MICRO ÉLOGE DE LA MOUCHE

Micro éloge de la mouche

 

« Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. » 

A. Monterroso

 

Le poète ordinaire se félicite en mars de l’éclosion des petites fleurs (jonquilles,  jacinthes, camélias, anémones…), de l’arrivée des hirondelles, de l’afflux (soudain) de lumière (après les ténèbres hivernales et le rite de l’heure d’été), du réchauffement de l’air (sans évoquer les méfaits de l’allergie au pollen de graminées et des pics de canicule qui vont décimer une partie de la population), des bienfaits du crépuscule sur ses facultés à la rêverie, de l’accroissement de son caractère lunaire, du renouveau de la nature et de la réouverture (en grandes pompes) de son cœur aux choses de l’amour et, s’il est encore vif, fringant, apte à l’ébranlement, de sa libido aux choses du sexe. 

Alors que le lecteur qui a lu Monterroso va simplement observer l’absence cruelle de mouches, la mouche vrombissante et merdeuse, la mouche cadavérique et chiante, la mouche vive et folle, la mouche pétulante et malsaine, la mouche exploratrice et méditative, et se mettre à guetter sa venue, sans quoi la vie printanière (tant attendue) ne serait pas la vie printanière, sans quoi l’été ne pourrait pas briller de son plus vil éclat.

En effet, si la mouche ne venait pas mettre son grain de sel, jouer son rôle de mouche du coche, le poète ordinaire (et hautain avec les mouches) pourrait se croire le roi de l’univers poétique. Déconnecté du réel, il prendrait sa vessie pleine d’une inspiration sans limites pour une lanterne de lumière littéraire pisseuse, et pourrait, eh oui, écrire à jet continu, mourir et faire mourir ses lecteurs d’une indigestion d’irréalité qui pourrait sensiblement, en retour (qu’est le poète sans son lot de lecteurs triés sur le volet?), compromettre l’avancée de sa carrière littéraire jusqu’aux prix et replis de l’automne.

 

mouche.jpg?w=1451&h=897

 

 

Un rêve

 

Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s'il existe une différence entre rêver et vivre. J.L. Borges

 

J’ai rêvé de Jorge Luis Borges. Il me disait avoir rêvé de moi et je m’en émouvais. Vous, Borges, vous avez rêvé de mon insignifiante personne?

Dans mon rêve, dans un sursaut de vanité, je me dis alors qu’il serait bien que le maître le fît savoir au monde, une fois ramené à la conscience du réveil, qu’il signalât le fait à la presse, comme ça en passant, au détour d’une question sur les labyrinthes ou la cécité. Même si mon œuvre était minuscule, de la grandeur d’une pointe d’épine, d'une crotte de mouche, la remarque en passant amènerait le lecteur distrait à se piquer de cette infimitude qui caractérisait ma quasi absence d’œuvre. Je m’en ouvris au grand écrivain qui y souscrit : Pourquoi pas, fit-il avec son air un peu absent et si touchant…

J’ai fait ce rêve et comme Jorge Luis Borges (à ma connaissance) ne s’en est jamais ouvert par la suite à quiconque, je décide aujourd’hui de le relater : Oui, dans mon rêve, Borges a bien rêvé de moi il y a trente-cinq ans (ou trente-six, c’est si loin maintenant)… 

 

0d68ba74ca93674afd2b9ba4b7824085.jpg

 

Les commentaires sont fermés.