D'OBSCURES RUMEURS de PHILIPPE LEUCKX (Éditions Petra)

dobscures_rumeurs_couv.jpgAu plus près du coeur

Ouvrir un recueil de Philippe Leuckx, c’est aller, par les chemins de (tra)vers(e) de la poésie, au-devant d’une expérience existentielle placée sous le signe de la beauté du verbe. 

À mesure qu’il descend dans le passé, remonte le fil de sa mémoire, le poète fond sa quête à celle du lecteur.

C’est une poésie de l’infiniment proche, de la rumeur élevée au rang de la révélation de l’être par les lointains intérieurs.

 

Le passé remue au gré des gravats

 

Le passé est toujours là, prêt à surgir, à la faveur d’un temps donné, d’un endroit, d’un visage proches, d’une étrange familiarité, d’une paix s’accordant à la douceur du soir (qui a sublimé la douleur du jour), et cela, le long du fleuve, au fil des rues, en périphérie de la ville, entre lampe et ciel.

 

La lumière sait notre juste place entre le vent de braise

Et la poussière des noms épelés en vain

 

Court dans tout le recueil l’idée qu’il faut se méfier des faux-semblants, des chausse-trapes de l’existence. Qu’il faut se garder des rêves faciles, de la méprise de nos (en)vies, de cet air presque enjoué à vous bercer d’illusions. Sans se tromper de saison, d’amour, de parcours… En veillant à ne pas voir trop vite et mal, à ne pas se laisser abuser par ses sens…

 

Pour un peu le jour tournerait à la mépriseleuckx.jpg

Ce serait tout à coup le printemps

Et nul n’en saurait la teneur…

 

Il appelle à la vigilance, sans quoi on risque de se fournir auprès d'un bonimenteur, dans une boutique de farces et attrapes.

 

Et que pour un rien on se tromperait de vie

De rue de film

Pour un peu

De bonheur à prendre

 

Mais cela ne signifie pas le contrôle total, l’enfermement sur soi, il faut laisser du je, du jeu pour le hasard, ménager des ouvertures sur le monde, aiguiser ses attentions, s’autoriser des imprudences, progresser sur le fil entre doute et certitude. Fragile équilibre à trouver, qui demande bien toute une vie.

 

Il vous faudra vivre

En soupesant l’être

 

Maux et malheurs, peines trop hautes, menacent sans cesse dans le même temps où un « rien » peut nous consoler d’un chagrin, d’une perte, d’une poussée de mélancolie.

 

Parfois c’est l’enfance, comme ravie par le temps, qui revient, avec ses effrois, ses réserves de rassurance et d’espoir, indexant notre présent, notre présence à son bouquet de sortilèges ravivé.

 

Nous avons tous perdu les enfants que nous étions.
Nous les cherchons parfois, le temps de quelques mots.
Dans les rigoles d’un village. Aux faubourgs de la vie.

 

Pour qui sait les apprivoiser, les mots justes et à propos viennent cueillir le cœur sauf à la pointe de l’ombre, débrouiller ses nœuds obscurs, ses cordes pour libérer l'accès au peuple des sensations et des émotions. Pour éclaircir nos regards en vue des beautés et bontés cachées jusqu’à l’invisible.

Il s'agit d'une poésie feutrée, à l'écart du tumulte de l'opinion et du tapage des faits, d’une extrême délicatesse, d’une rare justesse, avec mille nuances qu’on craint de ne pas percevoir assez, à relire sans cesse sans qu’elle lasse jamais.

On a peine à dire que c’est une poésie du cœur, tant le mot est galvaudé, une poésie de l’aventure intérieure, du legs, du lignage, qui prône à la fois une extrême prudence et une rare témérité car elle concerne ce que nous avons de plus intime, de plus secret, de plus porteur et qui vise à la clarté, au débroussaillage du plus sombre.

 

Maintenant il fait plus clair en moi

J’ai pris l’air de mon père

Et ses mains de semeur

 

En disant tout ceci, on est loin d’avoir épuisé les ressources de ce recueil – composé de quatre sections -, qu’on pourrait dire infinies, car l'ensemble est construit de telle sorte qu’elles échappent même à la volonté du poète, et se révèlent instrument de connaissance propre avant d’être, pour le lecteur, outil d’introspection heureuse, grille de lecture fine du monde. Il faudrait encore parler de la fluidité des vers qui coulent, s’épandent en phrases, se reprennent puis repartent sans qu’on puisse déterminer les lieux de changement, les différences de débit tant les accélérations et les ralentissements se font dans la continuité du cœur et de l’attention.

Un recueil à lire et à vivre donc, au plus près du cœur, avec des mains de poèmes pour remonter vers l’enfance qui nous a donné matière à rêver et à contenir le monde entre les berges d’un regard.

 

On ne saura rien de plus que ces mots

Et pourquoi soudain quelqu’un sourit

En renversant dans la fenêtre

La beauté d’un visage

Et votre main s’est perdue

À ramasser les vers

 

Éric Allard


Le recueil sur le site des Éditions Petra

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