DANS LE LIT D’UN RÊVE de JASNA SAMIC

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L'ÉCLAT DES TÉNÈBRES

Il y a un an, on pouvait lire dans La Libre Belgique: Une écrivaine de Sarajevo est dans le collimateur des nationalistes musulmans pour avoir dénoncé à quel point le voile, le hijab, se généralise dans cette ville qui était autrefois le point de rencontre des cultures, des religions et des civilisations. Le constat n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que Jasna Samic reçoit des menaces. 
Elle venait aussi de publier chez MEO un second roman, Le givre et la cendre, constitué de journaux intimes, qui éclairait les faits en ex-Yougoslavie, au début des années 90, qui allaient bouleverser cette région européenne pour longtemps.

Aujourd'hui, c’est une centaine de poèmes beaux et forts écrits en français par Jasna Samic (qui écrit en français et en bosniaque) qui font l’objet d’une publication chez le même éditeur. Des textes qui nous font voyager de Paris à Sarajevo en passant par Alexandrie, New York, Istanbul ou Namur: des villes vécues comme des amours avec pour véhicule le rêve, le souvenir, la musique… Villes et vies rendues parfois fantomatiques grâce à cette articulation au rêve et au cauchemar. Mais villes et vie d’autant plus présentes qu’elles sont enracinées, intégrées dans une vision et une histoire…

La mort et les livres y sont aussi fort présents car comment ne pas penser à la bibliothèque incendiée de Sarajevo, comme le rappelle Monique Thomassettie en préambule au recueil et à laquelle on doit le tableau figurant sur la couverture.

Dans l’ensemble court la douleur de l'exil qui s’accompagne d’un désenchantement à l'endroit des vertus humaines.

Où qu’on aille

Nous sommes des étrangers

Surtout dans notre ville natale

(…)

J’en ai assez des mortels

Seuls les dieux sont mes amoureux

Depuis bien longtemps

 

Ce qui assigne (résigne?) l’auteure à la feuille blanche, à un simulacre de renfermement sur son passé, pour subsister, reprendre pied et cœur, autant que pour pouvoir continuer à communiquer avec ses semblables et à agir sur le monde.

Voilà je te fais signe

D’une autre et mienne capitale :

Une feuille blanche.

 

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Portrait de l'auteur : © Dragan Stefanović

 

Le salut n’est pas dans l’autre ici présent, mais dans le souvenir, le songe et la poésie que l’usage du monde a nourri.

J’ai quitté, Dieu sait quand,

Les mâles présomptueux

Et donné mon sein embrasé

A cet Amor

Ailé de mon rêve

En l’allaitant de mirages fleuris

 

La poétesse n’est pas davantage dupe de la puissance des mots.

Aucun n’a jamais éteint

L’incendie

Ni la guerre.

 

Le rêve constitue pour elle, avec le souvenir, un refuge, une possibilité de se ressourcer.

Depuis toujours

Le gouffre est

La seule vérité

 

Dans ces vers qui se présentent volontiers comme prière (« Le vers est ta prière »), elle ne cesse de questionner les couples rêve/souvenir, éternité/instant, amour/mort.

L’instant n’était-il qu’Eternité

Et l’éternité, un instant

 

D’autres interrogations existentielles formulées poétiquement parcourent ces vers comme : Qu’y a-t-il de plus triste que le souvenir de la joie ?,

Comment peindre un souvenir ?, Quelle est la parole du silence ?, Comment poser un baiser sur l’Invisible visage / Et caresser un rêve ?

Ou encore: Le silence / est-il un signe / de la mort ou de la naissance ? 

 

Et on goûte ces vers remarquables de beauté et de profondeur.

On pardonne les crimes

Mais pas les rêves !

Ou bien encore ceux-ci :                                      

Seul celui qui nous enfièvre

Nous emplit de sérénité

 

L’idée que les ténèbres abritent des sources de lumière irrigue tout le recueil et particulièrement la fin. Et que par-delà la lumière et les ténèbres, il y a quelque chose à atteindre.

C’est l’éclat de ténèbres qui nous lie

Cette lueur terrible de l’obscurité

Enfuie au fin fond de l’être

Où se trouve le profond miroir de la nuit

 

Dans un beau poème, on peut lire :

Mon nom est

Claire de Nuit

Depuis le royaume des astres

J’ensemence mon rêve

 

Dans un des derniers textes, elle s’adresse en ces termes à Monsieur de mon rêve

Je m’élancerai vers l’inconnu

En dorant de délices

Mon souvenir

 

Pendant que Le Mont de Vénus             

Pris de l’éternel

Incendie

Jette des flammes tout autour

(…)
Le nuage est mon radeau

L’Astre de Nuit ma demeure et

L’empire des sens

Mon temple

 

Monsieur de mon rêve

 

Un corpus riche de poèmes où la douleur d’exister suscite un salut par des vers d'une lumière crépusculaire puisant leur éclat entre l’étincelle du souvenir et la flamme dansante de l’espérance.

Éric Allard

 

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Le livre sur le site des Éditions MEO

 JASNA SAMIC, écrivaine: "L'ISLAM RADICAL MET LA BOSNIE EN DANGER" (interview à Rue89 à l'occasion de la sortie de Portrait de Balthazar chez MEO)

 

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