RENTRÉE LITTÉRAIRE: 1ère livraison

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Voici trois livres parus dès la mi-août dans trois maisons différentes, j’ai eu le plaisir de les lire tous les trois et de les apprécier tout autant bien qu’ils traitent de sujets très différents. Vincent Jolit évoque la danse comme passion pour rompre avec une histoire dont les héros ne veulent plus. Gilles Sebhan nous offre un autre regard sur la journée sanglante pendant laquelle la police massacra la foule au Caire en 2011. Et, Yukiko Motoya raconte comment les petits riens de la vie grippent souvent la mécanique des bonnes relations entre les amoureux, les amis et tous les autres.

 


couv-un-ours-qui-danse3.jpgUN OURS QUI DANSE

Vincent JOLIT

Editions de LA MARTINIÈRE

Un roman, trois histoires, trois destinées, trois ruptures, trois vies que l’auteur raconte en parallèle, chapitre après chapitre, trois récits qui n’ont rien en commun si ce n’est la danse. Fiodor, enfant de la balle, né à Saint-Pétersbourg, à l’aube du XX° siècle, au cirque Ciniselli, d’un père bourru dresseur de chevaux qui compte bien voir son fils lui succéder un jour mais le gamin ne pense qu’à la danse qu’il a découverte à travers le pathétique spectacle offert par un montreur d’ours et son plantigrade pataud. Franz, jeune bavarois, fils d’une richissime famille d’industriels ayant soutenu le régime nazi pour préserver son immense fortune, cherche à fuir ce monde nauséeux. Françoise, boiteuse, rapatriée d’Algérie avec sa famille, au début des années soixante à Toulon, veuve depuis peu d’un mari falot et peu aimant.

Trois personnes qui ne se sont jamais rencontrées, trois personnes qui sont nées à des époques différentes dans des pays différents, trois personnes qui ont un rapport très personnel à la danse. Fiodor a découvert la passion, Franz veut fuir une famille qui lui fait honte et Françoise cherche à oublier son handicap. Et pourtant ces trois personnages ont un problème en commun, elles doivent vivre une rupture : Fiodor doit rompre avec le cirque et un avenir assuré pour vivre sa passion, Franz ne veut pas faire partie d’une famille marquée par la honte et l’infamie et Françoise doit changer de vie si elle veut s’assumer malgré sa claudication.

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Vincent Jolit

Dans un texte dense, d’une grande empathie, l’auteur emmène le lecteur dans l’introspection de la vie de ces trois individus. Il les plonge au plus profond de leur cœur, de leur âme, de leurs sentiments, de leurs dégoûts, de leurs faiblesses, de leurs forces. Il connait très bien le monde de la danse, assez bien pour en faire le moteur de ce qui peut-être de la renaissance de ces trois êtres en souffrance. Fiodor pourrait exploser dans son art, « Pour lui la danse c’est la vie… Sur scène, lors des répétitions, il retrouve le plaisir, la spontanéité, l’ivresse, une nébuleuse de sensations derrière lesquelles il court depuis sa danse de l’ours. » Franz pourrait oublier le poids que sa famille à mis sur ses épaules. « Il voudrait danser pour se comprendre, danser pour parler de soi et dire des choses sur soi. Des choses qu’il ne sait pas ? Il n’y a pas d’ailleurs, d’autres raisons. » Et Françoise pourrait « Essayer d’être heureuse comme je le suis (elle l’est) ce soir. Danser encore » pour envisager une douce retraite.

Et pourtant ce livre qui est certainement une ode à la danse, art, moyen de réalisation personnelle, thérapie pour le corps et l’esprit, raison de vivre, est surtout, à mon avis, une leçon de vie. Tout est possible à celui qui ira sans retenue au bout de sa passion, quelle qu’elle soit, pour réaliser ses rêves et trouver sa voie. Et voilà comment avec trois histoires très distinctes l’auteur réussit à construire un véritable roman.

Le livre sur le site des Editions La Martinière

 

MartyrsCOUVlight.jpgLA SEMAINE DES MARTYRS

Gilles SEBHAN

LES IMPRESSIONS NOUVELLES

Je ne sais pas si Gilles Sebhan était sur la place Tahrir au Caire, le 28 janvier 2011, quand la police a tiré sur la foule faisant des centaines de victimes, mais on sait que le narrateur à qui il a prêté sa plume pour rédiger ce roman, lui, y était bien. On peut être aussi convaincu que l’auteur connait bien cette ville où il est allé certainement plusieurs fois et qu’il a utilisé ses propres expériences pour mettre en scène ce narrateur venu en ville pour visiter son ami photographe et avec lui découvrir des quartiers méconnus de cette mégapole tentaculaire, arrivant à point nommé pour être plongé dans la révolution égyptienne.

Le narrateur (Gilles ?) débarque au Caire pour rencontrer son ami photographe, Denis, sous la conduite d’un chauffeur de taxi, Mohamed, beau comme un éphèbe dont il tombe amoureux. Une idylle nait entre le chauffeur de taxi et le visiteur, une idylle qui sombrera quand les émeutes prendront une tournure plus violente et que la police recevra l’ordre de tirer sur la foule, faisant un véritable carnage. Mohamed n’est pas venu au rendez-vous, il n’a pas vu, comme Gilles ( ?), un beau jeune homme s’effondrer sur un pont foudroyé par la mitraille. Les deux amis repoussent leur projet, le narrateur rentre en France où quelques mois plus tard, il reçoit un appel de Denis lui proposant de revenir au Caire pour réaliser un ouvrage sur les martyrs de la révolution.

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Gilles Sebhan (4 x)

Espérant secrètement retrouver son amant chauffeur de taxi, il accepte la proposition : Denis fera les photos des martyrs, lui écrira les témoignages recueillis après des familles. Cette fois, c’est Mahmoud, l’ami de Denis, qui les guide à la recherche des familles des victimes qu’ils rencontrent dans des quartiers populaires de la ville qu’ils ne connaissaient pas encore. Ils rencontrent des familles dévastées, des familles honorées d’avoir été choisies par Dieu pour bénéficier de l’auréole du martyr et de la rente versée par le gouvernement, des familles qui inventent peut-être leur martyr, des familles qui rentabilisent au maximum la médiatisation de leur malheur. Toute une population qui laisse les deux amis et leur guide un peu interloqués. L’ami français pense avoir compris l’honneur fait par Dieu aux familles des victimes. « Enfin je le comprenais à la très particulière façon dont ceux qui l’avaient connu en parlaient. Il avait été touché par le doigt de Dieu, pour eux, cela semblait d’une telle évidence. » Et, au bout de la quête des familles endeuillées, il finit par douter du véritable sens du mot martyr attribué à ses jeunes assassinés. « Ces martyrs un peu accidentels, puisque la plupart n’avaient pas milité, seraient peut-être aussi des martyrs pour rien. »

Dans ce roman un peu iconoclaste, Gilles Sebhan sort des sentiers battus par tous ceux qui ont voulu témoigner à chaud sur cet épisode sanglant de la révolution égyptienne. Il porte un regard différent, le regard d’un homme attiré par la beauté des jeunes autochtones, le regard d’un amoureux plongé dans une émeute à laquelle il ne comprend rien. « A vrai dire, je n’y comprenais pas grand-chose, même les slogans des calicots, je ne pouvais les déchiffrer. Pourtant les rapports entre individus, me semble-t-il, ne m’échappaient pas. » Il voit cette révolution comme une manifestation romantique d’un peuple qui ne peut plus supporter son dictateur et qui le crie dans les rues. Il n’a pas compris tous les enjeux politiques, religieux et sociaux qui guident les belligérants. Il comprendra mieux quand une journaliste française leur expliquera les tenants et les aboutissants de cette révolution, il sera alors profondément écœuré, déçu qu’on ait tué sa révolte romantique et ses martyrs d’un autre temps. « Parfois les révélations qu’elle pouvait nous faire me révoltaient. Sous ses mots s’effondraient mon idée romantique de la révolution. Et nos martyrs devenaient un peu sans cause. »

Un autre regard sur cette révolution, un regard qui nous incite à considérer la difficulté des rapports entre les hommes empêtrés dans des questions de richesse et de pauvreté, de pouvoir, de corruption, de religion … évoquées souvent avec le seul but de nourrir les intérêts de ceux qui les soulèvent. « Où est-elle cette révolution. Les morts je les vois bien. Mais les changements se font attendre. » Mais aussi, en creux, un plaidoyer pour une société où l’amour serait le guide suprême.

Le livre sur le site sur le site d'Impressions Nouvelles

 

1507-1.jpgCOMMENT APPRENDRE À S'AIMER

Yukiko MOTOYA

Editions PICQUIER

Yukiko Motoya a fondé une troupe de théâtre pour laquelle elle écrit et met en scène, son roman est fortement marqué par cette formation dans le monde du spectacle. L’intrigue est construite comme dans un opéra en plusieurs actes évoquant des temps différents dans l’histoire de l’héroïne, même si le nombre d’actes est un peu trop élevé pour un opéra. Des temps qui évoquent les âges de Linde, la femme autour de laquelle l’intrigue se déroule, l’adolescence, les fiançailles, l’effritement du couple, la rencontre avec celui qui pourrait remplacer le mari, le retour à la petite enfance pour comprendre la complexité du personnage, le début de la vieillesse, l’achèvement d’un parcours, le résultat d’une vie un peu ratée.

Chacune des ces époques est matérialisée, comme au théâtre ou à l’opéra, dans une scène : une partie de bowling, un repas (trois fois), un caprice à la maternelle et une embrouille avec un livreur. Ce roman pourrait être adapté au théâtre d’autant plus que l’auteur décrit les différentes scènes avec une grande minutie, soignant les moindres détails du décor et disséquant les plus petits travers comportementaux des différents acteurs du roman.

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Yukiko Motoya

A travers cette histoire, Yukiko Motoya cherche à nous montrer que nos difficultés relationnelles proviennent juste de petits agacements, de vétilles, montées en épingle et qu’il suffirait peut-être juste d’un brin de tolérance et de compréhension pour que tout se passe mieux entre les époux et les amis. Linde s’est séparé de son mari, elle subit ses amis plus qu’elle ne les apprécie, elle se chicane régulièrement avec les livreurs et les commerçants, c’est une brave femme mais aussi une enquiquineuse qui gagnerait à améliorer son comportement, elle le sait et s’énerve de ne pas le faire.

« A une époque, elle était convaincue qu’un jour forcément elle rencontrerait une vraie amitié, mais voilà bien longtemps qu’elle avait abandonné cette idée. Elle ne connaîtrait jamais ce genre d’amitié fascinante. Ces pitoyables êtres devant elles pensaient certainement la même chose qu’elle ». Une petite leçon de vie en commun qui dit qu’il faut savoir tolérer certains petits travers pour pouvoir vivre en bonne harmonie.

Ce charmant petit roman, plein de délicatesse bien nipponne appartient à la littérature japonaise actuelle, plus orientée vers l’Occident que vers les traditions ancestrales. Pour preuve je préciserai que plusieurs personnages portent un prénom occidental : Joe, Katarina, Tyler, Sue et que celui de l’héroïne Linde est tirée du titre d’une sonate de Schubert.

Le livre sur le site des Editions Picquier

 

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