LIRE AU PRINTEMPS 2017: NOUVELLES DU NORD

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Des Hauts-de-France à l’est de la Belgique, il n’y a pas très loin, pour moi, c’est toujours le Nord et je n’ai pas parcouru une bien grande distance pour découvrir, ou redécouvrir, deux nouvellistes de talent, Edmée de Xhavée que je connais depuis un certains temps déjà, ce n’est pas le premier recueil ou roman de sa plume que je lis. Par contre c’est la première fois que lis des textes de Francis Denis. J’ai pensé que ces deux recueils feraient une bonne chronique réservée aux nouvelles du printemps (je parle évidemment de ma date de lecture).

 

front-cover-rina.jpg?w=474LA RINASCENTE

EDMÉE DE XHAVÉE

Chloé des lys

« Edmée plonge au tréfonds des cœurs et des âmes, et même parfois des tripes, de ses héros pour en extirper les joies et les douleurs les plus intimes et les plus vives pour montrer que l’amour et que la vie ne sont souvent qu’illusion et amertume ». Lorsque que j’avais lu un précédent recueil de nouvelles d’Edmée, j’avais conclu mon propos par cette phrase qu’aujourd’hui je cite en introduction à la lecture de son nouveau recueil car elle a toujours ce même regard sur ce qui unit ou sépare les femmes et les hommes. A travers huit nouvelles qui sont autant de vie de femmes trompées, abusées, bafouées, elle reprend son thème de prédilection avec un peu plus gravité encore, peut-être même une petite de dose de férocité et de cynisme. On dirait qu’elle croit de moins en moins à « l’amour toujours », et qu’elle éprouve de plus en plus une grande méfiance vis-à-vis du mariage et de toutes les liaisons se voulant pérennes, ces unions qui servent surtout à maintenir le patrimoine au sein de la famille, conserver l’honneur le rang de la phratrie, du clan, perpétuer et préserver le « nom ».

« On tombe amoureux comme on tombe malade, ou fou de peinture, ou de courses de voiture. Une passade, elle passe. Un amour… on ne peut faire autrement que le vivre. On « tombe » dedans ». Un amour on le vit le temps qu’il dure car il est n’est que très rarement à vie. Le hasard qui réunit les amoureux à vie n’a pas souvent l’occasion d’exercer son talent, les mariages et unions diverses relèvent bien plus souvent des convenances ou du confort personnel. Auparavant on parlait d’alchimie de l’amour désormais on évoque une quelconque chimie qui relierait les amoureux…"

Pour se convaincre de cette vision de l’auteure, il suffit de lire la quatrième nouvelle, celle qui concerne une jeune femme qui découvre que son mari la trompe et qui va vider son chagrin et sa colère dans les jupons de sa mère et de ses deux tantes qui lui racontent, chacune à leur tout, leur chemin sentimental personnel lui laissant ainsi découvrir que la sérénité qu’elles affichent toutes les trois n’a rien à voir avec leur vie sentimentale. Elles ont dû combattre, accepter, biaiser, louvoyer, composer… pour construire une vie qui leur apporte une certaine satisfaction.

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Edmée De Xhavée

C’est, selon Edmée « la Rinascente » la renaissance, les retrouvailles avec les amis, les amours de jeunesse, quand on en a fini avec ce qu’il fallait faire : se marier, fonder un foyer, avoir des enfants pour assurer la descendance, faire carrière pour ne pas écorner le patrimoine familial, quand le couple s’étiole, que l’amour s’évapore doucement, que les enfants quittent leur nid, que les contraintes disparaissent, c’est le moment de renaître, de construire une autre vie, celle dont on a rêvé, celle qu’on n’a jamais pu vivre…, avec ceux qu’on retrouve. C’est la petite lueur d’espoir que l’auteure laisse filtrer entre les lignes de ses sombres nouvelles.

Lire Edmée, c’est caresser un tissu de soie rêche, boire un vieil apéritif démodé, à la fois doux et amer, c’est se laisser bercer par la musique du texte, comme par un concerto pour piano de Mozart ou un Stück Musik de Schubert. Mais c’est surtout lire une page de l’histoire du XX° siècle, l’histoire d’un monde qui fut et qui n’a pas su s’adapter pour être encore, un monde qui n’a pas pu, ou pas su, prendre la mesure de tout ce que les deux abominables grands conflits avaient changé dans la vie des populations en Europe au XX° siècle. Le destin d’une classe sociale qui régentait le monde au XIX° siècle et qui a dû laisser sa place à une bourgeoisie nouvellement enrichie aux mœurs moins sclérosées, aux idées plus larges et plus hardies. L’histoire d’une classe sociale qui a poussé sous les tapis de son faste passé, les poussières nauséabondes de ses mœurs peu en harmonie avec son image.

Il y a aussi dans ces textes des souvenirs d’enfance, l’évocation de lieux où l’auteure a certainement séjourné et surtout beaucoup de nostalgie mais aucun regret; l’auteure semble, elle-même, avoir su renaître à une nouvelle vie après sa vie professionnelle.

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Laissez-moi vous écrire, l'excellent blog d'Edmée De Xhavée sur lequel elle livre des chroniques inédites régulières...

 

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FRANCIS DENIS

Delatour Editions

Dans ce recueil Francis Denis a rassemblé quinze nouvelles d’inégale longueur qui évoquent toutes d’une certaine façon la difficulté des êtres à s’intégrer dans un monde et dans une société qui ne semblent pas faits pour eux. Des individus qui sombrent dans une chute définitive, pas tous cependant, certains entrevoient au bout du tunnel de leur existence le rayon de lumière qui pourra leur permettre de vivre dans ce contexte qu’ils n’ont pas choisi mais qu’ils pourront alors apprivoiser.

Le pauvre quidam que personne ne considère trouvera un peu d’espoir auprès d’une prostituée attentive et douce ; un homme et une femme convaincus qu’il leur est impossible de trouver un conjoint acceptant leur défaut, finissent par se réunir dans un même amour ; l’enfant maltraité comprend qu’en sortant du placard dans lequel on l’enferme, il perd son seul refuge d’intimité ; le président qui doit prendre ses fonctions, qui regrette déjà la douce vie qu’il menait avant ; l’enfant qui trouve sa mère délaissée pendue… tous des êtres en rupture avec leur vie qui surmontent cette épreuve ou qui sombrent définitivement.

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Francis Denis

Francis Denis est aussi un peintre, on peut le constater dans ses textes où il prend toujours soin de décrire les lieux fréquentés par ses héros avec précision et sensibilité, on a l’impression qu’il voudrait mettre de la couleur dans sa prose. Une prose très proche de la poésie, fluide, humide, qui coule comme une eau paisible, une écriture élégante, sensuelle, avec même parfois une petite dose d’érotisme, pour construire un texte frais, odorant, coloré par une abondance d’adjectifs. Un texte qui décrit la vie comme elle est, brutale, cruelle, déchirant l’écran de poésie qui masque souvent de bien grandes douleurs. On a l’impression que l’auteur regrette un monde originel, végétal, peuplé seulement d’êtres paisibles, un monde qui peut-être fut mais un monde qui sort aussi tout droit de son imagination. Il maintient ainsi le lecteur entre la réalité la plus crue et une virtualité imaginaire et poétique, entre ce qui est et ce qui aurait peut-être pu être, dans le monde qu’il décrit dans une de ses nouvelles. « Nous vivons dans un monde aérien fait de sons et d’odeurs. Proches de la terre et de l’écume, solidaires des goélands et des mouettes qui viennent se frotter à l’immensité du ciel, proches de la pierre, du sable et de l’eau, proches du bonheur certain mais fragile ». Ce monde c’est l’univers de Francis Denis mais les hommes sont entrés dedans et l’ont sérieusement altéré, c’est l’univers naïf et coloré qu’il peint sur ses toiles, du moins pour celles que j’ai pu voir.

Mais, tant que le poète vivra et écrira, l’humanité pourra nourrir encore quelques espoirs.

Les publications de Francis Denis aux Editions Delatour

Le site de Francis DENIS

 

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