LE PIED

74956-157923.jpgC’était un pied d'humain (pes hominis) de type commun excepté le fait qu’il n’était relié à aucune autre partie du corps à laquelle d’habitude il est attaché (tel un vulgaire fichier) par tout un système compliqué et, il faut bien le dire, archaïque.

On le voyait régulièrement se déplacer d’un endroit à l’autre de la maison. Il trouvait refuge dans un tiroir, une caisse, un dessous de meuble… On ne sait pas de quoi il se nourrissait, quelle était sa sexualité, ni d'où il provenait : il ne manquait de pied à aucun membre de la famille !

Il ne parlait pas, n’étant apparemment pas pourvu d’un appareil de phonation ; parfois il criait quand on lui marchait sur les orteils. Enfin, ce n’était pas vraiment un cri, plutôt une espèce de réaction sonore à l’aplatissement de son être.

D’ailleurs, il était peu sociable et il eût été impossible de le maintenir à la même place plus que quelques secondes pour qu’on pût le caresser, le humer, lui réclamer des renseignements sur son lieu de provenance, sur le sort réservé à son vis-à-vis. Il avait dû avoir une vie difficile, pour sûr, et beaucoup souffert, comme tout organisme vivant un peu sensible.

Un jour, il se fit écraser par une voiture en passant d’un côté à l’autre de la propriété séparée par la grand-route, et toute la maisonnée le pleura. On enterra ses restes sous le tilleul où il aimait aller s'abriter du soleil. On n’est jamais parvenu à le prendre en photo, si bien qu’il ne nous reste aucune image nette de lui*. L’odeur qui le caractérisait imprégna longtemps les lieux après sa disparition, comme s’il avait voulu nous laisser une trace olfactive de sa regrettée présence.

 

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* L'image illustrant cet humble hommage ne rend qu'imparfaitement compte de la grâce du pied défunt

 

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