UNE UCHRONIE ENTRE GRAND LARGE ET PARFUM CODÉ... EDGARD P. JACOBS

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN

 

 

 

 

 

 

 

 

ob_b44a56_unnamed.jpgTea Time à New Delhi est le deuxième roman de Jean-Pol Hecq, l’un des plus éminents animateurs (anima, l’âme) culturels de la RTBF de ces dernières décennies, qu’on prend plaisir à retrouver autrement… et semblablement.

Grand large, Jacobs, semblablement… Explicitons tout cela.

Nous avions lu et aimé le précédent opus, Georges et les dragons, mais l’auteur, cette fois, largue les amarres pour nous emmener plus profondément dans la Grande Histoire et les méandres de l’espace-temps. 1959, les Indes, Che Guevara et Indira Gandhi ! Alléchant, isn’t it ? Le propos est de faufiler des aventures imaginées entre des épisodes réels de la biographie de deux personnages fondamentaux du XXe siècle.

Grand large, donc, mais Jacobs ? Jacobs et non pas Dumas. Il n’est pas question d’un récit pétaradant mais feutré, qui recrée le charme d’une Inde post-british mais très british encore. Che Guevara, le fameux guérillero, envoyé par le gouvernement cubain en mission diplomatique (la quête d’une fourniture d’armement), y présente des allures de Mortimer, ce héros de BD infiniment moins lissé que son inséparable comparse Blake, capable de rompre la langue de bois des salons.

Grand large, car le récit, arcbouté aux visites protocolaires infligées aux Cubains, nous promène à travers l’Inde et ses emblèmes, ses contrastes. De toujours, d’hier et d’aujourd’hui. Un barrage pharaonique mais le Taj Mahal aussi, l’hôtel Ashok, le Teen Murti Bhavan, etc. La vie grouillante des mégalopoles Delhi ou Calcutta, comme la campagne profonde traversée par le Frontier Mail, train aux volutes mythologiques. La saleté et le raffinement, le vacarme et le ton aigre-doux délicatement modulé, la puanteur nauséeuse et les senteurs enivrantes.

Jacobs encore sur le fond. Car le récit entrelace deux fils principaux. La rencontre des deux monstres sacrés, leurs échanges, qui interrogent sur notre rapport au monde, la manière de le révolutionner (par la force, à la cubaine, ou par la non-violence à la Mahatma). Mais aussi une aventure gouleyante où des espions se baladent dans le sillage de la délégation cubaine (CIA, MI5, services secrets indien et russe), pour les protéger, surveiller ou… éliminer. Il est question d’attentat, de tentative d’empoisonnement, etc.

 

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Jean-Pol Hecq

 

Semblablement. Car le livre épouse la personnalité qui nous était chère lors d’interviews fouillées. Le ton décontracté, sans emphase, sobre mais convivial, projette discrètement dans l’ample, l’intime, l’essentiel sur arrière-plan de travail et de documentation. Il sera donc question des trajectoires privées de Guevara et Gandhi mais, tout autant, d’une immersion dans la situation du monde d’alors, un rappel décapant de la manière dont les Russes, les Américains se partageaient le monde, positionnaient leurs pions, se mêlaient arbitrairement de ses rouages, quitte à provoquer des attentats, faire tomber des gouvernements, assassiner... Les rivalités/hostilités Inde/Pakistan, Chine/Tibet, etc. sont explicitées. De manière claire et concise :

 « (…) nous – je veux dire le gouvernement de l’Inde – avons tenté de convaincre le Dalaï-Lama de ne pas se focaliser sur l’exigence d’une indépendance totale, mais plutôt de plaider en faveur d’une large autonomie à l’intérieur de la République populaire de Chine. Il a refusé de nous écouter. Ses conseillers pensaient sans doute qu’avec le soutien des Etats-Unis, ils seraient capables de se débarrasser des Chinois. Ils ont donc choisi l’épreuve de force, et de la plus idiote des manières. (…) »

La dernière page tournée, on a envie de faire ses valises ou d’ouvrir un recueil de poésies de Tagore, d’aller sur Wikipédia entailler plus avant les sillons entrouverts. Qui était ce Krishnamurti qu’Indira voulait à tout prix présenter au Che, songeant qu’il pouvait incurver sa destinée ? Peut-on encore emprunter le Frontier Mail ou loger à l’Ashok ?

Surtout. Bravo, Jean-Pol Hecq, pour votre fidélité à un projet intérieur, humaniste au sens suranné… le plus noble du terme. Tout en suivant avec plaisir les aventures de nos Cubains/Tintin et Haddock au pays de Nehru et des maharadjahs, parfois avec émotion aussi, quand on anticipe les destins, on a intégré avec aisance une idée des enjeux de la géopolitique mondiale, brisé ou nuancé quelques clichés (la non-violence indienne ou la violence cubaine), revisité des moments-clés de la configuration de notre planète. Et, luxe suprême, on réfléchit ou médite :

« (…) personne ne peut savoir ce qui des forces de vie ou des forces de mort l’emportera, mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas lutter, ni encore moins abandonner (…) Il faut commencer là où on est, là où la vie nous a placés. (…) pour réaliser la véritable révolution, il faut d’abord parvenir à se transformer soi-même. Peu en sont capables (…) Seuls ceux qui savent mourir d’instant en instant peuvent éviter d’entreprendre avec la mort un impossible dialogue. (…) » 

 

ob_b44a56_unnamed.jpgJean-Pol Hecq

Tea Time à New Delhi

Editions Luce Wilquin, roman, 2017

Le livre sur le site des Éditions Luce Wilquin

 

Le blog de Philippe Remi-Wilkin

 

Commentaires

  • Très intéressant l'une de mes prochaines lectures !

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