LECTURES ESTIVALES 2017: ÉTRANGE DESTIN

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Dans cette chronique, j’ai réuni deux textes présentant des histoires d’amour extraordinaires, des histoires d’amour sans issue possible, des destinées construites dans le malheur : un yéménite laïc qui retrouve son amour d’enfance devenue une intégriste sanguinaire, une bonne anglaise sans aucune famille qui perd son amour et découvre le talent qu’elle ne soupçonnait pas. Deux beaux romans.

 

41Kpa-cRCmL._SX195_.jpgLA FILLE DE SOUSLOV

Habib ABDULRAB SARORI (1956 - ….)

Traduit en 2017, ce roman a été écrit en 2014 juste quand a commencé la guerre de Saada, une confrontation entre des rebelles zaïdistes et le gouvernement yéménite. Les insurgés, les Houthistes, se plaignent d’avoir été marginalisés par le gouvernement tant sur le plan politique, qu’économique et religieux. Ce conflit n’est pas éteint, le Nord et le Sud du pays se déchirent toujours aussi violemment, ce roman permet de mieux comprendre son origine et ses divers développements.

Avant de poursuivre, en 1970, ses études à Paris où il pense assister à la fin du capitalisme, Amran, le héros et certainement un peu l’auteur de ce roman, a participé aux émeutes marxistes qui ont agité le Yémen après l’indépendance du pays en 1967. Sarori raconte à travers les aventures amoureuses d’Amran les différents épisodes de l’histoire qui ont affecté le Yémen depuis son indépendance. Quand il était môme Amran rencontrait, dans une boutique d’Aden, une jeune et magnifique jeune fille, ils ne se parlaient jamais mais elle le regardait avec une intensité magnétique. Cette beauté était la fille du responsable de l’idéologie du parti, celui que tous appelaient Souslov car il avait suivi, à Moscou, l’enseignement du célèbre théoricien marxiste. Ainsi sa fille était devenue la Fille de Souslov.

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Habib Abdulrab Sarori

A Paris, Amran rencontre sa future épouse, Najat, dont il est follement amoureux jusqu’à qu’elle soit foudroyée lors des attentats du métro Saint Michel commandités par des mouvements islamistes extrémistes. Amran est revenu régulièrement au Yémen et, lors de l’un de ces voyages, après le décès de son épouse, il rencontre chez sa sœur, à Sanaa, une femme au regard magnétique qu’il pense reconnaître, elle se dévoile pour qu’il l’identifie avec certitude. C’est bien elle, la Fille de Souslov, elle a changé de nom et surtout de conviction, elle est devenue l’un des cadres importants et virulents du pouvoir religieux. La différence de conviction, lui toujours un peu socialiste et surtout grand défenseur de la laïcité, elle franchement religieuse et sans aucun scrupule pour faire triompher sa cause, ne les empêche pas de renouer leur amour en lui donnant une vraie consistance sexuelle, elle devient sa maîtresse, il la partage avec un vieil imam fort influent dans les mouvements islamiques.

Ce couple magnifique mais fort improbable symbolise le Yémen coupé en deux : le Nord religieux et traditionaliste et le Sud moderne, ouvert sur le monde et plutôt marxiste. Une belle allégorie que Sarori développe pour expliquer ce qui sépare ces deux régions qui ne se rencontreront jamais, qui n’ont pas plus d’avenir que ces deux amoureux que tout éloigne sauf l’amour. Abyssale, comme Amran appelle son amante, explique sans état d’âme et avec conviction : « Nous sommes dans une guerre éternelle contre les impies. C’est une guerre, et non un caprice, mon chéri. Ils nous tuent comme ils peuvent et nous les tuons comme nous pouvons. »

Tout espoir est définitivement perdu au grand dam de l’auteur qui croyait tellement à la révolution, au modernisme, à la liberté, à l’égalité, à la laïcité… Les potentats s’opposent, se détruisent, se vengent, se prennent tour à tour le pouvoir et écrasent chacun à son tour leurs pauvres sujets. « Le seul perdant serait le petit oiseau, le rêve de révolution yéménite, envolé trop tôt ».

Le livre sur le site d'ACTES SUD

 

9782070178711LE DIMANCHE DES MÈRES

Graham SWIFT (1949 - ….)

En Angleterre, le jour des mères, les maîtres donnent congé à leurs employés de maison pour qu’ils puissent visiter leurs parents. Ce 30 mars 1924, les Niven, les Sherigham et les Hobday respectent la tradition et laissent leurs domestiques, surtout des femmes car les hommes ont souvent disparu lors de la terrible guerre sur le continent, aller visiter leur famille. Mais, Jay n’a pas de famille, alors elle attend un coup de fil de son amant qui arrive bientôt, il l’invite dans la maison familiale qui sera vide car les trois familles ci-dessus ont décidé de faire un pique-nique en l’honneur du futur mariage de la fille Hobday avec Paul Sherigham l’amant de Jay, la petite bonne des Niven.

Le décor est planté : les maîtres piquent-niquent, les domestiques sont dans leur famille respective, les futurs mariés se sont donné rendez-vous dans une auberge. La tragédie peut se nouer, le futur époux s’attarde auprès de sa maîtresse pour un dernier rendez-vous. Il lui laisse la demeure, se fait beau et quitte la maison au volant de sa voiture fonçant vers son destin.

Bien longtemps après, elle a alors 98 ans, Jay répond aux questions des auditeurs de l’une de ses lectures, elle leur dit qu’elle a décidé de devenir écrivaine après cette tragédie mais elle ne raconte pas les amours ancillaires qu’elle a vécues avec le beau Paul, ça, personne ne l’a jamais su. Elle évoque surtout Conrad qu’elle admire, les mots qui sans cesse lui jouent des tours, qu’elle n’arrive pas à maîtriser, « … elle était obsédée par le caractère changeant des mots. Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux – choses – devenaient inséparables. »

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Graham Swift 

Qu’aurait été sa vie sans cette tragédie ? Que serait-elle devenue, elle, la petite orpheline placée dès son plus jeune âge ? Heureusement, elle savait lire et Mr Niven lui avait ouvert les portes de sa bibliothèque, elle avait pu ainsi confondre sa vie misérable avec les histoires qu’elle pouvait lire. « C’était la grande leçon de la vie, que faits et fiction ne cessaient de se confondre, d’être interchangeables ».

Le malheur avait sorti cette pauvre soubrette de sa médiocre condition pour en faire une auteure connue et reconnue mais aussi une femme lucide qui avait bien compris que la vie n’était que hasard et qu’elle pouvait basculer d’un côté ou de l’autre au moindre souffle du vent. Le succès ne lui avait pas fait tourner la tête qu’elle avait gardée bien froide malgré son grand âge. Elle aimait répéter à l’adresse des auteurs comme des lecteurs : « Eh bien vous devez comprendre que les mots ne sont que des mots, un peu de vent, c’est tout… »

Le livre sur le site des Éditions GALLIMARD

Les romans de Graham Swift chez Gallimard

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