LES OIGNONS SONT EN FLEUR de NORGE

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JE NE SUIS RIEN. JE NE SUIS QUE CENT JUPONS

QUI VOUS LÈVENT LE NEZ SOUS LEURS VAGUES DE CHARME

ET VOUS VOILÀ CONDUIT PAR D’AIMABLES CRÊPONS

AUX CIMES DU DÉSIR COMME AU BORD DES LARMES

 

LES ODEURS

Il entra dans la ville conquise et mélangea la forte odeur de son cheval suant à celles de la fumée, du sang, des suies, de la poudre, du fer rouge. Toutes ces odeurs éveillèrent l’idée d’une odeur de fille. Et il guetta les filles. Pour l’odeur.

 

AUTRE CHOSE

J’ai connu un peintre qui ne peignait jamais son modèle. Ah ! pour commencer, il avait besoin d’une soupière, d’une femme nue, de trois pommes dans un compotier. Mais il peignait plutôt un violon, un nuage. Il pensait à autre chose, voilà…

 

LE DEVENIR

Gustave devenait une chaise. Il est certain que lentement, Gustave devenait une chaise. D’ailleurs, tout le monde s’asseyait déjà sur lui. Ce n’était pas son idée de devenir une chaise. Il aurait préféré devenir un piano. Mais enfin, une chaise, c’est encore mieux qu’un paillasson.

 

L’EXQUISE TRAVERSÉE

La marche de Stéphane touchait à peine le sable. Elle chantait d’une voix blanche et souriait en fermant les yeux. Elle devint de plus en plus diaphane. Une écharpe de gaze, un parfum et si légère, si légère que ses amis doutaient souvent de sa présence. On en vint à la traverser sans heurt et tout en éprouvant une sorte de charme.

 

L’AMITIÉ

La pratique de l’amitié avec un poisson rouge ne se déroule pas sans difficulté. L’air et l’eau, déjà,… deux éléments si différents. Les nageoires, les ouïes, les mains, les jambes, tout cela n’est pas facile à concilier. N’empêche que j’éprouve beaucoup d’amitié pour mon poisson rouge. D’ailleurs, l’amitié entre hommes ne va pas non plus sans problèmes.

 

LA MORSURE

Goûte-moi cette pomme, dit Eve. Adam répond qu’il n’aime pas les fruits. Mais Eve y met encore ses belles petites dents. Ah ! quel délice ! Et l’homme tend aussi ses lèvres… C’est pas pour la pomme, c’est pour toucher la jolie morsure de la jeune Eve.

 

CHÂTEAUX… MUSIQUES

Eliane vivait pour son rêve, un grand rêve trop long à raconter… châteaux, musique, amours… Elle vivait pour son rêve, et voilà que ce rêve devint réalité… châteaux, musique, amours. Il faut en convenir, Eliane fut déçue. Elle vivait pour son rêve, pas pour sa réalité. Châteaux, musiques, amours : tout ça l’assommait !

 

LA PEAU DES AUTRES

C’est embêtant, je me mets toujours dans la peau des autres. Je me colle aux espoirs, aux désirs, aux tourments et même aux furonculoses de mon prochain. Dans la peau des autres ! On m’avait dit que c’était bien ; mais une fois que j’y suis, la grosse histoire, c’est d’en sortir.

 

LA FOULE

Profitant de sa solitude, il se mit à chanter. Ainsi, pensait-il, personne n’entendra. Il se trompait ; toute une foule bien cachée l’entourait. Mais heureusement personne n’écoutait.

 

LA VERTU
Que la vertu soit toujours récompensée, disait le bon roi Zobulphe, ce serait un peu fort ; et la vertu aurait beaucoup moins de mérite. Non, non, de temps en temps, je punis la vertu afin de la magnifier.

 

LE LIT DE MORT

Ce que j’ai vu, je ne le dirai jamais, jure Léonard. Tonnerre de Dieu, je ne le dirai jamais. Sur son lit de mort, il avoua quand même : rien.

 

APPRENTISSAGE

Il apprit le zam, le zem, le zim. Quand il sut le zim, le zem, le zam, il apprit le zom, le zum, le zoum. Quand il sut le zoum, il apprit quoi, quoi ? Il apprit à vivre. Difficile.

 

LE PENSE-PLUS

J’inscris tout sur un petit billet. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je plie le petit billet en quatre. Comme ça, je ne dois plus y penser. Je le déchire et je le jette au feu. Comme ça, je ne dois plus y penser.

 

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JE MÛRIS LONGUEMENT MES PROFONDES COULEURS :

LIS, TULIPE, JACINTHE, OIGNONS, OIGNONS ENCORE…

MIRACE DE COUVER ET PRODIGE D’ÉCLORE

D’UN SEIN SI TÉNÉBREUX TANT DE LUMIÈRE EN FLEUR !

 

BONIFACE

Planez un peu, mais planez donc, lui conseillaient ses bons amis. Boniface plana, plana, plana, contempla des géographies. Mais il revint bientôt sur terre. C’est de terre, dit-il, que je vois bien le ciel.

 

BOULE

Il est assez exaltant de dire le contraire, car on découvre une autre face de la vérité. Mais mon oncle Léon me jure que la vérité est une boule et qu’elle est à l’endroit partout.

 

COMME UNE OIE

Oscar avait du génie, mais il était le seul à l’ignorer. Les épis frémissaient à son passage, les chênes s’inclinaient comme des joncs, les lions le saluaient d’une queue élogieuse. La lune même clignait son petit œil de souris. Mais lui, non, il ne s’apercevait de rien. Il était bête comme une oie.

LE MONDE CONTINUE

Il y eut de telles confusions que beaucoup d’enfants se mirent à parler par les oreilles, à respirer par les yeux, à voir par le bout du nez. Ne prenons rien au tragique, dit Sophie, il y a bien longtemps que des milliers de personnes pensent par le creux des fesses et le monde continue.

 

AVOIR TORT
J’adore avoir tort, nettement tort. Cela provoque le repentir, l’humilité, la prudence, les bonne résolutions, tous les sentiments bien riches, bien féconds.
Hélas, avoir tort, j’y parviens rarement, c’est bien dommage.

 

LES MOMENTS SUPRÊMES

Ce fut un moment suprême. Et qui fut suivi d’un autre moment suprême. Les moments suprêmes se succédaient sans vous laisser souffler un instant. A la fin, surgit un moment ordinaire. On l’accueillit avec tant de soulagement que ce fut un moment suprême.

L’EXPÉRIENCE

Ils étaient vraiment faits pour s’entendre, mais ne vivant pas à la même époque, ils ne purent jamais se rencontrer. L’éternité les réunit enfin. Alleluia. Et ce fut un ménage insupportable.

 

LE CONQUÉRANT
Ah ! Cette ville imprenable, si Félix avait su qu’elle allait se rendre au premier assaut. Quelle histoire ! Le voilà maintenant avec  une ville de cent mille habitants sur les bras, lui qui n’entend rien à l’administration, lui qui déteste les cérémonies. Et surtout, la route à présent, la route inexorablement ouverte sur le désert.

 

LE GRAND SECRET
Un porte à franchir, la dernière et Victor allait trouver le grand secret. Mais tout- à–coup, il hésita : un secret révélé, ce n’est plus un secret. Et c’est bien d’un secret que Victor a besoin.

 

TROU LA-LA

Il eut un trou de mémoire, un assez grand trou, et distrait comme il était, ne se soucia guère de le recouvrir. Beaucoup de gens qui passaient tombaient dans ce trou-là : des amis, un colonel, un avocat, une danseuse, un peu de tout… Et vingt ans plus tard, quand il tomba lui-même dans son trou, on peut dire qu’il eut de la compagnie.

 

UN PÈRE TRANQUILLE
Le cyclone était bon bougre, il ne noya que cent quarante-sept personnes, démolit une cathédrale, une fabrique de galoches et deux maisons de repos. On n’en revenait pas, on n’avait jamais vu un si calme typhon. Chacun ses goûts, déclarait-il aux journalistes, moi je suis pour une vie de père tranquille, à l’abri du vent. Même chez les typhons, il y a des esprits popotes.

 

UNE VÉRITÉ

Adelin la guettait depuis toujours. Elle apparut enfin, assise à la margelle de son fameux puits et parfaitement nue. Tiens, encore une fausse blonde, dit Adelin.

 

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NORGE, de son vrain nom Georges Mogin est né à Molenbeek-Saint-Jean le 2 juin 1998 et est mort le 25 octobre 1990 à Mougins dans le Sud de la France. 

Il est le père de l'écrivain Jean Mogin (qui épousera Lucienne Desnoues).

Il publie son premier recueil à l'âge de 25 ans. En 1931, avec Pierre-Louis Flouquet et Edmond Vandecammen, il fonde le Journal des Poètes. Après la Guerre, Norge va vivre en Provence avec sa seconde épouse artiste peintre. En 1958, il reçoit le Prix Triennal de Poésie pour son recueil Les Oignons.  Les Oignons sont en fleur est sorti chez Jacques Antoine en 1979 avec des illustrations de Serge Creuz.

Ses poèmes ont été chantés en 1995 par Jeanne Moreau  (les écouter sur Youtube) dans une mise en musique par Philippe-Gérard. Paul Guiot (ici dans L'oiseau bleu) a mis en musique et chanté des poèmes de Norge avec le groupe Sacrebleu

La voix de Norge disant Une chanson bonne à mâcher

Large sélection de poèmes de Géo NORGE

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