• MORT D'UN HOMME HEUREUX de GIORGIO FONTANA

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

    123591_couverture_Hres_0.jpgUn jeune écrivain, né en 1981, décide, dans son deuxième livre, d'évoquer des événements tragiques de l'année même de sa naissance.

    Le thème des Brigades Rouges, de Prima Linea, du terrorisme rouge de ces années de plomb innerve toute une série de grands livres des dernières années. Il suffit de se remémorer le magistral essai de Rosetta Loy sur ces années ou le roman "Les années à rebours" de Terranova. Sans doute le trauma vécu de près, ou ressassé par les proches, a-t-il gardé, dense, intact, la force terrible du destin qui s'acharne.

    Le roman de Fontana tire sa force du croisement intime, éclairant, familial de deux parcours engagés : celui d'un père, Ernesto (dit Beppo), broyé par ses faits de résistance à l'heure de Salo et des assauts fascistes, celui de son fils Giacomo, né dans ces années-là, quarantenaire au début des années 80, épris de justice et de charité bien ordonnée, celle des autres pour qui il ne compte ni temps ni attentions.

    Milan, la via Cassoreto, Saronno, la côte Ligure offrent quelques-uns des lieux où l'action se concentre.AVT_Giorgio-Fontana_8943.jpg

    Les assassinats de personnalités ou de vies ordinaires, les enquêtes menées autour de trois magistrats, les liens intenses qui unissent une famille déjà éprouvée en 1944, de nouveau ballottée par les tensions de 1981...sont autant de pistes que le romancier, très documenté, tend au lecteur. Pour ne pas être un roman à clés ni un récit purement objectif des faits relatés, le livre n'est pas non plus un développement uniquement affectif et sentimental : il se noue là un réseau dense d'interactions; le magistrat Giacomo, riche du passé de son père, qu'il n'a jamais connu sauf par le souvenir que la mère Lucia en a préservé pour lui et sa soeur Angela, sait qu'il est héritier d'un destin et détenteur d'un avenir qu'il convient de choyer, comme on protège la dignité, la justice, l'égalité et l'amour. Son amour pour Mirella, ses enfants, son amitié pour Mario, Doni et les autres, jouent leur rôle à côté des implications politiques et judiciaires.

    L'homme heureux, c'est peut-être celui qui mène son combat, sans refuser aucune de ses attaches les plus précieuses.

    Un beau livre.

    Le livre sur le site des Éditions du Seuil

  • LA NÉCESSITÉ D'ÉCRIRE. ACTE LIBÉRATEUR : FRANÇOISE LEFÈVRE ET SON "OR DES CHAMBRES"

    leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

     

     

     

     

     

    FR.L-.-L-or-des-Chambres.jpgUne petite vingtaine de livres de 1974 à 2008. Pas n'importe quels livres! Françoise Lefèvre, née en 1942, à Neuilly, est devenue comédienne et a, entre autres, dans les années 70, participé à l'adaptation télévisée du "Pain noir". Et puis vinrent ses enfants : les siens de chair et ses livres, qu'elle revendique comme des traces intenses de son parcours de vie. Bien sûr, il est peu de fiction facile, accrocheuse, vite oubliée dans cette littérature! Et dès le premier livre, un grand lettré, poète comme André Hardellet allait d'emblée repérer la jeune venue en littérature : "La première habitude" (dont j'ai parlé), déjà chez Jean-Jacques Pauvert, plaisait beaucoup à l'auteur du "Temps incertain" et ils se rencontrèrent, en juillet 74, place Desnouettes (15e) pour une entrevue unique, essentielle. Durant la nuit du 23 au 24 juillet, le poète décédait rue Beaubourg. Il projetait d'aller voir, avec Françoise, le Vincennes de son enfance. La romancière attendrait 24 ans pour consigner "Les larmes de André Hardellet" (Ed. du Rocher, 1998), sublime texte d'hommage au grand poète Hardellet (1911-1974).

    "L'or des chambres", petit livre de 128 pages, est une oeuvre immense, de sincérité, d'authenticité, d'écriture (aussi, et quelle poésie enfouie dans une prose intense, sensuelle, tactile!) et de courage. Il en faut de la bravoure pour relater une rupture et ses incidences : blessure profonde, solitude, peur de ne plus aimer, d'être de nouveau larguée etc.

    Ecrire avec fluidité, légèreté la gravité des sentiments, c'est un sport de haute compétition, que ne peuvent que les plus grands, les plus doués : Françoise est de la famille d'Annie Ernaux, de René de Ceccatty, de Beatrix Beck, ... Ecrire sur et autour de la douleur sans peser.

    Et donc "L'or des chambres", dont le titre pluriel évoque tout à la fois cette anse de l'écriture, ce repos sans guerrier pour une âme esseulée qui consigne l'absence, la haute charge d'écrire en responsabilité - sans ce recours vain à la fiction accrocheuse -, puisque écrire est là, qui innerve tout le livre. Françoise le dit : elle écrit pour se libérer, elle entame cette retraite qu'elle trouve terrifiante parce qu'elle est symbole d'absence d'amour et il lui faut l'écrire; elle écrit, est-ce l'or des mots? est-ce nécessité existentielle pour elle, dès ce deuxième livre?

    Il y a dans ces pages une chair des mots, une envie folle de recouvrer l'amour perdu, la présence de l'amant, et ce vide pressenti, ressenti, doublement blessé par le manque et le désir...

    "J'écris. C'est mon immense consolation glacée" (p.61)

    "O comme le soir m'enveloppe. La grâce existe. Elle est comme un pommier sur une tombe" (p.52)

    "Le vin est à mes lèvres. Il faut le boire. Enfants." (p.51)

    "Je te fais mes offrandes de soleil, de fleurs blanches, à toi, assis dans un train en sa compagnie." (p.103)

    "Attends. Je sens venir la fin du livre" (p.100)

    Comme chez Cabanis, l'écriture, le livre, la vie s'offrent au lecteur, dans un "jeu" qui n'est pas jeu mais nécessité littéraire, comme pour "Le bonheur du jour" du cher José.

    "Si tu n'étais pas absent, peut-être n'écrirais-je pas ou peut-être inventerais-je une absence. " (p.91)

    Jusqu'au dernier livre ("Un album de silence", Mercure de France, 2008), en passant par "Le petit prince cannibale", "La grosse", "Blanche , c'est moi"...la romancière ose tisser sa vie, celle des proches, celle dont elle a été témoin privilégiée, dans un mouvement qui soit audace et libération.

    J'attends avec ferveur, comme pour celle de certains écrivains aimés, la prochaine parution : il en va de la littérature comme de la vie, on reconnaît la beauté et la nécessité. Jean Guénot, expert en écriture littéraire à l'université de Nanterre, ne disait-il pas qu'on reconnaît l'écriture vraie comme la résonance des pas d'un cheval sur le pavé?

    Lefèvre l'a prouvé nombre de fois et il faudra qu'un jour on lui reconnaisse une place aussi solide que celle qu'on a réservée à Colette, Yourcenar, Sagan, de Beauvoir, avec ses consoeurs de grande qualité Ernaux et Sallenave.

    Merci, Madame Lefèvre.

    L'Or des chambres de Françoise Lefèvre (Jean-Jacques Pauvert, 1976; J'ai lu n°776. 128p.)

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    Les livres de Françoise Lefèvre aux Editions du Rocher