JOUEUR DE LIVRE

livre-objet-livres-faire-peur-L-sOs3iB.pngJe lisais un bouquin quand, par inadvertance, je découvris la musique du livre. Elle s’annonça par un son, plus qu’un chuintement et moins qu’une plainte, duquel très vite je tirai d’autres bruits, toute une mélodie, concrète certes mais qui disait le livre au plus près de son être.

Il s’agissait de La colonie pénitentiaire et autres récits de Kafka. Comme il eût pu s’agir des Voix de l’asphalte de Philip K. Dick, du Journal d’un fou de Gogol ou du Jeu des perles de verre d’Herman Hesse.

En tordant le livre d’une certaine manière, puis en en jouant un peu comme d'un accordéon, je tirai toutes les notes de l’ouvrage. Je crus d’abord à un écho du mécanisme de la machine infernale du récit, grincement de ses rouages ou supplique du condamné, mais non...
La méthode fonctionna sur d’autres livres et d’autres auteurs si bien que je pus me constituer bien vite tout un répertoire.
Connaissant le goût du lecteur grégaire, aussi amateur de convivialité que de lecture, à domicile ou à l’extérieur, pour autant qu’on parle d’art un verre à la main, qu’on cliquète et qu’on caquète, qu’on s’anime en lisant, qu’on affiche ostensiblement son mépris des péquenots comme des rentiers, des nobles d'esprit comme des écervelés, je n’eus pas de mal à me trouver une clientèle pour mes jeux de livre, que j’adaptai au goût de mes commanditaires.

Il m’arriva plus d’une fois de jouer des auteurs que je n’appréciais guère voire pas du tout mais comme j’étais devenu un excellent interprète, rien ne paraissait de mon indifférence à l’auteur en question, qui se trouvait parfois  (les auteurs sont partout !) dans l’assistance et semblait juger mon jeu alors qu’il était lui-même incapable de tirer le moindre murmure de son propre livre (les auteurs sont de pâles interprètes de leurs ouvrages).

Mais durant une période où je n’étais pas dans mon assiette, je plantai un concert, puis deux, bientôt trois… C’en fut trop, on fit moins appel à moi et puis plus du tout. D’autres, plus habiles, moins scrupuleux, interprétaient les livres avec plus d’entrain ou de pathos; ils joignaient le geste à la musique et se constituaient des lors des clientèles au détriment de la mienne.

Un d’entre eux, ancien comédien de série télé, qui massacrait régulièrement des livres dans les émissions littéraires, ne cita jamais le nom du découvreur de ce nouveau genre d’animation culturelle et on crut bientôt qu’il en était le créateur.
Je me contente aujourd’hui de jouer quelques livres choisis, des plaquettes à la stridulation aiguë, des volumes épais au martèlement de grosse caisse, dans l’intimité de mon salon, de mon bureau ou de ma chambre quand ma femme et mes enfants ne sont pas là ou regardent un écran dans le salon car ils ne supportent plus de m’entendre jouer.

Aujourd’hui, j’ai repris l’activité de bibliothécaire que j’avais abandonnée au moment fort de mon succès d’interprète. Mais les lecteurs viennent désormais emprunter les livres qu’ils ont entendu jouer la veille dans leur émission littéraire préférée en espérant en tirer quelques accents déchirants qui leur assureront à terme un début de notoriété.

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