• RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017 : RENTRÉE SOCIALE POUR LE DILETTANTE

    arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

    Le Dilettante fait sa rentrée avec trois livres qui évoquent les dérives de notre monde. Marion Messina dénonce l’incapacité de notre société à donner les meilleures chances à sa jeunesse, elle lui reproche même de décourager les jeunes surtout les plus doués. Errol Henrot est inquiet de constater que la violence faite aux animaux se banalise et déborde largement dans les comportements humains altérant fortement les comportements sociaux. Renaud Cerqueux, lui, ne croit plus en rien, il pense que la société est allé trop loin et qu’elle court de plus en plus vite à sa perte...

     

    9782842639044.jpgFAUX DEPART 

    Marion MESSINA

    Marion Messina raconte dans ce roman, l’histoire d’Aurélie, une histoire qui pourrait être un peu la sienne si on en croit la notice biographique. L’histoire d’une jeune fille suffisamment douée pour réussir au moins deux concours d’entrée dans des écoles prestigieuses mais qui ne peut s’y inscrire parce que ses parents n’ont pas les moyens de financer un logement dans une grande ville éloignée de leur domicile. Alors, Aurélie s’inscrit, comme la plupart des étudiants, dans une faculté où elle s’ennuie bien vite, elle est seule, elle ne connait personne, elle habite toujours chez ses parents. Ses études deviennent vite une préoccupation secondaire, elle veut donner un sens à sa vie, rompre avec celle de ses parents puérile, besogneuse, sans relief et sans ambition. Elle accepte un petit boulot pour gagner un peu d’argent et prendre son indépendance.

    Pendant ses heures de travail, elle rencontre un émigré colombien arrivé un peu par hasard à Grenoble où elle suit ses cours, à proximité du domicile de ses parents. Alejandro, le jeune Colombien, est aussi seul qu’elle, les diplômes qu’il obtient ne lui ouvrent aucune porte, il empile les petits boulots pour subsister en France et surtout ne pas être obligé de rentrer dans son pays. Avec lui, Aurélie découvre l’amour et le plaisir mais Alejandro ne veut pas s’attacher définitivement à une femme, il veut rester libre de son destin et finit par partir seul la laissant sans avenir dans une ville qu’elle ne supporte plus. Elle prend alors une grande décision, elle part pour Paris où elle compte bien trouver un emploi stable et une situation tout aussi stable avec un homme qui saurait l’aimer.Marion-Messina-couleur.jpg

    Mais Paris est une ville féroce qui dévore ceux qui ne la connaisse pas, elle trouve bien un emploi mais encore un boulot peu stable, mal payé et surtout peu valorisant, sans possibilité de promotion. Elle découvre alors toute la puérilité du monde du travail où derrière les belles façades et les belles tenues, règne souvent une réelle misère, une nouvelle forme de misère, la misère dorée. Un séjour dans une auberge de jeunesse miteuse, un bout de chemin avec un cadre divorcé bien payé mais ennuyeux, la conforte dans son idée : elle n’a aucun avenir dans la capitale où elle n’a rencontré qu’un seul ami, un livreur de pizzas, qui l’incite à quitter cette ville et cette vie.

    « Cette vie rend con. Regarde-toi. Tu es belle, intelligente, tu es payée pour perdre ton temps dans des halls d’accueil. Tu gâches ton énergie, tu vas passer à côté de ta jeunesse dans cette ville de merde. »

    Marion Messina semble bien connaître cette vie de galère où ceux qui ont décroché, découragé par des études sans perspectives, croisent ceux qui ont réussi et tremblent tous les jours devant le pouvoir d’un supérieur souvent incompétent qui passe le plus clair de son temps à terroriser ses sous-fifres pour sauver sa propre peau. Pour elle, il y a bien peu d’espoir dans cette vie où des employés surdiplômés n’arrivent pas à gagner leur vie au service de cadres supérieurs de l’administration ou des entreprises pas plus compétents que cultivés. Elle dénonce aussi les errements de l’Education nationale incapable de s’adapter aux nouveaux besoins de la population, la tyrannie de la société de consommation, l’exploitation de la grande finance et toutes les tares de notre société qui incitent les citoyens découragés à rester debout et à se mettre en marche même si cela risque de ne pas changer beaucoup les choses.

    Le bonheur serait-il là où l’auteure semble l’avoir cherché en validant un BTS agricole : dans le pré ?

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842639167.jpgLES LIENS DE SANG

    Errol HENROT

    Jeune garçon dans une petite ville de province, François vit mal, il est n’est pas à l’aise dans sa famille, il est en conflit permanent avec son père tueur dans un abattoir, il juge sa mère trop passive, soumise à cet homme brutal. A l’école, il est le souffre-douleur de ses petits camarades. Il n’est bien que dans la nature au contact des animaux qu’il aime et respecte. Introverti et hypersensible, il ne veut pas poursuivre ses études au-delà du bac, il veut rester seul dans son coin de campagne mais comme il faut bien gagner sa vie, son père le fait embaucher à l’abattoir où il devient, comme lui, tueur.

    Son premier contact avec l’abattoir est un choc terrible, les descriptions qu’il fait sont insupportables, on se croirait dans La filière émeraude de Michael Collins (si je ne me trompe pas d’Irlandais). La rencontre avec une femme provoquera le choc décisif qui rompra la tradition qui lie la famille à cette infernale machine à tuer.henrot_errol_17_le_dilettante.jpg

    Ce livre est bien évidemment un terrible réquisitoire contre l’abattage des animaux en France mais s’il n’avait été que cela, il ne m’aurait pas beaucoup passionné car ce sujet est désormais régulièrement traité dans les divers journaux télévisés. C’est devenu un marronnier médiatique. Ce qui m’a surtout intéressé, c’est la fragilité de ce jeune homme devant cette situation sans issue, impossible de trouver un autre emploi dans cette petite ville, impossible de dénoncer les pratiques sadiques de certains employés sans affronter la chaîne de la solidarité interne. Comment échapper à ce qui semble être un destin fatal ?

    Et, ce qui m’a le plus accroché dans texte, c’est l’excellence de l’écriture de ce jeune auteur qui est capable de proposer des pages d’une grande poésie dans un contexte d’une brutalité inouïe. Il peut ainsi mettre un immense espace entre la forêt où il aime se réfugier et l’abattoir tout proche. Il ne milite pas pour la reconsidération de la chaîne alimentaire, il voudrait seulement que les hommes ne considèrent pas les animaux comme des sujets de souffrance sur lesquels le premier venu peut exercer son sadisme incontrôlable.

    J’attends avec impatience qu’il écrive un autre livre moins engagé qui mette plus en valeur son écriture si fluide, si claire, si lumineuse.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

    9782842638986.jpgAFIN QUE RIEN NE CHANGE

    Renaud CERQUEUX

    Dès les deux ou trois premières pages de ce livre, j’ai immédiatement pensé au Baron Empain enlevé en 1978 par des malfrats qui espéraient récupérer une énorme rançon, mais à cette époque Renaud Cerqueux n’était peut-être même pas né. Et pourtant son héros subit le même sort que le célèbre baron belge, propriétaire comme lui d’une immense fortune, il est enlevé et détenu dans des conditions très pénibles. Mais contrairement au baron, celui qui le séquestre ne cherche nullement à l’échanger contre une rançon, il semble avoir des motifs beaucoup plus politiques, moraux et peut-être même revanchards.

    Emmanuel Wynne, le héros de cette triste aventure, est condamné à empiler à longueur de journée des sucres pour faire des tours, des tours qui seront vendues selon le principe qui est utilisé pour vendre tous les produits parfaitement inutiles qui vident le portefeuille de très nombreux consommateurs sur l’ensemble de la planète.

    « Nos tours ne servent à rien et ne sont pas données, mais grâce à une campagne marketing savamment orchestrée, adossée à des recherches en neurosciences et à l’analyse de big data, ainsi qu’à la participation grassement rétribuée de quelques célébrités, nous avons réussi à générer une demande, voire un véritable engouement pour nos produits que la clientèle s’arrache ».renaud-cerqueux-nouveau-talent-de-dilettante_2748779.jpg

    Renaud Cerqueux, prolongeant dans ce roman les nouvelles qu’il a publiées début 2016 dans son recueil, Un peu plus bas vers la terre, ne cherche pas à raconter une l’histoire arrivée à un individu malchanceux mais cherche plutôt à démontrer comment le système économique et financier actuel contribue à n’enrichir qu’une très faible partie de la population au détriment de tout le reste, au risque même de provoquer un cataclysme définitif beaucoup plus rapidement que les scientifiques le prévoient. Il explique comment quelques profiteurs dénués de tout scrupule s’enrichissent toujours de plus en plus quels que soient les régimes politiques qui gouvernent le monde.

    « Ils ne se salissent jamais les mains. Ils délèguent la violence. Après des années d’hystérie, même le FMI a reconnu que le ruissellement vers le bas des capitaux était un mythe de l’économie néolibérale, que les riches ne font pas le bonheur de tous ».

    Ce n’est pas un livre pour attirer l’attention des citoyens, les inviter à agir vite, très vite, non, il semble que Renaud Cerqueux pense qu’il est trop tard, que les dés sont déjà jetés et que les petits-enfants des papas de sa génération subiront les affres des modifications climatiques générés par les abus des générations précédentes sous la houlette des grandes fortunes qui gouvernent le monde.

    « On a eu notre chance, on l’a gâchée. On a tout foutu en l’air. Après des millions d’années d’évolution, on lutte toujours pour notre survie, comme des bêtes sauvages ».

    L’espoir semble bien mince de voir reculer l’échéance fatale.

    Le livre sur le site de l'éditeur

     

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    Le site du DILETTANTE

     

  • ELISE ET LISE de PHILIPPE ANNOCQUE

    13332843_1113565728701097_3993885120564707459_n.jpg?oh=a4624a0ca791f99180121b3d4ff7c825&oe=5A0756F1par Nathalie DELHAYE

     

     

     

     

     

    72dpi-elise-lise_couv.jpgQuestions à choix multiples

    C'est un peu dommage de lire enfin un ouvrage paru en début d'année, qui a déjà fait l'objet de multiples commentaires sur la toile et ailleurs, pour lequel les interprétations se multiplient, et qui plus est n'est pas facile au premier abord.

    Mais c'est intéressant aussi de proposer une nouvelle approche, d'être moins dans l'analyse du texte, des références littéraires, des qualités d'écriture de l'auteur, de son amour des mots et de son jeu des mots.
    Je prends le parti de parler simplement d'"Elise et Lise", et du sentiment qui ressort de ma lecture.

    D'abord, Elise n'a pas de chance. Elle a une colocataire et amie qui est une véritable sangsue, de ces personnes qui vous font du charme, vous empapaoutent et finalement vous mangent tout entier. Car la Lise, c'est quelque chose. Elle débarque subitement dans la vie d'Elise, aime Elise, enfin, elle aime tout d'Elise, à un point tel qu'elle ne se gêne pas pour lui piquer ses fringues, pour s'immiscer dans sa famille, dans sa vie, pour... je n'en dis pas plus !

    Et Elise, au début du moins, ne voit rien. Cette particularité m'a rappelé le "Pas Liev" de Philippe Annocque, Liev qui ne voyait rien, n'entendait rien, que j'avais envie de secouer parfois tant il était agaçant, pour le faire réagir, lui ouvrir les yeux. Avec Elise, c'est un peu la même chose. On a envie de lui dire de faire attention, de se méfier des sourires, des courbettes, de vérifier ses affaires, de ne pas être si insouciante et heureuse de vivre. ob_608ce3_philippe-annocque.jpg

    Sûr que c'est encore une histoire qui tape sur les nerfs, une histoire simple pourtant, rien de spectaculaire, mais une étude profonde des êtres et de leurs côtés sombres. Avec un final qui laisse dubitatif, qui présente diverses options - l'une d'entre elles, d'ailleurs, me plaît particulièrement -, c'est un livre qui n'est en vérité pas terminé, qui offre au lecteur la possibilité de continuer l'histoire, ou de l'achever par tel ou tel moyen. 

    Donc c'est une lecture assez dérangeante, comme vous pouvez le constater, qui ne laisse pas indifférent et qui apporte son lot d'interrogations... Avec des non-dits, du suspense, des suggestions, diverses interprétations, on veut savoir, on veut comprendre, et on peut tout imaginer. Se mettre à la place d'Elise, par exemple, ou de Lise, et voir un peu comment les choses pourraient évoluer... ou pas !

     

    Le livre sur le site de Quidam éditeur

    Philippe ANNOCQUE sur Quidam éditeur

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    HUBLOTS, le blog de Philippe Annocque