• VOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS suivi de CUBA, La révolution transgressée

    51DYG10DQVL.jpgVOYAGE À LA HAVANE de REINALDO ARENAS

    Cuba no

    En 1990, quelques semaines avant le décès par suicide de Reinaldo Arenas  qui se sait atteint du sida, paraît la traduction française de son Voyage à la Havane, recueil de trois nouvelles qui ne donne pas, loin s’en faut, une image idyllique de Cuba et à la lecture duquel on comprend que la Révolution a vite dégénéré en un régime étatique fort.

    Dans la première nouvelle, une femme mariée à un homme qui la délaisse (au profit des hommes) ne cesse de tricoter des habits de lumière pour elle et son mari afin qu’ils se produisent dans tout Cuba et s’attirent lors de leurs exhibitions les envies des spectateurs. Ce statut de célébrité à la petite semaine lui évite de voir la réalité de son couple et par la même du pays (la métaphore est flagrante) où,  derrière les faux semblants et les habits de lumière, se tapit une misère économique et idéologique grave qu’il vaut mieux éviter de regarder en face si on ne veut pas verser dans la mélancolie.

    Dans la seconde nouvelle qui se déroule à New York, une brève annonce que Mona Lisa, lors de son exposition en 1986 au Metropolitan Museum of Art, a été sur le point d’être saccagée par un Cubain dérangé. Ensuite on a droit à la version l’auteur de la tentative d’attentat qui se raconte dans une lettre adressée à un ami. Dans sa paranoïa, il finit par voir la réincarnation de la femme aimée passionnément dans le modèle de la toile du génial peintre homosexuel. Là aussi, ce récit délirant est à l'image du déni d'une société et de ses habitants qui favorisent les constructions imaginaires pour ne pas avoir à affronter le réel.

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    Reinaldo Arenas 

    La dernière nouvelle est la plus remarquable, la plus emblématique et certainement la plus en phase avec la vie et les préoccupations de Reinaldo Arenas qui  a été expulsé de Cuba en 1980 et a trouvé refuge à New York puis n'a cessé jusqu’à sa mort de vilipender le régime cubain tout en se désespérant de ne pas avoir connu un Cuba libre, comme il l'écrira:

    « En raison de mon état de santé et de la terrible dépression qu'elle me cause du fait de mon incapacité à continuer à écrire et lutter pour la liberté de Cuba, je mets fin à ma vie [...] je veux encourager le peuple Cubain dans l'île comme à l'extérieur, à continuer le combat pour la liberté. [...] Cuba sera libérée. Je le suis déjà. »

    La nouvelle, elle, commence par la réception d’une lettre de l'épouse d’un exilé cubain, qu’il n’a plus vue depuis 15 ans, qui l’incite à faire le voyage de retour à La Havane pour revoir leur fils. Là, il rencontre un jeune homme qui pourrait être son fils et qui n’aspire qu’à quitter l’île en proie à un délire bureaucratique, à une perversion des idéaux révolutionnaires des débuts, à une confiscation de toutes les libertés au profit de quelques-uns, et régie par un système de contrôle maladif…

    Jeux sur les identités sexuelles, sur les affres de l’exil, le tout indexé à une détestation (aux accents parfois proches d’un Thomas Bernhard) d’une révolution présentée (jusqu’à aujourd’hui) comme un modèle par les croyants à bon compte en un régime unique et providentiel qui réaliserait toutes leurs aspirations utopiques et qui se serait providentiellement incarné dans cette île des Caraïbes le 1er janvier 1959.

    Reinaldo Arenas donnera à titre posthume son grand roman, Avant la nuit, qui paraît chez Actes Sud en 2000, et qui fait l'objet la même année de l’adaptation au cinéma par Julian Schnabel.  

    Éric Allard

    Le livre sur le site d'Actes Sud

    Avant la nuit de Reinaldo Arenas chez Actes Sud 

     

    japon.jpgCUBA La révolution transgressée de Marie HERBET

    Cuba si ?

    Dans ce petit ouvrage des Éditions Nevicata tiré d’une collection intitulée L’âme des peuples, c’est le Cuba d’hier mais surtout d’aujourd’hui qui nous est dépeint. Un pays chatoyant à la population chaleureuse certes, théâtralisant volontiers ses émotions, mais qui dissimule mal, derrière un humour salvateur,  son amertume et son désir de vivre autrement voire ailleurs, le taux d’exode ne cessant d’augmenter et celui de la natalité de diminuer... Une société toujours très marquée par près de soixante ans de communisme, sans accès à Internet et sans partis politiques, dont les effets se font moins sentir mais qui n’a pas encore trouvé les moyens de s’en extraire ni de trouver un espace politique de transition vers un autre régime. Un des intervenants signale que le manque de liberté d'expression a vite dépassé sous Castro celle qui régnait sous le régime de Batista où il demeurait toutefois un organe de presse libre et un pluralisme des partis.

    Une anecdote savoureuse rapporte bien la situation du pays où les habitants sacralisent la nourriture tout en manquant régulièrement des denrées les plus élémentaires.

    Elle implique un petit personnage populaire récurrent de l’oralité cubaine, Pepito.

    • Juanito, quelles sont les trois plus grandes réussites de la révolution ? demande l’institutrice.
    • La santé, l’instruction et la défense.
    • Très bien. A toi Pepito. Quels sont les trois grands problèmes de notre pays ?
    • Le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner.

    Le portrait de Cuba est suivi de trois intéressants entretiens donnés par Jean Lamore, historien français spécialiste de Cuba, William Navarrete, écrivain cubain vivant à Paris et Luis Miret, directeur de la plus ancienne galerie d’art de La Havane, la Galería Habana, qui retracent l’histoire de l’île et des enjeux géostratégiques dont elle a fait l’objet de la part des grandes puissances (Espagne, Angleterre, Etats-Unis, URSS) depuis sa découverte en 1492 par Christophe Colomb et la place de l’art au sein du régime où les artistes et rappeurs pratiquent l’autocensure s’ils ne veulent pas, pour leurs actions provocatrices, être jetés en prison comme El sexto en 2014 (pendant près d'un an). A ce propos, Louis Miret fait cette réponse, par diplomatie peut-être, à la question suivante:

    À Cuba, les artistes n’évitent-ils pas tout incident en optant pour une forme d’autocensure ?

    Je préfère dire que les artistes comprennent où est la frontière entre l’art critique et la critique hors de l’art. Une déclaration politique n’est pas une œuvre d’art. Le graphiste El Sexto estime que le rapprochement fait entre Fidel Castro et Raùl et les deux porcs qu’il a peints, est une interprétation des autorités. Mais pourquoi le les a-t-il pas baptisés Juan et Pedro dans ce cas ? C’est un acte de provocation, ce n’est pas de l’art.

    Il signale aussi que c’est durant les années 90 qu’on a assisté à l’apparition de la meilleure génération d’artistes de Cuba. Et d’ajouter : À croire qu’il n’y pas de création sans faim, comme on dit ici.

    Éric Allard

    Le livre sur le site des Editions Nevicata

    Quelques vidéos 

    Photos puis reportage sur Reinaldo Arenas en exil à Miami: il revient sur son arrestation arbitraire en 1973 avant d'être jeté en prison.

    Trailer du film de Schnabel avec Javier Bardem et Johnny Depp, Grand prix du Jury à la Mostra de Venise en 2000 et Prix de la meilleure interprétation masculine à Bardem.

     

    Paroles du Tango Nicaragua de Léo Ferré



     

    Lire aussi la note relative à COUPABLE D'AVOIR DANSÉ LE CHA-CHA-CHA de Guillermo CABRERA INFANTE

    Littérature cubaine