LE TREIZIÈME TRAVAIL D'HERCULÈS de FRIGYES KARINTHY

arton455-c039f.jpgFrigyes KARINTHY (1887-1938) est un auteur hongrois de contes brefs remarquables et piquants. On lit encore aujourd’hui ses textes qui datent pour certains de plus d’un siècle avec un vif plaisir, et ils continuent de faire mouche, comme s’ils avaient été écrits la veille. Ce volume, Je dénonce l’humanité, regroupe une partie seulement des nouvelles qu’il a écrites entre 1912 et 1934.

Il a écrit: En humour, je ne plaisante jamais. Et son humour n’est, en effet, jamais gratuit ; il s’appuie sur une critique de la société et sur des préoccupations diverses, tant sociales, qu’esthétiques, philosophiques ou morales.

Dans la même maison d’édition, on trouve son Voyage autour de mon crâne qui relate l’opération réussie d’une tumeur au cerveau. Il mourra quelques années après, en 1938, en laçant sa chaussure, lui qui avait écrit en 1912 un texte intitulé Le lacet de chaussure.

 

Dans cette nouvelle, on verra que le treizième travail d’Herculès n’est pas le moins éprouvant car il se passe dans le féroce milieu des Lettres. Il va s’agir pour le héros grec, qui sait heureusement user de la ruse, de convaincre un redoutable et buté (on dirait aujourd'hui psychorigide) poète en place de l’inanité de son travail…  

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LE TREIZIEME TRAVAIL D’HERCULÈS 

Cela fait, Herculès se présenta devant le roi Eurysthée, et comme il se devait apporta la tête du Lion de Némée avec laquelle il avait balayé les écuries d’Augias.

  • - Voici la tête, ô roi. Vas-tu enfin me détacher de mes chaînes ?
  • - Mais Eurysthée fronça les sourcils , médita et dit :
  • - Un nouveau travail t’attend, ô Herculès.
  • - De quoi s’agit-il ? et Herculès fit tournoyer sa massue.

Eurysthée sortit de sa poche le dernier numéro de Rafina, la revue des belles lettres , et l’ouvrit à la page où se détachait en lettres bleues, en travers et à l’envers, le poème de Lajos Chacrat : Blanche salive sur disque vieux.

  • - Vois-tu ce poème ?
  • - Je le vois. Et vraiment il le voyait.

Bon. Rends-toi chez Lajos Chacrat et démontre-lui que ceci n’a aucun sens. Cela fait personne n’ose lui dire.

Herculès raccrocha sa massue à sa ceinture. En frottant deux pierres l’une contre l’autre ils fabriqua deux lourdes haches, il enroula  une longue corde autour de la taille et fourra trois livre dans son aumônière ; sur une lanière de cuir il enfila quatre critiques féroces et bien muselées, qu’il nourrit de viande crue pendant plusieurs deux jours, puis il fit tremper quatre années de la revue Nyugat dans de l’eau, enfin il prit la route.

Il tenta d’approcher la demeure du monstre par le grand boulevard. Il creusa un fossé autour de la caverne du tripot qu’on appelait en ce temps-là – selon les bêtes sauvages qui y logent et qui hurlent fréquemment « Niou-Niou » - Café New York. Dans un des fourrés qui bordent la caverne, Herculès rencontra la fée Carabosse.

  • - Bonsoir, vieille mère, l’interpella Herculès.
  • - T’as de la chance de m’avoir appelée «  femme de lettres hongroise, répondit-elle. Pour te récompenser je vais te fournir la rime qui va avec « mercantile ».

Mais Herculès ne se laissa pas surprendre par la ruse, d’un coup il faucha les pieds des sonnets de la sorcière.  Il découvrit le monstre au sommet de la montagne : il touillait dans une tasse un poison noirâtre et vaguement  mousseux.

Herculès ne partit pas immédiatement à l’assaut. Il passa par l’arrière et donna cinq sesterces à Agnès. Il plaça les critiques féroces, après les avoir ligotés, de part et d’autre de la descente ; pour les faire patienter – en attendant qu’on ait besoin d’eux -, il leur jeta en pâture des recueils de poèmes saignants.

Ensuite, par-derrière, prudemment, il s’approcha du monstre. Puis il fondit sur lui : le monstre n’eut même pas le temps de se retourner, et avant qu’il fît un geste, le héros abattit le poème sous ses yeux :

  • - Ceci n’a aucun sens ! proféra farouchement Herculès, tous les muscles bandés.

Le monstre émit un ronflement épouvantable. Ses yeux s’injectèrent de sang. Il écarta les doigts et retourna face à son assaillant.

  • - Ceci n’a aucun sens ! répéta Herculès en empoignant le monstre par les reins.

Un effroyable combat s’ensuivit. Le fauve battait l’air autour de lui : il planta son stylo dans la gorge d’Herculès, il rédigea une déclaration qui invoquait Lajos Hatvany destinée à la rubrique de politique littéraire de la revue Univers, laquelle toutefois ne parut pas. Puis il entreprit quelques pirouettes vertigineuses et poignarda trente-cinq poèmes de son recueil paru l’année précédente.

  • - Ceci n’a aucun sens ! persista Herculès.

Le monstre mordit le ventre du héros avec douze autre poèmes. Il lui enfonça également un dans la poitrine et un autre entre les deux omoplates.

  • - Cela n’a aucun sens ! haleta Herculès, sans lâcher les reins. Cela n’a aucun sens ! Où est le sens ? Je demande où est le sens ?

Le fauve griffa de nouveaux poèmes sous son aisselle. Herculès sentit qu’il ne pourrait plus tenir longtemps. Il trancha les lanières des critiques féroces, qui se ruèrent en glapissant sur le fauve, mais quand ils eurent flairé les poèmes, ils reculèrent en rampant et en geignant.

  • - Aucun sens ! hurla Herculès.

Il retourna le poème, le jeta à la tête du monstre – qui l’engloutit goulûment – le mastiqua et vomit. Vraiment insupportable.

Herculès eut alors une idée.

D’un coup de massue il signa le poème du nom d’un autre poète et le lança vers le monstre, qui le fixa.

  • - Aucun sens ! hurla-t-il, lui aussi.

Herculès le ramassa et l’emporta chez Eurysthée.  

 

(traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy)

Le livre sur le site des Editions Viviane Hamy

La lecture de Christophe Claro

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