LA POÉSIE AU TRAIN DE LA VIE: DEUX BEAUX ALBUMS DE POÉSIE

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

 

11%2Bcouv%2BHaikus%2Bdu%2BVoyage%2BForgeot.jpgChristophe Forgeot (1966), comédien, revuiste, animateur, et surtout poète, propose, aux Editions (nantaises) du Petit Véhicule, un lourd volume carré de "Haïkus du voyage". Pas moins de 240, classés thématiquement selon les moyens de locomotion (à pied, à vélo, à cheval...).

Le livre est magnifiquement illustré par des dessins, vignettes tout en hauteur dus à Nicolas Geffroy, qui joue subtilement des couleurs, nuançant sa palette de verts, de jaunes, de rouges, les délavant.

Amateur de voyages, dont rendent compte nombre de ses livres ("Saisir la route", "Caravane mirobolante"...), Forgeot tisse toute une matière de perceptions élémentaires au fil du voyage. Ses petits poèmes gardent du périple des impressions premières, que la forme du haïku sauve de la banalité, pointant l'inédit, l'infime, le dérisoire, le haussant à l'essence poétique (tel était le projet de Bashô, pérégrinant au travers des saisons).Christophe-Forgeot-683x1024.jpg

"Sans autre raison

le pays à traverser

saison des amours" (en voiture)

..

"Raffut des moteurs

fébrilité grandissante

mon voisin qui dort" (en avion)

..

"Pas d'arrêt prévu

le jaune vif du colza

saute dans le train" (en train)

..

"Je n'allais pas vite

c'est cela qui m'a sauvé

bonjour le tilleul"

Forgot ne manque ni d'humour ni de légèreté et la modernisation des situations propres à illustrer le genre nous donne l'occasion de quelques rafraîchissements de bon aloi, quitte à mettre en abyme son propre travail ("en livre") :

"Au détour des pages

sur le chemin de Vierzon

un lys m'interrompt"

 

**C. Forgeot, Haïkus du voyage, Ed. du Petit Véhicule, 2015, 114p., illustrations de N.Geffroy, 20€.

Les éditions du Petit véhicule

 

Entraindecrire_web.jpg?v=1hr158ktcydwdvEN TRAIN D'ECRIRE

Elles s'y sont mises à trois pour concocter cet hommage à l'écriture, au train et aux photos : Colette Nys, Françoise Lison, qu'on ne présente plus, et une petite nouvelle de 19 ans, Iris Van Dorpe, pour des photographies de toute beauté. L'ouvrage s'intitule "En train d’écrire" : deux voix complices (depuis longtemps, les deux poètes tournaisiennes, l'une de Froyennes, l'autre de Blandain, ont coécrit une belle série de livres au Tétras Lyre, chez Luce Wilquin, chez Rougerie...)

"Les Déjeuners sur l'herbe" , l'éditeur de Merlin-Jollain (Hainaut occidental), connu pour ses beaux livres de poésie (Paul André, Marianne Kirsch, Martie-Clotilde Roose...), de prose (nouvelles, romans, albums de chansons...) toujours soignés, accueille, dans une nouvelle collection ces textes à deux mains, qui prennent le temps de décrire les menus faits d'un quotidien qui défile à la vitre, au-delà, à l'intérieur d'une gare, en attente de...ColetteNysMazure_web.jpg?v=1zjxjg22xp24uz

Une quinzaine de photographies, qui jouent du flou, de la surimpression, du détail grossi qui instigue l'intérêt d'une quête, cernent les lieux, les objets, des feuilles, des arbres, des vitres, en évitant l'académisme, en floutant le réel, à force de vitesse et de point de vue (des angles parfois surprenants).

Ces clichés ne doublent en rien les textes, plus classiques sans doute, relatant des pensées, des impressions, des sensations, des notes de voyage, des perceptions du temps qui "s'abat sur sa promenade", du temps atmosphérique ("Eclaircie après la pluie têtue de la nuit").images?q=tbn:ANd9GcR1ML9ZxP3Y23QRjNUm2JpAAKc5kPL3tK-8vqbLNhno6kKUmu1T

J'aime dans ces textes la fluidité des notations :

"Prends le bus 63 qui arrive à la ville basse. Descends côté grand magasin" (p.32)

"Tu redoutes de sortir sans viatique pour affronter la nuit qui vient" (p.56)

Les thèmes de ces proses poétiques touchent le cheminement, le corps en mouvement ("Silhouettes en ombre chinoise ou masse composite se détachant sur la toile frémissante du pavillon turc en vis-à-vis" (p.57), le voyage dont les deux auteures sont friandes, la solitude contemporaine (que de badauds, touristes, promeneurs pointés dans leur solitude foncière), toute rencontre, puisque les gares, les trains lui sont propices (ces célébrations du quotidien renouvellent ici les livres que Colette et Françoise ont consacrés, en poésie, en prose, aux petites choses à vénérer dans l'ordre du réel proche : "pays géomètre", etc.)

Pourquoi écrire? Pour réparer la perte (que de mots "perdre" ou "perdu" dans ces textes qui ne négligent jamais l'autre et sa déperdition...) sans doute que la vie sème...

Une belle traversée en train pour "accroître la vie" (p.60)

 

Colette Nys-Mazure, Françoise Lison, "En train d'écrire", Les Déjeuners sur l'herbe, 2016, 68p., photographies d'Iris Van Dorpe, 20€

Les éditions Les Déjeuners sur l'herbe

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