RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: CACTUS SORT SES PIQUANTS (suite)

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Comme je l’avais annoncé, fin octobre, je propose aujourd’hui une nouvelle série de trois recueils édités dès la fin de l’été par Jean-Philippe Querton et son équipe de Cactus inébranlable. J’aurai ainsi présenté six des sept titres édités par le grand spécialiste des textes courts, des aphorismes, de l’acrobatie « vocabularistique », par celui qui perpétue le surréalisme belge. Aujourd’hui, j’ai mis sur mon podium : Dominique Saint-Dizier, Alain Helissen et Thierry Roquet, tous trois de grands manipulateurs du langage et de artistes du vocabulaire.

 

couverture-indocile-heureux.jpg?fx=r_550_550Dominique SAINT-DIZIER

INDOCILE HEUREUX

Cactus Inébranlable

Dominique Saint-Dizier est selon son éditeur « auteur-plasticien » et j’ai ressenti ça dans ma lecture, j’ai eu l’impression qu’il utilisait l’écriture comme un complément aux arts plastiques, ou vice-versa, il emploie l’écrit là ou les arts plastiques ne peuvent pas évoluer. Comment décrire cette situation autrement que par des mots :

« Mes pensées sont à ce point glaciales que, lorsque je les formules par écrit ou de vive voix, les mots frissonnent ».

Ca lui est d’autant plus facile qu’il manie les mots avec une adresse confondante :

« Sans entrejambe impossible de prendre son pied ».

En quelques mots, il dessine un tableau saisissant, hilarant, désopilant qu’il serait difficile de rendre avec une telle fulgurance par n’importe quel autre moyen. Le court est l’une des flèches du carquois d’où il tire ses traits acérés. « Je cultive l’art du disparate, de l’ « émiettage », de la formule lapidaire car incapable de longue haleine ». C’est lui qui le dit même s’il a emprunté la formule à Jules Renard. Il se souvient également qu’il est un graphiste et qu’il peut faire dire aux lettres autre chose que ce que l’alphabet leur a confié.

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« Un homme embarrassé avec un R indécis et un R inquiet ».

L’air de rien, les « R » prennent un sens tout autre que celui que les écrivains lui confient habituellement. Mais quelle que soit la forme et le sens qu’il cherche à donner aux lettres et aux mots, son esprit très acéré décoche des flèches d’une étonnante précision, en quelques mots il confond l’entendement conventionnel, bouleverse les codes de la communication et de la pensée. L’absurde est son royaume, il nous convainc que le non sens pourrait bien être le moteur de la pensée.

« Fils unique cherche désespérément âme sœur en vue mariage ».

« Si la banque du sperme était cotée en bourse, les actionnaires se feraient des couilles en or ».

Un ensemble de pensée et de réflexions qu’il consigne dans ses notes, carnets, brèves de comptoir, etc … un véritable gisement de bons mots, un bain de bonne humeur mais aussi des textes d’une grande qualité littéraire comme si le fait de disposer de plusieurs cordes à son arc l’obligeait à la plus grande exigence dans l’exercice de chacun de ses arts. Et, comme l’auteur, ne résistez pas à la tentation de vous jeter

« Impossible de résister à la tentation de me coucher quand un lit m’accueille à draps ouverts » dans cet océan de bonne humeur qui vous ouvre ses vagues accueillantes.

 

ob_2b86aa_couv-des-lettres-de-la-voie.jpgAlain HELISSEN

DES LETTRES DE LA VOIE LACTÉE

Cactus Inébranlable

Alain Helissen nous invite à lire un recueil d‘aphorismes la tête dans les étoiles et les pieds bien sur terre pour comprendre ce qui se passe là-haut sans oublier tout les sottises que nous commettons régulièrement ici bas. Pour nous convaincre, il a choisi de nous faire visiter la partie de l’alphabet qui a été nécessaire à l’écriture de la « Voie Lactée », les huit lettres indispensables pour poser cette expression sur le papier. Il se livre, comme le dit son éditeur, à « une dérive textuelle librement désorganisée », à une variation sur les huit lettres de l’alphabet qu’il a choisi de mettre en évidence, un exercice qui me fait penser aux travaux de Philippe Jaffeux sur l’alphabet et à ce que dit sa biographe Béatrice Machet : « « J’aime à triturer le langage, ce qui me permet de donner la parole à qui ne l’a jamais mais aussi à qui parle une autre langue, qu’elle soit poétique ou étrangère c’est un peu la même chose ». Alain Helissen, lui, prend notre langue mais la détourne habilement pour nous lui faire dire ce que nous n’osons peut-être pas lui faire dire mais surtout ce que nous en voulons pas entendre : notre propre puérilité, nos dérives, nos contradictions, … et toutes les drôleries qui en découlent.

J’ai choisi, le plus subjectivement possible, quelques exemples pour vous faire saliver et vous donner envie de voler dans les étoiles de ce recueil.

L’O de la vOie Lactée

« Optimiser son espérance de vie en renonçant à tous les vices et se tuer accidentellement sur une route qui promettait d’être longue. »

« Opérette n’est qu’une petite opération de rien du tout, pas de quoi en faire tout un Opéra ! »

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La Voie Lactée bat de l’ « L »

« Lapider la femme adultère ou bien l’envoyer en pénitence sur la Voie Lactée avec juste 10 dollars en poche et 3 rations de survie. Le choix lui parut cruel. »

« Légalement la Voie Lactée n’est ni une piste cyclable ni une autoroute mais seulement une représentation partielle de l’infini. »

Le « V » de la Voie Lactée

« Vaccin n’arrêtera pas la rage du renard à vouloir s’introduire dans le poulailler. »

« Vieillir en fût de chêne, pas de quoi en faire un tonneau ! »

Pour qui sonne le « A »

« Abri de fortune abrite surtout l’infortune. »

« Aplanir la bosse à Nova pour danser sans risque de culbute. »

La Voie Lactée prend le « T »

« Tanguer dangereusement sur une mer démontée sans avoir la notice pour la remonter. »

« Tarder à mourir peut sauver la vie. »

C son tour

« Cadet de mes soucis, il eut tôt fait de rattraper ses aînés et me colla aux basques jusqu’au bout de la route. »

« Causer c’est remplir le vide de mots vides pour déjouer le néant. »

E aussi veulent vivre

« Eborgner un cyclope par un tir à l’aveugle pour le moins chanceux. »

« Echanger sa collection de timbres-poste contre un char Leclerc Delune récupéré à Maubeuge après la seconde guerre mondiale. »

Point sur le « I »

« Idiot qui croit que l’eau de là est meilleure que l’eau d’ici. »

« Inconnue au firmament, cette étoile attira l’attention en allumant ses feux de détresse. »

Il vaut mieux en rire… mais seulement après avoir vu et revu les illustrations d’Emelyne Duval sans lesquelles ce recueil ne serait pas complet, des dessins naïfs, candides, détournés par un élément incongru qui leur donne air aussi absurde que les commentaires qui accompagnent.

Le blog d'Alain Helissen

 

couverture-l-ampleur-des-astres.jpg?fx=r_550_550Thierry ROQUET

L’AMPLEUR DES ASTRES

Cactus Inébranlable

Thierry Roquet, poète éponyme, d’une rue parisienne plus connue pour ses bars et ses fêtards que pour ses belles lettres, a pour une fois déserté le terroir des vers pour s’adonner aux textes courts, aux aphorismes et autres jeux sur les mots, au creux de ce recueil, j’ai même déniché un joli zeugme : « Je vais noyer mon chat et mon chagrin » (j’en ai peut-être laissé filler d’autres). Il a eu l’excellente idée de prendre la précaution de placer ce premier recueil sous la bénédiction d’un expert en la matière, l’héritier des Scutenaire, Sternberg et autres surréalistes belges, Eric Dejaeger. « C’est vraiment, mousseusement et chaleureusement que je tiens à remercier Eric Dejaeger pour sa lecture et ses encouragements. » Ainsi adoubé par le maître, il avait mis les meilleurs atouts dans ses pages pour que notre lecture commence sous les auspices les plus favorables.

Je ne connais pas Thierry Roquet mais, d’après ses textes, je l’imagine narquois, rusé, matois, observant avec ironie ses concitoyens se débattant gauchement contre tous les petits tracas du quotidien en se gardant bien de leur adresser le conseil qu’il réserve à ses lecteurs : pour se débarrasser des ennuis et des fâcheux, « Il faut voir les choses en face, attendre qu’elles se retournent et leur foutre un grand coup de pied au cul ». C’est pourtant tellement simple !467795819.2.jpg

Lui, on ne sait pas comment il se débrouille avec la vie même s’il laisse traîner quelques indices, il semble courageux, « Il est passé sous six lances et n’a même pas hurlé », en éveil ,« 24 heures sur 24 – Je vis au jour le jour, surtout la nuit » et toujours prêt à affronter l’ennemi, « Fort comme un chêne – Glander, c’est résister à l’occupation ». Tout ça n’est qu’hypothèses récoltées dans un tas de mots auquel l’auteur sait faire dire ce qu’il veut bien nous faire croire, il sait bien que les mots sont espiègles et joueurs. Nous retiendrons cependant cette sentence qui semble beaucoup plus crédible : « L’amour est trop sérieux. Moi, j’ai beaucoup d’humour à donner ».

Et nous l’accompagnerons quand il fera son « Retour vers l’avant – je vais retourner dans le passé pour que mes arrière-pensées deviennent des pensées », des pensées pas trop sérieuses évidemment des pensées pleines d’humour comme il l’a promis lui-même.

Pour un essai c’est un coup de maître, Dejaeger a bien jugé et il a fort bien fait d’accompagner ce recueil jusqu’à son édition, nous l’en remercions chaleureusement et pourquoi pas … « mousseusement » en levant notre pinte à sa santé.

Le blog de Thierry Roquet

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Les trois livres sur le site des Cactus inébranlable Editions

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