher là où même vous n’auriez même pas pensé vous trouver...

    Le temps que le lecteur vous cherche, c’est du temps gagné!

    Laissez-le chercher, le monde est vaste et votre livre est tout petit !

    Le temps que le lecteur trouve le livre puis vous dans le livre, vous serez loin de ce livre-là.  Qu’il vous trouve alors là où vous n’êtes plus ne comptera plus pour vous.  

    Le lecteur pensera vous avoir trouvé puis, comme il aime le jeu et à se faire taquiner, il vous cherchera dans un nouveau livre jusqu’à ce que mort de la lecture et de la littérature s’en suive...

  • COUP DE THÉÂTRE AU PS CAROLO: MAURICETTE CARÊME QUITTE LA PRÉSIDENCE DE L'USC pour se consacrer à la poésie

    1955141751_B978105609Z.1_20160313193653_000_G566CPI4P.1-0.jpgQuatre jours après avoir remporté la présidence de l'USC avec 62% des suffrages exprimés, Mauricette Carême déclare vouloir se consacrer à la poésie.

    Interrogée par téléphone, elle a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions en précisant que ce serait sa dernière intervention sur ce sujet dans les médias.

    - Pourquoi cette subite démission ?

    - Ayant atteint le sommet de ma vie politique, j’ai compris que je n’étais pas faite pour cette fonction. Les mots, le ressenti, le lâcher prise, les salons du livre régionaux, les rencontres entre auteurs, la production artisanale de plaquettes, les ateliers d’écriture sur le thème du printemps arable ou du poison dans l’eau, c’est ce qui m’intéresse désormais…

    - Vous ne viserez pas le statut de poétesse nationale?

    - Je n'ai pas cette ambition.

    - Quels sont donc vos poètes préférés?

    - Mes goûts me portent vers Celan, Jaccottet, Ponge, Emaz, Roubaud…

    - Roubaud, vous voulez dire Rimbaud...

    - Non, j'ai bien dit Roubaud.

    - Que pensez-vous de la poésie actuelle?

    - La poésie en prise avec le bon peuple socialise à tout-va et peut même, entre profondeur des abysses et cieux inatteignables, viser à l'universalisme. La poésie courante (sur les réseaux sociaux, dans les plaquettes) dévide le langage plus qu'elle ne la nourrit: ça coule sans absorber, ça se répand sans rendre compte, ça brille sans refléter...

    - À vous entendre, on vous aurait bien vue ministre de la Culture voire échevine de la Culture ou, pour citer bellement un bon chanteur de chez nous: dans le culturel.

    - Je laisse cela aux plus instruits de mes anciens collègues...

    - Et le Socialisme, vous n'y reviendrez pas?

    - Je ne m’interdis pas d’écrire quelques poèmes à la gloire du socialisme local qui a toujours donné des figures remarquables. J’ai d’ailleurs comme projet d’écrire sur les coqs de Jean Cau, pardon, je voulais dire Jean-Claude... Lui aussi, comme vous savez, s’est retiré de la vie politique active pour se consacrer à l’art…

    Mauricette Carême a bien voulu nous livrer un de ces premiers textes inédits, fort prometteur.

    La pluie elle tombe ronde

    Entre les rayons du soleil

    Dans le pré du bout du monde

    Là dans le fond de mon jardin...

    Mais non, ce n’est pas la pluie

    C’est l’eau du tuyau d’arrosage du voisin

    Qui déborde en gerbes d'or

    Sur mes parterres de roses...

     

  • ANDY LE MARCHAND DE BONBONS / ANDY THE CANDY MAN par DEJAEGER & McDARIS

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    ANDY LE MARCHAND DE BONBONS

     

    Quand Andy s'éveilla d'un sale

    cauchemar il ne pouvait plus parler

    & ses mains de saxophoniste

    tremblaient comme un mouton anglais

     

    Andy avait besoin d'un médecin vaudou il

    appela Mick Jagger il était en tournée

    il appela Tina Turner juste pour voir ses jambes

    la femme de ménage arriva & lui donna un remède

     

    Le matin après le remède

    Andy s'éveilla d'un rêve magnifique

    & ses mains de saxophoniste étaient 

    arrachées à sa queue en érection comme collées

     

    Il ressemblait à la Tour penchée de

    Pise la femme de ménage hurla en italien

    Mamma Mia & et se mit à travailler avec un

    aspirateur jusqu'à ce que ses nouilles dégonflent

     

    Quand Mick & Tina finirent par arriver

    après un mauvais vol depuis les Îles Caïman 

    Andy prépara des gins tonic pour Mick pendant 

    que Tina se déshabillait & grimpait dans son lit.


    *

    ANDY THE CANDY MAN

     

    When Andy woke up from a nasty

    nightmare he couldn't speak anymore

    & his sax-player hands were

    shivering as an English sheep

     

    Andy needed a voodoo doctor he

    called Mick Jagger he was on tour

    he called Tina Turner just to see her legs

    the maid came & gave him a cure


    The morning following the cure

    Andy woke up from a magnificent dream

    & his sax-plyer hands were

    clinging onto his erect prick as if glued

     

    He looked like the Leaning Tower of

    Pisa the maid screamed in Italian

    Mama Mia & went to work with a

    vacuum until his noodle deflated

     

    When Mick & Tina finally arrived

    after a bad fly from the Caiman Islands

    Andy made gin & tonics for Mick while

    Tina got naked & climbed into his bed.

     

     

    3413653484.jpgin ROCK'N'ROLL POETRY (éditions MICROBE): 10 textes écrits en anglais par Éric Dejaeger & Catfish McDaris (et traduits en français par Éric)

    "Pour cette Rock'n'Roll Poetry écrite en anglais quadrumanement, il y eu fête. S'il y eut partouze, elle fut virtuelle: Catfish réside dans le Wisconsin, Éric dans le Pays Noir et bien qu'étant en contact depuis de nombreuses années, ils ne se sont jamais rencontrés." E.D.

    Le blog d'ÉRIC DEJAEGER

    CATFISH McDARIS sur Wikipedia

    Photo: Tina Turner & Mick Jagger en 1985 à Philadelphie

     

  • LA PREMIERE VICTOIRE DE L'ORDINATEUR SUR L'ENSEIGNANT & autres maux d'école

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    La première victoire de l’ordinateur sur l’enseignant

    La première victoire de l’ordinateur sur l’enseignant eut lieu au Centre National Cybermédia en présence de toutes les autorités robotiques éducationnelles le 16 mars 2016 à 16 heures. Par contre, l’inspecteur n’a toujours pas pu être battu par l’ordinateur car aucun logiciel, au stade actuel de l’intelligence artificielle, n’a pu encore intégrer les paramètres fantasques de sa confuse fonction.

     

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    Burn-out

    Ce prof en burn-out conduisit sa classe dans le mur. Heureusement, le tout nouveau tableau numérique fut sauvé du carnage.

     

     

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    Le dissimulateur

    À peine arrivé en classe, cet enseignant scrupuleux dissimule la boîte de craie, l’effaceur, le tableau noir ou numérique, le registre d'appel, l’ordinateur portable, le projecteur, l’écran, le journal de classe professoral, lui-même… À charge ensuite de l’étudiant de les dénicher. Pour l’examen, l’apprenant doit retrouver dans sa mémoire l’entier contenu du manuel de cache-cache.

     

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    Au cours de silence

    En étudiant son cours de silence de la science, cet étudiant aphasique mais pas sourd perçut des bruits qu’il se garda bien de révéler au risque non pas de mettre à mal le savoir du distingué professeur mais son passage dans l’année supérieure…

     

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    Pendant les délibés

    Pendant les délibés, cet enseignant sans repartie ni arguments construisait dans l'embrouillamini général des avions en papier dont il trempait la tête dans de l'encre indélébile avant de les lancer à la tête de ses collègues. Excédés, ceux-ci quittaient la séance, le laissant seul avec le directeur qui, craignant un pareil traitement voire pire, accédait sans réserve à tous ses avis.

     

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    Haut potentiel

    Dans cette école d'enseignants à haut potentiel, le directeur a disjoncté.

     

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  • PORTO / POÈMES (inédits) de PHILIPPE LEUCKX

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    I

    Que je cède quelque barque

    Posée là au pied de la ville

    Et que de Calem

    Je regarde un peu

    Ce qu’il me reste de ciel

    Pour grimper

    Sans assaut

    Au cœur

    Comme un premier voyageur

    Qui se serait trompé

    De ruelle

    Pour s’éblouir

     

     

    II

    Du port partent

    Des ponts

    À ne savoir qu’en faire

    S’il faut monter

    Descendre

    Emprunter ces rues

    De solitude

    Revenir au belvédère

    De Sao Bento

    Ou plus loin encore

    Vers quelque village

    Où le blanc des maisons

    Naît d’un poisson

    Frit à même la rue

    Dans l’odeur qu’exalte

    Un brin de nostalgie

     

     

    III

    Mais que faire de ce socle

    Qui porte toute la ville

    Sur son triangle de fleuve

    De fer et de petits caissons ?

    L’œil se déprend

    De quelque rectitude

    Pour oser la pyramide

    Et ne jamais revenir

    De ces couleurs posées

    A l’envi en désordre

    Comme un dédale

    De couleurs

    Qu’ombre à peine

    Le grand ciel

    Tout autour

     

     

    IV

    On va vers son proche destin

    Dans une rue du monde

    Qui déboule en mots

    On oublie quelque berge

    Qui porte touristerie

    À grandes gerbes

    La rue monte vers toi

    Marin d’il y a longtemps

    Ta mère se signe

    Avant d’entrer

    Aux Clerijos

    Sans se retourner

    Elle va poser ses mains

    Sur ce bois de Christ

    Qui est un fût

    Qui panse la misère

    Des temps

    Elle porte à ses lèvres

    De veuve

    Un doigt de porto blanc

     

     

    V

    Je regarde sans prendre

    Je m’éblouis

    D’un rien de présage

    À la couleur des murs

    Jetés sur mon chemin

    Qui va là dans mon ombre ?

    Tu es là sans porte

    À peine sans clé

    Comme un marin déchaussé

    Qui ne prendrait plus

    La mer

    Tu vas vers la ruelle

    D’ombre

    Qui cueille les souffrants

     

     

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  • ÉRIC CHEVILLARD 2895

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    Depuis 2007, Éric Chevillard (né en 1964 à La Roche-sur-Yon) tient un blog, L'autofictif, sur lequel chaque jour il délivre trois fragments qui démontrent que la forme très brève peut donner lieu à une multitude de genres. Il y rend compte, par exemple, de son inadaptation au monde, de son statut d'écrivain peu lu, de sa méconnaissance assumée de l'anglais ou des bons mots de ses deux fillettes, Agathe et Suzie. Régulièrement, les Editions de L'Arbre Vengeur rassemblent en volumes ses textes courts et aphorismes qui dès lors disparaissent du Net.

    Mais ils sont assez rares, les écrivains qui donnent à lire au jour le jour leurs quasi instantanés et n'attendent pas le moment de la publication pour les livrer au public. D'autre part, depuis Mourir m'enrhume en 87, il a publié aux Editions de Minuit une quinzaine de romans. 

    Et il livre depuis 2011 ses coups de coeur et de griffe dans le feuilleton du journal Le Monde. Ses têtes de turc sont Beigbeder, Patrick Besson ou Alexandre Jardin.

    Ses admirations vont à Beckett avec lequel il partage le goût de l'autodérision et d'une légère gravité, Flaubert, Michaux, Pinget, Gracq... Des écrivains qui ne se sont jamais prêtés au "cirque littéraire" où l'esbrouffe tend à cacher l'absence de talent. Ses amis en littérature sont Pierre Jourde (sans Naulleau) ou Christophe Claro (écrivain, traducteur et éditeur) qui, dans leurs activités de critique littéraire, pourfendent le même type d'écrivains et défendent une littérature exigeante.

    De Nathalie Sarraute dont certains ont parfois jugé l'écriture âpre, il écrit: "Écrivain difficile", ont répété à l'envi les journalistes de télévision : le plus bel hommage funèbre que puisse prononcer la bêtise. Un jugement qui le définit plutôt bien.

    E.A.

     

    Voici une sélection de fragments sur les quinze derniers jours de L'autofictif. Autrement dit, entre ses 2880ème et 2895ème publications.

     

    Suzie regrette de n’être pas née prématurée, car alors, nous dit-elle, son prochain anniversaire tarderait moins.

     

    Un jour, quoiqu’un peu lasse parfois, ta nécessaire curiosité de chroniqueur t’amène à lire Erik Orsenna, écrivain dont tu ne connaissais jusqu’alors que la bouille cathodique, et à nouveau les bras t’en tombent – combien sont-ils donc, ces caciques de l’édition, couverts d’honneurs, de prix, de distinctions, dont les livres ne sont pourtant que d’indigentes singeries littéraires, de plates rédactions appliquées et stériles, sans voix ni corps ? De quel entregent tirent-ils leur pouvoir ? Ont-ils conscience ou non de cette criante imposture ?

     

    Toute nudité semble promise à la vague ou à la flamme.

     

    Borges a pris le labyrinthe, l’échiquier, les dés, le miroir, le rêve et le tigre. Il ne s’embête pas !

     

    Le vertige, défaillance de l’oreille interne ou intuition sidérale de la profondeur de la tombe ?

     

    En esprit, j’ai forgé un sabre. Ma pensée a passé et repassé sur son fil pour en affûter le tranchant. Intérieurement, je me suis exercé à le manier jusqu’à posséder une réelle dextérité. Mais, comme si ce nuisible avait deviné que je concevais tout cela à seule fin de le décapiter, de l’égosiller à mon tour moi-même et pour de bon, le coq derrière la maison a poussé son cri de fausset hystérique, anéantissant mon rêve de vengeance et m’arrachant une fois encore au sommeil.

     

    Il suffirait pourtant de se rappeler ce que nous avons mangé d’abord. De l’œuf ou de la poule ?

     

    Je m’étais fourvoyé dans cette salle municipale où les peintres du quartier exposaient leurs œuvres récentes. Le cri qui me vint spontanément fit refluer les couleurs des toiles. Quelques secondes plus tard, elles étaient rentrées dans leurs tubes. Depuis je cherche en vain à reproduire ce cri prodigieux et les artistes en m’entendant m’exclamer sur divers tons devant leurs croûtes croient que je cherche à exprimer au plus juste mon admiration !

     

    Je tombe peu à peu dans l’oubli. Presque plus personne déjà ne se souvient de mon enfance.

     

    C’est un feel good page-turner, une grosse merde en bon français.

     

    On élève dans le parc zoologique de Guadeloupe un puma femelle déjà promis à un jeune puma mâle du parc zoologique de Guyane. Personnellement, je m’insurge contre ces mariages arrangés. Nous ne sommes plus au XIXe siècle !

     

    SUZIE – Des fois, je fais semblant de dormir mais après ça m’endort vraiment.

     

    Agathe et Suzie qui savent que je rapporte parfois ici leurs propos inspirés me menacent à présent de rapporter un jour les miens dans leurs livres à venir. Mais, à leur sourire narquois, je les soupçonne de noter plutôt mes sottises et mes mauvaises blagues. Ne les écoutez pas !

     

    On dirait que le vol de la chauve-souris évite aussi les obstacles qui ne sont plus là ou pas encore, les grands arbres de la préhistoire et les constructions du futur. Sans doute est-elle aussi aveugle dans le temps.

     

    C’est le seul moyen de fuir la société tout en faisant bonne impression, aussi je ne la laisse à personne : la vaisselle. 

     

    Le cas de conscience des héritiers est devenu plus terrible encore, puisque désormais l’écrivain mourant qui les exhorte à détruire ses inédits ajoute : et vous ne me faites pas le coup de Max Brod, hein!

     

                                                         LE SITE d'ÉRIC CHEVILLARD

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  • SAUTEUR DE GIRAFES

    000_DV1751363_0.jpgComme tout le monde, j’ai commencé par sauter mes puces et mes poux.  Il faut se faire les muscles des mollets et des cuisses même quand on est sale. À trois ans, je sautais sans façon un crabe femelle ou un poulpe mâle.  Puis, devenu pantouflard à l’adolescence, comme tous les rebelles en herbe, j’ai sauté mes chats et mes chiens et, parfois, quand j’allais à la campagne, pour fuir la touffeur des villes, des poules et quelques lapins. Je prenais goût aux sauts de toutes bestioles. J’évitais de leur asséner de mauvais coups, une bête touchée à la tête vous en veut longtemps et peut porter plainte. Et je n’ai jamais voulu être l’objet du ressentiment des animaux pas plus du moindre végétal.

    (Malgré tout, au cours de mes exercices de préparation aux disciplines zoolympiques, j’ai parfois été maladroit et je profite de cette tribune provisoire pour présenter mes excuses à toutes les bêtes que j’ai pu indisposer dans ma course vers la place de numéro un. Tous ceux qui ont voulu occuper le premier plan dans une discipline ou l’autre me comprendront ; on ne parvient pas impunément au sommet sans malmener quelques quidams quand on ne les écrase tout simplement pas. Mais revenons à notre sujet.)

    À ma majorité, je sautai des moutons et des cabris, des mouflons et autres bouquetins. Comme j’ai aimé sauter le bouquetin ! Pour son odeur et son poil dru, pour son regard droit et sa faculté de filer après l’action. Comme la chevrette après avoir été lutinée. J’ai de même sauté le cheval et le lion, le chameau et le léopard. Mais je suis surtout connu pour avoir sauté la girafe. Pas le girafon qui vient de naître, non,  Madame la Grande Girafe de mon-parc-d’attraction-préféré.

    La girafe bien dressée et non la girafe courbée, au cou tordu, qui se repent d’une faute ou d’une mauvaise flexion. La girafe de concours qui tend son cou et lève haut la mâchoire. 5, 80 mètres de volonté aiguisée et de prestance. Comme la girafe sur le point d’être décorée de l’ordre de la feuille de séquoia.

    J’ai réussi l’exploit avec une perche en bambou non traité. Je suis retombé après un renversé sans prétention mais un exceptionnel retourné sur un tapis de mousse, mitraillé par une armée de chimpanzés photographes venus de toutes les régions du globe primate. Avant de me faire embarquer par une association de lutte contre le rabaissement des animaux en voie d’élévation spirituelle. Autrement dit pour humiliation grave à agent animalier en service rétribué.

    Je purge ma peine dans un centre de rééducation pour sportifs atypiques. J’apprends la nage sous canard colvert autorisée en étang protégé. Avec des palmes ordinaires et un tuba trop long. Auprès d'éducateurs en peaux de bêtes (payés en monnaie de singe) mais je ne suis pas dupe, j’ai reconnu dans leurs yeux la lueur mauvaise du gardien de zoo.

     

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  • LE DÉNI par PHILIPPE LEUCKX

    10286423-legion-d-honneur-du-prince-d-arabie-saoudite-les-mails-qui-revelent-les-dessous-de-l-affaire.jpgLorsqu'Hollande décore le fiston d'un roi rétrograde, amateur de femmes sans droits et d'opposants sans têtes, l'on est en droit de se demander si Marianne ne doit pas porter jusqu'à la raie des cheveux un vêtement de deuil!
    Le voilà inféodé à des guignols en robes qui dénient à la femme toute espèce de vie à l'air pour porter jusqu'aux pieds les grimaces de leurs tenues
    Pauvre Europe qui croit s'ouvrir en flattant les plus basses convoitises.
    Le voilà le guignol reparti au pays avec un hochet d'honneur.
    En attendant, là-bas, tous les pauvres réduits à la figuration (femmes, étrangers) ou promis au massacre (médias, dissidents) tentent d'apprendre le mot "vivre" sans légion ni honneur.

     

  • ELLE PUT UN JOUR SORTIR DE LA MAISON... par PHILIPPE LEUCKX

    news_27366_0.jpgElle put un jour sortir de la maison, mais sous la surveillance d'un grand frère ou sous la férule d'un mari.
    Elle ne montrait ni peau ni mains ni jambes, et parfois elle s'embarrassait la marche lorsqu'elle devait monter dans un tramway ou grimper des escaliers aux marches trop distantes.
    Elle n'avait ni nom ni fonction : elle était d'usage de l'autre, citée en référence de l'autre, père, frère ou mari.
    Un jour, le coeur fut trop grand pour si peu de place et on commença à la regarder, à la voir.
    Mais ce fut scandale. On moquait sa chevelure, son pantalon, on la taxait de "garçonne".
    Elle ne signait rien , puisqu'elle n'existait pas. L'argent transitait par les mains du chef de tribu.
    Elle allait de cuisine en chambre, vivait du marché au grenier et à la cave, du tissu à ravauder à l'écharpe tricotée; elle était d'intérieur.
    Un jour, elle serait suffragette, bas-bleu, députée, Prix Nobel.
    En attendant, on la supposait indigne, seconde, mineure, mère, fragile, faible; son nom s'étouffait dans le mépris rentré des maîtres, des maris, des fils, exigeant qui un droit de cuissage, qui un repas au doigt et à l'oeil, qui toutes les servitudes.
    Elle s'appellent Yourcenar, Curie, Ernaux, de Beauvoir, Avril, Eberhard, Sagan, Joplin, Sei Shonagon ou encore Sand. Sylvestre. Szymborska.
    Elles ont mis dix mille ans pour obtenir un début de nom au bas d'un document officiel.

     

    Photo: Lee Miller #4 par Man Ray

  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 24

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Il était dans son rêve, plus rien n’existait, même le paysage se diluait dans les images qu’il construisait pour donner un cadre, une réalité à ses fantasmes, pour que ceux-ci ne s’échappent pas trop vite, qu’ils durent encore longtemps, une éternité au moins, qu’ils lui laissent le temps d’aimer encore des centaines de femmes qui lui apporteraient des espaces nouveaux, des mondes à conquérir, et des milliers de bonnes raisons pour vivre encore longtemps comme un prince, comme un maître de ces mondes nouveaux. Un cheval secoua brusquement la tête faisant cliqueter les boucles de son harnais et la magie fut rompue, le rêve s’évanouit comme un fantôme au lever du soleil, le spectacle était toujours grandiose mais il n’y avait plus que le décor, les acteurs avaient tous rejoint les coulisses de la réalité attendant un autre rêve pour revivre une autre fois encore, … peut-être ?

    ÉPISODE 24

    Galsan Tshinag semblait lui aussi ailleurs, peut-être pas dans un rêve mais plutôt dans ses souvenirs, bien concrets eux, qui le ramenaient au temps où, gamin, il gardait les moutons avec son père et toute sa famille, sur cette montagne splendide mais peu accueillante en hiver quand le froid dévorait tout et qu’il fallait vivre sous la yourte en gérant les calories comme un avare gère ses pièces d’or. Ce temps qui était si dur et pourtant si merveilleux, ce temps que les technocrates avaient liquidé, comme un joueur disperse sa fortune, condamnant les nomades à la sédentarisation dans des bâtiments de misère, dans des bourgades de misère, pour une vie de misère, mais une misère qui offrait la possibilité d’aller à l’école et d’étudier, d’apprendre, de découvrir que le monde existait au-delà de la montagne et qu’il recélait d’autres trésors qui n’attendaient que des conquérants valeureux. Et, redescendant le chemin de sa vie, il se souvenait de son arrivée en Allemagne de l’Est pour étudier dans une université où la nostalgie lui donnerait l’envie d’écrire son histoire, de décrire son ciel bleu qui est bleu comme nulle part ailleurs. Il se redressa sur ses étriers comme pour dire qu’il était fier de lui, fier de son pays, qu’il était content de faire découvrir à son ami et que, peut-être, son pays était, lui aussi, fier de lui. Comme par magie les deux hommes se tournèrent simultanément l’un vers l’autre, des étincelles scintillaient dans leurs yeux, il n’était même pas nécessaire qu’ils parlent, ils étaient en cet instant en communion devant ce panorama qui les avait emmenés sur des chemins différents mais tout aussi enchanteurs.

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    Galsan Tschinag

    L’invité rompit le premier le silence parce qu’il éprouvait le besoin de remercier tout simplement :

    - Merci !

    - De rien !

    - Aussi, de beaucoup !

    - C’est aussi un énorme plaisir de montrer mon pays aux étrangers, ils sont si peu nombreux à venir à notre rencontre.

    - Et pourtant c’est un tel bonheur de grimper là-haut et de découvrir ces paysages merveilleux.

    - Des paysages dont on m’a éloigné quand j’étais encore enfant mais cette rupture m’a entraîné vers d’autres mondes où j’ai découvert d’autres trésors.

    - Et, aujourd’hui, tu as refais le chemin que tu as emprunté quand tu as quitté cette montagne.

    - Comment as-tu deviné ?

    - Pas très difficile, c’était écrit dans tes yeux !

     -Oui, c’est toujours un moment de joie intense et de nostalgie mêlées quand je viens sur cette montagne, c’est mon enfance, c’est mon père, c’est ma famille, c’est ma tribu, c’est le peuple de ces montagnes, qui sont tous là avec moi, autour de moi. Mais c’est aussi le début du chemin qui m’a conduit vers le savoir, vers les autres. Alors l’émotion est double et même un peu ambigüe. Je ne sais comment définir cet état d’esprit.

    - Je comprends.

    - C’est tout un monde qui meurt et un autre qui naît doucement, lentement, avec hésitation, comme s’il avait peur d’affronter tout ce qui l’entoure et de disparaître avant d’être réellement.

    - Mais ce monde est là maintenant et il ne demande qu’à grandir et rayonner dans la paix et le bonheur.

    - Que les dieux de la montagne t’entendent !

    - Ils m’écoutent, c’est déjà quelque chose !

    Il avait laissé son ami sur la montagne et, sur le dos de son cheval, il était parti comme une flèche, comme dans son rêve, il chevauchait depuis des semaines dans les vastes plaines quand il rencontra une montagne encore plus énorme que celle qu’il venait de quitter, dont le sommet se noyait dans un océan de vapeur et de brume. Il décida de se diriger vers cette montagne tout en sachant qu’il ne pourrait certainement pas l’escalader mais peu importe, il s’en approcherait suffisamment pour découvrir les paysages qui devaient, là-bas aussi, être fantastiques et époustouflants. Il avait marché encore longtemps sur des sentiers de montagne plus escarpés que des chemins de chèvres, où son cheval devait faire preuve de l’agilité du chamois pour ne pas rompre ses os et ceux de son passager dans les abysses vertigineux qu’ils dominaient. Il avait rencontré des montagnards armés comme des soldats des commandos d’élite mais habillés comme de vulgaires paysans de ces montagnes, des hommes agiles, rapides, silencieux comme les animaux qui peuplent ces contrées extrêmes. Il avait dû parlementer moult fois pour qu’on le laisse passer, il avait fallu qu’il étale son maigre bagage et fasse preuve de sa parfaite neutralité dans tout ce qui pouvait se tramer dans ce pays qu’il ne connaissait pas bien. Il avait appris que ces montagnes étaient les plus hautes du monde, les plus inhospitalières et qu’il s’y déroulait depuis des lustres des luttes entre des clans, des partis et même maintenant des nations. Mais, il n’en savait pas plus, il voulait seulement voir les cerfs-volants chatoyer dans le ciel de Kaboul. Mais Dieu que le chemin était long.

    Chaque fois qu’il voulait demander son chemin, on se détournait de lui, parfois même on lui intimait l’ordre de filer rapidement en lui pointant une arme sur le ventre. Il se demandait dans quelle galère il s’était fourré, dans quel pays il avait bien pu s’égarer. Les routes n’étant pas si nombreuses, il avait fini, tout de même, par emprunter celle qui arrive à Kaboul, là où il voulait se rendre en toute innocence. Il savait bien que le climat était un peu agité, que les armes dialoguaient plus souvent que les factions opposées, que le climat n’était pas au beau fixe et que les émotions étaient à vif, mais il n’imaginait pas un tel chaos, un tel désastre. La ville fumait sans cesse comme un volcan en pleine activité, grondant tout autant, crachant le feu régulièrement. Il ne savait que faire, ni où aller, il était convaincu qu’il ne verrait pas avant longtemps des cerfs-volants chatoyants déchirer l’azur du ciel de Kaboul. Il fallait rebrousser chemin mais il ne savait comment, il ne pouvait pas retourner d’où il venait, il fallait qu’il trouve une autre issue.

     

    Il était là, égaré dans ses pensées, quand une fusillade éclata et qu’une main ferme le saisit et le plaqua à terre, derrière un muret protecteur. Il dévisagea celui qui voulait le soustraire aux dangers de cette ville infernale et fut surpris de découvrir qu’un autochtone se souciait de la santé d’un étranger dans cet enfer. Ils restèrent suffisamment longtemps, tapis derrière leur maigre protection, pour être sûr que les belligérants avaient bien consommé leur ration quotidienne de munitions et qu’ils s’étaient suffisamment défoulés pour laisser un instant de répit à ceux qui voulaient rejoindre leur domicile, s’il était encore possible de parler de ça quand on vivait dans ce tas de cailloux qui avait été une ville. Ils se redressèrent donc et son protecteur lui demanda ce qu’il pouvait bien faire dans cette galère. Il lui répondit qu’il voulait surtout la quitter et que le plus vite possible serait le mieux mais qu’il se demandait bien comment il pourrait parvenir à ses fins. Son interlocuteur, lui dit n’être Afghan que de naissance, de posséder désormais la nationalité américaine et n’être que de passage dans cette ville pour essayer de retrouver un ami qu’il devait sauver car celui-ci l’avait, des années auparavant, lui-aussi, tiré d’un pas fatal. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à la maison qui lui servait alors de refuge et qui appartenait à son père quand celui-ci était encore un brave commerçant kabouli que les extrémistes n’avaient pas encore assassiné.

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    Khaled Hosseini

    Arrivé dans ce qui restait de la modeste demeure, il lui dit qu’il était écrivain américain, qu’il s’appelait Hosseini, Khaled Hosseini, qu’il était venu à Kaboul par des moyens qu’il était préférable de ne pas dévoiler pour la sécurité de ceux qui en disposaient. Il lui offrit le gîte et le couvert jusqu’à ce qu’il trouve une solution pour s’évaporer de cette ville autrement que dans la fumée d’un bombardement ou le corbillard des fossoyeurs chargés de nettoyer régulièrement la ville car, si on tuait, on le faisait à peu près proprement afin de limiter les risques d’épidémie. Il lui raconta ensuite comment, enfant, il avait été un as du cerf-volant qu’il pratiquait avec le fils de leur domestique et comment, après le changement de pouvoir, il avait dû quitter la ville où son père avait été assassiné pour ne pas avoir soutenu le bon clan. Il était parti ainsi en Amérique laissant ses amis seuls face à la meute des combattants sanguinaires au pouvoir et, quand il avait appris la mort de son ami, il s’était senti obligé de revenir au pays pour soustraire le fils à la sauvagerie de ceux qui avait tué père.

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    Dans le contexte dans lequel il s’était trouvé plongé sans l’avoir réellement cherché, cette histoire ne lui parut même pas insolite, elle lui semblait tout simplement banale tant la violence sourdait de tous les pores de cette ville en furie. Il lui demanda comment il pensait pouvoir ressortir de la nasse en emmenant l’enfant avec lui, son hôte lui dit qu’il n’en savait encore fichtrement rien, il eut cependant un petit doute pensant que l’écrivain devait bien avoir au moins un début de plan qu’il ne voulait pas partager pour limiter les risques ou ne pas mettre en danger ceux qui devaient l’assister dans sa fuite. Il fit celui qui croyait ce qu’on lui avait dit et évita ce sujet un peu ambigu, pour le moment au moins. Il devait, lui aussi, trouver un moyen de s’exfiltrer (mot très à la mode depuis un certain temps, depuis qu’il est de plus en plus difficile de s’infiltrer dans certains pays sans risquer d’y rester plus longuement que prévu), de s’esquiver de cette marmite en ébullition permanente, avant de se faire prendre par des combattants pas forcément très accueillants avec les étrangers, surtout ceux venus de l’Europe de l’ouest.

    Il comptait un peu sur ces amis écrivains, Zariâb et Rahimi, désormais en France pour lui indiquer des filières, des amis fiables, qui pourraient lui signaler des passages sûrs, ou du moins les moins périlleux, pour sortir de la ville et passer ensuite la frontière avec le Pakistan, là où elle est aussi étanche qu’un papier crépon. Il se démenait avec son téléphone cellulaire, essayant de trouver un ami qui pourrait lui donner le numéro d’au moins l’un de ces deux écrivains mais les communications étaient difficiles, les réseaux étaient souvent saturés, sa batterie faiblissait. Il s’énervait, transpirait, se retournait avec brusquerie, avait du mal à respirer, il était entortillé dans ses draps et commençait à suffoquer quand il ouvrit enfin un œil pour constater qu’il était bien dans son lit et que son rêve l’avait embarqué dans une sinistre histoire dont il n’arrivait pas à s’extraire.

    Quand il eut allumé la lumière, repris possession de son domaine personnel, de son environnement habituel, des objets qui lui appartenaient, de ses esprits et de sa lucidité, il put enfin respirer tranquillement et émerger de la fébrilité dans laquelle l’avait plongé ce rêve angoissant. Il était déçu car, une fois encore, il s’était envolé dans un grand rêve épique qui l’emportait sur les ailes de l’aventure pour un vaste périple plein de joie, de bonheur, d’images, d’odeurs, de jolies filles et d’amour. Et, une fois encore, il se retrouvait acculé dans une impasse, le souffle court, cherchant désespérément une issue à une situation inextricable. Décidément ces rêves qui lui faisaient oublier la banalité de son quotidien et la médiocrité qu’il ressentait dans la société dans laquelle il évoluait, le conduisaient aussi, bien souvent, dans des situations sans issue où il s’enfonçait dans la panique et l’angoisse.

    Il fallait qu’il trouve une solution, qu’il s’inquiète moins, qu’il emmagasine moins d’idées noires, moins d’inquiétude, moins d’angoisse dans son subconscient, qu’il lise peut-être des livres moins graves, plus optimistes, moins empreints des travers de la société actuelle. Mais, voilà, les écrivains racontent la société dans laquelle ils vivent et, même s’ils choisissent de remonter dans le temps, ils y transportent, bien souvent, les angoisses et les frayeurs qui les habitent pour les transposer dans leurs œuvres, espérant ainsi s’en débarrasser, pour un temps au moins.

    Il ne pouvait cependant pas abandonner la société de ses amis du monde imaginaire qu’il avait bâti avec les sédiments de ses lectures car c’était à peu près la seule compagnie qui lui restait pour parcourir le dernier bout de route qui devait l’emmener vers le terminus où chacun finit par se retrouver un jour. Sa famille était réduite à quelques neveux et nièces qui ne le fréquentaient que de plus en plus épisodiquement et à quelques amis, survivants du temps où il émargeait encore au compte des gens actifs qui contribuent au fameux « Produit Intérieur Brut » de la nation, qui avaient, pour le moment au moins, échappé au tribut des divers fléaux chargés de réguler les populations dans nos sociétés trop bien, trop mal, nourries : cancer, embolie, infarctus, etc…

    Non, il ne laisserait pas ses amis virtuels, peut-être plus réels que les autres, malgré les quelques tourments qu’il ressentait certaines nuits, il fallait peut-être simplement qu’il choisisse ses lectures du soir plus attentivement pour éviter les sujets trop angoissants avant de s’envoler vers d’autres horizons sur la selle du cheval ailé de ses songes. Et puis, un bon café effaçait vite une petite frayeur matinale qui était, tout aussi vite, remplacée par une nouvelle lecture qui l’emportait vers une autre destination, vers d’autres personnages, vers d’autres préoccupations, pour d’autres émotions, d’autres joies, d’autres agacements, parfois même des colères inabouties, contenues, tout un monde nouveau qui laisserait lui aussi quelques dépôts sur la couche sédimentaire de plus en plus épaisse qui fournissait la matière première du monde qu’il bâtissait de jour en jour pour ne pas s’enliser dans un morne quotidien de vieillard vieillissant avant l’âge, s’aigrissant avant d’avoir vécu, mourant avant d’avoir connu la vie jusqu’au bout de ce qu’elle peut offrir.

     

  • LA GRANDE DÉSILLUSION

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Ces deux auteurs ont voulu, avec des histoires bien différentes, démontrer que le triste sort de la femme arabe d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire du peuple arabe, pas plus qu’avec la religion musulmane telle qu’elle était pratiquée au Moyen-Age. Ils explorent tous les deux les grands textes arabes médiévaux qui exhortent l’amour des corps sans l’amour des coeurs, la communion des corps dans la paix et la félicité, le raffinement dans les relations entre les sexes. Tous les deux décrivent le grand choc culturel et affectif provoqué par la rencontre en l’évocation de ces textes et le statut de la femme arabe en Syrie et Tunisie notamment où ces deux auteurs ont passé au moins une partie de leur vie.

     

    9782266191180fs.gifLA PREUVE PAR LE MIEL

    Salwa AL NEIMI ( ? - ….)

     

    Dans ce joli petit livre qui ressemble plus à un essai qu’à un roman, ou plutôt un essai qui se déguise en un roman pour ne pas endosser toute la gravité de ce qu’il évoque, cette poétesse syrienne nous emmène à la redécouverte des grands textes érotiques arabes médiévaux. « Certains invoquent les esprits. Moi, j’invoque les corps. Je ne connais pas mon âme ni celle des autres, mais je connais mon corps et je connais leur corps ». « Le Penseur » lui fait découvrir l’amour des corps sans l’amour des cœurs, la communion des corps dans la volupté chantée dans ces textes, la transgression qui submerge les tabous et exacerbe la liberté du sexe et à la plénitude des sens. «La morale qui est mienne guide mes actes et m’en donne la mesure. Selon les principes que je me suis donnés. L’effet de mes actes sur ma vie, cela seul m’intéresse : mon visage après l’amour, l’éclat de mes yeux, mon corps recomposé, les mots qui brûlent dans ma poitrine et les histoires qu’ils construisent ».20281-130206120346809-1-000.jpg

    Bibliothécaire, elle est chargée d’explorer « l’enfer » de la Bibliothèque Nationale de France pour écrire un essai sur les grands textes érotiques arabes à l’occasion d’une exposition organisée à New York. Au cours de cette recherche, elle se met à rêver de cette époque où les corps étaient rois, où les mœurs étaient raffinées, où les hommes et les femmes vivaient dans une harmonie sexuelle irénique. Pour replonger au cœur de cette civilisation, elle éprouve le besoin de se ressourcer dans le monde arabe, elle se rend alors à Tunis où elle va à la rencontre des femmes arabes, les écoute et découvre l’étendue de la misère sexuelle dans laquelle elles vivent. « Comment parler même d’éducation sexuelle quand les rudiments de l’anatomie restent à apprendre ? » Elle mesure l’immense étendue qui sépare l’atmosphère raffinée qui baigne les textes érotiques des grands auteurs arabes médiévaux du quotidien des femmes arabes d’aujourd’hui : le mariage qu’il faut bien accepter, le mari qu’il faut supporter et qui finit par tromper, les stratagèmes qu’il faut inventer pour vivre un peu d’amour…

    La belle illusion qu’elle a vécue rencontre alors brutalement la triste réalité, la vie n’est pas un conte fantasmé mais une bien dure réalité que Salwa Al Neimi met en scène habilement dans cette histoire d’une femme qui croyait encore au raffinement érotique médiéval en explorant les textes classiques du genre et qui finit par accepter toute la banalité de son quotidien. Un joli texte empreint de poésie mais aussi une dénonciation ferme du sort infligé aux femmes dans le monde arabe contemporain.

    Le livre sur le site des Éditions Robert Laffont

     

    51zblnCnPiL._SX303_BO1,204,203,200_.jpgTIRZA

    Ali ABASSI (1955 - ….)

     

    Je suis entré assez difficilement dans ce récit mais progressivement ma lecture s’est épanouie pour finalement éclore en une jolie inflorescence littéraire. Ce texte fluide, souple, poétique, enrichi par des mots rares et précieux, s’enroule en une rapsodie orientale atemporelle où les personnages naviguent dans le temps comme les héros dans « La chanson des gueux » de Naguib Mahfouz. Mais cette déambulation littéraire évoquant la littérature arabe médiévale, heurte de plein fouet la violente réalité du monde maghrébin et peut-être du monde en général.

    Un jeune Tunisien, après une expérience malheureuse à l’étranger, rentre au pays, à Tirza, petite bourgade aux confins du désert peu à peu rongée par les sables. Il y rencontre une jolie fille déjà engagée dont il tombe amoureux et une femme évanescente qui semble sortir tout droit des sables alentours comme un mirage, deux êtres symbolisant le monde actuel pragmatique et barbare qui avilit les femmes et le monde onirique des contes ancestraux et de l’amour chevaleresque. Il reste en suspension entre ces deux mondes avec son amis qui erre entre ces espaces temporels jusqu’à s’y perdre. « Nous sommes tous des enfants de la nuit, même ceux qui n’ont pas connu les ténèbres ».img_auteur_2326.jpg

    Un conte de l’amour et de la mort tout droit sorti des Mille et une nuits sur fond de la réalité quotidienne ambiante à la fin du XX° siècle dans le Maghreb, un composé d’onirisme et de cruelle réalité, d’élucubrations fantastiques et violences triviales, un récit où le poète n’arrive pas à se fondre dans l’employé, le cadre, l’ingénieur, le citoyen lambda, où il voudrait rester dans ses rêves. « Je sourirai aux palmiers et aux sycomores ; je ferai des brins de causettes avec les fourmis et les cloportes, je compterai les étoiles du soir… »

    « Quel bonheur vivrions-nous si nous n’avions plus que l’amour ? »

    Le livre sur le site des Editions Joëlle Losfeld.

  • VINGT "JE ME SOUVIENS" DES BEATLES par DANIEL CHARNEUX

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    1) Je me souviens qu’Éric Allard m’avait demandé quelques « Je me souviens » sur la chanson « sans fraises » mais qu’il a accepté tout de suite l’idée d’un texte sur les Beatles, et que je me suis dit : « Ce ne sera pas sur la chanson sans fraises, mais il sera tout de même question de champs de fraises ».

     

    2) Je me souviens que les « champs de fraises » (Strawberry Fields), c’était le nom d’un orphelinat de Liverpool (où John avait été placé ?), et que la chanson Strawberry Fields forever était couplée à Penny Lane sur le 45 tours.

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    3) Je me souviens que Penny Lane était une avenue de Liverpool et non une femme devenue vieille comme le prétend la stupide rengaine de Marie Laforêt, Il a neigé sur Yesterday, une bluette qui évoque la séparation des « Fab Four ».

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    4) Je me souviens que j’ai appris la séparation dans une prairie de mon village, d’un garçon qui s’appelait Philippe – j’ai d’abord cru qu’il me faisait une blague – et que j’en ai pleuré, peut-être.

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    5) Je me souviens qu’un jour de l’été 1970, je me suis égaré dans les bois au cours d’une promenade solitaire dans les Ardennes, et que mes parents ont pris ma disparition très au sérieux parce que je n’étais pas rentré au camping pour l’heure de la rétrospective que je n’aurais manquée à aucun prix.

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    6) Je me souviens que mes parents m’avaient offert pour mon quatorzième anniversaire le dernier album enregistré, Abbey Road, et que je l’écoutais longuement dans le noir complet, assis dans l’un des fauteuils en skaï blanc du salon, sur l’électrophone stéréo que mes sœurs avaient reçu, un an plus tôt, en cadeau de communion.

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    7) Je me souviens que, sur la couverture d’Abbey road, les pieds nus de Paul furent la source de multiples divagations concernant sa mort et son remplacement par un sosie.

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    8) Je me souviens que j’ai entendu un jour à la radio, dans la salle de bains bricolée à l’emplacement de la pièce que nous appelions le « fournil », que l’album le plus vendu de l’histoire du rock était Sergent Pepper’s lonely hearts club band.

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    9) Je me souviens que j’ai commandé Sergent Pepper’s chez le disquaire de Dour, « Techni Disques », et que j’ai découvert trois ans après tout le monde, avec un plaisir encore enfantin, les accessoires joints à l’album – moustaches et galons du Sergent Poivre, notamment – la photo géante sur les pages centrales, les mille détails de la pochette, les textes imprimés sur la quatrième, et la musique…

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    10) Je me souviens que je préférais With a little help from my friends dans l'interprétation de Joe Cocker à Woodstock plutôt que dans celle des Beatles, mais que je ne voulais pas me l'avouer.


     

    11) Je me souviens que j’essayais de plaquer sur mon piano l’accord final de A day in the life. 


     

    12) Je me souviens que le frère d’une amie de mes sœurs, Frédéric D., m’avait prêté le « double blanc » et que je ne le lui ai jamais rendu, sans jamais oser avouer ce forfait à mes amis de l’époque à qui je prétendais qu’il m’avait été offert par ma grand-mère.

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    13) Je me souviens de l’affiche qui accompagnait le « double blanc », avec d’un côté toutes les paroles (que j’ai rapidement connues pratiquement par cœur) et, de l’autre, une série de photos sur lesquelles je m’usais les yeux.

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    14) Je me souviens qu’au cours d’un voyage de rhéto à l’ULB, quelques copains et moi sommes revenus au car avec pas mal de retard, légèrement imbibés de bière blonde, en braillant Rocky Racoon (« Now somewhere in the black mountain hills of Dakota there lived a young boy named Rocky Racoon… »)

     

     

    15) Je me souviens que j’avais commandé en Allemagne le double 45 tours Magical Mystery Tour, un disque méconnu que j’étais le seul à posséder, et dont mon titre préféré était I am the walrus, pour ses paroles surréalistes comme « Semolina pilchard / Climbing up the Eiffel tower » ou encore le refrain « I am the eggman / They are the eggmen / I am the walrus / Goo goo goo joob ! »

     

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    16) Je me souviens de la toute petite voix de Yoko Ono dans Who has seen the wind, la deuxième face d’Instant Karma, le premier 45 tours solo de John.


     

    17) Je me souviens des « bed-in » de John et Yoko.

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    18) Je me souviens que je me découvrais des ressemblances alternativement avec John, Paul et Georges (j’ai longtemps eu les cheveux séparés par une raie au milieu), mais jamais avec Ringo, que je trouvais commun.

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    19) Je me souviens de l’assassinat de John (mais pas du nom de son meurtrier), et de la mort de George.

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    20) Je me souviens qu’Éric m’avait dit « trois pages A5 maximum », et qu’il ne plaisante pas…

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    Texte initialement paru dans un numéro de 2006 de la revue Remue-Méninges

     

    charneuxpatrimoineportraitpar_stephen_vincke.jpgDaniel Charneux vient de publier aux Editions M.E.O. MORE, un essai- variations sur l'auteur de L'Utopie.

     

    Le site de Daniel CHARNEUX

  • TROIS NOUVEAUTÉS des ÉDITIONS PICQUIER

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    J’ai inauguré ma nouvelle rubrique « Vient de paraître » par un triptyque de deux recueils de poésie et d’un recueil de mini nouvelles édités tous les trois par Les Carnets du dessert de lune. Pour ma deuxième publication dans cette nouvelle rubrique, je présenterai également une trilogie, éditée celle-ci par Les Editions Picquier, une trilogie coréenne, la Corée sous toutes ses formes comme diraient les chefs cuisiniers.

    Tout d’abord un recueil de nouvelles venu clandestinement de Corée du Nord, passé sous le mur qui coupe la Corée en deux pays que tout sépare. Ce recueil écrit par un écrivain qui se cache sous le pseudonyme de Bandi, cherche à dénoncer toutes les exactions commises par le dictateur au pouvoir. Le second volet de cette trilogie est constitué par le récit du séjour à Séoul qu’a effectué Benjamin Pelletier comme enseignant à l’Alliance Française. Le dernier tome est un roman de Hwang Sok-Yong, le futur Nobel asiatique comme le présente Kenzaburô Oé, un roman qui raconte la vie des chiffonniers de l’Ile-aux-Fleurs évoquant l’énorme déchetterie qui collectait les ordures de la mégapole coréenne jusqu’à la fin du XX° siècle, et les miséreux qui survivaient en récupérant tout ce qui pouvait être recyclé.

     

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    LA DÉNONCIATION

    Editions Picquier

     

    Le préfacier présente Bandi comme le Soljenitsyne nord-coréen car comme lui, il a fait sortir ses textes de son pays pour dénoncer la cruauté, l’injustice, la cupidité, du régime dictatorial qui y sévit. En coréen Bandi signifie luciole, c’est le pseudonyme choisi par cet écrivain clandestin, vivant toujours dans la partie nord de la presqu’île, qui essaie de faire comprendre au reste du monde l’étendue de la souffrance de son peuple. Son manuscrit se compose de sept nouvelles dénonçant la dictature autoritaire et cruelle du parti unique au pouvoir et toutes les aberrations du régime. Dans un court prologue en vers, il explique sa démarche :

    « Je vis en Corée du Nord depuis cinquante ans,

    Comme une machine parlante,

    Comme un homme attelé à un joug.

    J’ai écrit ces histoires,

    Poussé non par le talent,

    Mais par l’indignation,

    Et je ne me suis pas servi d’une plume et d’encre,

    Mais de mes os et de mes larmes de sang. »

    Ses nouvelles racontent des faits certainement inspirés d’événements qu’il a vécus ou qu’il a connus, c’est un condensé de toutes les misères qui peuvent s’abattre à tout moment, sans réelles raisons, aveuglément, arbitrairement, sur n’importe quel citoyen qui n’est pas ostensiblement protégé par le régime.

    Un vieux cocher qui vient de recevoir sa treizième médaille, abat l’arbre totem qu’il avait planté dans son jardin en souvenir de son inscription au parti, Il vient brusquement de réaliser que sa vie n’a été qu’un leurre, qu’il a sué sang et eau chaque jour espérant des jours radieux qui ne sont jamais venus, alors qu’il ne peut même pas chauffer sa chambre.

    Un couple doit élever un enfant qui a la phobie des portraits de Karl Marx et du dictateur coréen, ils ne pourront pas longtemps cacher cette lourde tare et devront en assumer les conséquences. « Nous préférons tous mourir et oublier la vie d’ici plutôt que de continuer à vivre ce calvaire ».

    Un homme, devenu mineur contre sa volonté, veut retourner au pays voir sa mère qui se meurt mais l’administration lui refuse le titre de voyage nécessaire. Une longue et cruelle épopée commence alors pour lui.

    Une femme subit les pires tourments pour que le mari qu’elle aime, n’apprenne pas l’indignation qui la frappe parce qu’un membre de sa famille est considéré comme ennemi du régime. L’opprobre est héréditaire en Corée du Nord.

    Une vieille femme abandonne son mari et sa petite-fille coincée dans une foule compressée et affamée pour aller chercher des victuailles, elle est rejointe par le cortège du Grand Leader qui l’invite à bord d’une voiture et la place sous sa protection. Elle est instrumentalisée par la propagande gouvernementale alors que son mari et sa petite-fille son piétinée par la foule affamée. Elle culpabilise d’être la vedette d’une cause qu’elle réprouve et qu’elle n’a pas choisie.

    Tout le monde pleure le Grand Leader décédé, tout le monde feint de pleurer le Grand Leader même ceux qui souffrent cruellement pour une raison plus personnelle. Il est obligatoire de pleurer la mort du Grand Leader. « N’avez-vous pas peur de cette réalité qui transforme les gens du peuple en comédiens hors pair capables de simuler le chagrin à la perfection ? »

    Un technicien de haut niveau est déporté parce que le frère de sa femme a fui au Sud, il travaille comme un forcené pour nourrir la population de la région mais reste le bouc-émissaire qui endossera les incapacités des dirigeants locaux.

    Bandi ne sait pas que depuis longtemps les exactions des régimes communistes totalitaires sont connus de tous, aussi insiste-t-il vivement pour que nous lisions ses textes en espérant que nous prenions conscience de l’étendue de la souffrance de son peuple.

    « Mais, cher lecteur,

    Je t’en prie, lis-les ! »

    Il n’a pas la plume de Soljenitsyne même si ses nouvelles sont d’excellente facture, il m’a surtout fait penser à quelques auteurs albanais (Helena Gushi-Kadaré, Bessa Myftiu, Ylljet Aliçka,…) qui ont rapportés les exactions d’Enver Hodja qui ressemblent étonnamment à celles des Kim père et fils. Les Coréens du sud ont lu ces textes en 2014 et ne se sont pas spécialement émus. Je reviendrai sur ce sujet dans une prochaine chronique consacrée à un livre que Benjamin Pelletier a écrit après un séjour d’un an à Séoul. Espérons que l’opinion publique française et européenne sera plus réceptive au message désespéré de cet auteur qui a pris des risques énormes, avec d’autres évidemment, pour nous faire passer ses textes. Accepter la prière de Bandi, lire ses textes, c’est déjà compatir, c’est déjà résister, c’est déjà lutter avec lui et c’est aussi un excellent moment de lecture car ces nouvelles sont très poignantes et très émouvantes.

    « Ce champignon rouge arrachez-le ! Ce champignon toxique, arrachez-le de cette terre, de toute la planète, pour toujours ! »

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    1540-1.jpgBenjamin PELLETIER

    TOUJOURS PLUS À L'EST

    Editions Picquier

     

    Benjamin Pelletier a passé un an a enseigné le français à l’Alliance française à Séoul, c’est apparemment cette expérience qu’il raconte dans cet ouvrage et en tout premier lieu sa découverte de la ville. « Le visage de Séoul ne se livre pas facilement », d’innombrables tours identiques et laides, construites pour différents usages, habitations, commerces, bureaux, bars, restaurants, salles de billard, … dégoulinantes de lumière, occultent le paysage. Les rues envahies de grosses voitures pompeuses et de passants pressés renforcent cette impression et semblent valider l’image que les Occidentaux se font de ce pays neuf, émergeant, renaissant après de multiples guerres qui ont laissé des stigmates profonds dans la population. Mais il faut se méfier des premières impressions, savoir être patient, s’aventurer ailleurs, dans l’autre partie de la ville, celle qui est encore très marquée par l’ancienne Corée pour connaître la cité sous ses deux faces. Deux faces totalement opposées, « Ce contraste est aussi saisissant que si en plein quartier de la Défense se rencontraient la cahute d’un rebouteux et l’atelier d’un forgeron ».

    Une fois la ville apprivoisée, quand l’auteur s’est habitué à son quartier de petites gens, loin de la cité envahie par les lignes droites, verticales et horizontales, il va à la rencontre des gens qui l’accueillent chaleureusement sauf quand ils le confondent avec un Américain qui leur rappelle la dernière guerre qui a meurtri leur pays. Pour rencontrer les gens et échanger avec eux, il faut posséder au moins quelques mots et c’est une tâche ardue pour l’auteur qui, loin des méthodes rationnelles, découvre la langue avec les gens simples de son quartier qui lui enseignent l’origine de cette langue simplifiée au XV° siècle qui ne sera adoptée définitivement qu’au XX° siècle. Les mots et la nourriture, les deux vecteurs essentiels de l’intégration dans une communauté et les mots, comme le maniement des baguettes, ça s’apprend.

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    Benjamin Pelletier

    Visiter la Corée, c’est obligatoirement s’interroger sur la partition de la presqu’Ile en deux parties tellement différentes, totalement opposées. Benjamin a fait le pèlerinage, avec un groupe de touristes autochtones, il est monté au sommet de la montagne d’où l’on peut avoir la meilleure vue sur la Corée du Nord et il a été fort surpris de constater que les habitants du sud n’éprouvent aucune émotion, aucune compassion, aucune haine, seulement une indifférence palpable, à l’endroit de leurs frères du nord. Alors, brusquement, je comprends mieux ce que je viens de lire dans la postface du livre de Bandi, « La dénonciation », racontant dans sept nouvelles la misère des Coréens du Nord, écrasés, torturés, humiliés, affamés,… par un régime en pleine folie. Ce texte a été passé en Corée du Sud, au péril de nombreuses vies, où il a été édité dans une quasi indifférence, la même que celle que Benjamin Pelletier a ressentie après avoir visité le point de vue sur la Corée du Nord. « Un coréen dira avec une humeur égale : Aujourd’hui, je suis allé voir la Corée du Nord et j’ai mangé des pastèques, tout comme il dirait : je suis allé au supermarché et j’ai acheté des nouilles ».

    Avant de revenir au pays, l’auteur nous propose un voyage touristique, culturel et historique dans la province coréenne. Outre les descriptions des paysages et des villes, il nous livre des réflexions personnelles, des faits historiques, des éléments de culture, des légendes, des traditions qui ne sont jamais arrivés jusqu’aux rives de l’Europe. Benjamin me semblait très enthousiaste à son arrivée à Séoul, il était heureux de découvrir une langue nouvelle, de rencontrer des gens accueillants, nourris d’une autre culture, de découvrir une autre façon de vivre et surtout de se nourrir. À son retour à Séoul, après son périple touristique, on à l’impression que le ressort est cassé, il n’a rien retrouvé dans son quartier, la grand-mère de l’immeuble est décédée, le petit bistrot traditionnel a été rasé, les tours envahissent le quartier… l’enthousiasme est passé, le retour au pays s’impose. Mais il repartira riche d’une belle expérience, ayant compris qu’ici ou ailleurs, il sera toujours lui-même avec ses forces et ses faiblesses et que l’humanité bute toujours sur les mêmes problèmes où que ce soit sur la planète.

    Un bon témoignage sur la vie en Corée en 2015 et une pensée gravée par les Chinois en 1431 qui devrait nous faire réfléchir : « Traiter avec douceur les gens lointains ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    toutes-les-choses.jpg?resize=300%2C467Hwang SOK-YONG

    TOUTES LES CHOSES DE NOTRE VIE

    Editions Picquier

     

    Avec ce roman Hwang Sok-Yong veut raconter la vie des chiffonniers de Séoul qui, à l’image de ceux du Caire, vivent de l’exploitation des déchets de la grande ville. Il explique l’organisation très structurée qui régit l’attribution des zones à exploiter par chacun, gratteurs indépendants ou gratteurs sous contrat avec la municipalité, et le circuit de revente des différents produits récupérés qui finissent toujours par engraisser, au bout de la chaîne, les riches grossistes. Une excellente présentation de l’énorme décharge de Nandjido qui accueillait tous les déchets de Séoul entre 1978 et 1993. Un réquisitoire contre les abominables conditions d’hygiène créées par cette monstrueuse décharge, et une dénonciation de la condition de vie des pauvres gens qui exploitaient cette décharge, véritables rebuts eux aussi de la grande ville.

    Ce livre dénonce le contraste monstrueux qui s’est instauré entre la ville qui se développe à marche forcée sans s’inquiéter des préjudices humains, sociaux, écologiques,… induits et la société traditionnelle qui vivait en toute quiétude sur ce terrain. Les lueurs bleues distinguées par l’enfant ne sont que l’expression des populations agricoles qui cultivaient les terrains de l’Île-aux-Fleurs pour nourrir les habitants de la ville. La grand-mère du saule répare les chiens estropiés par la ville, elle commerce avec une chamane évoquant les forces traditionnelles de la Corée profonde qui s‘opposent à la superficialité de la société contemporaine qui consomme voracement sans s‘inquiéter des déchets rejetés. Elle collectionne les objets banals de la vie courante, les choses qui relient à la vie, les objets qui s’opposent à ceux qu’on jette quand on n’en a plus l’usage. L’image de la permanence, de ce qui dure, de l’authenticité, de ce qui relie l’homme à son environnement par opposition à ce tout qui est jetable.

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    Hwang Sok-Yong

    Gros-Yeux, comme les autres n’est plus qu’un surnom, il a presque oublié son nom, il n’est plus un être humain, il est un rebut de la société qui mange ce que la ville rejette ou ce que les institutions religieuses distribuent pour attirer la jeunesse et la détourner de l’attraction communiste. Il a compris son sort et son avenir, mais, comme dit la chanson populaire coréenne :

    « Que faire ? Que faire ?
    Je ne peux ni vivre ni mourir
    Que faire de mes enfants ?
    Je ne peux ni rester ni partir. »

    Un grand livre politique, un plaidoyer pour un pays sous la botte d’un général, un plaidoyer pour un pays entraîné dans un mode de consommation féroce, un plaidoyer pour un pays où l’idéologie a été dévorée par la productivité, un pays où les êtres humains ne sont plus que des ventres à remplir pour le plus grand profit des producteurs industriels.
    La grand-mère du saule dans sa démence accuse : « Vous êtes ignobles ! Croyez-vous être seuls à vivre ici ? Vous les hommes, vous pouvez bien tous disparaître, la nature continuera d’exister, elle ! » Espérons-le !

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

  • LA CHIPS IDÉALE

    chips.jpgUn jour cet homme tomba raide dingue d’une chips. Parmi les dizaines de milliers de paquets de chips qu’il avait avalés durant sa vie, parfois frénétiquement, devant toutes sortes d’écrans pour trouver la chips idéale, elle était là dans un paquet de deux cents chips anonymes. Une chips nature, sans façon, presque sans adjuvant ni matière grasse, juste un chouia mais qui lui donnait tout son piquant. Après être revenu de tous les goûts de chips, il remangeait de la chips salée, basique, toute simple : une chips du tout-venant, pas nécessairement à mépriser, avec ses qualités et ses défauts mais une chips dont on n’avait rien à en attendre. Cela évitait les déceptions...

    Et, à cinquante-sept balais passés, il rencontrait la chips idéale, la chips dont il n’aurait osé rêver. Dire qu’il aurait pu passer à côté, qu’il aurait pu, absorbé par une émission de Cyril Hanouna ou une intervention télévisée de Michel Onfray, l’avaler sans la voir, omettre les multiples facettes de sa beauté.

    Fort de son aventure, les médias s’intéressèrent à lui et il parla à la télé et sur le Net de sa rencontre providentielle. On en fit un livre, un film et même une chanson qui, remixée par un grand DJ, constitua la bande-son d'une pub pour une célèbre marque de Chips.

    Un jour, même, il se retrouva pour en parler sur le plateau de Cyril Hanouna aux côtés de Michel Onfray…

    Depuis qu’il la mise sous verre et sous vide et au frais (un conditionnement qui lui a coûté une fortune mais quand on aime on ne compte pas) pour qu’elle ne se détériore pas, il passe son temps à l’admirer. Souvent, il la sort de son écrin et la hume et la caresse et en tire des voluptés indicibles. Il flaire ses moindres pensées et en est en retour aussi finement déchiffré.  La chips la plus craquante, il ne peut pas la croquer. Il est toujours à deux doigts de le faire mais il se retient. Quand on aime, on se retient… Parfois, c’est trop puissant, et il quitte l’objet de sa contemplation pour aller grignoter des cacahuètes. Juste pour se distraire de son addiction, pour tromper l’amour fou qui le lie à elle.

    Et c’est ainsi que, quittant la table de ses amours pour venir enregistrer Touche pas à mon poste, un courant d’air vif la fit valser au sol et, en revenant, il l’écrasa par mégarde sans espoir de remise en forme, de restaurer son bel aspect gaufré. Sa chips préférée en miettes, il fut inconsolable. Il l’enterra avec tous les égards dû à son rang de pomme de terre, sans s'imaginer un traître instant bouffer ses restes.

    Même s’il n’avait jamais rien attendu des fruits secs, il devait reconnaître que la cacahuète salée n’était pas dénuée d’intérêt, qu’il s’en trouvait d’extrêmement appréciables en termes de goût et de formes…

     

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  • L'HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ - Épisode 23

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    FIN DE L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

    Sahebjam était, lui, né en France et avait regagné l’Iran dans les années cinquante mais son combat contre le régime des ayatollahs l’obligea à revenir vers sa terre natale après qu’il avait été condamné pour avoir écrit « La femme lapidée ». Il cherchait vainement un livre qui évoquerait la vie quotidienne en Iran et qu’il pourrait commenter en toute impartialité, ou du moins avec le maximum d’impartialité car, devant certaines situations, il est bien difficile de rester de marbre, de taire sa colère et de se contenter de commenter sans dire son sentiment ni ses états d’âme. Il rêvassait, cherchant vaguement dans sa mémoire ses anciennes lectures iraniennes, quand il se souvint d’une lecture pourtant pas très ancienne de Kader Abdolah qui racontait l’histoire d’une maison et d’une famille pris dans la tourmente de la révolution islamique. Il devrait relire ses notes avant de rédiger un commentaire acceptable mais ses souvenirs étaient encore suffisants pour produire un texte crédible et publiable.

    ÉPISODE 23

    Il frissonnait un peu à l’idée qu’il aurait pu naître dans ce pays et connaître les cruels dilemmes que cette famille avaient dû affronter pour essayer, tout d’abord, de sauver ses biens, puis sa vie et enfin sa rédemption. Il se voyait confronté à un membre de sa famille transformé en ange purificateur qui ne pensait qu’à éliminer ceux dont l’intégrisme était un peu trop tiède ou ceux dont la seule existence avait le tort de contrecarrer les projets d’un quelconque responsable religieux. Il ne voulait pas s’imaginer suppliant à genoux un pseudo imam agissant comme un vulgaire janissaire à la solde de l’empereur byzantin. Il n’avait pas très envie d’écrire ce commentaire mais il l’avait promis, il fallait donc qu’il tienne parole et qu’il passe aux actes. Il se prépara un café bien fort, relut ses notes et rédigea son texte qui finalement lui parut acceptable même s’il ne le jugeait pas très bon.

    « A Sénédjan, trois cousins habitent dans une maison séculaire adossée à la mosquée, le chef du bazar, gardien des clés de celle-ci, l’imam timoré et tolérant de cette mosquée, le muezzin qui s’est tellement fondu dans sa fonction que tous l’appellent par le nom de son emploi. Ces trois familles, une vingtaine de personnes environ, constituent comme un condensé de la population iranienne : riche commerçant pieux et bienveillant, imam modéré, grands-mères vestales du foyer, gardiennes de la tradition, frère adepte de la modernité de Téhéran, jeunes révoltés contre la dictature et la religion ou partisan des ayatollahs de Qom et ceux qui ne comptent pas beaucoup mais qui sortiront de l’ombre le moment venu, sans oublier la Perse éternelle perpétuée par le poète de la famille.

    « C’étaient des années tranquilles mais comment aurait-il pu savoir qu’une nouvelle époque allait bientôt s’ouvrir avec une rapidité inouïe ? Et qu’une tempête destructrice était imminente ? Une tempête furieuse qui le ferait plier et trembler comme un vieil arbre. » Et, cette tempête manifestera ses premiers symptômes quand le gendre de l’imam décédé viendra prendre sa place et enflammera la mosquée par ses prêches exaltés et ses prises de positions extrémistes.

    Cette société vivait dans un équilibre qui semblait pourtant bien réel, la stabilité nécessaire au commerce régnait partout, les familles regroupaient tous les leurs : les vieux, les fous, les infirmes et les handicapés, les religieux comme les profanes. Personne n’était rejeté et on traitait toujours les problèmes en famille pour ne pas mêler la police aux affaires internes. Et pourtant, la ville changeait à grande vitesse, le Shah conduisait une politique de modernisation, de laïcisation, d’industrialisation et de libération de la femme qui faisait craquer ces équilibres ancestraux. « Le tapis persan n’était plus un facteur déterminant de l’économie et de la politique. Il était désormais supplanté par le gaz naturel et le pétrole. »

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    Le centre névralgique de la ville se déplaçait en même temps que les sphères du pouvoir et de l’influence, la ville moderne s’opposait au bazar, la Perse à l’Iran, Téhéran à Qom, la religion à la modernité, l’obscurantisme et les ténèbres aux lumières des boutiques, le Shah aux ayatollahs et la dictature devenait toujours plus dure pour contenir la montée en puissance des opposants. Et brusquement, « nous avons eu une révolution, pas un simple changement de pouvoir politique. C’est un bouleversement total de la mentalité des gens. Il va se passer des choses qu’on n'aurait jamais imaginées en temps normal. La population pourra commettre des actes horribles. »

    La famille est alors emportée, comme le fut l’Iran, dans le tourbillon de la révolution islamique, chacun voyant son destin basculé, des têtes tombèrent, certains sortirent de l’ombre, d’autres flairèrent le changement et surent tourner casaque, et certains allèrent même jusqu’au bout de leur idéal pour le pire mais aussi pour le meilleur. Les Egyptiens peuvent, peut-être, tirer quelques enseignements de cette fiction mais El Aswani leur avait déjà communiqué quelques clés avec celles de « L’immeuble Yacoubian ».

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    Il relut encore une fois son texte, le publia sur le site de son ami et rangea bien vite livre et notes pour ne plus penser à cette ambiance insupportable dans laquelle il avait été baigné tout au long de cette après-midi. Il était temps de passer à autre chose, de se changer les idées, de purger sa mémoire de tous ses souvenirs ensanglantés et d’oublier toutes ses viles bassesses qui avaient altéré son humeur. Il ne voulait pas reprendre le livre de Govrin qu’il avait posé sans l’achever, il ne voulait pas quitter une horreur pour une autre, il décida donc de préparer un petit repas un peu plus consistant qu’à l’accoutumée. Ce soir, après sa traditionnelle soupe de légumes, il avait envie de manger quelques pommes-de-terre sautées avec un peu de cancoillotte dessus, un vrai repas d’hiver pour récupérer quelques calories égarées lors de ses sorties. Pour déglutir ce plat plus aisément, il fallait l’accompagner d’une petite salade arrosée d’une sauce moutarde assez forte, comme il l’aimait bien. Il se mit donc aux fourneaux sans attendre, épluchant patates, lavant salade, touillant sauce moutarde, la meilleure solution pour évacuer les idées noires.

    L’estomac lesté, l’humeur rassérénée, il fouilla dans sa caisse de livres à lire qui menaçait de se répandre sur le plancher de son bureau et chercha parmi les livres dénichés dans les diverses foires aux livres qu’il avait fréquentées ses dernières années. Il voulait lire un livre qui le ramènerait dans un temps plus ancien, un livre écrit avec cette écriture un peu désuète mais qui coule paisiblement, comme une jolie rivière alpestre, au printemps, quand la violence consécutive à la fonte des neiges s’est apaisée. Il y avait parmi les trésors qu’il avait accumulés, du Dostoievski, un livre de Pierre Benoit, un de Cronin, deux de Louis Pergaud mais il dénicha un bouquin sans prétention de Michel Audiard qui convenait parfaitement à son besoin du jour. Ce n’était probablement pas de la littérature selon les canons en cours, mais c’était, à n’en pas douter, une lecture rafraîchissante et jubilatoire qui répondait tout à fait à son envie du moment. Il était un grand admirateur de ce dialoguiste et aimait retrouver sa verve dans les quelques livres qu’il avait écrits. Il avait déjà une ébauche de sourire au coin des lèvres avant même d’ouvrir le livre.

    Il n’avait même pas, comme souvent, dormi dans son fauteuil, il ne s’était pas, non plus, évadé dans ses rêveries habituelles, il avait lu tout le livre sans lever le nez, il avait ri, il avait souri, il avait pouffé, il ne s’était posé aucune question. Il était détendu, de bonne humeur, il avait envie de boire un bon thé avant d’aller au lit l’esprit clair, prêt à affronter le rêve que cette nuit lui réserverait. Il savait qu’il rêverait en bleu car ses rêves étaient toujours, ou du moins très souvent, placés sous le signe du soleil et du ciel bleu. Il passait ainsi ses journées d’hiver dans la grisaille et ses nuits sous un soleil azuréen. Mais, même si le ciel était bleu, le rêve pouvait être gris, sombre et même noir, ça, il ne pouvait pas le deviner à l’avance. Il n’était sûr que d’une chose, c’est qu’il rêverait d’un livre qu’il avait lu, un livre qu’il avait peut-être lu il y a plus de dix ans ou plus bêtement la semaine précédente, c’était absolument imprévisible. Il pouvait seulement orienter ses rêves vers des régions assez précises en se mettant en tête des images de films, de livres ou plus simplement des images qu’ils avaient construites en lisant des histoires.

    Pour cette nuit, il avait besoin de grands espaces, de sortir des conflits régionaux et de s’évader, de chevaucher les nuages, de galoper à travers les steppes. Il les voyait ses petits chevaux mongols qui avaient transporté sur leur dos Genghis Khan ou Tamerlan d’un bout à l’autre de l’Asie, l’image s’imprégnait dans son inconscient et ressortirait dans quelques heures quand son rêve prendrait forme. Mais avant, il devait boire son thé quotidien, plus par habitude que par besoin, il avait créé ce rite depuis des lustres et il n’avait pas envie de le changer.il n’avait apportée qu’une seule modification, avec l’âge, il buvait désormais du thé déthéiné, il fallait bien accorder quelques concessions à la vie si on voulait en user encore un peu sans trop de désagrément.

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    Galsan Tschinag

    Qu’il était bleu ce ciel ! Bleu comme nulle part ailleurs ! D’une pureté cristalline, transparent comme de l’oxygène dans le récipient de la laborantine, les naseaux des chevaux frémissaient devant une telle pureté, ces petits chevaux mongols qu’il montait en compagnie de Galsan Tschinag qu’il avait connu après la chute du mur quand il vivait encore à Berlin. Galsan l’avait invité à passer un long séjour tout là-haut sur l’Altaï, là où l’air est pur comme… mais ça il l’avait déjà dit, mais il avait encore envie de le dire, et de le redire, tant l’air était pur en ce début d’automne sur la montagne mongole. Le panorama qui s’offrait à leurs yeux ébahis, rendait obsolètes toutes les images et photographies qu’il avait pu admirer dans les revues, magazines et livres de géographie, voyage, reportage, évasion, tourisme, etc… toutes les images de paysage qu’il avait pu admirer avant ce jour. Du haut de leur promontoire, ils dominaient une vaste vallée où les verts nuaient de l’émeraude la plus sombre au pastel le plus frais sur fonds de montagnes plus foncées, presque grises, qui s’étageaient progressivement pour tutoyer le ciel à l’horizon, tout là-bas, très loin, à perte de vue. Et, tout au fond de cet écrin de chlorophylle, tout en bas de la pente qui descendait presque abrupte, un lac dont la couleur hésitait entre le bleu et le vert, tantôt l’un, tantôt l’autre, selon les ombres que le soleil projetait à sa surface.

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    Ils ne disaient rien, ils regardaient, se gavaient, se goinfraient, de ce paysage originel, vierge de toutes les agressions que les hommes ont inventées pour souiller, altérer, dégrader de tels panoramas. On aurait dit qu’ils craignaient que les paroles qu’ils prononceraient, aillent s’écraser comme des fientes d’oiseaux géants sur les flancs de la vallée qu’ils admiraient avec tant de délectation. Le silence leur semblait la seule attitude possible devant un tel émerveillement, même les chevaux semblaient avoir compris la magie de cet instant et restaient parfaitement immobiles pour qu’il dure encore au moins un moment de plus, quelques minutes seulement seraient déjà un réel bonheur.

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    Valentina Veqet

    Du haut de cet observatoire, il se voyait déjà, tel un géant chevauchant un cheval ailé, partant, tel le Grand Mogol, à la conquête d’un immense territoire qu’il imaginait aussi fabuleux que celui qui s’étalait sous ses yeux ravis, comblés, ébahis, peuplés de femmes magnifiques et séduisantes qu’il voyait déjà à ses côtés et même dans ses bras. Des femmes qu’il irait quérir du grand nord, tout là-bas chez les Tchouktes, au pays des glaces et des phoques, de Valentina Veqet et de Youri Rytkhéou, jusqu’aux steppes d’Asie centrale, où il pourrait rencontrer Aitmatov après avoir croisé Anatoli Kim. Il chevaucherait de la belle Unna qui essayait de se faire une place au pâle soleil des confins de la Sibérie, à l’envoûtante Djamilia qui enflammait tous les jeunes mâles de sa région sous le soleil époustouflant de la steppe kirghize. Il irait, ventre à terre, sans jamais se reposer, sans jamais laisser souffler sa monture, conquérant de vastes territoires qu’il protégerait à jamais de l’infamie des hommes, séduisant les femmes les plus belles de la terre pour les posséder comme on possède un pays, une nation, un continent que l’on ne veut pas partager et qu’on veut seulement admirer.

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    Youri Rytkhéou

    Il était dans son rêve, plus rien n’existait, même le paysage se diluait dans les images qu’il construisait pour donner un cadre, une réalité à ses fantasmes, pour que ceux-ci ne s’échappent pas trop vite, qu’ils durent encore longtemps, une éternité au moins, qu’ils lui laissent le temps d’aimer encore des centaines de femmes qui lui apporteraient des espaces nouveaux, des mondes à conquérir, et des milliers de bonnes raisons pour vivre encore longtemps comme un prince, comme un maître de ces mondes nouveaux. Un cheval secoua brusquement la tête faisant cliqueter les boucles de son harnais et la magie fut rompue, le rêve s’évanouit comme un fantôme au lever du soleil, le spectacle était toujours grandiose mais il n’y avait plus que le décor, les acteurs avaient tous rejoint les coulisses de la réalité attendant un autre rêve pour revivre une autre fois encore, … peut-être ?

     

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  • VERTIGINEUSE de FRANÇOISE PIRART

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    CVT_Vertigineuse_3006.jpegSur le thème des rencontres improbables, qui puissent changer un parcours et tenir du rêve, Pirart en connaît un bout.

    Son dernier roman met en présence une dessinatrice professionnelle, Siri, en contrat avec un éditeur Renaud Versailles, un ex-prisonnier d'un centre pénitentiaire, Dorian.

    Le hasard, grand pourvoyeur romanesque, ramène les deux personnages principaux au jour de la lecture.

    Les voilà aux prises avec la vie, le passé - lourd, plein d'encombres - , l'amour qui se dessine, les rendez-vous entre caché et dévoilé, entre transparence et zones d'ombres.

    Le projet de Siri d'un album sur l'univers des prisons révèle l'intérêt de la romancière pour les causes à défendre : un fait divers terrible (une exécution capitale ratée aux E.U.) relance le débat sur la peine de mort.Fran%C3%A7oise%20PirartokREF-2.jpg

    L'Amérique, de nouveau, en toile de fond d'un roman qui prend appui sur le vécu contemporain pour proposer, comme dans les deux derniers livres de notre auteure, une réflexion sur l'errance, la marginalité (aussi bien des parcours de vie que des angles d'approche du monde).

    Sensible description détaillée du monde des enfermements - physiques, matériels et psychiques, "Vertigineuse" (dont le titre s'éclaire par étapes) ravira les amateurs de belles histoires contrariées, entre réalisme et philosophie de vie.

    Une romancière à suivre.

     

    Françoise PIRART, Vertigineuse, Luce Wilquin, 2016, 176p., 17€.

    Le livre sur le site des Éditions LUCE WILQUIN

  • LE POÈTE NATIONAL

    Lire_un_visage.thumb.jpgCela faisait trente-cinq ans qu’il avait été élu poète national et cela faisait trente-cinq ans qu’il n’écrivait plus le moindre vers.

    Il avait des rues, des parcs, des places, des bars, des stations de métro, des Maisons de la poésie et même une marque de bain de bouche à son nom. Il avait des routes, des écoles, des stades, des cascades, des chansons populaires, des Maisons de la culture et même une étoile lointaine à son nom. Il ne pouvait plus faire un pas dans son pays ni dans une quelconque galaxie sans trouver un bâtiment, un lieu public qui lui rappelât son ancienne raison de vivre.

    Cette célébrité soudaine avait eu raison de sa proverbiale humilité et avait bientôt coupé court à toute possibilité d’écriture. Mais très vite, le premier moment de réjouissance passé (on se souvient, à l’annonce du prix, de supporters de la poésie klaxonnant en roulant vitres baissées dans champs et villes et distribuant force plaquettes et invitations à des ateliers d'écriture...), des voix de collègues aigris, de lecteurs de posologies, de politiciens de la pop position, de commentateurs de duels littéraires s'étaient élevées contre cette décision jugée bien arbitraire.

    Chaque communauté avait voulu son poète national et, au bout de six mois, pas moins de quarante-sept poètes nationaux avaient fleuri de toutes les couches de la population et de tous les courants littéraires même (et surtout) les plus obscurs.

    À telle enseigne que lorsqu’on rencontrait un poète, la première question qu’on lui posait, en manière de boutade (car on aimait rire et boire et slamer au pays du poète national), visait à savoir s’il était nationalisé ou non. Le titre avait rapidement perdu de son prestige et, d’ailleurs, l’année suivante, de commun accord toutes les autorités en charge du prix renoncèrent à une nouvelle attribution, si bien qu’il resta le seul et unique poète national de sa nation.

    Maintenant qu’il vient de mourir, sa figure a été réactivée. Toute l’amertume depuis longtemps retombée s’est muée en admiration un brin patriote et on envisage une réédition de son œuvre passée entrée au patrimoine de la popularité. Et on reparle enfin en bien de la poésie (à l'approche du Printemps des poètes, c'est tout bénéfice).

    Le fils du poète national, âgé de bientôt soixante-cinq ans, qui a souffert toute sa vie d’être l'enfant d’un écrivain (comme on le comprend !) puis d’un monument écorné, et qui n’avait jamais repris la plume depuis l’école (sauf pour signer des campagnes de pub au nom de son père), vient d’écrire un touchant hommage à son géniteur disparu, relayé un peu partout. Il pense que si jamais il devenait poète national à son tour, il ne serait pas nécessaire de changer le nom des édifices publics qui portent son patronyme. Il se dit que c’est un bon argument en cette période de crise de trente-cinq ans pour qu’on le nomme dans l’année à ce titre à la suite de son illustre paternel.

    La veille de l'enterrement national du poète, n’a-t-il pas écrit tout un recueil de textes sans la moindre retouche. Tout cela lui paraît de très bon augure pour la poésie nationale et peut-être même internationale, on peut rêver.  

     

     

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  • TROIS NOUVEAUTÉS AUX CARNETS DU DESSERT DE LUNE

    arton117866-225x300.jpg« VIENT DE PARAÎTRE »

    par Denis BILLAMBOZ

    Depuis deux ou trois ans, j’ai l‘opportunité de lire de nombreux livres fraîchement issus des presses, j’ai développé un réseau d’amis auteurs ou éditeurs qui m’accordent leur confiance et je voudrais, à mon tour vous faire partager mes meilleures lectures afin que vous puissiez orienter plus facilement vos recherches littéraires. Avec la complicité de mon vieil ami, c’est l’amitié qui est ancienne pas l’ami, Éric Allard propriétaire de ce blog, je vous proposerai régulièrement, sans rythme particulier, simplement au fil de mes lectures, le commentaire des ouvrages fraichement édités que j’ai particulièrement appréciés.

    Je commencerai donc dès ce jour avec trois petits recueils, par la taille pas par la qualité, un recueil de nouvelles extra courtes et deux recueils de poésie évoquant le monde de l’enfance. Trois nouveautés que j’ai récupérées sur le stand des Editions Les Carnets du Dessert de Lune lors de la dernière Foire du livre de Bruxelles.

     

    6522661.jpg?342SEPT NOVELETTES (ET QUELQUE)

    Pascal BLONDIAU

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Un tout petit recueil de toute petites nouvelles, des « novelettes » comme l’auteur les nomme, un véritable cadeau de Noël, de Noël « nouvelet ». Ce doux cantique de Noël pourrait justement s’appliquer à cet élixir de texte distillé à l’alambic des Carnets du dessert de lune :

    « Quand je le vis, mon cœur fut réjoui, Car grand beauté resplendissait en lui, Comme au soleil qui luit au matinet. »

    Ces textes sont d’une grande virtuosité, avec quelques mots seulement l’auteur respecte les canons de la nouvelle : une histoire, une unité dans l’histoire, une chute… et propose un moment de vie que le lecteur n’a plus qu’à mettre en scène. Comment ne pas imaginer la vulgarité du spectacle offert par cette effeuilleuse toute en courbe qui «… à la fin de son numéro … ramasse ses nippes sans grâce, elle n’est plus qu’une immédiate lingère » ? Comment ne pas imaginer l’histoire de Toussa quand on sait les milliards de zaïres dans la main de sa mère ? Il y en a sept toutes aussi denses, un peu amères, l’auteur regarde ce qu’il ya de l’autre côté du miroir.13377847.856abc9b.240.jpg?r2

    Sept « novelettes » et un énigmatique « et quelque » qui pourrait-être ces deux bouts de texte placés aux deux extrémités du recueil. Celui qui clôt l’opuscule est révélateur de la pointe d’amertume qui assaisonne le recueil :

    « Je cherche

    A vivre en humaine compagnie

    En souffrant l’invisible handicap

    D’être moi aussi

    Humain ».

    Blondiau appartient bien à la gente des virtuoses du verbe qui exécutent leur numéro comme le gymnaste son acrobatie sur l’agrès.

     

    55183.jpgPOÈMES MIGNONS POUR PETITS CAPONS

    Éric et Sarah DEJAEGER

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Je ne sais lequel a enrichi le document de l’autre, la fille a-t-elle commencé à faire des dessins ou le père a-t-il écrit d’abord les textes ? J’aimerais à croire que la jeune femme, se souvenant des dessins réalistes dans toute leur naïveté, chatoyant des couleurs les plus vives, qu’elle s’appliquait (en tirant la langue ?) à garnir son cahier quand elle n’était encore qu’une gamine haute comme trois pommes, a voulu, par affection envers les petits bouts de sa famille, leur offrir quelques uns de ces dessins revisités par sa main désormais plus rompue au dessin publicitaire (mais la publicité aime tellement les enfants).

    Oui j’aimerais à croire que la jeune femme, un peu par nostalgie, beaucoup par affection, a dessiné ces quelques illustrations que le « pépEric » n’a pas pu s’empêcher d’enrichir de quelques mots dont il a le secret. Des textes évidemment courts, même très courts, comme il les affectionne. Mais ces textes ne sont pas seulement des poèmes pour enfants destinés à les initier aux belles lettres, c’est aussi un grand message d’amour et de tendresse de « pépEric » pour ses petits-enfants chéris. J’ai pensé avec beaucoup de nostalgie en lisant :AVT_Eric-Dejaeger_7384.jpeg

    « J’ai des moustaches

    Et je m’en mets partout

    Papa devient fou

    Devant tant de taches »

    A la chanson « La petite Josette » d’Anne Sylvestre que mes enfants ont tellement écoutée quand ils étaient, eux aussi, hauts comme trois pommes. Et, comment ne pas rester ému devant ce joli petit poème, c’est tellement mignon, je suis sûr que les petits enfants de « pépEric » diront un jour :

    « Le haut-de-forme

    De mon pépé

    Est fatigué

    Il faut qu’il dorme »

    Il ne sert à rien que je m’évertue à parler de tendresse et d’affection « pépEric » à tout dit dans sa conclusion :10689577_10152220450921735_6138751119098126733_n.jpg?oh=3757a5447f14a888b362d0409b7530d6&oe=575A576F

    « Mes petits-enfants

    Quand ils seront grands

    Reliront ces lignes

    Trouveront les signes

    De mon affection

    De mon attention

    … »

     

    2562615068.jpegLE CHUCHOTIS DES MOTS

    Chantal COULIO et Charlotte BERGHMAN

    Les Carnets du Dessert de Lune

    Chantal Couliou présente dans ce petit recueil une trentaine de petits poèmes inspirés par la vie d’un enfant, qu’on dirait un peu solitaire,

    « Inlassablement

    Tu observes le globe

    Et d’un océan à l’autre

    Tu navigues

    Ton père à Sydney

    Ta mère à Brest

    Et toi entre les deux

    -Tiraillé –

    ... »

    qui va à l’école et qui meuble son temps en observant son environnement, les petites choses qui l’entourent :moton207.jpg

    « Dans le square

    La balançoire s’ennuie toute seule

    …. »

    « Dans la cour désertée

    Des mouettes rieuses

    Jouent à la marelle »

    Pour mettre ce petit monde de l’enfant en couleur, pour le faire vivre plus concrètement, Chantal Couliou [ci contre en photo] a confié l’illustration de ce recueil à Charlotte Berghman [ci-dessous en photo] qui a dessiné ces illustrations aux fraîches couleurs pastelles de l’univers de cet enfant. Elle propose des dessins très sobres, un peu naïfs même, qui évoquent bien l’univers d’un petit écolier rêveur.

    Un joli recueil, frais, et comme l’écrit l’auteure elle-même :0f4d9ed.jpg

    « Une émotion,

    Teintée de poésie

    Devant ce labyrinthe de couleurs,

    Les mots,

    Impossibles à ordonner

    La parole hésite pour dire

    Cet abandon

    Face à la porte de la peinture.

    Silence »

    Que je respecterai….

     

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