RENTRÉE LITTÉRAIRE 2017: LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE AUSSI

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Comme je l’ai déjà écrit dans mes lectures de saison, il peut y avoir des livres sortis depuis quelques mois, c’est le cas pour cette rubrique qui commence par un recueil de poésie de Julien Tardif paru récemment mais qui est complétée par un autre recueil de poésie, de l’Islandais Sjon, édité précédemment et par un texte publié par Louise Bottu lui aussi il y a quelques mois. Mais dans tous les cas de la littérature très contemporaine et très novatrice à laquelle je tiens toujours à réserver une place dans mes publications.

 

 

b0188f_d07bedf493ba47f8837805630864f2b2~mv2.webpNOUS ÉTIONS DE CEUX-LÀ

Julien TARDIF

Tarmac Editions

Pour proposer son premier recueil, de la poésie très libre, très contemporaine, très novatrice, Julien Tardif s’est affranchi de toutes les contraintes qui auraient pu entraver l’expression, le sens et même la forme de son texte. Il dicte ses propres règles : détermine la forme qui oscille entre vers et prose, décide de la ponctuation qui rythme son texte et même de la mise en page. Malgré cette très grande liberté d’expression, il n’hésite pas à placer des formules de style habilement tournées comme ces quelques vers dans lesquels on peut voir un zeugme :

« J’ai changé d’avis aujourd’hui

Pris certains vêtements

Pris le métro

Et mon vélo »

Et ces quelques autres où résonne de jolies assonances à l’image de celle-ci :

« Tant veut le vent que l’attend le vent

Tant veut le temps que l’attente

Tant vend le temps que l’attente élégante

Désastreuse ».

Mais le recueil de Julien Tardif n’est pas seulement un exercice de style,  c’est aussi un message qu’il adresse à ceux qui croient encore en un avenir possible. Il prévient clairement le lecteur à travers les quelques lignes qu’il propose sur la quatrième de couverture : « L’écriture … est un exutoire, une forme de rébellion à l’égard des derniers optimistes encore sérieux : je ne parle pas ici des touristes de la vie moderne qui seuls encensent le vice : j’écris pour les êtres vivants… » Il l’affiche clairement, il prône la rébellion contre les optimistes, il ne croit plus en la vie.

Concentré de révolte, condensé de rage, épure de désespoir, et même esquisse de colère, la poésie de Julien Tardif laisse aussi parfois la place au lecteur pour qu’il termine un ver avec son propre désarroi. Cette poésie sonne comme un protest song de Bob Dylan : « Le temps était venu d’oublier, de créer et de croire en la mort et de la désirer plus que la vie elle-même… ». Comment afficher et proclamer un tel désespoir quand on possède la musique et qu’on peut la glisser aussi adroitement dans les vers : faire sonner les mots sur un rythme du Boléro à la manière de Ravel ? Mais, dans ce recueil, même la musique semble morte, elle ne rythme plus aucun espoir, elle n’est plus que requiem.

« Je ne suis plus de ce monde

Ici personne n’en sort

Ainsi soit-il et

C’est lundi – adieux vautours ».

Le livre sur le site de l'éditeur

 

 

image.html?app=NE&idImage=257400&maxlargeur=600&maxhauteur=800&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4OURSINS ET MOINEAUX

SJON

LansKine

« vingt-six ans et il m’arrive de rêver que je suis debout devant le grand portail du cimetière au coin sud-est du mur d’enceinte. l’image est baignée de lune j’ai cinq à sept ans je suis pieds nus en pyjama…

à chaque fois la limite entre rêve et souvenir d’enfance devient floue… »

En lisant ces lignes qui débutent ce recueil, j’ai eu un peu l’impression de surfer sur une des vagues éponymes du long texte de Virginia Woolf que je lis parallèlement à ces textes de Sjon. Mais cette impression s’efface vite, l’auteur nous ramène immédiatement à la mythologie islandaise, aux vieilles légendes qui constituent l’histoire de l’île dans une langue jamais altérée faute d’apports extérieurs.

« …

et plutôt que se réjouir de l’ardeur de sa progéniture

la déesse de l’origine

se mit à déprimer »

Dans ses textes Sjon fait revivre les vieilles sagas islandaises qui constituent le socle fondateur de la littérature, de l’histoire et de la culture de ce peuple. Dans le poème ci-dessous, j’ai vu dans les corps des douze femmes une métaphore des douze siècles d’histoire que compte aujourd’hui l’Islande.220px-SjonFreeLicence.jpg

« corps

ni beau

ni terrifiant corps

ni incroyable ni insignifiant corps

juste immense d’une femme immense

composé des corps de douze femmes

juste mortes

chacune traçant sa route

tenant sa place

vivant son siècle

à l’abandon ».

L’histoire de l’Islande, une histoire qui oscille sans cesse entre légendes, mythes et réalité, une existence suspendue dans le temps, une existence

enfoncée dans un passé inquiétant, sombre, surgi du feu des entrailles de la terre ou en vagues déferlantes des flots déchaînés de l’océan. C’est la terre de Sjon, la terre à laquelle il est attaché, la terre qui héberge le peuple qu’il raconte dans ses poèmes en prose ou en vers très libres sans aucune contrainte de ponctuation ni de calligraphie (les majuscules sont bannies du texte).

Ces textes réduits au maximum, concentré sur l’essentiel, condensé en quelques mots, sont d’une puissance expressive peu courante. Je ne connais rien à l’Islandais mais, à la lecture du rendu, j’imagine le formidable travail que la traductrice à dû accomplir pour obtenir un recueil de cette qualité.

Le livre sur le site de l'éditeur

 

bis_article.jpgALBIN SAISON 2

Albin BIS

Editions Louis Bottu

J’ai lu cette suite de textes, on dirait un petit carnet de moleskine comme bien des écrivains en possèdent pour noter leurs idées, comme l’histoire du jeune homme qui voudrait écrire un roman mais qui n’arrive pas à se faire publier, ni même à écrire quelque chose de mieux. Millot, l’éditeur, ne veut pas de son texte et Madame Marcel, la brave femme qui fait son ménage, essaie de le consoler, de le réconforter de lui donner des conseils. Millot veut le faire changer, faire changer tout ce qu’il met dans son texte et Madame Marcel essaie de faire comprendre à Albin qu’il faut qu’il change pour être plus clair, plus accessible.

Mais Albin c’est le tout et le rien, les mots sans les mots.

« Albin court tous les jours dans son calepin d’un mot à l’autre, sur le papier un coup il est l’un, un coup l’autre et va et vient de ligne en ligne…. ».

Albin saison 2, c’est un peu ce petit calepin rempli de bouts de textes que le héros griffonne au hasard des événements peu excitants de sa vie monotone : cassoulet, cahors, septième douillet, qu’il essaie de rendre plus attrayante grâce à sa créativité, mélangeant les personnages de ses rêves avec ceux qu’il côtoie, avec ceux que Madame Marcel confond régulièrement : personnages du roman et connaissances de l’auteur.

« C’étaient des mots, Madame Marcel, des mots, vous comprenez ? Ce serait trop vous demander de faire preuve d’un peu de distance, parfois ? »

Le drame d’Albin c’est cette vie trop plate qui ne lui apporte aucune matière pour le grand roman qu’il voudrait écrire, alors il essaie, écrit des bouts de texte, déchire, froisse, note une idée, se bat avec les mots, explique à Madame Marcel qui ne comprend pas plus que Millot, l’éditeur, cette façon nouvelle d’organiser un récit pour raconter une belle histoire. « Madame Marcel, savez-vous qui a dit mettre de l’ordre ne va pas tout seul, certaines idées ne supportent pas l’ordre et préfèrent crever, et à la fin il y a beaucoup d’ordre et presque plus d’idée ? »

Pour bien marquer la comparaison avec le petit carnet, l’auteur utilise plusieurs polices de caractères comme un écrivain emploie plusieurs crayons pour prendre ses notes, consigner quelques idées ou rédiger un bout de texte.

C’est l’histoire d’un écrivain qui voudrait trouver un style nouveau mais qui patauge lamentablement encouragé par une femme de ménage qui vitupère, le vilipende pour le secouer, le mettre dans un chemin plus académique. C’est le drame de la création, de l’innovation, de l’incompréhension des autres, c’est le drame des écrivains qui veulent écrire autrement sans pouvoir se faire éditer. C’est aussi un texte truffé d’allusions à des textes bien connus : chansons, expressions populaires, poésies, citations célèbres, dialogues de films... Et, in fine, je me demande si ce n’est pas aussi un petit coup de griffe à l’adresse de ceux qui se complaisent si confortablement dans l’autofiction qui encombre aujourd’hui tellement les rayons des librairies. Albin à même trouvé un genre nouveau pour narguer celui qui est tellement à la mode :

« Pas mal du tout mais il y a mieux, encore : palinodie autofictive. »

Le livre sur le site de l'éditeur

 

Les commentaires sont fermés.