• LES NOUVEAUX DEVOIRS DE L'ÉCOLE

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    Il ne se passe pas une semaine, un jour sans qu’un homme ou une femme politique, un sociologue, un psychologue, un assistant social, un animateur de mouvement de jeunesse, un chef scout, un quidam ne déclare ce que devrait être, faire ou devenir l’École, ce bien public. Ce qu’on ne réclame plus de l’Armée, de la Famille, de la Justice, de la Santé, de la Science, de l’Administration voire des Eglises, on le réclame toujours, et davantage, de l’Ecole.

    Mise sous pression, l’Ecole qui peine déjà à respecter ses devoirs les plus élémentaires comme à faire fonctionner l’ascenseur social, en perd la tête et ses pauvres membres, qu’on restreint ou allonge à souhait, qu’on fait marcher au pas des politiques successives en petits soldats bien ordonnés de la cause enseignante, suivant des études savamment orchestrées par des conseilleurs tendancieux.

    Voici quelques « doit » et devoirs de vacances supplémentaires guère plus farfelus et plus infondés que ceux qu’on lit ou entend à longueur de temps! Pas sûr que ceux-ci, comme la masse de ceux qu’on lui impute, ne trouvent à s’appliquer dès la rentrée.

     

    L’école doit se tenir droite sans balancer au pas cadencé des circulaires

    L’école doit boire plusieurs litres d’eau de source par jour

    L’école doit s’endormir et récolter le fruit de son éveil

    L’école doit redevenir le lieu pour le luire ensemble

    L’école doit se laver les pieds dans le pédiluve de l’enfance

    L’école doit se savonner entre les orteils

    L’école doit arrêter de se regarder dans un mouroir

    L’école doit arrêter de se masturber

    L’école doit penser le poids pour peser la pensée

    L’école doit tancer ceux qui lancent des tentes à la tête des jeunes bédouins pâles

    L’école doit arrêter de se panser l’esprit avec des bandes enregistreuses un peu folles 

    L’école doit absorber le sang des buvards et des révolutions de ministère

    L’école doit arrêter de manger ses amendes

    L’école doit arrêter de creuser des trachées artères dans le cœur du pouvoir

    L’école doit rester muette et ne surtout rien trahir de son absence de secret

    L’école doit semer le foutre du savoir

    L’école doit se mesurer aux géants du carnaval et aux nains de la politique

    L’école doit se battre entre tambours et trompettes

    L’école doigt d’honneur et auriculaire gauche des syndiqués

    L’école doit faire sa révolution dans un tonneau vide

    L’école doit faire abstraction de ses absurdités

    L’école doit organiser des contrôles antidopages à l’entrée des salles de massage

    L’école doit être bien comprise pour être bien baisée

    L’école doit obéir au bois et au cercueil

    L’école doit fermer des paupières et ouvrir des centres de vocation spéléologiques

    L’école doit changer son fusil d’épaule et son arme de transmission passive

    L’école doit être gratuite l’été et hors de prix l’hiver

    L'école doit arrêter d'être traduite dans la langue du désespoir

    L’école doit être chaude et sentir la craie fondue

    L’école doit jouer tous les rôles quand la mise en pièces est drôle

    L’école doit poser nue dans les magazines scolaires

    L'école doit faire bander les bancs publics de l'assemblée mobilière

    L’école doit pouvoir s’adopter par les étudiants qui en font la demande trois mois à l’avance

    L’école doit instruire correctement sans faire de taches sociales

    L’école doigt d’honneur et index joliment onglé de la prof de sciences naturelles

    L’école doit garantir quarante heures de repos par semaine

    L’école doit surveiller ses enfants quand ils jouent à la mère

    L’école doit être un lieu de refuge et de naufrage

    L’école doigt d’honneur et annulaire de mariage

    L’école doit s’apprendre par cœur à l’école de la mémoire

    L’école doit se conduire comme il faut jusqu’au lieu de l’accident

    L’école doit marcher dans les signes pour ne pas se faire décrier

    L'école doit accueillir dignement le peuple des Pokémon GO dans ses clapiers cyber

    L’école doit respecter le silence des prêtres, des imans et des funérariums

    L’école doit aborder toutes les réponses avant de se poser la question de sa quiddité

    L’école doit donner la priorité de droite aux évaluateurs alarmistes de ses actions fascistes

    L'école doit privilégier la grammaire du coeur plutôt que l'orthographe des mal pensants

    L’école doit régulièrement évaluer le niveau d’huile de son personnel moteur tournant à bas régime

    L’école doigt d’honneur et index pointant du goître

    L’école doit enfin évaluer en permanence ce qui doit être réalisé dans le cadre de son projet éducatif en accord avec les autorités locales et l’état diarrhéique des ponts et chaussées au moment du bombardement au napalm par les forces opposées à la retransmission du culturel sur les chaînes cryptée et les réseaux sociaux des régions concernées par les pertes d’emploi dans l’administration publique et le relèvement du niveau de sécurité des côtes sablonneuses de la femme au climax de son désir en face d’un inspectoriat des enseignements chargé de mesurer son potentiel érotique en période d’examen des compétences de son programme de fécondation in vivo conçu (le programme !) du Saint Esprit de l'IVG de la non reproduction de l’or du savoir dans les mines du travail scolaire obligatoire brûlant ice qui reste du sanctuaire d’apprentissage des pratiques sadomasochistes le plus proche du domicile du préfet de discipline armé comme il se doit d’une verge électronique relié à sa boîte mail par une laisse en cuir blanc qui (at)tache comme jamais et pour toujours l’apprenant lambda à son maître de conférences chargé d’instruire en masse une meute amorphe d’auditeurs muets sur les inconvénients de l’enseignement toutes mortes closes en période d’arrêt momentané d’explosion des connaissances sur les peaux nues des plagistes en reconnaissance de paternité symbolique ou marquant sur les fronts vierges de toute raison d’apprendre en prison le sceau du songe éclairé tel qu’on le lit encore dans les vieux grimoires de la nuit pédagogique déshabitée sans souci de la ponctuation

  • LE CARNET RETROUVÉ DE MONSIEUR MAX de BRUNO DOUCEY

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

     

    MaxJacob_72dpi-232x300.jpgHommage d'un Poète à un autre Poète

    Max Jacob, Poète, romancier et peintre mort au camp de Drancy le 5 mars 1944, a payé de sa vie ses origines juives. Pourtant, depuis une quarantaine d'années, il avait la foi catholique, après avoir eu des apparitions, et s'était révélé fervent croyant. 
    Quelques jours après son décès, sa libération du camp avait été accordée.

    Et l'on voudrait aujourd'hui m'arrêter comme juif ? C'est aberrant ! Je ne suis jamais allé à la synagogue. D'ailleurs, il n'y en avait pas à Quimper. Le judaïsme ? Mes parents n'étaient pas croyants. Alors quoi ? D'où vient ma singularité ?

    Bruno Doucey nous offre ici un très bel ouvrage, imagine ce que Max Jacob aurait pu écrire dans ses derniers carnets, le bleu, puis le jaune qui ne le quittera pas, même aux heures les plus tragiques. Des notes, des pensées, une réflexion sur ces tristes événements qui sont troublants. Bruno-Doucey-2012_72dpi%C2%A9Murielle-Szac.jpg

    C'est dans le Loiret où le Poète s'est retiré depuis quelques années qu'il commence à consigner dans ces pages ses craintes et ses douleurs. Sa famille a été grandement touchée par de nombreuses arrestations et il est sans nouvelles de ses proches. Il apprend que sa dernière petite soeur a été arrêtée également, et s'en veut d'être encore là, à son âge (67 ans), voudrait prendre sa place et écrit à certains de ses amis afin qu'ils intercèdent en sa faveur. L'homme pourtant ne se voile pas la face, il se fait discret et attend son heure...

    Inquiétude toujours. J'ai écrit à Jean Cocteau, le pressant d'intervenir auprès de Sacha Guitry pour qu'il s'occupe de ma soeur. Je ferai d'autres lettres s'il le faut. C'est un foyer qu'on ne peut laisser sans braise. J'en crève de chagrin, le coeur saigne ! Je n'ai pas le goût à la littérature et suis incapable de travailler. J'écris des lettres aux puissants pour tenter de sauver ma soeur. Des lettres, des lettres, des lettres ! C'est tout ce que je peux faire. 

    Bruno Doucey fait vivre à nouveau ce Poète qui n'avait de cesse de défendre l'écriture, la poésie, convaincu qu'elle serait porteuse d'espoir.
    Au jeune homme qui serait resté près de lui jusqu'à son dernier souffle, l'auteur lui fait dire :

    Ecrire pour ne pas désespérer. Pour rester debout. Pour garder la tête hors de la fosse où sombrent nos corps. Ecrire pour être libre. Tu sais, petit, la poésie est sacrée lorsqu'elle est le fruit de l'urgence. 

    Quelques lettres authentiques de Max Jacob sont retranscrites dans ces carnets, quelques-unes de ses notes aussi, de ci de là, qui sont en totale harmonie avec l'esprit du livre.

    Le bel hommage d'un Poète à un autre Poète.

    Le livre sur le site des Éditions Bruno Doucey

    Une sélection de poèmes de Max Jacob

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  • COLLE EN SCOTCH

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    Elle a un stock de scotch et lui, un stick de colle.

    Lui habite à Philadelphie et elle à Las Palmas de Gran Canaria.

    Un océan les sépare et beaucoup de vent marin.

    Un beau matin, ils décident de se rejoindre...

     

    Ils unissent leurs moyens pour jeter un pont entre les USA et les Canaries.

     

    Depuis qu’ils sont à la colle, d’un côté de l’Atlantique à l’autre

    Quand ils sont en pétard, près de se découdre

    Elle lui reproche d’avoir fait plus que lui pour se rencontrer

    Elle avec tout son stock de scotch et lui avec son simple stick de colle.

     

  • LES MOIGNONS (II)

    Les membres

    Quand j’avais encore des membres, je les oubliais partout. Ce n’étaient pas des membres résistants, j’en conviens. Maintenant que je suis un homme-tronc reconnu, je voudrais encore me débarrasser de membres encombrants et je ne peux plus. Il faudrait toujours penser à garder un bras ou une jambe pour la soif.

     

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    Je cache un taureau

    Je cache un taureau mort sous ma couche qui commence à puer le matador en rut.

     

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    La nature est bien faite

    La nature est bien faite. Si bien que je ne résiste pas à l’aimer, de toutes les forces de mon âme et de mon corps, sans fin et sans relâche jusqu’à ce qu’elle réclame pitié pitié pitié… Et que je l’écrase sous la semelle de mon ego démesuré.

     

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    Les montées

    Quand je monte sur ma mouche, je vois le plafond. Quand je monte sur mon canari, je vois le ciel. Quand je monte sur mon cheval à bascule, je vois mon enfance. Quand je monte sur mes grands chevaux, je vois rouge. Quand je monte sur mon éléphant, je vois mon avenir. Quand je monte sur ton ventre, je vois l’arrondi de tes seins. Quand je monte sur ton dos, je vois le vallonné de tes hanches. Quand je monte sur le champ, je vois les épis dans le vent. Quand je monte sur la terre, je vois les courbes de la lune. Quand je monte sur ta tête, je vois les poils dans tes oreilles. Quand je monte sur la tombe de mon père, je vois tout le cimetière. Quand je monte sur ma mère, je me revois à la naissance. D’où tout est parti pour ne jamais revenir.

     

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    Essuie-morve

    Cet homme était essuie-morve du président. Il épongeait tout ce qui coulait du pédoncule de l’Elu de la nation. Pituite et crottes de nez. Il gagnait bonbon mais moins que les nombreux lèche-cul de la raie publique. Il n’y pas de justice salariale au sommet de l’Etat !

     

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    La rumeur

    Elle bourdonnait à son oreille, elle martelait dans sa tête, elle résonnait au fond de lui… la rumeur grandissante de son extraordinaire nullité.

     

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    L’échange standard

    J’ai un canif qui a beaucoup servi, coupé çà et là des bras et des têtes, des bas et des hauts de tous âges et de toutes conditions. Le seul rémouleur que j’ai connu, j’ai fait mes premières lames sur lui. Alors j'ai passé cette annonce : Cherche à échanger contre canif exceptionnels états de service dague neuve sortie de l’armurier même sans expérience utile. Pour nombreux génocides tranchants en perspective.

     

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    Les amoureux

    La mer amoureuse du vent rêve de tempête. Le ciel amoureux du feu rêve d’orage. La terre amoureuse d'abysses rêve de volcan. Le gueux amoureux de la gueuze rêve de grenadine.

     

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    Le goût et la couleur

    J’ai une mère bleue et un père dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai un fils noir et une fille dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai un amant blanc et une amante dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai une veste verte et un blouson dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai un kiné rouge et une masseuse à domicile dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai des cheveux gris et des cheveux blonds dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai des dents jaunes et des chicots dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai des points noirs et des points douteux dont j’ai oublié le goût et la couleur. J’ai un cercueil acajou et une pierre tombale dont j’ai oublié le coût et la douleur.

     

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    La littérature est bien faite

    La littérature est bien faite. Si bien que je n’ai pas résisté à l’aimer de toutes les forces de mon âme et de mon corps, sans fin et sans relâche jusqu’à ce qu’elle réclame pitié pitié pitié… Le jour où j’ai commencé à publier.

     

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    Une paresse royale

    Ce roi ne voulait plus travailler. Plus de dîner officiel, plus de voyage à l’étranger, plus d’inauguration d’usine d’armement, plus de discours de Noël, plus de visite aux hôpitaux des militaires blessés sur le terrain.

    Il prôna pour ses sujets la paresse, la déscolarisation, la démilitarisation et l’abolition de la peine de mort. Cela mécontenta les directeurs d’école et de prison, les bourreaux de travail et tout le patronat. Une révolution s’ourdit qui mit à la place un général assassin, hyperactif et connaissant uniquement sa table de multiplication par 10 et la conjugaison du verbe voter au présent de l’impératif.

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  • LE GARDEUR DE FICTIONS

    screen480x480.jpegDans ce régime pratiquant la diète conteuse, le rationnement fictif voire le jeûne onirique, il ne fallait pas (se) raconter d’histoires ! Et si le besoin, conditionné par des siècles de tradition de palabres, était trop pressant, un lieu était dévolu où on pouvait déposer ses fables et récits. Pour lutter profitablement contre l’appétit incontrôlé de fiction, sous la réglementation expresse d’un médecin des âmes du peuple, autrement dit du pouvoir, de la chimère à dose homéopathique (parfois sous forme de sentences lapidaires) étaient administrée dans le seul souci d’une guérison complète et rapide.

    Un homme absolument dénué d’imagination, strict serviteur du matérialisme en vigueur, en était le gardeur, le vigile complaisant comme le scrupuleux boutiquier. Il consignait  avec le zèle d’un classeur les mille et une relations qui lui étaient données comme l’eût fait un magasinier d’armes à feu ou un détaillant d’articles de pêche. Chaque récit possédait son genre particulier, son numéro d'ordre, sa place dans le grand fichier des récits qu’il tenait à jour avec la précision d’un horloger suisse.

    Après quinze ans de garde, notre homme qui n’avait jamais émis une seule pensée fantaisiste, qui ne se souvenait d’aucun rêve, se mit à songer éveillé, à délirer en plein jour, qui plus est, sur le lieu de son travail obligatoire et sous payé. Il prit peur, s’amenda, alla jusqu’à penser remettre sa démission au motif d’une extrême fatigue voire son cas à la grossière justice de son pays.

    Il n’en fit rien finalement; chaque histoire qu’il se narrait prit place dans son catalogue au même titre que les rares pensées apocryphes que des années de redressement avaient limité à la portion congrue, émanant d’esprits fantasques qui s’en délestaient avant de subir leur peine funeste.

    Mais ses inventions prirent une telle ampleur qu’elles excédèrent les lieux qui leur étaient assignés et qu’il finit par les dispenser dans toutes les boîtes mails des citoyens, sorte de samizdat numérique et journalier. Les récipiendiaires les enregistrèrent, d’abord horrifiés par ces déballages verbaux faits d’insanités spirituelles, de divagations iconoclastes, puis peu à peu reprirent goût à la fiction singulière, au grand roman, au récit épique, à la poésie, toutes choses dont le régime ne voulait plus entendre parler, voir circuler sous forme de volumes dûment imprimés.
    Un grand élan national se porta vers la fiction, un besoin d’imaginaire innerva à nouveau la population entière.  

    Mises de la sorte à l'épreuve, face à l'intensité du soulèvement, les plus hautes autorités du pays ne pouvaient plus faire machine arrrière...

    Tergiversant entre une condamnation à mort exemplaire pour le traître ou une reconnaissance triomphale de son activité subversive, somme toute en accord avec l’aspiration des masses au rêve, à l’utopie, les plus hautes autorités optèrent, après maints débats internes, pour cette dernière solution et instituèrent, en grandes pompes comme il se doit, l’ancien gardeur de fictions GRAND ET UNIQUE DISPENSATEUR DE FICTIONS DU PEUPLE ÉCLAIRÉ.

  • LA MODIFICATION

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    Travail littéraire de rentrée

     
    1°) Chercher l'erreur. Consolidez-la par un exemple.

    2°) Trouvez dans le texte de la ministre les mots marquant la condescendance, plus que la condoléance, et relevant du mode communicationnel et compassionnel. Illustrez chacun de vos propos d'un exemple, argumentez.

    3°) Jugez dans la deuxième phrase de l'hommagiste de la pertinence des termes semblait et sans doute qui laissent à penser que l'écrivain préférait le plaisir du partage à l'appétit de découvertes et d'expériences. Pensez-vous de même que l'artiste doit privilégier le partage, l'altruisme au repli sur soi du travail de création? Citez trois dangers qui menacent l'artiste égoïste, coupé du monde, du sens du partage, de l'empathie pour les démunis, du souci de faire profiter ses contemporains de ses acquis et compétences...

    4°) Voici d'autres ouvrages de Michel Butor pour approfondir votre connaissance de son oeuvre: Massage de Pilan, L'emploi du vent, 50 nuances de Degrés, AutoMobile...

    5°) Soulignez en quoi la ministre et tout le gouvernement se fichent comme de leur première lecture de l'oeuvre de Michel Butor.

     

    Lire par ailleurs l'excellent papier de Johan Faerber sur MICHEL BUTOR, Voyageur du Nouveau Roman, sur le site de la foisonnante revue DIAKRITIK

     

  • L'oeuvre MOBILE de MICHEL BUTOR

    3126944504_07f39a2dbc_z.jpg?zz=1Dans Mobile paru en 1962, après un premier séjour de sept mois de l’auteur aux Etats Unis,  Michel Butor entreprend de radiographier le milieu, au sens d’espace, dans lequel naissent les choses et prennent du sens. Il ne raconte pas de souvenirs de voyage et il choisit, dit-il au micro de Pierre Dumayet, « comme forme fondamentale de ce texte non pas la phrase ou le récit mais la nomenclature, la liste parce qu’une phrase, c’est une structure fermée (…) tandis qu’une liste, c’est quelque chose d’ouvert. »

    C’est la vogue des catalogues publiés par les « grands magasins par correspondance ». On y trouve à part quasi égale des caractères romains et des caractères italiques. « Les textes en caractères romains étendent sur l’ensemble des Etats Unis une sorte de réseau et c’est à l’intérieur des mailles de ce réseau que les caractères en italiques vont apporter leurs illustrations. »

    « Les mots imprimés en capitale sont tous des noms de villes. »

    Et de constater qu’un des aspects les plus frappants de ce pays est l’homonymie, autrement dit le même mot désigne des quantités de choses très différentes. Particulièrement pour les villes, ce qui modifie pour Butor les relations entre les mots et les choses. Les villes y ont fréquemment le même nom. Ce qui lui permet une lecture transversale du territoire. Pour concevoir son bouquin, Butor prend la suite des états dans l’ordre alphabétique, puis il cherche de chaque état à l’état suivant quels sont les lieux homonymes. De plus, à l’intérieur de chaque état, ces noms de lieux renvoient à  d’autres états et constituent chaque état comme « un foyer de rayonnement ».

    Marion

    Dans Psychose, le roman original de Bloch, l’héroïne s’appelle Mary mais comme c’était le nom le plus employé en Californie au moment du tournage du film d'Hitchcock, dans lequel les spectatrices auraient pu s’identifier, on préconise au réalisateur de choisir un autre prénom. D’où l’emploi de Marion en place de Mary.

    Dans Mobile, on trouve plusieurs fois l’occurrence Marion qui est donc un nom souvent employé pour désigner notamment des lieux aux Etats-Unis.4987523_7_c165_michel-butor-le-9-mars-2011-a-paris_442f0f08c704081b65bf19541be5d7e5.jpg

    On trouve MARION dans le premier état traversé par le livre. Il sert de tampon entre la CAROLINE DU NORD et la CAROLINE DU SUD après avoir signalé qu’il existe aussi en VIRGINIE

    On retrouve MARION en IOWA, dans le comté de Linn qui renvoie à MARION dans l’ILLINOIS et dans l’INDIANA et dans l’Etat de la Violette.
    MARION revient dans l’état du KANSAS où on le signale aussi à Waupaca, dans le WISCONSIN et dans l’INDIANA

    Là on lit Elle rêve qu’elle se promène seule dans la nuit noire.

    Avant de signaler MARION dans le Kentucky. Sous la mention MARION, on lit des Notes sur l’Etat de Virginie de Thomas Jefferson.

    On n’est pas à la moitié du livre et puis on ne trouve plus trace de MARION.

    Les véhicules de Mobile 

    Mais de nombreuses voitures sont référencées avec une identification de leur propriétaire et qualifiée d’une couleur de fruit ainsi que la vitesse autorisée en miles et d’autres variantes plus anecdotiques, dans un des séries qui efface la réalité des choses. Relevons ici seulement les véhicules conduits par des femmes.

    Il faut attendre l’état de l’ILLINOIS pour découvrir des véhicules conduits par des femmes

    Une énorme Plymouth grise conduite par une vieille Blanche très jaune en robe cassis à pois cerise avec un chapeau à fleurs chocolat (65 miles)

    Une énorme Lincoln jaune rutilante, conduite par une grosse vieille Blanche à robe mangue avec un chapeau à fleurs pistache (60 miles)

    Une Kaiser ananas rutilante, conduite par une jeune Noire presque blanche en robe cerise à pois café (65 miles). 

    Une Chevrolet pistache conduite par une vieille Blanche très brune en robe orange (70 miles)

    Notons que les couleurs sont associées, signale Butor, au mot noir.

    On n’en rencontre plus avant la PENNSYLVANIE

    Une énorme vielle Dooge rouge conduite par une jeune Noire très noire, qui dépasse largement la vitesse autorisée

    A cette occasion on rencontre Marion (en minuscules) comme chef lieu de Grant

    Au TEXAS : une Buik orange conduite par une jeune Blanche très brune en robe mirabelle à pois fraise avec un chapeau à fleurs citron…

    Mobile crée une rupture dans son oeuvre. Si, le Nouveau Roman auquel on a identifié Butor prenait déjà ses distances avec le roman traditionnel et questionnaient les rapports de durée et de distance, malmenant l'idée commune de personnage, ce livre entre essai et poésie questionnant la typographie, l'espace réel et représentatif  (la carte et le territoire), le génie à l'épreuve dans le lieu, signera l'arrêt de son activité romanesque. 

    E.A. 


    Michel Butor pour Mobile (en mars 1962) au micro de Pierre Dumayet

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  • ÉPILOGUE de LOUIS ARAGON chanté par JEAN FERRAT

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    La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent
    Les courants d'air claquent les portes et pourtant aucune chambre n'est fermée
    Il s'y assied des inconnus pauvres et las qui sait pourquoi certains armés
    Les herbes ont poussé dans les fossés si bien qu'on n'en peut plus baisser la herse

    Quand j'étais jeune on me racontait que bientôt viendrait la victoire des anges
    Ah comme j'y ai cru comme j'y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
    Le temps des jeunes gens leur est une mèche toujours retombant dans les yeux
    Et ce qu'il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude
    Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris
    Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix
    Je vois se plier votre épaule A votre front je vois le pli des habitudes

    Bien sûr bien sûr vous me direz que c'est toujours comme cela mais justement
    Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage
    Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage
    Est - ce qu'on peut avoir le droit au désespoir le droit de s'arrêter un moment

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et qu'avoir vaincu n'est trois fois rien
    Et que tout est remis en cause du moment que l'homme de l'homme est comptable
    Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d'épouvantables
    Car il n'est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien

    Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
    Rappelez vous que nous avons aussi connu cela que d'autres sont montés
    Arracher le drapeau de servitude à l'Acropole et qu'on les a jetés
    Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l'histoire

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant 
    En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline
    Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines
    Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l'ensemble des chants

    Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise
    Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue
    Du moment que jusqu'au bout de lui même le chanteur a fait ce qu'il a pu
    Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypothèse

    J'écrirai ces vers à bras grands ouverts qu'on sente mon coeur quatre fois y battre
    Quitte à en mourir je dépasserai ma gorge et ma voix mon souffle et mon chant
    Je suis le faucheur ivre de faucher qu'on voit dévaster sa vie et son champ
    Et tout haletant du temps qu'il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâtre

    extrait de Les Poètes (1960) Musique de Jean Ferrat


  • CROISIÈRES AMÈRES

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    En cette période estivale où de nombreux lecteurs de ce blog s’offrent une petite croisière dans des mers clémentes et accueillantes, j’ai eu une petite pensée pour ceux qui ont connu la mer dans d’autres circonstances et dans d’autres conditions, la mer qui se déchaîne, gèle, se démonte, agressant les bateaux et terrorisant les hommes… J’ai lu au printemps dernier ces deux ouvrages déjà anciens, quelque peu oubliés, et j’ai pensé qu’ils méritaient d’être mieux connus des lecteurs actuels, je vous propose donc de les découvrir à travers lire les deux chroniques ci-dessous avant, peut-être, de plonger dans les flots tourmentés de ces romans.

     

    LesEffroisDeLaGlaceEtDesTenebresChristophRansmayr.jpgLES EFFROIS DE LA GLACE ET DES TÉNÈBRES

    Christoph RANSMAYR (1954 - ….)

     

    Brrr !!!! Je suis enfin sorti, congelé et terrifié, de l’enfer glacé du Grand Nord et de ce roman où, son auteur, selon une note liminaire, « raconte deux histoires à la fois parallèles et imbriquées, encadrées l’une dans l’autre et constamment reliées par le biais d’un narrateur omniprésent... D’une part, le voyage en 1981 de Joseph Mazzini, personnage fictif vers le cercle polaire arctique et, d’autre part, l’épopée de l’expédition Payer-Weyprecht » qui resta bloquée deux ans an nord de la Nouvelle-Zemble et découvrit en août 1873 la Terre François-Joseph à plus de 79° de latitude nord.

    Ce roman est presque un récit d’expédition, il propose de nombreux textes documentaires évoquant le contexte et l’expédition, il cite notamment de larges extraits des écrits des acteurs mêmes de l’aventure notamment Payer, Commandant de l’expédition sur terre, et Weyprecht, Commandant de l’expédition sur mer, mais aussi de Haller, premier chasseur, et de certains autres membres de l’équipage. Le texte est en majeure partie consacré à la tragique épopée des marins de l’Admiral Tegetthoff qui s’aventurèrent vers des latitudes où personne n’était encore allé, dans des conditions qui peuvent apparaître au-delà de l’extrême. Le voyage de Mazzini occupe relativement peu de place dans le roman et n’est là, à mon sens, que pour apporter une couleur romanesque au texte sans rien ajouter au récit du voyage des aventuriers. Le lecteur s’attache inéluctablement au sort de ces pauvres bougres perdus au milieu de l’immensité la plus hostile avec des moyens techniques encore bien sommaires, frissonne avec eux, souffre avec eux, gèle avec eux, dépérit avec eux, tombe malade, subit la nature dans toute sa furie.

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    Christoph Ransmayr

    Ce texte écrit tout à la gloire de cette expédition austro-hongroise qui reçut un triomphe à son retour mais qui fut bien vite oubliée, certains lui contestant même l’existence des terres découvertes, met en évidence la folie de celui qui conduisit ses troupes au-delà des limites de l’humanité. Mais ceci semble être le propre de tous les grands découvreurs qui moururent en chemin ou découvrirent de nouvelles terres, de nouvelles routes, de nouveaux passages ou encore gravirent des sommets jusque là inaccessibles.

    C’est plus un livre d’aventure qu’un roman même si l’expédition solitaire de Mazzini apporte une touche fictive à ce récit très pragmatique. L’auteur liste même les passagers à bord du bateau, chiens y compris, dresse la biographie des principaux membres à bord, recense les diverses expéditions qui ont essayé de forcer le passage de l’est ou de l’ouest pour rejoindre l’Atlantique et le Pacifique. La note fictive est apportée pour mesurer ce qui fut à l’aune de ce qui aurait pu être. « Ce récit est un procès du passé, un examen attentif, une pesée, une supposition, un jeu avec les possibilités de la réalité. Car la grandeur et le tragique, de même que le ridicule de ce qui s’est passé se mesure à ce qui aurait pu se passer ».

    J’aurais aimé que ce texte souffle un peu plus fort le vent de l’aventure, de l’épopée, on sent bien la météo qui se déchaîne mais le ton reste, à mon avis, trop documentaire, le tourbillon glace, terrorise mais n’emporte pas. Ransmayr reste sur le plan pratique, cherche l’intérêt que peuvent avoir de telles expéditions, s’interroge sur leur sens et leur coût en souffrance et en vies humaines. « Il est temps de rompre avec de telles traditions et d’emprunter d’autres voies scientifiques plus respectueuses de la nature et des hommes. Car on ne saurait servir la recherche et le progrès en provoquant sans cesse de nouvelles pertes en hommes et en matériel ». Et pourtant, il faut toujours un grain de folie, parfois même un gros grain, pour que le monde bouge, avance, regarde derrière les portes, derrière les montagnes, au-delà des mers et des glaces et que les pionniers emmènent l’humanité vers son avenir.

     

    9782844859617_1_75.jpgLE BATEAU-USINE

    Kobayashi TAKIJI (1903 – 1933)

     

    « C’est parti ! En route pour l’enfer ! » Dès la première phrase de ce roman Takiji annonce la couleur, on sait immédiatement où va nous emmener le Hakkô-maru, navire-usine qui quitte le port de Hakodate, un port de l’île de Hokkaido, à la pêche aux crabes dans la Mer d’Okhotsk en défiant les Russes encore ennemis privilégiés du Japon après la guerre russo-japonaise. La vie à bord de ses bateaux est encore pire que dans les mines décrites par Zola. Ces bateaux ne sont pas considérés comme des navires et échappent donc aux lois régissant la vie à bord et tout autant à celles réglementant le travail dans les usines, c’est un véritable espace de non-droit où même le capitaine n’est pas maître à bord, il doit subir le pouvoir de l’intendant représentant de l’armateur et véritable patron à bord après l’empereur. Le Hakkô-maru affronte des tempêtes et des grains que Takiji décrit aussi brillamment que Joseph Conrad quand il dépeint un Typhon en Mer de Chine ou que Francisco Coloane quand il nous entraîne Dans le sillage de la baleine dans les mer du sud. Les bateaux-usines japonais sont des rafiots déglingués, vieux navires hôpitaux ou transports de troupes mis au rebut après la guerre russo-japonaise et transformés, au moindre coût, en navires-usines pour le plus grand profit des capitalistes qui arment ces navires pour la très lucrative pêche aux crabes sans aucune considération pour la vie des très nombreuses personnes employées à bord pour la conduite du navire, la pêche et la fabrication des conserves.

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    Kobayashi Takiji

    Ce livre écrit par Takiji en 1929, fut immédiatement interdit et son auteur recherché par la police dans le cadre de la lutte contre les mouvements de gauche fleurissant à cette époque au Japon. Takiji fut donc contraint de se réfugier dans la clandestinité pendant deux ans, il fut finalement arrêté par la police et mourut sous la torture en 1933. La publication, en 2008, dans la presse d’un échange entre deux éminentes figures de la gauche japonaise, évoquant ce livre dans leur propos, provoqua un véritable raz-de-marée littéraire. Ce texte devint alors un classique de la littérature prolétarienne japonaise et fut édité dans de nombreuses langues. Il reste aujourd’hui un ouvrage de référence pour étudier la lutte prolétarienne contre le capitalisme galopant.

    Ce livre a une réelle dimension littéraire, il n’est pas abusif de comparer certains passages, certaines scènes concernant la vie en mer, notamment quand celle-ci est mauvaise, à des textes de Conrad ou de Coloane mais il faut bien admettre que Takiji a écrit ce roman pour démontrer l’emprise du patronat capitaliste sur le sous-prolétariat constituant la main d’œuvre à bord de ses navires et la possibilité pour celui-ci de renverser les rôles en se soulevant, à l’unisson, contre les profiteurs l’exploitant. Il a situé ce manifeste, ce manuel de révolte, sur un navire pour disposer d’un monde clos où les deux forces en présence pouvaient s’affronter sans intervention extérieure, même si un destroyer se mêle un peu de l’affaire. Ce livre servit donc très souvent de manuel de propagande pour le parti communiste auquel appartenait Takiji sans que cela retire quoi que ce soit à sa qualité littéraire.

    Le livre sur le site des Éditions Allia

  • LES ÉCRIVAINS N'EXISTENT PAS de LUC BABA

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    13892325_1159135314144138_5943191125363382417_n.jpg?oh=f979e02eadc1fd25af007ffc811ca306&oe=5817D337L'écrivain malheureux

    Etrange titre que celui-ci, suffisamment intriguant pour y prêter quelque attention et se poser quelques questions...

    Lui est écrivain, il vit à Liège avec Martine, dépend d'elle financièrement, puisqu'il ne sait rien faire d'autre : écrire. Mais jusque là rien n'est probant, puisque c'est Martine qui paie le loyer et remplit le frigo, au grand dam de ses parents qui n'aiment pas le parasite.

    "Je suis "auteur".
    Personne, à tout prendre... Eluard était comptable, Jarry marchand de tissus, Laforgue banquier. Verlaine fut militaire. 
    Pas de sot métier, vraiment ? Je me ferais bien passer pour quelqu'un aux yeux de tout le monde, parfois, militaire ou banquier, de passage là par hasard, entre deux ports, perdu, comme tant d'autres, avec l'avantage de le savoir."

    La vie s'écoule paisiblement, et puis un jour, il croise un de ses voisins qui chute dans l'escalier. Il dépose son manteau sur lui,mais l'homme a succombé. Il le récupère, le pose sur ses épaules et sent comme une drôle d'impression, un grand froid l'envahit, la mort qui plane ?
    Ce triste événement a des répercussions insoupçonnables. Certes, chez Martine, c'est confortable, mais ils arrivent au bout de leur histoire. Il prend la mesure de sa triste vie, il s'ennuie, les pages du cahier se noircissent peu. Sans inspiration, las de son existence, il souhaite secrètement partir et finit par le faire, aidé de Martine qui ne le retient pas.

    D'autres cieux, d'autres lieux, il se rend à Ostende qui lui évoque son enfance. Ostende toute grise et triste. La mer ? Il ne lui trouve aucun charme. Il loge dans un hôtel propret mais très modeste, et n'a presque plus le sou. Il se remet en question, prend la plume, écrit douloureusement.

    "Il faut dire que la nuit me verse de la folie à l'intérieur du corps. J'écris, et je sens que les mots sont des parasites plus ou moins accrochés aux parois de mon crâne. J'ai beau faire, ils me peuplent, avec leurs dents qui me mordillent la raison et le fond du regard. Ils me peuplent, et ils se reproduisent. On ne s'en débarrasse jamais."

    Alors il part faire un tour, pour se vider la tête, voir autre chose, regarder les bateaux, rencontrer quelqu'un.
    Pour le coup, il croise Maud, une femme vieillissante un peu paumée, par laquelle il se fait appeler Bob. Un pansement bienvenu.

    Ce livre traite du désamour, de la rupture, aussi de la perte de soi, de la confiance en soi, de l'incertitude.
    Bob déambule tel un zombie dans une ville qu'il sent hostile, les souvenirs qui l'y rattachent ne suffisent plus.

    "A la tombée du jour, le brouillard s'est vissé au port. Le phare tournait de l'oeil, toutes les lampes, les enseignes et les fenêtres allumées laissaient une poussière fine, comme de la craie de couleur, et la cathédrale refroidissait l'âme, avec ses tours grignotées, son air de vaisseau fantôme, sa rosace orangée."

    Cette introspection le rend mélancolique, sa plume se pose quelques fois, mais l'exercice est difficile. Il souffre, devient amer et se sent inutile. pourtant, les épreuves de la vie aideraient à grandir, mais le jeune homme est désabusé, tiraillé par la vie qui ne lui offre pas ce qu'il souhaite, ne pouvant vivre de son art, attiré par une fin précipitée. 
    Beaucoup de poésie dans ces pages, l'écriture de Luc Baba est plaisante, une succession d'images, d'émotions, de sensations diverses qu'il donne en partage au lecteur.

    Le livre sur le site des Éditions Luce Wilquin

    Le blog de Luc Baba

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  • LA PIRE RENTRÉE LITTÉRAIRE

    trad.pngAvant de tirer une balle de gros calibre dans sa pile de manuscrits de l’année, cet auteur – qui n’avait plus publié depuis un an -  avertit par un mail adressé à tous les éditeurs de sa région du geste qu’il allait commettre le 31 août à 24 heures.

    Jusqu’à ce moment, il consulta sans répit sa boîte mail en guettant une réponse qui sauverait de l’horrible disparition un voire l’entièreté de ses manuscrits.

    À l’heure dite, n’ayant enregistré aucune réaction des éditeurs (au taquet en cette période fébrile), il mit fin à tous ses manuscrits et connut la pire rentrée littéraire de sa vie d’écrivain.

     

  • L'ÉPHEMÈRE CAPTURE de JEAN-LOUIS RAMBOUR & PIERRE TRÉFOIS (préface de BERNARD NOËL)

    l-ephemere-capture-de-jean-louis-rambour-et-pierre-trefois.jpgDes mots et des images

    Rarement on aura vécu une telle osmose entre le lisible et le visible dans un ouvrage comme celui-ci qui confronte 12 poèmes à 12 dessins, sollicite l’éveil du regard-lecteur comme jamais et fait circuler du sens entre eux, ce que montre Bernard Noël dans sa remarquable préface.

    « L’originalité de ce livre et sa force sont dues au fait que Jean-Louis Rambour et Pierre Tréfois, au lieu de poser côte à côte des mots et des images, ont fait de leur rapprochement une proximité révélatrice. »trefois.jpg

    On ne peut dire, en effet, si les textes ont été écrits à partir des dessins ou l’inverse, et on regarde ces pages en vis-à-vis de mots et de lignes, de signes pour tout dire, d’une manière globale, tout en passant du texte au dessin et réciproquement.

    "Il est capital, dans ce livre, que chaque poème de Jean-Louis Rambour voisine avec un dessin de Pierre Tréfois dont le tressage graphique et coloré anime sans cesse l'espace."

    Les dessins de Pierre Tréfois sont à la fois des entreprises d’effacement et des révélateurs de lumière, des trouées de couleurs. Ils créent des trous noirs, des cratères aussi bien que des cicatrices, des lignes de fracture, des lieux de jointure de lèvres, de plaques sensibles où le plaisir retiendrait et délivrerait ses substances. Des dessins faisant tantôt penser à une hydrographie des veines, tantôt à des effiloches de soie folle.220px-Jean-Louis_Rambour_en_2007.jpg

    La ligne, dans les traitements que lui appliquent Tréfois, masque autant qu’elle révèle.

    Le noir et blanc, la vie et la mort, la figure du cercle sanguin et de la blessure sont autant de motifs innervant les textes de Jean-Louis Rambour qui nous font (re)bondir de Carlo Bergonzi aux barbelés de la Kolyma, du gui des pommiers à cidre aux tunnels du métro Barbès, des œillets de la reine des Belges au bandonéon de Bouglione, aux matières du Vésuve à la laque blanche d’un lac de Finlande mais, il va sans dire, dans des transitions subtiles à l’intérieur d’un même poème ou d’un poème à l’autre.  

    L’épigraphe de Daniel Bensaïd peut aussi aider à entrer dans ce livre où l’infiniment grand côtoie l’infiniment petit, le « dérisoire » voisine avec l’existentiel, la parodie avec la rébellion, où l’éphémère capture l’éternité.  

    Un recueil qui propose une aventure poétique et sensorielle intense et émerveillée, qui s’appuie sur la surface pour creuser le sens, qui use de toutes les potentialités imagières de la ligne et du caractère métaphorique des mots.

    On a pris l’habitude aux soirs des journées chaudes

    De garder à l’iris l’ensemble des lumières

    À nous d’en tirer le meilleur usage pour éclairer nos intérieurs.   

    Le livre est dédié à la mémoire de François Rambour, jeune homme salamandre.

    Éric Allard

     

    L'ouvrage est paru aux belles éditions Éranthis.

    Dans la même collection, était paru l'an passé Rouge résiduel par André Doms et Pierre Tréfois et une postface de Jean-Louis Rambour.

    Jean-Louis Rambour et Pierre Tréfois avaient déjà écrit un autre ouvrage ensemble en 2011, La vie crue, aux éditions Corps Puce.

  • Les dossiers de REMUE-MÉNINGES (II): ANDRÉ BLAVIER, L'INQUALIFIABLE

    Dans le numéro 21 de la revue REMUE-MENINGES de 1998, j'avais consacré un dossier à Andre BLAVIER, sous titré L'Inqualifiable, avec notamment une interview réalisée par téléphone - fixe, il va sans dire - de l'écrivain verviétois.

     

    BLAVIER_Andre.GIF« Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

    Moi qui fus transparent comme marc ténébreux »

     

    Ce qui surprend à la lecture des articles sur André Blavier est la profusion de qualificatifs, relayés par le compte-rendu de ses appartenances, dont on use à son propos pour le définir, traduisant la difficulté (à laquelle je n’échapperai pas) à traiter le sujet comme si le sujet en question (verviétois, comme on sait) prenait un malin plaisir, malgré un apparent bon vouloir à tendre à l’appareil critique un trompe-l’œil propre à dévier ses tirs sur une cible distincte de sa personne. On n’atteint pas André Blavier, on le manque !

    A force d’être partout célébré, est-ce qu’il ne serait pas simplement de nulle part ? Sinon une navette lancée dans le cosmos littéraire depuis les bases Jarry et Queneau afin d’y sonder les confins encore inexplorés.
    André Blavier en graphonaute, monomaniaque du mot (« c’est l’amour le plus profond que j’aie jamais éprouvé ») délesté de pesanteurs humaines : répétition confuse et embrouillamini des formes, vanités diverses et souci de briller au firmament des lettres, et ennui surtout, le sentiment constituant le repoussoir de la machine Blavier. Cet ennui dont il se sauve à nouveau avec Jane Graverol pour fonder, sept ans plus tard, Temps Mêlés, cet ennui qui toujours le fait mesurer ses lectures à son aune…

    André Blavier, écrivain potentiel, dans le sens de la littérature du même nom (à l’Ouvroir duquel il est à l’origine avec quelques autres au début des années 60) ? Ecrivain donc qui, employant les mots de Jacques Bens parlant de la littérature, « ne se limite pas aux apparences, contient des richesses secrètes, se prête volontiers aux explorations », mais qui, en même temps, « résiste aux lectures », ce qui n’est pas paradoxal car le « premier postulat de la potentialité, c’est le secret, le dessous des apparences et l’encouragement à la découverte ».

    L’homme Blavier et, dans son entourage proche, l’écrivain résiste à l’enquête, au recensement auquel on voudrait le soumettre. Se produit alors sur lui un jet de leurres colorés, de simili définitions qui égarent comme autant de fausse pistes amenant à brouiller la trace du « peau-rouge  qui n’a jamais marché dans une file indienne » (cher à Chavée) qu’on aime à voir en lui.

    Jacques Roubaud disait récemment (Les Inrockuptibles, 01.06.98) : « On essaie de savoir ce que c’est mais ce que c’est – quoi que ce soit – ne peut émerger d’une liste de propriétés et tout ce qu’on est capable de donner, c’est une liste de propriétés. »

    De la pataphysique qu’il pratique, André Blavier a emprunté le masque de la conformité, laissant les benêts se satisfaire du dessus des choses, se contenter de la pelure superficielle de l’oignon (que doit être, selon Queneau, l’œuvre littéraire) ou se faire berner par toute systématisation ou science abusive qui prendrait le hasard ou la vérité en otage, aliénant subjectivité et autres échappées dans l’imaginaire à un grillage de supposée raison.
    Dès lors, prétendre définir par une de ses propriétés ou interprétations un phénomène virtuel, riche en potentialités diverses, fut-il, ce phénomène, André Blavier, équivaudrait à dépeindre une transparence, relèverait de l’inqualifiable…

    E.A.

     

    L’INTERVIEW D’ANDRÉ BLAVIER

    « Les questions ne sont jamais indiscrètes ; les réponses le sont parfois. » Oscar Wilde


    Vous découvrez Raymond Queneau en 1942 qui vous permet, dîtes-vous, d’échapper au désespoir. S’ensuit une longue correspondance et de belles aventures littéraires. Quel livre de Queneau conseilleriez-vous pour aborder son œuvre ?

    Pierrot mon ami ou Zazie dans le métro. Sinon, la trilogie Saint Glinglin et tous les autres…

     

    Vous avez rassemblé les Ecrits complets de Magritte qui furent publiés en 1979. Quel but poursuivait René Magritte dans ses écrits ?

    Se débarrasser d’une corvée, canular parfois, puis tenter inlassablement (ça peut lasser !) de se soustraire aux explications et interprétations des autres.

    Magritte associait ses amis poètes à la composition des titres de ses tableaux. Avez-vous assisté à une de ses réunions ?

    Non

    Quels sont, d’après vous, les trouvailles les plus heureuses ?
                   Presque toutes.

     

    MOT ET VERS  

    Vous possédez une vaste culture poétique. Quels sont les vers qui vous viennent à l’esprit (état présent de votre mémoire poétique) ?

    Villon, Queneau, Norge, Mac Orlan, etc. etc.

     

    « compétitivité » est un des mots les plus laids. Avec « anticonstitutionnellement » (Cinémas de quartier).

    Quel est le plus beau mot ?

    Pour moi : subsumer.

     

    Vous rendez très bien la féminité charnelle dans vos écrits.
    Quelle est l’expression ou la métaphore la plus éloquente pour désigner le sexe féminin, l’acte charnel que vous ayez lue ?

    Nougé en déplorait la rareté en français. Pour moi (il était contre), le plus simble : con.

     

    La plus belle épitaphe ?

    J’y réfléchis pour ma dalle – mais brève.

     

    MÉTHODES ET COLLES

    Raymond Queneau écrit, en 1938, dans le Voyage en Grèce : « Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui se passe dans sa tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore. »

    Quelle était la position de Queneau par rapport au surréalisme ?
         A varié mais s’en est sorti et sorti libéré.

     

    L’Oulipo a mené une traque au hasard dans la création artistique. En tant qu’artiste, qu’y a-t-il à redouter du hasard ?

         La facilité sans lucidité.

     

    « Convaincu que c’est à l’Oulipo,

    A l’Oulipo bien sûr et rien qu’à l’Oulipo

    Que l’on fait bon emploi du calcul » (Cinémas de quartier)

    Est-ce à dire que les mathématiques ne seraient bonnes qu’appliquées à la littérature ?

          Pures : oui. Appliquées : à rien.

     

    Votre pratique de l’alexandrin et la mention de vos influences dans les Notes à Benêts à la fin de vos poèmes relève-t-elle de cette démarche visant à s’assurer un maximum de contrôle sur ce qu’on a écrit ?

         Non. Référence et révérence, même irrévérencieuse.

     

    CINEMA, CINÉMOI

    Vous regrettez dans Cinémas de quartier la disparition des petites salles et des amours qui s’ébauchaient dans le noir.
    Quels ont été vos plus chers bonheurs de spectateur ?

         Potemkine, Freaks, Huit et demi, Ça s’est passé près de chez vous. Etc.

     

    On vous voit sur certaines photos en compagnie d’André Delvaux au moment du tournage de Belle en 1973.
    Dans quelles circonstances avez-vous été mêlé à ce tournage ?

        Filmant en partie à la bibliothèque de Verviers, André Delvaux m’introduisit au dernier moment dans le scénario…

     

    ÉCRIVAINS ET FOUS LITTÉRAIRE

    Êtes-vous toujours à la recherche de fous littéraires ?

       Oui, mais je me refuse aux prix pratiqués par les libraires.

    Connaissez-vous des écrivains reconnus qui sont des fous littéraires qui s’ignorent ?

       Que trop.

     

    Vous vous déclarez Wallon et universel. Vous avez traduit Ubu roi en wallon. Le wallon a-t-il généré des chefs d’œuvre ? Lesquels, par exemple ? Est-il encore à même d’en susciter ?

    Pourquoi pas ? Mais je n’y crois guère. Je commence la traduction d’Ubu cocu.

    Quels sont, d’après-vous, les écrivains (tous genres confondus) qui ont, dans ces trente dernières années, fait le plus avancer la littérature ?

    La Pataphysique nie le progrès, donc…

     

    RENCONTRES ET TEMPS MÊLÉS 

    En décembre 1952, vous faite paraître le premier numéro de Temps mêlés. D’autres revues viendront par la suite comme, entre autres, le Daily-Bul et Phantomas.
    Quelles étaient les relations entre les revues à l’époque ?

    Amicale jalousie et collaboration.


    Dans un numéro de Temps mêlés de 1958, vous remettez à l’honneur Clément Pansaers. Aujourd’hui, qui penseriez-vous remettre à l’honneur ?

       Sais pas pour l’instant.

     

    Nombreux sont les artistes que vous avez côtoyés ou publiés. Avez-vous des regrets ? Quel est celui que vous auriez souhaité rencontrer ?
       Miro, Picabia, Bill Copley.

     

     

    UNE ÉPOPÉE MORALE ET PORNOGRAPHIQUE

    « Je crois qu’on peut se faire une très haute idée de la littérature, et sourire avec bonhomie. »
    Marcel Proust à André Gide

     

    Le grand œuvre d’André Blavier, c’est à coup sûr Le Mal du Pays ou Les Travaux Forc(en)és qui, dans sa version définitive, doit compter un peu plus de mille vers.
    « C’est à la fois le livre le plus sincère et le plus fabriqué, le plus menteur qui soit. Au lecteur de débroussailler le vrai du faux », confie André Blavier dans un entretien avec Alain Delaunois.
    À la lecture de ces vers, on est d’abord dérouté comme à l’écoute d’une langue étrangère tant le vocabulaire employé est riche et sont nombreuses les références (répertoriées en fin de chaque chant dans les Notes à Benêts, histoire de rappeler qu’on n’écrit pas tout seul).
    Si le propos est éminemment sensuel, « décrivant les corps, les peaux, les chairs, c’est la pornographie par définition, et je ne vois là rien de condamnable », il n’est jamais plat, mais rehaussé d’un appareil métaphorique qui rendrait presque irréel, hors d’atteinte, ce corps féminin tant vanté, détaillé au plus près.
    Comme dans son roman-hommage à Queneau, Occupe-toi d’homélies, le lecteur ne sait plus à quel saint se vouer ; dans cette polyphonie, quelle méthode suivre ?Reste à se laisser gagner par le strict courant poétique, soutenu par le rythme de l’alexandrin que l’auteur apprécie parce qu’il est « à la fois sautillant et majestueux », à se laisser emporter par la terrible émotion qui sous-tend ces vers, celle qui nous pousse, pour avancer au-devant de la mort, à faire notre plein de chair et de sensation bien réelles.

    E.A.

     

    L’EXTRAIT

    Tricotant à mes pieds comme Omphale filait,

    Partageant de mes jours les mille petits faits

    (Tu peux le faire à poil si le temps le permet),

    Tu irais tu viendrais, placide tourniquet,

    Je ne veux qu’être auprès de toi, belle alentie,

    Te savoir approuvant ma pudique ferveur,

    Ne veux que caresser, sans appuyer, pécheur,

    Le Léthé de ton sexe et l’Ida de ton sein,

    L’Etna du clitoris, le golfe de tes reins,

    Le silence éloquent de ta langue dardée,

    Ta crique, tribunal de mes cartels breneux,

    Et ton cul, lénitif de mes prurits bestiaux,
    Tes purs ongles très haut dédiant leur onyx,

    Au cérumen citrin safranant tes hélix,

    Ton ventre, reposoir de mes processions,

    Umbilicus sicut crater eburneus,

    Et ton vagie, le graal de mes dilections,

    Ta toison, le scalp roux qu’appète mon pénis

    Dans l’embrouillamini de frison du pubis,

    Ton regard révulsé durant l’oaristys

    (La peau de ta paupière est la plus douce peau,

    La herse de tes cils filtrant mon farrago)

    Entonné nitruant, profane eucharistie

    En dépit du Gradus ad Parnassum qui veut

    Ce tête-bêche-à-tête et tendre et familier,

    Ta cuisse fors-jetée et moite en avant-goût

    D’une reddition aussi peu tempérée

    Que le mol clavecin de ton orge érogène,

    Ta gorge qui fait crête et ta combe, crevasse,

    Anfractueuse grotte où mon chibre s’empreint.

    Evangéliquement ne veut que rendre grâces

    A cette vénusté qui me glace et délace

    Pour moi seul et quelques, la boucle qui la ceint

    D’innocence perverse et de chaste impudeur.

    J’enrage te savoir si proche et si lointaine

    Toi qui crus me connaître et n’y vis que du feu,

    Moi qui fus transparent comme marc ténébreux,

    Pâli parmi les morts qui ne meurent qu’un peu.
    Ton solstice de juin et ma sèche raison,

    Ton beau début d’été et ma morte-saison,

    Le satin de ta peau, les rides de mon front,

    Ton livre grand ouvert, moi la page tournée,

    Ta carrière esquissée et la mienne, mort-née,

    Et mon cœur mis à nu, le tien en cartouchière,

    L’avenir en tes yeux et dans les miens, la fin.
    Cacochyme, bancal, égrotant, crapoussin.

    (…)

     

    Mon réel, c’est les mots, et l’unique royaume,

    Le domaine enchanté de nos noces fantômes.
    Mon non-dit, comme on dit, n’est pas contradictoire ;

    Le réel est divers, d’ailleurs inexistant.
    Pourquoi lors s’étonner de mes échappatoires

    Qui laissent subsister le dilemme crucial ?

    Le comique virtu et la vis tragica

    Dans l’encéphale écru de lecteurs pantelants.

     

     

    CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE


    Occupe-toi d’homélies, Labor, col. Espace Nord, 1991.

    Ecrits complets de René Magritte, Flammarion, 1979.

    Les Fous littéraires, Veyrier 1982. [réédité aux éditions des Cendres, 2000]

    Lettres croisées, correspondance avec R. Queneau, Labor, 1988.

    Le Mal du pays ou les Travaux Forc(en)és, Yellow Now.

    Le Don d’Ubiquité, entretien d’André Blavier avec A. Delaunois, Devillez, 1997.

    Les livres de Raymond Queneau sont édités chez Gallimard dans les collections Folio et L’imaginaire.

    Gestes et Opinions du Docteur Faustroll d’Alfred Jarry, Gallimard, pour la définition de la pataphysique.

    La littérature Potentielle et l’Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. Folio Essais, pour en savoir plus sur l’Oulipo.

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  • L'ATELIER DU TIGRE

    AQUARELLES (série Sylaos 4) de DIDIER GOESSENS

    TEXTES d'ÉRIC ALLARD

     

    J’imagine un tigre.

    (…) et je continue

    à chercher tout le temps que dure le soir

    l’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

    J.L. Borges

     

     

    1.

     

    Ta nudité rampe jusqu’à mes lèvres.

    J’écrase un juron sur tes seins.

    Ta bouche gavée de langues

    bave des baisers-venins

     

    Je bats ton torse de caresses

    qui pleure dans les chaînes des nerfs.

     

    Grimes, grignes, griffes, grilles…

    Panoplie de plaies pour plaire,

    pour faire sur ta peau grandir

    l’amandier du souvenir.

     

    Troupeau de pumas qui t’abaisse

     -  fronde de fragrances  -

    au rang d’une senteur fauve.  

     

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    2.

     

    Une corde grince au gibet du silence,

    tel un violon soucieux

    d’ajouter à la sonore décadence

    une malhabile note reptile.

     

    Traces effrontées de crimes.

     

    Je décharge mes paroles

    sur tes auditives surfaces

    mitraillant le coeur du son

    de mes balles sans bruit.

     

    Barillet doux de la mémoire.

    où se rechargent mes souvenirs.

     

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    3.

     

    La confusion des merveilles

    atteint son comble

    au bord de l’œil qui voit

    le visible près de se rompre

    en mille éclats sourds.

     

    De tes formes pleines à craquer

    de suavités longues, de langues,

    je ne saurai que l’eau

    qui pluie après pluie

    fait grandir ton corps

    dans le cerceau de lumière.

     

    Et la limaille de verveine

    qui dans le bouquet de tes doigts.

    s’ébouillante

    aimante la nuit pâle.

     

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    4.

     

    Tout le vent peint

    en marge des nuages

    à la manière des fauves

    dessine d’abstraits ouragans

    dans les dunes à demeure.

     

    Et ton ventre chargé de mots

    comme un ciel troué d’orage

    qui bégaie

    des bribes de réjouissance

    au tonnerre distendu des caresses 

    réjouit mes textes à venir.

     

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    5.

     

    Le verbe salé dissout

    dans la mer du livre

    sa grammaire musquée.

     

    Celle de tes toisons trempées

    dans le soufre

    de tes voyelles offertes

    à la trouée des tympans.

     

    Quand l’oreille brisée

    sur la mer de flammes

    répand ses crépitements

    je brûle l’amertume

    d’un crépuscule borgne.

     

    Des caresses cassées piétinent

    au bord d’un volcan

    aux allures de feu éclaté.

     

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    6.

     

    Au seuil de l’envol

    j’accroche une gousse d’ailes

    au portail d’un nuage.

     

    Immobilité du lierre,

    cris des banderilles

    dans la peau taurine des filles.

     

    Pour taire tes droites

    apaiser les falaises,

    je fais tourner

    dans le o bien formé

    de ton absolue nudité

    un vertige de lèvres.

     

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    7.

     

    Ventre disgracié

    par la rature d’une clameur.

    Astre du dire arraché

    à sa constellation de paroles.

     

    Songe en morceaux.

    Crapauds du saphyr.  

    Crachats chiffonnés

    dans les plis du souffle.

     

    Je n’ai pas d’autre syntaxe pour dire

    le fracas d’une ossature rebelle

    à l’argumentaire d’une forme accomplie

    baignant dans un lit de moelle,

    une armada d’opulences

    asservie à la siccité

    d’un squelette-roi.

     

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    8.

     

    J’ai mis le feu à tes tentes

    où s’infusait

    dans un désert de tornades

    le thé amer de tes jambes.

     

    Sable s’écoulant jusqu’à plus soif

    dans le sablier dispendieux du boire.

     

    Serrements de pailles dans les orgies. 

    Mains de femmes pillant les nues.

     

    Et l’inassouvissement des mers de glace,

    l’empreinte stérile des banquises

    dans la clairière/tourbière de la solitude

    achève de tordre

    la serpillière de mes sens.

     

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     9.

     

    Dans l’aube lourde et cireuse

    de tes chairs pâte levée,

    dans la terre chercheuse de gemmes

    pour voir

    l’entre-deux ébloui du désir

     

    s’émiette l’éclat d’un visage

    tard couché sur un lit de semences :

     

    la morsure du blé

    soulage les appétits d’espace ;

    lueurs d’avoine

    sur la route du pain.

     

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    10.

     

    Œillade voilée par tes cils

    adossée à un couchant vétuste

    sur un paysage de pierres fertiles.

     

    Au soir ruisselant

    jusqu’au lit moite d’un matin-source

    un miroir affable

    abandonne sa moisson d’images

    aux confins d’un livre embouchure.

     

    Et la gazelle fuit le lieu

    de l’abreuvoir

    sans avoir frotté sa langue

    à l’ocelle d’un regard. 

     

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    11.

     

    La croix au clou

    de la condamnée à l’amour

    consacre la sainte suée

    à l’odeur de crime

    jusqu’à sa dissolution policière

    dans les méandres de l’enquête.

     

    Les chapeaux couvrent des forfaits bizarres

    commis au nom de sacres à la mode

    sur des nymphes écorchées

    dans des châteaux de paille

    aux douves profondes

     

    où grouillent à jamais des baisers morts

    pour de blanches bouches à ressusciter.

     

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     12.

     

    Draps mille fois froissés

      où se gravent

    l’envers de tes rages.

     

    Alliances rompues cent fois

    par des dizaines de dagues

    aussi lisses qu’un pleur

    sur le versant poli d’une paupière.

     

    Cyclope enfouisseur de lampes, 

    je verse ma peine dans ton ventre.

    De tes abysses sourd la lumière:

    tous mes fleuves te ressemblent.

     

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    13.

     

    Et la gorge de la lune

    gémit

    au vent fureteur

    des chants enfuis

    de ses orbites félines

     

    pour les soleils traduire

    dans le charabia des griffures.

     

    L’écorce du saule transpire de sanglots.

     

    À l’entame des veines

    je dépose une pierre bleue.

     

    De la nuit des lames

    jaillit la feria du sang. 

     

    Couteaux dans les corps

        qui germent.

     Larmes qui perdent

         leur rondeur.

     

    Festival des sabres.

    Duels à n’en plus finir.

     

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    14.

     

    Dans les plaines parcourues

    de ruisselantes parures,

    des théories de haillons

    recouvrent l’obsolète  

    réduisant à la vertu

    ta collection de scandales.

     

    Là où des flèches d’iguane

    ciblent tes cratères de plaisir

    se retient le sang des marées

    au bord des météores sauriens.  

     

    Love-vaisselle d’étoiles automatiques:

    le linge apeuré

    renie

    la blancheur monstrueuse.

     

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    15.

     

    La nuit se consume crue

    dans un bain d’ombre chaude.

     

    Du sel escalade

    pour une réfractaire étreinte

    la montagne de prière de tes hanches.

     

    Par milliers des oiseaux couchent leurs ailes

    sous les râles terribles des tigres.

     

    Des raies aussi tentent les terres

    à l’heure où il faudrait dormir.

    sur la dépouille du veneur.

     

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    16.

     

    Tu t’élèves dans l’air de mes songes

    au rang d’une divinité nue et qui tombe.

     

    Cercle de nuit noire dans le cendrier du rêveur.

    J’écrase un mégot d’étoile morte.

     

    Échouée sur le rivage du sommeil

    dans le matin pourri d’un jour promis

    au sort

    d’un soir titubant et tiède.

     

    Comme le moineau pris entre tes cuisses

    qui pépie pour un reste de rougeur

    tu opères de tes dents

    un morceau de ciel malade.

     

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    17.

     

    Je te porte à l’église et je m’endors.

    Parfois du fond d’un tabernacle je crie,

    faisant front à tes hosties hostiles

    mêlée au désordre vineux de ton sexe âcre.

     

    Dans ces rêves détruits,

    déduits de mes traîtres espérances,

    tu martèles le pourpre du prêtre,

    tu joues sous les voûtes   

    d’étranges mascarades.

     

    Du bout des lèvres tu prends la violette tendre

    pour sucer le pourtour du pistil,

    l’entourer de ferveurs salines…

     

    Et me tuer dans mon office même.

     

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    18.

     

    Des poitrines se dressent

    écrémeuses de lait

    aux pis caressants et rugueux.

    Pures falaises d’opale et de blanc veiné

    opposant leur rectitude d’ivoire

    aux dents dures des baisers.

     

    Je râpe de mes mains calleuses

    les protubérantes aréoles

    qui s’émiettent sous mon bec

    en graines piquantes de tournesol.

     

    Des vocables déposent

    les phonèmes du plaisir

    aux creux d'un vallon.

     

    Je dis ce qu’il faut dire.

    Je bois ce que tu ingères

    à travers la transparence bombée

    de tes fiévreuses mamelles.

     

    Je dis ce qu’il faut dire

    à l’oiseau-temps quand il faut

    que les minutes s’égrènent

    de la plus haute branche.

     

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    19.

     

    Ton corps épris de plis

    se déploie sous mes membres.

    Lynx adorés qu’il faudrait occire…

    Tes robes flambent dans les pelages.

     

    D’une monnaie de croissant

    on tire des pièces de lune.

    L’aube dépose ses frondaisons d’argent

    entre les cuisses prospères du jour.

     

    Sur des scènes carnassières

    tu joues sans costume

    des dramaturgies de rapines.

     

    Plus rien à voir dans les bacs à miroirs !

    Des condors condamnés à boire le ciel

    désaltèrent les trafiquants d’images.     

     

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    20.

     

    Des lits minés de songes

    creusent un sillon de sang

    sur tes chairs charbonnées.

     

    Des bulles de nuit pétillent

    entre tes jambes fermées

    pour inventaire de luxure.

     

    Tu jaillis, je t’achète

    pour une poignée de chiens

    qui aboient à la lune pure.

     

    Chasse à courir la bête

    que tu délivres à l'acmé du plaisir

    dans un spasme de reins rageurs.

     

    Couchée sur la place d’armes

    enfin tu t’offres aux chasseurs

    pour une poignée de poudre blanche.

     

    Qui file dans le ciel en formant

    toutes les volutes du repentir.

     

    Tu as dit ce qu’il faut dire.

    Tu as fais ce qu’il faut taire.

     

    Sur ton désert plane

    Une foule d’yeux précautionneux.

     

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    Silaos 4 (acrylique & broux de noix sur papier aquarelle, format original 36 x 36) de Didier GOESSENS, la série complète

     

  • THÉÂTRE À L'ÉLASTIQUE suivi de PEINTURE À L'ÉLASTIQUE

    e4ce54528344745c6bd2fee11bb886e5.jpgTHEÂTRE À L’ÉLASTIQUE

    Dans cette pièce de Shakespelastic ou Stringberg, les déplacements des comédiens étaient réglés par des élastiques modulables à distance, c’est-à-dire qu’ils jouissaient d’une marche de manœuvre limitée par le metteur en scène.

    Restreinte en cas de tension de l’intrigue, élargie en cas de relâchement de l’action. 

    Si bien que les comédiens pouvaient parfois, comme au théâtre d’avant-garde, jouer dans le public voire à l’extérieur (auquel cas les spectateurs pouvaient suivre leur jeu extra-muros grâce à une caméra embarquée). Mais toujours contrôlés par un metteur en scène-réalisateur à l’étiquette.

    Amour, haine, désir, décolation... tout se jouait plus fort à l'élastique! 

    Certains comédiens bénéficiant d'une subvention vivaient à la ville sous des vêtements aux élastiques serrantes : les couples légitimes ou illégitimes s’en servaient volontiers dans leurs rapports amoureux. Pendant la durée des répétitions,  il n’était pas rare de voir des acteurs,  entre une activité d'apprenti-boulanger (pétrissant et enfournant la nuit) ou de maraîcher (bonimentant dès l'aurore), deux métiers théâtro-compatibles, faire commerce d’élastiques ayant servi pour subvenir à leurs besoins médiatiques (l'écran est un rideau de scène) ou immédiats (le comédien est un consommateur comme les autres).

    La dernière de la pièce, après le salut rangé au public, était l’occasion d’une désélastication complète opérée par le directeur de théâtre qui, suivant qu’il avait profité ou non du spectacle, les envoyaient valdinguer, vlang, dans les coulisses ou bien leur coupait tout simplement les liens - en même temps que les vivres.

    Car un comédien non attaché à une troupe, non lié un lieu de monstration fixe (le comédien est un squatteur) ou itinérant (le comédien est un baladin) se retrouve vite désoeuvré, en proie au doute cartésien comme à la lecture de Paulo Coelho.

    Comme, il va sans dire, un prof sans public ni direction, un commerçant sans client ni taxation, un dramaturge sans éditeur ni théâtre, une culotte de scène sans élastique.

     

    mov_dada4.jpgPEINTURE À L’ÉLASTIQUE

    Ce peintre à l’élastique avait une sainte horreur du vide. Mais, régulièrement, pour gagner sa croûte, il devait bien se résoudre à sauter, armé de pinceaux trempés d’huile et parfois de pots de peinture, qui maculaient fort au hasard, il vaut bien vivre.

    Comme Le Gloupier*, pour déjouer le mauvais sort et attirer les écrans, il avait sa formule magique : Dripping, dripping, dripping... Et au plus fort de l’angoisse ou de la joie, allez savoir avec les artistes, il criait : Polock Polock Polock en signe de désespoir ou de victoire. Dopé par le stress et l’ivresse de la création, le plus difficile, pour lui réussir sa toile, était de se contenir, de ne pas dépasser le saut excédentaire, la giclée de trop.

    Ces toiles étaient régulièrement exposées dans des salles aux murs de latex extensibles, menaçant de méchamment se rétrécir comme de s’étendre discrètement à l’infini.

     

    *Cinéphile belge pratiquant la crème pâtissière à des fins attentatoires dont la tête de gondole de sa petite entreprise d’entartage de faces surexposées est un acronyme : BHL.  

     

    Les tableaux représentés sont de Francis Picabia: The woman nip the smoke et Salomé

  • EN PLEINE FIGURE - HAÏKUS DE LA GUERRE DE 14-18

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=2991f2cd597c323972880374d6cc7d06&oe=57C11FCApar Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    13781993_1154965627894440_4964638377848721576_n.jpg?oh=25eb81bbb89aef3c30b6d45af5e655bf&oe=585782F0Au coeur de la Grande Guerre

    Dominique Chipot a réuni dans cette anthologie les Haïkus des soldats de la guerre 14-18.
    C'est une lecture particulière qu'il faut prêter à cet ouvrage, après la préface de Jean Rouaud, nous voici subitement plongés au coeur des tranchées.
    Et c'est peu de le dire, tant ces courts poèmes sont révélateurs, incisifs, touchants, lugubres, macabres, et profondément réalistes.
    Qu'ils aient été écrits par des soldats anonymes, ou par des auteurs enrôlés dans cette guerre meurtrière, ces jets de mots soulèvent le coeur, pas seulement par l'atrocité qu'ils veulent retranscrire, mais par l'émotion.

    Du mauvais champagne
    Un piano...
    Pour une heure il n'y a plus de guerre.
    René Maublanc

    Comme le dit Paul-Louis Couchoud, auteur qui a promu le Haï-kaï en France, le haïku est "un simple tableau en trois coups de brosse, une vignette, une esquisse, quelquefois une simple touche, une expression."2_civilisations_web_565.jpg?itok=w8sRl2ny

    De sa poitrine déchirée
    Sortit, en guise d'âme,
    Un portrait de fillette blonde.
    "Testament" Marc-Adolphe Guégan

    En adressant une lettre pleine d'éloges à Julien Vocance, un des auteurs qui aura le plus retranscrit la Grande Guerre par cette forme d'expression, il reconnaît la portée de ses poèmes, "l'immensité".

    J'ai senti, petite plaque ovale,
    quand je t'ai mise à mon cou,
    Le froid du couperet
    Julien Vocance

    Point de fioriture, des mots qui font mouche, des instantanés de vie, des expressions de craintes, de peur et de souffrance.
    Difficile de lire cette succession de poèmes en une seule traite, c'est un livre qu'on abandonne et reprend, pour prolonger la mémoire, avec respect et sensibilité.

    Un bel hommage aux Poilus, bien plus instructif que tous les manuels d'histoire, qui sent le vécu, au goût amer, fort de sincérité. Les puristes pourront être dérangés parfois par le manque ou le trop de syllabes, la codification "5-7-5" n'étant pas toujours respectée, ni l'évocation des saisons. Il leur faudra retenir l'esprit du Haïku, l'instantané, l'expression et l'émotion.

    Le livre sur le site des Editions Bruno Doucey

    Le site de Dominique Chipot

    12 haïkus de Julien Vocance illustrés par Michel Besnard

     

  • LA TRAITE DES IDÉES NOIRES de PIERRE TRÉFOIS

    trefois.jpg150 historiettes, notules & couperets, entendez  des contes (très) brefs et forcément cruels qui s’inscrivent dans la lignée d’un Achille Chavée et en préfigurent d’autres.

    Ils font, avec une belle dose d'autodérision, la nique à toutes les idées reçues et faux-semblants d’une époque, celle de la toute fin du XXème siècle puisque le recueil est paru en 1998 chez Quorum.

    Ils sont rehaussés de citations de Machiavel, Giono, Buffon, Millet, Baudelaire, Bergounioux, Bloch, Lafargue, Diderot, Barthes..., ce qui signale dans quel bain culturel l'ensemble baigne, et sont agrémentés de plusieurs collages.

    Le livre est signé du trop discret Pierre Tréfois (dont on reparle bientôt pour la sortie d’un livre, L'éphémère capture, en tant que dessinateur cette fois avec Jean-Louis Rambour pour les textes, préfacé par Bernard Noël, aux éditions Eranthis), ce qui par ailleurs rend ses textes d’autant plus précieux.

    E.A.

     

    Voici une sélection parrmi les plus courts!

     

    L’AÉROLITHE

    En sortant de ce mince boyau qu’il avait creusé, nuit après nuit, avec des outils de fortune, trois années durant, Sigiswald Boëhm reçut une pierre de deux livres et demie sur la tête, qui le tua net.

    Le Mur de Berlin volait en éclats.

     

    CE QUI EST PETIT EST JOLI  

    Après avoir réduit la tête de son pire ennemi, fraîchement occis, ce Jivaro la trouva jolie si jolie qu’il en conçut de la rage : il inventa la pompe à vélo  pour lui redonner ses dimensions normales. A moins qu’il n’ait procédé avec de l’eau  et un entonnoir. Je ne suis pas au courant de tout.

     

    PONCTUATION

    - Recule, virgule, ou je t’apostrophe !

    Ce flandrin de point d’exclamation aurait dû se renseigner avant de menacer comme un goujat : la virgule en question pratiquait le aïkido depuis six ans (ceinture jaune ?) et le débiffa en points de suspension…

     Plaisir du texte.

     Triste sort quand même.

     

    SOUS LA BOTTE

    Arrêtée dans la banlieue est de Jérusalem et fouillée avec toute la délicatesse dont usent les troupes d’occupation israélienne, Fatima El Mahi, palestinienne suspecte d’appartenir à l’OLP  (comme le sont 101% des Palestiniens) fut écrouée pour port d’arme : elle avait, dans sa sacoche, une aiguille à coudre.

    - Maintenant que vous avez découvert l’aiguille, déclara-t-elle aux sbires, il vous reste à dénicher la botte de foin. Histoire de vous alimenter.

     

    HOMMAGE à PEYNET

    Etant cardiaque et fréquemment amoureux, il me semble logique et souhaitable que mon myocarde défaille un jour de Saint Valentin (qui est mon troisième prénom, soit dit en passant, à du 3,5 km/heure). 

     

    CHÈRE MARQUISE

    La marquise sortit à quinze heure huit minute trois secondes un dixième huit centièmes.
    Glissa sur un étron de bull-dog et s'étala de tout son long (son large itou - elle n'était pas maigre).
    C'est le risque couru quand on consulte sa montre sans vérifier où l'on pose son talon aiguille.

     

    LA PÊCHE À LA TRUITE

    - Paps! L'institutrice a dit que j'en ai de nouveau!

    - Magnifique, Michaëlla!

    Il épouilla sa petite fille avec l'énergie du désespoir, de la déréliction, de la détresse et de l'incurie (E = parfois plus que MC²) et sauta sur sa canne.

    Pour la truite faro il n'y a pas de meilleure esche.

    Les pères célibataires se débrouillent comme ils peuvent pour nourrir leur marmaille. 

     

    UNE CERTITUDE 

    Dans deux cents ans, plus personne, parmi les douze milliards d'êtres humains, ne pensera à moi. 

    Il n'y a pas de doutes dans ma tête: parmi mes algues cervicales, des certitudes de ce calibre-là jouent les murènes...

     

    L'ACTEUR

    Il n'était pas enchanté.
    Ni désenchanté.

    Il se mettait en scène, maquillé, en costume, le plus tragiquement du monde et le trac au côlon transverse, dans le trou du souffleur.

     

    BALADE

    Sur le fil d’un rasoir.
    A califourchon.

    (Se séparent, sans regrets ; le Yin et le Yang de mon corps pourri.)

     

    TOUS VÉGÉTARIENS

    Tôt ou tard, le plus carnivore des cannibales passera végétarien à plein temps: il mangera les pissenlits par la racine.

    Ou par les arêtes, s'il périt en mer.

     

    TO BE OR NOT TO BE UN BONHOMME M

    Il s’ouvrit le ventre et en sortit son gros intestin qu’il s’enroula autour de son corps de la tête aux pieds. D’une voix tremblante de solennité, il dit :

    - Je suis le bonhomme de Michelin.

    Jouissant enfin de la sensation d’être quelque chose, à défaut d’avoir été, de sa vie, quelqu’un, il expira, la conscience coite et claire comme un ruisselet fagnard qui ignore s’il vient de l’amont, et ce que lui réserve l’aval.

     

    PROFIT DES PERTES
    Les femmes que sculpte, avec amour (du moins, suppose-t-on), John de Andréa sont si troublantes de ressemblance avec leur modèle que l'artiste, par mesure préventive, leur introduit un tampon, tous les vingt-huit jours, entre les jambes.

    Et peu scrupuleux, les vend à vil prix si, d'avenuture, il les ôte usagés.

     

    LE FRONT COMMUN SYNDICAL

    Antoine Reibout chaussa des lunettes solaires, ajusta sa perruque, se colla quelques macarons CSC sur la veste, enfila un jeans usé et rejoignit la station de métro la plus proche.
    Quelques minutes auparavant, il avait quittré le conseil d'administration de la Reibout Export LTD, dont il était directeur général, en prétextant une légère indisposition.

     

  • LES SPHÈRES SONT LES SEULES PERFECTIONS QU'IL NOUS RESTE et autres nanofictions

    LES MOIGNONS (I)

     

    Le citron sera pressé; c'est ainsi que le jus coulera. 

    Géo Norge

     

    Les moignons

    Cet homme n’était pas heureux avec des moignons. Ce qu’il avait toujours voulu, c’était devenir un homme-tronc bien lisse, bien rasé aux jointures.

     

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    Ne nous voilons pas la face

    Ne nous voilons pas la face ! Le ciel est gris et d’ici une heure ou deux il fera tout à fait noir. J’aimerais savoir par où sortir avant la nuit. Je ne supporte pas l’odeur des étoiles.

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    La Dame en noir

    Par amour pour moi, la Dame en noir a promis de se vêtir de violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge et même couleur chair. Elle ne sait pas que je suis aveugle.

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    Trompé par une corne

    Trompé par une corne, qui l'eût cru? Pensa fugitivement ce matador au moment où elle l'embrocha comme un vulgaire morceau de boeuf.

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    Ma plume est violente

    Ma plume est violente. Elle est tirée de l’oiseau taché du sang de ta gorge.  J’ai aimé ta gorge comme personne. Plus fort que ton cul, plus fort que ton con, c’est dire. Mais pouvais-je te laisser égorger par quelqu’un d’autre ?

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    Les sphères sont les seules perfections

    Les sphères sont les seules perfections qu'il nous reste. Qu’on les appelle boules, billes, globes ou melons, elles constituent l'unique possibilité d’ébranler nos certitudes. Qu’on les appelle arêtes, droites, dieux ou destins.

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    Mollusques et gallinacés

    Quand le bon poulpe croise le coq candide, il lui propose de partager un café serré avec du sucre de canne puis de filer ensemble comme des tourteaux à la pêche aux écrevisses.

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    Tout le monde peut se tremper

    Il n’y a pas de mal à prendre un bain au lieu de prendre un pain, à prendre sa douche au lieu de la mouche : tout le monde peut se tremper !

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    Mon coeur

    Mon cœur se tord pour toi, lui dis-je.

    Pas assez, me répond-elle. Il reste du sang.  

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    Les entreprises

    Dans toute entreprise d’escalade, il faut ralentir la cadence. Dans toute entreprise meurtrière, il faut ménager sa cruauté. Dans toute entreprise d’anéantissement, il faut penser à se détruire soi d’abord.

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    La mer

    La mer, je ne sais pas ce qu’elle a. Plus je m’en approche, plus elle s’éloigne. C’est une mer timide, une mer farouche. Quand j’étais enfant, elle m’accueillait dans ses bras après m’avoir attiré. Les mers vieillissent mal aujourd’hui.

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    La poésie au sommet

    La poésie avait enfin atteint les cimes. Quand elle voulut descendre, aucun lecteur ne consentit à lui prêter un parapente. La poésie doit rester au sommet ! Tel était le leitmotiv du peuple qui depuis la vallée aimait contempler ses versants inaccessibles. Mais la poésie était assez haut pour savoir comment rejoindre le ras des pâquerettes. Et elle se jeta dans le vide de la littérature.

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  • L'ITALIE ENTRE CHIEN ET LOUP - Un pays blessé à mort (1969-1994) de ROSETTA LOY

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

     

    118494_couverture_Hres_0.jpg   En faut-il du courage pour une romancière reconnue, qui n'a plus à faire ses preuves, de s'embarquer dans un exercice de mémoire, de révolte et de contestation radicale pour honorer les citoyens de son pays, longtemps meurtri à coups d'assassinats, d'actes mafieux, de corruptions et de lâchetés! En faut-il du courage pour rameuter ce qui la violente : l'histoire proche, si proche d'une génération perdue qui a dû subir, jour après jour, durant plus de vingt-cinq ans les coups des mafieux (Riina, Provenzano...), des politiques trempés jusqu'au cou dans les coups bas (Berlusconi de sinistre mémoire, Craxi, Andreotti moult fois inquiété et sans cesse rebondissant des eaux sales...), la liste des victimes (de 1969 à 1994 et au-delà...) de la justice (que de procureurs, juges, avocats assassinés par les pires procédés), du monde de la police, de la société civile, des familles rackettées, etc. L'argent des mafieux et les arrangements des politiques ont nourri, sur base d'accommodements avec le pire, la politique du pire.

       Le dernier livre de l'auteur de "Ay, Paloma" ou encore de "La première main" a quitté le registre fictionnel pour relater de son point de vue, en synthétisant de façon remarquable ce qu'il est connu de mille et une enquêtes sur la barbarie noire, rouge ou mafieuse (Les groupes d'extrême-droite, Les Brigades Rouges, les Cosa Nostra, Camorra et autres), en insérant de temps à autre un point de vue plus personnel, plus intime : bribes de la mémoire liée à une époque chaude au coeur. Les Borsellino, Pasolini, Falcone, Palermo, les magistrats de Milan de "Mani pulite", les entrepreneurs coincés par la mafia révèlent leur visage courageux et presque toujours martyr. On connaît aujourd'hui dans les détails ce qui leur est arrivé, ce qu'ils ont dû subir comme revers, pressions, rumeurs, procès d'intention, campagnes de calomnies parce qu'ils déroulaient le tapis de la vérité juste mauvaise à révéler.

       Travail documenté jusqu'à l'os, et qui donne froid dans le dos : Rosetta consigne dans le détail toute une série de vies professionnelles qui ont été gâchées et pourries par des années de plomb, d'omertà et de compromissions!

       On suit ces évènements de la proche histoire italienne comme les soubresauts vitaux d'un roman passionnant, sauf à croire qu'il s'agisse d'invention romanesque. Tout est vrai, à la virgule près, et à vomir : le livre est devenu pour l'auteur une nécessité vitale quand, se rendant sur les lieux d'une des nombreuses victimes, elle a compris qu'il y avait là nécessité aussi de la raconter pour qu'on ne perde pas le détail de l'histoire, c'est-à-dire le compte rendu précis, argumenté, historique de ces années qui ont plombé un pays, une culture, une société.

       Le livre, cet essai historique, est une mine de (r)enseignements sur le fonctionnement des institutions, sur les réseaux à l'oeuvre entre politique et monde mafieux, sur les vains espoirs d'une génération qui se disait toute prête à accueillir la vérité, les "mains propres", à lutter contre les corruptions de toutes natures, et qui s'est vue déboutée par les faits, les personnalités envahissantes. La charge contre Berlusconi ou d'autres est à l'aune de leurs méfaits. Un travail admirable, d'un courage (tel que celui de Gramsci, Zola, Pasolini, Sciascia, Saviano), remarquablement servi par la traduction de deux experts de la littérature italienne, F. Brun et R. de Ceccatty.

    Rosetta LOY, L'Italie entre chien et loup - Un pays blessé à mort (1969-1994), Ed. Seuil, 2015, 294p., traduction de l'italien par Françoise Brun et René de Ceccatty, 21€.

    Le livre sur le site des Editions du Seuil

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    Rosetta Loy