• LA VIVALDI de SERGE PECKER

    6a00d8345167db69e2019b01f6d68a970b-600wipar Philippe LEUCKX 

     

     

     

     

     

    vivaldi-1c.jpgCe deuxième roman de Serge Peker éblouit par sa simplicité et son écriture fluide, aisée, pour tout dire maîtrisée.

    Le thème en est limpide : placée en maison de retraite, une vieille dame de 88 printemps raconte par le menu sa nouvelle vie, où chaque pensionnaire est appelé(e) du nom d'un musicien connu. Pour elle, sa chambre arbore le nom de Vivaldi. La Vivaldi est aussi légère et futée que la musique qui lui est associée. Elle arpente les couloirs de la maison, croque les faits et gestes de la Liszt, de la Verdi, et les comportements des "blouses" qui s'occupent de toute la petite patientèle.

    Elle a le temps d'évoquer - en alternance de sa vie en maison - son enfance et sa fuite lorsque ce fut la guerre pour passer en zone libre, y être accueillie par Gaston et avoir ses premiers émois.

    Autant le thème que l'écriture ravissent le lecteur, très vite accroché par l'histoire d'une vieille dame qui renoue avec son passé pour nous offrir de belles pages d'histoire intime auprès des siens, Juifs, venus de Pologne. Les grands-parents, les parents, sa sœur violoniste défilent au milieu des souvenirs.peker.jpg

    Rien de faux ni de chiqué dans cette remémoration d'instants fragiles et délicats. Rien de solennel non plus, tant la vivacité de la vieille dame restitue l'authenticité de sa vie passée et présente.

    La sobriété d'une écriture rapide et précise, la légère mélancolie qui baigne l'intrigue, la construction narrative qui alterne les épisodes : autant d'atouts pour un roman brillant et humain.

    Bref, un auteur qu'il nous plaira de retrouver.

    "La Vivaldi" de Serge Peker (Ed. M.E.O., 2017, 140p.)

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    FELKA, une femme dans la Grande Nuit du camp, son précédent récit paru chez MEO

     

  • UN PASSIONNÉ DE THÉÂTRE

    Th%C3%A9%C3%A2tre-national-LAIKA.jpgCe passionné de théâtre fit une belle carrière de comédien dans l’enseignement. Jamais il ne se produisit sur une scène classique, dans un théâtre subventionné ou sur une estrade du marché aux poissons local mais  plus de vingt fois par semaine (sauf  pendant les congés où il travaillait son texte) et devant un parterre varié, plutôt bon public d’autant qu’il ne payait pas sa place.

    Il ne laissait rien paraître de son trac lors de son passage au secrétariat où les artistes de la parole exerçaient leur art  éphémère. Sur le chemin le séparant de la scène, il saluait quelques collègues dans le même état, ou peu s’en faut, de stress prétraumatique et le directeur de l’établissement, qui se félicitait du bon retour sur les réseaux sociaux de ses spectacles, lui prodiguait les derniers encouragements nécessaires.

    La sonnette de changement d’heure faisant office de trois coups, il entrait dans son rôle en un tournemain. Il avait obtenu du P.O. que le dallage devant le tableau numérique fût recouvert de planches séparées de la première rangée de spectateurs par un rideau d'un rouge cramoisi. Après quarante minutes de prestation soutenue, il quittait la classe en sueur et, malgré les dix minutes d’applaudissements nourris (et quelques rires étouffés), il ne donnait aucun rappel, déjà requis ailleurs, assuré de trouver un public acquis à son jeu plus qu’à son texte, fort changeant et assez rébarbatif comme tous les textes scolaires.

    Quand la retraite, repoussée jusqu’à l’extrême, tomba comme un baisser de rideau, il retourna sur les bancs de l’université pour apprendre tout ce qu’il avait oublié ou jamais très bien compris.

  • LE PALAIS DE MÉMOIRE d'ÉLISE FONTENAILLE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=faa61a8caf62a6c11a8d05e2fb77a43e&oe=594195F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

    9782253087366-001-T.jpeg?itok=lnS2tacfConte hypnotique

    "Le palais de mémoire" est un conte étrange, une lecture troublante qui nous emmène en Chine au XVIIIème siècle.

    On découvre Artus, Jésuite ayant perdu la foi, autrefois chassé de la Cour de Versailles, chargé d'enseigner l'art de la mémoire et la foi chrétienne aux jeunes Princes. Il a sous sa coupe Jade, jeune homme impétueux qu'il va falloir dompter, canaliser sur la connaissance.

    Dur labeur pour Artus, mais petit à petit il gagne la confiance de Jade et lui fait découvrir des tas de choses, maîtrise sa pensée.

    Nous cheminions à travers un désert livide et glacé, sans croiser âme qui vive. Parfois une fumée signalait une cahute en pierre ; une silhouette tracée à l'encre noire sur la neige passait, furtive, courbée sous le poids des fagots. Tout en chevauchant, nous buvions du vin de riz tiède pour nous réchauffer, à même la fiole que j'avais rangée sous ma selle, et que la chaleur de ma jument gardait tiède... Enhardis par le vin, nous récitions à deux voix un poème de Li Po, chacun une strophe, l'autre enchaînant ; je ne sais plus qui de nous deux commença, nous aimions tous deux d'un même amour le poète fou, épris de la lune, de l'amitié et des libations sans fin, et le connaissions par coeur...

    La Chine de cette époque est très bien décrite, la Cité interdite délivre ses secrets, la Mandchourie à cheval offre ses plus beaux paysages.

    La plume est fine, l'ambiance feutrée, emplie de volutes d'opium, les désirs et les plaisirs se mêlent, les tabous s'envolent, ce conte nous emmène dans des contrées étranges, assez perturbant, sulfureux, Artus ouvre son palais de mémoire pour un ultime partage.

    On peut s'interroger sur cet enseignement singulier, sur le pouvoir du "précepteur" sur son élève, sur les résultats et les conséquences de cette emprise, ou se laisser emporter pour quelques heures, simplement, par ce conte hypnotique.

    Le livre sur le site de Calmann-Lévy

    En savoir plus sur Élise Fontenaille

  • UNE LITTÉRATURE EXTRAORDINAIRE

    C'est pourtant depuis qu'il n'écrit plus à la plume que l'écrivain pond ses livres.
    Éric Chevillard 

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    1.

    Quand ils ont limité à l'unité le nombre de publications par décennie et par écrivain, j’ai bien ri.

    Quand ils ont interdit aux romanciers de plus de quarante ans de publier, j’ai dit Place à la littérature jeunesse!

    Quand ils ont interdit toute nouvelle publication de quelque genre que ce soit pour le plus grand bien de la planète, je me suis repris deux fois en selfie.

    Aujourd’hui que je ne regarde plus que les photos de mes auteurs préférés sur Instagram, je me dis que c’est bien dommage qu’on ne puisse pas les rassembler dans un livre d’art.

     

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    2.

    L’Association des Auteurs du Dimanche a créé une Banque de Greffons de Textes prélevés dans les œuvres des auteurs morts à laquelle chaque éditeur peut faire appel en cas d’accident littéraire grave, de perte de sens ou de puissance, de manque criant de fond. La Banque a ainsi déjà sauvé des milliers de livres tout à fait inutiles.

     

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    3.

    L’absence de publication depuis six mois de cet auteur a ému considérablement le milieu littéraire. On s’est posé mille questions : sa créativité serait-elle à l’arrêt? redouterait-il un prix? écrirait-il – enfin - le livre de sa vie ? serait-il atteint d’une maladie incurable? ses muses auraient-elles pris le large, et ses éditeurs la caisse ? On a enquêté dans toutes les directions, on a émis les hypothèses plus fantaisistes. On a finalement moins craint qu’il ne publiât plus jamais qu’il ne vînt encore à  sortir un nouvel opus. Bref, la réaction à son silence éditorial a  peut-être été le fait littéraire le plus remarquable de sa monotone carrière d’écrivain.

     

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    4.

    Cet auteur de mictions souffre d’énurésie; manquerait plus qu’il ait la prose plate.

     

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    5.

    Dans les transports en commun littéraires, quand un obscur auteur cède sa place à un écrivain dans la lumière, il ne manque jamais de lui tendre sa carte de visite reprenant les ouvrages de sa maigre bibliographie.

     

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    6.

    Est-ce en marchant sur des oeufs en papier qu'on devient homme-lettres ?

     

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    7.

    Parfois, de très loin, on pense avoir détecté une littérature habitable, une poésie nouvelle, un théâtre viable. Les médias culturels s’affolent, les éditeurs lancent des OPA, les Maisons de passe de la poésie rallument leurs néons... Mais les sondes critiques déchantent à mesure que se rapproche l’objet de convoitise, que se laisse lire l'étoile promise. Les espoirs pâlis, les illusions tombées, il ne reste qu’à reprendre ses recherches dans une autre direction de la galaxie littéraire.

     

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    8.

    Cette résidence d’écriture très mal notée plusieurs fois sur Livragot par des poètes mécontents de l’accueil (« un petit personnel inculte et sans égard pour les artistes »), de la literie (« en peau de vache »), des couverts (« en plastique mou »), de la qualité du soleil (« on aurait dit une vieille lune ! ») et de la vastitude de la mer (« en fait, un simple bras de mer ») vient de perdre deux plumes à son enseigne.

     

     

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    9.

    Cet écrivain de fictions établi se mit sur les réseaux sociaux à raconter sa vie en des statuts fameux récoltant des likes au kilo, à délivrer ses opinions politiques dans des causeries formidables attirant les foules fascinées par tant d'insignifiance. Heureusement, il n’en fit jamais de livres et arrêta même d’écrire de la fiction.

     

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    10.

    À la fin du volume, le livre ne se terminait pas. Le nombre de pages le séparant de la fin restait constant malgré un effort de lecture soutenu. Fort de ce constat, et pour m’enlever tout doute sur la pertinence de mon observation, je me mis à noter dans un carnet les grandes lignes de l’intrigue qui perdurait, ne semblant jamais s’achever... Depuis que j’ai commencé cet exercice il y a fort longtemps, j’ai rempli une infinité de carnets.

     

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    11.

    Cet écrivain de pharmacie publie sur le papier bible des posologies, dans des boîtes de médicaments, des fictions bienfaisantes, des poèmes vitaminés. Nulle prose assimilable à un celle d'un manuel de développement personnel, non mais des histoires revitalisantes, des récits antalgiques, de la fiction fortifiante. Dans les officines où sont vendues ses publications, on observe une diminution sensible des drogues usuelles comme des produits de bien-être.

     

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    12.

    Pour ne pas froisser son éditeur, doit on dire de cet écrivain sans la moindre sensibilité et dépourvu de toute intelligence qu'il construit une oeuvre non pas infirme, estropiée, bancale mais tout bonnement extraordinaire?

     

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  • Pour commencer 2017: ÉCHANTILLON DE MES LECTURES DE RENTRÉE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’université on parlerait de « mélange » pour évoquer mes lectures, moi, je dirais tout simplement qu’il s’agit d’un échantillon des divers textes que j’ai lus depuis le début de cette nouvelle année. Un échantillon de trois livres représentant chacun un genre littéraire différent : un roman japonais de Fuminori Nakamura, un recueil de poésie de Thierry Radière et un recueil d’aphorismes présenté par Marc Tilman. Trois textes qui illustrent bien ma rentrée littéraire de janvier dans toute sa diversité et qui mettent un point final à cette rubrique, j’en ouvrirai bientôt une autre concernant mes lectures de printemps.

     

    510kwhPqjpL._SX195_.jpgL’HIVER DERNIER, JE ME SUIS SÉPARÉ DE TOI

    Fuminori NAKAMURA

    Editions Picquier

    Étonnant ce livre japonais, on dirait un roman policier mais il n’y a personne pour mener l’enquête, les informations arrivent par bribes et le narrateur n’est pas toujours le même, le « je » du texte peut se rapporter â différentes personnes en embrouillant le lecteur insuffisamment attentif. On découvre souvent l’identité du narrateur à la fin de son propos. Je dirais, en ce qui me concerne, que je considère plutôt ce texte comme un roman noir, comme il en paraît souvent au Japon, des romans vraiment très noirs, très cruels, sadiques, totalement amoraux. Si le narrateur change souvent, il faut aussi se méfier des noms, les protagonistes peuvent en avoir plusieurs ou se faire passer pour ceux qu’ils ne sont pas. Le jeu des apparences tient une grande place dans ce texte. L’un des principaux héros, le coupable ou la victime, selon les divers temps de l’intrigue, est photographe, il capture ses personnages pour les enfermer dans ses clichés mais, en même tempe, il leur confère la pérennité en conservant leur image.

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    Nakamura Fuminori 

    Raconter l’intrigue serait une gageure tant elle est complexe, elle rebondit sans cesse, laissant toujours le lecteur devant une vérité toute provisoire, ne sachant même pas si l’ultime est vraiment celle qui représente les faits qui se sont déroulés. Le célèbre photographe Yûdai Kiharazaka est accusé du meurtre de deux femmes qu’il aurait laissé brûlées dans les flammes afin de pouvoir tirer des clichés plus réalistes de la mort par le feu. Il ne nie même pas les faits, le premier incendie pouvait passer pour un accident mais le second est clairement une exécution par le feu. Il sera donc condamné à mort sans le moindre doute. Un jeune journaliste est sollicité par un éditeur pour écrire un livre sur ce meurtrier particulièrement odieux mais le plumitif découvre bien vite que tout n’est pas aussi simple, il fouille, fouine, rencontre les protagonistes survivants, enquête jusqu’à coucher avec la sœur de l’incendiaire. Il écrit à celui-ci, le rencontre mais il n’est pas le seul… Plus l’affaire avance plus elle est surprenante et plus la vérité s’éloigne de celle énoncée au départ du livre, dès la première ligne du livre : « C’est bien vous qui les avez tuées… n’est-ce pas ? » Cette vérité qui se dérobe sans cesse finira par apparaître mais est-elle l’ultime vérité de cette affaire ?

    Ce texte comporte beaucoup d’éléments littéraires comme les jeux des portraits qui pourraient évoquer celui de Dorian Gray, par exemple. « J’essayais de te faire entrer, toi, ma sœur, dans la photo. » Tout reste assez flou, les photos ont presque toutes disparues, où sont de trop mauvaise qualité, on ne sait plus très bien qui est qui. Ce recours à la photo implique un discours sur la réalité des choses et des gens et sur leur image. On touche de très près le mythe de la Caverne. Le roman se nourrit en bonne partie de ce rapport de la réalité et de la vérité à l’image, à la virtualité, à l’apparence. L’auteur injecte dans cette intrigue des personnages réels mais non vivants, des poupées destinées à remplacer les êtres disparus, ce qui complique encore notoirement la question de l’identité dans cette intrigue. On tutoie là, « Les belles endormies » de Kawabata, « L’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam ou la morte de « Bruges la morte » de Rodenbach. Un être artificiel peut-il prendre la place d’un être vivant sans risquer de semer le doute dans une histoire ? Ce roman évoque aussi le rôle de l’art dans la société en posant une question bien cruelle qui peut, peut-être, être formulée plus facilement en Orient qu’en Occident : « L’art seul peut-il pousser un être humain à en tuer un autre ? ».

    Ce texte très dépouillé, écrit à coup de phrases courtes et incisives, captive le lecteur, ne lui laissant aucun répit, un livre à lire d’une traite ou presque, un livre étonnant, dérangeant, un livre moderne. Sa construction est originale : entre les chapitres, l’auteur glisse la description de nombreuses pièces du dossier pour que son auditrice préférée, l’amour de sa vie, la première victime de l’incendiaire, la jolie jeune femme aveugle qu’il a tant aimée, comprennent bien comment il l’a vengée et combien il l’aimera toujours. C’est pratiquement le seul moment de tendresse de ce livre où les femmes sont bien mal considérées et présentées, pour certaines, comme de véritables harpies. « Une femme ordinaire qui meurt… qu’est-ce que ça peut bien faire ? ».

    Le livre sur le site des Editions Philippe Picquier

     

    Le%20soir.jpgLE SOIR ON SE DIT DES POÉMES

    Thierry RADIÈRE (poèmes) & José MANGANO (illustrations)

    Soc & Foc

    Thierry Radière ne m’en voudra pas si j’évoque l’objet avant son contenu, en effet ce livre est très séduisant, son éditeur, une petite maison associative que j’ai découverte avec cette lecture, a réalisé un joli petit livre qui évoque les livres de comptines. Il en a confié l’illustration à José Mangano qui a inséré de nombreux dessins entre les poésies de l’auteur, des dessins naïfs, des dessins aux couleurs chatoyantes qui attireront à coups sûrs l’œil des enfants et les raviront.

    Ce livre Thierry l’a écrit comme une offrande, une offrande thérapeutique, qu’il voudrait, une fois encore, insufflé à sa chère fille atteinte d’un mal pernicieux :

    « dans le poème que je t’écris

    je cherche le souffle d’un nouveau corps

    comme si les mots pouvaient faire tomber l’espace d’une rêverie

    Les épées de Damoclès ».

    Le mal semble avoir décuplé l’amour que ce père affectueux éprouve pour sa petite fille adorée, il lui dit des mots d’amour, d’affection, impuissant qu’il est devant la maladie :

    « je t’écris mes sentiments

    pour ne pas que tu aies peur

    pardonne-moi si je ne sais pas y faire ».

    Il cherche à lui faire comprendre que tant qu’il sera là, tout se passera bien pour elle, essayant ainsi de la rassurer et de lui apporter un peu de quiétude :

    Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg« que tu avais peurMangano-Jose%CC%81.jpg

    Que nous n’étions pas là

    Que tu nous appelais

    Et qu’on ne t’a pas entendue

    Mais nous saurons

    Que c’est parce que

    Nous étions occupés

    A jouer les aiguilleurs

    De ton sommeil

    Prêts à intervenir en cas de problèmes ».

    Ainsi, Thierry met en vers son immense amour pour cette enfant affligée d’un mal injuste, laissant libre cours à son immense talent de poète pour la distraire à son univers de souffrance, essayant de la faire vivre comme une enfant normale. Il lui raconte l’école, la maison, les animaux… tout le petit monde ravissant dans lequel elle vit pour le bonheur de ses parents, soustraite au mal par cet amour familial.

    Un recueil émouvant, l’amour d‘un père pour sa fille souffrante chérie qu’il voudrait guérir avec les mots d’amour qu’il partage chaque soir avec elle. De la poésie pour enfant, de la poésie pour papa thérapeute, de la poésie à partager avec un enfant même s’il ne souffre pas. Et quand il souffre, parfois la poésie l’emporte :

    « parfois la toux s’arrête brutalement

    ne demande pas son reste

    termine son chantier dans les airs

    près des oreilles tremblantes

    la nuit la transforme en enclume ».

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    couverture-blasphemes.jpg?fx=r_550_550BLASPHÈMES À TOUT VENT 

    Marc TILMAN

    Cactus inébranlable

    Marc Tilman ne prend pas les lecteurs au dépourvu, il les informe très clairement de ses intentions : il va blasphémer et même blasphémer à tout vent sans retenue aucune et pour que tous comprennent bien sa démarche il s’explique dans un avertissement en forme d’avant-propos. Il a été élevé par une mère très croyante, trop selon lui, qui lui a inculqué la religion comme on fait ingurgiter le maïs aux canards destinés à être sacrifiés sur l’autel des fêtes de fin d’année. Il en a bouffé de la religion, de la religiosité, des bondieuseries, à haute dose et à toute aussi fréquence. La soixantaine se profilant à l’horizon, il en est écœuré à vomir, « La souffrance est parfois intenable ». Alors pour rééquilibrer les plateaux de la balance entre spiritualité et blasphème, il fallait qu’il lâche une grosse, grosse, caisse d’injures, insultes, blasphèmes, obscénités et autres gros mots contre toutes les religions qui sévissent sur la planète et leurs fidèles apôtres, curés, imams ou autres autorités chargées de dispenser la parole dite bonne. Il tire avec sa plume comme un forcené avec sa kalachnikov.


    « Que le pape aille se faire mitre ! », pour que l’auteur puisse, sans scrupule aucun, s’adonner aux plaisirs terrestres : « Ma chérie, cette nuit, je lègue mon corps à ta science ». Et même si « Il y a loin de la croupe aux lèvres … Quoique ! », « Elle a donné sa chatte à la langue ». Je suis convaincu qu’il en veut au clergé quand il déclare : « Sans le moindre scrupule, ils ont pris du bon temps et ne l’ont jamais rendu », sans doute l’œuvre de quelque aigri : « Ce pisse-froid a la chaude pisse. Ca ne risque pas de le dérider ! » Quand je dis le clergé, je comprends également les bonnes sœurs qu’il affuble de bien des défauts : « Elle est tellement radine qu’elle use ses strings jusqu’à la corde », « Devant la pâtisserie, ses yeux avides jetaient des éclairs au chocolat ».marc-tilman.jpg?fx=r_550_550

    Ce ne sont là juste quelques exemples que j’ai insidieusement extraits du recueil pour illustrer à ma façon les propos que l’auteur énonce dans son avertissement, je crois avoir respecté son opinion même si j’ai ajouté quelques adresses de mon propre cru. J’ajouterai encore que les flèches de Marc Tilman ne sont pas toutes destinées aux religions et à leurs apôtres, il a d’autres cibles dans le monde laïc, notamment une dont j’ignore tout sauf la fonction, à qui il décoche une flèche en forme de sandwich beurre cornichon : « Jan Jambon a lu tout Francis Bacon », trop bons l’aphorisme et le sandwich ! Et comme dit notre auteur, comme « Le ver déprimé : « On n’est pas encore sorti de l’aubergine ». ».

    Voilà un joli recueil d’aphorismes plein de finesse et d’espièglerie et si l’auteur dit vouloir blasphémer, il le fait toujours sans aucune grossièreté, seulement avec intelligence et malice. Et pour conclure, nous lui laisserons ce serment digne d’un encyclopédiste du XVIII° siècle : « Je pense que je penserai toujours.

    Je crois que je ne croirai jamais. »

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • LA MARCHE À L'AMOUR de GASTON MIRON

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    La Marche à l'amour de Gaston Miron (1928-1926) est l'un des poèmes québécois les plus célèbres. Les Français et les Belges ont découvert Gaston Miron un soir de mai 1981 sur un plateau d'Apostrophes.

    Le poème a été publié, nous apprend Wikipedia, à l'origine dans Le nouveau journal en 1962, dans un cycle de sept poèmes intitulé aussi "La marche à l'amour". Une version légèrement révisée a été publiée sous forme de livre en 1970 dans L’homme rapaillé.

    Dans une interview, Miron a dit de La marche à l'amour que "tous ses échecs successifs dans l'amour ont été projetés dans ce poème écrit entre 1954 et 1958." 

     

    La mise en voix et en musique de Babx en 2014

    Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
    moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as
    tu viendras tout ensoleillée d'existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t'aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses
    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j'affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie
    nous n'irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d'indécence
    un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
    frappe l'air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l'amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j'ai quand même idée farouche
    de t'aimer pour ta pureté
    de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
    dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
    l'éclair s'épanouit dans ma chair
    je passe les poings durs au vent
    j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
    j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
    toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
    la nuit de saule dans tes cheveux
    un visage enneigé de hasards et de fruits
    un regard entretenu de sources cachées
    et mille chants d'insectes dans tes veines
    et mille pluies de pétales dans tes caresses
    tu es mon amour
    ma clameur mon bramement
    tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
    ma danse carrée des quatre coins d'horizon
    le rouet des écheveaux de mon espoir
    tu es ma réconciliation batailleuse
    mon murmure de jours à mes cils d'abeille
    mon eau bleue de fenêtre
    dans les hauts vols de buildings
    mon amour
    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
    tu es ma chance ouverte et mon encerclement
    à cause de toi
    mon courage est un sapin toujours vert
    et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
    tu es belle de tout l'avenir épargné
    d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
    ouvre-moi tes bras que j'entre au port
    et mon corps d'amoureux viendra rouler
    sur les talus du mont Royal
    orignal, quand tu brames orignal
    coule-moi dans ta plainte osseuse
    fais-moi passer tout cabré tout empanaché
    dans ton appel et ta détermination
    Montréal est grand comme un désordre universel
    tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
    ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
    fille dont le visage est ma route aux réverbères
    quand je plonge dans les nuits de sources
    si jamais je te rencontre fille
    après les femmes de la soif glacée
    je pleurerai te consolerai
    de tes jours sans pluies et sans quenouilles
    des circonstances de l'amour dénoué
    j'allumerai chez toi les phares de la douceur
    nous nous reposerons dans la lumière
    de toutes les mers en fleurs de manne
    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
    tu seras heureuse fille heureuse
    d'être la femme que tu es dans mes bras
    le monde entier sera changé en toi et moi
    la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
    de pas voletant par les lacs de portage
    mes absolus poings
    ah violence de délices et d'aval
    j'aime
    que j'aime
    que tu t'avances
    ma ravie
    frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
    par ce temps profus d'épilobes en beauté
    sur ces grèves où l'été
    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
    harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
    ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
    lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
    et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
    je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
    je roule en toi
    tous les saguenays d'eau noire de ma vie
    je fais naître en toi
    les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
    puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge
    terre meuble de l'amour ton corps
    se soulève en tiges pêle-mêle
    je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
    je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
    haletant
    harcelé de néant
    et dynamité
    de petites apocalypses
    les deux mains dans les furies dans les féeries
    ô mains
    ô poings
    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
    s'exhalera le froid natal de mes poumons
    le sang tournera ô grand cirque
    je sais que tout mon amour
    sera retourné comme un jardin détruit
    qu'importe je serai toujours si je suis seul
    cet homme de lisière à bramer ton nom
    éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
    mon amour ô ma plainte
    de merle-chat dans la nuit buissonneuse
    ô fou feu froid de la neige
    beau sexe léger ô ma neige
    mon amour d'éclairs lapidée
    morte
    dans le froid des plus lointaines flammes
    puis les années m'emportent sens dessus dessous
    je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
    des voix murmurent les récits de ton domaine
    à part moi je me parle
    que vais-je devenir dans ma force fracassée
    ma force noire du bout de mes montagnes
    pour te voir à jamais je déporte mon regard
    je me tiens aux écoutes des sirènes
    dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
    et parmi ces bouts de temps qui halètent
    me voici de nouveau campé dans ta légende
    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
    les chevaux de bois de tes rires
    tes yeux de paille et d'or
    seront toujours au fond de mon coeur
    et ils traverseront les siècles
    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
    lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
    je marche à toi, je titube à toi, je bois
    à la gourde vide du sens de la vie
    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
    à ces taloches de vent sans queue et sans tête
    je n'ai plus de visage pour l'amour
    je n'ai plus de visage pour rien de rien
    parfois je m'assois par pitié de moi
    j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
    je n'attends pas à demain je t'attends
    je n'attends pas la fin du monde je t'attends
    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    La marche à l'amour par Gaston Miron

    Gaston Miron par Jean-Michel Maulpoix

    Gaston Miron fut le poète d'un livre, L'homme rapaillé , et d'une cause, le Québec. Sur la solidité de ces deux assises, sa légende s'est construite. Mais beaucoup de temps a passé depuis un certain soir de mai 1981 où Bernard Pivot accueillait sur le plateau d'Apostrophes ce québécois au verbe énergique, enfin édité en format de poche: il est temps de le relire... [la suite sur le site]

    Gaston Miron sur Esprits Nomades: L'homme aux labours de poésie

    Parler de Gaston Miron revenait à parler du sacré d’une nation. Des Felix Leclerc, des Gilles Vigneault soit et encore, ce ne sont que des chansonniers. Mais un poète à la hauteur des plus grands poètes français et qui prend la parole alors que l'on ne lui demande pas, cela revenait à confondre meeting et alexandrins. Car en plus Miron il est engagé, il est politique ! Cela ne se fait plus. Halte là en France, laissons - le sur sa banquise ! Gaston Miron devait alors être enfoui dans le tiroir des « paroliers patriotiques ». Aussi Gaston Miron est encore exilé dans nos mémoires en France... [article complet sur le site]

     

    12 chanteurs rapaillés chantent Gaston Miron 

    Gaston Miron chantant et dansant...

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  • Pour commencer 2017: BONNES NOUVELLES DE BELGIQUE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    À l’occasion de la rentrée de janvier, Cactus inébranlable a sérieusement dynamisé sa nouvelle collection « Nouvelles » lancée en 2016, en publiant trois nouveaux recueils. J’ai déjà évoqué celui de Lorenzo Cecchi, je vous présenterai donc aujourd’hui ceux d’Anne-Michèle Hamesse, Ma voisine a hurlé toute la nuit, et celui proposé par Jean-Phippe Querton, T’as des nouvelles de JPé ?

     

    113716423.jpgMA VOISINE A HURLÉ TOUTE LA NUIT

    Anne-Michèle HAMESSE

    Cactus Inébranlable

    Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas, si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique. Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien lécher, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable, j’ai retrouvé un peu ces caractéristique dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs… qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.amh.jpg?fx=r_550_550

    Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles prennent des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se brise souvent les dents sur la carapace des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisées n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde,…, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves restent souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

    Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions tout simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots généreux. Elle croit plus dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui dérèglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

    Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans ce recueil une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savais si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi dans ses textes très souvent une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf au texte.

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

     

    couverture-t-as-des-nouvelles-de-jpe.jpg?fx=r_550_550T’AS DES NOUVELLES DE JPé ?

    Jean-Philippe QUERTON

    Cactus inébranlable

    Jean Philippe Querton, JPé, a fait le ménage de son bureau, vidé les tiroirs, délesté les étagères de toute la paperasse qui les encombrait, nettoyé le plan de travail de tout ce qu’il avait laissé s’accumuler au fil des ans passés à lire et à écrire. De cette tâche harassante, il a récupéré une pile de papiers en plus ou moins bon état dont il a extirpé des bouts de texte, des ébauches de texte, des idées de texte griffonnées sur des morceaux de papiers très divers, des bribes de textes et même des textes attendant juste une opportunité pour se glisser dans un recueil personnel ou collectif. Après une sélection minutieuse, il a retiré de cet amas de paperasses vingt-neuf textes plus un (le dernier étant peut-être celui qui a été écrit juste avant la publication de ce recueil quelques jours seulement après la mort de Léonard Cohen) qu’il a transformés en vingt-neuf nouvelles plus une qui constituent ce recueil.

    Je connaissais le JPé jongleur de mots, aphoriste averti et talentueux, amateur de la formule fulgurante, comme il le dit lui-même : « Je suis un dénoyauteur de mots, un dépiauteur de phrases, un désosseur de langage, un décortiqueur de sens. Je dépouille, je dépapillote, je dévêts… Détrousseur, dépeceur, spolieur ». Mais dans ce texte, j’ai découvert un JPé que je ne connaissais pas, le JPé conteur, celui qui sait à merveille raconter des histoires, les histoires qu’il a pour la circonstance transformées en nouvelles. Ces nouvelles récupérées lors de sa séance de tri sont évidemment très différentes. « Ce sont des textes écrits dans contextes bien différents, dans des moments particuliers de la vie et si certains transpirent la souffrance, l’amertume, d’autres font état d’un goût pour l’absurde qui plonge ses racines dans une forme de rejet des conventions et une insouciance bienfaisante ».Querton.jpg

    « Il y en a qui relèvent du burlesque, d’autres sont bien noires et sans doute que certaines évoqueront une forme particulière de romantisme, sans noyer le lecteur dans l’eau de rose ». Je dois dire que ce recueil m’a ému car entre les lignes de ces nouvelles, j’ai vu un homme face à la vie, à ses doutes, à ses certitudes, un homme parfois fort, parfois fragile recherchant le réconfort dans le cocon familial ou au cœur de sa tribu, ceux qui l’ont édité beaucoup moins nombreux que ceux qu’il a édités. Même ses coups de gueule, ses colères, sa répulsion à l’endroit de l’argent et de tous les pouvoirs, surtout religieux, qui abusent de la crédulité des foules, contiennent une humanité émouvante. Mais j’ai retrouvé aussi le JPé gouailleur, insolent, impertinent, incapable de retenir le bon mot, la formule qui percute. Je dois avouer que certains textes m’ont franchement fait marrer comme celui dans lequel un gamin admire ses parents pour avoir, en 1968, eu la géniale idée de virer les pavés de la plage.

    Sans flagornerie ni fausse-pudeur, JPé dessine ainsi, à travers une trentaine de textes pas très longs, le portrait d’un homme amoureux des lettres, des mots, des beaux textes, défenseur de toutes les causes pouvant rendre sa dignité à l’humanité souvent bousculée par des pouvoirs abusifs et cupides. Parfois, il se livre à nu, d’autres fois, il se cache derrière des personnages issus tout droit de son imagination mais toujours on retrouve ce fin lettré un peu bougon amoureux des lettres et surtout des hommes sans oublier les femmes évidemment.

    « Le rêve, la vie imaginée, construite comme un roman. Je suis l’écrivain de ma propre existence. J’ai les pleins pouvoirs et je veux décider de tout ».

    Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

  • APRICOT GROVES de POURIA HEIDARY au Festival du Film d'Amour de Mons

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    MV5BZmIwZDQxMDctYWVjMi00N2YxLWEyOTctZTc4MTlkNGQ1M2ZkXkEyXkFqcGdeQXVyMjk3NzkzNjY@._V1_UY268_CR3,0,182,268_AL_.jpgQuand le cinéma d'auteur peut, en 79 minutes, dire l'essentiel, instiller le malaise et résoudre, en toute fin de parcours, une énigme : voilà la réussite d'un premier long métrage, dû à un jeune cinéaste arménien de 32 ans, né en 1984.


    L'histoire tient en quelques lignes : Aram a vécu en Amérique et retourne au pays, à l'occasion de ses fiançailles. Son frère aîné vient le chercher à l'aéroport et le mène dans sa nouvelle famille. Les relations entre les deux frères sont profondes. Le voyage se poursuit jusqu'à la frontière iranienne.
    Quelques dialogues, beaucoup de silences et un art de dire en images traitées avec douceur et contemplation.
    Le cinéaste prend son temps pour décrire, raconter et émouvoir. Les longues séquences entre les deux frères, selon un road movie qui traverse l'Arménie, montrent combien l'attachement de l'aîné pour le cadet qui revient d'Amérique est intense. Le jeu des comédiens - Narbe Vartan et de Pedram Ansari - est remarquable de discrétion et de densité.
    Pouria Heidary, jeune cinéaste, sait mettre en scène le malaise - comme dans cette rencontre avec la famille de la fiancée d'Aram - autant que le silence et les paysages.


  • Au FESTIVAL DU FILM D'AMOUR de MONS, une oeuvre sautillante et inventive et belge du couple ABEL & GORDON : "PARIS PIEDS NUS"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    afficheppn.jpgDominique Abel et Fiona Gordon (tous deux nés en 1957) aux commandes d'un film qui mêle drôlerie, émotion et sensibilité.

    Le burlesque au service du cinéma.

    Fiona a reçu une lettre de sa tante Martha de Paris. La vieille dame ne veut pas aller en maison de retraite et quitte son domicile.

    Arrivée dans la capitale, Fiona se retrouve très vite sans bagage. Sur sa route vagabonde, elle rencontre Dom, sans abri imaginatif et voleur.

    La recherche de la tante peut commencer, épique et hilarante. On ne peut guère résumer l'intrigue tant l'inventive mise en scène lance des petits cailloux sur la route de l'imaginaire.

    Les personnages de Norman et de Martha, campés par les vétérans Pierre Richard et Emmanuelle Riva, forment avec Fiona et Dom un quatuor humain et comique.

    Véritables clowns à transformations, Abel et Gordon endossent les rôles chamarrés de leur prénom.

    Les vues de Paris, les trucages, les ambiances nocturnes, les lieux parisiens revisités (Eiffel, les bords de Seine, Lachaise...), des scènes épiques (la chambre ardente, le restau sur la Seine etc.) , tout invite au partage d'émotions pures. La jonglerie, l'humour délicat, les situations burlesques ajoutent au film leur part intime de rêve.

    Un beau film, lumineux de tendresse, aux images inoubliables. Et le dernier film de Riva, décédée il y a peu.

    Le Festival du Film d'Amour de Mons 

    En savoir plus sur le film



  • COULEURS DE FÉVRIER par NATHALIE DELHAYE

    Mimosa, au sud,

    tel un pinceau sur la toile

    égaye les massifs

     

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    *

     

    Masquelours au nord

    pour les pêcheurs d'islande

    chantent à tue-tête

     

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    Nice envoie des fleurs

    Pansement sur les blessures

    des enfants meurtris

     

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    *

     

    Odeur familière

    les crêpes ornent la table

    Douce Chandeleur

     

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    Pistes enneigées

    Les enfants noient la vallée

    De pleurs et de rires

     

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    *

     

    Comme un mois rebelle

    Février veut s'allonger

    mais il prend quatre ans

     

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    *

     

    À Saint-Valentin

    Comme les couples d'oiseaux

    Les cœurs s'embrassent

     

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    Narcisse apparaît

    Dans le jardin endormi

    Visant le soleil

     

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    *

     

    Rythmes de samba

    Les cariocas en fête

    Rio endiablée

     

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    *

     

    Touches blanche et bleue

    Perce-neige et crocus craignent

    La fin de l'hiver

     

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  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, une petite merveille: LA PUERTA ABIERTA de Marina SERESESKY

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

     

     

     

     

    La_Puerta_abierta.jpgDans un quartier populaire de prostituées, à Madrid, mère et fille - Antonia, Rosa - partagent un tout petit appartement qui donne sur une galerie intérieure. Comme elles, d'autres prostituées et travestis vivent là, dans une promiscuité qui frôle la violence. Lupita (travesti), une Russe, une "hyène" (toujours à l'affût de ce qui se passe), Paco, son mari, qui la trompe...

    Antonia, qui veut se faire appeler Maria Lujan, amoindrie par accident vit, sans s'entendre avec elle, avec sa fille Rosa qui s'adonne à la prostitution. Antonia laisse toujours la porte ouverte, au grand dam de sa fille.

    Un jour, une petite fille de sept ans, soudain orpheline, déboule dans leur vie. Normalement, la petite Lyuba a disparu.

    Au plus près de la vie quotidienne et dans un ton qui mêle rires et gravité, la cinéaste réussit un tour de force en proposant, sans une once de moralisme, une description juste de relations féminines, une présentation de la prostitution aujourd'hui et une leçon d'amour.

    L'attachement de la vieille Antonia pour la petite Lyuba nous vaut les plus belles scènes du film. Un intimisme de tous les instants, une mise en scène qui approche sans voyeurisme les personnages, un humour qui dose bien les réalités vécues, autant d'atouts d'une oeuvre qui traduit bien les difficultés du monde.

    La cinéaste dirige d'une main sûre toute cette petite troupe jusqu'aux enfants, Lyuba et Eduardito, compagnon d'infortune, qui vivent, ne jouent pas, cette histoire, dont on sort émus. Les comédiennes sont fabuleuses de justesse : Carmen Maci, Terele Pavez...

    Premier long-métrage d'une cinéaste, née en 1969.

    "La puerta abierta" de Marina Seresesky (Espagne, 2016, 84')

    Le film a été couronné du Grand Prix du Jury des Jeunes (compétition européenne ).

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (le site) (jusqu'au 17 février)


  • AU FESTIVAL DU FILM D'AMOUR DE MONS, "NOCES" de Stephan STREKER

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    film.noces.f.jpgGlaçant portrait - d'après des faits réels - d'une jeune Pakistanaise qui tente d'échapper aux traditions de son pays. Intelligente, belle, rebelle, sensible. Ses tentatives d'émancipation seront vaines face au bloc familial qui la force au mariage. Selon sa famille, il est impensable que Zahira épouse un Belge. La tragédie se noue et impose sa violence. Comme toujours, la femme est sacrifiée et le poids de la tradition (mari imposé par Skype...) une insulte à la liberté. Le crime d'honneur enfin souille le beau visage d'une jeune femme écartelée entre l'amour des siens et la poursuite autonome de sa vie. L'arriération impose régression et repli.

    La mise en scène, très attentive aux ambiances nocturnes, dose et accélère la tension et jette le spectateur dans une nasse d'effroi et d'impuissance.

    La distribution est éblouissante : Lina El Arabi (Zahira), Zacharie Chassériaud, Sébastien Houbani (Amir) , Olivier Gourmet.

    Présenté à Toronto, Angoulême, le film de Streker a remporté diverses récompenses. 

    Le Festival du Film d'Amour de Mons (jusqu'au 17 février)


  • DURET OU LA CONCRÉTION D'IMAGES

    leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

     

     

     

     

    duret-langue-soufflee-animal-150x179.gifLa langue poétique ici associe sans cesse des appositions, des métaphores presque sans lien : ceci bien sûr rend la lecture des 73 dizains légèrement incommode car les insolites concrétions de sens nous laissent souvent perplexe :

    49
    "ma langue grimpe sur
    le mât de cocagne
    elle fait le singe
    aboie sur les crêtes"

    Le "je" qui narre hèle des animaux "à l'aide", "engloutit chaque mot", prend pose de chien sur "les trottoirs", cite Artaud, énonce un "corps" dont "le visage est confiant".

    Ces poèmes désarçonnent l'épris de fluidité, plairont sans doute à l'amateur de signifiant qui aime dans un même vers pour la beauté de la chose "agrumes et arguments".chevreuil-patrice-duret-L-KPmlQz.jpeg

    Le livre, sans doute un vaste patchwork d'images, s'encombre de vers dissociés pour dire une langue rebelle au sens commun; le rapprochement des mots, pour être souvent barbare "la souris/ pagaie dans le lac secouer la planche/ regard lointain", ressemble à l'écriture automatique dans ce qu'elle a de plus artificiel ou d'expérimental.

    Pourtant, sous l'écriture très formelle, se niche un besoin "d'enfance", "l'air de n'y pas toucher", fragile écho d'expériences enfouies dans le carcan des dizains et dans l'accumulation d'images juxtaposées, mais à quelles fins?

    Patrice Duret, La langue soufflée de l'animal , L'Arbre à paroles, 2017, 82p., 10€.

    Le site de L'Arbre à paroles

  • POUR COMMENCER 2017: À PROPOS DE POÉSIE CONTEMPORAINE

    par DENIS BILLAMBOZ     arton117866-225x300.jpg

    Pour cette rentrée de janvier, j’ai pu disposer de deux opus évoquant la poésie contemporaine, des textes très élaborés, un peu savants même, qui donnent une idée de ce qu’est la littérature contemporaine aujourd’hui, notamment la poésie en prose. Celui d’Alexander Dickow, évoque les fruits, notamment les kakis, comme métaphore de la littérature, celui de Stolowicki s’accroche aussi au domaine végétal, il s’intitule Rhizome comme cette partie de la plante où poussent les tiges dans lesquelles j’ai vu les œuvres littéraires d’aujourd’hui.

     

    1540-1.jpgRHAPSODIE CURIEUSE

    Alexander DICKOW

    Louise Bottu Éditions

    Il y a bien longtemps qu’un texte m’avait bousculé comme celui-ci, à sa lecture, j’ai été comme déstabilisé, il est plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, il veut nous parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis, des kakis qu’on peut consommer selon deux manières l’une bonne, l’autre excellente même si elle est moins ragoûtante. Mais la gourmandise de l’auteur ne s’arrête pas à la nourriture, il veut aussi se régaler des mots mais pas seulement de leur sens et de leur son, aussi de ce qu’ils suggèrent, de ce qu’ils inspirent, de ce qu’ils créent en nous et surtout de ce qu’ils laissent entres les lignes là où l’on ne va pas avec assez d’attention. Alexander Dickow dit qu’il n’aime pas les mondes lisses, qu’il apprécie les imperfections : les bosses, les fissures, les stigmates, et les terrains inhospitaliers : les ruines, les ferrailles tordues, les façades délabrées. Mais ce n’est pas le chaos qu’il cherche, il « aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ».bio-image.img.240.high.jpg

    Son texte est à cette image, à deux faces, une très fouillée, très élaborée mais élaborée dans une forme qui pourrait sembler un peu anarchique et une autre face qui pourrait évoquer un auteur qui ne possède pas suffisamment notre langue malgré sa grande culture. Or, l’auteur, Américain d’origine, possède un doctorat de littérature française donc sa construction est un édifice très étudié qu’il faut essayer de comprendre comme un monument Art nouveau alliant différents styles pour défier l’académisme. Il place, en exergue à son propos, cette citation de Benjamin Fondane : « Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif / D’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre… ». Étrange aussi pour le lecteur cette entrée en matière.

    Son propos commence par une dissertation sur le goût et sa relativité « … les étrangers cherchent à trouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est Etranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît pas ni ne comprend…. » . Ce qui est bon ici, ne sera pas forcément bon plus loin. Tout ceux qui s’attachent à leur nourriture habituelle oublient à jamais une immensité de goûts, de saveurs, de sensations… Il fait aussi l’apologie des fruits dédaignés, trop mûrs, « C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. A peine quelques téméraires et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors ».

    Le fruit par excellence, celui qui illustre le mieux son propos, c’est le kaki qu’on peut manger de deux façons : une plutôt banale, l’autre plus audacieuse en le laissant approcher de la putréfaction pour que ses tanins deviennent de velours. Le kaki qu’on vénère dans un temple au Japon, « Un shogun Ashikaga honora en bienveillance le village car un moine qui eut nom Jinsai lui ayant fait don de succulents kakis. »

    Mais, le fruit n’est pas seulement le kaki, c’est aussi « le curuba ou le cériman, l’arosianthe ou le caroubin, le limpou ou le périgal-nohor aux frêles pétales maladifs », une liste qui peut faire saliver même si on ne connaît aucun de ces fruits car leur nom seul évoque déjà des saveurs nouvelles, exotiques, ensoleillées, enchanteresses… et là on comprend (moi j’ai compris)que si l’auteur évoque le kaki est sa mythologie, c’est parce qu’il symbolise dans ce fruit la vie sous toutes ses formes. « Tout s’emmêle. La couleur, la nèfle, le fuyu, une femme, le New Jersey, Châtillon, Clamart, Nancy. Une chose mène à l’autre, tandis qu’on ferait mieux d’en rester là, et de sentir ceci à jamais, cette couleur, par exemple, d’une peau ».

    La vie, la vie réelle, celle qu’on ne sait pas voir, qu’on se sait pas comprendre, sentir, déguster n’est pas où nous la cherchons, elle est ailleurs, elle est comme les mots, elle n’est pas dans les instants qui la constituent mais entre les instants comme toutes les vérités qui sont toujours ente les lignes du texte. « Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent. Ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ».

    Un texte intriguant, dérangeant, sibyllin, savant, trop peut-être pour moi, que chacun comprendra à sa façon mais qui comme le kaki sera toujours meilleur quand on le laissera vieillir tranquillement dans notre mémoire afin qu’il prenne toute sa saveur au cours d’une autre lecture quand le lecteur sera mûr lui aussi et qu’il saura chercher entre les mots la réelle signification de la pensée de l’auteur. En attendant, j’ai retenu que si

    « Certains fruits se consomment comme l’amour. Le kaki est de ceux-là. »

    Et, j’aime les kakis quelle que soit la façon de les consommer.

    Le site des Editions Louise Bottu

     

    4084327319.jpgRHIZOME

    Christophe STOLOWICKI

    Passage d’encres

    Rhizome, c’est le nom de la partie de certaines plantes, entre racines et tige(s), d’où poussent en général ces belles tiges, c’est du moins ce qu’on m’a enseigné quand j’étais jeune apprenti agriculteur. Christophe Stolowicki a adopté ce titre pour son recueil comme pour indiquer qu’à partir de ce rhizome, il fera pousser des tiges : ses colères, ses humeurs, ses remarques, tout ce qu’il a à vider sur ce que professent certains à propos de la littérature : des lieux communs, des idées reçues, des truismes et toutes sortes de fausses vérités qui essaient de nous faire croire que des belles tiges poussent un peu partout dans le monde littéraire. Des opinions, comme il le dit dans sa dédicace, qui vont souvent « à l’encontre du genre ». À contre-courant de ce que pensent en général ceux qui se disent les spécialistes de la littérature contemporaine.

    Son propos se présente comme un répertoire de citations, de pensées, d’idées concernant la littérature contemporaine, les diverses formes littéraires, les auteurs, quelques éditeurs et tout ce qu’ils pensent sur ce sujet, essayant de le partager avec le lecteur.

    Les tiges qu’il dresse sont comme des flèches qu’il décoche en direction de ceux dont il ne partage pas les vues, il introduit son texte avec un premier trait en direction des auteurs de textes courts, « les brèves », en stigmatisant les producteurs d’aphorismes trop prolifiques pour rester incisifs, « l’aphorisme plus assez dru pour se garder de suffisance », ou de haïkus trop rabâchés, dilués, lessivés « pour préserver sa consistante inconsistance ». Il évoque ensuite « Une poésie contemporaine tout en performances » qui « invente une dérisoire parade à la désaffection populaire ». Les prosateurs n’échappent pas à sa vindicte, ceux « qui pose prose » sont peu nombreux après Gombrowicz et Flaubert qui conservent son estime comme certains poètes : Celan, Pisarnik, Rimbaud, Baudelaire, Giguère, Luca, Metz et quelques autres. Même Sade n’échappe pas à ses flèches.2110_auteur_20111018160812.jpg

    Le roman, genre le plus exposé à la mode et à la commercialisation du talent, fait lui aussi l’objet d’une mise au point : après Stendhal et Flaubert, « un long intermède d’analphabète » d’où émergent seulement Mérimée et Maupassant. Un texte en forme de mise au point pour stigmatiser tous ceux qui se plient trop facilement aux effets de modes, aux statistiques des ventes, aux étiquettes trop élogieuses et à tous ceux qui vantent le talent de ceux qui n’en ont pas assez pour que le terme ne soit pas dévalorisé quand on l’évoque à leur sujet.

    Ce recueil m’a immédiatement fait penser à Philippe Jaffeux dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail, la même recherche poétique en prose pour évoquer la pensée et la mettre en textes pour un lecteur suffisamment averti. Philippe Jaffeux, je l’ai découvert au creux de l’une des dernières pages : « Philippe Jaffeux, ses calligrammes interstitiels qu’évide un logiciel ». Juste ces quelques mots pour évoquer le travail du poète pour la conception d’une écriture possible face au handicap lourd. Toujours des mots très lourds pour formuler des idées puissantes en de courtes opinions souvent en forme de sanctions.

    Chaque définition, chaque opinion, chaque remarque, chaque avis est, en effet, une forme de sanction, un coup d’épée contre les travers des « écriveurs » qui croient faire de la littérature mais ne font qu’un travail alimentaire en produisant comme à la chaîne. La littérature c’est autre chose, c’est un art, un art qui peut s’associer avec les autres, comme la poésie se calquant au rythme du rock and roll. La littérature contemporaine, sous toutes ses formes et tous ses aspects, s’écrit au rythme d’une musique et la musique que Stolowicki aime, c’est le jazz et particulièrement celui du Monk, le célèbre Thelonious Monk. Il déroule son texte au rythme de ces airs scandés par les longs doigts du jazzman sur le clavier du piano, réservant les trilles du saxophone de Coltrane à la longue phrase proustienne. L’art ne se divise pas, la musique scande la phrase et la peinture, notamment celle de Kandinsky et du Douanier Rousseau, plante le décor.

    Un texte qui évoque sans conteste possible le mode de penser de Philippe Jaffeux avec des expressions, des sentences, des exclamations, des remarques plutôt que des phrases. Cette forme d’expression, si elle s’éloigne hardiment d’un certain académisme, conserve toutefois une force réelle grâce à une recherche très poussée de mots très justes, très adaptés à l’évocation recherchée, à la pensée à transmettre. Stolowicki livre un véritable pamphlet contre ceux qui se croient littérateurs (auteurs, éditeurs, critiques, faiseurs de talents…) et recentre le débat sur le talent dans son expression la plus restreinte, la plus pure, la plus exigeante et je dirais même la plus intelligente car l’auteur formule ses avis et sentences avec la plus grande rigueur intellectuelle.

    Le livre sur le site des Éditions Passage d'encres

  • LA CHIENNE DE NAHA de CAROLINE LAMARCHE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=faa61a8caf62a6c11a8d05e2fb77a43e&oe=594195F1par NATHALIE DELHAYE

     

     

     

     

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    De beaux voyages

    "Lire c'est voyager, voyager c'est lire" Victor Hugo.

    Cette citation a accompagné le livre de Caroline Lamarche au fil des chapitres, présente sur un marque-page choisi au hasard. Et colle à la perfection à cet ouvrage, puisqu'il y est question de voyage, de voyages au pluriel même...

    Le premier, un voyage dans les souvenirs, la petite enfance, la narratrice raconte ses premières années, auprès de ses parents, et de Lucia, sa "seconde mère", qui compte tout autant à ses yeux. A la mort de celle-ci, trop accaparée par sa nouvelle vie d'adulte et son histoire d'amour naissante, notre héroïne décide de ne pas se rendre à ses obsèques, avec regrets pourtant.

    Pour le voyage suivant, elle est invitée au Mexique, pour la fête des morts, par la fille de Lucia, Maria, qui a suivi son mari dans ce pays. Cinq ans après l'enterrement auquel elle n'avait pas assisté, sa vie a changé, son amour naissant a vécu, puis se meurt. Plus rien ne la retient, elle part... Un voyage initiatique à la découverte de ce pays, des moeurs et coutumes de chaque communauté, où souvent la femme n'a qu'une place de second ordre, voire pire... Et puis ce conte, "La chienne de Naha", présent tout au long du roman, énigmatique et angoissant.mfplissart.jpg

    Voyage spirituel aussi, puisque, lors de ses pérégrinations, la jeune femme côtoiera de nombreux religieux, partagera avec eux les prières, les offices.

    Voyage de l'âme, surtout, le retour sur soi, sur cet amour qui meurt, sur ces années pourtant agréables pleines de souvenirs. Un coeur en peine, une âme perdue, c'est difficile pour elle de profiter pleinement de ce qui l'entoure, on a l'impression qu'elle se laisse porter par les événements, qu'elle subit, que son destin ne dépend que de la bienveillance de ceux qui l'accueillent. Dans ce pays inconnu, où elle se trouve parfois dans des zones sensibles, elle a certes conscience du danger, mais rien ne l'atteint. Par contre elle s'émeut des conversations avec les personnes qui la reçoivent, essaie de partager leur quotidien et s'intéresse à elles, se ressource malgré elle pour un retour prochain...

    De beaux voyages donc, un choc de cultures, un changement de repères intéressant pour un être assez perdu ayant sombré dans la mélancolie. Émouvant.

    Le livre sur le site de Gallimard

    Le site de CAROLINE LAMARCHE

  • LA SONATINE DE CLEMENTI de CLAUDE RAUCY (Éditions MEO)

    51Gubqs0cbL._SX195_.jpgLa morale de l'histoire

    Cet ouvrage rassemble deux nouvelles et un long récit.

    La Sonatine de Clementi ouvre le recueil. L’action se passe principalement à Florence, il s’y mêle subtilement la question de la réincarnation, le charme opère indubitablement et on n’est pas étonné d’apprendre que la nouvelle a obtenu un prix.

    La dernière nouvelle, Le pion du troisième, rapporte le piètre quotidien d’un surveillant d’établissement scolaire vivant toujours chez sa mère et victime d’une agression.

    Le héros à la sarbacane raconte la vie d’un héros malgré lui, contraint, comme nombre de Belges en Mai 40, à l’exode vers la France. Il souffre de fuites urinaires, d’énurésie, dans des circonstances où l’émotion le submerge, lui qui par ailleurs n’exprime pas particulièrement ses sentiments et en semble souvent dépourvu.  Après quelques péripéties et après s'être séparé de sa mère, il va être accueilli dans le Gard par une châtelaine qui prendra soin de lui comme d’un fils ou comme d’un amant.

    L’action de la première partie s’interrompt au moment où il décide de rentrer en Belgique, à la façon dont on quitte le giron maternel, et on le retrouvera quelques années plus tard, de retour au pays, marié et bientôt employé du Chemin de fer avant que son passé ne lui soit renvoyé d’une manière pour le moins ironique.

    Les trois protagonistes de ces histoires narrées avec le talent de conteur qu’on connaît à Claude Raucy ont la particularité, comme le souligne la quatrième de couverture, d’être des personnages insignifiants, à la limite de la veulerie, à la différence du premier, plus fin, plus cultivé.c._rauct_venise.jpg

    En tout cas, le héros à la sarbacane semble ballotté au gré du vent de l’histoire, il n'est guère animé par le souci de prendre son destin en main ou de modifier la trajectoire de son existence, il fait partie de ces êtres qui sont les jouets des circonstances qui feront d'eux des héros ou des victimes, la proie du pire comme du meilleur. Il y a en Baptiste de l’Étranger de Camus, du Lacombe Lucien du film de Louis Malle (écrit avec Modiano) et cette incapacité à penser ce qui lui arrive, ce qui, d’après Hannah Arendt, caractérise l'être susceptible de se faire l'instrument du mal.

    L’art de Raucy consiste à installer son lecteur au coeur de ses récits en liaison avec la nature (par exemple, ces chapitres placés sous le signe des cerises ou des sureaux), la vie à la campagne, et insidieusement, presque à son insu, à lui faire se demander quelle aurait été sa position dans la situation des personnages. Tout en suscitant notre intérêt de lecteur, il nous fait nous poser la question du bien et du mal et, par extension, nous interroger, par les récits qu’il donne à lire et à vivre, sur la morale de nos propres histoires. 

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le blog de Claude RAUCY


     

  • LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

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    Ce vieil enseignant se rappelait très bien avoir donné cours à des jeunes filles rieuses sur une terrasse à Rome, à des cadavres frais du jour dans une morgue à Madrid, à des chevaux blanc cassé dans une écurie d’Augias, à des enfants colorieurs dans une garderie de Carcassonne, à des nageurs en maillot couleur pomme dans une piscine du Calvados, à des mécaniciens abstèmes dans un garage de Bombay, à des assistantes sociales en burn-out dans un cabinet de psy de Charleroi, à de vaillants sidérurgistes dans une aciérie de Detroit, à des acrobates volants sur un trapèze chez Bouglione, à des oiseaux filiformes sur un fil électrique à Madagascar, à des policiers ivres dans une tour en argent massif, à des politiciens véreux dans un bureau de vote au Chili, à des députés déboussolés dans un parlement de Wallonie, à des grains de sable sur une plage du Mexique, à des particules fines dans un carrefour comme un autre, à des vêtements sales dans une laverie automatique en bordure du Mékong, à une liasse de billets neufs sur le comptoir d’un tripot de Kiev, à une sauce Béchamel dans un soufflé de chou-fleur de Gerpinnes, à trois frelons roses sur une rose de Pondichéry, à une rangée de piquants sur un cactus de Houston, à des amateurs de mouches molles dans un abattoir de fortune, à des cibles mouvantes dans un ancien stand de tir de l’Armée Rouge, à des chanteurs désargentés du Choeur de l'opéra de Quat'sous, à des ouistitis nains sur la branche d’un arbre à gommes d’Amazonie…

    Il se souvenait de toutes les circonstances de temps et d’espace, des mimiques de chaque participant et des paroles échangées, de chaque objet proposé à la vue et de chaque pensée ayant parcouru, même à la vitesse de l’éclair, son esprit absorbé par la tâche de dispenser son savoir.

    Mais il ne se rappelait plus du tout quoi il avait bien pu enseigner.

  • N'OUBLIONS JAMAIS LES CARESSES d'ÉVELYNE WILWERTH (Éditions M.E.O.)

    2017-01-25_143808_ill1_CARESSES-1.jpgLe tourbillon de la vie

    Une place en demi-cercle un 21 juin dans une capitale européenne entre 14 heures 20 et 19 heures 09. Le décor est bien planté et le cirque, le cycle de la vie va pouvoir opérer le temps d’une après-midi caniculaire.

    Une dizaine de personnages, y compris un animal et une plante, vont subir les affres de l’extrême chaleur. Un couple adultérin présent sous le prétexte d’un colloque, une châtelaine et son père, un enfant et sa mère, une artiste peintre hantée par Nicolas de Staël et ses bleus, un réceptionniste en surpoids, un SDF et son chien, une plante esseulée et assoiffée…

    Evelyne Wilwerth relate les séquences de manière chronologique sous divers angles, de façon à balayer le pourtour de l’espace. L’action évolue au fil des différents points de vue et ce qui apparaît d’abord de façon éclatée s’organise en l’histoire d’un lieu à tel moment, comme notamment dans un de ses précédents livres, Hôtel de la mer sensuelle, et un peu à la façon de ces travaux perecquiens circonscrivant toutes les péripéties survenant en un endroit donné (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, La vie mode d’emploi).

    Pour ce faire, l'écrivaine malmène la syntaxe, la ponctuation, utilisant tantôt des phrases brèves, faites de quelques mots, tantôt des phrases longues épousant le mouvement, la course du temps ou la courbe d’un instant. Elle use d'un langage performatif pour faire ressentir le tourbillon de la vie.wilwerth-caresses.jpg

    « Vous tournez, vous me contournez, je tourne, je tourne sur moi-même, la fièvre monte déjà, je répète Vous Vous, l’enroulement est rapide très rapide puis soudainement lent très lent étiré long infiniment long il devient un immense vertige les murs dansent  déjà les parfums m’enivrent et soudain Vous serrez fort si fort trop fort vos yeux sont des braises je lâche un cri je vais défaillir  Vous me soutenez  Vous me redressez violemment la tête de la fureur de votre regard je gémis et soudain c’est le déroulement sauvage et moi je »

    Tous les personnages de cette comédie urbaine sont comme enfermés (souvent à deux) dans leur histoire, et le ciel plombé, l’atmosphère étouffante, la catastrophe annoncée sont à l’image de leur situation à ce tournant de leur existence.

    L’autre du couple fermé est plus ou moins présent, plus ou moins passé, il ne permet plus l’évasion, pris lui-même dans la relation maladive, le cercle vicieux qui s’est établi et qui court à sa perte. Il faudra un drame, peut-être un meurtre, en tout cas une victime expiatoire, une remise à plat des choses et des chronos à l'instant zéro pour que les protagonistes du récit, en réalisant le manque d’amour dont ils souffraient de même que le lien rompu avec la terre, le centre vital de leur être, repartent de plus belle dans la ronde des jours...  
    Une fois encore, Evelyne Wilwerth donne un livre éclatant qui a du style, de l’allant et une morale aussi que vive que bouleversante.    

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Éditions MEO

    Le site d'ÉVELYNE WILWERTH